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Pierre de Ronsard, Second livre des Amours, « Comme on voit sur la branche… »

INTRODUCTION

L’œuvre lyrique de Ronsard est dédiée à trois femmes qui sont restées célèbres : Cassandre Salviati,
Hélène de Surgères et Marie Dupin que l’on identifie comme jeune paysanne. Dans le Second Livre
des Amours, publié en 1578, Ronsard écrit un sonnet intitulé « Comme on voit sur la branche… » qui
est une poésie de circonstance. En effet, il s’agit d’une commande d’Henri III qui souhaitait honorer
la mémoire de la jeune femme qu’il aimait et qui est morte prématurément. Pour Ronsard, il s’agira
également de rendre hommage à la jeune Marie Dupin dont il était épris et qui est également morte
dans la fleur de l’âge. Ce sonnet présente une particularité dans sa structure : il est entièrement sur
le procédé de l’analogie. Nous montrerons ainsi comment Ronsard met en place une suite de
comparaisons qui repose sur le rapprochement entre une rose et une jeune fille (topos très
fréquent dans la poésie de la Pléiade). Pour cela, nous nous attacherons à mettre en évidence tout
d’abord l’importance de la comparaison qui domine ce texte ainsi que la réflexion sur la vie et la
mort, thème essentiel de la poésie de la Pléiade.

I. L’IMPORTANCE DE LA COMPARAISON

La comparaison qui ouvre le poème est fréquente dans les sonnets du XVIème siècle dont nous avons
un exemple célèbre de Du Bellay : « Heureux qui comme Ulysse… ». Ici, Ronsard construit une
comparaison entre Marie et la rose, ce qui se perçoit dans la structure même du sonnet, articulé
autour de deux outils comparatifs : « Comme » (vers 1) et « Ainsi » (vers 9). La comparaison va ainsi
déterminer un rythme syntaxique parallèlement à un rythme prosodique. On a donc un comparant,
les quatrains, et un comparé : les tercets. Ainsi, ces mots comparatifs font apparaitre que le texte
comporte deux grandes parties : l’une consacrée à la rose, l’autre à la jeune fille, grâce à un système
d’analogie. En mettant en parallèle les différents éléments de la comparaison, nous pouvons voir que
le mot « rose », placé à la rime au vers 1 et au vers 14, ouvre et clôt le texte, lui donnant ainsi une
structure circulaire et concentrique.

La comparaison rapproche d’abord Marie et la rose à un moment similaire de leur vie, à savoir la
jeunesse. Cette idée est rendue par l’utilisation d’un lexique évoquant le temps :
« Mai », « jeunesse », « première fleur », « Aube », « point du jour ». On remarquera également la
présence du polyptote « jeunesse-jeune ». Cette comparaison introduit dès le vers 2 une
personnification de la rose et au vers 3 avec « rend le ciel jaloux ». A cela s’ajoute dans les six
premiers vers un éloge de la fleur qui insiste sur une idée d’éblouissement. Cette description
laudative est renforcée par le rythme du premier quatrain assez lent, interrompu par de nombreuses
virgules et se poursuivant dans le deuxième quatrain. Ce rythme correspond à une protase des vers 1
à 4 « Comme […] quand » et par l’apodose qui intervient au vers 5, mettant l’accent au premier
temps du vers sur le substantif « La grâce » qui a une connotation presque divine.

L’articulation d’oppositions qui apparait au vers 7 avec la conjonction « mais » va apporter une
nuance négative au tableau élogieux des six premiers vers introduisant d’ailleurs un rythme différent,
plus saccadé. La structure comparative de ce poème est également renforcée par des parallélismes
de construction (qui devient un parallélisme sémantique) : « Car sa belle jeunesse, en sa première
fleur » (vers 2), v.7 et v.13. A cela s’ajoute de nombreux échos sonores, surtout dans le second
quatrain : labiales, liquides et sonorités en [e]. La circularité et la fluidité de ces vers sont en
Pierre de Ronsard, Second livre des Amours, « Comme on voit sur la branche… »

harmonie avec le modèle antique de la poésie d’inscription qui fige la beauté éphémère dans des
échos sonores et sémantiques prolongés.

(Transition) Cependant, l’éloge amoureux de Ronsard passe également par la comparaison entre la
mort de la fleur et celle de Marie : en insistant sur la fragilité de la rose, le poète insiste sur la fragilité
de la vie, d’où une réflexion plus métaphysique sur la vie et la mort.

II. UNE REFLEXION METAPHYSIQUE

Le lecteur comprend très vite que la comparaison engagée sous l’idée de jeunesse éblouissante va
conduire le poète à l’évocation de la mort de la jeune fille et à celle de la rose. Ainsi, les vers 7 et 8 et
la présence du mot « pleurs » au vers 4, vont avoir une valeur annonciatrice de la fin du sonnet. En
effet, on peut relever une certaine emphase de la part du poète car il insiste fortement sur l’image
de la mort et du chagrin : « t’as tuée » (vers 11), « cendres », « tu reposes », « obsèques », « mort »
et la redondance « larmes » et « pleurs ». Dès lors, cela amène le lecteur à relire les premiers vers en
donnant parfois un autre sens à certains termes comme « embaumant ». Ainsi, le participe présent
« embaumant » (vers 6) a une valeur polysémique car il renvoie à la fois à l’odorat et à la préparation
des cadavres avant leur enterrement. Egalement, on observe un jeu sur le verbe « se repose » (vers
5) qui évolue au vers 11 et devient « tu reposes ». Ronsard développe donc la thématique de la mort
et va même jusqu’à mêler les inspirations : l’inspiration mythologique avec la « Parque », l’inspiration
païenne avec l’image des « offrandes » et l’inspiration chrétienne avec les termes « ciel », « cendre »
et également la référence au mois de Mai qui réfère à la Vierge Marie et donc à l’inspiratrice du
poème. Au vers 11, placé au premier hémistiche, la Parque introduit une thématique ancienne de la
mythologie : celle du destin. Cette image renforce le caractère tragique, inéluctable, de la mort de la
rose et celle de la jeune fille. Le « fatum » (= destin) semble prédominer comme le signale d’ailleurs
la position de COD du pronom personnel « te » pour bien insister sur le fait que la jeune fille subit
l’action.

Dans le dernier tercet, la rose est définitivement personnifiée et le glissement entre la rose et Marie
prend toute sa valeur. On assiste dès lors à une sorte de déification de Marie, puisque Ronsard fait
de son corps mort l’objet d’un rite de résurrection par l’offrande amoureuse (vers 10) et par
l’offrande poétique, puisque les déictiques (« ce vase », « ce panier ») constituent eux-mêmes une
métonymie du poème en train d’être écrit.

Le dernier vers donne à l’image de la rose tout son sens et renforce la circularité du poème. Les
adjectifs « vif » et « mort », qui sont antithétiques, renforcent l’image de résurrection que Ronsard
cherche à mettre en place dans ce sonnet. Ainsi, la rose devient la métaphore d’une jeunesse
condamnée mais aussi de l’éternité du chant poétique qui triomphe de la mort.

CONCLUSION

L’offrande finale qui ressort du poème et qui est exprimée par la métaphore du vase et du panier
attire l’attention du lecteur sur la capacité du poète à faire accéder à l’immortalité celle qu’il célèbre
à travers sa poésie. Le sonnet laisse transparaitre, à travers sa musicalité, une évocation sensuelle et
Pierre de Ronsard, Second livre des Amours, « Comme on voit sur la branche… »

apaisée de l’amour et de la mort. Il met également en évidence l’importance de l’inspiration antique


dans la poésie de la Pléiade mise au service d’une structure poétique rigoureuse à travers un système
d’analogie et d’écho.