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Notes et fausses notes

Hank Vogel

Hank Vogel

Notes et

fausses notes

Hank Vogel Notes et fausses notes

Où suis-je? Qui suis-je? Je suis mal dans ma peau. Depuis quelque temps. Ou quelques jours. Je ne sais pas exactement. Sûrement à cause de ma pensée. Elle me domine. Me mène en bateau. Et je rame misérablement. Cherchant une issue à cet état mental. Cherchant repos. Ou satisfac- tion. Je ne sais pas. Comment en suis-je arrivé là? Quels mécanismes naturels ou surnaturels ai-je mis en branle? Quels démons de mon inconscience ai-je réveillés? Il y a sûrement une réponse. Vague ou précise. Qu'importe!

Quelle injustice! Non, nous sommes

Non, je suis injuste. J'implore le

ciel quand tout va mal. Et quand tout s'ar- range, je monte sur mon cheval et fier comme un héros de guerre, je prends plai- sir à me laisser dévorer par les yeux admi- rateurs des passants.

injustes

Au nom de quoi fait-on les choses? Intéressante question. Subtile réponse. Ou complexe. Où le vrai se perdrait dans l'uni- vers de la complexité. Mais naïvement, je

serais tenté de répondre sans vergogne et pour donner du piment à mon imagination:

au nom de l'amour pour une femme. Et non au nom de l'amour ou au nom d'une femme. Je suis au Jardin d'Eden. Salon de thé situé à quelques pas de mon nouveau domicile. Mon chez-moi parfumé quotidiennement par les anges, de temps à autre par Mimosa et rêveusement par un Nous en gestation. Mais qui est Mimosa? Un être tombé du

ciel. Une femme. Mince

noirs. Au nez légèrement sémite. Aux yeux foncés et chargés souvent d'une multitude de souffrances. Ou peut-être plus exacte- ment d'une tristesse engendrée par trois décennies de provocations et de blessures morales. Les êtres trop sensibles n'ont pas la vie facile en ce bas monde. Bref! Je cesse de jouer au colleur d'étiquettes. Mimosa, c'est la femme que j'aime. Que je désire. Corps et âme. Un point c'est tout. Trop simple! Sans aucun doute. Car Mimi (autre surnom) est mariée. And not with me. Ce qui veut dire que les nuits je les passe seul. Seul avec mes pensées, mes révoltes et mes

Aux cheveux

acceptations. Que faire d'autre? Imposer des conditions? Ce serait aller contre le bon

sens. Contre le bon sens de l'amour. Contre la liberté. Et finalement contre Nous. Ah! Ce Nous, comme je l'adore. Si tendre. Si voluptueux. Si attirant. Si unique. Mais pour que ce Nous demeure, évolue, s'am- plifie, il ne faudrait pas qu'il stagne dans un lieu trop clos. Fenêtres éternellement fer- mées. Et sorties par la porte de secours. Mieux encore: d'évacuation. Pour se proté- ger des autres. Pour protéger quoi? Pour protéger qui? Tout imbécile heureux connaît la réponse. Est-ce que j'ai protégé mes proches d'une profonde et brutale per- turbation intérieure pour en arriver là? Mes enfants, ma femme (en voie de ne plus l'être) et mon vieux père? Au nom de l'amour pour une femme, j'ai secoué toute une planète. Car sans cela, toutes mes déclarations d'amour n'auraient été que des paroles légères, du vent, de petits vents ridicules. Je sais, je n'ai pas le droit d'impo- ser ma philosophie à qui que ce soit. Et encore moins à Mimosa. Les anges décide- ront pour elle. Ses anges. Bien à elle. Avec leurs ailes et leurs espaces.

J'ai toujours aimé les vendredis. Et

davantage depuis que je suis censé tra- vailler avec Mimosa sur le montage d'un film. Mon dernier film. En pleine création. Petite explication. Les vendredis, je les ai presque tous consacrés à la manipulation de la pellicule argentique. Depuis de très nombreuses années. C’est une question de jouissance artistique. Et depuis quelques mois Mimosa m'assiste à ce travail.

Non, il faut être honnête,

nous avons de la peine à avancer. Quoi de

plus normal! C'est humain. Face

côté d'une montagne de tendresse et de

non, à

Fabuleusement

séduction, mes yeux ne peuvent trop s'at- tarder sur des images qui avancent, qui reculent et qui se figent sur la simple pres- sion d'un bouton rouge. Alors, à chaque dizaine de minutes, parfois moins ou très souvent moins, je me retourne et mes lèvres se posent délicatement sur celles de

Mimosa. C'est

Puis

c'est

c'est

merveilleux.

La suite ne vous regarde pas.

Comme les femmes sont étranges! Délicieusement fourbes. Et faussement attachées à la matière. Au bien-être. Aux terres conquises. À la demeure acquise.

Aux valeurs. Au passé. À l'argent. À elles- mêmes finalement. J'espère me tromper. On déclare souvent pour se venger. Pour amoindrir le choc. Le boulet que l'on a reçu en pleine figure, en plein cœur. Car Mimosa refuse de vivre avec moi. Elle pré- fère son chez-elle. Ancienne composition de faits divers. C'est ça, un chez-moi. Un point de source. Un repère. Une tombe. Un point de fuite en définitive. Où la créativité transpire, hésite, se heurte à des règles imposées par les fantômes du passé. Les vilains! Les salauds! Les bourreaux! Et mon chez-moi alors? Il est si jeune, si frais, si ouvert aux probabilités, si naïf.

Mardi et jour de pluie. Verrai-je aujourd'hui Mimosa? Avant sa leçon d'an- glais? Ou après? Ou entre midi et deux heures? Dieu seul le sait! Pour l'instant. J'en saurai plus plus tard. Après son coup de téléphone. Après son premier mot, son annonce, sa déclaration: salut! Un salut qui m'attendrit, qui me désarme, qui me trans- forme. Les mots ont un immense pouvoir. Un pouvoir propulseur. Surtout lorsqu'on est affectueusement très attaché à l'émet-

teur. À l'émettrice dans ce cas ou mon cas. Petit problème de définition. C'est sûre- ment le sommeil. Ou la fatigue. Nous avons beaucoup fait l'amour ces derniers jours.

Coup de colère. Je refuse d'être une roue de secours, un être d'occasion, un objet de plaisir. Que l'on utilise en cachette ou comme un cigare que l'on fume après un très bon repas. Merde! J'ai une âme. On ne me range pas dans un tiroir après utilisa- tion. Mais pour qui donc me prend-elle cette petite Ecossaise? Si elle veut jouer avec moi, eh bien elle verra ce que c'est que le jeu. Je comprends de moins en moins les femmes. La sincérité ne paye pas avec elles. Disons: à la longue, elle ne paye pas. Elle les rassure et leur donne du pouvoir. Le pouvoir de décision. Et ça c'est frus- trant.

Je pense trop. Pour bien aller, il fau- drait que je pense moins. Ou que je ne pense pas du tout. Mais est-ce possible? Mimosa traverse sans cesse mon esprit. Parfois avec tendresse. Parfois avec sévéri-

té. Parfois avec tristesse. Parfois avec ses rires et ses sourires. Et la plupart du temps? Ou le reste du temps? C'est incroyablement impossible à définir, à décrire. La pensée est monstrueuse. Est un monstre. Qui dévo- re sans pitié nos joies et nos quiétudes. Et qui nous abandonne ensuite sans le moindre regret, le moindre remords, sur les plages absurdes de la détresse. Telles des épaves rejetées par la mer. Une mère vio- lente.

À vrai

dire j'ai écrit quelques lettres à Mimosa. Qui était partie chez sa mère.

Quelques jours de relâche

Reprise du combat littéraire. J'ai une envie folle de me lancer dans l'imaginaire. Ou bien de faire resurgir le vécu. Du passé. Du monde des morts. J'hésite. L'envie n'était donc pas si folle que ça. Nous sommes le 10 mars 1996. C'est mon anni- versaire. J'ai quarante-huit ans.

Comme le temps passe. Je saute quelques jours. Où l'ingratitude humaine triomphait. Où ceux qui m'étaient si

proches ont agi comme si je n'étais person- ne. Rien. Rien du tout. Cela a été une bonne leçon de philosophie. De sagesse. L'homme ne vaut que ce qu'il représente pour l'autre. C'est l'autre qui décide. Les autres! Et merde! Je pense à Mimosa. J'aimerais tant lui chuchoter des mots tendres. Lui parler d'avenir. De notre ave- nir. La mettre en garde contre les pensées engendrées par ces enseignements chastes et stériles. Malheureusement Mimi est ailleurs. À la montagne. Quelque part dans une cité suspendue.

Romont, le 16 mars 1994. Je viens de quitter Dieu, le dieu de mon enfance, mon interlocuteur préféré. Dans l'église de cette petite ville. J'ai dit à l'ange des anges que j'étais prêt à subir le sort qui m'est réservé. Que je ne voulais plus réclamer sans cesse justice. Que les peuples de l'au-delà sont trop exigeants et sans pardon. Qu'ils aillent au diable pour l'amour du ciel! Pour l'amour de ce qu'il doit advenir. Le calen- drier céleste a tort de se plier parfois aux volontés de ces êtres d'outre-tombe, encore attachés aux morales humaines. Cela ne

fait que partie remise. Car les trajectoires de ce qui Est ont été tracées une fois pour toutes, il y a fort longtemps, au commence- ment des recommencements. Et il faut que ces éternels briseurs de destinées sachent obéir aux battements des ailes des anges vertueux et propulseurs, au souffle de la vie. Et que ma vie n'a de sens que si elle est le fruit de l'imaginaire divin.

Aux sources du mal, les pensées sont tortueuses, vagabondes et infinies. Aux sources du bien, elles sont simples, timides et de courte durée.

Putain de vie! Que l'homme est com- pliqué! Je regrette le temps des premiers instincts. Le temps des amours sans lende- main. Où les -je t'aime- étaient inexistants. Où la femme n'était qu'un objet de plaisir et de curiosité. Mais combien ma cervelle fonctionnait harmonieusement! En cette période-là, le désert était ma passion. La passion du vide et du silence. Il a fallu que les anges viennent me chatouiller l'esprit pour que la femme se métamorphose à mes yeux, à mes sens, en un temple sacré. Le

temple du sacré.

Le verbe aimer à quoi sert-il? À être conjugué en silence?

Mimosa n'a pas la vie facile. Elle est prise entre deux feux. Entre deux vies. Ce qui fait que, souvent, ses pensées sauvages, celles qui affrontent les murs de la raison imposée par l'homme, me plongent dans le trou noir de mes révoltes primitives. Et nous vivons des moments terribles. Des moments où l'absurde et l'amour se mettent à dialoguer, à échanger des propos hors de toute vérité.

J'ai

l'impression

d'avoir

été

piégé.

Piégé par mes propres rêves.

Que dire après avoir passé une soirée paradisiaque? Nous avons travaillé, ri, mar- ché, fait l'amour, dîné et parlé avec bonne humeur. Les anges étaient là. Nous étions en plein dans le présent.

C'est la félicité mais, après quelques heures de séparation, c'est la révolte à nou-

veau. Tout s'embrouille. Avec agitation. Rien n'est clair. Rien n'est vrai.

27 mars 1994. Demain ce sera l'anni- versaire de ma mère. Elle aurait quatre- vingt-trois ans, je crois. Elle est morte d'épuisement ma chère mère. Pour avoir porté durant toute sa vie toute la famille sur son dos. Tous les soucis de ses sœurs. Toutes leurs colères. Leurs insultes et leurs blasphèmes. J'ai envie de pleurer. Quelle nostalgie! Subitement, je me souviens de mon enfance. De ce jardin qui appartenait à une station de benzine, où je jouais avec

mon ami Niki, le fils de Béba et de

me souviens pas. Que sont-ils devenus ces êtres de mes tendres années? Et Fardossa?

Ma bonne préférée. Ma négresse à la peau de soie. Mon colosse aux mains douces et agiles. Qu'est-elle devenue? Que sont-ils devenus? Ils sont dans mon cœur et c'est suffisant. C'est l'essentiel. La réalité comp-

te peu. Ne compte pas

hier pour la Russie. Il doit être maintenant à Moscou. Et Mimosa, où est-elle en ce

moment? Que fait-elle? Je me refuse d'ima- giner. Ou j'imagine à peine! Avec peine.

je ne

Mon fils est parti

J'efface au fur et à mesure que les images, que mes images cérébrales commencent à se stabiliser, à se forger un avenir probable, vraisemblable. J'efface, je gomme, je neu- tralise. J'écarte de ma mémoire ces vents dévastateurs. Il fait beau. Très beau. Le ciel est d'un bleu immaculé. Le soleil caresse mes joues. La droite surtout. La plus expo- sée. Je regarde ma montre. Il est trois heures moins le quart. À quatre heures, je serai chez moi. À l’ombre. Dans l'obscuri- té, presque. Car aucun rayon de soleil ne pénètre dans mon studio. Mon chez-moi est quasi un tombeau

Un coup de téléphone de Mimosa et le quasi un tombeau n'est plus un tombeau Je dévore une bavette et des frites chez Papon. Et j'avale deux décis de vin rouge. Du bordeaux. J'avais envie de me faire plaisir. De soigner ma misère. Ma solitu- de

Vivement le temps de mes ultimes désirs. Chastes et sans lendemain. Car j'ai soif de quiétude. Et je me sens si souvent abandonné dans mes projets. Certainement

trop futuristes pour Mimosa. Mais est-ce un crime de vouloir un enfant d'une femme que l'on aime?

1er avril 1994. Quelle belle farce! Mimosa est partie en Toscane avec des êtres qui me sont totalement inconnus. Victime de ce qui a été décidé. Du devoir conjugal. De la tradition. Mais elle est par- donnée d'avance. Car je me suis trouvé dans une situation similaire, il y a une dizaine d'années. Pour apaiser la tempête, l'homme se sacrifie parfois. Met de côté ses passions. Et décide de se comporter sage- ment, comme un enfant sage. Jusqu'au jour où tout explose. Car l'homme est destiné à être libre. Je m'arrête là. Que les anges prennent bien soin de Mimosa! Et que les pensées malsaines aillent aux enfers! Je suis dans un café de la gare. J'attends mon ami Kashama. Lion d'Afrique fait homme. Adepte de l'encre violette. Comme moi.

2 avril 1994. Hier c'était Vendredi Saint. J'ai vu un film à la télévision. Un film qui relatait la vie de Jésus. Certaines scènes m'ont impressionné. Et je me suis

souvenu de mes séjours en Terre Sainte Ce matin, Mimosa m'a téléphoné d'Italie. La conversation fut courte mais combien réconfortante, stimulante, propulsatrice. Mimosa m'a dit qu'elle pense beaucoup à moi. Et moi, que devrais-je dire? Moi qui

ne pense qu'à elle? Au passé, au futur anté-

rieur et au présent composé

Je bois un

cappuccino à l'Astragale, salon de thé que je fréquentais régulièrement quand j'étais chômeur. Quand mes rêves professionnels étaient au zénith de toutes mes espérances. Quand Dieu me semblait absent. En retrai- te forcée. Ou en congé de maladie.

Je viens d'achever trois œuvres de Christian Bobin. Grâce à un bon de quaran- te francs, offert par mes enfants. Cadeau d'anniversaire. Oui grâce car, sans ce bon, je ne serais pas allé acheter le moindre bou- quin. J'ai trop de livres dans ma biblio- thèque. Dans mes bibliothèques. Des essais, des romans et des pièces qui atten- dent d’être lu. Vierges de tout commentai- re. De mes commentaires

J'ai lu quelques pages littéraires et des

articles de mon journal. Je mens. D'un jour- nal. Acheté surtout pour m'informer sur les programmes TV. Quels films donne-t-on ce soir? Oui, on donne à voir. À avaler. À engloutir. On fabrique des téléphiles jus- qu'à l'os. Qui absorbent les images à la vitesse de la lumière, à la vitesse du zappa- ge. Désir incontrôlé d'être informé. De savoir plus. De savoir toujours plus. D'être toujours plus étonné. Ou choqué. Et la cer- velle se transforme en poubelle. Qui accep- te sans trier. Qui encaisse morsures et caresses avec la même indifférence.

4 avril 1994. Mon père fête aujour- d'hui ses quatre-vingts ans d'existence. Sans moi car je n'ai pas été invité à la fête, au repas d'anniversaire. Il y a quatre mois, ou plus, je devais en faire partie. Mais voilà, aux yeux du vieux, je suis mainte- nant un traître. Un indésirable. Un exclu du cercle. De la tribu. Un hors-la-loi. Toujours selon lui: par amour pour une autre femme, je me suis comporté comme un salaud, comme un capitaine qui abandonne son navire en pleine mer. Une mer qui n'était pas en détresse. Allez comprendre l'amour!

Ça vous prend tout à coup. Quand on s'y attend le moins. Quand on ne s'y attend pas. Mais c'est beau. C'est merveilleux. Et puis les ennuis commencent. Désorganisent nos projets d'amour. Des projets tendres. Flous. Peu ambitieux. Très modestes finalement. Et les douleurs s'additionnent. Les interro- gations se multiplient. Mais les solutions n'arrivent jamais. Ou par la mort. La des- truction de cet amour. Tombé du ciel. Tombé comme une poudre magique qui éblouit les enfants. Ces êtres de nulle part. Qui veulent, veulent et veulent encore. Qui

ignorent tout de l'ignorance et de l'intelli-

gence. De l'amour en somme

Écrire ça

console. Ça concrétise l'invisible. Cet invi- sible si lourd à regarder. Au fond de l'âme.

Au fond de nos ténèbres. Ces ténèbres illu- minées par nos rares espérances. Oui, écri- re ça console. C'est mettre en musique les instants muets. C'est pardonner l'impar- donnable. C'est une façon d'oublier que l'on a été oublié. Ne serait-ce qu'une seconde.

15bis, rue de Saint-Germain. Je suis chez moi. Comme un prisonnier dans sa cellule. Qui attend d'être jugé. Qui attend

désespérément l'heure du verdict. Et qui espère, espère qu'on vienne lui rendre visi- te. Dans mon cas: me téléphoner. Quelques mots de Mimosa. Quelques signes de ten- dresse.

Retour en arrière. Dans le temps. Dans

mes écrits. Et je lis: 19 décembre 1993. On s'approche des fêtes de fin d'année. On

s'approche

Ce livre de pages

vierges et blanches, crème plus exacte- ment, sera le témoin de mes silences, de ces

fragments d'existence où les âmes se récla- ment, où les vibrations pleurent leur éloi-

gnement

re calmement, sans rage de vivre, afin que

mes pensées soient harmonieusement et délicatement couchées sur les fibres de ce magnifique cahier relié, fabriqué par des mains de fée et offert par une fée.

J'essayerai d'être propre, d'écri-

nombreuses ignorances

et l’on s'éloigne de nos si

11 heures. Ma tête est un volcan de

pensées. Je pense à vous, à toi, être sorti

d'un mur jaune

ce. Après des siècles de sécheresse menta- le. Vous m'avez donné ce livre vierge de

après des siècles d'absen-

toute mémoire et vous m'avez dit: écrivez.

Écrivez tout simplement. Alors, face à cette

inattendue offrande, mon âme a obéi votre désir, à votre ordre. Et j'ai décidé Peut-on décider tout seul? Je tâcherai donc de vous parler de moi. D'un moi hors du temps, d'un moi proche des anges et de Dieu. Car, il y a si longtemps, vous étiez destinée à ma vie, comme mère de mes espérances, mais vous fûtes subitement

prise par les couleurs sombres des ténèbres. Nous étions si proches l'un de l'autre. Si attentifs. Si unis. Si uniques. Si Un(e). Et

Non, je refuse

de parler, de vous écrire ce que vous savez déjà. Car je sais que vous êtes fragile et que les blessures du passé vous plongent dans un triste sommeil, ma chère Fée. Je sais, j'ai tort de vous comparer à une fée. Mais comment vous définir autrement? Sortie d'un mur, un livre vierge à la main, c'est au- delà de toute espérance. C'est divin. C'est sacré.

à

voilà qu'une tempête nous

14h.45. Que de mots et de textes savants pour cacher nos craintes! Que de cérémonies truquées pour empêcher la nou-

veauté, la beauté naissante d'anéantir nos habitudes médiocres! Nous sommes

esclaves de nombreuses autorités

qu'avant, il a des siècles de cela, nous étions libres comme l'air, libres et rayon- nants de bonheur. Vos lèvres se collaient aux miennes dans l'insouciance la plus tota- le, sans la moindre peur, le moindre remords, la moindre prudence. J'ai hâte de vous revoir. J'ai hâte d'entendre votre voix. J'ai hâte de vous sentir contre moi. Comme au temps de nos sauvages escapades dans les bois et sous les bruyantes cascades. Nus, corps et âmes. J'ai hâte de caresser votre peau, non ta peau et tes seins. Ces seins qui n'attendent que d'allaiter l'univers. D'apaiser la soif d'un être à venir. D'un être plein de promesses. J'aimerais avec toi éclairer l'humanité. Réchauffer les coins les plus glaciaux de la terre où l'enfance a été gelée par la cupidité de ces faux seigneurs, ces héritiers du mal. Te souviens-tu? Nous voulions un fils ou une fille avant ta mort. Ou avant la mienne, je crois. C'est vrai, je suis parti avant vous. Et vous êtes restée

seule et vos larmes vous ont creusé un tom-

Tout est de ma faute. J'étais trop

Et dire

beau

pressé, trop vite en colère, pour combattre ces autorités qui refusaient de nous voir unis à jamais. Qui refusaient d'admettre que nous étions faits l'un pour l'autre. Nés pour accomplir notre ultime mission sur

Ne m'en voulez pas si quelques

terre

erreurs se sont glissées et se glisseront encore au cours de mes confessions. La mémoire a ses faiblesses. Surtout cette mémoire d'outre-vie. Cette mémoire qui a

accumulé misères et souffrances. J'aime le mur d'où vous êtes sortie. Et près duquel nos bouches se sont mises à communi-

quer

Les mots

sont si impuissants face à la réalité. Le mot n'est jamais la chose. Et ce jour-là il y avait une infinité de choses. Il y avait le souffle

de Dieu. Dieu était présent. Plus présent

que d'habitude. Et notre désir était le sien Et depuis ma vie n'est plus la même. Les

Ma tête

parfums de la vie sont tout autres

se laisse guider par le rêve. Et le rêve

m'emporte loin de mes prisons. Comme au

Vous avez rai-

temps, comme au temps

son, il faut que j'apprenne à apprivoiser le temps. C'est vrai, nous avons tout le temps, toute l'éternité devant nous. Et je suis sou-

à faire passer la douceur

vent pressé. Mais pressé pourquoi? J'ai

sans doute peur de vous voir disparaître à nouveau. Je vous ai perdue une première

je ne veux pas vous perdre une

seconde. Après tous ces siècles de sépara-

tion, il serait absurde qu'une

tifs! La peur circule dans nos veines sans la moindre vergogne. Quelle guigne! Non, quelle ignorance. 16h.45. Une musique assoiffée de violence me force à fuir le café

Soyons posi-

fois

où je me suis installé pour écrire, pour vous écrire, où ma main s'adonne avec un plaisir extrême à l'art de l'écriture.

20 décembre 1993. 7h.30. Je suis épui- sé. Vulgairement épuisé. J'ai passé une nuit quasi blanche. Où étiez-vous pendant ce temps-là? Etais-je présent dans votre mémoire? Comptais-je pour vous? J'ai l'im- pression que mon coeur est en train de sai- gner. L'amour est terrible. Provocateur. Il nous met cons-tamment à l'épreuve. Et cette tête qui se laisse faire! Je me croyais solide comme le roc. En vérité, je suis faible comme le roseau. Et misérable. Le temps me trouble. Votre absence me trouble. Vos silences me troublent. Vos dis-

crètes négations me troublent. Et ce mur

jaune qui revient

Un cadeau du ciel!

Je ne sais pas quoi vous dire d'autre. Ma cervelle est loin de triompher. J'attends de vos nouvelles. J'attends votre voix. 10h30. Votre voix est un remède. Un miracle. Quand elle vibre à mes oreilles. Quand elle me rassure. Quand elle me fait oublier qui je suis. Cet être dévoré par la pensée. Dévoré par la peur. Dévoré par la crainte de la mort.

et ce pre-

et ce parc

mier baiser tant espéré

21 décembre 1993. 7h.40. Votre corps est un poème. Un temple. Je suis prêt à me laisser engloutir. Afin que le merveilleux soit engendré. Afin que les anges fassent enfin leur travail. Je suis peut-être fou. Probablement poète. Et pourquoi pas pro- phète?

23 décembre 1993. Ma chère Fée. Hier

je n'ai pas eu le courage de vous écrire. J'étais trop troublé. Aucune importance.

c'est ce

jour nouveau qui s'offre à nous. Plein d'in- attendus. Savez-vous que, suite à notre

L'important, c'est aujourd' hui

petite querelle (petit saut en arrière, mille excuses, je sais ce que vous pourriez me

eh bien, tout mal ne vient pas for-

cément pour nuire. Oui, grâce à ce moment

si crucial, si explosif, si déstabilisant, j'ai

appris

lisé un immense bond en avant. Car je me

suis vu petit, mesquin, égoïste, axé sur moi, chargé de craintes et de peurs d'outre-

tombe

chuchoter aux oreilles. Cela ne regarde que Nous. Même ce beau papier ne mérite une telle confession. Car les mots gravés déso- béissent souvent aux lois de la Vérité.

La suite, je ne peux que vous la

j'ai compris. Et j'ai réa-

dire)

j'ai

j'ai

24 décembre 1993. Ma très chère Fée.

Je pense à vous. Religieusement à vous

Je pense à vôtre âme et à ton corps. A tes

seins, tes fesses, tes jambes

Et à ton visage entre mes mains. Et à ta res-

piration

lorsque toutes mes pensées sont hors cir- cuit, rayonnent ailleurs. Loin de l'univers tendre de nos douces et éternelles sensa- tions.

j'aime t'entendre rire. J'aime

et à ta peau!

Je me sens bien et vulnérable à la fois. Quelle étrange sensation! J'ai décidé de vivre ma seconde vie. Car tout ce qui est écrit doit se réaliser. Sans vous, ma chère Fée, je ne serais rien. Ou cet homme aux pensées dominatrices. Au regard chercheur. Au verbe rebelle. Bien qu'avec vous, à vos côtés, je ne suis également rien. Mais un

rien si vrai, si réel, si pur, si créateur

de folles pensées me passent par la tête! Folles et follement agréables. La vie est un long et nécessaire voyage. Un voyage où l'on doit résoudre un tas d'équations. Qu'importe le résultat! Les anges ne nous demandent pas des réponses exactes mais des réponses sincères. Car ces êtres d'outre- existence sont sensibles à la musique de nos âmes et indifférents à la logique, à notre logique calculatrice.

Que

27 décembre 1993. Je suis au point zéro de toute explication. Relevez-moi de mes cendres et de ma médiocrité, ma belle Fée. Un sourire, s'il vous plaît. Pour chas- ser de mon âme ces larmes sèches et amères! Pour l'amour des anges!

9 avril 1994. Je suis resté plusieurs jours sans écrire. Mon âme était sèche. Vide. Mimosa était loin. Très loin. Ses chu- chotements téléphoniques ne me suffisaient pas, étaient insuffisants pour me donner du courage, confiance, confiance en moi, en l'avenir. Surtout les derniers. Que j'ai res- senti comme des injures à mon amour. J'ai sûrement tort. Le pensée est malsaine. Terrible. Provocatrice. Instable. Elle est à l'image de notre éducation. De mes pre- mières expériences. D'où vient-elle? Où va-t-elle? Mystère. Mystères. Elle est pour- tant parfois divine. Elle construit des cathé- drales de tendresse et des citadelles de bon- heur. Mimosa est de retour! Elle devrait arriver aujourd'hui. J'espère recevoir de ses nouvelles. J'attends. J'attends que le télé- phone sonne. Oui, j'attends mille choses. Mille choses d'elle. Mille choses de la vie.

Je ne dois pas être un être normal. Psychologiquement. L'amour me rend malade. Angoissé. Toujours en attente. En attente d'un miracle

Illusion! Illusion! Sur quelle rive nous

fais-tu échouer?

Quel désastre! Des mots, des mots et encore des mots. Puis des cris, des larmes et des paradoxes. La dispute fut un cata- clysme de reproches timides et d'injures silencieuses. Le verbe cherchait à rendre cendre l'inoubliable. Le verbe demandait à creuser des tombes. Notre tombe. Nos tombes. Il cherchait à effacer ce que nous avions gravé tendrement dans le sang de notre relation. Sans doute difficile. Très difficile. Difficile par la faute de nos pen- sées tortueuses. De ces pensées qui s'infil- trent à distance. Dans l'éloignement de l'un de l'autre. Dans cette zone effroyable où tout vide est crevasse, où toute absence est punition, vengeance ou torture. Où la dou- leur est indéchiffrable, incontrôlable. Où la prière est la seule consolation. Et où Dieu se fait rare et tant désiré. Quand l'homme deviendra-t-il adulte face à l'amour, face aux souffles de la vie? J'ai honte parfois de nos misérables réactions. Si lourdes de légèretés. Si vides de sentiments.

Mimosa est à son cours d'anglais. Je

l'attends en face de son école. Au Yeti. On

y sert de la cuisine orientale. Ça doit être des Turcs ou des Arméniens. Leur mous-

aucune

importance. Cet après-midi j'ai croisé mon ami Freymond. Qui fut moine dans l'Himalaya. Nous avons parlé du divin. De Dieu, de la force universelle ou de l'exis- tence. La vie n'a pas de but, me dit-il à un moment donné. C'est pourquoi il faut la vivre à pleines dents, lui dis-je. Nous fûmes d'accord. Nous le sommes toujours. Pourquoi ne le serions-nous pas? Etre du même avis met un terme à toute discussion. Et le silence s'installe. Et la poésie surgit des profondeurs des âmes. Du rien. De l'ab- solu silencieux. De cet ailleurs où les images chargées de rumeurs s'endorment à jamais. Comme des enfants qui s'endor- ment dans la chaleur des seins de leur mère.

Après avoir goûté au fruit de l'éternité. A la

Je n'attends plus

rien de personne. Ni conseils. Ni compli- ments. Ni sourires. Ni larmes. Je n'attends personne au bout du chemin. Personne qui

puisse m'accueillir, me guider ou me laver des souillures du temps et des dieux. Je

tache, leur teint, leur accent

source de la générosité

n'attends rien et je reçois tout. Et le vent souffle dans mes veines et le soleil brille dans mes yeux.

Quand l'homme commence à désirer le désir, c'est que la morsure du temps a déjà commencé elle à libérer son poison.

Quel magnifique samedi! Par rapport à celui de la semaine passé. Où la panique était en pleine activité. Où le feu de la colè- re brûlait nos ailes. Les miennes en tout cas. Je dis cela car Mimosa m'a téléphoné à sept heures et demie du matin. Et cela me rassure pour la journée. Me donne de l'énergie. Une certaine énergie amoureuse. Oui, Mimosa m'a téléphoné avant de prendre son train. Avant son voyage jusqu'à quelque part vers Romont. Avant son sémi- naire au coeur de la psyché. Ou aux approches

Il y a des textes qui s'usent d'eux- mêmes. Comme destinés à une mort préco- ce. Comme poussés par une arrogance des- tructrice. Pas forcément celle de l'auteur. Car il se peut que l'auteur soit ailleurs. Soit

l'ailleurs. La machine des probabilités choi- sit ses victimes révélatrices au hasard du temps et des lois terrestres. Au creux des vagues mourantes. Quand l'ange de la lumière s'arrête au sein des vies abandon- nées. Quand le miracle est nécessaire Rupture avec l'analyse. Avec cette balance qui renvoie à l'incertain, l'insupportable. Empêchant ainsi les mots trop brûlants de fondre la neige des pages à venir. Je veux planer dans un univers hors mots. Hors repères. Dans l'espoir de retrouver la ten- dresse infinie de mon Père. Mais est-ce

J'écoute de la musique. Un

morceau de Haydn. Morceau arraché aux

sonorités éternelles. J'écoute et mes yeux

possible?

sont

On sonne à ma porte. Un ami sûre-

ment

Vive la mort! Ma tête est un volcan d'inepties.

19 avril 1994. 18h15. Mimosa s'est endormie dans mon lit. Pendant que je suis allé faire quelques petites courses. De la viande. Des olives noires. Des petits pois et carottes

ils sont

lourds à digérer. Même concluants, ils lais- sent des traces d'interrogations.

Les discours pèsent, pèsent

Victoires et défaites. L'homme se bat dans le monde des illusions. Il se dresse comme un coq pour pousser son cri de gloi- re. Ou, la queue entre les jambes, comme un chien chassé, il refait l'inventaire des misères à éviter. Malheu-reusement rien ne se reproduit une seconde fois. Tout s'éva- pore à la lumière. Déjà tout juste exposé. Cela me semble mal écrit. Rien de grave. L'erreur est un doux parfum. Le parfum des vécus rassemblés. Qui sommes-nous? Je croyais la femme courageuse. Capable de se lancer dans le vide. De risquer son passé pour l'avenir. Elle n'est qu'arrangements. Même quand elle se range du côté des êtres libres, elle n'est qu'arrangements. Même quand elle se force à se libérer du poids de ses éducations abusives et maladives, elle n'est qu'arrangements. L'arrangement est une étiquette qui colle bien à son esprit.

Comment peut-on aimer une femme qui passe son temps avec quelqu'un

d'autre? Il faut être fou d'amour

con. Ignorant sûrement. Peut-être aussi possédé. Finalement, je n'en sais rien. L'état amoureux est un état lamentable où

l'anarchie est au pouvoir.

Peut-être

Que la colère de Dieu s'abatte sur moi! Pour avoir mis de côté le temple sacré. Le temps d'une révolte. Le temps d'une dis- traction volontaire. D'une distraction impardonnable.

Rassuré, le coeur est prêt à s'endormir pour l'éternité

J'ai vu Mimosa en pleine souf-france physique. Les larmes ne suffisent pas pour apaiser la douleur. Dieu exagère par moment.

Les couleurs de la vie rayonnent par le sang.

Jamais seul je ne me suis senti aussi accompagné. Paradoxe des paradoxes. La vie est une énigme.

1er mai 1994. Fête du travail. Fête de la nostalgie. Fête du vide et du plein. De la colère et de l'égalité. Des déjeuners stan- dardisés. Et des boissons sur-chauffées.

Je ne suis plus qu'une épave de senti- ments avortés. Mon ange m'a abandonné sur une rive déserte. Sèche de toute vérité. Muette de toute espérance. Où est-il ce ciel clair annonçant beautés et merveilles? Mettant ainsi fin à tant de siècles de négli- gence et de confusion. Où est-elle cette fleur si pure annonçant des parfums d'une autre vie? Et pourquoi faut-il que l'être aimé se taise sur mes je t'aime? Ma tris- tesse est grande

Que faisons-nous dans cette pénombre où rien n'ose s'organiser? Se fabriquer le moindre soupçon d'une révolution. Et lar- guer les amarres. Pour prendre le large. Sans croyance ni logique espérée. Car l'in- connu seul, nu et illimité, nous révèle par- fois ses secrets, les secrets du merveilleux.

Ecrire en plein soleil, dans un parc public (de nos jours il n'y en a pas d'autres)

avec une envie folle de mettre sa vie au

point zéro

Il y a une lacune

8 mai 1994. Je suis chez mon ami Tauxe. Sculpteur rencontré au cours d'une conversation. Au cours d'une blessure sen- timentale. Sa femme a pris le large pour se perdre ailleurs. Toujours ailleurs. Où le rêve transpire de fausses vérités. Où le verbe est extrême et dévastateur. Où la mort est vivante quasi à chaque seconde. Tauxe purge sa peine. Purge sa colère d'homme blessé. D'homme trahi. D'homme bousculé. Secoué. Sa cité construite avec ses mains, à la force de ses poignets, passa du jour au lendemain du sublime au néant.

Zürich, Bahnhof. Ça pue le fric. Et le café, ce n'est pas donné. Quoi dire d'autre? L'indigne ne mérite pas d'être mis en valeur. En ce moment en tout cas.

Je suis pour la ixième fois chez mon ami Tauxe. Avec Mimosa dans ma tête. Toujours. Et avec Suzanne dans celle de Tauxe. Nous sommes en pleine folie. La musique me plonge dans l'imaginaire, dans

l'ivresse. Ivre par le vin. Ivre d'amour. Tauxe s'exprime en vissant, en fabriquant, en sculptant, en préorganisant son avenir. Moi, je rêve, j'écris

Vendredi 13. J'ai très mal dormi. Je me suis réveillé plusieurs fois dans la nuit. Comme si le crime était dans l'air. La peur également. Forcément. Je n'aime pas ça. Cela venait-il d'une conversation inache- vée, d'un téléphone subitement coupé? Mimosa est loin d'être libre. Elle dirait le contraire. Mille excuses sortiraient de sa bouche. Mais elle est prisonnière d'une autorité. Son mari. Ses amis. Les autres. Ces êtres qui vous forcent à être quelqu'un. C'est-à-dire un individu par rapport à un ensemble. Ou par rapport à quelqu'un d'autre. Dommage. Que Dieu et ses anges viennent à notre secours. Mimosa compte beaucoup pour moi.

Le 14 mai. Hier en somme, j'ai souffert toute la journée d'un terrible mal de tête. A me taper la tête contre les murs. Vers 16h.30 Mimosa est venue à mon secours. Telle une infirmière, moti-vée par vocation,

elle est allée chercher en courant des médi- caments, un drap bleu et de la poudre de lessive. Puis elle m'a baigné, m'a lavé le corps et la tête, m'a fait avaler des cachets, m'a habillé, a changé mon lit, a dépoussié- ré à quatre pattes le sol de tout mon studio, est allée plusieurs fois à la cave pour faire fonctionner la machine à laver qui récla- mait toutes les vingt minutes une pièce de cinquante centimes, a préparé un petit repas et nous avons mangé l'un à côté de l'autre. Comme d'habitude. Chacun à sa place habituelle, à la lumière de la bougie et en présence des éternelles fleurs, appor- tées et mises en vase par Mimosa. Puis nous avons regardé un film Le soleil des pauvres. Rien à dire puisque c'est un de mes films. Puis Mimosa est partie et elle m'a téléphoné deux fois. La première depuis une cabine. La seconde depuis chez elle. Jamais, je n'ai trouvé femme aussi sublime.

Entre ciel et terre. Je suis chez Tauxe. Dans sa maison, sur sa terrasse. J'ai l'im- pression d'être sur une île. A l'horizon, un monstre de roche et de végétation (le

Salève) m'attire du regard. C'est une bête féroce au repos. Et exclusive comme Tauxe. Qui refuse de partager biens et femme. Qui refuse d'admettre l'inadmis- sible. Qui refuse de replonger dans l'océan de l'oubli. Les nuages vont et viennent. Les pleurs et les rires aussi. Capitaine Tauxe retape son bateau, étudie les cartes pour que débarquent enfin quiétude et tendresse féminine. Son dieu, le soleil, me caresse la peau pendant que le feu nous prépare des viandes bestialement succulentes. Que sommes-nous en ce moment? Deux aven- turiers en panne d'aventures. Mais combien cette pause obligatoire nous est bénéfique.

Journée quitte ou double. Le courage est céleste. La femme qui raisonne passe à côté de la vie.

19 mai 1994. J'ai peur que l'indifféren- ce m'envahisse, m'engloutisse sous son royaume.

Que de douceurs désirées! L'avidité

nous emboîte le pas. C'est en observant

non, que l'on est

cela que l'on devient

sage.

Commettre des erreurs! J'ai hâte d'être un saint. C'est-à-dire un homme sain de sainteté. Et non un homme érudit de sainte- té, d'une sainteté rigoureuse et paralysante qui creuse tombes et tranchées.

Soyons avares en discours, en pro- messes, en mots afin que les chuchote- ments des anges viennent à nos oreilles et parfument notre vision du monde. Silence après silence. Seconde après seconde. Le merveilleux mérite d'exister.

Miroir. Que sommes-nous? Matière fossilisée en agitation perpétuelle. Nos charmes et nos maladresses ne nous appar- tiennent plus. Nous sommes les fruits de plusieurs siècles d'orages et de pressions culturelles.

Tout objet véhicule un quelque chose. Une empreinte du passé, peut-être. Signifiante pour les uns. Insignifiante pour les autres. Mais combien chargée d'images et de sons endormis.

Il n'y a ni prince, ni reine, ni dieu des ténèbres, il n'y a que des hommes de mau- vaise volonté.

Absorbé par un ailleurs teinté de poé- sie et de nostalgie, l'artiste échappe ainsi aux dures lois de la solitude et du temps.

Si je suis si terriblement poussé à t'ai- mer, ma très chère Mimosa, c'est que fort possible il y a en toi un grain de génie artis- tique (dont tu refuses toute proba-bilité) qui réclame toute mon attention et toute mon admiration afin qu'il puisse enfin se libérer de sa multiple et absurde prison éducative. Le génie est en toi, à toi de le faire éclater.

Etre! On veut être ceci ou cela. On cherche à être. Cette recherche est vaine et frustrante car au bout du compte ou du rou- leau, si je puis m'exprimer ainsi, cette ten- tative existentielle est toujours présente, exigeante et dérangeante, comme à la pre- mière seconde.

Il n'y a ni feux, ni eaux pour apaiser la colère des anges. Il n'y a que nos réalisa-

tions: la réalisation de leurs désirs.

Elégance ne rime pas avec habit mais avec existence.

Si l'on pense que le désir n'est qu'hu- main et que le plaisir n'est que bestial, alors on ignore tout de l'amour. Et l'on passe vraiment à côté de la vie.

Celui qui a péché mérite d'être repê- ché. Tout autant que celui qui n'a jamais péché. Et peut-être un peu plus car il a eu le malheur de goûter au fruit délicieux et trompeur des séductions malignes.

Lundi de (la) Pentecôte. Pas un seul croissant dans la vieille ville. Je bois un café au restaurant de l'Hôtel-de-Ville. Et j'ai le trac: je dois téléphoner à Mimosa vers 11 heures

Nous rangeons

ainsi dans un tiroir de notre esprit les misères perçues.

Ecrire libère, rassure

Une femme, un homme, un couple,

l'amour, la haine, la vie, la mort. Que de mots pour nous faire trébucher sur le che- min de l'existence.

Ô poètes, vous m'avez goût à la poésie. Ô femmes, vous m'avez goût à la nostalgie. Ô Tauxe, tu m'as redonné goût à l'aventure. Cette aventure où les soleils se couchent et se lèvent hors du temps, où ivresses et prouesses se partagent les mêmes instants, où le rêve nous attire vers un ailleurs tou- jours plus sublime.

Pardonnez-moi mes épouses, pardon- nez-moi mes enfants, pardonnez-moi mes amis, pardonne-moi ma mère, pardonne- moi mon père, pardonnez-moi êtres adorés pour mes colères si inattendues, pour mes discours si blessants et pour mes départs si brutaux. Le sang de la révolte coule dans mes veines. Et les larmes des vieilles légendes inondent sans cesse ma mémoire. Et cela me donne soif. Soif de liberté et d'amour profond. Soif de lumières et de musiques célestes.

Quand l'horizon est double, la réalité

trébuche.

Quand la femme blesse, l'homme se libère.

Qu'il est bon d'imaginer deux mondes à la fois. L'un pour y dresser des cathé- drales de rêve, l'autre des citadelles de ten- dresse. L'un pour nager dans les airs. L'autre pour planer dans les eaux. L'un pour oublier ce que nous sommes. L'autre pour nous rappeler ce que nous ne sommes pas. L'un pour panser nos cicatrices à mer- veille. L'autre pour réveiller nos sentiments endormis. L'un pour mourir au passé. L'autre pour mourir au futur.

Aimer c'est plonger tout nu, l'esprit vide dans l'enfer de l'autre dans l'espoir de trouver le paradis.

Que de désirs, de lourds désirs, pour de si légères réalisations. La journée nous luttons comme des zouaves pour que le soir nous nous assoyons comme des Berbères au coin du bled. Les caravanes passent et les horizons s'éteignent.

Ce que je crains le plus en ce bas monde, c'est la crainte. Ma propre crainte. Le reste, ce n'est que pure légende, morsu- re du temps et idées captives.

Maudit soit celui qui m'empêche de briller dans le monde qui m'est destiné.

Ainsi agit l'infortuné. L'homme qui sombre, malgré lui, dans les sphères de l'in-

L'erreur, c'est l'autre. Le mal,

c'est ce qui vient d'ailleurs. Cet ailleurs hors de toute bénédiction. Hors de toute nécessité. Dans chaque être il y a une part de ce monstre aux pensées accusatrices chargées de rêves de liberté.

satisfaction

Il y a des fous qui crachent leurs misères et il y a des fous qui avalent la misère du monde. Certains sont à plaindre, les autres à craindre. A craindre qu'ils n'en- vahissent notre univers si fragile et si limi- té.

18 juin 1994. L'été a enfin fait le pas. A osé se lancer dans la course aux séche- resses et aux brûlures. Les beautés s'expo- sent aux regards avides de plaisir, s'expo-

sent aux lumières décomposantes. La cha- leur est là et je suis déjà ailleurs. Ne me demandez pas où. Je serais incapable de satisfaire votre curiosité. Et puis pourquoi vouloir à tout prix imaginer une impres- sion? Et puis est-ce possible? Est-ce néces- saire?

Je suis vieux comme le monde et jeune comme le désir. Tout a été inventé et tout attend de surgir.

Dormir dans les bras d'une femme, c'est dormir au coeur de la tendresse. Le cauchemar est souvent souhaitable pour ne pas mourir par nostalgie.

2 juillet 1994. Mimosa est en Espagne. Ma femme se bronze sûrement à la piscine. Mes enfants étudient sûrement dans leur chambre. Mon père médite à l'ombre du soleil et des discours contradictoires. Tauxe et Fabienne (une élève de mon cours de cinéma) se préoccupent de la survie de l'es- pèce humaine. Iris se promène dans un rêve quelque part entre la réalité et le mensonge. Stéphanie se prépare à offrir ses yeux.

Frédérique imite mes faiblesses. Où suis- je? Dieu refuse de me répondre. Le soleil répond à sa place. Avec violence. Quasi diaboliquement. Et ma mémoire se referme sur un désordre. Pourtant le voyage conti- nue.

J'attends Simone. Madame Simone. Une brasseuse de cartes qui décode l'avenir avec une précision effroyable. Scientifiquement presque. Avec art en tout cas. Cette Parisienne parachutée dans un royaume de paysans a prédit à mon ami Tauxe des événements qui se sont révélés avec exactitude. A la lettre. Dans ses lettres. Car elle tape à la machine ce qu'elle entre- voit, ce qu'elle voit venir au galop ou avec lenteur. Oui, j'attends Simone. Comme on attend une bonne nouvelle, une pluie rafraî- chissante ou les fêtes de fin d'année. C'est- à-dire avec une joie enfantine et absolue. Que se passe-t- il? J'aimerais en savoir plus sur Iris? Ou sur Mimosa? Ou sur mes futurs jours de gloire et de défaite? Comme mon ignorance ignore tout de la vraie ignorance! Divine! La mémoire nous joue souvent de mauvais tours. Elle encaisse, encaisse

puis subitement elle nous crache à la figure nos plus sublimes misères, nos plus contra-

Qui suis-je? Que

suis-je? On me dit mystique, magique, poète, rêveur, romantique, d'une autre sphère, d'une autre vie peut-être. Que de mots! Que d'étiquettes! A ma connaissance, je ne suis qu'un fouilleur d'âmes. Un cher- cheur de troubles. Un cryptopathologue. L'autre qui est en face de moi m'intrigue. M'attire pour une mise à nu. Une mise à mort. Ou une mise au point pour un nou- veau départ. Pour un ailleurs, pour des ins- tants plus certains. Que la souffrance est grande en ce bas monde! Que le vide est infini et engloutant. Que la solitude est écrasante et étouffante! Et je stagne dans

mon ignorance, dans mon impuissance. L'autre est souvent victime de mes réussites et de mes échecs. Il subit mes joies, mes tristesses et mes colères. Qu'il le veuille ou non. Bien entendu une fois engagé dans mon jeu, dans le labyrinthe infernal de mes

pensées envoûtantes

Alors pour l'amour

de Dieu! ! Pour l'amour des êtres à venir, il serait préférable que l'autre soit prudent, soit attentif, soit sur ses gardes et n'entre

dictoires convictions

dans mon royaume que pour y mourir.

Et si on parlait (ou on reparlait) de l'amour! Quel beau mensonge enrichi d'illusions et de fantômes aux exigences multiples et déconcertantes. Mais de quel amour s'agit-il? Je plonge dans l'absurde. Ou mieux encore dans l'absolu. Les rivières de l'au-delà coulent dans nos veines. Et toute explication irrite notre mémoire. Comment voulez-vous, voulons-nous, par- ler des miracles de l'existence, des secondes éternelles avec des mots morts avant d'être nés, d'être crachés? L'amitié a ses forces et ses faiblesses pour justifier son mérite. L'amour lui n'a que ses secrets pour justifier sa peine et ses haines.

Nous sommes le 23 juillet 1994. Nous vivons un bel été. Nos sueurs s'envolent et se perdent à jamais. Qu'il est agréable de perdre du poids, de flirter avec le moindre, de s'approcher du point zéro. Où la non- existence nous attend les bras ouverts. Où la légèreté nous invente sans cesse des départs glorieux. Mon ami Tauxe sculpte des nécessités lumineuses pour le plaisir de

l'art, pour l'amitié, pour les joies toutes simples des curieux. Quant à moi, je me libère de mes trop nombreuses muses (qui veulent étouffer mes libertés) en m'adon- nant aux accouchements littéraires

C'est le bouleversement total! Une rencontre, quelques échanges verbaux, deux ou trois fantasmes et c'est l'explosion au sein de la jouissance mentale. Je suis béni des anges

La vie n'est qu'un rêve. Chargé de sou- venirs et de fruits amers. Et nous goûtons à ces éléments existentiels avec une adresse maladroitement éduquée. Ce qui fait de nous des êtres instables et vulnérables. Et pour vaincre nos misères, nous élaborons des disciplines insensées qui n'hésitent pas à nous faire plonger dans les eaux froides et troubles de l'irréalité. Que faire alors? Le silence est peut-être une solution. La solu- tion. Mais, attention, toute réponse engendre déjà un effet disciplinaire.

Le Mangaïa. Un yawl, un yacht, un voilier de 11 mètres 60 de long. J'y ai passé

une soirée riche en mots et en sourires. Puis

une nuit. Puis un bref matin

n'était ni sur mer ni sur terre, il était ailleurs, dans un ailleurs sans repères.

Impossible d'expliquer. J'ai peut-être réali- sé un rêve, un désir, une volonté. Pourquoi expliquer? J'ai voulu et j'ai accepté de me

laisser, de me faire embarquer

taine était une femme, une veuve prénom- mée Annett. Une Allemande née aux sources des plus précis objectifs photogra- phiques.

Mon capi-

Le voyage

Et si je mettais un terme à toutes ces (mes) agitations cérébrales? Le désir ne me manque pas. Je suis fatigué de jouer plu- sieurs rôles. Ou d'être honnête. Ou d'être transparent. Me dévoiler. Me déshabiller constamment. M'éloigner de l'univers absurde de l'hypocrisie. Qu'est-ce que j'ai fait à Dieu pour mériter cela? Aux anges? J'aurais dû ignorer le sens de l'autre, du res- pect. Cette façon sage (ou peut-être tout le contraire) de m'approcher de l'autre. Avec générosité et vérité. De me comporter d'être une lumière pour lui. Le début d'un chemin à suivre. Un chemin tout neuf, vier-

ge, tout autre. Le commencement d'un voyage. Au pays de nulle part. Où rien n'est à espérer. Mais où tout peut surgir, naître. Hélas! La foudre de mes éternelles igno- rances est tombée sur moi. M'a propulsé sur un piédestal ridicule et déshonorant. Et je me sens le plus minable des êtres vivants.

Quelle chance! Je retombe toujours sur mes pieds. Naturellement. Mes soifs et mes faims n'inondent jamais ma mémoire. Et le vide ne s'y installe que le temps d'une lucidité. Le temps d'une méditation. Le temps d'une mortelle éternité. Quel terrible paradoxe! Je suis béni des anges. Je me répète. Aucune importance. L'écriture me libère de mes illusoires attachements. De

ces désirs avides de jardins et de citadelles. Des jardins cloîtrés et des citadelles mons-

trueuses, finalement

J'attends Mimosa.

J'attends le bus B. Qui devrait arriver d'ici peu. Transportant mon être cher, bien entendu. Non, un être qui m'est cher. Car l'amour échappe à tout règlement. A toute discipline. A toute décision. Il est là ou il n'est pas là.

6 août 1994. Que nous réserve la vie? Un programme de distraction(s) est prévu. Des discours sans queue ni tête, des gri- maces et autres subtilités du visage, des

délicatesses gastronomiques impro-visées ou préméditées et des rêves libérateurs ou

propulseurs

zons ne cessent de s'embrouiller. Ils nais- sent et meurent trop vite. Son âme ou son esprit perverti par la douleur, chargée de rancunes et de haine, navigue constamment du vide au plein. Elabore des justifications contradictoires. Echafaude des vengeances diaboliques. A-t-il tort, a-t-il raison? Je ne puis que me taire et observer avec sérénité le combat infernal d'un homme blessé, reje- té par une épouse (aujourd'hui son ex) qui prit le large par envoûtement probable- ment. Et sa maison transpire de solitude, de chagrin. Elle pleure la mort d'une époque. Où les festins ne s'endormaient qu'à l'aube. Où l'amitié flirtait avec l'éternité. Nous ne sommes finalement pas grand'chose. De grosses poussières transbahutées par l'ivresse de la vie et par le vent de nos mul-

tiples imprudences. Peut-être. Peut-être

Tauxe m'inquiète. Ses hori-

GE 12 302. Côté cockpit. Le lac brille tel un miroir. L'océan me manque. Son espace. Son infinité. Sa violence. Ses odeurs. Son sel. Ici la lutte est absurde. Les eaux ignorent tout de la folie des tempêtes. Elles se plaisent dans une certaine noncha- lance quasi paradisiaque. Annett, le capitai- ne du Mangaïa qui refuse de larguer les amarres, a abandonné sa première mer- veille du monde, son île flottante, le temps d'une préparation culinaire. Il fait terrible- ment chaud. Et le soleil ne se force pas à brûler mes incertitudes. Il triomphe à mer- veille. Tel un sauveur. Tel un régénérateur.

étrangement je me souviens du

Bien que

Silence de Bergmann, de la scène où l'ado- lescent erre dans les longs et sombres cou-

loirs de l'hôtel

Rue de la Navigation. Une voix céles- te m'a accompagné au pays de la volupté

Lundi 8 août 1994. L'argent fout le camp. Prudence, prudence! Il y a des secondes qui valent des siècles. Des siècles de luttes et de gloires. Des siècles de dures moissons et de bonnes

récoltes. Des siècles d'inoubliables décou- vertes. Oui, il y a des secondes qui valent des siècles. Où tout semble avoir été fait et où rien n'est forcément à refaire. Où Dieu et le diable font bon ménage. Où le jour et la nuit se partagent les mêmes instants.

On a fait de l'amour un champ de bataille, un terrain limité, une propriété pri- vée secrétement mise à l'écart de toute pro- babilité d'expansion. Un temple réservé à un dieu unique. Un dieu conservateur et profondément égoïste. On a fait de l'amour tout ce qu'il ne fallait pas faire. Et on a dit de lui tout ce que l'amour n'a jamais osé murmurer.

Paradis, jardin, médiocre. Trois mots. Trois mots lancés au hasard par Mimosa. Au téléphone. Trois mots proposés pour une destinée littéraire. On peut tout imagi- ner à partir de trois mots. Tout construire. Tout détruire. L'imagination, il faut se le dire, part toujours d'un point de fuite. D'un arrivage, extérieur ou intérieur, de mots ou de concepts crachés à la figure de notre conscience. Mais je refuse de partir dans le

monde des mises au point, des certitudes mortellement incertifiées et autres mises à mort intellectuelles. Je refuse car le besoin de m'éclairer m'éloigne de mon jardin poé- tique que seuls les médiocres confondent avec le paradis. Finalement, les trois mots proposés ont été la cause de ce blabla. Forcément! Que dire si Mimosa avait lancé au hasard: con, merde et fout le camp.

10 août 1994. Dans 17 jours c'est le départ pour la Thaïlande, le Vietnam et peut-être la Chine. Fini les biscottes au fro- mage blanc et à la confiture de rose. Les vins espagnols, italiens et australiens. Le riz sera présent à chaque repas. Certainement. Que serais-je sans mes anges, les repas intimes et la douceur des caresses?

Romont. Entre monts et romans. Entre le passé et l'avenir. J'ai revisité l'église où jadis, il y a quelques mois de cela, je priais Dieu et ses saints pour que naquît un enfant, un lien pour toute une vie entre un homme et une femme. Aujourd'hui la priè- re est à la survie. Au retour aux sources. A

la sauvegarde d'une union. Mère, père et enfants

18 août 1994. L'été perd de la vitesse.

Petit à petit, timidement, il commence à redevenir ce qu'il a toujours été en ce pays:

une saison rebelle et à double face.

Vérités ou mensonges. L'autre n'est plus qu'une image chargée d'étiquettes. Que faire? Faire la révolution? Oui mais la révolution des sens. En plongeant sans arrière pensée dans les eaux crues de la nudité. L'autre ne serait plus autre mais lui- même. C'est-à-dire un être vivant en pleine évolution et non un être coiffé de mille cas- quettes empêchant la fraîcheur de la vie de surgir.

20 août 1994. Jamais femme n'a été

aussi douce au réveil! J'ai passé la nuit dans les bras de Mimosa. Pour la seconde fois

depuis que nous nous connaissons. Par miracle. Par accident. Le sexe était absent. La tendresse s'imposait sans cesse. Avec délicatesse. Avec prudence. Avec ou sans caresse. L'amour était éternel. Etait l'éter-

nité.

Tauxe porte tout son service d'espion- nage au bûcher. Toutes les bandes magné-

tiques. Toute la trahison télépho-nique ver- bale de son épouse. Et il y mit le feu. Une fumée noire s'éleva en direction des anges.

Vers le pardon. Vers l'oubli

Tauxe s'ouvre à la raison! A la chaleur de l'indifférence. Ce renard d'Asie et d'outre nulle part croit ou se persuade qu'il va dis- paraître dans un rêve. Dans son rêve. Où une musique de trompette hante les murs d'une cité bâtie par l'imagination. Connaissant Tauxe avec sa grande gueule de boy-scout qui peut rendre le diable encore plus diabolique, je le vois déjà en train de renier cette étrange croyance. Face au merveilleux qui l'attend. Face aux beau- tés qui nous attendent. Paysages fabuleux. Corps sublimes. Et âmes indéchiffrables.

Dieu que

Mon fils est parti ce matin pour les Pays-Bas. Rejoindre sa mère et sa soeur de retour des Etats-Unis. Des coeurs d'or. Des logiques saines et constructives. Qui fonc- tionnent sans la moindre malice, la

moindre ruse. Et qui ignorent totalement le sens du spectacle, de la mise en scène. Pour eux, l'Amérique n'est plus un rêve mais une réalité observée. Je suis donc le seul de la tribu (ma famille) à n'avoir pas encore goûté au fruit du capitalisme.

Quand on a le cul confortablement bien installé sur un avenir pécunier (pas forcément social et de loin spirituel), on a cet avantage diabolique de pouvoir maltrai- ter, humilier son prochain. Ce que beau- coup de personnes n'hésitent pas à faire Cet art pervers s'inscrit volontiers dans le registre des traditionnelles démarches du fonctionnarisme.

La femme n'est jamais neutre. La preu- ve: ses discours et ses écrits transpirent de tendresse. Et ses regards sur l'homme se perdent sans vergogne dans le monde des probabilités. La femme, à l'inverse de l'homme, n'additionne rien, elle multiplie tout. 30 août 1994. Bangkok. Nous (= Tauxe, Corpataux et moi-même) sommes en plein dans le jeu de la folie. Rien à dire. Tout à

subir.

3 septembre 1994. Hanoi. La folie se prénomme ici: circulation. Les cyclos (pousse-pousse modifiés, modernisés) chassent les rares touristes chargés de billets verts. La prostitution travaille en sourdine. Et la voiture est rare. Utilisée à l'extrême. Pourquoi pas?

10 septembre 1994. Après une expédi- tion au pays des Viets, nous revoici au pays des mille folies. Des mille inconsciences. Où le corps n'est qu'un entracte. La grande erreur du bouddhisme est son individualis- me. Son indifférence vis-à-vis de l'autre. L'après néglige le présent. Le propulse

Tauxe a rencontré Kim. Une

dans l'oubli

Thaïe à sa taille. Peut-être pas totalement à son goût. A ses goûts. A ses fantasmes. Cet être, pêché au creux du péché, rayonne de douceur et de simplicité. Ses silences nous

obligent à imaginer son passé, ses souf- frances, ses obligations quotidiennes Nous avons déjeuné au Sky Sonnje, restau- rant situé au 45ème étage (le dernier étage) de la tour Bayioke. Bangkok imite les

grandes villes américaines. S'élève vers Dieu à la vitesse de la lumière. Mais Dieu ne lui fait pas forcément bon accueil. Car Dieu refuse ces gloires engendrées par des

C'est la mousson. C'est

encore la mousson. La pluie n'épargne per-

misères forcées

sonne. Elle inonde ciel et terre. Son unique qualité, c'est sa chaleur. Oui, la pluie est chaude en ces lieux. Chaude et probable-

Que faire quand l'eau domi-

ment grasse

ne? On se noyerait facilement dans un verre d'eau.

13 septembre 1994. Nous sommes sur l'île de Samet. Tout autour de nous le golfe du Siam. Les touristes au visage pâle ont perdu le sens du sourire. Tout le contraire des indigènes. Qui nous dévorent des yeux. Des yeux quasi éternellement souriants et

Hier, un magnifique serpent vert,

curieux

un mamba d'après certaines personnes, nous a coupé la route puis a disparu sur un

cocotier. Eve aurait été doublement sédui- te

18 septembre 1994. Le temps des vacances asiatiques s'approche de la fin. Ce

soir nous reprendrons l'avion pour Genève. Ville sans odeur, sans relief, mais combien son calme me convient. J'ai hâte de retrou- ver mes tendres attachements. Et mes coins de rupture avec l'existence. Mes coins d'écriture. En Asie j'aurais beaucoup filmé et replongé dans mon enfance où les misères me crevaient les yeux. Où l'injusti- ce était à son paroxysme. Où Dieu me sem- blait si absent.

Les conclusions viennent ensuite. Une fois que la mousse des événements se soit dissipée. Que l'enthousiasme ait retrouvé sa raison. Je dirais même sa maison. Où le vide est reconnaissable. Habituel. Trajectoire normale de nos sens. De nos sentiments. Sur le moment, face aux images brûlantes, face aux feux des réalités absurdes, nous ne pouvons juger un acte, nous ne pouvons que nous engager dans la voie de la participation, ou de la non-parti- cipation. C'est sans doute pour cela que j'ai très peu (ou presque pas) écrit en Asie.

22 septembre 1994. Depuis que je suis arrivé dans la cité de Calvin, je passe mes

nuits dans les bras tendres et élégants de Mimosa. Oui, nous vivons ensemble. Enfin. Mais à titre d'essai. Un mois. Ou le temps qu'il faudra. En couple, en amis, en

je ne sais pas. La défini-

tion est problématique. Aucune importan- ce. Comme d'habitude. Comme toujours. Plus que jamais, je souhaite une vie monas- tique. Pour purger ma peine. Mes peines. Douleurs infligées aux autres. Je me sens

coupable de provocation, de déstabilisa-

tion, de larmes, de paniques, de viols psy-

et Dieu seul sait quoi enco-

Bref! Enfant, je croyais à la générosité

complices ou en

chologiques

re

des adultes. Adulte, je ne crois plus qu'aux faiblesses de nos désirs. Je rêvais de liber- té, de poésie, de sagesse, de gloire peut-

être. Et sans doute, les multiples misères en Asie ont mis les pendules à l'heure. Les miennes en tout cas. Celles de mes compa- gnons de route, je n'en sais rien et je m'en fous éperdument. Mon fardeau est lourd à

porter. Que chacun porte le sien!

J'ai une

envie folle (peut-être pas si folle que ça) d'écrire une pièce de théâtre. Ou un roman. J'hésite. J'aimerais mettre un terme à ces notes. A travers lesquelles j'ai essayé de me

dévoiler et par lesquelles j'ai tenté l'impos- sible. C'est-à-dire: goûter aux fruits de la liberté. Car la liberté est au sommet de nulle part. Elle ne s'acquiert pas. Elle n'est l'oiseau d'aucune cage. Elle n'est peut-être que parfum, détachement, effacement, sen- sation, sourire ou larme. Elle est peut-être cette rarissime seconde d'amour qui nous propulse ailleurs. Vers cet ailleurs béni des anges depuis le début des temps.

Je décide d'être libre. De me laisser aller. De désobéir aux règles imposées par les seigneurs du passé. Que d'autres, des vivants, ne cessent d'admirer. Evidemment. Il faut être fou. Ou masochiste. Comment peut-on accepter des chaînes, des boulets et des coups de poignard? Pour mieux vivre. Pour mieux être. Notre cervelle est un bazar. Pire encore: un champ de bataille. Où les pensées assassinées s'accrochent aux poussières du temps pour mériter enco- re quelques secondes d'éternité. Les der- nières. Cela vous semble étrange? Probablement. Ou absurde? Cela n'a aucu- ne importance. J'y reviendrai peut-être au cours de ce voyage. Un voyage engendré

par les mots. Des mots. Les miens. Qui deviendront vôtres par la force des choses. Quelle générosité! Il y a un peu de ça dans l'âme d'un poète.

Entrez dans mon labyrinthe! Nous jouerons à cache-cache. Au gendarme et au voleur aussi. Nous nous échangerons des baisers et des insultes. C'est la règle du jeu. La seule qui soit légitime. Qui soit vitale. Toutes les autres ne sont que foutaises. Fantaisies de l'esprit. Ou mises au pas. On force le jeu. On vous paralyse d'avance. On vous invite à l'échec

Rupture! Je change de lieu. D'état d'es- prit aussi. Je suis dans un autre café. Le patron ne se prend pas pour de la merde. Et cela ne m'encourage pas à pondre des mer- veilles. J'avale mon café-crème. Et quitte ce lieu maudit

Quelqu'un m'a téléphoné. Une femme. Nous avons eu une longue conversation. Elle est intéressée à faire du cinéma. Elle a

été photo-modèle. Elle a

ou refaire son inventaire. Pour conclure (à)

Inutile de faire

un marché. Je fantasme déjà

Je suis resté plusieurs jours sans écrire. Sans cracher la moindre vérité. Sans graver la moindre ânerie contre ou sur le papier. J'étais probablement envahi par la médio- crité. Comme si les dieux de l'écriture m'avaient subitement tourné le dos. M'avaient empêché tout accès à leur atelier de création. C'est idiot! Non, c'est injuste. J'étais à deux doigts de peser sur le détona- teur de l'ultime explosion. De poignarder mes dernières espérances. J'étais dans le vide. J'étais le vide. Un rien de plus m'au- rait détruit à jamais. Aurait fait de moi un élément du néant.

Le diable a la peau douce. Le sourire angélique. La gestuelle noble. Il invite faci- lement. Il promet monts et merveilles avec une élégance hors norme. Il est le parfait miroir de nos plus perverses séductions.

Un nuage a passé. Ouf! La misère a failli pénétrer dans ma maison. Dans ma cervelle. Dans mes veines. Mais voilà que le dieu des pauvres et des opprimés en a

décidé autrement. A décidé de prendre soin de moi. D'un être usé par ses faiblesses et ses désirs d'ouverture. Et si je change de discours? Excellente idée! Quoi inventer alors? Je suis piégé par mes pièges. C'est-à- dire mes prières et mes envoûtements. Le sucre que je m'invente a (et aura toujours) le goût amer de mes aversions. On n'échap- pe aux lois du moment. Que j'ai eu l'auda- ce de me fabriquer.

Cassure! Cassures! Elles ont leur nécessité. Elles permettent aux trajectoires de ne pas s'éterniser.

ce chez-moi

qui m'était si cher? Si riche en béatitudes.

Si riche en silences. Suis-je en train de creuser ma propre tombe?

Où est-il ce chez-moi

Hier soir (c'est-à-dire le 9 décembre 1994) j'ai rencontré un vampire. Une jeune fille qui s'était déguisée à la perfection. Elle a failli sucer tout mon sang. Elle n'a sucé que mon âme. Par trois sublimes baisers. Le premier sur la joue. Le deuxième sur les lèvres. Le troisième sur la main. Nous

étions dans le monde de l'imprécision, du rêve, de l'insouciance. Dieu était sagement absent

Dimanche. Jour du Seigneur. L'enfance semble être mieux observée. Avec un peu plus d'attention. Le quotidien exerce ailleurs sa mécanique destructrice. Là où les lois de la raison, de la sagesse sont inexistantes. Là où la vulgarité et la

violence organisent la vie

le passé. Le futur m'inquiète. Le présent tourne en rond. Quel cinéma! Quel théâtre! Les spectacles reflétent bien nos tristes espérances. Le flou et l'inachevé dominent notre mémoire. L'homme naît acteur et meurt spectateur. Embaumé par des siècles et des siècles de tâtonnements et d'étonne- ments. Pourquoi Dieu m'a-t-il parachuté sur cette si étrange planète?

Je plonge dans

Seul mon désir d'aimer n'a pas été per- verti par l'éducation, ces lois débiles et des- tructrices des hommes.

Ô la belle ignorance! Comme je regrette le temps de mon enfantine igno-

rance. Elle était ce lourd fardeau chargé de rêves, d'illusions et de traîtres espérances. Elle était ces larmes qui n'osaient pas jaillir du fond de ma mémoire. Comme des cra- chats. Sur ma propre image.

La poésie n'a de relief que quand elle se tait. Quand elle cesse de nous interroger. Quand elle n'est plus un produit linguis- tique. Quand elle s'envole en perçant nos veines.

Chacun tire la couverture de son côté. Et ainsi on néglige l'essentiel. On oublie que la nudité une fois acceptée (ou pour- quoi pas partagée) nous propulse dans des sphères où le superflu et l'insécurité sont inexistants.

Noël. Le verbe aimer a pris de l'âge. Il est usé. Rongé par mes désirs destructeurs, des erreurs impardonnables. Que vais-je devenir dans ce monde qui va nulle part. Où perversités et souffrances mènent le bal. Où imitations et condamnations forgent

J'ai soif d'aventures.

Non, d'ouvertures. J'aimerais tant retrouver

notre conscience

mes espaces primitifs. Mes limites raison- nables. Mes horizons chastes. Ma femme et mes enfants.

27 décembre 1994. Jamais de ma vie

je ne suis senti aussi abandonné

quatre murs. Ces larmes de sang, prédites

par ma mère, vont-elles enfin couler? Pour

Pour

que mon âme se libère de ses malédictions.

qu'on en finisse une fois pour toutes

seul entre

Café du Bourg-de-Four. Mike, un Américain, noir, m'a invité à manger Nous avons bu du vin de Chypre. Nous avons parlé de tout et de rien

Je tremble. De colère. Je paye cher mes indisciplines. Trop cher

C'est la première fois de ma vie que je me sens aussi financièrement pauvre. Pourvu que je puisse encore acheter de l'encre (violette) !

8 janvier 1995. J'ai une vidéo dans la tête. Il faut qu'elle sorte. Qu'elle devienne réalité. Un produit visible. Un produit per-

turbateur. Un produit de consommation.

J'ai raclé le fond de mes tiroirs. Dieu ne m'a pas totalement abandonné. Nous possédons des richesses dont nous ignorons l'existence. Oubliées sans doute au temps de nos sublimes indifférences.

Qu'est-ce que l'inspiration? J'essaye d'y répondre en images. En filmant. En me filmant. Dans l'espoir que mon ange pro- tecteur vienne à mon secours. M'illumine. M'éclaire. Eclaire ce concept si obscur

Je crois que le cinéma me convient à merveille. Ou la vidéo. C'est du pareil au même. Ce n'est qu'une question de sup-

J'ai l'impression de filmer mon âme.

port

D'explorer les paysages les plus inattendus de la psyché humaine.

Berne. 18 janvier 1995. Des ours. Des seins. Je suis loin de la mer. Loin de ma mère. La perversité naît des assemblages. De la comparaison. J'attends, j'attends. Et j'ai horreur d'at- tendre. Car dans l'attente la pensée vaga-

bonde trop.

Je n'ai personne à me mettre sous la dent. Plus personne. Quelle étrange pensée! Aucune chair. Humaine. Aucune chère. C'est clair maintenant. Un peu plus clair.

Les obstacles sont nombreux en

ce bas monde. Trop nombreux. Et dire que certains prétendent le contraire. Qui sont- ils ces certains? Si certains. Des orateurs.

Des docteurs. Des professeurs. Des philo- sophes. Des beaux parleurs en tout cas. Bizaroïde construction textuelle. Peut-être

pas. L'incertitude nous pousse aux justifi- cations. Me pousse à l'écriture. A la sur-

Je suis dans un café. La

serveuse ne m'est pas indifférente. Je suis

prêt à fantasmer. A me perdre dans l'ivres- se. Dans le ridicule. Dans le bestial. Pourquoi pas? Mais. Mais? Mon éducation m'empêche d'agir. De verbaliser mes secrets. Mes intimités profondes. Mes

désirs d'outre-raison. Et surtout de réaliser

subitement tout acte de reproduction

charge de mots

Peut-être

J'ai

probablement tort. Les sentiments servent bien à quelque chose. Ils conservent. Ils mettent en conserve nos souvenirs. Ils

réchauffent notre mémoire

grandiose rêveur. Rêveur certainement. Grand éventuellement. Grandiose certaine- ment pas. Pourquoi faut-il que je me situe? Dans l'espace. Dans le temps. Vis-à-vis des autres. Est-ce par protection? Je crains

l'isolement. La solitude est chargée de fan- tômes. D'histoires inachevées. D'histoires

mal achevées. D'histoires à achever

quitté ma femme. Physiquement. Et ma

femme m'a abandonné. C'est-à-dire

simple et compliqué à la fois. C'est expli- cable et inexplicable à la fois. Et ma cer-

velle s'est transformée en un tribunal.

Quelle métamorphose décevante!

quitte le café. Fais quelques pas. L'asphalte ne m'inspire pas. Aujourd'hui en tout cas.

J'entre dans un autre café. On me sert avec beaucoup de grâce. Mais personne n'est gracieux. La banalité éclate aux yeux. Pour ne pas parler de médiocrité. Je rumine. Le passé fait surface. Des images. Floues. Nettes. Floues. Aucune cohérence. Elles viennent de loin ces foutues images. De très loin. De trop loin. Quand j'étais quel- qu'un d'autre peut-être. Ailleurs. Avant même d'être fécondé. Ailleurs, ailleurs.

Je

C'est

J'ai

Je suis un

Quelque part ailleurs. Au royaume des

Je m'égare. L'imagination irri-

te la mémoire. Déforme la réalité. Ce n'est pas de ma faute. J'ai été créé ainsi. Fabriqué après la guerre. Nourri avec du lait en poudre. Les bombardements avaient trau- matisé ma mère. Ses seins s'étaient bloqués à jamais. Je m'exprime peut-être mal. Peut- être pas. Que les adeptes de la précision aillent se faire foutre! J'écris avec mon sang

et non avec mon savoir. Bien que

anges. Où

Je

connais la chanson. On n'échappe pas au savoir. Disons alors: j'évite le savoir. Je me

laisse aller. Je m'abandonne à moi-même. J'essaie de ne plus penser aux règles. Pas trop. Pas du tout quand je peux. Ce n'est pas facile le métier d'écrivain

Des mots dansent dans ma tête. Vierges. Innocents. Pas encore associés. Pas encore impliqués. A des concepts bru- meux. A une logique. Tout est possible pour l'instant. Subitement: j'ai rendez-vous avec la Voix de l'Islam. C'est une jeune femme. Je l'ai surnommée ainsi car je ne la connais que par téléphone. Je l'ai connue en essayant d'atteindre une amie. Son amie. Le

temps d'une solitude. Le temps d'un besoin de conversation. Quand la communication m'était synonyme d'urgence. Je suis brune et mince et j'aurai des pantalons, me dit- elle. Ça me rappelle une autre histoire. Dont un des personnages est aussi une Arabe. Etait. Car j'ai écrit cette histoire. Je l'ai vécue en quelque sorte. Avec prudence. Avec sagesse. A distance. En ce temps-là, je vivais encore avec ma femme. Les rêves mouraient rapidement. N'osaient pas fran- chir le seuil de la réalité. Où la mort est beaucoup plus cruelle. Plus cruelle que dans le rêve. La jeune femme arrive avec une compatriote. Elle me reconnaît à mon écharpe verte. Repère visuel. Le dialogue s'annonce prodigieux. Il se termine en queue de poisson. Et la Voix de l'Islam replonge dans mon silence. Je suis presque soulagé. Rebâtir tout un univers ne m'inté- resse pas. C'était un rendez-vous sans importance. Sans ambition. Sans but pré- cis. Décidé par habitude probablement. Une distraction préméditée

Je suis pauvre. Financièrement. Et je me sens mis à l'écart. Oublié des dieux. Et

le chômage me guette. On veut ma peau. On souhaite mon départ. On espère que je craque, que j'explose, que je m'assassine. Orgueil oblige! La méchan-ceté est sans limites. Elle s'éternise dans l'ignorance. Elle a creusé nos tombes. Elle creuse enco- re. Elle creuse. En vérité, je récolte ce que j'ai semé. Tout le mal que j'ai fait. Toutes les douleurs que j'ai infligées aux autres. A mes proches. A ma femme. A mes enfants. Par égoïsme. Par insouciance. Par folie éventuellement. Je me mords maintenant les doigts. Vivement que les choses chan- gent. Que mes horizons s'illuminent. Que ma curiosité se remette à vibrer. Que mon enfance reparfume mon existence. Que l'existence renaisse de ses cendres. Renaître. Renaître

Je passe d'un établissement à un autre. D'une atmosphère à une autre. Cherchant Je ne sais pas ce que je cherche. Une cer- taine quiétude peut-être. Du plaisir. Ou un remède à mes souffrances. Un remède au passé. Nous avalons trop d'inepties. Nous enregistrons trop de marches à suivre. Trop d'indications. Trop d'incertaines et de

fausses indications. La modernité nous a mathématisés. Et nous avons perdu aussi nos repères. Les vrais repères. Ceux qui reliaient l'humain au céleste. Ceux qui

allaitaient notre enthousiasme

quitter ce monde. Et me retrouver dans

J'aimerais

l'imaginaire. Réellement dans l'imaginaire. Oublier qui je suis. Oublier de penser. M'oublier totalement. Oui, totalement. Des

Puis? Comment le

pieds à la tête. Puis savoir?

Je marche. Je croise des femmes, des hommes, des enfants. C'est inévitable. Le contraire m'aurait enchanté. Le contraire? Quel contraire? Seigneur faites que je ne m'enfonce pas dans l'absurde! Dieu, ne sois pas misérable! Prends soin de mon âme! Les mécanismes psychiques sont traîtres. Trahissent à la moindre occasion. A la moindre dérive. Et je me supporte mal en ce moment. Et je ne me supporterai plus du tout si je m'engage dans la voie morbide de mes ignorances. L'inconscient est effroyable. Me semble à sens unique. Sans retour possible.

Tout à coup. Comme un miracle. Par

miracle. Un vent puissant

Le vent est toujours présent à mon esprit. Comme la haine ou la colère d'ailleurs. L'une ou l'autre. Ou les deux à la fois. Ou les deux qui ne sont qu'un. Un quelque chose. Un bouillonnement indescriptible. Misérable en temps de calme. Dévastateur en pleine activité. Des voix d'ailleurs m'ap- pellent. De l'ailleurs. L'ailleurs! Que veu-

lent-elles? Je n'ai pas la moindre idée. Et tout cela me fait peur. Je n'ai pas envie de me trouver dans un asile psychiatrique. Avec les fous. Avec ces êtres qui flottent dans le vide. Où rien ne les retient. Ces êtres abandonnés de tous. Même de Dieu. La création ne manque pas de cruauté. Elle est engendrement du désordre. L'ordre est

venu après. Pour amplifier le désordre

Il

neige. Timidement. La nature s'orga-nise comme elle peut. Prisonnière elle aussi des lois de l'existence. Existence, existence! Il

m'agace ce mot!

Non, je triche.

Je n'ai rien à perdre. Plus rien. Ni a gagner. J'ai creusé une tombe faute de pru- dence. Faute de méfiance. Les démons s'in-

filtrent dans nos espérances. le ciel a ses faiblesses.

Après des semaines de médiocrité, me revoici créatif. Littérairement. Question de mots. Question de temps. Ou plutôt de volonté. Oui, car le temps ça se vole quand la volonté est présente. Quand elle bouillonne. Quand elle réchauffe les incu- rables désirs. Les malédictions bénéfiques.

Je suis donc prêt à me battre. A entrer dans l'enfer des illusions. A voyager à travers

Je mélange tout. Je confonds

tout. Mon esprit s'est surchargé d'objectifs. D'horizons pour être plus poétique. Etre? J'ai un blanc. Un noir. Un vide dans ma mémoire. J'ai probablement trop J'aimerais vous parler de quelque chose qui échappe à ma logique. Mais mon intelli- gence illogique est incapable de structurer le moindre concept. C'est logique! Alors je pense à autre chose. A quoi? Aux sources du désir peut-être. De mes désirs. Là où les éclairages sont faibles et incertains. Là où les monstres de l'éducation ont arraché les

l'ignorance

si sauvages fleurs de la spontanéité. Et que vois-je? Des mots accumulés. Des mots

chargés de sang. De cendre et de poussière. Des mots immobiles. Mobilisés par la guerre. Les guerres des contradictions. Des mots fossilisés par la famille, l'école, la société. Par des siècles et des siècles de pensées violentes et décourageantes. Des mots oubliés. Mis à l'écart par les esprits frustrés. Ces êtres au coeur de pierre, sans amour, engendrés par des démons. La découverte est immense! Dépasse toutes mes espérances. Quelle chance! C'est si rare. Je suis béni des anges. Mais à quoi bon une telle découverte? Vais-je en profi- ter? Vais-je me propulser dans les sphères géniales de la création? Qui vivra vera. Non, qui lira vera. Car il faut mourir à la vie pour naître à la lecture. Naître débarras- sé de tout désespoir pour entrer et nager avec jouissance dans l'océan des mots

En vérité. Après ces longues et médiocres semaines d'hésitation, de silen- ce, je prends la ferme décision de changer de fusil d'épaule. De sortir de ma réserve de primate apprivoisé et d'aller arracher les barrières de l'injustice et de la cruauté humaine.

Je rencontre une femme. Dans un bar. Après quelques heures, elle me parle de mariage. De mécanismes psychiques. Elle est psychothérapeute. Puis nous parlons de tout et de rien. Nous concluons que la réus- site d'un couple n'est qu'une simple ques- tion d'intelligence. Alors le lendemain je lui propose un étrange marché: le mariage blanc. Mais un mariage blanc teinté. Elle trouve cela drôle. Mais elle ne dit pas non. Elle demande réflexions. Je me sens fou. Engagé dans une bizarroïde aventure. Je voyage déjà. L'érotisme m'envahit.

Chez moi, je me libère de cette force envoûtante. En me perdant dans des voyages imaginaires. Là où l'érotisme pèse lourd. Ne fléchit que par l'abus. Puis tout entre dans l'ordre, dans la normalité. Puis la folie refait surface. Mais heureusement un coup de téléphone me fait oublier cette déstabilisante psychothérapeute. Et mon esprit cesse de pleurer misère. D'appeler aux secours. De réclamer le repos éternel. Certes l'ignorance a ses faiblesses mais combien d'avantages, de solutions rapides et exclusives. Mourir dans l'ignorance c'est

mourir sans regret. La mort est totale. Consommée à l'extrême. Le mortel entre dans l'éternel.

Mike, m'offre à boire. Dans un bar. Encore un bar. J'aurais préféré près d'une fontaine. Un salaire, presque, part en fumée. J'ai honte pour lui. Et puis non: je raisonne autrement. Ce n'est qu'une ques- tion de passage d'argent. L'un perd. L'autre gagne. Et le processus continue. Par exemple, je trouve une belle montre. Je la pose sur ma table de travail. J'invite une étudiante à regarder une vidéo chez moi. Le lendemain la montre n'est plus là. Le monde me fait peur. L'autre n'est plus qu'une source que l'on doit à tout prix exploiter. L'autre. L'autre! Tout cela me dérange, m'irrite, me plonge dans des logiques agitées. Et les images du passé n'hésitent pas à faire surface. Au galop. Comme des conquérants hurlant des slo- gans de vengeance. Et j'avoue, je m'avoue vaincu par mes maladresses, mes désobéis- sances, mes violentes déclarations et Dieu sait quelles autres cruautés. Mon âme est en larmes. Je me souviens de ma femme.

De mes enfants. Du bonheur dans lequel je vivais. Cette belle citadelle est tombée en ruine. Oui, par ma faute. Par mon impru- dence, par mon ignorance

On m'appelle. De loin. D'une autre ville. D'une autre sphère peut-être. Une femme. Une jeune femme. Je sais tout d'el- le. Presque tout. Tout ce qu'elle n'a pas su garder secret en tout cas. Au fond de son âme. Toutes ses douleurs. Toutes les fausses promesses. Elle pleure encore son ami. Et elle le pleurera encore. Sans doute. Car on n'efface pas d'un seul coup comme d'un coup de gomme des années de compli- cité, des siècles de rêves. Elle a une belle voix. Une très belle voix. A mes oreilles. A mes yeux. Elle est partie. Quelque part en Grèce. Pour peindre. Pour joindre les beau- tés divines. Pour se perdre dans la pâleur des paysages antiques. Pour s'inventer des relations privilégiées avec de glorieux guerriers de marbre, de pierre, ruinés par l'oeuvre du temps. Le temps. L'usure du temps! Toujours lui. Toujours elle. Dieu m'inquiète. J'ignore tout de ses stratégies. Ses splendeurs ne s'éternisent que dans la

mémoire, par notre mémoire. Et ses lai- deurs ne cessent de se manifester par le geste, par nos gestes. La recette est médiocre. Minable. Un compte à rebours serait nécessaire. Pour mieux comprendre

ce grand architecte qui a autorisé l'imbéci-

lité humaine à clouer son fils sur une croix.

Et bien d'autres. Le chiffre est monstrueux.

Diabolique.

Je reçois une lettre de la Grèce. Chargée d'hésitations, d'interrogations et d'invitations. Invitations au rêve. A l'amour.

A la vie. Et je réponds par un long télé-

gramme que voici:

Meine sehr liebe Monique, Mille mercis pour ta lettre

Qu'est-ce

que l'amour? Se poser la question c'est déjà planer dans les sphères tumultueuses de l'amour, c'est déjà l'amour. C'est pourquoi

je me permets de t'envoyer mon premier je

t'aime. Quant à l'avenir? Seuls nos désirs profonds connaissent la réponse. Repose- toi bien et profite de la divinité du soleil. Je

t'embrasse avec une tendresse infinie.

Il est vrai que Monique est entrée dans ma tête. Dans le monde de mes pensées. Dans mon monde. Où elle occupe une grande place. Une place privilégiée. La place essentielle peut-être. Elle est entrée en douceur. D'une façon inattendue. Comme quelqu'un qui entre par hasard dans un jardin. Pas forcément attiré par les couleurs chaudes des fleurs ou par le par- fum d'une journée ensoleillée. Attirée cer- tainement par un espace vide. Un espace vierge. Où le récit attend de naître, est prêt à éclore.

Je revois ma femme, mes enfants et mon père. (Plus exactement: mon Ex, mes Eternels et mon Vieux). On dîne, on fête les 81 ans du Vieux. On fête le dur labeur d'un homme qui s'est oublié au profit des autres. Au profit des siens. Sans doute influencé par ma mère. Ma mère? Plus une exclama- tion qu'une interro-gation. Une sainte sou- vent en colère. Mais en colère envers elle- même. Une sainte qui pleurait en agissant. Et qui agissait pour le bonheur des autres. C'est-à-dire: sa famille, ses soeurs et les nécessiteux.

On se voit, on se sépare mais la culpa-

bilité stagne toujours au coeur des souve- nirs. Je me sens coupable d'avoir mal agi.

ils sont trop nom-

breux tous ces avoir fait de ceci ou de cela. Ils occupent trop mon espace mental. Et il a fallu que Monique vienne s'ajouter, vien- ne s'installer sur ces terres boueuses. Malgré elle peut-être. Malgré moi sûre- ment. Non, je triche: n'ai-je pas crié sur les

toits que je n'avais aucune personne à me mettre sous la dent? Quel cannibalisme sentimental! Quelle horrible conception de l'Autre! De la compagne. De la complice. De la prima donna de toutes mes réalisa-

Quand deviendrai-je sage? Libéré

du faux et du multiple. Du douteux et du confus. De l'oublié et de l'exagéré. Quand? Le serpent de la perversité m'a-t-il piégé à jamais? Dieu m'a imposé son jardin d'Eden. Sans aucune discussion. Sans aucune pos- sibilité de modifier la moindre règle. A jamais!

D'avoir, d'avoir, d'avoir

tions

Depuis une semaine, je suis sans nou-

non je

pense qu'elle doit être de retour de la Grèce.

velles de Monique. Mais je sais

Je serai de retour vers Pâques, m'a-t-elle dit. Mais Pâques compte plusieurs jours. Quatre en tout cas. La peur est en moi. Je crains le pire. Je crains que je ne sois plus pour elle qu'un vieil objet du passé, une image en voie de disparition. Alors je déci- de de lui téléphoner. Et je téléphone. C'est occupé. Cela me rassure un peu. Me confir- me que son séjour au pays des ruines et des philosophies désertées a pris fin. Deuxième tentative. Sa voix est toujours aussi subli- me. Je t'ai appelé tout à l'heure mais tu n'étais pas à la maison, me dit-elle. C'est vrai, j'étais avec mon père. Faire quelques achats. Je lui demande si elle n'a pas ren- contré, pendant son voyage, l'homme de sa vie. Non, elle n'a rencontré qu'elle-même. Des paysages, des souvenirs, des rêves, des interrogations. Je suis totalement rassuré. Mon voyage dans l'imaginaire peut se poursuivre. Le champ est libre. Les hori- zons sont généreux, multiples. Je peux en somme tout construire. Bâtir un empire. Ou l'inverse autour de moi. C'est-à-dire me séparer des autres. M'éloigner de mes créa- tions. De mes cadeaux du ciel. Ils ne sont pas nombreux. Deux. Mon fils et ma fille.

Des cadeaux d'intelligence et de beauté. Nés pour m'enrichir. M'ouvrir les yeux. Me faire oublier la médiocrité du monde. De ces êtres diaboliques rongés par la jalousie. Bref! Vers quelle planète m'amènes-tu, Monique? Où? Pourquoi? Jusqu'à quand?

Nos conversations téléphoniques sont de plus en plus longues. Monique me ren- dra visite dans quelques jours. Chez moi.

si suspendu dans

Ce chez-moi si obscur, l'incertain.

Et ce qui devait arriver arriva. Les anges ont donc bien fait leur travail. C'est- à-dire? Ils nous ont permis de nous unir jusqu'à l'extrême. L'acte était sublime. Ou les actes. En ces moments de grâce, l'écri- vain est ailleurs ou plutôt nulle part. L'écriture n'a aucun sens. Aucun pouvoir. Aucune chance d'exister. La vie ça se croque à pleines dents. Et le chercheur, l'analyste ou l'observateur ne peut que flir- ter avec l'ignorance en ces moments. Car le sublime échappe au monde des concepts. Echappe à tout. Mais bien vite abandonnés à eux-mêmes, lâchés par les anges faute de

mémoire vierge, les amants se retrouvent face aux fantômes du passé. Chacun son passé! Dieu que nos cicatrices sont immenses!

Je me souviens encore de nos tendres baisers. Au sommet de la cathédrale. De nos caresses. De son corps si couvert de grains de beauté. Tel un ciel tout blanc rem- pli d'étoiles. Je me souviens encore de ses jolis pieds, si élégants et si bien dessinés. Mon corps réclame encore son corps. Et mon âme est encore toute parfumée par les fleurs de son jardin secret.

Seigneur, faites que cet amour s'éterni- se! Ne soit pas une simple aventure. J'ai soif de plénitude. J'ai soif de vie.

Et merde! Voilà qu'après quelques jours Monique me réclame mon amitié. Mon amitié uniquement. Qu'est-ce que j'ai fait à Dieu pour mériter cela? Qu'est-ce qu'elles ont dans leur tête toutes ces femmes après avoir vidé leurs corps de leurs désirs charnels. Un père, un frère ou un petit camarade d'école enfantine? Et dire

que j'ai rêvé (et rêve peut-être encore) de mariage et d'enfants en pensant à Monique. Quelle chute après cette terrible déclara- tion! Un vide se crée. Puis ce sacré vide se charge d'une montagne de pensées confuses et contradictoires. Alors le poète, l'écrivain pour ne pas tomber dans le piège de la perversité se met à arracher à la vie des mots pleins de réconfort. Des explica- tions, des solutions, des fuites finalement. Oui, il fuit. Il fuit en écrivant. Il écrit en fuyant. En insultant démons, anges et saints. Et en espérant que Dieu lui fasse découvrir un autre horizon, un horizon autre. Mais

moi

Monique a connu mon chez-moi, mais connaîtrais-je un jour son chez-elle?

Terrasse du café La Clémence. Place du Bourg-de-Four. En plein soleil. C'est ici que je pris mon premier verre avec ma femme. Et c'est également ici que je pris le

dernier. Un tribunal qui nous sépara légale-

ment se trouve à côté

Juste à côté. Lieu

maudit où les lois déshumanisent les senti- ments. Où l'amour se transforme en obliga-

tions. Où les églises perdent leur dernier

pouvoir. Où les deuils s'additionnent dans la haine et la vengeance. Où la sagesse

Un hélicoptère passe.

Dans un ciel bleu pâle. Dans ce ciel du pre- mier mai. Je pense à mon fils. Je me l'ima- gine en train de bricoler son hélico à lui. Je pense à Monique. A notre dernière conver- sation téléphonique. A son discours entre deux eaux. A son désir de liberté. Je pense à mes échecs. A mes ultimes rêves. Je pense, je pense et je pense. Quelle horrible machine, notre cervelle! Elle fabrique des rêves pour aussitôt les détruire. Quasi aus- sitôt. Vivement l'été! J'ai hâte que le soleil brûle mon visage afin que disparaissent les rides de mes ignorances. J'ai hâte de mou- rir de jouissances passagères. J'ai hâte de ne plus avoir hâte de quoi que ce soit.

meurt en naissant

Monique ne sait plus où se situer. A cheval peut-être entre un avenir sombre et un passé cruel. Elle nage. Elle plane. Elle refuse. Elle s'oppose. Elle s'interdit. Elle s'éloigne. La confusion est totale. Ou presque. Car son instinct de survie prédo- mine encore (heureusement pour elle) son

enfer mental. Il y a quelques jours, elle m'invita à Lausanne pour dîner et me redé- clarer son amitié. Mon amour serait un poids pour sa liberté. Et surtout pour sa fidélité. Sa fidélité à son infidélité. Mais que veut-elle alors de moi? Je me sens le psychanalyste de mes amis. On vient à moi comme on va à Dieu. Pour se libérer d'une surcharge de douleur. Pour vider son coeur. Pour vider ce vide qui s'est créé entre le jour et la nuit. Entre le certain et l'incertain. Entre la vie et la mort. Monique me fait de la peine. Car elle se dit réaliste et elle ne cesse de plonger dans son passé. Un passé peut-être encore proche. Encore présent. Fabriqué de ruptures, de cassures et de morsures. Que dois-je faire Seigneur? Pendant plus de vingt ans, j'ai dormi presque toutes les nuits dans les bras de ma femme, faut-il maintenant que je ne dorme qu'entre les mains de ces dames chargées de caprices et de pensées lointaines? Le chemin est long. Et en plein désert.

Zurich. Ecole polytechnique fédérale. Bâtiment des études agrono-miques, je crois. Salle E 57.1. Le président de l'asso-

ciation des Universités populaires suisses prend la parole. Le discours est en alle- mand. J'essaie de comprendre. Comme à chaque séance, je m'accroche aux mots. Je m'accroche aux sens. On se dévoile. On se gargarise. On se répète. On s'invente des probabilités. Les univers sont multiples. Où les horizons éventuels sont tous chargés de douceur. Pédagogie oblige! A mes côtés, Jacques Guidon, un historien de la Suisse

ignorée (où l'on parle le romanche) s'adon- ne aux arts graphiques. Il noircit de petites pages blanches. Il trace des traits. Des architectures s'organisent. Des légendes se

préparent

Le train du retour. Le train qui devrait m'éloigner des duretés alémaniques. Des

principes trop structurés. Des principes éternels. Les froideurs sociales m'empê- chent d'imaginer des histoires roma- nesques, d'imaginer des êtres dans le feu de l'amour jusqu'à la mort. Par ces lieux, tout me paraît à sa place. Trop bien à sa place.

Et stérilisé pour l'éternité

Berne. Première station. Cité où stagnent les pachydermes de la culture. Cité des mille refus, des mille blessures, des mille

Un peu plus tard. Dans le train.

Premier arrêt:

murailles. Le politique n'est pas un ami pour l'artiste mais un ennemi. Car il triche avec la beauté. Il pèse et mesure le beau. Il souligne et biffe l'inespéré. Il renie les cou- leurs d'une autre vie. Il soutient le reconnu, le glorieux, le surfait, et néglige le préma-

turé, le craché, le souffert

Deuxième sta-

tion: Fribourg. Là Dieu n'est que catho- lique. Et les saints ne fraternisent qu'avec les frères. De même sang. De mêmes pous-

sières. L'ailleurs n'est pas ici, il n'est qu'ici. Et celui qui vient d'ailleurs est exclu. Pire:

celui qui vient d'ailleurs ne vient que pour exclure. Pour diviser. Pour dévorer. Pour anéantir. Quelles tristes conceptions de

l'ailleurs et de ses envoyés!

station: Romont. Le train ne s'y arrête pas.

Troisième

Seule ma pensée ose s'y arrêter. Pour puiser dans ma mémoire quelques tendresses. Je revois ainsi Mimosa attendant ou prenant le

bus pour

Cela me semble si lointain. Et si peu clair. Mimosa se bat contre un mal qui échappe à sa lucidité. Elle se bat contre lui, elle se bat contre elle. Je la revois aussi perdue dans

ses rêves, suspendue au fil de ses incerti- tudes. Je la revois encore avec sa robe

je ne me souviens pas très bien.

crème offerte par son père et faite sur mesure par une main du bout du monde Quatrième station: Lausanne. Ici les bour- reaux s'appellent Monique. La mort s'ap- pelle Monique. La liberté s'appelle Monique. Ici l'amour est condamné d'avan- ce. J'entends encore ces lamentations et ces discours trop raisonnés. J'entends encore le verbe aimer crier au secours puis agoniser en secret. Je n'entends plus que des mots. Des mots sourds. Des mots muets Quatrième station: Genève. J'arrive au point de départ. Je n'arrive nulle part. J'arrive au point de fuites. Le voyage conti- nue une fois de plus.

Jeudi 18 mai 1995. Vers 22h.15. Monique m'appelle. La résurrection est-elle possible dans l'actuel? Est-elle quotidien- ne? Sa voix m'enchante à nouveau. Cette formatrice qui a la peau surchargée de grains de beauté a le don de me déloger de mes certitudes. Elle est sûrement le fruit du caprice et non le fruit béni des anges du désir. Elle me propose que j'aille la voir. Lui rendre visite. Dimanche. Chez elle. A Morat. Ville que je connus jadis avec ma

femme et mes enfants. Tout petits. A l'époque où leurs têtes brillaient comme deux soleils dans le ciel de mes espérances. A l'époque où j'ignorais totalement que je vivais dans le bonheur. Tellement j'étais comblé. Gâté par tant de présences. Que faire? Je prendrai le train. Ne serait-ce que pour le plaisir de prendre le train.

Samedi. Je ne crois plus à rien. C'est peut-être une bonne chose en soi. Oui, je ne crois plus à rien. Ni à l'amour. Ni à la femme. Ni au rêve. Suis-je à deux doigts de me trouver dans les sphères de la béatitu- de? D'être la béatitude? Tout passe sans joie ni tristesse. Tout passe tel un nuage rose dans un ciel bleu. Bleu ciel. Ou pâle. Très pâle. Malheureusement ces grands moments de silence ne durent pas. Ils s'éclipsent en secret. Silencieusement. Puisqu'ils sont silences. Ils sont le silence. L'absence du tout et du rien. L'absence du vide et du plein. En ces moments tout com- bat est de trop. Toute recherche. Toute ten- tative. L'art est de trop. Et l'écriture ne peut que s'arrêter à mi-chemin.

Quelques heures après (ou plus tard pour les puristes) ou plus exactement après cette douche divine, je passe chez mon ami Jean-Pierre. Un descendant de la comtesse de Noailles. Une descendante des rois de France. Je ne sais pas lequel. Cela n'a aucu- ne importance. Puisque nous descendons tous du singe. Paraît-il. C'est encore à véri- fier. Le père Darwin devait sûrement confondre singes et démons. Gorilles et ogres. Singeries et folies. Pierre-Jean (inversion à l'image de sa personnalité) pleure sa femme, pleure ses enfants et mau- dit le jour où sa femme a pris la clef des champs. Pour aller voir ailleurs si l'herbe verte est plus verte. Pour le plaisir de ses

yeux. Par plaisir de provocation

c'est trop compliqué. La bête humaine se défend comme elle peut. Face aux dérègle- ments d'une situation. Face aux trous noirs de ses faiblesses. Jean-Pierre s'adonne aux sciences du raisonnement avec un courage hors raison. Il s'adonne et cela ne donne rien. Il a ainsi l'impression de tourner en rond comme une bourrique.

Ou de

Dimanche. Objectifs:

! J'ai mainte-

nant la ferme conviction que Monique

m'aime d'amitié et non d'amour. Et cela m'irrite. Irrite mon âme. Irrite mes

J'ai vu Morat. J'ai vu le

champ où Charles le Téméraire perdit une bataille. J'ai vu Monique. J'ai vu son chez- elle. Et moi aussi je perdis une bataille. Et le vent de mes désirs s'en alla mourir der- rière les dunes. Et les anges offrirent un désert à mes sens. La femme annonce la

couleur. L'homme refuse de croire aux cou- leurs. La femme invite pour détruire. L'homme se laisse inviter pour se détruire. Je savais que ce voyage me ferait perdre toutes les armes. Je le savais mais cela ne m'empêcha pas de me lancer dans les flammes de l'enfer. Comme un collégien sans la moindre expérience.

mémoires à venir

Ascension. Les spécialistes du ciel avaient annoncé pluie et vent. Dieu a chan- gé d'avis. Je suis sur une terrasse d'un café à l'abri du soleil. Pour mieux écrire. A cause des yeux. De leur sensibilité. Ce matin, Mimosa m'a réveillé vers 8 heures et demie. Elle pleurait au téléphone. Le passé. Toujours le passé. Il hante nos nuits, il

hante nos jours. Elle pleurait et je ne pou- vais que l'écouter. Entendre le désordre de son âme. Les blessures de sa mémoire. Des Japonais passent. Des Japonaises surtout. Hiroshima me vient à l'esprit. Un crime contre l'humanité jamais payé. L'Amérique n'a jamais payé ses dettes. N'a jamais payé personne. Misérable civilisation. Misérable éducation! Je suis déçu du monde. Déçu des chemins que nous avons empruntés. Des philosophes que nous avons suivis. Ecoutés, les yeux tout pleins comme des lunes et la bouche toute grande ouverte. La soif dans le coeur et la générosité dans l'es- prit. Cet esprit qui reçoit presque tout sans barrière. Quand le coeur est à l'ouvrage. Mais ces cruels seigneurs nous ont trahis. Ont trahi notre enfance. Ont trahi leur amour faute de pouvoir. Dévorés par le pouvoir

26 mai 1995. Je viens de recevoir une lettre de Monique. Elle aussi elle pleure. Elle pleure sa dureté. Elle pleure sa cruau- té. Mais que veut-elle bon sang? Je ne suis pas un livre que l'on feuillette les jours de détresse. Je ne suis pas fait pour bénir mais

pour aimer et haïr. Bâtir et anéantir. Je refu- se que l'on vienne à moi seulement pour alléger sa croix. La mienne est déjà si lour- de. Elle est de plomb et non de plumes comme l'on pourrait croire. Il est vrai que je donne l'impression d'être un homme d'outre-mesure qui chasse la grisaille à coups de sourires. Et qui ne pleure que de rires. Ou pour mieux rire.

Après une longue conversation télé- phonique. Ma cervelle est une vraie salade. D'idées confuses. De pensées contradic-

toires. D'horizons multiples. Je croyais m'être libéré de ce désir d'attachement. Etre attaché à Monique comme être attaché à une épouse. Pour bâtir un empire. Et je me rends compte que ce désir bouillonne enco- re. Bouillonne toujours en moi. Telle une

maladie incurable. Et pourtant !

femme, mon ex, celle qui sut supporter mes caprices et mes folies avec une dignité quasi céleste, me visite régulièrement. Elle se promène avec nonchalance à travers les champs de ma conscience. Le nez fier et les yeux tristes. Elle se promène avec les enfants tout petits. Occupés par leurs jeux.

Ma

Préoccupés par leur curiosité. Merde! C'est du passé tout ça, devrais-je me dire chaque fois que ma mémoire se met à fonctionner à rebours. Se met à faire l'inventaire de mes maladresses et mes richesses perdues. Abandonnées à cause d'un rêve. Oui, le désir de l'autre, la passion n'est qu'un rêve. Un vent dévastateur qui détruit sur son pas- sage merveilles et murailles. Et nous nous trouvons plantés au milieu d'un désert de poussières et de cendres. Des cendres qui resteront longtemps chaudes. Parfois brû- lantes. Que faire Seigneur?

Le papier éclate au soleil. Eclate à mes yeux. Et je me souviens de mon balcon, non de ce balcon où je passais des heures à écrire et à me faire brunir le visage. Où ma femme lisait ou tricotait à ces rares moments de soleil, à ses rares moments de repos. Et où mes enfants oubliaient qu'ils étaient faits d'eau et de lumière. Je me sou- viens de ces quelques mètres de jardin sus- pendu dans les airs, suspendu pour la quié- tude du travailleur. Où les fleurs se prépa- raient à mourir à la veille de chaque départ en vacances. Car mon père malgré toute sa

bonne volonté n'avait pas la main verte (et ne l'a peut-être toujours pas). Je me sou- viens de cet espace mi-clos et mi-offert au vent et ma gorge se nourrit de mes larmes. Comme pour avaler puis recracher le venin de mes erreurs. Et je constate que je ne suis qu'une poussière d'étoile qui s'effrite au moindre remords. J'avais un balcon en plein soleil. Je n'ai plus que le souvenir d'un balcon en plein soleil.

30 mai 1995. Jour de paye, jour des comptes. L'addition est salée. Pour une table amère. On dirait que l'on souhaite ma défaite, ma ruine. Et dire que je ne possède rien. Que des livres, des médailles, des sty- los et un appareil de photo. La caméra que j'utilise pour fabriquer mes vidéos ne m'ap- partient pas. Elle appartient à l'université

Souad (ou la Voix de l'Islam) refait surface. Après des mois d'absence. Après des mois d'indifférence. Cette Perle (presque) noire venue d'une cité saharien- ne, veut me voir pour parler de mon roman Le désert de l'espérance. Roman qui l'a bouleversée. Elle l'a relu au moins trois

fois. Nous nous rencontrons une première fois. Puis une seconde. Nous parlons de l'amour et de ses souffrances. D'elle. De ses études en Suisse et de son avenir au Maroc.

Nous parlons de tout et de rien

un seul mot sur mon roman. Puis elle dis- paraît. En reculant presque. Sur la pointe des pieds. Sur la pointe de ses ambitions. Pour ne pas me déranger. Pour ne pas déranger son lendemain au pays de ses

mais pas

soleils.

Je parle à Tauxe

de Notes et fausses notes. Et Tauxe sans la moindre fausse note me sculpte le titre de ce roman. Comme pour rendre sonore la trajectoire de mes (nos) sentiments. Comme pour rendre musical le bruit de mes (nos) incompréhensions. Et le but est atteint. La chose est réussie. Et la chose n'est plus une chose mais un quelque chose associé à quelque chose d'autre. Et les mots ne sont plus que des mots mais des mots associés à des sons, à des chants, à des musiques, à la musique.

Pentecôte et sa suite

Vendredi 9 juin 1995. Je me sens fati-

gué. Epuisé par toutes ces rencontres. Par tous ces êtres qui traversent le désert. Leur désert. Un désert bien vide et sans espace. Un désert sec, presque totalement sec. Où l'eau, l'amour, l'autre n'est que source, n'est que survie. Que l'on met sous haute sur- veillance. Que l'on dévore sans pitié. Ou par pitié pour soi

Une semaine plus tard. Ou le vendredi 16 juin 1995. Mon chef m'appelle. Il m'an- nonce que tout va bien dans le meilleur des mondes. Et que je vais bientôt être nommé. C'est-à-dire devenir un fonctionnaire à part entière. Un employé audiovisuel reconnu par l'Etat. Un employé universitaire déjà reconnu par Dieu et ses anges! A mon tour,

j'annonce la bonne nouvelle (car il s'agit de

la garantie de mon poste) à mon ex qui me

félicite sincèrement. Ma fille me félicite

aussi. Mon père également. Et je constate que le maître de toutes mes espérances n'a

cessé de me gâter en cette période de crise.

A sa façon. Les femmes aussi ont essayé de

me gâter. Par leurs téléphones. Par leur ten- dresse. Par leurs sourires et leurs caresses. En cette période bien entendu. Période de

pleine lune. Période de séduction pré-esti- vale.

Mon Ex, Mimosa, Monique, Karin, Corinne et Christine. Elles vont, elles vien- nent. Elles traversent mon esprit. Elles tra- versent le champ de mes devoirs, de mes rêves. Elles s'y arrêtent parfois. Elles pren- nent alors le pouvoir. Mon pouvoir. Le pou- voir de ma liberté. Et les vieilles cendres, encore brûlantes de colère, se mettent à me réchauffer la mémoire. Cette mémoire du fond des âges, du fond de nulle part, du fond de Dieu. Quand Dieu était animal, était bestialité. Mais le temps passe. Heureusement. Et la beauté reconnaît sa défaite face à l'éternité. Et la laideur s'asso- cie à elle. A elles. Et le vide ouvre toutes grandes ses portes et je renais pour un autre envol. Face au vide. Face à l'inconnu. Face à la vie.

Double coup de téléphone de Corinne. Une blonde aux yeux bridés (ou presque) que j'ai connue dans un bar. Il y a une semaine. Peut-être plus. Elle a lu mon livre. Toujours le même. Elle l'a beaucoup aimé.

Oeuvre arrachée aux sables éternels. Oeuvre arrachée à Dieu et à son silence. Oeuvre magique lorsqu'elle engendre un fleuve de préoccupations existentielles. Mais douces. Un fleuve rouge de sang et d'amour. Un fleuve qui se laisse aller, qui se laisse couler. Oeuvre maudite lorsqu'elle n'engendre rien. C'est-à-dire lorsque la lec- ture n'est qu'une vulgaire lecture de mots enchaînés les uns aux autres par la force des choses, par la force de la logique. Corinne a lu mon livre et relu mille fois la phrase qui lui était destinée. Et l'oeuvre est devenue de feu et de chair. J'attends Corinne. J'attends l'heure de vérité. Y-a-t-il eu, en elle, crime ou miracle? Voyage ou fuite? Amour de l'autre ou amour de soi? J'attends la tête froide et le coeur lucide.

Il me semble que je m'approche de Corinne comme un explorateur qui s'ap- proche d'un temple en pleine forêt vierge. Un temple sacré mais rassurant. Un temple parfumé de prières et de remerciements. Un temple abandonné, faute de croyance. Je m'approche de Corinne par ses mots, à travers ses mots, par mes mots. Pourquoi

suis-je attiré par cet être croisé à l'aube d'une rencontre? Apporté en offrande par un ami désespéré. Sur un plateau d'argent vidé de toute richesse. Pourquoi suis-je attiré par cette femme à qui j'ai fait don de mon âme avec toute sa force et toutes ses faiblesses? Car je ne possède rien. Si ce n'est que moi-même. Un volcan qui bouillonne en sourdine. Un volcan qui crache sur le papier ses gourmandises et ses indigestions. Je ne possède rien et ne veux rien posséder. Ni objets, ni êtres. Mais en

Je ne veux qu'entrer dans ce

ce moment

temple sacré fait femme ou fait ange pour enfin goûter au fruit de l'éternité. Afin de mourir à toutes mes fausses espérances. Que les anges nourris de miséricorde m'y conduisent! M'y conduisent!

Samedi 24 juin 1995. Je remercie vivement les anges nourris de miséricorde. Car hier soir ils m'ont conduit aux portes de la douceur et de la volupté. Et j'ai plongé la tête libérée de toute préoccupation dans les eaux tièdes et vaporeuses de l'amour. Un amour de chair et d'esprit. Un amour de partage et de réserve. Un amour de modes-

ties et de sourires. Où la jouissance de l'autre était la seule règle à obéir. Corinne était dans mes bras. J'étais dans les bras de Corinne. Et Dieu était présent.

Dans deux mois ou presque, je serai aux pays des Viets. A nouveau. Pour filmer les paysages sublimes de l'aventure. Pour décrypter à travers les visages des indi- gènes les philosophies d'une autre vie, d'une autre planète. Et, surtout, pour mou- rir aux charmes destructeurs de la quoti- dienté. Je filmerai l'oeil attentif et la mémoire vierge. Je filmerai ainsi si Corinne ne m'aura pas imposé ses com- mandements et ses prières. Je filmerai ainsi si le sang de mes misères n'aura pas troublé l'eau limpide de mes inspirations.

Changement de programme! Changement de stratégie! L'amour est une illusion. Une illusion de sable et d'eau de pluie. Des grains de sable et des goutte- lettes d'eau. Des gouttelettes d'eau qui s'évaporent aux soleils de midi. Des grains de sable qui s'infiltrent dans nos yeux aux lunes de minuit. Corinne renonce au com-

bat: elle renonce à me revoir. Elle préfère l'eau au sable. Elle préfère le petit rien né de la douceur qui s'évapore en silence au grand tout né des traditions qui s'écroule en faisant du bruit. Un bruit de larmes et de cris. Un bruit qui pénalise les moins concernés. Ceux qui rêvent de gouttes éter- nelles. Ceux qui refusent de croire au pou- voir des grains de sable.

30 juin 1995. Je suis allé à la plage avec Mimosa. Elle m'a offert l'entrée, un sandwich à la viande séchée, deux Coca Light et une glace au café. Elle m'a offert tout cela avec la grâce d'un ange, à la grâce de Dieu, au plaisir des saints. Mimosa sème sans semence, elle sème ignorant la récolte, elle sème tout en oubliant. Si Mimosa me donna un jour sa chair ce n'est que pour recevoir ma douleur. Une douleur qui m'ouvrit l'esprit. Et de cet esprit naquit l'amitié. En vérité il n'y a rien à dire sur la générosité de Mimosa comme il n'y a rien à dire sur le coeur d'un ange. Car le coeur de l'ange bat en sourdine et ne réagit pas aux rumeurs. Et Mimosa s'approche de l'ange quand elle s'éloigne de ma chair, quand elle

s'éloigne de mes folies.

Juillet! La femme s'embellit par la couleur. La couleur du très cuit. A croire que son corps dort tout l'hiver et ne se réveille qu'en été. A croire que la neige la blanchit de toutes ses maladresses et que le soleil la noircit de multiples adresses, effa- çant ainsi tous ses interdits. J'aime la femme qui s'embellit au rythme des sai- sons. J'aime la femme qui se prend pour un beau paysage tout chargé de mystères. Mais j'aime aussi la femme qui n'a qu'un modeste jardin à offrir. Un jardin de roses et de feuilles mortes. Un jardin de caresses et d'hésitations.

3 juillet 1995. Le matin. J'envoie mon premier roman à Corinne. Dans l'espoir qu'elle le reçoive le lendemain. Pour son anniversaire. Le soir, je dîne avec Mimosa. Nous avalons une bouteille de rouge et une bouteille de rosé. Puis, de mot en mot, de geste en geste, de liberté en liberté, nous finissons par faire l'amour. Après des mois et des mois de chasteté. De sa part vis-à-vis de moi, bien entendu.

4

juillet 1995. Je passe toute la journée

(ou presque) au lit, malade comme un chien. Des maux de tête à en mourir. Trop d'alcool ou un aliment mal digéré.

5 juillet 1995. En rentrant à la maison, je découvre un message de Corinne sur

mon répondeur. Elle trouve mon livre pas-

sionnant. Le soir, elle me rappelle

me déclare que nous devrions terminer ce que nous avons commencé. Etrange décla- ration. Je comprends sans comprendre. Et nous nous fixons un rendez-vous pour ven- dredi soir.

et elle

Jeudi soir, en rentrant vers minuit:

message de Corinne. Elle me souhaite une bonne nuit.

Vendredi. Je vais chez le coiffeur. Chez mon ami et ancien camarade d' uni- versité Christian. Directeur d'une école de coiffure. Un de ses élèves me coupe les cheveux. Christian, lui, il enseigne, il sur- veille, il veille à ce que les choses soient faites dans la règle de l'art. Ça existe. Même dans ce métier. Je passe ensuite au

service des passeports, à cinquante mètres de ma maison. On me prolonge le passeport pour trois ans. L'Asie me chatouille déjà les narines. J'avale un verre de jus de pample- mousse et un yaourt. Elégance oblige! Je pense à Corinne. Des questions me traver- sent l'esprit. Des craintes aussi. Est-elle amoureuse de moi? Viendra-t-elle ou chan- gera- t- elle d'idée à la dernière mi-nute? Comme la semaine passé. L'expérience ronge la joie. Crée le doute. Gâche le plai-

sir. Mais j'ai confiance

non, je fais

confiance aux anges. A ces êtres que j'ai connu dans mon enfance. Sous un soleil de plomb. Le soleil d'Egypte. Pays des mages et des miracles. Berceau des plus nobles cultures.

Jeudi 13 juillet 1995. De vendredi soir

à ce matin, je crois que

un ciel chargé de tendresses et d'extases. Corinne remplit ma vie. Elle ne cesse de me propulser dans les sphères les plus inat- tendues de l'existence. C'est beau de voir l'amour en face. Nu et éloigné de toute convention, de toute civilisation. Je remer- cie mon père céleste pour ce beau cadeau.

non je plane dans

Le soleil était là. A peine. Il venait de se lever. Rouge comme une orange sangui- ne. Prêt à se vider de toute sa substance. La lune aussi était là. Mais absente. Fade. Oubliée des poètes et des rêveurs. Et moi oui, moi aussi j'étais là. Mais je n'étais ni comme la lune ni comme le soleil. J'étais comme une étoile suspendu au fil de l'infi- ni. Et je sentais bon la caresse et la tendres- se. Je sentais l'amour et l'avenir. Car je venais de quitter Corinne. Je venais de sor- tir d'un lit froissé. Un lit froissé par bon- heur. Froissé de bonheur.

17 juillet 1995. Corinne me présente ses enfants. Sandra et Fabrice. Nous dînons ensemble. Les enfants sont curieux. Attentifs à mes regards. A mes gestes. Qui suis-je vis-à-vis de leur mère? Et vis-à-vis d'eux. Ils anticipent sûrement. Ils aime- raient bien que je sois ceci ou cela. Quelqu'un de bien ou personne. Quelqu'un d'amusant en tout cas. Car les enfants ado- rent s'amuser. Ils ne pensent qu'à ça d'ailleurs. Plus tard ils oublieront que la vie est un jeu. Ils oublieront qu'ils se sont faits par le jeu, grâce à leurs jeux. Plus tard ils ne

seront plus ces êtres magiques de la créa- tion, ils seront devenus ces adeptes de ceci ou de cela. Et ils se perdront dans des dis- ciplines complexes et paralysantes. Qui empêchent les beautés de la vie de naître à chaque instant. Plus tard ils condamneront celui qui a su, malgré lui, garder un peu de son enfance. Ils condamneront le poète qui ose déclarer ses faiblesses et ses prouesses. Plus tard ils ignoreront tout de l'ignorance. Et tout du jeu de l'existence. Plus tard ils ignoreront surtout que si le jeu n'existait pas la lune n'aurait jamais osé tourner autour du soleil. Et il n'y aurait jamais eu d'éclipses. Il n'y aurait aujourd'hui que des églises grises et des tombeaux noirs. Car le soleil aurait été trop puissant, trop cuisant.

Jeudi 20 juillet. Chargée de ses désirs et des ses sentiments de toute une journée, la femme se donne le soir aux plaisirs de la chair et de l'esprit sans la moindre retenue. Vidée de toutes ses émotions, elle refuse le matin d'entrer dans l'univers masculin. Où les espaces et les tentations sont sans

Qu'il est étrange de se

sentir rejeté par celle avec qui on souhaite-

limites, sont infinis

rait bâtir un empire!

Le jour des départs approche. Les êtres s'éloignent et se nourrissent de souvenirs, d'images figées dans leur mémoire, pour survivre aux vents dévastateurs du temps. Les êtres: nous, anges et démons à la fois, enfants des ténèbres et de la lumière, pous- sières d'étoiles fleuries par des siècles et des siècles de rêves et de colères.

22 juillet 1995. Vers midi, Corinne et ses enfants seront en plein ciel. En direc- tion de la Tunisie. Que Dieu les protège! Et je serai à nouveau seul. Ou avec mes amis. Ou plutôt avec leurs histoires. Aux com- mencements douteux. Et aux fins mul- tiples. Je serai donc seul ou avec quelqu'un. C'est-à-dire seul avec moi-même ou seul avec les autres dans la tête ou avec quel- qu'un mais sans personne. En ce bas monde l'amour a perdu toute sa puissance. L'amour n'est plus qu'un prétexte. Au nom de l'amour, on exploite l'autre. Au nom de l'amour, on se garantit un avenir. Car l'homme craint la solitude. Craint l'isole- ment. Il est cet enfant sauvage que l'on a

forgé dans un esprit de peur. Avec qui on n'a jamais osé philosopher. Parler de la folie ou de la sagesse. De l'être et de l'avoir. De la vie et de la mort. Du vide et du plein. Du probable et de l'incertain. De la douleur de la mère et du dur labeur du père. Il est cet enfant sauvage que l'on a éduqué dans un esprit de compétition ou de vengeance. A qui on a dit que Dieu adore les larmes et les prières et que l'enfer n'appartient qu'au diable. Que la réussite est aux anges et la défaite aux démons. Oui, on a dit tout cela. Trop souvent dit

Dimanche, 9 heures du matin. Chez mon ami Jean-Pierre. Au bord de sa pisci- ne. La journée s'annonce belle et chaude. Telle une campagne que l'on souhaite pour l'éternité. Mais l'éternité échappe à notre observation. Echappe à la science. L'homme croit être ceci ou cela. Mais il n'est rien. Ou si peu. Il est cette voix du ciel, faite de notes et de fausses notes, que l'on écoute malheureusement d'une seule oreille. Alors que les anges m'encouragent à suivre la voie de l'attention. La seule clé pour un ailleurs bien présent.

Douvaine, le 23 juillet 1995. © Editions Le Stylophile, 1995, 2008.