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Alain Nemrod, réflexions autour du Sacré.

Commençons tout d'abord par les définitions du Dictionnaire Littré et ce qui nous vient à l'esprit à l'écoute du mot Sacré :

- qui a reçu le Sacre, s'est vu conféré un caractère de sainteté ;

- qui est consacré à un emploi spirituel ;

- qui concerne la religion et le culte des dieux ;

- langue dans laquelle sont écrits les ouvrages qui traitent d'une religion ;

- digne de vénération, de respect ;

- sacrer : injurier , blasphémer ;

- latin : sacer, ce qui ne ne peut être touché sans souiller ou être souillé, d'où les deux sens de sacré et maudit ;

- sacre : oiseau de proie.

" Cette énumération met en valeur une ambivalence fondamentale, le sacré peut avoir une connotation positive ou négative.

" Historiquement, le Sacré est d'abord un ESPACE séparé où l'homme croit en une non homégénéité du Monde car dans cet espace se manifeste le Sacré par un renouvellement de la fondation du monde, du récit de la Création, différent selon les

peuples. L'espace sacré devient le Centre du monde qui créée une réalité, le réel de ce qui

La construction même de

l'édifice en ce lieu sacré reproduit la FONDATION DU MONDE. En inde, l'autel IGNA

érigé avec 360 briques symbolise le croisement entre l'Espace et le Temps, l'orientation du Temple ou de la Cathédrale réunit les croyants ou les fidèles. Le second espace sacré que nous rêvons tous de construire c'est notre FOYER, notre maison notre havre de paix. Dans notre Foyer familial aussi , le seuil est connoté d'une fonction de passage du profane au

sacré

invités par la maîtresse de maison recevant des cadeaux, le salut sur le perron lors de toute cérémonie, même politique.

" De plus , il n'y a pas que les pierres, temples, demeures ou montagnes qui peuvent revêtir un caractère sacré par la volonté de l'Homme d'y invoquer ou interpeller le divin. Parfois l'intervention directe du divin désigne ce lieu, ce temple qui n'est pas forcément

Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon

Église dit notre Évangile selon Saint Mathieu. Rappelonsen outre que la Jérusalem céleste a été créée par Dieu en même temps que le paradis, in aeternum, et est évoquée dans l'Apocalypse de Baruch (II IV 3.7 cité par Mircea Eliade dans Sacré et Profane : La construction qui se trouve actuellement au milieu de vous n'est pas celle qui a été révélée en moi, celle qui a été prête dès le temps où je me suis décidée à créer le Paradis, et que j'ai montrée à Adam avant son péché).

un espace qui peut être situé géographique

La mezouza , le passage du seuil par où le marié porte la mariée, l'accueil des

s'est manifesté et qui peut être reproduit lors de rites, fêtes

" La ville de Jérusalem n'était que la reproduction approximative du modèle transcendant. Pour sa part Emile Durkheim, le fondateur de la sociologie moderne, explique dans l'ouvrage intitulé Les formes élémentaires de la vie religieuse que Les choses

sacrées sont celles que les interdits protègent et isolent et les choses profanes sont celles auxquelles ces interdits s'appliquent et qui doivent rester à l'écart des premières. La relation (ou l'opposition,

Une religion est un

système solidaire de croyances et de Pratiques relatives à des choses sacrées, c'est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Église, tous ceux qui y adhèrent.

" Il est important de noter que Durkheim évite le mot Dieu dans sa définition, préférant le concept de choses sacrés ou objet sacré. Les objets sacrés sont au cœur de toute religion mais ils ne font pas nécessairement allusion à une force surnaturelle, comme Dieu. Par exemple, les quatre nobles vérités sont un objet sacré pour les bouddhistes. D'autres objets physiques, comme une plume, un drapeau, un croix, ou une pierre, peuvent être infusés de ce pouvoir collectif .

" Le sacré est ce qui est mis à part, écarté du vulgaire (car n'est devenu vulgaire, profane, que ce qui s'est séparé du sacré). Toute enceinte Sacrée est séparée et circonscrite

délimiter). Profaner un lieu sacré est

d'ailleurs sacrilège.

(du latin CIRCUMSCRIBERE, écrire autour

l'ambivalence) entre le Sacré et le Profane est l'essence du fait religieux [

]

" Le sacré désignait souvent une enceinte dans laquelle se tenait tout ce qui appartenait au monde divin.

" Ne pouvons nous pas aller plus loin que la définition par Durkheim du sacré sans retenir les deux notions de CHOSES et d’OBJET devant l'adjectif SACRÉ.

" Le Sacré n'est pas seulement une enceinte séparée et circonscrite, un lieu qui en étant délimité ou entouré de murs de pierre ou d'un simple caillou ceint d'une ficelle brute comme à l'entrée d'un temple SHINTO japonais ; Il peut aussi se reporter à des choses, des symboles, des règles éthiques ou toute forme de concept qui n'ont pas toujours à voir avec le rapport au divin.

" Comme pour défendre leur temple, église ou frontières dans le cas des Nations, les hommes sont prêts à se battre pour défendre ce qu'ils reconnaissent comme sacré.

" Depuis toujours les éléments du sacré sont considérés comme intouchables : leur manipulation, même en pensée doit obéir à certains rituels biens définis. Ne pas respecter ces règles, voire agir à leur encontre, est considéré comme un crime réel ou symbolique :

c'est ce que l'on appelle un SACRILEGE. La violation des objets sacrés appelle immédiatement au châtiment, l'auteur d'un sacrilège est lui même interdit, impur.

" Même dans l'Art Poétique, Boileau écrivait : Tout exercice profane est banni de son temple. Dans l'antiquité était profane celui qui n'était pas initié à des mystères. C'est dans la nature du profane de se tenir devant le temple, c'est-à-dire de ne pas avoir accès au Sacré, à ce qui procure à la fois fascination et crainte. Ce que ressentent de façon différente le prêtre ou l'initié, admis à pénétrer dans l'enceinte sacrée.

" Le sacré était donc d'abord lié à la dimension sociale de la religion. Les dieux de la cité ont remplacé le dieu de la nature et il a fallu FAIRE LE SACRE par des sacrifices puis des geste rituels censés garantir l'ordre du monde et protéger la cité. Les offrandes peuvent être portées directement par les profanes mais les gestes à accomplir qui sont

devenus des rites ont été délégués à un clergé spécialisé qui y exercent au travers d'un SACERDOCE. On les nomme les gardiens du Temple, prêtres, ou déesses ou parfois même plus récemment instituteurs laïcs dans la sacro-sainte école républicaine de Jules Ferry.

" Ce qui est sacré appartient ainsi à un domaine séparé interdit, inviolable et fait l'objet de révérence quasi-religieuse, mais comme nous l'avons fait remarquer tout à l'heure dans la définition de Durkheim, ce respect inconditionnel peut être indépendant de toute religion institutionnalisée. Une société peut définir comme sacrée certaines de ses valeurs, comme par exemple les inaliénables Droits de l'Homme et du Citoyen ou la trilogie républicaine Liberté , Egalité, Fraternité.

" Peut-on donc séparer le sacré et le divin ? Pour Régis Debray le Sacré est partout. Il est omniprésent sous la forme de sacralités qui se réinventent. Le sacré relève d'une anthropologie. C'est ce que l'on ressent en face de quelque chose qui nous submerge et nous dépasse. C'est une expérience qui rassemble, une mise en écho du présent dans le temps.

" Les exemples autour de nous sont nombreux ; deux me viennent à l'esprit : Le culte du corps et le dépassement de soi ont crée des enceintes sacrées appelées STADE ou les spectateurs non pratiquant sont les nouveaux profanes idolâtrant les nouveaux gladiateurs des temps modernes. Que dire d’ailleurs des mecques de la consommation, les hypermarchés, dont les marchands ne sont plus sur le parvis mais à l'intérieur du centre commercial, les parkings devenant l'espace PROFANE et les caisses enregistreuses les autels des offrandes à Crésus. La société américaine ayant porté à son paroxysme cette sacralité du Dieu Argent, en inscrivant sur son billet vert IN GOD WE TRUST sous un oeil inscrit dans un triangle.

" L'argent et tout ce qu'il permet d'acheter pour en faire sa propriété est malheureusement très sacré dans notre monde athée et matériel. Pour s'en convaincre, il suffit de comparer les peines encourues (l'ancien châtiment d'un sacrilège) pour le braquage d'une banque par rapport à un meurtre qui touche pourtant à la vie.

" Nous produisons notre propre sacralité. C'est ce qui pour nous n'a pas de prix. Les artistes font du sacré avec du profane, ou parfois plutôt l'inverse ; ils se croient au-delà du bien et du mal. D'ailleurs la création artistique révèle souvent ce qui revêt un caractère sacré pour certaines personnes et les réactions sont parfois violentes lorsque les symboles du sacré sont détournés dans l'Art ou le dessin humoristique.

" Comme dans l'étymologie du mot Sacré, Sacralité et transgression vont ensemble. Comme le dit M. le Rabbin Zemmour, La Loi est donné à l'Homme parce qu'elle peut être transgressée.

" Bien sûr que le sacré est ce qui n'a pas de prix, ce qui ne se marchande pas. Roger

Caillois dans L'homme et le sacré a écrit : Est sacré l'être ou la CHOSE ou l’idée à quoi l'homme suspend toute sa conduite, ce qu'il n'accepte pas de remettre en discussion, de voir bafouer ou plaisanter, ce qu'il ne renierait à aucun prix.

" La séparation entre le Sacré et le Profane me semble primordiale, car d'une part si tout est sacré, la société se pétrifie. C'est pour moi l'écueil des sociétés où l'intégrisme religieux cherche à tout prix à faire tomber les barrières entre la sphère privée et publique

en laissant les lois religieuses imprégner toute la vie de la société civile. D'autre part si tout est profane, la dérision règne en maître et tout se décompose. C'est l'autre écueil d'une société en crise de culture et en perte de repères liés aux valeurs. Lorsque la recherche de sens s'absente, que la pensée ne s'exerce plus, la banalité du mal n'est pas loin

" En fait, le Sacré ne serait il pas plus qu'une chose en soi, un regard sur toute chose ? Un regard sur la réalité des choses au delà de l'apparence, de l'illusion en sortant du concept de banalité qui relativise tout.

" Rien n'est banal, tout est porteur de sens et de valeur. Sacraliser serait porter attention aux choses du monde, aux autres, à la portée de ses actes, vouloir que tout soit signe voire même message, surtout dans le monde dans lequel nous vivons, monde de l'information et de la transmission de l'information, ou trop souvent de la désinformation.

" Pour terminer ces pistes de réflexion nous pourrions ouvrir un autre débat pour expliquer les évolutions de la manière de créer le Sacré, qui d'après Régis Debray serait liée à la transmission des connaissances.

" En effet, Debray affirme que le sacré serait déterminé par la technologie de la transmission d'information, et baptise l'étude de celle-ci la médiologie. Ce néologisme désigne l’étude des supports de transmission de message, qui selon lui ont transformé les mœurs, les rapports au pouvoir, au savoir… Première révolution, l’invention de l’écriture alphabétique jointe plus tard à une nouvelle technique de partage (le codex) dans un ancien milieu nomade sédentarisé a été la condition de naissance de Dieu comme universel. Sans cela, l’idée d’un Dieu universel n’aurait pas été possible, et le Dieu juif aurait été un dieu mort. Le transport s’est réalisé par l’écriture et le partage d’un Dieu transcendant. La deuxième révolution, deuxième évolution du sacré, est l’invention de l’imprimerie. Cette diffusion des livres, du savoir, générera l’École, la République et la laïcité. Le progrès technique ayant permis le partage du Savoir et du Fait religieux par le plus grand nombre et la perte de pouvoir du clérical. D'ailleurs, c'est à l'époque où vécut Gutenberg que le protestantisme est né en critiquant la religion catholique de l'intérieur. La troisième grande technologie est la révolution informatique avec le développement du Web. Sur cette toile géante, il n’y a plus de frontières, plus d’État. À quelle forme de «sacré» cela mène-t-il ?

" Debray se penche sur toutes ces questions en étudiant les moyens de transmission. Pour lui le messager conditionne le message. Debray va alors constituer une histoire des «médiasphères», c’est-à-dire les techniques de transport des connaissances qui ont impliqué des changements de croyance et donc des changements d’ordre social.

" Quelle forme de sacré et surtout d'ordre social nouveau va émerger, suite à la révolution d'internet ? N'est-il pas vrai que le monde est séparé à nouveau entre ceux qui ont le privilège d'accéder à l'information en cliquant sur leur souris et le reste du monde ? Les internautes ne sont-ils pas les nouveaux croyants crédules du Temple baptisé TOILE, assis sur une chaise comme jadis les fidèles assis sur leur banc à écouter la bonne parole du haut d'une chaire. Les participants aux réseaux sociaux n'attendent-ils pas dans leur partage virtuel la même chose que les grenouilles de bénitier à genoux sur un prie-Dieu :

un palliatif à leur solitude et une amélioration de leur condition par une plus grande intégration sociale. Dans notre société chrétienne jusqu'au XIXe siècle, la place sur le banc de l'église déterminait notre rang social. Maintenant le nombre et la notoriété de nos amis

sur Facebook nous permet d'accèder à de meilleurs emplois et comble d'une manière similaire notre soif de reconnaissance sociale.

" Le peuple des fidèle recherchait du soutien et du réconfort dans les lieux saints en pélerinage pour affronter la vie quotidienne profane. Nous, les utilisateurs du net dont nous ne pourrions plus nous passer, y recherchons sûrement des connaissances, du travail

et du vrai lien social sur une toile qui n'a pas de limite visible (pierre, frontière ou parvis) mais dont les nouveaux officiants ne sont plus derrière un autel habillé de vêtements sacerdotaux brodés de fil d'or mais derrière leur clavier en t-shirt et Converses, à inventer des algorithmes qui retraitent, classifient et monnayent les informations et les traces que

les nouvelles offrandes ne sont pas des animaux, ni des

colliers de fruits, ni le denier du culte mais notre vie privée qui est marchandisée à l'insu de notre plein gré, en échange d'informations orientées, de connaissances pré-mâchées et raccourcis, et surtout de liens commerciaux nous incitant à acheter tel ou tel produit alimentaire industriel sous emballage plastique. Twitter nous donnera l'illusion de communiquer et d'échanger dans un monde virtuel, alors que rien ne remplacera un vrai repas partagé comme ce soir où chacun de nous est présent avec son corps et son coeur.

nous laissons de notre passage

" Bon appétit.

" Que retenir de tout cela, principalement que nous avons tous besoin de sacré qu'il soit religieux ou pas. Pour vivre ensemble, il faut que les hommes aient en commun quelque chose de plus grand qu'eux. De tout temps, en tout lieu, vous trouverez des pierres dressées (menhirs ou dolmens), des cathédrales dont les clochers cherchent à atteindre le ciel, un évènement ou mythe fondateur tel que la fondation de la Cité de Rome. Le sacré précède le religieux et lui survivra.

" Je vous remercie de votre attention.

! Alain Nemrod.