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Critique d’art : commentaire de texte

Baudelaire : Le peintre de la vie moderne

Baudelaire, qui assume l’héritage romantique du génie indéfinissable et imprévisible,


s’est dressé avec audace contre le credo académique du progrès irréversible d’un art à
vocation pédagogique et morale. La critique baudelairienne est avant tout une production de
concepts, d’idées mais aussi cette faculté qui, au fil des images (ici, un éloge du peintre
Constantin Guys) réinvente comme pour elle-même des tableaux et un langage qui décrit
d’une façon à la fois lyrique et réaliste. Dans Le peintre de la vie moderne, il prône l’accord à
son époque et cette passion qui subvertit le motif, mais surtout il introduit la notion de
modernité, si importante à ses yeux.

D’abord poète, Baudelaire fut aussi l’un des plus grands critiques de son temps (écrits
rassemblés sous les titres Curiosités esthétiques et L’art romantique). Le peintre de la vie
moderne, écrit sans doute à peu près au même moment que le Salon de 1859 ne parut après
une série d’échecs successifs, qu’en 1863 dans Le Figaro (le 26 et 29 novembre, et le 3
décembre). Au long de ses diverses œuvres critiques, qui forment un tout cohérent, Baudelaire
élabore et développe l’esthétique de ce qu’il nomme lui-même surnaturalisme, fondée sur la
conjonction de l’imaginaire et du bizarre, du spirituel et de la modernité. La capacité
principale de Baudelaire dans son texte est de ne jamais être passif, d’argumenter, de ne pas
chercher seulement le sens d’une image qui n’aurait eu de valeur que pour lui mais la portée
d’une œuvre, son rapport à l’espace, au temps. Sa théorie s’attache à un monde de sensations
ou l’intuition gouverne. D’ailleurs, il déteste l’art philosophique inspiré par Hegel, car la
peinture doit susciter des sentiments et des rêves, non des raisonnements. Mais un concept est
primordial, c’est celui de la modernité, concept qui fonde le discours de Baudelaire. Ce texte,
Le peintre de la vie moderne est une œuvre aboutie qui couvre un peu moins de vingt ans
d’activité toute l’intensité d’une biographie spirituelle involontaire, autrement dit tout le
travail d’un esprit se rendant visible en perdant par à-coups ce qui le séparait encore de lui-
même.
A l’artiste, il oppose l’homme du monde c’est à dire, précise t-il l’homme du monde
entier curieux de tout, celui qui comprend le monde et les raisons mystérieuses et légitimes de
tout ses usages. Et cet artiste, ce peintre de la vie moderne, incarné par Constantin Guys, est
défini comme quelqu’un dont la démarche oscille entre celle du flâneur et celle du génie. Si
bien que l’art que Baudelaire respecte, c’est celui qui flâne génialement dans les choses et
dont l’avidité est telle qu’elle oublie en passant cette petite qualité que constitue le métier.
Pour Baudelaire, le beau qui est toujours bizarre lui fait définir l’art comme une
mnémotechnie du beau et le souvenir comme le grand critérium de l’art. Cependant, lorsque
Baudelaire se donnera la tâche d’établir une théorie rationnelle et historique du beau, il
laissera de coté cette mnémotechnie ou du moins son aspect naturel, romantique. Si parlant de
Guys, il évoque la nécessité d’une exécution coulante et s’il dit de la traduction des
impressions que le dessin renvoie qu’elle doit être la traduction légendaire de la vie
extérieure, il ne fait plus allusion à cette profondeur de champ et à cette symbolisation
immédiate qui l’accompagnaient dans sa rêverie sur la couleur (avec Delacroix). C’est
qu’avec Le peintre de la vie moderne il est passé sur un autre plan de définition : plan dont le
texte sur Guys constitue le développement optimal. La peinture dont il rêve est ainsi définie
sur deux plans : le plan intérieur de la couleur et le plan extérieur de la modernité.
Toutefois, Le peintre de la vie moderne est surtout un essai sur Guys, qui analyse
l’œuvre de cet artiste de près. Comme l’explique Baudelaire, ce peintre n’aimait pas se mettre
en valeur et souhaite rester anonyme. Il a d’ailleurs mené une vie vagabonde et retirée et est
mort effacé, dans un hospice, en 1892. Pour Baudelaire, Guys incarnait l’idéal du dandy, mais
dans le bon sens du terme car il montre tout ce qu’il peut contenir d’aspirations et de
spiritualisme. Guys porte donc à sa perfection l’esthétique baudelairienne du dandysme. Loin
de la mondanité, c’est donc aux grandes villes qu’il consacra l’essentiel de ses lavis d’encre
ou d’aquarelle : le boulevard, le théâtre, le cabaret. Ainsi, il a laissé un nombre considérable
de dessins (crayon, plume, pinceau) inspirés par la vie quotidienne. Scènes de genre, attelages
fastueux, maisons closes, dandys, élégantes, lorettes ou filles trouvèrent auprès de lui un
véritable historiographe. Il est donc aussi le peintre de la beauté d’artifice dont la femme
parée et maquillée est le triomphe. Surtout, à travers ce peintre, Baudelaire nous explique que
l’actualité doit être préférée parce qu’elle a sa beauté qui appartient au temps présent, comme
les autres ont leur beauté qui leur fut propre (importance de l’habit qui « colle » à l’époque
mais aussi de l’attitude, d’un geste, d’un sourire).
Baudelaire, avec Le peintre de la vie moderne passe à la théorie : à la fois il
recommande ce qui fait une œuvre d’art vraie, et il fait défiler les images, comme entraîné par
l’imagination, on peut la définir comme la théorie poétique moderne tant les idées
d’enchaînent avec facilité, semblable à de la prose.
L’époque de Baudelaire est celle d’un prodigieux bond en avant : ce ne sont pas
seulement un esprit et un style qui naissent, mais c’est une nouvelle conscience de soi, de
l’être urbain. En effet, Baudelaire évoque des scènes de la vie parisienne et crée un rapport
entre la ville, ce réseau urbain et les individus. Le peintre de la vie moderne même s’il ne
concerne que les arts plastiques est bien la signification d’un changement qui est la modernité.
En effet, historiquement, cet essai est l’acte d’apparition de la modernité. En effet, Baudelaire
suit Guys à la trace dans la foule : C’est une immense jouissance que d’élire domicile dans le
nombre, il voit avec lui les femmes, les soirées, les sentinelles, les pauvres, tout ces
personnages qui font vivre la ville. Sa théorie du beau (qu’il présente dés le début), le beau est
fait d’un élément naturel, invariable dont la quantité est excessivement difficile à déterminer,
et d’un élément relatif, circonstanciel, qui sera si l’on veut, tour à tour ou tout ensemble
l’époque, la mode, la morale, la passion. Les dessins de Guys sont tout au long décrits
comme la profusion heureuse : La modernité c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la
moitié de l’art dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable. Il y a eu une modernité pour
chaque peintre ancien. Baudelaire explique aussi qu’il préfère la ressemblance morale à
l’imitation de la nature : un espace temps de gestes liés par l’appartenance à l’être de son
époque, et cela à toutes les époques, telle est la modernité, et qui lui semble manquer à l’art de
son siècle. La modernité, ce n’est pas seulement le costume réel d’une époque, c’est aussi la
vision d’un sentiment. Baudelaire dit de cette qualité qu’elle est vitalité, à l’échelle de
l’individu, il l’appelle certitude et ce sont des termes récurrents dans son œuvre.
Mais dans ce transitoire et ce fugitif qui selon lui, caractérisent l’époque moderne,
résident surtout les ruptures, qui confèrent provisoirement une cohérence originelle à la
modernité. La beauté ne se définit plus seulement par sa tension vers l’éternel ou vers
l’immuable, elle surgit à tout instant de la réalité du monde présent. Si Baudelaire est si
souvent considéré comme le premier à avoir défini la modernité et à l’avoir expérimenté dans
sa propre création poétique, cela tient précisément à son extrême sensibilité aux ruptures : en
effet, la modernité va susciter à tous les niveaux une esthétique de rupture, de créativité
industrielle, d’innovation partout marquée par le phénomène sociologique de l’avant-garde.
On ne peut donc s’empêcher de percevoir la notion de rupture, que ce soit avec les
conventions académiques, avec la grande bourgeoisie affairiste ou avec le pouvoir
économique et politique qui entend soumettre l’ordre esthétique à l’ordre établi.

Au-delà de l’analyse pure et simple d’une œuvre, c’est toute une doctrine que
Baudelaire va élaborer, et ce jusqu’à sa mort, en insistant sur le rôle primordial à ses yeux de
l’imagination souveraine en prônant le dessin abstracteur et la couleur épique. Ainsi le
critique est solidaire du poète obsédé par la recherche d’un mode d’expression accordé à sa
spiritualité esthétique de l’insolite et au primat de l’imagination, reine des facultés. Baudelaire
est le créateur de critique qu’il appelait de ses vœux, devant la médiocrité des commentateurs
d’art de son temps, le critique créatrice. Quoi qu’il en soit, par la noblesse et l’esprit
incomparable de ses écrits, l’intelligence pénétrante de son goût et l’ampleur de ses idées,
Baudelaire critique d’art – qu’il ne faut pas séparer du poète – apparaît bien comme le premier
grand esthéticien moderne.

Bibliographie

Texte étudié
BAUDELAIRE, Curiosités esthétiques L’art romantique et autres œuvres critiques, éditions
Garnier Frères, Paris, 1962

Ouvrages
FERRAN, L’esthétique de Baudelaire, Paris, 1933
PREVOST, Baudelaire. Essai sur l’inspiration et la création poétique, Paris, 1953
MAY, Diderot et Baudelaire critiques d’art, Minard, Paris, 1957
CASTEX, Baudelaire critique d’art, société d’édition d’enseignement supérieur, Paris, 1969
LEMAIRE, Le dandysme de Baudelaire à Mallarmé, Paris, 1978

Articles
PIA, « Baudelaire, critique d’art », L’œil, mars 1956, n°15