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D. Bresson Dimitrij Dobrovol'skij Petite syntaxe de la « peur ». Application au français et

Petite syntaxe de la « peur ». Application au français et à l'allemand

In: Langue française. N°105, 1995. pp. 107-119.

Abstract D. Bresson & D. Dobrovol'skij Working for the argument structure (the case frame) of the superordinate predicate "fear", the authors of this article show how the constructions of the various phrases coming under this general heading (wether based on a verb, a noun or an adjective) are realized at surface structure level. They end with a comparison with similar phrases in german/

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Bresson D., Dobrovol'skij Dimitrij. Petite syntaxe de la « peur ». Application au français et à l'allemand. In: Langue française. N°105, 1995. pp. 107-119.

doi : 10.3406/lfr.1995.5297 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lfr_0023-8368_1995_num_105_1_5297

Daniel BRESSON, Aix-en-Provence Dimitrij DOBROVOL'SKIJ, Moscou

PETITE SYNTAXE DE LA « PEUR » APPLICATION AU FRANÇAIS ET À L'ALLEMAND

Présentation

II sera question dans cette étude d'un sous-ensemble des expressions du domaine des émotions, plus précisément de celles qui relèvent du champ sémantique de la peur. Afin de pouvoir les comparer dans un cadre syntaxique défini, nous avons choisi de les étudier en position predicative, quand l'expression en question constitue le prédicat sémantique de la phrase (Gross, 1981), sous la forme d'un verbe, d'un nom ou d'un adjectif.

L'objectif visé est de montrer comment fonctionne, pour l'expression du sentiment de la peur, le passage du niveau extralinguistique aux constructions syntaxiques. Le domaine des émotions se prête de façon privilégiée à cette opération en raison de la grande régularité que l'on observe dans le passage du niveau extralinguistique au niveau des réalisations syntaxi ques,du niveau pragmatique des relations entre les participants d'un état de choses donné au niveau de la phrase. Cette étude a son origine dans un travail plus ancien (Bresson, 1987), oil une première tentative avait été faite d'étudier les propriétés syntaxiques d'expressions verbales psychologiques de l'allemand. Elle s'apparente par ailleurs aux tentatives d'élabo rationde dictionnaires syntaxiques et sémantiques systématiques, comme celles de Mel'cuk

(1985).

1 . Représentation sémantique des expressions désignant la peur

La peur, contrairement à d'autres émotions secondaires et plus compliquées comme l'espoir ou la déception, est l'une des émotions primaires, ce qui entraîne deux conséquenc es:

(1) La peur est de toute évidence une émotion universelle au sens fort : la peur est susceptible d'être éprouvée par les humains et par les animaux. C'est ce qui permet de poser de façon plausible qu'il y a dans la plupart des langues naturelles des signes pour désigner cette émotion. On peut s'attendre en outre à ce qu'une étude des expressions du domaine de la peur dans diverses langues naturelles donne des résultats comparables permettant de proposer des équivalences de sens entre diverses expressions. Nous nous limiterons dans le cadre de cette étude à quelques expressions du français et de l'allemand, mais notre hypothèse est qu'il est possible de définir un cadre de description sémantique et syntaxique applicable à diverses langues naturelles. (2) La description sémantique de la peur, comme celle d'autres concepts primaires, présente des difficultés, parce que ces concepts ne peuvent pas être ramenés à des combinai sonsd'éléments sémantiques plus simples, et ce fait nécessite le recours à une métalangue sémantique particulière. Nous nous contenterons de renvoyer aux discussion théoriques de

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la linguistique sémantique (notamment : Iordanskaja, 1973 ; Uspenskij, 1979 ; Wierzbicka, 1990 ; Iordanskaja/Mel'cuk, 1990 ; Kovecses, 1990) tout en accordant une importance particulière aux dernières propositions de Valentina et Jurij Apresjan (1993) pour une tentative de définition sémantique des émotions. Une définition de la peur reposant sur le schéma de ces derniers comprendrait les éléments suivants :

X a peur de Y (par exemple : X a peur de l'avenir) = X éprouve un sentiment désagréable provoqué par Y ; un être humain éprouve un tel sentiment quand il perçoit ou se représente quelque chose de dangereux pour lui. Ce sentiment peut se traduire par diverses manifestat ionscorporelles comme une sensation de froid, des tentatives de fuite, une paralysie etc. (Apresj an/Apresj an, 1993 : 30-34), ce qui se traduit sur le plan de l'expression linguistique par l'importance des expressions métaphoriques.

En ce qui concerne les diverses variantes de la peur, il nous semble qu'elles peuvent être distinguées au moyen de la batterie de critères dichotomiques suivants :

(1) fort vs faible (2) attente de quelque chose de mauvais vs réaction à quelque chose de mauvais (3) « personnel » (le sujet psychologique lui-même ou son entourage est concerné) vs « général » (4) contrôle vs perte du contrôle de son comportement (5) soudaineté vs caractère moins soudain (6) duratif vs bref.

À cela viennent s'ajouter deux critères dichotomiques qui ne concernent pas le concept mais son expression linguistique :

(7) courant vs rare ou plus rare (8) stylistiquement neutre vs stylistiquement marqué

Chaque expression du domaine de la [peur], (substantif pris ici comme invariant conceptuel du champ de la peur) est donc susceptible d'être décrite comme une combinatoire de ces critères :

frayeur = {[peur] & [fort] & [réaction] & [« personnel »] & [soudain] & [non duratif] & [usuel] & [stylistiquement neutre]} panique = {[peur] & [fort] & [« personnel » ou « général »] & [perte du contrôle] & [non duratif] & [usuel] & [stylistiquement neutre]} crainte = {[peur] & [faible] & [attente] & [« personnel »] & [contrôle] & [duratif] & [usuel] & [stylistiquement neutre] Ces descriptions permettent de faire apparaître clairement les différences entre les divers concepts relevant du champ de la peur, bien que le caractère dichotomique des critère rende parfois le choix difficile, par exemple pour les deux critères de l'intensité et de la durée.

2. Les participants de la scène extralinguistique et les schémas d'états de choses

Un état de choses donné, en l'occurrence une situation mettant en jeu un sentiment de peur, peut être décrit comme une combinatoire entre les objets extralinguistiques partici pantà cette situation. Cette combinatoire, spécifiée en outre par son orientation et sa valeur aspectuelle, sert de base pour une description syntaxique multilingue. En effet, les phrases qui sont dans diverses langues naturelles l'expression d'un même état de choses extralinguis-

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tique sont entre elles dans une relation d'équivalence. On retrouve la notion de langue pivot utilisée dans la traduction automatique, à cette différence que la langue pivot décrite ici concerne le niveau extralinguistique.

2.1. Les schémas d'états de choses (Bresson, 1987)

L'état émotionnel [EM] constitue apparemment l'élément nécessaire et suffisant pour qu'un état de choses relevant du domaine de la peur existe :

La peur, l'angoisse régnent. Cependant, de tels énoncés, reposant sur la seule expression du prédicat sémantique, ne sont interprétables que si l'on peut déduire qui ou quoi est concerné par l'existence de l'état émotionnel [EM].

Le sujet psychologique [PS] est, après le prédicat [EM], le protagoniste essentiel des états de choses émotionnels. C'est l'entité qui est le siège de l'émotion. Le schéma d'état de choses le plus simple, en dehors de la pure existence de [EM], est donc celui qui associe [EM] et [PS]. Il peut s'agir d'un individu ou d'un collectif, d'une entité sociale, d'animaux, bref de tout ce qui peut porter un trait +hum ou +ani, comme par exemple :

la ville (humain, collectif) : les habitants la forêt (animal, collectif) : les habitants Les deux protagonistes [CAUS1] et [CAUS2] semblent être en distribution complément airepour un état de choses donné. [CAUS1] est la cause qui est à l'origine de l'émotion [EM], ce qui la provoque. C'est une cause non intentionnelle, à la différence de [AG]. [CAUS2] est l'entité au sujet de laquelle [PS] éprouve le sentiment [EM]. Ce n'est pas ce qui fait peur au sujet psychologique, mais ce à propos de quoi ou de qui le sujet éprouve un sentiment de peur. Il peut s'agir d'un individu, ou de toute entité concrète ou abstraite. En effet, tout est susceptible de provoquer l'inquiétude de quelqu'un.

L'agent [AG] est, enfin, le dernier protagoniste susceptible d'intervenir dans un schéma d'état de choses centré autour de la peur. Il représente l'entité, essentiellement humaine, qui provoque intentionnellement l'état émotionnel [EM] chez le sujet [PS].

On obtient les schémas d'états de choses suivants, selon le nombre de protagonistes impliqués. Ces schémas ne sont pas orientés, c'est-à-dire qu'ils ne spécifient pas la relation entre les protagonistes par rapport à [EM] :

[EM]

[EM,

PS]

existence de l'état émotionnel état émotionnel, sujet psychologique état émotionnel, sujet psychologique, cause

état émotionnel, sujet psychologique, objet de l'émotion

[EM, PS, CAUS1] [EM, PS, CAUS2]

[AG, EM] agent, état émotionnel

[AG, EM, PS]

[AG, EM, PS, CAUS1] agent, état émotionnel, sujet psychologique, cause [AG, EM, PS, CAUS2] agent, état émotionnel, sujet psychologique, objet de l'émo tion

agent, état émotionnel, sujet psychologique

2.2. L'orientation des schémas d'états de choses

Nous appelons « orientation d'un schéma d'état de choses » le fait de présenter les protagonistes dans un ordre donné par rapport au prédicat émotionnel. Certains schémas non orientés peuvent donner lieu à plusieurs variantes qui représentent le même état de choses, mais dans un ordre différent :

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NON ORIENTÉ

[EM, PS]

[EM, PS, CAUS1]

ORIENTÉ [PS, EM] = [EM, PS] =

[PS, EM, CAUS1] =

[CAUS1, EM, PS] =

le sujet ressent l'émotion l'émotion est dans le sujet, s'empare du sujet le sujet ressent l'émotion à propos d'une entité donnée une entité donnée produit l'émotion chez le sujet

II semble que pour les schémas impliquant une entité agentive une seule orientation soit

possible, avec l'agent comme point de départ du schéma orienté.

2.3. La spécification des phases et d'autres caractéristiques des états de choses

Un état de choses, outre ses participants et les relations orientées entre ses participants, peut être caractérisé d'après certains aspects de son déroulement. Il peut être appréhendé

selon ses phases (début, déroulement, continuité, fin), selon son intensité (augmentant ou diminuant). Nous appellerons neutre, inchoatif, terminatif, continuatif les spécifications des phrases ; l'augmentation de l'intensité correspondra à la valeur augmentatif; enfin, bien que cela ne soit pas à proprement parler la description d'un état de choses mais plutôt

la caractérisation d'une entité au moyen d'adjectifs de qualité, nous donnerons la valeur

qualitatif à des prédicats du type de peureux. Tout état de choses mettant en jeu une émotion sera donc représenté par un schéma orienté caractérisé par une valeur aspectuelle :

[PS, EM] neutre : Pierre a peur. [EM, PS] inchoatif : La peur s'empare de Pierre.

2.4. Les niveaux logique et sémantique

La question se pose de l'existence, entre le niveau extralinguistique et le niveau syntaxique, de niveaux intermédiaires, qui assureraient la transition entre les deux niveaux extrêmes. Ces niveaux, postulés dans diverses approches de la théorie de la valence (Helbig, 1982 ; Helbig, 1992), seraient un niveau logique et un niveau sémantique, comme le souligne Gertrud Gréciano (1991 : 13) : « Sur le plan logique, qui est initial, la valence est formalisée en propositions logiques. Y sont articulés, en ordre hiérarchique, les foncteur / relateur / prédicat (P/R) et arguments / variables (x, y, z) selon l'état de choses extralinguistique représenté ». Au niveau suivant, plus sémantique, « la valence règle la compatibilité entre ces arguments lexicalisables, selon leurs rôles sémantiques respectifs » (Gréciano, 1991 :

13). Depuis Fillmore, les théories des cas se sont affinées, notamment par le développement de scénarios de procès et d'événements, mais les modèles actuellement proposés pèchent souvent par leur caractère partiel. La notion de « rôle sémantique » , qui semble correspon dreà celle de cas profond de Fillmore, est imprécise. Il semble que les descriptions des arguments s'orientent plus ou moins directement sur le niveau extralinguistique, comme le montre ce passage de Dieter Wunderlich :

« Que sont les arguments ? Les arguments sont grosso modo des entités sémantiques ou cognitives dans l'entourage

d'un prédicat ; ils représentent des objets extralinguistiques, quasiment ontiques

(Wunderlich 1985 : 154, trad. D.B.) Nous avons choisi ici de ne pas faire intervenir ces deux niveaux intermédiaires et de passer directement des schémas d'états de choses orientés aux structures syntaxiques de surface.

»

3. Le niveau syntaxique Au niveau syntaxique, on distinguera les catégories syntaxiques (parties du discours) utilisées pour l'expression des entités du niveau extralinguistique et les modèles de phrases

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(phrases minimales) correspondant à un schéma orienté donné. À chaque schéma orienté et spécifié correspondent selon le matériau lexical choisi, zéro, une ou plusieurs phrases minimales.

3.1. L'expression des entités extralinguistiques

[EM], dont l'expression constitue le prédicat sémantique de la phrase, peut être réalisé comme nom, verbe ou adjectif. On obtient des familles de prédicats sémantiques formés sur une base lexicale commune :

base FRAYEUR :

frayeur, effroi effrayer, s'effrayer effrayant, effrayé L'abréviation Nem désigne les noms d'émotions, dans le champ sémantique de la peur :

angoisse, anxiété, appréhension, crainte, effroi, épouvante,frayeur, inquiétude, pani que, peur, terreur Nous appellerons Vem les verbes d'émotion ; il faut distinguer entre les Vem simples, qui signifient que le sujet ressent l'émotion exprimée par le verbe et les Vem causatifs :

Vem : appréhender, craindre, s'effrayer, s'inquiéter Vem : caus : angoisser, effrayer, épouvanter, inquiéter, terrifier Les adjectifs Aem, ou adjectifs d'émotions, expriment l'état émotionnel du sujet (inquiet). Il y a des classes particulières d'Aem :

Aem : quai, qui exprime une qualité ou disposition du sujet : anxieux, craintif, peureux Aem : pas, qui exprime l'état dans lequel se trouve ou a été plongé (passif) le sujet :

angoissé, apeuré, effrayé, épouvanté, terrifié Aem : caus, ou adjectif causatif, qui signifient que l'objet qu'ils déterminent a la propriété de faire produire chez un sujet l'émotion en question : angoissant, effrayant, épouvantable, inquiétant, terrifiant

Les verbes accompagnateurs de Nem et Aem

Les verbes Vem constituent à eux seuls le prédicat sémantique et syntaxique de la phrase :

Paul

s'effraye facilement.

Il n'en va pas de même pour les éléments des catégories Nem et Aem qui doivent obligato irementêtre associés à un verbe pour former le noyau syntaxique d'une phrase :

Paul a peur. Paul est effrayé. Les verbes copules Vcop de la famille être se combinent avec les Aem. Plusieurs types de verbes peuvent se combiner avec un Nem :

Vsup, verbes support, de contenu sémantique réduit, qui servent essentiellement de support aux morphèmes verbaux de temps et de mode et à exprimer la valeur aspectuelle de la phrase :

Paul prend peur. Vclas, verbes support classifieurs, propres à un champ lexical donné ; pour les émot

ions,

ce sont essentiellement les verbes éprouver et ressentir :

Paul a éprouvé une grandefrayeur .

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Vfig,

des verbes employés au sens figuré, proches des verbes support car ils ont perdu

leur sens propre, mais ils ne sont pas vides sémantiquement :

Cette nouvelle a plongé Paul dans l'angoisse.

4. Application au français : PEUR, CRAINTE, FRAYEUR

Nous ne reviendrons pas ici sur la caractérisation sémantique de ces trois variantes de la peur, que nous avons ébauchée sous 1. Nous nous contentons de récapituler les construc tionsdans lesquelles entrent les diverses réalisations lexicales de ces trois variantes.

4.1. PEUR

Nem : peur ; Aem : quai : peureux ; Aem : pas : apeuré.

[PS, EM]

neutre

1

Paul a peur.

2

Paul ressent de la peur.

3

Paul éprouve un sentiment de peur.

4

Paul vit dans la peur.

5

Paul est en proie à la peur.

6

Paul est apeuré.

inchoatif

7 Paul prend peur.

augmentatif

8 Paul est mort de peur.

qualificatif

9 Paul est peureux.

[EM, PS]

inchoatif

10 La peur s 'empare de I saisit Paul.

augmentatif 1 1 La peur I une peur irraisonnée paralyse Paul.

[PS, EM, CAUS1] neutre

12 Paul a peur de l'orage.

13 Paul a peur qu'on l'oublie.

14 Paul a peur de rester seul.

[PS, EM, CAUS2] neutre

15 Paul a peur pour ses économies.

[EM, PS, CAUS1]

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inchoatif

16 La peur vient à Paul I prend Paul de rester seul.

[CAUS1, EM, PS] neutre

17 L'orage fait peur à Paul.

[AG, EM, PS, CAUS 1]

18 Marcel fait peur à Paul avec ses menaces.

4.2. CRAINTE

Nem : crainte ; Vem : craindre ; Aem : quai : craintif.

[PS,EM]

neutre

19

Jean éprouve un sentiment de crainte

20

Jean éprouve une crainte.

21

Jean vit dans la crainte.

22

Jean est saisi de crainte.

augmentatif

23 Jean est paralysé par la crainte.

[EM, PS]

inchoatif

24 La crainte gagne I saisit Jean.

augmentatif

25 La crainte paralyse Jean.

[PS, EM, CAUS1] neutre

26 Jean craint sa femme.

27 Jean craint que son chien ne soit malade.

28 Jean vit dans la crainte d'une catastrophe.

[PS,EM, CAUS2] neutre

29 Jean craint pour sa vie.

[CAUS1,EM,PS]

neutre

30 La situation inspire de la crainte à Jean.

[AG, EM, PS] terminatif

31 Jean a dissipé les craintes de Paul.

[AG, EM, PS,CAUS1] neutre

32 Marcel fait craindre à Jean pour ses économies.

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[PS, EM, CAUS1,AG]

33 Jean craint une reculade de Paul.

4.3. FRAYEUR

Nera : effroi,frayeur ; Vem : s'effrayer ; Vem : caus : effrayer ; Vem : pas : effrayé Vem : caus : effrayant.

[PS, EM]

neutre

34 éprouve de l'effroi,

35 éprouve un sentiment d'effroi, de frayeur.

36 est frappée de frayeur, saisie d'effroi.

Marie

Marie

Marie

de la frayeur.

augmentatif

37 Marie vit dans des frayeurs continuelles.

[EM, PS]

inchoatif

38 La frayeur s 'empare de Marie.

39 La frayeur saisit Marie.

[PS,EM, CAUS1]

40 Marie est saisie de frayeur à l'idée de l'examen.

41 Marie s 'effraie de sa fatigue.

42 Marie est effrayée par cette nouvelle.

[CAUS1,EM, PS] neutre

43 Paul inspire de l'effroi, de la frayeur à Marie.

inchoatif

44 Cette

45 Cette nouvelle a effrayé Marie.

nouvelle jette l'effroi dans la population.

[CAUS1,EM]

46 Cette nouvelle est effrayante.

[AG, EM, PS, CAUS1] neutre

47 Paul effraie Marie avec ses menaces.

terminatif

48 Paul apaise les frayeurs de Marie.

5. Application à l'allemand : ANGST, FURCHT

5.1. ANGST

Nem : Angst (peur), Angst und Schrecken (terreur) ; Vem : sich angstigen (avoir peur) ; Vem : caus : angstigen, beàngstigen, veràngstigen (faire peur, inquiéter) ; Aem : quai : àngstlich (peureux) ; Aem : pas : beàngstigt, veràngstigt (apeuré) ; Aem : caus : he'àngstigend (inquiétant).

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[PS, EM]

neutre

49 Inge hat Angst. (Inge a peur.)

50 Inge ist veràngstigt. (Inge a peur I est inquiète.)

51 Inge angstigt sich. (Inge est inquiète.)

inchoatif

52 Inge bekommt I kriegt Angst.

(Inge prend peur.)

53 Inge gerát in Angst. (Inge prend peur.)

qualitatif

54 Inge ist àngstlich. (Inge est peureuse.)

[EM, PS]

inchoatif

55 Die Angst packt I befàllt Inge. (La peur s 'empare de Inge.)

[PS, EM, CAUS1] neutre

56 Inge hat Angst vor dem Gewitter. (Inge a peur de l'orage.)

57 Inge àngstigt sich vor der Zukunft. (Inge a peur de l'avenir.)

inchoatif

58 Inge bekommt Angst vor dem Alter. (Inge a peur de la vieillesse.)

[PS, EM, CAUS2] neutre

59 Inge hat Angst um ihre Familie. (Inge a peur pour sa familie.)

60 Inge angstigt sich um ihre Familie. (Inge a peur pour sa famille.)

[CAUS1, EM]

neutre / inchoatif

61 Dièse Nachricht ist beàngstigend. (Cette nouvelle est inquiétante.)

[CAUS1, EM, PS]

neutre / inchoatif

62 Die aktuelle Lageflqjit I jagt I macht Inge Angst (ein).

(La

situation actuelle fait peur à Inge.)

63 Die Umweltverschmutzung angstigt I beàngstigt Inge. (La pollution inquiète Inge.)

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[AG, EM, PS] inchoatif

64 Die Miliz versetzt das Land in Angst une Schrecken. (La milice plonge le pays dans la terreur.)

65 Die Truppen verángstigen die Bevôlkerung. (Les troupes intimident la population.)

augmentatif

66 Inge schùrt die Angst Hirer Mitschùler.

(Inge attise la peur de ses camarades.)

[AG, EM, PS, CAUS1] inchoatif

67 Der Lehrer flôfit Inge mit seinen

Drohungen Angst ein.

(Le maître fait peur à Inge avec ses menaces.)

5.2. FURCHT

Nem : Furcht (peur) ; Vem : fùrchten, sich fùrchten (avoir peur) ; Aem : quai :

furchtsam (craintif) ; Aem : caus : furchterlich, furchterregend, furchteinfVóJiend (terrible, terrifiant) ;

[PS, EM]

neutre

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Clara fùrchtet sich. (Clara a peur.)

69

Clara ist furchtsam. (Clara est craintive.)

[PS, EM, CAUS1] neutre

70 Clara empfindet Furcht vor der Gewalt. (Clara éprouve de la crainte devant la violence.)

71 Clara fùrchtet sich vor der Gewalt. (Clara a peur de la violence.)

72 Clara fùrchtet die Gewalt. (Clara a peur de la violence.)

73 Clara fùrchtet sich, ojfentlich aufzutreten. (Clara a peur de se produire en public.)

[PS, EM, CAUS2] neutre

74 Clara fùrchtet um ihre Ruhe. (Clara craint pour sa tranquillité.)

[CAUS1, EM]

neutre

75 Dieses Ereignis ist furchterlich. (Cet événement est terrible.)

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[CAUS1,EM, PS]

neutre / inchoatif

76 Das Benehmen ihrer Tochterflojit Inge Angst ein. (La conduite de sa fille inspire de la crainte à Inge.)

[AG, EM, PS] inchoatif

77 Rowdies versetzten das Viertel in Fucht und Schrecken. (Des voyous ont semé la terreur dans le quartier.)

6. Equivalences entre expressions du français et de l'allemand

Si nous mettons en relation les expressions du français et de l'allemand correspondant à un schéma d'état de choses orienté donné spécifié par sa valeur aspectuelle, nous obtenons un ensemble de phrases de même structure sémantique, qui ne diffèrent entre elles que par la différence sémantique entre leurs prédicats et leurs arguments. Nous ne donnerons que quelques exemples à titre indicatif. Le lecteur pourra poursuivre l'expérience avec toutes les combinaisons [état de chose orienté + valeur aspectuelle] possibles.

[PS, EM] inchoatif Paul prend preur. Inge bekommt I kriegt Angst. Inge gerat in Angst.

[EM, PS] inchoatif La peur s 'empare de Paul. La peur saisit Paul La crainte gagne, saisit Jean. La frayeur s'empare de Marie. La frayeur saisit Marie. Die Angst packt I befdllt Inge.

[CAUS1, EM, PS] neutre L'orage fait peur à Paul. La situation inspire de la crainte à Jean. Paul inspire de l'effroi, de la frayeur à Marie. Die aktuelle Lageflofit I jagt I macht Inge Angst (ein). Die Umweltverschmutzung àngstigt I beàngstigt Inge. Das Benehmen ihrer Tochterflofit Inge Angst ein.

[PS,EM, CAUS2] neutre Paul a peur pour ses économies. Jean craint pour sa vie. Inge hat Angst um ihre Familie. Inge àngstigt sich um ihre Familie. Clara fiirchtet um ihre Ruhe.

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[PS, EM, CAUS1]

neutre Paul a peur de l'orage. Paul a peur qu'on l'oublie. Paul a peur de rester seul.

Jean craint sa femme.

Jean craint que son chien ne soit malade. Jean vit dans la crainte d'une catastrophe. Marie est saisie de frayeur à l'idée de l'examen.

Marie s'effraie de sa fatigue. Marie est effrayée par cette nouvelle. Inge hat Angst Angst vor dem Gewitter. Inge àngstigt sich vor dem Krieg.

Clara empfindet Furcht vor der Gewalt. Clara fùrchtet sich vor der Gewalt.

Clara furchtet die Gewalt.

Clara furchtet sich, ôffentlich aufzutreten.

7. Conclusion

L'un des objectifs de cette étude était de montrer qu'une description syntaxique reposant sur la notion de prédicat sémantique permet de comparer des phrases d'une même langue et aussi des langues différentes à condition d'utiliser un modèle de description rendant compte des différentes caractéristiques possibles d'un état de choses. Si on combine cette description avec la description sémantique proposée en 2, on obtient des phrases parfaitement définies sémantiquement qui peuvent être comparées entre elles. Cette compar aison, si la description est suffisamment fine et cohérente, c'est-à-dire si elle est faite dans une métalangue aisément utilisable et réellement opératoire, ne doit pas s'arrêter aux limites d'une langue donnée. Elle devrait permettre la réalisation de dictionnaires multilingues pour des domaines délimités. En ce sens, le domaine des émotions est certainement, en raison de sa valeur universelle, un domaine particulièrement privilégié.

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Ce travail a été élaboré durant mon séjour d'étude à Mannheim, financé par la fondation Alexander von Humboldt, à laquelle vont tous mes remerciements. Dimitri Dobrowol'skij

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