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Marc Netter

Approche d'une politique culturelle en France
In: Communications, 14, 1969. pp. 39-48.

Citer ce document / Cite this document : Netter Marc. Approche d'une politique culturelle en France. In: Communications, 14, 1969. pp. 39-48. doi : 10.3406/comm.1969.1193 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1969_num_14_1_1193

enfin. on n'appelle culture que ce qui ne peut être nommé autrement. Les soutenir artificie llementde quelques millions ne les empêchera ni de mourir ni de survivre. de ce qui est son potentiel de participation ou d'invention. je ne verrais pas pourquoi. Je dois à la vérité de dire que si le mot de culture ne recouvrait réellement aucune autre réalité. hérité du xix* siècle. et en particulier du domaine artistique auquel elle se résume le plus souvent. mais au niveau de l'homme et de ce qu'il fait de ses moyens : alors que la crise vient de la rupture d'équilibre entre la culture subie et la culture vécue. Mais il se trouve qu'à mes yeux. ne me paraissent pas poser de problèmes sérieux : leurs avatars sont fonction des mutations de l'homme et de la société. de ce qu'il identifie comme la culture. en premier lieu. c'est un luxe. un domaine artistique. tâcher d'en définir la « politique ». Entre ce que le monde contemporain impose à l'individu et ce 39 . la publicité et tout ce qui exerce sur l'homme une action puissante prennent racine en lui.Marc Netter Approche d'une en politique culturelle France A bien y regarder. qui agonise faute de moyens financiers suffi sants). de sa créativité. pour l'élite. Et il me paraît assez naïf de croire que leur sauvegarde détournerait notre époque de ses gouffres. je veux parler de son environnement (au sens le plus large : télévision aussi bien qu'urbanisme). un refuge.Arts. de son domaine de références. alors qu'il est manifeste qu'elle se place non au niveau des moyens d'action. Mais qu'on cesse de parler sérieusement de la crise des arts et des lettres comme d'un problème culturel de fond. de ce qui n'est pas reconnu comme culture mais pèse sur lui. pour qui. au sens de la Répub lique. Cela vaut qu'on en discute. Le champ culturel vécu de tout individu se compose. les conduit à situer la crise culturelle dans l'opposition classique perçu-subi (la télévision. malgré un certain gauchisme formel. puis. dans les administrations. le domaine culturel déborde très larg ement ce que l'on en reconnaît. Les Beaux. qui anime les artistes et les animateurs. Je veux dire que le préjugé aristocratique. au détriment de la culture reconnue comme telle. Le « culturel » est un résidu : dans les mentalités du grand nombre. La culture concerne donc la vie tout entière.

Les peuples heureux n'ont pas d'histoire. elle est peut-être ce qui demeure quand tout a sombré. (Je rejette la notion de « valeurs » dans la culture. « Tout l'art de la politique. certes. De cette rupture dépend l'avenir spirituel — peut-être l'avenir tout court — des hommes. est de se servir des conjonctures. Je dis seulement qu'elle change tout. Non que je déclare cette rupture obligatoirement néfaste pour eux. C'est en ce sens que l'Etat se reconnaît le devoir de supporter les charges matérielles du développement culturel. et pourtant si fréquentés. Rupture d'équilibre entre le vécu et le subi. dans sa vulnérabilité actuelle. Tout le reste n'est que visions mystiques ou querelles de boutiquiers. le guettent. Et comme je constate que l'homme supporte difficilement la rapidité avec laquelle se produit la mutation. il est bon de le rappeler pour ne pas égarer le débat dans les méandres si néfastes. puis de dessiner quelques ten dances ou d'évoquer quelques contradictions. si je puis dire — littér alement. Malraux. s'il en est temps encore.Marc Netter que l'individu est à même de trouver au plus profond de lui-même et de communiquer. Il est aujourd'hui question de savoir si l'homme peut assumer son temps. Ce fait est à mon sens le seul qui « fasse problème ». que cette accélération le désintègre — ou le dé-intègre. Faut-il prendre le risque d'une mainmise de l'Etat sur les esprits? A cela on répond ord inairement : le développement culturel. afin de voir se profiler des prémices de solutions concrètes. qu'elle ne recouvre en fait que la prise en charge par l'Etat de l'aide à la création artistique. c'est sous caution de rentabilité immédiate et non par goût de l'investissement à long terme. Rien n'est plus précieux que la création artistique. Dans notre société. aux aliénations qui. comme la recherche. aussi mal à l'aise dans son capitalisme décadent que dans son socia lisme embryonnaire. Au moment de parler de politique culturelle. nécessite beau coup d'argent.. Il ne s'agit donc pas de proposer un plan de sauvegarde de certaines valeurs culturelles par opposition à d'autres. le mécénat privé a disparu. et ne rapporte rien. disait Louis XIV. Rien ne vaut que ce qui sert à l'Homme pour la conquête de son bonheur. et donc identifie la culture à ceux-ci. voilà la cause de la crise. en apparence du moins. selon M.) Mais je tâcherai de décrire certaines situations (sans pré tention à l'objectivité : telles que je les vis). le sublime témoignage de l'éphémère : mais je ne vois pas quel intérêt trouveraient nos contemporains à laisser des traces sublimes d'un monde où leur passage n'aurait été que sang et larmes. ou de renoncer à sa vie culturelle. de la sauve garde des six ou sept arts connus à ce jour. et c'est cela son problème culturel. » Voyons donc la conjoncture culturelle. partie vitale du dynamisme culturel. Mais ici. comme il a fait sienne en son temps la mission d'instruire.. Rien ne dit qu'ils aient un art. s'il existe encore. Pourquoi l'Etat interviendrait-il dans le domaine de la culture? Il y a une contradiction flagrante à chercher une solution collective à un problème apparemment individuel. qui entend qu'il est normal pour chaque . ou. afin d'échapper. A ce point. ni même du « standing ». je m'interroge sur les transitions indispensables. l'alternative est donc pour la collectivité de se substituer au mécène. un problème se pose. mais trop limitée par rapport au projet implicite... depuis toujours tributaires des mécènes. Notons au passage que cette justification concerne principalement les arts.

en tout cas pratiquée scrupuleusement. Il faut pousser plus dans le détail cette critique. En France. les moyens techniques se sont ignorés. le public ne serait-il plus. un guide. je note que l'action des gens de culture. chaque moyen technique une arme secrète. une dynamique générale. mais de tous ceux qui en vivront la réalité. On a séparé les genres — et cela depuis fort longtemps : Molière notait dans le Bourgeois gentilhomme l'incompatibilité de la Musique. me semble-t-il. mais composé en mosaïque : c'est l'ordre facultatif des éléments et leur autonomie qui permet leur combinaison.. ne peut conduire qu'à l'aliénation de l'individu. Mais cette seconde formulation implique sa conséquence logique. Je n'en veux pour exemple. mais au pluriel. Plus largement. dans tous les domaines porteurs ou générateurs de culture — c'est-à-dire que l'on n'appelle pas toujours culturels — chaque genre est un fief. les temps ont été cloisonnés. . comme on dit. désigné d'un seul nom à tout faire. dans le temps de leur découverte. Sans faire la moindre polémique. et non leur mouvement propre qui obéit à un ordre. Je vois là un préalable à toute réflexion sur une prise en charge de la culture par l'Etat. certes. Ainsi. publics qui pourraient être un relais de très grande effica citépour la rénovation de ses programmes sclérosés. un alibi. les plus profonds secrets de notre corps aussi bien que le comportement de nos semblables. Ainsi. : la greffe du cœur et l'assassinat des Kennedy. dans l'acception la plus large du mot — de l'information à l'art en passant par l'éducation — repose sur l'émiettement. est la plus stérilisante qui soit. la « culture ». que la complète ignorance dans laquelle les gens de théâtre se complaisent à l'égard de la télévision. de la Danse. leur mécanique. — les anciens méprisant les nouveaux autant. Nous en sommes loin. Il est à ceux qui en bénéficient. les gens de théâtre nous épargneraient-ils les fables primaires avec lesquelles ils enten dent éveiller l'Homme à lui-même. des moyens de culture. que nous sommes en présence d'un secteur. les spécialistes se sont tourné le dos. ou le « culturel ». pour le moins. — en est dépendante. faisant partie du « jeu ». Car toute attitude technocratique ou paternaliste sans en avoir l'air. et dont les conséquences sont sûrement très graves pour la vie culturelle de notre pays. Ce qui revient à noter. Ma première constatation sera que l'analyse de la situation culturelle passe par celle d'une importante série de micro-situations. où qu'ils soient sur la planète. mais aussi en tire parti. chaque public une milice de mercenaires. des Lettres et des Armes — . entre autres. pour les programmat eurs de la télévision. à savoir que le pouvoir culturel n'appartient pas à celui qui veille à l'application de la politique dans ce domaine et dispense les crédits. consciente ou inconsciente. la vieille culture est à l'image des campagnes : morcelée et bien gardée. au singulier. que les nouveaux méconnaissaient les anciens. dont le fondement n'est pas contestable. La définition elle-même de cette politique n'est pas le fait seulement de ceux qui se sont donné mission de l'instaurer. pour commencer. les pouvoirs ont rivalisé. et donc affaiblir sa résistance aux phénomènes de masses prétendus aliénants et stigmatisés comme tels par les hommes de culture. — les publics ont été dissociés.Approche d'une politique culturelle en France citoyen de se donner les moyens de développer sa propre culture par l'inte rmédiaire du service public. Cette ségrégation à tous niveaux. cependant que cette dernière ignore encore tout — ou presque — des nouveaux publics éveillés par l'action théâtrale des vingt dernières années. quand la caméra nous dévoile..

l'œuvre étant provocation. des représentants des collectivités locales. ni l'influence spirituelle du ministère des Affaires culturelles. en tant que tel. alors qu'un ministère de ce nom n'est même pas consulté? On peut se demander si c'est le moyen le meilleur pour mener une politique culturelle. La fonction culturelle est de permettre aux hommes de s'épeler dans une nouvelle humanité. et quand on évoque la télévision. le pouvoir de créer librement. le peuple. Et comme on lui a dit que.Marc Netter Je parlais. C'est. si fréquents aujourd'hui. Quel est le résultat de la séparation des créateurs. tout à l'heure. la Culture. le public des théâtres populaires. On croit rêver. Autre éclatement des pouvoirs : qui pourrait soupçonner qu'en France. pour exalter sa vie. Au reste. jeunesse. Je n'ai pas besoin de persifler plus pour faire entrevoir la gravité de l'attitude ségrégationniste en matière de pouvoir culturel. qu'ils ont convaincu de culpabilité culturelle. ce qui le fait vivre. n'est pas sous l'autorité. me paraît préjudiciable au pays tout entier et à la cohérence de ses choix. 42 . aux maires celui d'admin istrer. A un autre niveau. ni le contrôle. non de recevoir les leçons et les modèles transcendants dans l'Art. non ce qu'un maire ou un artiste voudra lui imposer. Mais de là à admettre que l'administration à qui la nation a confié l'avenir culturel du pays soit écartée. constitueraient une masse permettant de traiter l'ensemble de la question en évitant les doubles emplois.. et ne pouvant l'avoir tout entier se. mais on ne calcule pas le pourcentage des crédits baptisés affaires étrangères. rassemblés. consacrés à ce domaine d'activités. Les artistes se coupant de leurs racines. les hommes ont-ils aujourd'hui besoin d'œuvres d'art plus que de situations leur per mettant de s'exprimer? Je me le demande. 11 attend la révélation promise. des orientations fondamentales. agriculture. Certes. par fois au travers d'importants services. plusieurs milliers. justice. par exemple. quelquefois assez important. même morcellement : chaque responsable culturel à la base entend tenir le pouvoir. il attend l'étincelle. ce public honteux de son péché originel d'ignorance bourgeoise. au public celui de choisir. les principales ressources des artistes venant de la radio et de la télévision. cependant que c'est le ministre des Affaires culturelles qui en est responsable en droit.4a % de son budget aux affaires culturelles. de la rivalité des pouvoirs. si j'en crois Mac Luhan. au plus haut niveau. les questions qu'elle pose viendraient d'ellesmêmes. les publics étant coupés de toute respons abilité à l'égard de l'élaboration de leur propre culture. ce moyen qui est peut-être. la mainmise d'un ministre des Affaires culturelles sur la culture des délinquants ne serait pas obligatoirement bonne. Le slogan : « Le pouvoir aux créa teurs » est une manifestation de cette rivalité stérile. Si c'est le meilleur emploi des crédits : on se plaint que l'Etat ne consacre que o. Surtout si on songe aux effets de cette dissociation singulière dans toutes sortes de domaines : par exemple. des publics : les créateurs ont sécrété autour d'eux un groupe de gens. Aux créateurs. et satisfait de s'en laver au prix d'une grimace lorsque la cuisine culturelle qu'on lui sert a vraiment trop mauvais goût. contente d'une bribe qu'il défend jalousement. Il attend les voix du silence. c'est de cet organisme que dépendent en fait leurs conditions de vie. neuf ministères sont chargés de régler leurs propres affaires culturelles. on ne peut manquer de se souvenir que cet important moyen de culture. etc. et qui. l'écart grandit. etc.

Sans cette relation il ne se serait rien passé. non l'œuvre. pour éclairer mon propos. alternative chère aux responsables de troupes de la décentralisation et de maisons de la culture. Forme alternative qui aggrave les cloisonnements. c'est-à-dire agir sur sa signification ou sur sa forme (ici se justifient les tentatives d 'œuvres aléatoires. car tout individu est public de quelque chose. Mais c'est aussi une illusion. ou bien vous regardez la télévision. etc. Qui veuille bien changer son « ou-ou » par un « et-et ». le créateur du consommat eur. où chaque animateur parle en « ou bien — ou bien » : ou bien vous faites des cours. on sépare arbitrairement en deux mots approximatifs une réalité continue. — car il s'agit du plus grand nombre. Elle ferme les voies à une culture nouvelle. du moins est-ce implicite. plus conforme à la vie. Si cet objet est d'origine étrangère au cercle. Je crois bien n'avoir jamais rencontré d'animateur. dont chacun refait avec de petits moyens ce qu'un autre a fait. sinon mettre quelque chose en commun? Je dirai. Le « non-public » de l'action culturelle est public de la télévision. la conquête de tout le public. si cet objet n'existe pas a priori. Cette attitude est discriminatoire sans le savoir. Je vois le même schéma stérile dans les coordinations entre spécialistes. aurait été égale au néant.Approche d'une politique culturelle en France cependant que l'on imagine — les responsables culturels imaginent — que le malaise vient de l'insuffisance des crédits qui empêche la conquête d'un nouveau groupe socio-culturel. ni laisser glisser dans l'oubli les objets (les œuvres d'art) sur lesquels elle s'est fondée. 43 . selon moi. ou bien vous lisez des livres. Car si elle entend contester la société. Séparant un temps pour la fabrication de la chose à diffuser et un temps pour sa transmission au plus grand nombre. Or. la mise en commun se réalise dans la mesure où le cercle peut l'intégrer. L'œuvre. aussi bien que sur le plan des approches et des moyens techniques. la vie même d'une œuvre : création et diffu sion. la relation de chacun avec ses semblables a « fait » l'œuvre. appelé le « non-public ». que la communication s'inscrit dans un cercle : l'objet commun y est au centre. je crains que la notion de non-public (masse ignorant ou refusant les séductions de la culture ou empêchée par la contrainte sociale d'y prendre part) ne soit guère plus qu'un alibi ou qu'un mot à la mode pour rénover une vieille ambition. en forçant le barrage des interdits bourgeois et des consciences de classes. Dans chaque cas. ni plus ni moins signifiante que le silence d'une réunion manquée. combinatoires ou autres). même préexistante. est en train de faire ou fera avec d'aussi petits moyens. c'est le cercle qui va prendre pour objet le fait même de communiquer : c'est la création collective.. on en déduit que la communication est du domaine des relations publiques (ce qui ressort du colloque de Bourges d'avril 1968) I Et on oublie que l'im portant est justement la communication. et qu'il s'agit de la convertir aux valeurs de la culture humaniste. il est à tous et n'appartient à personne. On distingue. conservatrice sans Je voul oir. Car qu'est-ce que communiquer. où l'homme se reconnaîtrait dans une approche véritablement libre. elle n'entend pas se laisser contester par celle-ci. globale. — sous cette forme pri vative laisse entendre qu'elle est infirme. L'esprit cartésien répugne au pluralisme. Distinguer cette majorité d'hommes. Dans le même but. ou bien vous faites du spectacle. de responsable culturel ou d'artiste qui admette de passer de la forme alternative à la forme additive. ce faisant.

le seul. C'est vrai au point que l'on a pu écrire que. est énorme. de toute culture. on érige en principe la séparation des temps dont souffre tragiquement notre société. pour l'homme moderne. Il est bien connu que les tortionnaires de la Gestapo 44 . qui le met hors d'état de participer. vit-il d'autre part dans un monde culturellement cloisonné. La morale culturelle des spécialistes implique pour l'homme que son temps soit coupé en tranches : un temps pour travailler. De même que la culture. Mais il ne faut pas croire que cette situation désespérée conduise à sa révolte. il semblerait normal de chercher les points de corrélation entre les différents moyens : par exemple. on propose l'alternance : c'est le thème majeur de la programmation télévisée. Car l'étanchéité des fragments culturels où l'homme se situe pour un temps prévu d'avance évite tout risque de contradictions intimes. la télévision et la radio. de développer la participation de tous à l'élaboration de la politique d'information et de culture de la télévision. située à des heures tardives. Elle mène à la quiétude. et d'ouvrir les voies à une utilisation plurielle et non monolithique de ce moyen qui restera une menace pesant sur la société tant qu'il n'aura pas été « domestiqué » par elle. c'est une banalité de le dire. En cela il s'oppose à toute autre forme de transmission qui se caractérise par le contact direct et l'échange. On pense communément — et les professionnels se gardent bien de détromper l'opinion — que techn iquement la télévision n'a pas la souplesse nécessaire à cette diversification des usages que l'on en fait. un temps pour le loisir. que ce soit l'instruction publique ou le spec tacle populaire. la télévision rejette chacun dans sa solitude. on préfère la mort par indi gestion ou asphyxie : l'abondance culturelle est un des fruits de la société de consommation. non à les faire partager. Moyen puissant. et toutes les autres formes de transmission d'un message. Il en va de même pour la culture. de créer. mise en maisons. Pour échapper aux contradictions. De même que le travail. la conscience collective est en voie d'atomisation.Marc Netter J'ai noté une coupure entre les moyens techniques : la disproportion entre le moyen des moyens. bien qu'elle s'adresse au plus grand nombre. car ces groupes sont capables d'assurer le lien entre les minorités culturelles et la masse atomisée. l'amour est devenu un acte purement formel. Je citerai un exemple connu de tous : le temps de la formation que l'on maintient coupé de la vie active en le localisant au début de l'exis tence exclusivement. aux conflits de valeurs. est que l'instrument de communication le plus puissant du monde soit un instrument à transmettre les messages. Dans la mesure où nous pensons que la communication est la base de tout enrichissement collectif et individuel. un temps pour l'amour. Sous son action incessante. hors de la vie quotidienne. A la coordination des moyens et des hommes. qui le désengage. Et pour résoudre le problème des surcharges. Cette constatation n'est nullement une déploration per sonnelle : le contenu vulgaire et la médiocrité des émissions ne comptent guère à mes yeux : le fait remarquable. Ainsi l'homme dissocié d'une part. etc. en ouvrant aux groupes médiateurs le champ clos et bien gardé des moyens de communication de masse. un temps pour la culture. C'est là un mythe qu'il est temps de chasser : on peut citer cent exemples d'émissions où tous les obstacles de la soi-disant rigidité de l'instrument se sont évanouis devant la volonté d'un producteur « dans le vent ». un temps pour la formation.

Une politique culturelle devra donc commencer par faire la liste des moyens dont elle pourra disposer. n'est pas une œuvre d'art destinée à embellir l'univers de l'élite cultivée. un catalyseur du nouveau rapport de l'Homme à lui-même et au monde. par essence pluridisciplinaire. un peu moins. C'est ce qui passe à travers elle. qui font le partage d'un certain nombre de domaines et d'objets — qui attribuent au ministère des Affaires culturelles le seul domaine de l'art. cela a peu d'intérêt. Comment à partir de cette ouverture faire quelques propositions concrètes et réalistes qui. la lecture du journal quotidien? Or. soit immunisé contre la pollution spirituelle tout en se reconnaissant solidaire du monde. C'est ce qui explique la contradiction fondament ale entre les structures. je veux parler des œuvres de l'esprit et du dynamisme créateur. — et une fonction majeure de l'homme. Que l'individu. Mais alors l'écueil est évident : qui peut prendre l'initiative de cette politique. Beaucoup de gens passent leur temps à discuter pour définir la culture : un peu plus de beaux-arts. Un temps pour le crime. La culture ne se définit pas par ses objets. J'y vois l'inconvé nient majeur de supprimer radicalement une dimension à la vie : la dimens ion culturelle. c'est-à-dire un objet de re-connaissance de l'Homme. non un domaine. qui peut la mettre en pratique. Et si elle ne sert pas à cela. cela doit peu nous importer. ni la télévision ne sont des fins en soi. parlons buts. que leur vie spirituelle et leur vie matérielle s'équilibrent et s'har monisent. La culture est une attitude. à l'égard de laquelle il est vital de tracer une politique. Que veut-on en instituant une politique culturelle? On peut dire schématiquement qu'il s'agit de faire que les hommes d'aujourd'hui ne soient plus victimes de l'agression du monde moderne. en particulier administratives. de sorte que leurs choix individuels ou collectifs ne soient plus déterminés par les pressions indirectes qu'exercent les puissances idéologiques ou économiques. un temps pour la culture. de l'ampleur de la question? Avant de parler de mesures. J'ai ouvert à sa plus large perspective le concept de culture. On peut ne voir que des avantages à cet état de choses. Je m'explique. une forte dose de mass media. Elle devra ensuite choisir et privilégier ceux qui lui paraissent les plus aptes à atteindre le but qu'elle vise. touristique.Approche d'une politique culturelle en France écoutaient du Mozart en famille. artistique. elle est d'un intérêt historique. pas du tout. sans supposer résolue la définition d'une politique culturelle extensive. n'a pas de valeur en soi — ou que si elle en a. Car ni la Joconde. Tout au plus a-t-elle ses moyens privilégiés. On comprend dès lors combien il est important de ne pas confondre la fin et les moyens. en un mot. je prétends que la Joconde. avec des moyens limités. La Joconde. qui va contrôler son application? Il est certain que le premier animateur de France serait celui qui saurait en être l'accoucheur au sein du gouvernement. Au risque de scandaliser les conservateurs et quelques autres. et rende compte. Cette 45 . ou telle œuvre de réputation universelle. en ouvre la voie. pas culturel. mais un médium. Ce n'est pas un monument que l'on visite. aujourd'hui. c'est l'écho de la Joconde en chacun de ceux qui la contemplent. Je déclare par exemple que c'est confondre fins et moyens que d'entreprendre une action visant à faire que la masse préfère la Joconde à Catherine Langeais. mais des moyens par lesquels notre société peut apprendre à s'épeler dans l'humanité du xx* siècle. Ce qui compte.

C'est pourquoi je crois beaucoup à l'action des hommes qui. un terme au-delà duquel elle puisse leur être renouvelée ou ôtée. et si le moteur est un quel conque groupe. elle ne trouve pas de solution satisfaisante parce que ni le pouvoir qui suscite la participation. se veut éphémère (aléatoire. détentrice des idées et des moyens d'action. entre une minorité totalement refermée sur elle-même. les « dirigeants » et les « dirigés ». peuvent épouser cette mouvance et en faire la pulsation culturelle par excellence. à une constante remise en question. multipliable. révélateurs des potentialités de la collec tivité. par voie de conséquence. la transition qui permettra à une participation naturelle de s'instaurer. Toutefois je ne crois pas contraire à la réalité de dire que l'apparente contradiction de la participation qui ne peut s'exercer que si elle est naturelle (non-donnée. éphémères. et d'abord par leur formation à une totale disponibilité. élaborer une politique culturelle. socialement. dans quelque domaine que ce soit. Mais dire que l'on va déléguer à ces hommes le pouvoir culturel. Là encore. atomisée par les mass media et la société de consom mation. dans l'immédiat. il refuse son éternité. si elle est faite démocratiquement.). leur vocation même suppose qu'il leur soit délégué tout pouvoir pour agir en fonction de leur analyse des situations et des réalités. Ceci implique qu'une politique culturelle doit tenir compte en particulier dans la création artistique de ce perpétuel renouvellement — et de la valeur fonda mentale sur le plan culturel de ce renouvellement. peut se résoudre avec le temps. Reste que cela débouche sur une contradiction préoccupante : où est le moteur de ce processus. destructible. intellectuellement prêts à cet échange. par l'effet d'une lente action au niveau des petits groupes. qui le leur reprend. combinatoire. Et bien entendu. Des hommes intermédiaires. c'est poser la question — et la résoudre — des degrés d'association de la collectivité à cette élaboration même et à son application. prosélytes d'une vérité. Toute politique culturelle passe par des hommes. s'il en est encore temps. je me méfie beaucoup des pré tendus critères de qualité ou d'authenticité qui se fondent sur des concepts subjectifs ou sur des traditions de métiers dont on sait avec quelle rapidité elles se déprécient. ni le groupe appelé à participer ne sont psychologiquement. Nous assistons à une fantastique accélération dans la rotation des objets : l'art se défait aussitôt que né. et une masse inerte ou folle. comment la participation de ceux qui auront reçu permission de cette élite pourra-t-elle s'effectuer librement? Voici le moment où notre interrogation referme sa boucle.Marc Netter mesure s'assortira obligatoirement de la recherche de tous les moyens nou veaux et de l'attention la plus scrupuleuse à leurs effets qui seules peuvent éviter les dangers de la sclérose et du dogmatisme. ou un pouvoir. même si. plus que jamais. innée) et ne peut s'instaurer que si elle est octroyée par un pouvoir qui la rend licite. etc. adaptables. et non doctrinaires d'un savoir. l'existence d'hommes prêts à assumer cette 46 . Le propre des media de culture du xx* siècle est de mourir aussi rapidement qu'ils sont nés. Disons que l'action-culturelle-mère est celle de groupes-tampons entre l'élite et la masse. mais que cette délégation ait une limite dans le temps. une élite. Telle est. Car la définition des priorités n'implique aucune forme de censure ni de prohibition. Donc. Bien au contraire. c'est savoir qui le leur donne et. et risque de nous laisser dans la plus totale impuissance d'agir concrètement.

Je l'ai dit. par-delà cette stratégie que l'on peut trouver bonne. soit par la création d'in struments nouveaux.Approche d'une politique culturelle en France fonction. quels que soient leurs domaines d'application. des modèles qui font autorité dans les « affaires » culturelles. mais seulement quelques éléments d'analyse — que je n'ai même pas tenus à l'écart du ton polémique — et à peine les prémices de cette politique. à façonner des hommes à l'image de cette interrogation et à leur donner des outils suscept iblesde s'adapter aux besoins nouveaux. aujourd'hui séparés. la politique culturelle devra se fonder. il reste que ce qui compte. Ne pouvant pas tout faire lui-même. Entre deux mondes. et dont la réalisation. des préjugés. c'est l'équilibre de l'homme mis en permanente contradiction avec lui-même par les forces d'asservissement et les élans de libération qui l'habitent. le préalable à toute mise en œuvre d'une politique. serait imprégnée des modes de pensée. c'est-à-dire à son assimilation naturelle par le corps social. aujourd'hui la tâche essentielle est de préparer les accès de cette ré-intégrat ion. entre deux temps. sans préjuger le moins du monde si elle donnera une place prépondé47 . marqués par nos frustrations et nos habitudes. de la façon la plus libre — est la base de tout. qui devraient demain. y compris la télévision. il est bon de donner aux hommes des lieux où ils puissent à volonté mettre les objets de culture en situation de leur servir. à n'exercer sur les groupes auxquels ils seront affrontés aucune des pressions que la société exerce habituellement — et donc formés dans cette exigence. à déclencher le processus de parti cipation de tous à l'élaboration d'une véritable politique culturelle tout en dénombrant et coordonnant les différents secteurs. d'esprit totalement ouvert et flexible. le pouvoir culturel devra s'employer à convaincre les secteurs privés les plus divers de prendre part à son action. mais encore au rassemblement des conditions qui permettent sa conception même. La deuxième condition de cette mise en œuvre est celle qui permettra la rencontre de tous les hommes sans exception. Je n'ignore rien des dangers des équipements lourds et préten tieux— les premières maisons de la culture en sont les témoins — mais je pense que. sinon être rassemblés en un super-ministère. du moins être inspirés par les mêmes options fondamentales. c'est-à-dire la constitution sur le terrain d'un réseau — ainsi que l'Instruction publique l'a réalisé — d'hommes et d'équipements à tous niveaux et dans la vision pluraliste la plus totale. en attendant d'être mise en pratique dans des structures sociales non capitalistes. non seulement à la réceptibilité d'un dispositif révolutionnaire de politique cultur elle. Ce qui signifie qu'à mes yeux il est tout à fait prématuré — et qu'il serait dange reux — de projeter une politique culturelle qui ne serait rien d'autre que la transposition de nos schémas actuels. quelles que soient les intentions déclarées ou profondes. Il me semble que la vraie « politique » culturelle consiste aujourd'hui à observer les phénomènes et à tâcher de les mieux comprendre. sur l'incitation. Enfin. et par un intéressement aux résultats obtenus ? On sera peut-être déçu de ne pas trouver dans ces pages les grandes lignes d'une politique culturelle. mauvaise. insuffi sante. et comment cela est-il réalisable autrement que par une animation auprès des responsables de la nation tout entière. Et. une période d'adaptation est nécessaire. soit par la revalorisation de l'existant. dont il est urgent d'avoir une utilisation souple.

Et je crains que ce soit pour longtemps. Il me semble suffisant de dire que cette réconciliation de l'Homme avec le monde qu'est la Culture peut commencer par celle des institutions.Marc Netter rante aux moyens de communication de masse ou à la culture humaniste. des moyens et des hommes. Marc Netter . Mais je resterai pessimiste tant qu'il me sera possible de dresser un tableau de la situation pareil à celui que je viens de faire.