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4

I

ivilisations

Le temps des peuples

30 Argentine

L'orgueil de la Pampa

La vie dans la Pampa, cette immense plaine herbeuse du centre de l'Argentine, a inspiré

une abondante littérature au 19e et au début

du 20e siècle et fourni ses thèmes à une

grande partie de la musique populaire

argentine. Les gauchos (gardiens de trou¬

peaux) devinrent ainsi des personnages de

légende, réputés pour leur adresse de cava

liers, leur esprit d'indépendance et leur endurance physique. Aujourd'hui, avec

l'introduction du machinisme et des techni¬

ques modernes d'élevage, cet ancien mode

de vie qu'a élevé jusqu'au mythe la littéra¬

ture gaucho a considérablement changé. Ci-

dessus, vaccination du bétail de la Pampa

contre la fièvre aphteuse.

le Courrier

Le

Une

fenêtre

Courrier du mois

MANGER ou repas se disent « manger le riz » dans un très grand nombre de langues d'Asie, région où l'on

s'accorde aujourd'hui pour situer l'origine d'Oriza sativa, la principale espèce de riz cultivée dans le monde.

Cette céréale nourrit plus d'un tiers de l'humanité. De fait, le riz

constitue la moitié du régime alimentaire de 1,6 milliards d'êtres

humains et il représente encore, pour 400 millions d'autres, entre

le quart et la moitié du régime alimentaire.

Les neuf dixièmes du riz proviennent d'Asie. Les civilisations de

cette région du monde ont noué avec le riz des liens d'une étendue

et 'd'une profondeur sans égales. Certes, comme le rappelle à juste

titre le géographe français Pierre Gourou dans un ouvrage récent

(Riz et civilisation), le riz n'a pas donné naissance à ces civilisations

la chinoise et l'indienne, par exemple, avaient pris forme bien avant que la technique de la riziculture n'y acquît le rôle qu'elle

allait y jouer par la suite. Mais il n'en est pas moins vrai que le riz

a conditionné, voire façonné, les rites et les structures sociales de ces civilisations par ses exigences propres, notamment une forte dis¬

ponibilité de main-d'@uvre et une complète maîtrise du milieu. Le riz en est ainsi venu à imprégner de sa présence matérielle et spirituelle non seulement le vocabulaire, mais la vie quotidienne, les

arts, les littératures, et jusqu'aux croyances de ces peuples d'Asie,

en une véritable symbiose qu'a déjà soulignée, l'année dernière, le Symposium international sur les civilisations liées à la riziculture dans les pays d'Asie, qui fut organisé par le « Centre for East Asian

Cultural Studies », en accord avec l'Unesco, et qui s'est tenu à

Kyoto au Japon, du 6 au 10 juin. A défaut de pouvoir passer en revue, dans ce numéro du Courrier de l'Unesco, les divers aspects de ce rayonnement dans la totalité

des pays d'Asie concernés l'absence de certains n'est due qu'à

nos contraintes de temps et d'espace nous avons tenté de mon¬ trer avec quelle force il a pénétré dans l'esprit et la vie des hommes

de ces régions en choisissant quelques traits particulièrement révéla¬

teurs, qu'il s'agisse, par exemple, de la notion fondamentale

d'« âme du riz », de la fête tamoule du Pongal, de la pratique

agraire thaïe du kalapana ou encore du culte vietnamien de l'azolle.

Tout en privilégiant ainsi l'univers coutumier et mythique, sans négliger pour autant les implications socio-économiques, nous

avons attiré l'attention, à travers l'article d'ouverture dû au profes¬ seur Monkombu S. Swaminathan (directeur de l'Institut internatio¬

nal de recherche sur le riz), sur les progrès effectués dans l'étude

génétique de cette plante, grâce auxquels les rendements de la rizi¬ culture ont beaucoup augmenté. N'oublions pas, en effet, que selon les prévisions de l'Organisa¬

tion des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), la production du riz doit s'accroître de 3 % par an jusqu'à l'an 2000

pour faire face à l'augmentation de la population mondiale.

Noire couverture

(E)

ANA, Paris

:

rizière de Bali (Indonésie). Photo Amos Schliack

Rédacteur en Chef : Edouard Glissant

ouverte sur le monde

Décembre 1984

37e

année

4

Histoire d'une merveilleuse graminée

par Monkombu S. Swaminathan

9

Mythes et légendes du riz

par Obayashi Taryo

14

Krushna le paysan

par Prafulla Mohanti

16

Le Pongal

par Guy Deleury

18

Chine : 7 000 ans de riziculture

par Hu Baoxin et Chang Shujia

20

Le dieu voleur de riz

par Obayashi Taryo

22

Un engrais vert : l'azolle

par Dao Thê Tuân

24

Le génie du foyer

par Lee Kwang-Gyu

26

La cité des rizières

par Srisakra Vallibhotama

31

« Ne mangez jamais de riz dans le noir

par Samuel K. Tan

32

L'âme du riz

par Zainal Kling

34

Connaissez-vous le plov ?

par Boris V. Andrianov

36 La mesure de la vie

par Rafaralahy Bemananjara

38

Latitudes et longitudes

2

Le temps des peuples

ARGENTINE : L'orgueil de la Pampa

»

Mensuel publié en 28 langues

Français

par l'Unesco,

Anglais

Organisation des Nations Unies

Espagnol

pour l'éducation, la science

et

la culture

7, place de

75700

Paris.

Fontenoy,

Russe

Allemand

Arabe

Japonais

Italien

Turc

Hindi

Ourdou

Tamoul

Catalan

Persan

Malais

Hébreu

Coréen

Néerlandais

Kiswahili

Portugais

Croato-Serbe

Macédonien

Serbo-Croate

Slovène

Chinois

Bulgare

Grec

Cinghalais

Une

édition

trimestrielle

en

braille

est publiée en français, en anglais,

en espagnol et en coréen.

ISSN

0304-3118

1984

12

-

-

OPI

-

84

-

3

417

F

Histoire

d'une merveilleuse graminée

par Monkombu S. Swaminathan

LE riz, dont on pense qu'il est cultivé

dans certaines régions de l'Inde et de

la Chine depuis plus de 7 000 ans,

fait aujourd'hui partie intégrante de la vie

de

millions

d'individus

dans

le

monde.

Réservé presque exclusivement à l'alimen¬ tation humaine, il constitue la moitié du

régime alimentaire de 1,6 milliards d'êtres

humains et, pour 400 millions d'autres, il

représente encore entre le quart et la moitié

du régime alimentaire.

Le riz est une graminée annuelle du genre Oryza qui peut se cultiver presque partout :

de

50°

de

latitude

Nord

à 40°

de

latitude

Sud, et à des altitudes inférieures au niveau

de

la

mer ou

supérieures à 2 500 mètres.

Bien que cette plante semi-aquatique soit

originaire de la partie chaude et humide des

tropiques, elle ne s'en adapte pas moins à

toutes sortes de milieux naturels, des zones

arides aux climats frais.

Il existe deux espèces cultivées de riz :

V Oryza sativa, une espèce largement répan¬

due dans les régions tropicales et tempérées,

et VOryza glaberrima, originaire de l'Afri-

que de l'Ouest. A côté de ces deux espèces

cultivées, on dénombre une vingtaine d'es¬

pèces sauvages.

Avec le temps, VOryza sativa s'est diffé¬

rencié en trois sous-espèces, appelées

indica, japónica etjavanica. L' indica com¬

prend les variétés tropicales et sub¬

tropicales de l'Inde et de la Chine, h japó¬

nica les variétés à grain court et rond du

Japon, de la Chine et de la péninsule coréenne, et lejavanica les variétés bulu (à barbes) et gundil (sans barbes) cultivées en

les

variétés aus de l'est de l'Inde et du Bangla¬

Indonésie.

Les

riz

d'été,

c'est-à-dire

desh et les variétés à panicule longue et à grain épais de l'Indonésie, très proches à la

fois des sous-espèces indica et japónica,

appartiennent à un type intermédiaire.

Des types particulier de riz se sont égale¬

ment

formés

dans

des

conditions

climati¬

ques extrêmes, comme le riz des montagnes

et les riz d'eau profonde. Par le processus

de la sélection naturelle et artificielle, des

souches capables de s'adapter à la salinité

ou l'alcalinité des sols et aux froids noctur-

nés ont pu être produites. Il existait proba¬

blement plus de 100 000 variétés de riz asia¬

tique avant que l'érosion génétique ne s'ins¬

talle

au

lendemain

mondiale.

de

la

Seconde

Guerre

Bien que sa culture soit plus récente et

qu'il soit moins diversifié que les espèces asiatiques, VOryza glaberrima d'Afrique de

l'Ouest a suivi une évolution semblable.

Toutes

ces

variétés

de

riz

constituaient

une réserve génétique d'une grande valeur,

et il fallait donc absolument les recueillir,

les répertorier et les préserver en vue des

programmes d'amélioration en cours ou à

venir.

Carte schématique

pour

la

riziculture

des

dans

terres

utilisées

le

monde.

La

dimension de chaque pays est à peu près proportionnelle à la superficie (en mil¬ lions d'hectares) des terres où l'on y cul¬

tive le riz. Pour chaque pays est indiqué

entre parenthèses le pourcentage de

rizières par rapport à la superficie mon¬

diale consacrée la culture du riz.

Etats-Unis

1,2

(0,8

%)

Europe

0,4 (0,3

%)

Autres pays

2,1

(1,4 %

Afrique

du

0,4

Nord

(0,3

%)

de

l'Ouest

Asie

0,6

(0,4 %)

Afrique du Nord

et Asie

de l'Ouest

1,1

(0,7%)

Brésil

6,2

(4,3

%)

Amérique

Latine

8,2 (5,7 %)

Afrique

Occidentale

2,3(1,6%)

Afrique

Centrale

et Afrique

Orientale

1,8

(1,3

%)

Afrique

Subsaharienne

4,2 (2,9 %)

Tableau Pour la science n° 65, mars 84

©

URSS

0,6

(0,4

%)

Népal

 

1,3

(0,9

%)

-Pakistan

 

2

(1,4

%)

 

Inde

39,8

(27,6

%)

Sri

0,8

Lanka

(0,5

Asie du

Sud

54,1

(37,5 %)

%)

Asie de l'Est

39,6 (27,5 %)

Bangladesh

10,2

(7,1

%)

Pour la science et Scientific American, tous droits réservés

Rép. pop, dém.

0,8 (0,5 %)

Corée

\

Chine

34,4

(23,9

%l

Rép. Corée

1,2 (0,9

%)

Rép. dém. pop. Lao

0,7

(0,5

%)

Japon

2,5

(1,7

%)

Birmanie

4,8

(3,3

%)

Thaïlande

9,4 (6,6

%)

Kampuchea dém

1,3

(0,9

%)

Asie

du

Sud-Est

34,7 (24,1

%)

Philippines

3,5

(2,4

%l

Malaisie

0,7

(0,5

%)

Rép. soc. Viet Nam

5,4

(3,7

%}

Indonésie

8,9

(6,2

%)

Océanie

0,1

(0,1

%)

Chants de

travail dans une rizière de la

péninsule coréenne. Le premier chan¬ teur, debout, est accompagné au tam¬

bour et les autres lui répondent en

chlur. Ces chants accompagnent tout le

cycle de la culture du riz, des semailles à

la moisson, et leur exécution, dans certai¬

nes régions,

donne

lieu

à

un

véritable

spectacle.

Peu après la Seconde Guerre mondiale, la plupart des pays d'Asie entreprirent de réu¬ nir leurs cultivars (variétés cultivées), ainsi

que certaines variétés étrangères, dans des

collections nationales. Néanmoins, ces col¬

lections étaient dans l'ensemble pauvres en

difficiles

variétés

d'accès.

provenant

Peu

de

de

régions

variétés

sauvages

furent

préservées.

Bien qu'aucune variété de riz ne soit ori¬

ginaire des Etats-Unis, le Department of

Agriculture (ministère de l'agriculture) de

ce pays a consenti des efforts considérables pour constituer une collection mondiale des variétés de riz, et a également financé des

projets de collecte en Inde et au Pakistan. Il

a par ailleurs créé l'infrastructure matérielle nécessaire pour en assurer la conservation

en construisant en 1957 des installations

réfrigérées de stockage de moyenne durée à

Beltsville, au Maryland, et en constituant

en 1958 un dépôt de semences, le National

Seed Storage Laboratory, à Fort Collins,

dans le Colorado.

La collection des Etats-

Unis est passée de 6 000 variétés en 1960 à

13

000 en

1981.

Au début des années 50, la Commission

internationale du riz de l'Organisation des

Nations Unies pour l'alimentation et l'agri¬

culture (FAO) a tenté de constituer trois

collections régionales de semences par espè¬

ces écogéographiques : indicas en Inde,

javanicas en Indonésie et japónicas au

Japon. Un autre jeu de semences de riz

d'eau profonde fut conservé au Bangla¬ desh. Les quatre collections réunissaient au

total 1 344 variétés de riz, mais faute d'ins¬

tallations réfrigérées de stockage, les trois

centres situés en zone tropicale ne parvin¬

rent pas à assurer une bonne conservation

des semences. Parmi les pays d'Asie, le

Japon est le seul à disposer depuis 1965

d'installations de stockage de moyenne et longue durée.

Dès le début de ses opérations en

1961,

l'Institut international de recherche sur le

riz (IRRI) a assumé le rôle de centre mon-

glumes

enveloppe

péricarpe

endosperme

embryon

Le riz

La plante

La principale espèce de riz cultivée dans

le monde, Oryza sativa

domestiquée

en Asie il y a plus

de

7 000 ans

s'est

différenciée selon les zones géographi¬

ques, au cours des millénaires, en trois

sous-espèces appelées indica, japónica

(ou sinica) ef javanica.

dial d'échange et de conservation des

semences. Il a réussi à acquérir un double de chaque collection nationale. Lorsque les

variétés semi-naines à haut rendement ont

commencé de remplacer rapidement les

variétés traditionnelles dans les régions tro¬

picales d'Asie, il a lancé, avec la collabora¬

tion de 14 pays asiatiques, une opération de

collecte systématique couvrant les zones

menacées ainsi que d'autres zones écartées jusqu'alors inexplorées. Cette action con¬

certée a permis d'ajouter 38 000 échantil¬

lons aux collections nationales et à la collec¬

tion de base conservée à I'IRRI. Les espèces

sauvages en voie de disparition sont égale¬

ment visées par les efforts de conservation de l'Institut. Par ailleurs, des opérations

analogues entreprises par d'autres centres

régionaux ou dans le cadre de programmes

nationaux ont enrichi les réserves généti¬

ques mondiales de 7 700 échantillons de

variétés africaines.

Depuis 1978, le Bureau international de préservation des ressources génétiques végétales contribue à ces campagnes en assurant une partie de leur financement. La

collection de I'IRRI s'élève actuellement à

74 000 cultivars et riz sauvages. Ainsi, l'ef¬

fort commun de toutes les parties concer¬

nées n'a pas seulement permis d'éviter un appauvrissement génétique du riz, mais a

aussi considérablement enrichi les réserves

génétiques

ration.

Peu après la création de I'IRRI, l'action

amélio¬

disponibles

pour

son

de son service de distribution de semences et

l'identification par ses chercheurs de sour¬ ces génétiques prometteuses ont encouragé les responsables de programmes nationaux

de recherche sur le riz à développer leurs

projets d'évaluation systématique. Depuis

1962, le Centre international de stockage de

génotypes de I'IRRI a répondu à plus de trois mille demandes en fournissant près de

100 000 paquets de semences à des cher¬

cheurs du monde entier. Le nombre de ces

demandes permet de mesurer l'ampleur des

recherches expérimentales menées par les

spécialistes du riz dans différents pays.

systémati¬

l'identification

d'un grand nombre de caractères génétiques

recherchés ont été rationalisées et dévelop¬

pées dans le cadre d'un programme d'éva¬

luation et d'utilisation des gènes. Des équi¬

pes multidisciplinaires ont été chargées d'effectuer des recherches pour l'améliora¬

vue

que

Les

de

opérations

I'IRRI

en

d'évaluation

de

tion du riz dans huit domaines différents :

les caractères agronomiques (et notamment

le rendement des grains), la résistance aux

agents pathogènes, la résistance aux insec¬

tes, les qualités du grain et sa valeur nutri¬

tive, la résistance à la sécheresse, l'adapta¬

sol,

l'adaptation

aux

tion

à

de

mauvaises

aux

eaux

conditions

profondes

de

et

inondations et la tolérance aux extrêmes de

température.

30

à

50 000

échantillons

de

grains sont fournis tous les ans par le Centre

international de stockage des génotypes, ce

qui témoigne de l'importance de ce pro¬ gramme. L'un de ses principaux objectifs

est d'accroître les rendements et de stabili¬

ser la production dans de vastes régions non irriguées, soumises au régime des pluies, où les riziculteurs qui s'adonnent à l'agricul¬

ture de subsistance n'ont pas bénéficié des

variétés de riz semi-nain qui prédominent dans les régions irriguées. Ces dernières années, divers pays d'Asie ont mis sur pied des programmes analogues à l'échelon

national.

1. Labourage d'une rizière à Sri

Lanka.

2. Repiquage mécanisé dans une

rizière d'une ferme coopérative, en

République populaire démocratique

de Corée.

3. Repiquage manuel dans une

rizière au Kampuchea démocratique

4.

Récolte du riz à la faucille dans la

vallée de Paro, au Bhoutan.

5. Après la moisson du riz, ces

villageois de Java (Indonésie) font

des meules.

6. Vannage du riz en Birmanie.

7. Pour écorcer les grains de riz, au

Népal, on se sert d'un pilon de bois

appelé dekhi.

8. Déjeuner rapide autour d'un plat

de riz, au Pakistan.

Pays de rizières, la région deltaïque du Bangladesh (constituée par l'embou¬

chure conjuguée du Gange et du Brahma¬

poutre) est soumise à de brusques éléva¬ tions du niveau de l'eau qui compliquent d'autant plus la riziculture que l'endigue-

ment y est encore peu développé. Aussi y pratique-t-on la culture du riz flottant qui

s'allonge aussi vite que montent les eaux (il peut atteindre une hauteur de six

mètres).

Sur le plan international, les activités

d'échange et d'évaluation ont pris une

grande envergure grâce au Programme

international d'essai du riz, lancé en 1976.

Entre

1960

et

1980,

les

rendements

moyens de la culture du riz en Asie ont aug¬

menté de 40 °Io et la production totale de

plus de 60 %, mais il ne faut pas oublier

que, dans le même temps, la population de

cette région s'est accrue de 55 %. L'amélio¬ ration de la production s'explique davan¬

tage par l'élévation du rendement à l'hec¬

tare que par l'extension des terres cultivées.

Elle a permis de réduire le prix réel du riz à

la consommation dans plusieurs pays à

forte densité de population.

Comment les agriculteurs du Bangla¬

desh, de la Birmanie, de la Chine, de l'Inde,

de l'Indonésie, du Japon, des Philippines et

d'autres pays d'Asie ont-ils accompli le pro¬

dige d'augmenter davantage leur produc¬ tion de riz en ces vingt dernières années que

durant les cinq mille ans qui les ont précé¬

dées ? Leur succès s'explique en gros par les

cinq grandes innovations suivantes :

modernes

semi-naines à rendement élevé

Les riz traditionnels qui poussent en hau¬

teur ont tendance à la verse, c'est-à-dire à se

coucher sous l'effet du vent, de la pluie ou

du poids des grains. Ceux-ci pourrissent ou

sont dévorés par les rats. Les variétés

modernes semi-naines peuvent produire

cinq tonnes ou plus à l'hectare, car leurs

tiges, à l'instar de celles des lignées chinoi¬

ses dont elles descendent, sont vigoureuses,

portent solidement les panicules, et assurent

plus efficacement l'absorption des éléments

nutritifs, de l'eau et de l'énergie solaire

pour la formation des grains. Près de 20 %

de la superficie mondiale consacrée à la cul¬

ture du riz est plantée aujourd'hui de varié¬

tés

celles-ci

/.

L'introduction

de

variétés

semi-naines.

Bon

nombre

de

possèdent des facteurs intrinsèques de résis¬

tance à plusieurs insectes et agents pathogè¬

nes. Par exemple, grâce aux gènes d'une souche d'Oryza nivara originaire du nord

de la partie centrale de l'Inde, la progres¬

sion du virus du nanisme herbacé a pu être

enrayée.

2. La mise au point de variétés à cycle

court peu sensibles à la longueur du jour

(qui varie selon les latitudes) Des équipes de chercheurs ont introduit

sélectivement ces caractères génétiques dans

les nouvelles variétés de riz, afin de permet¬ tre aux riziculteurs de produire deux ou

trois récoltes là où ils n'en produisaient

auparavant qu'une seule, et de cultiver des

variétés supérieures de riz à différentes

latitudes.

3. La culture des hybrides

Avec plus de sept millions d'hectares consa¬

crés à la culture de variétés hybrides, la

Chine fait figure de pionnier dans ce

domaine. Le rendement des variétés hybri¬ des est supérieur d'environ 20 °7o à celui des

variétés semi-naines ordinaires.

4. L'amélioration de l'irrigation et de

l'aménagement des eaux

Un meilleur approvisionnement en eau per¬

met aux riziculteurs de produire au moins

deux récoltes annuelles de plus pour la

même surface cultivée.

5. L 'introduction de nouvelles techniques

agronomiques

L'accroissement des rendements et la sécu¬

rité des revenus agricoles ont pu être assurés

grâce à l'amélioration du matériel agricole,

des engrais minéraux et de leur mode d'ap¬

plication, de l'action phytosanitaire et des

techniques de traitement des récoltes après

moisson.

La nécessité de poursuivre l'amélioration

génétique ne fait aucun doute et il faut pour cela tirer parti de toutes les nouvelles possi¬

bilités qu'offrent les progrès de la techni¬

que, notamment dans les domaines de l'in¬

génierie génétique et des cultures tissulaires.

L'Organisation des Nations Unies pour

l'alimentation et l'agriculture (FAO) a

estimé que, pour faire face à l'augmenta¬

tion de la population mondiale, la produc¬

tion de riz devra s'accroître de 3 % par an

jusqu'à la fin du siècle.

Grâce à la mise au point de variétés pré¬

coces, il est possible aujourd'hui d'obtenir

deux à trois récoltes de riz par an, avec une

bonne irrigation et un apport adéquat d'élé¬

ments

nutritifs.

De

fait,

dans

les

rizières

expérimentales de I'IRRI, la production est

continue et le rendement supérieur à 20 ton¬

nes à l'hectare par an.

Dans ce système de culture intensive,

l'hectare est divisé en 13 parcelles, car la

variété de riz qui y est cultivée mûrit en 13

semaines à compter de la plantation. En

échelonnant la plantation des parcelles, on

obtient une récolte tous les lundis. Après la

moisson, la parcelle est labourée pour être

plantée à nouveau le vendredi suivant. On

obtient ainsi autant de récoltes qu'il y a de

semaines dans l'année.

C'est

une

manifestation

évidente

de

1'« énergie verte » des tropiques, où l'im¬

portance de l'ensoleillement permet aux

plantes vertes de produire des aliments par photosynthèse tout au long de l'année.

Néanmoins, ce système de production con¬

tinue a pour grave inconvénient de rendre

les plantes sensibles aux maladies et de pro¬

voquer l'appauvrissement des sols. Il doit

donc s'accompagner d'une action phytosa¬

nitaire et d'une fertilisation rationnelle des

sols.

Une

ancien

dicton

chinois

illustre

bien

cette « énergie verte » des rizières : « Un

champ peut être successivement doré, noir

et vert dans une même journée ». La cou¬

leur dorée est celle du riz mûr que le paysan

et sa famille moissonnent au petit matin. Le

même champ sera noir vers midi, quand la

famille du paysan aura labouré la terre pour

préparer la prochaine récolte, et il sera vert

en fin d'après-midi quand elle aura repiqué

les nouveaux plants de riz.

Il n'est pas étonnant que des millions

d'êtres humains de par le monde considè¬

rent que le riz est un don du Ciel.

MONKOMBU SAMBASIVAN

THAN

est

un

homme

de

SWAMINA¬

indien

de

science

renom qui a joué un rôle de premier plan dans

la « révolution verte » en Asie et a réalisé ces

trente dernières années de nombreux travaux

dans le domaine de la génétique des plantes et de la recherche-développement agronomique. Depuis avril 1982, il est Directeur général de

l'Institut international de recherche sur le riz à

Los Baños (Philippines). Auparavant il a exercé

les fonctions de Directeur général de l'Institut

indien de recherche agronomique (1972- 1979), de Vice-Président du Groupe consulta¬ tif sur les protéines et les calories du système

des Nations Unies (1972-1977) et de Secré¬

taire d'Etat à l'agriculture du Gouvernement

indien (1979-1980). Il est l'auteur de quelque

200 articles scientifiques publiés dans des

revues spécialisées internationales.

MYTHES ET LÉGENDES

Sa ILS diffèrent par leur histoire, leur culture et leur organisation so¬

ciale, tous les pays de l'Asie de

l'Est et du Sud-Est ont néanmoins un déno¬

minateur commun : le riz. Il ne s'agit pas

simplement de la culture du riz, au sens agricole du terme, mais bien de l'ensemble

des coutumes, rites et mythes qui ont été forgés autour de cette céréale et qui tissent

entre ces peuples des liens étroits. Cet

apport culturel, civilisateur, du riz est un aspect fondamental du patrimoine commun

de ces régions.

Les mythes racontant l'origine du riz sont

multiples. Certains présentent des similitu¬ des avec les mythes liés à d'autres plantes

cultivées. L'un d'entre eux, qui est très

répandu en Indonésie et en Malaisie,

raconte comment des plantes sont nées du

cadavre d'un dieu ou d'un homme assassi¬

nés. Les mythes de ce type associent souvent l'origine du riz à celle d'autres végétaux.

D'après certaines versions, racontées à

Java, des plantes à fruits ont jailli du cada-

£**PH*u

&

¡ï£

m

**

DU

RIZ

par Obayashi Taryo

Ci-dessus et ci-dessous, danses populai¬

res liées à la moisson, au Gujerat, Etat du

nord-ouest de l'Inde.

vre d'une jeune fille : du riz sort du nom¬

bril

poussent

;

des

branches

de

cocotier

hors de la

tête et du

sexe ; des fruits mûrs

pendent à ses mains et d'autres fruits tom¬ bent de ses jambes pour aller mûrir sur le

sol. Chez les Manggarai de l'île de Florès,

on dit que le riz et le maïs sont nés du cada¬ vre d'un enfant assassiné. D'après le classi¬

que japonais Kojiki (« Chronique des

temps anciens »), rédigé en l'an 712 de

notre ère, Susanoo tua la déesse des nourri¬

tures, Ohogetsu-hime. De la tête de celle-ci

sortirent alors des vers à soie, de ses yeux des semences de riz, de ses oreilles du millet,

de son nez des haricots, de son sexe du blé

et de son postérieur du soja.

Dans les montagnes de la péninsule et des

îles de l'Asie du Sud-Est, nombreuses sont

les communautés qui ont pour rite agraire le

C*J^

Stif

sacrifice d'animaux domestiques comme le

buffle ou le cochon. Certains peuples éta¬

blis dans les plaines, par exemple les Lao, sacrifient aussi le buffle. Ce rite s'explique

de plusieurs manières. En échange de la

chair de l'animal qui leur est présenté, les

dieux

offriraient une récolte de riz abon¬

dante. En outre, la puissance magique (mana) contenue dans le sang animal favo¬ riserait la croissance des plantes.

La mort étant considérée comme une pré¬ misse de la vie, le sacrifice animal se rappro¬

che des mythes qui lient l'origine des végé¬

taux aux cadavres. Dans les îles de l'Asie du

Sud-Est, le mythe et le sacrifice sont sou¬ vent associés. Sur la péninsule, cependant,

bien que le sacrifice animal soit répandu, les mythes selon lesquels le riz naît de cadavres

sont quasiment inexistants.

Un autre groupe important de mythes

relatifs à la culture du riz sont ceux qui ont

pour thème le vol des semences. Ces mythes

se retrouvent non seulement dans l'est et le

sud-est de l'Asie, mais sont aussi très répan-

dus chez les agriculteurs de l'Afrique et des Amériques. Loin d'être exclusivement liés à

la culture du riz, ils concernent aussi la cul¬

ture du sorgho en Afrique et du maïs en Amérique. Au Samoa, les mythes de l'ori¬ gine du taro entrent aussi dans cette catégo¬

rie. Dans certaines parties de l'Asie de l'Est,

parmi les communautés montagnardes de Taiwan par exemple, ce thème du vol se retrouve dans les mythes relatant l'origine

du millet.

On raconte que les ancêtres des Miao du Sichuan, en Chine, faute d'avoir la graine qu'il leur fallait pour ensemencer leurs champs, lâchèrent dans le ciel un oiseau vert qui s'envola vers le grenier à riz du dieu du

ciel et en revint avec la semence du riz et la

Après les avoir coupés, cette femme de Java (Indonésie) assemble les premiers

épis de riz pour former une gerbe qu'elle habillera de vêtements de coton imprimé.

Puis, le portant dans les bras comme un

bébé, elle ramènera le riz ainsi paré

jusqu'à la maison.

Dans un village de Birmanie, une gerbe

d'épis de riz est donnée en offrande au génie protecteur de la communauté. Celui-ci a pour montures sacrées de petits chevaux de bois articulés.

vesce

Minhassa,

comment un

divines.

Un

dans

l'île

homme

sur

la

mythe

terre

de

de Sulawesi,

la

région

ciel,

de

raconte

puis

non

riz

monta

avec

au

du

redescendit

décortiqué

caché

dans

une

blessure

de

sa

jambe.

Une

caractéristique

frappante

des

rites

Japon, ces interdictions et cette croyance

sont plus particulièrement répandus dans

les îles Amami. Mais ils ne sont pas cou¬

rants dans les régions septentrionales. L'un des traits particuliers de l'âme du riz, telle

qu'on la conçoit dans de nombreuses com¬

munautés, est sa sensibilité et sa fragilité.

Cette âme s'enfuira rapidement si elle est

blessée. On retrouve cette idée aussi loin

à

l'ouest

centrale.

que

chez

les

Muda

de

l'Inde

Au Japon, un exemple de légende qui fait

intervenir l'âme du riz figure dans un écrit

du 18e siècle, leBungofudoki(« Répertoire

de la province de Bungo, Kyûshû »). Une

région nommée Tano était autrefois vaste et

fertile. Les paysans y cultivaient un grand

nombre de rizières aux récoltes abondantes.

Un jour, ils firent des mochi et s'en servi¬ rent comme cibles pour lancer des flèches.

Les mochi, blessés, se transformèrent en un

oiseau blanc qui s'envola vers le sud. Cette

année-là, les paysans moururent et leurs

champs, laissés à l'abandon, dépérirent.

Le thème de la

fuite de l'âme du

riz est

aussi répandu chez les Khmers, peuple qui

pratique la riziculture sur terrains inondés.

Un de leurs mythes veut que, dans les temps anciens, lorsque le riz arrivait à maturité, il

s'envolait dans le ciel puis allait se reposer

dans un grenier. Point n'était besoin, par

conséquent, de le récolter. Mais, un jour,

un homme jeune et sa femme, qui vivaient près du grenier, firent un bruit désagréable qui dérangea le dieu du riz. Puis, il murmu¬

rèrent des paroles inconvenantes qui offen¬ sèrent le dieu. Celui-ci partit alors se réfu¬ gier dans une crevasse étroite de la monta¬ gne. En son absence, la famina gagna tout le pays. Plusieurs tentatives furent faites pour ramener le dieu enfui, mais en vain. Enfin, un émissaire fut désigné pour aller

persuader le dieu de revenir, ce qu'il réussit

à faire au prix de maintes difficultés.

relatifs à la culture du riz en Asie de l'Est et

du Sud-Est est la présence fréquente de

1'« âme » du riz. Les Lamet, peuple de la

République démocratique populaire de Lao

qui pratique l'agriculture itinérante sur brû¬

lis, conservent en matière de culture du riz

des coutumes anciennes assez représentati¬

ves à cet égard. Leurs rites s'accompagnent de tabous à chaque étape de la culture et leur conception de l'âme du riz ressemble à celle qui prévaut dans de nombreuses com¬

munautés des îles de l'Asie du Sud-Est.

L'âme du riz est investie d'une impor¬

tance tout à fait particulière au moment de

la récolte. Les coupes se font de telle

manière que l'âme du riz ne s'enfuit pas,

mais se trouve peu à peu repoussée vers

l'angle de la rizière. Elle vole de champ en

champ et parvient finalement dans une

rizière sacrée près d'une hutte. Cette rizière

sacrée

est

ensemencée

avant

les

autres

et

récoltée en dernier. Dans les autres rizières,

les grains sont simplement pressés entre les

doigts pour en extraire le riz non décorti¬

qué. Dans la rizière sacrée, en revanche, les

tiges de riz sont coupées avec douceur et

assemblées en gerbes où est enclose l'âme

du riz. C'est dans ces gerbes que sont

recueillis les grains non décortiqués qui ser¬ viront à ensemencer le champ sacré l'année suivante. Si l'âme du riz s'enfuit, le riz ne

fructifiera pas.

Les tabous en matière de culture du riz et

la notion d'âme du riz apparaissent très fré¬

quemment dans les formes archaïques des

rites de la riziculture en Asie du Sud-Est. Au

Plusieurs animaux apparaissent dans les

mythes liés à la culture du riz. La légende

dans laquelle c'est la grue qui apporte le riz

est très répandue au Japon. Les mythes où

un oiseau est porteur du riz sont également

nombreux dans la péninsule et dans les îles

de l'Asie du Sud-Est ; les contes où c'est un

chien qui joue ce rôle font partie de la tradi¬

tion orale depuis la Chine du Sud jusqu'à

l'Assam. L'un de ces récits légendaires,

venus des Chinois han du Sichuan, se situe

au lendemain d'une terrible inondation. Les

SUITE PAGE

13

Page en couleur

En haut, un champ de riz mûr sous un ciel d'orage au Népal. Plante semi-aquatique

cultivée au départ dans les régions humi¬ des des tropiques, le riz peut pousser dans toutes sortes de climats, qui vont

des déserts torrides du Pakistan, de l'Iran

et de l'Egypte aux hautes montagnes de l'Inde et du Népal.

Photo Marc Riboud ©

Magnum, Paris

Ci-contre, des ouvriers thaïlandais ensa¬

chent du riz dans un godown (entrepôt

fluvial) de Bangkok.

Photo Mike Yamashita ©

Rapho, Paris

#VI

StT-

Le jour du Nouvel An, le chef d'un village

lisu du nord-ouest de la Thaïlande jette du

riz sur les villageois assemblés, leur

accordant ainsi les vertus spirituelles tra¬

ditionnellement attachées au riz.

Page en couleur

En

haut,

deux femmes de

la

caste

des

Harijans et leurs enfants devant la façade

de leur maison, qu 'elles ont ornée de mo¬ tifs à la pâte de riz pour accueillir Laksh-

mi, la déesse de la Fortune. Les motifs re¬

présentent des inflorescences de riz.

Photo ©

Prafulla Mohanti, Nanpur, Inde

D 'après la légende, le premier riz qui par¬ vint au Japon était du riz rouge, dont on

cultive encore une variété dans les riziè¬ res sacrées des sanctuaires de Takuzu et

de Homan, dans les lies de Tsushima et

Tanegashima. La photo en bas à gauche

a été prise au cours d'une cérémonie

célèbre liée au riz rouge de

Dans le village de Tsutsu à Tsushima,

quinze vieilles familles se chargent à tour

de rôle de cultiver le riz rouge sacré et d'élire un maître de cérémonie parmi

leurs membres. Tous les ans, un tanemo-

midawara, un ballot tressé avec le pre¬

mier riz rouge récolté, est suspendu dans

Tsushima.

la

maison

du

maître

de

cérémonie.

Au

milieu de la nuit du 10' jour du premier

mois de l'ancien calendrier, le tanemomi- dawara est décroché, recouvert d'un

habit de cérémonie et conduit en proces¬

sion de la maison du maître de cérémonie

de l'année précédente à celle de son suc¬ cesseur. Les villageois se tiennent le long du chemin de la procession et s 'agenouil¬

lent au passage de l'objet sacré, devant lequel marche un porteur de flambeau.

En bas à droite, des gâteaux préparés à partir de riz blanc et de riz rouge.

Photo ©

The Asian Cultural Centre for Unesco, Tokyo

SUITE

DE

LA

PAGE

10

survivants ont perdu toutes leurs récoltes et

cèdent à un profond désespoir, lorsqu'ils

aperçoivent un chien qui sort en rampant

des champs inondés. A sa queue sont accro¬

chées des semences de riz grâce auxquelles ils vont pouvoir recommencer à cultiver

leurs champs. Leur sentiment de gratitude à

l'égard de ce chien est tel qu'ils partagent

avec lui leur premier repas après la récolte.

Dans l'Est et le Sud-Est asiatiques, les

rapports entre l'âme du riz et les dieux sont

très divers. A Java, par exemple, la déesse

du riz, Sri, est opposée au dieu mâle Wisnu

ou Sedana. Au moment de la récolte, on

célèbre

les

noces

de

ces

deux

divinités.

Quand les bourgeons de riz apparaissent, on dit que le riz est « gros ». Lorsqu'il est

récolté, la déesse du riz et son époux sont

amenés dans le grenier où ils passent leur

nuit de noces sans être dérangés. Ainsi, une

nouvelle récolte abondante est préparée. En

Thaïlande, en revanche, la divinité du riz est

conduite sous une remise, où elle est con¬

trainte de rester jusqu'à l'année suivante.

Chez les Muong du Viet Nam, le riz est

offert aux ancêtres et aux esprits vénérés au

moment des fêtes du Nouvel An (têt). Puis,

le riz est consommé et également offert au riz lui-même, si bien qu'il devient double¬

ment sacré.

Tous

les

dieux,

comme

le

dieu

du

riz,

l'âme du riz et le dieu des champs sont très présents dans ces légendes. Au Japon, les

dieux associés à la culture du riz ne demeu¬

rent pas en général dans les rizières. Ils n'y

viennent qu'au moment où le riz pousse.

Les dieux de la montagne deviennent les

dieux de la campagne au printemps,

lorsqu'ils descendent dans les rizières. A l'automne, après la récolte, ils regagnent les

montagnes, où ils passent tout l'hiver.

Ce thème des allées et venues des dieux au

gré des saisons est essentiel pour compren¬ dre les croyances japonaises en matière de

culture

du

riz.

On

ne

trouve,

semble-t-il,

rien d'analogue dans les légendes répandues

dans les autres pays de l'est et du sud-est de

l'Asie, encore que dans une légende lao il

soit dit que l'esprit des serpents hante les

champs et les mares pendant la saison des

pluies pour passer dans les rizières à la sai¬

son sèche.

Mais les temps changent. En Asie de l'Est

et du Sud-Est, les rites de la riziculture qui

étaient pratiqués dans de nombreuses

régions et les légendes familières sur l'ori¬

gine du riz disparaissent peu à peu, victimes

de

la

modernisation

et

de

l'évolution

des

techniques agricoles. La mort d'un ancien sonne le glas d'une légende et signifie qu'un

événement annuel de plus tombera dans

l'oubli.

C'est

aux

anthropologues

et

aux

folkloristes de ces régions qu'incombe la

tâche essentielle de répertorier ce riche cor¬

pus de traditions liées à la culture du riz et

de le transmettre aux générations futures.

OBAYASHI TARYO est professeur d'anthro¬

pologie culturelle à l'Université de Tokyo au

Japon. Spécialisé dans l'histoire culturelle de l'Asie de l'Est et du Sud-Est, il a consacré plu¬

sieurs ouvrages à la mythologie, l'ethnogra¬

phie et l'histoire culturelle de l'ancien Japon. Il

a

contribué

aux

recherches

menées

dans

le

cadre du projet d'Etudes sur la culture du riz et ses aspects culturels en Asie, réalisé entre 1978 et 1 983 par le Centre for East Asian Cul¬

tural Studies à Tokyo en collaboration avec

¡'Unesco.

KRUSHNA

KRUSHNA Jena est mon ami d'en¬ fance. Nous allions à l'école ensem¬

ble, mais il abandonna ses études à

l'âge de douze ans pour aider son père aux

champs. Il appartient à la communauté des cultivateurs de mon village, Nanpur, qui se

trouve dans l'est de l'Inde et dont la princi¬ pale production est le riz paddy.

Krushna

habite

une

maison

en

torchis

avec un toit de chaume. Il est marié et père

de cinq enfants : trois garçons et deux filles.

Son père est mort il y a cinq ans et sa mère,

qui est âgée de soixante-quinze ans, vit avec

lui.

Krushna a cinquante ans environ, mais il fait plus vieux que son âge. Je me souviens qu'il avait un teint resplendissant, mais

aujourd'hui sa peau est tannée et ridée par le soleil et les intempéries.

« Cultiver le riz

explique-t-il.

A

est un

travailler

travail très dur,

on

la

terre,

devient terre soi-même ».

Krushna a appris à travailler la terre en regardant faire son père. Il passe pour un

bon cultivateur et quelques villageois lui confient leurs parcelles. Traditionnelle¬

ment, le travail manuel est jugé indigne

d'eux par les Brahmanes et les membres des

castes supérieures. De nos jours, il est égale¬ ment considéré comme dégradant par tous

ceux qui ont reçu de l'instruction. Leurs ter¬

res sont donc données en location à des agri¬

culteurs qui conservent la moitié des récol¬ tes pour prix de leur travail.

Krushna possède un hectare un quart de

terres qui lui appartiennent en propre mais qui sont dispersées : une parcelle se trouve

à trois

kilomètres de chez lui.

Il loue aussi

ses services à plusieurs familles. Il existe bien au gouvernement un projet de regrou¬ pement et de distribution des terres qui doit

par Prafulla Mohanti

permettre aux agriculteurs de réunir leurs

parcelles, mais la tâche est ardue, car toutes

les terres ne sont pas irriguées et les parcelles

proches du canal ont plus de valeur que les

autres.

Vers le milieu du mois d'avril, qui mar¬ que le début de l'été et de la nouvelle année,

Krushna commence à labourer ses champs.

La date du labour est fixée par l'astrologue

du village. Sa charrue en bois, qui a été

fabriquée par le menuisier du village, est tirée par des b Il n'a pas de tracteur,

et même s'il en avait un, il lui serait malaisé

de

s'en

servir

sur

des

parcelles

aussi

modestes.

 
 

«

Pour cultiver le riz,

il n'y

a rien

de tel

que la charrue tirée par des bgufs »,

Krushna.

dit

Le labourage est un art que son père lui

a enseigné quand il avait dix ans. Mais en

été, il fait si chaud que le sol se craquelle et

devient difficile à travailler. Quelques

pluies sont nécessaires pour amollir la terre.

La culture du riz exige un apport régulier d'eau, mais des pluies excessives risquent

d'endommager les récoltes. Il y a bien quel¬

ques cours d'eau, mais pas de système d'ir¬

rigation convenable.

Durant la mousson, qui commence en

juillet et se prolonge jusqu'en octobre, ces

Ci-dessous à gauche, ces dessins à la

pâte de riz ornant un mur du village de

Nanpur, en Inde, représentent des élé¬

phants, des paons et des lotus. (Voir

aussi la photo en couleur page 12). Ci-

dessous à droite, le Bouddha Mahlia, la

divinité tutélaire de Nanpur, avec son serviteur. L 'effigie est peinte de vermil¬

lon et couronnée de fleurs.

cours d'eau débordent. Si l'eau s'accumule

dans les rizières pendant une semaine, ses

un

limon qui élimine les mauvaises herbes et

stimule la croissance du riz. Mais lorsque les

crues se prolongent au-delà d'une semaine,

le riz est entièrement perdu.

« Ma vieille mère ne cesse d'implorer les dieux pour que ce qu'il faut de pluie tombe

effets

sont bénéfiques

car elle dépose

au moment voulu

».

Vers la mi-juin, la terre est prête pour les semailles. Les cultivateurs sèment le grain et

prient pour qu'il pleuve. Ils prennent trois jours de repos pour célébrer la fête popu¬

laire du Raja. Personne ne travaille. Les vil¬

lageois festoient et se divertissent. Le Raja était à l'origine une fête paysanne célébrant l'imprégnation de la terre, symbole mater¬ nel, par les premières gouttes de pluie de la

mousson. C'est la fête de la fécondité, un

événement particulièrement attendu par les jeunes filles à marier. Trois jours durant,

elles vivent ensemble dans une même pièce,

chantent des chansons populaires et jouent

à la balançoire. Elles étrennent de nouveaux

saris, se fardent à la pâte de santal et ornent

leur chevelure de fleurs tropicales

odorantes.

Tous les jours, Krushna se lève avant

l'aube, se lave le visage et nourrit son bétail

de foin, d'écorces et d'eau de riz, que sa

femme recueille régulièrement dans un réci¬

pient en terre cuite. Celle-ci nettoie la cour

de la maison et prépare le petit déjeuner de

la famille. Krushna déjeune d'un bol de riz à l'eau assaisonné de chutney (condiment à

base de fruits, de légumes et d'épices), qu'il accompagne d'oignons crus. Il dispose à

l'arrière de sa maison d'un jardinet dans

lequel il fait pousser des piments et des légu¬

mes. Certains jours, sa mère prépare des gâteaux de riz pour toute la famille.

« Nous mangeons du riz à tous les repas,

dit mon ami. Lorsque j'étais enfant, nous

ne mangions jamais de chapatis (galettes fines) de farine de blé, et les puris (crêpes frites à l'huile) étaient réservées aux jours

de fête. Mais aujourd'hui, le blé est moins

cher que le riz et beaucoup de paysans com¬ mencent à en manger au dîner. A midi, nous

mangeons du riz bouilli, du dal (des lentil¬

les) et des légumes. Après le repas, ma

femme reverse ce qui reste de riz dans un récipient en terre cuite, où elle le recouvre

d'eau et le laisse fermenter. Ce mets succu¬

lent, que l'on appelle pakhala bhata, est très apprécié en été. Mélangé à du lait caillé et du jus de citron, il fait un délicieux accom¬

pagnement pour le poisson séché et l'épi-

nard frit ».

Après le petit déjeuner, Krushna se rend aux champs. Sidhia Malik, le Harijan (de la

caste

dite

anciennement

des

« intoucha¬

bles »), l'aide dans ses travaux. Sidhia ne

possède pas de terre à lui et loue celle des

autres. Le lopin de terre sur lequel se trou¬ vait sa maison appartenait récemment encore à un villageois de haute caste. Mais

le gouvernement vient de promulguer une

réforme agraire qui lui en donne la pro¬ priété. Il a travaillé dur, économisé quelque argent et acheté deux buffles. Mais l'un

d'entre

eux

est

mort

subitement l'an

der¬

nier. Il n'a pas pu en acheter un autre et emprunte les bêtes de Krushna pour labou-

Krushna le paysan accroupi sur le pas

de sa porte, son fils à ses côtés. A ses

pieds, un sac de riz.

rer. Krushna s'arrête de travailler à midi et

rentre chez lui. En chemin, il se baigne dans la rivière, lave ses bêtes et s'entretient avec

ses amis des travaux des champs. Il dit ses

prières avant de manger et prend du repos

jusqu'à ce que le soleil perde de son ardeur,

vers trois heures de l'après-midi. Il repart

travailler aux champs jusque vers six heures du soir, heure à laquelle sa femme allume la

lampe à huile pour accueillir la tombée de la

nuit.

Krushna tire de l'eau du puits, nourrit les

bêtes et les enferme dans leur enclos. Tout

en sirotant un

de

verre de thé saupoudré

grains de riz grillés, il raconte à sa femme sa journée de travail et écoute de la musique de

film à la radio. Parfois, quelques amis se

joignent à lui pour la veillée, et il leur parle

du mariage de sa fille, qui a dix-sept ans et

sort tout juste de l'école.

« Il n'est pas bon de garder une fille non mariée à la maison » lui répète sans arrêt sa

mère.

Mais il n'est pas facile de trouver un bon parti. Les parents des jeunes gens à marier exigent pour dot des montres-bracelets, des bicyclettes, des ornements en or et, depuis

que la télévision a fait son apparition dans

les campagnes, des postes récepteurs aussi.

« Si seulement mon fils pouvait trouver

du travail, tous mes problèmes seraient

résolus ».

Son fils aîné, âgé de vingt-quatre ans, est

fraîchement diplômé de l'université locale.

Il n'a pas encore réussi à trouver un emploi

et reste à la maison sans rien faire.

« II m'est très difficile de trouver de l'ar¬

gent. Nous mangeons tout ce que nous pro¬

duisons et il ne nous reste pas grand chose

à vendre.

J'ai donné une éducation

à mon

fils pour qu'il puisse trouver du travail en

ville et m'envoie de l'argent ».

La pluie, quand elle ne tombe pas en temps voulu pour faire germer le riz, fait le

désespoir des riziculteurs, qui se voient con¬

traints d'acheter de nouvelles semences. Or,

celles-ci sont fort chères. Après chaque

récolte, une certaine quantité de riz est

réservée pour les semailles suivantes, mais il est fréquent qu'une bonne partie soit man¬

gée par les rats et les insectes ou serve de nourriture aux paysans eux-mêmes.

faut commencer par faire germer des

plants de riz pour les repiquer dans les riziè¬ res, une opération qui exige beaucoup de .

soins. Les semences sont tout d'abord arro¬ sées d'insecticide et séchées au soleil. Elles

sont ensuite mises à tremper pendant vingt- quatre heures dans l'eau, puis égouttées et

serrées dans des paniers d'osier, où elles

sont recouvertes de paille et aspergées d'eau tiède. Des sacs de jute sont étendus sur les

paniers. Au bout de trois ou quatre jours,

les graines commencent à germer. Elles sont alors plantées dans des parcelles aménagées

et fumées entre-temps par les cultivateurs.

Trois semaines plus tard, les semis ont atteint une taille de 10 cm et sont prêts à

être repiqués. Pendant ce temps, les champs

sont nivelés. Le sol doit avoir la consistance

de la boue. Les semis sont alignés en ran¬

gées, à environ 15 cm les uns des autres. Ils doivent être constamment irrigués et recou¬

verts d'une couche d'eau d'environ 3,5 cm de hauteur. Deux semaines avant la récolte,

les rizières sont asséchées.

« Quatre

mois

s'écoulent des semailles

aux récoltes, dit mon ami Krushna. Durant

tout ce temps, les difficultés ne manquent

pas. Si le vent souffle trop fort au moment

de la floraison, le riz est endommagé. Les insectes dévorent les semis et je dois sans cesse les arroser d'insecticides, ce qui me

coûte cher. Mais je cesse de le faire une fois

que le riz est sorti

».

Les rizières ondulent sous la brise, par¬ courues de vagues d'un vert éclatant. A

mesure que le riz croît, leur couleur devient plus foncée et, lorsque les plants atteignent une hauteur d'à peu près un mètre, elle vire

au jaune doré. La récolte s'annonce bonne

quand les épis ploient sous le poids des

grains.

« Le spectacle des champs couverts de riz mûr me procure un immense plaisir, dit

Krushna. Je suis heureux d'être en mesure

de nourrir ma famille d'aliments sains que

aliments- que

nous achetons sont trafiqués. Les commer¬

çants mélangent de la sciure à la farine et de

je

produis

moi-même.

Les

l'huile de paraffine à l'huile de cuisson. En hiver, je fais pousser des lentilles, des pom¬

mes de terre et des légumes que je vends au

marché. J'aime les jours de marché qui me

donnent l'occasion de rencontrer des amis

d'autres villages. Je fais également pousser

une seconde récolte de riz durant la saison sèche ».

Krushna ne sait pas ce qu'est la « révolu¬ tion verte ». Le gouvernement incite les riziculteurs à employer des semences à haut

rendement, ainsi que des engrais et des

insecticides, de façon à obtenir une seconde

récolte. Mais celle-ci ne peut avoir lieu que

de novembre à mai. Seuls quelques arpents de terre irriguée sont cultivés et le reste est

laissé en friche. Naguère, le seul engrais connu des paysans était la bouse de vache,

dont les femmes du village utilisaient la

majeure partie comme combustible. Au¬ jourd'hui, les engrais sont vendus sur les

marchés sans restrictions. La plupart des cultivateurs en ignorent la nocivité pour les plantes et pour l'organisme humain. Les

insecticides sont si toxiques qu'ils ont éli¬ miné pratiquement toute la faune sauvage.

Les chacals ont disparu et les grenouilles qui

emplissaient l'air nocturne de leurs coasse¬

ments se sont tues.

« Je répands les insecticides en me cou¬

vrant le visage d'un linge, dit Krushna. Je loue une pompe au gouvernement. J'aime¬ rais mieux en posséder une, mais elles coû¬

tent trop cher. Le gouvernement a introduit

de nouvelles semences dont le rendement à

l'hectare est supérieur aux nôtres. Le riz est

blanc et cuit bien, mais il n'a aucun goût ».

« Je cultive différentes variétés de riz, à

grain long ou court. Chacune a sa saveur

particulière et elles sont toutes propres à

notre région. Ma mère s'obstine à les faire pousser. Sinon, dit-elle, nous les aurons

perdues dans quelques années. »

« Lorsque je récolte le riz en novembre,

le ciel est bleu et le soleil doré. Je moissonne

le riz et le laisse sécher quelques jours sur place. Je le lie ensuite en gerbes que je

ramène chez moi en les portant sur la tête.

Cela me remplit de fierté. Quand la récolte

est bonne, le village tout entier a le

sourire ».

« Tous les jeudis, pendant la période des

récoltes, ma femme fait le ménage à la mai¬

son, badigeonne les murs d'une nouvelle

couche de torchis et les orne de pâte de riz pour recevoir Lakshmi, la déesse de la For¬

tune. Mes filles tressent des guirlandes

d'épis de riz qu'elles accrochent dans toute la maison. Ces jours-là, je reste chez moi. Ma femme compose une effigie de la déesse

en plaçant au centre de la maison un bol de

riz qu'elle décore de pièces de monnaie et de

fleurs. Le premier riz récolté lui est présenté

en offrande avant d'être partagé entre les

membres de la famille. Cette nuit-là, je

peux dormir en paix, bien que mes problè¬ mes soient loin d'être résolus. Ce que je tire de la terre suffit à peine à nourrir ma

famille. Avec huit personnes à ma charge, il

me faut acheter des vêtements, des médica¬

ments et payer l'éducation de mes enfants. Je n'ai pas les moyens de m'acheter une

nouvelle

chemise.

Les

inondations

et

les

sécheresses qui nous frappent périodique¬

ment me privent du fruit de mon labeur ».

PRAFULLA MOHANTI est un écrivain et un

peintre indien. Ses peintures ont été exposées

dans de nombreux pays, notamment en Euro¬

pe, ainsi qu'aux Etats-Unis, au Japon et en In¬

de même. Son plus célèbre ouvrage, My Villa¬

ge, My Life (Mon village, ma vie - 1973), qu'il a consacré au village où il est né et a grandi, a été traduit en japonais, norvégien et danois.

Son prochain livre, un portrait des Anglais vus

par un Indien, paraîtra en

1985.

Ifi

LE

PONGAL

par Guy Deleury

QUOI de plus quotidien, pour un pay¬

san ou un villageois du sud de

l'Inde, que de faire bouillir son

riz ? Quoi de plus commun que le pot de

terre, pansu à souhait, où les femmes de sa

famille préparent chaque jour les repas ? Quoi de plus habituel que le soleil, entre

l'équateur et les tropiques ? Pourtant ce

sont ces trois ingrédients familiers qui cons¬

tituent chaque année le centre de la fête cos¬

mique du Pongal, avec, bien sûr, les vaches

et les bdufs.

Certaines

civilisations

se

sont

efforcées

de séparer le sacré du profane et d'enfermer

la religion dans les sacristies. L'Indou, au

contraire, élabore ses liturgies à partir des objets les plus humbles et des actions les

plus quotidiennes. Le cosmos est un orga¬

nisme où le frémissement d'un brin d'herbe

sur la terre chatouille les plus lointaines étoiles. Les castes gravitent autour du vil¬ lage comme des planètes autour d'un soleil,

chacune sur son orbite propre. Le système des castes est un système solaire, comme

chaque atome du corps humain, le cycle des

saisons et des révolutions lunaires.

Les

fêtes

sont les niuds

privilégiés où

toutes les vibrations de l'univers se concen¬

trent en un son porteur de sens. Le Pongal, en pays tamoul, est par excellence une telle

fête. Chaque pays indou célèbre la sienne

propre où s'exprime son identité spécifi¬

que : celle de Ganpati au pays marathe, de

Dourga au Bengale, d'Onam au Kérala, etc.

Le Pongal est la fête du solstice d'hiver :

sa

course septentrionale et les jours vont

recommencer à s'allonger. Même si

aujourd'hui le solstice vrai se produit près

d'un mois plus tôt, autour du 21 décembre,

le solstice rituel a conservé la date qu'il avait au 6e siècle, peut-être parce que l'entrée du

le

soleil

se

retourne

pour

reprendre

soleil

dans

la

constellation

zodiacale

du

Capricorne correspond à la récolte du riz

nouveau. Si la date permet de valoriser la

relation du soleil et du riz, c'est le rite qui

l'étend à l'homme et à la société. Le soleil

fait sortir de l'eau le riz qui devient nourri¬

ture et se transmute en vie pour l'homme.

Les

outils

de cette

transmutation

en

deux

temps sont les bbufs pour le travail des

rizières et le pot pour la cuisine du riz. La fête réunit ces quatre acteurs de la vie nou¬

velle : le soleil, le riz, le pot de cuisson, le

bauf, et le cinquième, la société du village.

La fête peut durer deux, trois ou quatre

jours selon les régions du pays tamoul. Le

premier n'est proprement que la vigile,

appelée « bhogî », c'est-à-dire « jouis¬

sance », comme la vigile du solstice d'été,

Le jour du Pongal des bêtes,

au

Tamil

Nadu, vaches et bnufs sont les reines et

les rois de la fête. En bas à gauche, cette

femme du village de Mel Seval, dans le

district de Tirunelveli, cuit du riz qu'elle

donnera à manger aux bovins de la mai¬

sonnée. Sur le sol, on reconnaît les traits

du Kolam, un dessin propitiatoire tracé, traditionnellement, avec de la poudre de

chaux devant la maison (voir le Courrier

de l'Unesco, mars 1984, Tamouls : cul¬ ture en vie). Ci-contre, une fois lavés et parés, vaches et blufs sont lâchés dans

les rues où ils se promèneront en liberté pendant toute la journée.

ou celle de Diwalî (la fête des lampes). C'est

le jour de la grande lessive : on se nettoie de

l'année écoulée. Les garçons ramassent tous

les déchets de bois ou

de vieilles vanneries

qui traînent, on badigeonne au lait de chaux

les murs extérieurs des maisons et des tem¬

ples. Dans l'après-midi, c'est le pongal de

riz à l'eau : parfois on célèbre des sacrifices

à Mariyamma, la déesse des épidémies, plus

généralement des rituels pour honorer les mânes des ancêtres. On brise les vieux pots

de terre, et le potier fournit à titre de presta¬

tion des pots neufs pour les familles qui sont

ses clientes. Comme avant la fête de Dourgâ

au Bengale ou celle de Ganpati au Maha¬

rashtra, les potiers ont travaillé jour et nuit

pendant des semaines pour modeler les

poteries qu'on utilisera pour la fête.

De plus en plus aujourd'hui on les achète

au bazar : autrefois, chaque famille de potiers était en relation de prestations réci¬

proques avec un certain nombre de familles

de paysans-producteurs du village selon le

système appelé jajmani. Le Pongal était une

de ces fêtes où se réaffirmaient et se raffer¬

missaient les liens unissant les familles des

différentes castes du village entre elles.

C'était le sens des célébrations du second

jour, appelé jour du grand pongal, ou, par¬

fois, pongal des dieux. Chaque famille fai¬

sait bouillir son pot de riz et allait, selon les

règles de préséance traditionnelles, en offrir

des portions sur des feuilles de bananiers

aux autres familles. Parfois les hautes cas¬

tes cuisaient leur pongal le matin et les

autres castes l'après-midi : on faisait aussi

bouillir le pongal communal devant les tem¬

ples. Le pongal favori, ce jour là, est le pon¬ gal sucré : toutes sortes de coutumes prési¬

dent à sa cuisson où entrent de la casson-

nade de canne à sucre, de la noix de coco, des raisins secs, des lentilles frites, de la car¬

damome, du safran et une pointe de

camphre comestible. Chaque famille

s'enorgueillit de sa recette propre et, pour

les enfants, cette friandise reste le centre de

la fête, avec les vêtements nouveaux et la

canne à sucre.

Aux enfants on offre en effet des tiges de

canne surfine à mâcher. On sait que l'Inde

a inventé le sucre comme le mot français lui-

même l'indique puisqu'il remonte au sansk¬

rit. Le pongal est aussi tout spécialement le

jour du sucre : au Maharashtra où la fête

s'appelle Makara-Sankrant (entrée dans le Capricorne), ce jour-là on distribue à ses

aînés et amis de minuscules dragées au

sésame en leur disant : « Reçois cette dou¬

ceur et dis-moi des douceurs ». En offrant

et en recevant ces friandises, les gens du vil¬ lage se promettent de mettre du miel dans

toutes leurs relations pour l'année qui vient.

Ce jour-là, ou le lendemain, on ajoute au crépi blanc des temples, qui représente

Vishnou, des raies ocre-rouges qui repré¬

sentent Shiva. Mais le lendemain est essen¬

tiellement le pongal des troupeaux. Vaches

et b

fête. On les lave, on les bichonne, on décore

leur robe, on leur noue au cou des colliers

de paille de riz, on manicure leurs cornes et

l'on tend entre elles le cordonnet sacré fait

de fibre munja et trempé dans le curcuma jaune-rouge. Ainsi parées, on laisse les

bêtes se promener en liberté dans le village ;

parfois on organise une procession solen¬

sont les reines et rois de ce jour de

nelle, où l'on respecte les règles de pré¬ séance des castes du village. Enfin on leur

donne à manger, à elles-aussi, un pongal

sucré et parfumé.

Selon la légende, les bovins ne consenti¬

rent à quitter leur paradis pour venir aider

les hommes à travailler la terre qu'à la con¬ dition qu'un jour par an, ils auraient congé

et seraient fêtés. En les honorant, le village

reconnaît sa dette envers les vaches laitières

et les bsufs de trait. Les castes des hommes

ou

de

des

bêtes

(et

c'est

le

même

mot

« jati »

doivent se prêter assistance pour que tourne

le cosmos.

qui en distingue les « espèces »)

Et c'est sans doute cet aspect cosmique

qui donne tout son sens aux courses de tau¬

reaux qui se célèbrent au quatrième jour du

Pongal. Ces bêtes sont spécialement sélec¬

tionnées pour leur agressivité et leur puis¬

sance. On leur aiguise les cornes pour les

rendre plus dangereuses, on accroche sur

leur front des médailles d'or ou d'argent,

puis on les lâche une par une sur un par¬

cours soigneusement balisé qui serpente au

milieu du village : parmi de grandes cla¬

meurs ou des silences angoissés, les jeunes

s'efforcent alors d'arracher aux bêtes leurs médailles. Ce sont les taureaux du soleil

dont on excite ainsi la vitalité puissante

pour les lancer sur leur trajectoire septen¬

trionale, le jour du solstice d'hiver, au pays

tamoul.

GUY DELEURY est un écrivain français gui a

longtemps vécu en Inde et beaucoup écrit sur

la pensée et la civilisation indiennes. Parmi ses

suvres, on retiendra Renaître en Inde (1976)

et Le modèle indou (1978), un essai sur les

structures anciennes et actuelles de la civilisa¬

tion indienne. Son prochain livre, L'Inde en fête, paraîtra en 1985 dans le cadre d'une

encyclopédie des mythes et des religions (édi¬

tions Lidis, Paris).

i«HKiiu.t<'i.i.

"*

Chine: 7000 ans de riziculture

EN Chine, la culture du riz a une très

longue histoire. Un passage du

Shijing (Le Livre des odes) où il est

dit que « les dates sont cueillies en août

et le riz récolté en octobre pour en faire le

vin de printemps, afin de fêter vos lon¬

gues années de bonheur » atteste qu'il y

a déjà trois mille ans, sous la dynastie des

Zhou occidentaux, les Chinois de la pro¬

vince de Shaanxi récoltaient le riz et en faisaient du vin. La culture du riz remonte

cependant à un passé encore plus éloi¬

gné. En effet, les fouilles effectuées en

1973-1974 dans le village de Hemudu,

département de Yugao, province de Zhe- jiang, nous ont appris que le riz indica était cultivé dans la région de la baie de Hangzhou ¡I y a sans doute plus de 7000

ans.

Sous la dynastie Han (202 av. J.-C. - 220) on était parvenu à faire une culture

très intensive du riz. Le repiquage du riz

est mentionné dans le Simin Yueling

(Almanach du paysan), rédigé à cette

époque, et au sixième siècle avaient déjà paru un certain nombre de traités, excel¬ lents et complets, sur la culture du riz.

D'après Li Bozhong, « l'alternance des cultures de riz et de blé fut pratiquée dans quelques-unes des régions le plus déve¬

loppées sous le règne de l'empereur Gao-

zong et de l'impératrice Wu (650-704) de la dynastie Tang (618-906). Elle fut sur¬ tout en usage au début et au milieu de la

période de la dynastie Tang, principale¬

ment dans le delta de Changjiang, dans la plaine de Chengdu et sur les deux rives du fleuve Changjiang ».

Pendant la deuxième moitié du règne

de la dynastie Tang, la vallée du Huanghe subit de nombreuses guerres. Pour sub¬

venir aux écrasantes dépenses de leurs

Etats, les seigneurs féodaux dépendaient

de plus en plus des revenus en nature

qu'ils tiraient de la région méridionale.

Vint un temps où les neuf dixièmes des revenus de tout le pays provenaient de

cette région. Comme la culture d'une

rizière y revenait de vingt à trente pour

cent moins cher qu'une culture en terre sèche d'une superficie équivalente, les

paysans préféraient la culture du riz pour

augmenter leurs revenus.

Dans le système féodal, l'exploitation

des paysans par les propriétaires était

extrêmement dure. Su Shi, un grand écri¬

vain de la dynastie Song (960-1279), a

décrit comment « le revenu était partagé en deux parts égales entre le propriétaire et les paysans ». La plus grande partie du

par Hu Baoxin et Chang Shujia

loyer était payée en nature, mais vers la fin de l'époque féodale, ce loyer se payait aussi en espèces, c'est-à-dire en pièces d'argent. En fait, le montant du loyer

était fondé sur une estimation en nature :

la somme d'argent à payer correspondait

au prix marchand d'une quantité fixe de grains.

l'ali¬

ment principal des peuples asiatiques.

Cela reste sans doute vrai aujourd'hui,

mais pendant la longue période féodale qu'a connue la Chine, seuls les riches et

les familles de la classe moyenne pou¬

vaient se permettre de manger du riz tous les jours. Les paysans qui le cultivaient

étaient obligés de tirer une maigre subsis¬

tance du blé, de l'orge, de divers grains,

de pommes de terre et de taros.

Le riz a toujours

été,

semble-t-il,

Après la mise en valeur des terres de la

vallée du Changjiang, on commença d'utiliser de nouvelles machines agrico¬

les, comme la charrue, la herse et le rou¬

leau, et on adopta progressivement de nouvelles techniques de culture qui

visaient surtout à obtenir de jeunes plants de riz vigoureux. Le matériel agri¬

cole connut des améliorations considéra¬

bles, avec l'invention de charrues à man¬

cherons recourbés, de broyeurs et de

concasseurs de terre. On utilisa de plus

en plus pour l'irrigation des procédés hydrauliques : roues à aubes, élévateurs

d'eau gigantesques, biefs de moulins à

eau.

On entreprit alors de nombreux projets d'irrigation de grande envergure, tels le célèbre Dujiang Yan Weir dans la pro¬

vince de Sichuan, le canal du Ling Qu dans la province de Guangxi, le canal du

Shengguo Qu dans la province de

Shaanxi, et le canal du Zhangshui Qu du département de Linzhang, province de Hebei. De nombreux systèmes d'irriga¬ tion plus modestes furent aménagés dans le sud. Pour multiplier les sources de fertilisants, on mit au point de nombreu¬

ses façons de recueillir et de faire des composts, notamment par l'utilisation du

fumier de ferme, la décomposition de diverses substances organiques, la fer¬

mentation du fumier séché, le brûlage

des excréments et leur passage au four.

De nombreuses espèces améliorées de

riz

furent cultivées

et sélectionnées.

La

méthode de sélection des plus beaux épis fut utilisée pour la première fois sous la dynastie des Han occidentaux (202 av.

J.-C. -9) ; les paysans l'emploient encore

aujourd'hui. Par exemple, dans les

années 1 940, Chen Yongkang, un rizicul-

teur bien connu du département de Song-

jiang, province de Jiangsu, réussit à faire

pousser une espèce de japónica connue sous le nom de Lao Lai Qing, qui produisit des récoltes d'une abondance exception¬

nelle.

La Chine importa aussi de pays étran¬

gers des techniques avancées et d'excel¬ lentes espèces de riz. Ainsi, le riz Zhan

Semoir en bois de l'époque Han, datant

du

1" siècle avant J.-C.

Le cycle du riz

Série de gravures chinoises du 18' siècle illustrant les étapes de la production du riz : (1) après l'inondation de la rizière, le hersage permet de mélanger les eaux

avec la terre séchée au soleil ; (2) de jeu¬

nes plants de pépinière sont repiqués

dans la rizière ; (3) on élève le niveau de

l'eau à mesure que les plants grandis¬ sent ; (4) la moisson ; (5) les gerbes de riz

sont mises en meules ; (6) le battage,

souvent fait sur des lattes de bambou ; (7)

le riz est moulu pour libérer les grains.

Cheng, originaire du Viet Nam, était déjà

très répandu sous la dynastie des Song (960-1126) et finit par l'emporter sur tous les autres auprès de la grande majo¬

rité des riziculteurs de la Chine méridio¬

nale.

Sa

résistance

exceptionnelle

à

la

sécheresse lui valut le nom de riz « Vain¬

queur de la sécheresse ». Une autre de ses qualités était son bref cycle de crois¬

sance, qui permettait d'en faire la récolte

avant l'arrivée des grandes pluies

d'automne.

Grâce

à

la

plantation

du

riz

sur

une

grande échelle, la production alimentaire

continua d'augmenter en Chine méridio¬

nale.

Dans les basses terres du

Chang¬

jiang et de la vallée du lac Taihu, on pou¬

vait faire deux récoltes de riz par an. La

production du riz à Suzhou et à Huzhou,

dans la vallée du lac Taihu, atteignait une

importance nationale. Un dicton popu¬

laire

disait :

«

Une

bonne récolte à Suz¬

hou et à Huzhou nourrit tout le pays ».

Bientôt le riz prit une place dominante

par rapport aux autres céréales. Ainsi

s'instaura

la

coutume

d'expédier

de

grandes quantités de céréales, et surtout

du riz, du sud au nord. Ce mode d'appro¬

visionnement en produits alimentaires se

maintint pendant des centaines d'an¬ nées. Cette prééminence du riz fut encore renforcée par le fait qu'il était

récolté deux ou même trois fois l'an. La

région productive de riz de la Chine méri¬

dionale acquit une importance croissante

dans l'économie nationale.

Le riz se prêtait à plusieurs utilisations.

Outre qu'il fournissait un aliment de

base, il servait à fabriquer une grande

variété de produits : vins, gâteaux, pâtis¬

serie

ou

farine.

Selon

les Anecdotes

de

Wulin (Hangzhou), livre écrit par Sishui

Qianfu sous la dynastie méridionale des

Song (1127-1279), on trouvait à Hangz¬

hou, à cette époque, toutes sortes de

vins et de pâtisseries. Une vingtaine de variétés de pâtisserie et neuf sortes de

gruau de riz y étaient répertoriés. On y

trouvait aussi des cuisines spécialement

aménagées pour la préparation des cro¬ quettes. Dans les Annales des Rêves

céréaliers,

sont

écrites

par

Wu

Zimu,

énumérés en détail les variétés de riz et

les assortiments de pâtisseries, gâteaux

et croquettes en vente dans les magasins de riz. Il y avait des centaines de variétés ' de vins et de vinaigres fabriqués avec du

riz glutineux.

De

savants

médecins

chinois

esti¬

maient que le riz pouvait « pourvoir aux besoins du corps et le nourrir d'énergie »,

et « renforcer la vigueur et produire de la

salive ». De fait, la valeur nutritive et dié¬

tétique du riz est bien connue. Le riz con¬

tient de la lysine, un acide aminé très

riche en valeur nutritive, et sa richesse en

protéines soutient la comparaison avec

celle

d'autres

céréales.

Pour

les

traite¬

ments médicaux, nos ancêtres ajoutaient

souvent du riz à leurs ordonnances, afin

de « protéger l'estomac, soutenir ce qu'il

y avait de bon et éliminer ce qu'il y avait

de mauvais dans le corps ».

Pendant la période de convalescence

qui fait suite à une maladie grave, alors que l'estomac, encore affaibli, doit récu¬ pérer ses forces, des aliments légers et

mous comme la soupe ou le gruau de riz

sont encore recommandés.

Depuis des milliers d'années, les céréa¬

les

constituent l'élément de

base

de

la

nourriture des Chinois. De nos jours,

alors que le progrès matériel se déve¬

loppe rapidement dans le pays, les habi¬

tudes alimentaires des Occidentaux et de

nouvelles notions de nutrition ont péné¬

tré en Chine. Les milieux académiques

chinois soulèvent aujourd'hui la question

de

savoir si le riz doit constituer un élé¬

ment

« majeur »

ou

« mineur »

de

la

nourriture des Chinois. Si, cependant, nous abordons cette question dans une

perspective historique, quels que soient

les bouleversements qu'apporteront au

siècle prochain les sciences et la techno¬

logie aux habitudes alimentaires du peu¬

ple chinois, il reste que la prospérité de la

nation chinoise la plus peuplée du monde est inséparable de la contribu¬

tion que lui apporte le produit agricole qui constitue son aliment principal.

HU

BAOXIN

et CHANG

SHUJIA sont des

agronomes du Service de l'agriculture du ministère chinois de l'Agriculture, de l'Elevage

et de la Pêche.

Près de Shanghai, dans une ferme coopé¬

rative de la commune de Mar Lu, le riz est

fauché à l'aide d'un engin mécanique chi¬ nois spécialement conçu à cet effet.

Le dieu

voleur de riz

par Obayashi Taryo

SELON une légende japonaise de Somegawa, préfecture d'Iwate, dans

l'est du pays, à l'origine il n'y avait

pas de riz au Japon. Un jour, le dieu Inari-

sama vola a Kara (Chine) des grains de riz

qu'il cacha dans un long roseau dont il avait

creusé la tige. Après avoir bouché avec du

papier le bout percé, il retourna le roseau

pour en faire un bâton de marche et rentra

au Japon où il apporta ainsi le premier riz.

Comme

le

dieu

s'est

servi

d'un

roseau

retourné pour cacher les grains de riz, pn place toujours un roseau, la tête en bas, là

où du riz a été semé. Une fois que le repi¬

quage des plants a été fait avec succès, il est

bon de remettre le roseau à l'endroit.

Liée à ces rituels de repiquage du riz et au mythe d'Inari-sama (littéralement, « le dieu

porteur de riz ») qui leur est associé, il existe

une très ancienne façon de conserver le riz en le desséchant. Le riz desséché, ou yaki-

gome, s'obtient en grillant les grains de riz

et en les décortiquant. On peut le manger tout simplement sous cette forme, ou bien le

servir chaud après l'avoir amolli avec de

l'eau. Depuis quelques siècles, le yakigome

est

devenu

essentiellement

une

nourriture

d'offrande qu'on donne aux dieux au cours

des rituels qui ont lieu dans les rizières.

Dans l'est du Japon, après les premières

semailles, se déroule la cérémonie du mina-

kuchi, pour bénir la vanne par laquelle

entre dans la rizière l'eau du système d'irri¬

gation communal.

Au village de Muraoka, près de la ville de

Fujisawa, dans la préfecture de Kanagawa,

on présente aux dieux, lors de ce rituel, du

yakigome avant de le donner en partage aux enfants. Tout joyeux, ceux-ci en mangent et

en répandent à terre pour les corneilles et les

moineaux. Ainsi, dit-on, quand les plants de riz poussent, ils sont protégés de l'appétit

destructeur des oiseaux.

aux

dieux du yakigome à la fête de la moisson,

lorsqu'on leur présente, en action de grâces,

le premier riz de la saison, qui a été coupé

à la faux. Dans beaucoup de régions de cette

partie du pays, on avait coutume de couper

Dans

l'ouest

du

Japon,

on

offre

Le jour des semailles du riz au Japon ici, dans la préfecture de Aichi des

fleurs sont déposées en offrande à la divi¬

nité de la rizière dans la vanne qui com¬

mande l'irrigation des champs.

Après la récolte, dans la région de Noto, le riziculteur accomplit le rite de /'aeno-

koto en honorant la déesse de la rizière,

figurée par des ballots de riz.

le premier riz et de le dessécher avant même

que les grains ne fussent mûrs. Ce yakigome

était offert aux dieux et aux ancêtres, mais aussi échangé, en don rituel, entre les famil¬ les des paysans du village.

Il fut un temps où, avec le hoshii'i riz

d'abord cuit à la vapeur puis séché , le

yakigome était une provision de bouche

commode pour les soldats et les voyageurs. Mais il a perdu aujourd'hui son rôle alimen¬

taire et sert presque exclusivement à des fins

rituelles.

En revanche, le mochi est resté un mets

populaire et important de la cuisine japo¬

naise.

L'expression

« gâteau

de

riz

»

par

laquelle on traduit habituellement ce terme

est trompeuse, car le mochi n'est préparé ni

avec du

riz ordinaire

bouilli ni avec

de

la

farine de riz. Il est fait avec du riz glutineux

à grain court qu'on cuit à la vapeur jusqu'à

ce qu'il devienne mou ; puis on l'écrase,

chaud, dans un mortier jusqu'à ce qu'il

forme une pâte gluante dans laquelle on ne discerne plus les grains. Il y a ensuite mille

façons de modeler et d'apprêter cette pâte.

Le mochi joue un rôle particulièrement

important lors des fêtes du Nouvel An.

Dans tout le Japon, on a coutume alors de

placer des mochi disposés par rang de taille

(osonae) dans l'alcôve située au centre de la

pièce principale. Les mochi sont présentés

aux dieux de la famille, puis consommés

dans une soupe spéciale ou o-zoni que

prend la famille lqrs du premier repas rituel,

le matin du jour du Nouvel An.

Le mochi entrait aussi dans de nombreux

autres rituels religieux. Mais aujourd'hui,

c'est un plat très répandu que l'on sert en

maintes occasions. Avec d'autres ingré¬

dients, le sucre en particulier, il constitue

une friandise très appréciée et il est devenu

un casse-croûte très populaire.

Autre mets à base de riz ayant un

rituel et

traditionnel,

le sekihan

(riz

Pour assurer une

bonne

récolte

à

sens

aux

l'au¬

tomne suivant, cette famille paysanne de

la région d'Akita reproduit au premier

mois

du

calendrier

lunaire

vers

février les gestes de la culture du riz sur son champ enneigé.

haricots rouges) est composé de riz gluti-

neux à grain court cuit à la vapeur avec de

petits haricots rouges (azuki) qui donnent à ce plat sa couleur caractéristique et appétis¬

sante. Pour préparer le sekihan, beaucoup

de ménagères, aujourd'hui, font bouillir du

riz ordinaire, au lieu de le cuire à la vapeur,

et se contentent d'y ajouter des haricots

rouges. Présent naguère dans un grand

nombre de rituels divers, il est maintenant souvent servi lors de certaines fêtes, entre

autres les anniversaires. Mais on le sert aussi dans des circonstances moins heureu¬

ses : dans le nord de la région de Tohoku,

il figure dans les veillées mortuaires et les

enterrements.

Bien que certains spécialistes ne soient

nullement satisfaits de cette explication, on

voit dans le sekihan une tentative de repro¬

duire, dans des circonstances exceptionnel¬ les, une variété de riz rouge qu'on cultivait

à une époque très lointaine. Dans la rizière

sacrée de Homan, située dans l'île de Tane-

gashima, préfecture de Kagoshima, est cul¬ tivée une variété de riz rouge qu'on offre au

dieu

au cours

de certaines

cérémonies.

En

plusieurs autres endroits, on cultive le riz

rouge à des fins rituelles et on retrouve

d'autres types de ce riz en Chine et en Asie

du

Sud-Est.

La bouillie de haricots rouges, ou azuki-

gayu, qui ressemble au sekihan, s'obtient en faisant mijoter dans une grande quantité de

Le 24 juin, dans la rizière sacrée du sanc¬

tuaire d'Izawa, près d'Ise au Japon, jeu¬

nes gens et jeunes filles vêtus de kimo¬

nos rouges et blancs célèbrent la fête du

repiquage du riz, au rythme des tam¬

bours, des crécelles et des chants rituels.

Ces chants reprennent le mythe shinto selon lequel le riz a été apporté au Japon par une grue blanche et offert à la déesse Amaterasu, personnification du soleil.

liquide des petits haricots rouges avec du riz à grain moyen, jusqu'à ce que le tout prenne

une consistance pâteuse. Dans certaines

régions, la tradition veut que ce soit les

hommes, et non les femmes, qui le pré¬

parent.

Ce plat est servi le quinzième jour après

le jour du Nouvel An

qu'on appelle le Petit Nouvel An, on célé¬

brait autrefois de nombreux rites agraires.

Typiquement japonaise est la coutume qui

consiste à garantir à l'avance le succès des

récoltes de l'année en procédant ce jour-là

à diverses rituels et cérémonies, bien avant,

donc, l'époque des semailles.

Deux coutumes importantes du Petit

Nouvel An sont des rituels qui reproduisent

en fait des travaux agricoles : des danses imitent le repiquage du riz, et les branches

d'arbres garnies de divers objets, entre

lunaire. Ce jour-là,

autres des mochi, dont les fermiers décorent

alors leur maison et leurs bâtiments figurent

la venue d'un riz abondant aux épis pleins

de grains.

Le

mochi et

le

sekihan,

traditionnelle¬

ment, étaient cuits à la vapeur. Jusqu'au

Moyen Age, en effet, on ne faisait pas

bouillir le riz ordinaire,

on

le

cuisait à la

vapeur dans une marmite en terre ou en

bois. Certes, quelques ménagères font encore bouillir leur riz dans une grande

marmite en fer à lourd couvercle (kama) sur

un feu de charbon de bois. Mais depuis la

Seconde Guerre mondiale, la plupart d'en¬

tre elles sont équipées de marmites électri¬

ques ou à gaz.

Les nouvelles techniques ont révolu¬

tionné

le

travail

rural.

La

riziculture

est

désormais mécanisée ; le nombre de famil¬

les japonaises qui s'y consacrent à plein

temps a diminué de façon spectaculaire. Les rituels agraires traditionnels ont en grande

partie disparu et les plats traditionnels à

base de riz ont perdu leur sens religieux et

leur valeur rituelle. Désormais, les familles

ne cultivent plus le riz dont elles ont besoin

car elles trouvent plus commode d'acheter

des

produits

alimentaires

de

fabrication

industrielle ou artisanale.

OBAYASHI

page

13.

TARYO,

voir note

biographique

L'azote et le riz

Pour l'observateur non averti, la masse

flottante de végétation qui recouvre les

rizières au Viet Nam semble devoir étouf¬

Fougère d'eau (Azolla)

Symbiose Azolla - Anabaena

fer les jeunes plants de riz sur lesquels elle se développe. Or, il s'agit là en fait

d'un moyen naturel de fournir au riz un

complément de cet élément essentiel qu'est l'azote, qui lui assure une crois¬

sance saine et accroît son rendement. Cette source naturelle d'azote résulte de

l'association symbiotique d'une fougère aquatique du genre Azolla et de l'algue

bleu-vert Anabaena azollae. L 'azolle offre

à l'algue bleu-vert dans les alvéoles de ses feuilles un gîte favorable, et celle-ci

recueille en échange une quantité suffi¬

sante de l'azote de l'atmosphère pour

couvrir la

totalité

de

ses besoins

et de

ceux de son hôte. Une partie de l'azote

ainsi« fixé »est ensuite libérée dans l'eau

de la rizière, où elle est absorbée par le riz. L'action de l'azolle est encore plus

efficace si on l'enfouit dans le sol en le

Algues bleu-vert

labourant pendant la période de jachère, car elle fait alors office d'engrais végétal

naturel ou « engrais vert ». (1)

bleu-vert Anabaena azollae. (2) L'azolle

est cultivée dans des bassins en été et en

automne. Elle s 'y reproduit avec une rapi¬

dité surprenante : sa masse à la surface

de l'eau double en une semaine. (3)

Image très grossie de l'azolle vue à tra¬ vers un microscope électronique à balayage. (4) Ce temple fut érigé au 17' siècle à La Vân, un village de la province

de Thai binh au Viet Nam, à la mémoire du

L 'algue

moine légendaire Không Minh Không, qui aurait mis au point le premier la technique

de la fertilisation à l'azolle.

Un engrais vert : l'azolle

DANS

le

nord

de

la

République

socialiste du Viet Nam, le riz est étroitement lié à l'azolle, une

fougère aquatique qui, en association

avec l'algue bleu-vert Anabaena azollae, a la capacité de fixer l'azote de l'atmos¬

phère. L'azote est un élément indispen¬

sable au développement du riz et un fac¬ teur clé pour l'augmentation des rende¬

ments de cette plante cultivée.

Depuis des siècles l'azolle, qu'on appelle un« engrais vert », sert d'engrais

naturel pour le riz d'hiver. Ce terme dési¬

gne un groupe de variétés de riz propre au

delta du Fleuve Rouge et créé par nos

ancêtres pour exploiter les rizières à eau

profonde des marécages de la plaine

riveraine.

L'azolle du Viet Nam (Azolla pinnata),

assez résistante au froid, est bien adap¬ tée au climat frais que connaît le nord du

pays en hiver. Dans quelques village de la

province de Thai Binh, on en fait croître un grand nombre en été et en automne

dans des mares pour produire des semen¬

ces

ou

inoculums.

Ceux-ci sont ensuite

vendus aux autres villages pour que les paysans les répandent, après le repi¬

quage qui a lieu en janvier, dans les riziè

par Dao Thê Tuân

res d'hiver. Là, l'azolle, fougère flottante,

continue à se multiplier et, vers le mois de

mars, au moment où le riz est mûr pour la "récolte, elle finit par recouvrir toute la

surface de l'eau. Après la récolte, cette

masse verte est labourée et enfouie dans

le sol où, en se décomposant, elle produit un riche engrais azoté. Une couche

d'azolle couvrant un hectare de rizière donne environ 10 tonnes de matière fraî¬

che, ce qui équivaut à 25 kg d'azote.

On ne sait pas exactement la date à laquelle les paysans commencèrent

d'utiliser l'azolle dans nos rizières. Selon

une légende populaire, un moine boud¬

dhiste géant du nom de Không Minh

Không, qui vivait sous la dynastie des Ly

au 11e siècle, portait sur l'épaule une

palanche à laquelle étaient accrochés deux gros paniers d'azolle. En passant par le Fleuve Rouge, il laissa tomber son

fardeau sur les rizières de quelques villa¬

ges. C'est pourquoi le secret de la multi¬ plication de l'azolle n'est connu que des

paysans de ces villages. Reconnaissant

en Không Minh Không le génie de l'azolle,

on a bâti au 1 7e siècle un temple en l'hon¬

neur du maître de cette technique. Dans une autre légende, sa découverte est

attribuée

l'azolle.

de

à

une

femme,

la

déesse

Vers le début de ce siècle, les habitants

de trois villages, La Vân, Bung et Bich Du

dans la province de Thai Binh, sélection¬

naient des plantes d'azolle sauvage dans

les rizières pour les élever en été dans des bocaux, puis dans des mares abritées du

soleil par des haies de bambou. Les ino¬ culums ainsi produits étaient ensuite

vendus aux agriculteurs de la région.

Dans

les

années

50, cette technique

traditionnelle fut étudiée par les agrono

mes et vulgarisée auprès de l'ensemble

des agriculteurs. En employant, pour fer¬ tiliser l'azolle, du superphosphate à la

place du fumier et des cendres dont on se

servait jusqu'alors, et en répandant des

insecticides, on a amélioré considérable¬

ment la technique de multiplication. Dans

les années 60 et 70, l'azolle a contribué

à une nette augmentation de la récolte de riz dans notre pays.

Depuis, avec l'apparition de nouvelles

variétés de riz intensives, le mode d'utili¬

sation

a

changé.

On

fait

se

multiplier

l'azolle

dans

les

rizières

avant

le

repi¬

quage du riz de printemps qui a lieu

février,

d'hiver.

un

mois

plus

tard

que

le

en

riz

Mais aujourd'hui, l'emploi de l'azolle se

heurte à certains obstacles, car il

demande trop de travail humain. Le man¬ que de superphosphate et d'insecticides

a aussi freiné le développement de cette

technique. Nous menons au Viet Nam

des recherches pour résoudre nos

problèmes.

Ces

dernières

années,

de

nombreux

chercheurs de différents pays ont com¬ mencé à étudier cette plante intéressante

pour la développer dans d'autres pays. Nous espérons que les difficultés que

soulève son utilisation seront résolues et

que l'azolle contribuera à l'augmentation

de la production rizicole mondiale.

DAO

THE

TUAN

est Directeur de l'Institut

des sciences agronomiques au ministère viet¬

namien de l'Agriculture, à Hanoi. Spécialiste

de la physiologie des plantes, il s'intéresse

tout particulièrement à la physiologie du riz et

de l'azolle dont il est question dans cet article.

LE

GENIE