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La justice transitionnelle

Mohamed HAMOUDA Professeur à la faculté de droit et des sciences politiques de Tunis Avocat près la Cour de Cassation

La justice transitionnelle, expression parée d’une dignité académique et d’une considération politique à l’échelle internationale, s’apparente à une œuvre de la raison plutôt qu’à un idéal de l’imagination. Cette approche innovante de la justice a donné lieu, au lendemain du 14 janvier 2011, à beaucoup de commentaires et spéculations, fait l’objet d’initiatives et ne semble laisser personne indifférent. Elle a été envisagée dans le cadre d’une initiative de la commission nationale d’investigation sur la corruption et la concussion qui prépare un texte lui octroyant certaines attributions relevant du domaine de la justice transitionnelle , proposée par le groupe des vingt cinq avocats dans le cadre du projet de groupement judiciaire spécialisé et institutionnalisée dans le triple cadre du centre de Tunis pour la justice transitionnelle, du projet préliminaire d’instance supérieure de la justice transitionnelle et de l’association de justice transitionnelle agissant en rapport avec le centre international pour la justice transitionnelle. Cet engouement pour la justice transitionnelle traduit l’intérêt porté par la société civile à cette notion séduisante et méconnue. Elle unie par un trait d’alliance deux catégories d’idées antinomiques. Celles de la stabilité, de la transcendance et de la permanence que traduit la notion de justice d’une part et celles d’exceptionnalité, de rupture et de temporalité que secrète le mot transitionnel d’autre part. La justice est une notion à contenu variable et pluriforme.

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Elle exprime, d’abord, ce qui est idéalement juste. Ce qui est conforme aux exigences de l’équité et de la raison. Dans cette perspective la justice est tout à la fois un sentiment, une vertu, un idéal, un bienfait et une valeur. Elle consiste, ensuite, à rendre à chacun le sien (suum cuique tribuere). Ce qui est positivement juste ce à quoi chacun peut légitimement prétendre (en vertu du droit). Demander justice c’est réclamer son dû ou son droit. Elle se décline, enfin, comme instrument de consolidation de la société. Une société, disait G.SIMMEL1, se constitue au travers des conflits. Dans cette perspective, la justice n’est pas seulement une médecine soignant les pathologies de la société, mais un levier permettant la constitution et l’évolution de cette société. Ainsi la notion de justice évoque la stabilité, la permanence, la raison et la modération. Le mot transitionnel, pour sa part, renvoie à l’idée d’une étape intermédiaire entre deux situations, du passage d’un Etat à un autre. L’adjectif transitoire, emprunté au latin Transitorius, «qui sert de passage », traduit bien l’idée de temporalité du transitionnel en mettant en évidence le processus de passage d’une situation à une autre et le mécanisme transitoire qui en est le support. L’alliance de la notion de justice et du mot transitionnel trouve son domaine de prédilection dans le cadre de la gestion des crises, de l’aménagement du processus de la transition démocratique et de la reconstruction des structures de l’Etat. Elle s’exprime au travers de deux idées : L’apaisement et la pacification.

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Georg SIMMEL,(Sociologue et philosophe Allemand :1858-1918), Sociologie et épistémologie, PUF 1981- Sociologie, étude des formes de la socialisation, PUF1999. 2

L’expression « La justice transitionnelle » est de Ruti TEITEL2 qui lui attribue une généalogie relativement étalée dans le temps en distinguant trois phases depuis 1945 et en situant la préhistoire de la justice transitionnelle en 19183. L’expression fut adoptée en 1995 comme titre d’un ouvrage collectif4 : « Transitional Justice :How Emerging Democracies Reckon with former Regimes ». La justice transitionnelle est difficile (à définir ou) à saisir. Plusieurs tentatives ont été enregistrées. Le secrétaire général des Nations-Unies a esquissé une définition dans le rapport présenté devant le Conseil de sécurité suivant laquelle la justice transitionnelle serait : « l’éventail complet des divers processus et mécanismes mis en œuvre par une société pour faire face à des exactions massives commises dans le passé, en vue d’établir les responsabilités, de rendre la justice et de permettre la réconciliation »5. On peut, toutefois, remarquer que la justice transitionnelle traduit des préoccupations et des enjeux de la justice lors d’une « transition démocratique », connaît de situations complexes nécessitant une gestion des équilibres délicats dans un contexte de transition soumis à des revendications ainsi qu’à sollicitations contradictoires et nous ramène à d’autres notions : La justice, la vérité, la réconciliation, la mémoire, l’oubli, la pacification….. Il s’agit d’une notion en pleine mutation dont l’assiette est en perpétuelle déconfiguration et le domaine en constant changement.

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Ruti TEITEL, « Editorial note. Transitional Justice Globalized », The international Journal of Transitonal Justice, 2 (1), 2008,p.1-4.(Ruth TEITEL est professeur de droit, enseignant aux Etats-Unis) . 3 Ruti TEITEL, » Transitional Justice Genealogy » , Harvard Human Rights Journal, 16,2003, p.69-94. 4 Neil J. KRITZ(ed.), Transitional Justice:How Emerging Democracies Reckon with former Regimes, 3vol.Washington D.C.: United Institute of Peace Press,1995. 5 Rapport présenté devant le Conseil de sécurité par le secrétaire général des Nations-Unies , « Rétablissement de l’Etat de droit et administration de la justice pendant la période de transition dans les sociétés en proie à un conflit ou sortant d’un conflit », Doc. S/2004/616,2août 2004, p.7 parag.8. 3

Ainsi des juridictions pénales reçoivent des compétences spéciales pour traiter de certains crimes commis dans une période précédente. 7 Nous entendons principalement mettre en exergue les commissions dites de Vérité (et de conciliation) qui remplissent une fonction restauratrice en articulation avec la justice ordinaire institutionnelle. appréhender les violations.dans cette période de turbulences que connaît la Tunisie. les spécificités de la société tunisienne et les exigences de la révolution de la dignité. Cette quête d’une justice alternative ou complémentaire de la justice rétributive se fera en s’inspirant des initiatives de justice transitionnelles accumulées durant les vingt dernières années de l’Amérique latine à l’Afrique du sud. octroyer les réparations aux victimes et parvenir au pardon suite à un repentir sincère. Tel fut le cas de la Chambre spéciale des crimes de guerre en Bosnie ou du tribunal spécial Irakien. Séminaire international de Yaoundé. les initiatives de certains intervenants de la société civile et les arrangements locaux pour garantir un « potentiel d’acceptabilité »8 raisonnable auprès des intervenants dans l’arène politique. Justice transitionnelle: Principes et standards internationaux.Nous tenterons d’esquisser les grandes lignes d’un plaidoyer pour une justice transitionnelle en prenant en considération. de réceptionner une nouvelle forme de justice « réparatrice » 6 Certaines expériences tendaient à lier la justice transitionnelle à la justice institutionnelle. in Justice transitionnelle dans le monde francophone. Notre humble contribution portera sur une réflexion tendant à faire le bilan de ce qui a été réalisé (ce qui a été projeté) et à concevoir. du Pérou au Maroc et du Ghana au Sri Lanka7 . mais en prenant en considération les spécificités nationales. Il n’est point question de dégager les principes généraux d’une justice intégrée dans un schéma judiciaire classique ayant une fonction répressive6. La tache serait rude car il est difficile de se départir de l’idée que l’on se fait de la justice. 4 . le cadre et la procédure appropriée pour rechercher la vérité. Certaines autres expériences ont conduit à instauré des juridictions mixtes comme le Tribunal spécial du Sierra Leone ou celui du Timor Leste. les propositions formulées par les différents intervenants de la société civile.4-6 décembre 2006. déterminer les responsabilités des exactions.les outils. in état des lieux. 8 Louis JOINET.

Harverd Law Review. « Transitional Justice as ordinary Justice ». janvier 2004. Aussi sommes nous en mesure de nous poser une question cardinale à savoir : Dans quelle mesure peut-on inscrire la justice transitionnelle dans la continuité d’un imaginaire national de la justice et l’intégrer dans un schéma innovant de droit transitionnel apaisant et pacificateur? La justice transitionnelle est d’autant plus impérieuse dans cette période de turbulences post. Cette logique amène les responsables des violences politiques à un repentir sincère et invite les victimes à entrer dans un processus de dépassement de la souffrance individuelle et même de deuil compensé par un mécanisme de mémorialisation. * Celle de la trêve politique nécessaire à la construction d’une société nouvelle et garante de la stabilité du nouvel ordre politique au moyen d’une justice de pacification.révolutionnaire qu’elle répond à une double logique : * Celle de l’apaisement requis pour assurer la concorde et retenir les colères.761-825. 117(3). 9 Eric POSINER ET Adrien VERMEULE. de commémoration et déclarations solennelles. 5 .p.ou « restauratrice » qui cherche une paix construite par la conciliation et d’envisager des voies alternatives en s’inspirant notamment du mouvement favorable à l’alternative dispute resolution 9.

Cette légitimation de justice transitionnelle à instaurer peut donner lieu à la tentation de sa judiciarisation qu’il faut gérer. 6 10 . le projet préliminaire d’institution d’une instance supérieure de la justice transitionnelle proposé au gouvernement et initié par trois avocats (M° Fakher EL GAFSI. Il en est de même de l’initiative de la commission nationale d’investigation sur la corruption et la concussion. Seulement. La démarche de la société civile est plus efficiente et se vérifie à travers trois cas : Le centre de Tunis pour la justice transitionnelle. Il s’agit d’un mécanisme permettant d’assurer la transition démocratique tout en gérant les conséquences de situations de violence et d’exaction. M° Nadhir BEN YEDDER et M° Dhaker ALOUI) dans le cadre de la ligue tunisienne pour la citoyenneté et l’association de justice transitionnelle pilotée par M° Naziha BOUDHIB et M° Houssine BARDI. dans le cadre de la justice transitionnelle.La légitimation de la justice transitionnelle (une légitimation à instaurer) La légitimation de la justice transitionnelle tient à son appropriation par des groupes variés10 (appartenant essentiellement à la société civile) et à la professionnalisation d’un milieu national ou international d’experts militants. qui revendique en Tunisie le droit de poursuivre les auteurs de malversations a inscrit son projet de « pôle judiciaire spécialisé ». A.I-L’APAISEMENT La justice transitionnelle requiert l’apaisement. proposé à l’intention de la société civile. pour assurer la concorde et retenir les colères encore faut-il légitimer ce champ de pratique militante. Il est à relever que le « groupe des vingt cinq avocats » . politique et juridique menée par des experts et des consultants et ce par la mise en place de commissions de Vérité et Réconciliation.

S’agit-il de poursuivre les responsables des exactions et atteintes corporelles ou bien étendre le domaine des poursuites aux auteurs des délits politiques et économiques perpétrés par les acteurs de l’ancien régime à l’encontre de la nation. Cette justice vient gérer des tensions générées par l’ancien régime et ce à travers le dialogue. Doit-on confier cette tache à la commission supérieure pour la réalisation des objectifs de la révolution. Quel traitement réserver aux violences commises par les tenants de l’ancien régime. Cela induit des difficultés quant à la détermination du cadre. le repentir et le pardon. à l’agencement des règles et à la fixation de la durée de la transition.1-La justice transitionnelle et la transition démocratique La justice transitionnelle est étroitement liée à la transition démocratique. Il s’agit de connaître de deux catégories de questions. aux responsables. se traitent dans le cadre d’un dialogue mené suivant des règles consensuelles adoptées pour gérer les tensions pendant une période déterminée. aux exécutants ? Quel initiative ou action entreprendre au profit des victimes des exactions et assassinats? Ces deux catégories de questions. à la réforme politique et à la transition démocratique ? ou choisir la voie la plus simple en extrapolant par décret-loi les attributions de la commission nationale d’investigation sur les dépassements et les violations (Les violations et les abus)? Ou encore répondre à l’initiative de la commission nationale d’investigation sur la corruption et la concussion qui propose texte lui octroyant certaines attributions relevant du domaine de la justice transitionnelle ? Ou enfin créer une commission supérieure indépendante de la justice transitionnelle ? 7 . touchant aussi bien les responsables que les victimes.

A partir de ce constat. le texte du projet stipule que le volume des exactions enregistrées et leur spécificités font que la structure judiciaire actuelle est inapte à remplir sa tache ce qui nécessite sa révision et son amélioration à tous les niveaux. Il ajoute que la nécessité d’accélérer le processus d’énonciation de la vérité. 8 . épris de justice et soucieux de faire face à la lenteur de la justice dans le traitement des dossiers des malversations et autres exactions a présenté un projet de « pôle judiciaire spécialisé »qu’il a inscrit dans le cadre de la justice transitionnelle.2août 2004. La première réponse a été formulée par le groupe des « vingt cinq avocats » qui. la réforme des institutions pour aboutir à la commémoration des sacrifices des martyrs. et à partir du troisième paragraphe du projet. D’ailleurs. Doc. l’exposé des motifs et objectifs du projet stipule qu’il s’inscrit dans le cadre de la justice transitionnelle telle que définie par les nations unies11 et que ces processus comportent des mécanismes judiciaires et extra judiciaires partant des procès pénaux et de l’instauration des commissions d’établissement de la vérité en passant par la réparation au profit des famille des martyrs ainsi que tous ceux qui ont subi un préjudice. d’établissement des responsabilités et de poursuite des coupables exige la mise en œuvre d’une démarche et de solutions urgentes sans attendre une réforme fondamentale du système judiciaire. les auteurs du projet mettent en exergue le restructuration 11 Il s’agit en réalité de la définition formulée dans le Rapport présenté devant le Conseil de sécurité par le secrétaire général des Nations-Unies.Autant de questions auxquelles il nous appartient d’imaginer des réponses. Seulement. p. En effet. S/2004/616. on se rend compte que les vieux réflexes reviennent et l’on remarque l’attachement indéfectible du groupe à l’institution judiciaire autrement agencée ce qui prête à une confusion entre la justice en période de transition et la justice transitionnelle.8. « Rétablissement de l’Etat de droit et administration de la justice pendant la période de transition dans les sociétés en proie à un conflit ou sortant d’un conflit ».7 parag.

en tenant son congrès international et en formulant des propositions concrètes. Il est évident que ce projet se situe à mille lieux de la justice transitionnelle.de l’institution judiciaire même partielle. Il est évident qu’une telle démarche relèverait plutôt du domaine de la transaction que de celui de la justice transitionnelle « économique ». de la justice prud’homale ou de la justice de la famille : au dire des auteurs du projet) sans pour autant œuvrer pour l’instauration du processus et des mécanismes de la justice transitionnelle. Le pôle judiciaire spécialisé se départit ainsi de la justice d’exception en ce qu’il applique les règles de la procédure pénale « normales » mais il ne consacre point la justice transitionnelle en ce qu’il s’en tient au système judiciaire classique tout en cherchant la spécialisation (à l’instar des chambres commerciales. Ensuite. En contrepartie la commission leur accorde le pardon et ordonne l’extinction des poursuites pénales à leur encontre. Le projet préliminaire d’institution d’une instance supérieure de la justice transitionnelle proposé au gouvernement et initié par trois avocats (M° Fakher 9 . le centre de Tunis pour la justice transitionnelle qui vient d’être constituée à l’initiative de Mme Sihem BEN SEDRINE et qui gagnerait à affuter ses armes en activant les travaux de ses six commissions. La seconde réponse a été proposée par la commission nationale d’investigation sur la corruption et la concussion qui propose un texte portant modification du décret loi instituant la dite commission en extrapolant son domaine de compétence et en lui octroyant certaines attributions lui permettant de faire des transactions avec les auteurs de malversations moyennant paiement de sommes d’argent et un repentir sincère. D’abord. à l’effet de bénéficier des compétences en matière judiciaire. économique et financières en vue d’assurer une spécialisation en matière de traitement des dossiers complexes et épineux qu’il va falloir traiter. La troisième réponse est institutionnelle et se présente à un triple niveau. extra judiciaire.

L’obligation internationale des Etats de poursuivre les auteurs des violations des droits de l’homme commises sous les régimes déchus. Justice transitionnelle: Principes et standards internationaux. Les enjeux sont multiples.2007. 13 Louis JOINET.373. Par delà son impact extra territorial. Mais la justice transitionnelle ne se nourri pas de bonnes intentions et ses chemins sont difficilement pénétrables. Séminaire international de Yaoundé. On citera les plus importants : .EL GAFSI. Brèves réflexions sur les relations entre justice transitionnelle et constitution. Chaque peuple imagine son propre processus de gestion de crise. . il peut recourir à son ingéniosité innovante ou à ses « traditions locales » qui peuvent faire partie des mécanismes légitimes de la justice transitionnelle. diffèrent d’un pays à un autre. elle peut avoir de multiples formes). Dalloz. M° Nadhir BEN YEDDER et M° Dhaker ALOUI) dans le cadre de la ligue tunisienne pour la citoyenneté. Renouveau du droit constitutionnel.PHILIPPE. une seconde association de justice transitionnelle en cours de constitution (pilotée par M° Naziha BOUDHIB et M° Houssine BARDI). in Mélanges en l’honneur de Louis Favereu. Il faut relever que le processus de passage d’une situation à une autre et le mécanisme transitoire qui en est le support. p. in Justice transitionnelle dans le monde francophone. in état des lieux. A cet 12 X.4-6 décembre 2006. Cette dernière réponse nous semble la plus appropriée et la mieux à même de satisfaire les attentes de la société civile tant et si bien que l’émulation que génèrera la compétition entre les trois intervenants favorisera l’éclosion de la justice transitionnelle. Enfin. cette démarche contribue au renforcement de la confiance citoyenne et au rétablissement de la dignité des victimes. Les expériences et initiatives de justice transitionnelle connues dans le monde12 s’enrichissent les unes les autres et leur « sédimentation et la créativité donnent naissance à un droit de la justice transitionnelle en cours de formation »13. 10 .Le devoir de gérer des situations de violence et d’exaction (la violence n’est pas uniquement physique.

NINO.). 11 . 2006. Transitional Justice:How Emerging Democracies Reckon with former Regimes.: United Institute of Peace Press. la réconciliation ? Paris : Michel Houdrird. in Neil J.Washington D.: United Institute of Peace Press. ce qui l’a conduit à étudier la portée de l’obligation internationale des Etats de poursuivre les auteurs des violations des droits de l’homme commises sous un régime précédent. Le traitement de ces deux enjeux majeurs est d’autant plus épineux qu’il fait l’objet d’un débat fort pertinent. « Settling Accounts : The Duty to Persecute Human Rights Violations of a Prior Regime”. l’obligation de poursuivre. 15 Diane F. la distinction entre le « contexte factuel »14 que le gouvernement de transition doit affronter (montée de la contestation. KRITZ(ed. 3vol. Après le conflit. in Neil J. Pour Carlos NINO.effet.Washington D. 2-La justice transitionnelle et les situations de violence.375-416. KRITZ(ed. NINO est professeur de droit Argentin.1995.Lutte contre l’impunité . il s’agit de lutter contre l’impunité.p. Vol. ne saurait en aucun cas mettre en péril la stabilité de la démocratie à bâtir ni semer les graines d’une discorde dévastatrice pour le futur. de gérer les situations de violence.poussée revendicative de la rue) d’une part et les « prémisses morales et juridiques »15 d’autre part doit être gérée avec doitée. Connaître des situations de violence et d’exaction graves est une tache rude qu’il incombe de gérer dans le cadre de la justice transitionnelle. La question récurrente qui agite l’opinion publique tunisienne est celle relative à l’établissement de la vérité sur l’existence des « snipers » ou tireurs 14 Carlos S. 16 Sandrine LEFRANC.1p. 3vol.417-436. pour ORIENTLICHER.S. « Response : The Duty to Punish past Abuses of Human Rights Put Into Context : The Case of Argentina ». à travers ce double mouvement : Obligation de poursuivre.20.(dir.).). Vol. C. Ce qui conduit inéluctablement à une « logique d’apaisement des victimes »16.fragilisation de l’institution judiciaire.C.1p. En revanche. Il appartient donc à la justice transitionnelle.C. Transitional Justice:How Emerging Democracies Reckon with former Regimes.ORENTLICHER.1995. consacrée par le droit international.

d’élite auteurs d’assassinats au courant des mois de décembre et janvier 2011. (l’extrajudiciaire : Le transitionnel) * La juridiction pénale ( Le judiciaire). or to forget ? ». Le devoir de mémoire chasse l’oubli mais ne tolère point la vengeance. Il doit même y avoir une articulation entre les deux formes de justice. fort pertinente. Il s’ensuit dès lors. La réponse à cette question. Il faut relever que la question est d’autant plus épineuse qu’elle requiert des qualités d’équilibriste pour évoluer sur un fil tout en évitant de basculer dans l’oubli ou la vengeance.HAYNER a introduit son livre « Unspeakable Truths Confronting State terror and atrocity » (livre référence fondé sur l’étude de 21 commissions Vérité et réconciliation) par cette phrase à l’intention de ses interlocuteurs Rouandais : « Do you want to remember. que la justice transitionnelle n’est pas « une justice » de contournement de l’institution de la justice et n’exclut point la justice traditionnelle. . Pricilla B. 12 de justice et de conciliation. La justice transitionnelle pourrait laisser entrevoir des solutions. innovants si possible. capable d’aider à construire une paix durable et une justice sereine. traduit la logique qui anime les auteurs de la transition démocratique et détermine la destinée de la justice transitionnelle. Il nous appartient d’imaginer les dispositifs. Le fil conducteur (et quelque part salvateur) serait le devoir de mémoire. On peut les ramener à deux grands volets: * La commission de vérité. Cette question est d’autant plus grave qu’elle laisse planer un fort sentiment d’injustice ou d’impunité générateur d’une méfiance diffuse à l’encontre des agents de l’ordre public (police et garde nationale) et qu’elle peut dégénérer en un désir de vengeance. Les dispositifs de la justice transitionnelle sont multiples.

En revanche. mais elles sont saisies différemment: La vérité peut être perçue par la commission en charge d’assurer la justice transitionnelle comme une norme de connaissance. Dans le cadre de la justice transitionnelle. Droit et société 38. amnésie.Il ne s’agit aucunement d’une entreprise visant à éviter les poursuites ou d’une nouvelle forme de justice exorbitante de commission tendant à dépouiller l’autorité judiciaire d’une parcelle de ses compétences mais d’une « justice restauratrice ». La justice transitionnelle traduit une approche globale et intégrée de la justice.Mais elle est appréhendée autrement par l’autorité judiciaire soucieuse d’asseoir « une vérité judiciaire »19 .. Entre la justice transitionnelle et la justice ordinaire les idées s’enchevêtrent. Un espace non poppérien de l’argumentation. Le raisonnement sociologique. Paris/ Albin Michel. l’impunité et l’amnistie décrétées précipitamment dans l’espoir de favoriser la crédibilité de la justice transitionnelle nuisent à la recherche de vérité et altèrent la lecture de l’histoire. La justice transitionnelle cherche la vérité pour déterminer les responsabilités. La connaissance et la reconnaissance de la vérité facilitent le pardon. Comment écrire l’histoire.2006.) au point de solder le compte des responsables ce qui produit inéluctablement des 17 Jean-Claude PASSERON. il n’est point question d’un processus d’appropriation de la vérité. Il ne s’agit point d’une conciliation entre un bourreau et sa victime mais plutôt de la réconciliation du peuple avec sa mémoire. Elle ne doit pas être « rémissive » (pardon. 13 . traiter les exactions et parvenir au pardon. amnistie. Paris : Seuil. la vérité a une fonction autrement plus subtile et complexe. vérité judiciaire ». 18 Paul VEYNE .1996.1998 . comme une visée de la science en train de se faire ou d’un raisonnement17 permettant d’écrire l’histoire18. 19 Jean-Pierre Le CROM et Jean – clément MARTIN coordination du dossier « vérité historique. En tout état de cause.

enclencher sa dynamique et gérer son évolution. Elles se contentent de rapprocher les « belligérants ». Dans cette perspective. de procéder à des auditions en vue d’établir la vérité. 14 . p. la confiance civique prend la place de la méfiance et le processus d’inclusion est substitué à la politique d’exclusion. 20 Jens David OHLIN.51-68. 8(1). de déterminer les responsabilités des exactions. les experts ainsi que la commission sont au service de la justice. Ils apportent leur connaissance et leurs expériences en vue de fixer les séquences de la justice transitionnelle. Elle serait une justice complémentaire ou alternative à la justice rétributive et répressive.2007. de justice et de responsabilité. doit aboutir à un « renversement de perspective » . Cette justice.frustrations incontrôlées. Elle doit également prendre en considération l’adéquation entre les exactions subies et la réparation escomptée en vue de restaurer la dignité des victimes. Elle doit s’articuler avec les exigences de vérité. La judiciarisation de la justice transitionnelle provient du fait que les commissions fonctionnement en même temps que les instances de jugement. instrument d’accompagnement de la transition démocratique.Une judiciarisation à gérer Les commissions de Vérité et Réconciliation ne sont pas des juridictions. Whitehead Journal of Diplomacy and International Relations. affiner ses mécanismes. « On the very Idea of Transitional Justice ». de rédiger des rapports pour la mémoire et l’histoire et formuler des recommandations. B. La justice transitionnelle peut être appréhendée comme une justice spécifique visant l’intérêt général qui serait différente de la justice ordinaire définie par les droits des individus20. Elles ne rendent pas de jugements.

-P.J. (En mettant face à face le délinquant et la victime en présence de la communauté). Il faut. 2005. Erès. 15 . mais qui demeure rattachée à un cadre juridique assurant l’accès au droit tout en gérant une tension latente entre une initiative militante (émanant notamment de groupes d’avocats) et une expertise professionnelle (des associations. de la société civile et des ligues des droits de l’homme).La justice transitionnelle peut être une justice « réparatrice » ou « restauratrice » qui cherche une paix construite par la conciliation. On est en droit de réfléchir à l’évolution de la justice traditionnelle discréditée auprès du public et ballottée par les tensions internes entre l’association des magistrat tunisiens et le syndicat des magistrat tunisiens . A cet effet. La justice transitionnelle serait également une justice «restauratrice » (restorative) par opposition à une justice adversariale et rétributive. mettre en exergue la dimension symbolique de la réparation et son objectif majeur qu’est la restauration et la réhabilitation de la dignité des victimes. * Contribuer au développement de la confiance civique et de la solidarité sociale. VOLCKRICK. Ceci est d’autant plus impérieux que l’attribution de réparation matérielle (vingt ou trente mille dinars) aux familles des personnes tuées lors des « évènements de décembre 2010 et janvier 2011 » a eu un effet pervers tant et si bien qu’il est difficile de distinguer les vrais martyrs de la révolution des vulgaires pilleurs et autres criminels de droit commun. surtout lorsqu’on s’interroge pour savoir si la fonction du tiers (conciliateur – expert) est correctement assurée et que l’on se rende compte de la crise des institutions à ce propos21. LEBRUN et E. 21 Avons –nous encore besoin de tiers ? dir. toutefois. deux buts normatifs peuvent être assignés à la réparation : * Donner aux victimes un sentiment de reconnaissance.

Le pacte politique ayant permis à l’Espagne et à certains pays de l’Amérique du sud d’assurer leur transition démocratique semblait impliquer une renonciation à la 22 23 Emanuel JEULAND.D. 1991.143-164. Les « deux formes de justices » répondent à deux logiques différentes. 13 (3°. Il en fut ainsi en Sierra Leone où co-excitaient une Commission Vérité et une Cour spéciale composée de magistrats sierra-léonais et étrangers. HUNTINGTON.p.2007.LINZ. n.55. The Third Wave : Democratization in the late Twentieth Century. en période de transition démocratique le renforcement du pouvoir du juge a un effet incontrôlable et inefficient. Or.p.La crise de la justice serait à la fois une crise de confiance des magistrats et un avatar de la crise du tiers22. Ce qui implique un renforcement des pouvoirs du juge et une rationalisation de la justice.J. « Transitions to Democracy ». il s’agit de mettre en forme les relations juridiques entre les deux instances et fixer leurs domaines d’intervention respectifs23. la coexistence entre la justice transitionnelle et la justice traditionnelle est difficile à gérer en période de transition démocratique et à une époque où les listes de magistrats dits « corrompus » prolifèrent. Norman : University of Oklahoma Press.Juan J. la légitimité et l’efficacité de la justice transitionnelle. la caractéristique essentielle de la justice est la recherche de l’efficience. Ainsi. Droit Processuel. The Washington Quarterly. Dans cet espace temporel. 16 . l’autre recherche ce qui est idéalement juste et conforme aux exigences de l’équité et de la raison.76. L. la transition vers la démocratie dans les années 1970-1980 qui a servi de modèle pour ordonnancer et formaliser la justice transitionnelle et assurer le processus de sortie de conflit opposait paix et justice24. La déstabilisation des juges en Tunisie induit une carence d’efficacité qui peut altérer la confiance en la justice.G. 24 Samuel P. Or. Seulement. L’histoire contemporaine illustre parfaitement cette dualité et nous fourni une panoplie de solutions envisagées au gré des spécificités des pays mais qui tendent à asseoir la pertinence. L’une exalte la pacification et l’apaisement. 1990.

Les différents acteurs de la société civile. la ligue tunisienne pour la citoyenneté a esquissé un projet préliminaire d’une instance supérieure de la justice transitionnelle qui présente un intérêt majeur dans la mesure ou il propose des instances provisoires. 17 ainsi une reconsidération de ce rapport entre la justice et la paix en mettant en exergue . L’apaisement est ainsi un prélude à la pacification. ne semblent pas près à admettre une telle renonciation à la justice. rédiger des rapports pour la mémoire et l’histoire et formuler des recommandations. en Tunisie. reconnues officiellement. Leur position s’inscrit dans le sens de l’histoire contemporaine. condition nécessaire au pardon. déterminer les responsabilités des exactions. de fixer les responsabilités des exactions au présent en exigeant un repentir sincère (lors des auditions publiques) et de se projeter vers l’avenir en assurant une réparation matérielle et morale des victimes . leur indépendance et leur probité le soin d’établir la vérité historique sur le passé. Les commissions Vérité et Réconciliation réalisent l’unité sociale. on enregistre depuis quelques années une révision de l’articulation des impératifs de la justice et des exigences des acteurs politiques de la transition qui a permis l’essor de la justice transitionnelle et l’émergence des commissions de Vérité et de Réconciliation. Dans cette perspective. en Tunisie. Ces expériences nous interpellent au plus haut niveau. de mettre le droit au service de la réconciliation sociale en confiant à des hommes de bonne volonté réputés pour leur intégrité. En effet. initiée par les autorités publiques et qui recherchent à travers les commissions « vérité et réconciliation » à établir la vérité. indépendantes.justice et ce soit sous forme d’amnistie (en Espagne et en Uruguay) soit simplement sous forme de clémence (en Argentine). Nous nous devons.

Politiques du pardon. L’exemple topique à cet effet.II. de l’intensité des tensions et du changement des données politiques et sécuritaires. A. En effet.accord pérennisés). 25 Sandrine LEFRANC.La paix dans la justice La reconnaissance des victimes par le moyen des auditions publiques. Paris.LA PACIFICATION La paix envisagée dans le processus de la justice transitionnelle est le fruit d’un accord peut-être d’un consensus (négocié ou concédé et même parfois imposé) qui est rectifié. revisité et transformé au gré de l’évolution des rapports de force. 2002. la commission avait pour charge d’établir la vérité sur les violations et exactions les plus graves commises sous l’apartheid. de concevoir les modalités de la réparation des victimes et d’octroyer aux responsables de crimes politiques qui acceptent de faire des révélations entière. Cela induit un double mouvement * Une paix tirée vers la justice * Une justice tendant à assurer une paix durable (conciliation – pardonissues stabilisées. 18 . des réparations symboliques (monuments – exhumations commémorationsconsécration des droits) et de la réparation matérielle est devenu un principe fondateur de la justice transitionnelle. est celui de la Truth and Reconciliation Commission (TRC) en Afrique du sud qui avait servi de modèle en matière de sortie de conflits et de transition démocratique25. une amnistie conditionnelle.

). l’expérience de la commission de Vérité et de réconciliation au Pérou (2001-2004) a permis de faire entendre la voix des victimes indigènes qui avaient essuyer les exactions croisées des révolutionnaires du mouvement « Sentier Lumineux » et des forces de sécurité affiliées au régime en place.51-58. Par ailleurs. 301. Certaines voix se sont élevées pour réclamer la reconnaissance publique de la légitimité des revendications des jeunes qui ont initié la révolution et le sacrifice des martyrs dans le cadre d’auditions publiques.(dir.Le pendant nécessaire à ce travail de mémoire a été la valorisation des audiences publiques à travers les témoignages des victimes. Esprit.229259. 19 . Mais parfois les auditions publiques sont récupérées par le régime pour assurer un rapprochement avec une certaine opposition en estompant certaines formes de contestation et de dénonciation. 2006. Tel a été le cas au Maroc dans les travaux de l’Instance Equité et Réconciliation (2004-2005)27 qui a cherché une réconciliation basée sur le rapprochement et une conciliation fondée sur la paix et la concorde sociale. Paris : Michel Houdiard. p.Après le conflit. 27 Frédéric VAIREL. Ainsi le processus de reconnaissance des victimes est au cœur de la justice transitionnelle. la réconciliation. la compassion à leur égard et la réécriture de l’histoire du peuple Sud-africain. « Mémoires et violences politiques en Amérique du Sud : le cas du Pérou ». « L’Instance Equité et Réconciliation au Maroc : Lexique international de la réconciliation et situation autoritaire » in Sandrine LEFRANC. La contestation de la répression de la communauté indigène.p. la revendication d’un régime démocratique et la critique du racisme subit par la communauté indigène ont été exprimés dans les audiences publiques et consignées dans les rapports de la commission26.2004. 26 Sandrine LEFRANC.

1997. La vérité subjective énoncée par les victimes doit être consacrée et énoncée dans la sérénité. S’agit-il d’une recherche d’équité en accommodant les revendications légitimes et en les coulant dans le moule de la politique de transition ? Outil de réconciliation efficace. 29 Mark OSIEL.A. Paris : Seuil. si le porte parole du gouvernement provisoire et ministre de l’éducation nationale M° Taieb BACCOUCHE ( l’un des premier initiateur de la justice transitionnelle lors de sa présidence de l’Institut arabe des droits de l’homme : I.) fait preuve d’enthousiasme à l’égard de cette justice en déclarant dans une conférence internationale tenue à Tunis sur le thème : Aborder le passé : Construire le futur…La justice 28 de sa renonciation aux Nicole LORAUX. vestige des anciens régimes.H. Elle est ainsi encadrée par une vision « objective et fonctionnelle » de la vérité. La cité divisée. Collective Memory and the law. une relecture morale de son sacrifice et un accompagnement psychologique en contre partie revendications politique et aux plaintes judiciaires. processus de modération politique tendant à assurer la paix sociale et instrument d’une « normalisation » politique : tels sont les modes de perception de la justice transitionnelle ou peut-être ses facettes. Juger les crimes de masse : La mémoire collective et le droit.Or. une réécriture de l’histoire dans les sociétés acculées à gérer leur passé despotique et violent ne saurait tolérer l’unanimisme28. L’oubli dans la mémoire d’Athènes. mais doit assumer un « dissensus »29 salvateur. 20 .D. New Brunswick (Traduction française : Mark OISEL. Paris : Payot/ Rivages. Ainsi. 2006). Mass Atrocity. La reconnaissance de la victime implique un processus moral de régulation de sa colère. Elle ne saurait être prise en considération que dans la mesure où elle ne fragilise pas la paix sociale et elle n’altère pas la stabilité du nouvel ordre politique. Mais la justice transitionnelle n’est pas perçue de la même manière par les différents protagonistes.

P.transitionnelle en débat . d’édifier un espace juridique pour la restauration de la démocratie. dans la même enceinte.. sont hélas bafoués par certains jeunes avocats qui vilipendaient leurs collègues en charge de défendre des acteurs de l’ancien régime différés par devant les juges d’instruction. N’est ce pas là la vocation de la Justice. Or cette paix dans la justice transforme inéluctablement la fonction de la justice en période transitoire. en cette période « de révolution ». N’est ce pas là l’expression d’un négationnisme exacerbé ? La justice transitionnelle permet. qu’il n’est pas possible de parler de justice transitionnelle sans recourir à une institution judiciaire. PROUDHON avait soutenu que « La justice est le respect. en quelque personne et dans quelque circonstance qu’elle se trouve compromise et à quelque risque que nous expose sa défense30». Paris 1858.417. spontanément éprouvé et réciproquement garanti. la reconstruction des structures de l’Etat et l’instauration d’une paix juste et durable. Nouveaux principes de philosophie pratique. prônés par l’apôtre de l’anarchie. 21 . que : « La volonté politique doit aller de pair avec la volonté de la société civile » . Le respect et la garantie de la dignité humaine ainsi que les risques assumés pour sa défense. De la justice dans la révolution et dans l’église. De telles initiatives altèrent la sérénité de la justice dans cette période « de transition démocratique » et aggravent ses maux à un moment où on a le plus besoin de paix dans la justice. le président de l’association des magistrat tunisiens M° Ahmed RAHMOUNI soutient pour sa part. de la dignité humaine. 30 PROUDHON.

Les commissions de justice. Elles publient des études et des rapports qui peuvent être assortis de recommandations. énoncent les vérités. Le modèle des commissions de vérité et une réponse rationnelle à l’extension du système de vengeance. condamnant les dépassements et les violences mais ne sanctionnent pas. La justice transitionnelle vient à la rescousse du système judiciaire qui connaît lui-même une transition réduisant ses possibilités d’action tant et si bien que le nombre important de personnes à poursuivre conjugué à la délégitimation de certains juges du fait de leur complicité active avec un régime autoritaire déchu et à l’assainissement de l’appareil judiciaire qui s’ensuit . dont les conceptions seraient radicales. Elle a pour vocation de démanteler tout un système despotique et de promouvoir un Etat de droit. de vérité et de réconciliation.Une justice pour la paix La justice transitionnelle est une forme de conciliation entre les exigences de la justice et les impératifs de la paix sociale. limitent les capacités des institutions judiciaires.elles la voie du salut pacificatrice (faute de pouvoir garantir des procès équitables conforment aux exigences d’un Etat de droit) ou bien représenteraient-elles un dispositif ou palliatif suspension » ? Ces commissions éclairent les faits.B. seraient. outil extrajudiciaire. Elle intervient a un moment où le système judiciaire est fragilisé par les nouveaux détenteurs du pouvoir réel et certaines forces politiques occultes. et qui profitent de la fragilité de la justice ordinaire pour essayer d’en faire un instrument de « terreur judiciaire » d’une part et par certains auteurs de violence et exactions qui ont les moyens de faire obstacle aux poursuites dont ils peuvent faire l’objet d’autre part. c’est même l’expression de la vitalité de la « société civile » et l’instrument de la régulation de la démocratie 22 à cet état du « droit en .

de vérité et de réconciliation. Assurer l’assistance technique. *Enfin. la mise en place des mécanismes de justice et d’équité et l’édification de la confiance dans les institutions de l’Etat en tant que protectrice des droits de l’Homme. Ce modèle est d’autant plus nécessaire qu’il serait difficile parfois de se déterminer sur la qualité de certains acteurs.I.C. * Il est prévu également la création d’une plate forme en vue de réaliser la réconciliation national. Grâce aux commissions de justice. le centre international pour la justice transitionnelle (C. * Ensuite. le jugement de leurs auteurs et l’indemnisation des victimes au plan moral et matériel. L’initiative portant création du centre de Tunis pour la justice transitionnelle (qui a reçu son visa le 21 août 2011) s’inscrit dans cette perspective tendant à sensibiliser l’opinion publique à l’importance de la justice transitionnelle et à la création d’une instance supérieure de la justice transitionnelle. quelque part les instruments et les victimes d’un système de coercition et d’oppression. Les objectifs du centre tels que définis par son bureau constitutif se rapportent aux fondamentaux de la justice transitionnelle et s’articulent autour de quatre axes : * D’abord. ce que l’on pourrait qualifier de « petites mains » ou d’exécutants forcés. menacés ou simplement intéressés qui sont certes responsables de leurs actes mais qui seraient. Il s’agit des « small perpetrators » auteurs d’exactions mineures.J) ressentant le besoin d’équité et répondant aux aspirations de vérité et de justice du peuple tunisien a estimé judicieux de collaborer à l’instauration d’une justice transitionnelle en Tunisie et ce à partir de son bureau régional ouvert au Caire et dirigé par une tunisienne M° Saloua EL GANTRI OMRANE. A cet effet. la justice transitionnelle peut leur réserver une certaine attention en vue de faciliter leur réintégration et d’éviter leur exclusion. le traitement des violations des droits de l’Homme. La contribution aux efforts déployés par la société civile en vue de démasquer toutes les formes de violations survenues à l’époque révolue. la réhabilitation et la connaissance des 23 .représentative.

Lettres persanes. au siècle des lumières. 24 .LXXXIV. La justice transitionnelle doit contribuer à garantir l’effectivité du droit au juge. 1990.p. L’amour et la justice comme compétence. d’autre part . La justice transitionnelle recèle l’idée d’un arrangement politique. l’effort s’effrite et le temps s’écoule. Ainsi. 31 32 MONTESQUIEU. fruit de la justice transitionnelle demeure fragile car elle relève de l’arrangement entre les acteurs majeurs de la période transitoire dans la mesure où les termes de l’accord sont rapportés à leur convenance réciproque et demeurent provisoires. de colloques et de cycles de formation en matière de justice transitionnelle. Les mécanismes de la justice transitionnelle permettent de suppléer les carences et la fragilité du pouvoir judiciaire dans les périodes de transition démocratique et d’assurer une complémentarité avec la justice pénale pour asseoir. que : « La justice est un rapport de convenance qui se trouve réellement entre deux choses . Paris : Maitailié. une forme de « transaction au bénéfice des présents ». l’action se dilue. Pour peu qu’elle soit louable. A cet effet on a relevé. et la création d’un conseil permanent dont les décisions sont exécutoires et qui regroupe plusieurs composantes de la société civile.408. consensus orienté vers le devenir que l’on peut dénoncer ou réviser32. Luc BOLTANSKI.….Il est vrai que les hommes ne voient pas toujours les rapports…La justice élève sa voix. la démarche de initiateurs du centre semble être marquée par une hésitation résultant de la pluralité d’objectifs et le processus mis en œuvre pour l’instauration de la justice transitionnelle. mais elle a peine à se faire entendre dans le tumulte des passions. à travers l’organisation de conférences.d’une part. la voix de la justice dans l’arène des passions.expériences des autres pays. au travers du repentir et du pardon. Trois essais de sociologie de l’action. Car entre les six commissions chargées de préparer le congrès international qui aboutira à la création d’une instance supérieure pour la justice transitionnelle et la réconciliation nationale (ce qui est un long programme) . la pacification.31 ».

par le centre EL 25 . pour instaurer la justice transitionnelle en Tunisie. Des initiatives se sont multipliées depuis le mois de mai 2011. Il faut d’abord. complexe et qui nécessite l’observation de certaines étapes. de connaître du droit de savoir. Il s’agit de faire un constat de la justice transitionnelle en Tunisie dans tous ses états. promouvoir la culture de la justice transitionnelle parmi les citoyens à travers le développement et la diffusion de l’information sur cette justice afin d’étayer leur connaissance et de dissiper les équivoques et autres confusions (notamment entre la justice transitionnelle et la justice pendant la période de transition).CONCLUSIONS Au terme de cette réflexion. notamment. Il nous appartient de poser les premiers jalons d’une société meilleure en assurant une meilleure gouvernance de la justice. de perspicacité et de vigilance. parfois timides souvent hardies. il nous a été donné de passer en revue les multiples initiatives. Ce constat révèle une carence dans la mise en œuvre de la justice transitionnelle. du droit à la justice et du droit à la réparation qui sont les éléments nécessaire pour asseoir la pertinence. Mais il faut également mettre en exergue « Le devoir de prévenir » la récurrence des violations. L’édification de la justice transitionnelle requiert une approche séquentielle. Des conférences ont été organisées à Tunis . C’est une œuvre immense. La justice transitionnelle a certes pour mission de lutter contre l’impunité et de rétablir la vérité mais sa vraie vocation serait d’aider à construire une paix durable et une justice sereine. Notre modeste contribution participe d’une œuvre de réflexion commune portant sur notre révolution mais s’inscrit résolument dans l’action. Sa temporalité nous invite à faire preuve de doigté. la légitimité et l’efficacité de la justice transitionnelle.

certains y œuvrent mais personne ne prend l’initiative de l’instaurer réellement. Il faut ensuite doter les acteurs émanant de la société civile des moyens ainsi que de l’expertise et développer leurs capacités en vue de traiter des situations générées suite aux mutations subies par la société et d’asseoir la justice transitionnelle. le recouvrement par les victimes de leur dignité et la consolidation de la paix sociale. la ligue tunisienne pour la citoyenneté.KAWAKIBI pour la transition démocratique. n’a même pas été entamée. Tout le monde33 (ou presque34) revendique cette justice. permettre à ces commissions de se saisir des dossiers et d’entamer leur action pour assure la réconciliation entre les citoyens. Il faut également prendre en considération l’expérience des autres pays. la faculté de droit de Tunis. Il est impérieux de gérer des situations de violence et d’exaction. les spécificités de notre société. les particularités de nos traditions et coutumes. de notre vécu et de gérer le passé Le président de la commission nationale d’investigation sur les dépassements et les violations (Les violations et les abus) M° BOUDERBALA considère que la commission qu’il préside s’inscrit dans le cadre de la justice transitionnelle. Cette dernière étape. pour constituer les « commissions de vérité et de réconciliation » (parmi les expert. Il faut enfin développer des actions concrètes. d’assurer la réconciliation du peuple avec sa mémoire et lui permettre de bâtir son devenir. à la fois cruciale et déterminante. 34 Le président de l’association des magistrats tunisiens dénie toute existence à la justice transitionnelle et soutient qu’il n’est pas possible de parler de justice transitionnelle sans recourir à une institution judiciaire. compte tenu de la complexité des situations. et ce en vue d’affiner la compréhension pour édifier l’avenir. Le temps presse mais la justice transitionnelle tarde à s’imposer. Nous sommes encore au stade des vœux pieux. 33 26 . les juristes et les acteurs de la société civiles). le centre international pour la justice transitionnelle et le club Tahar EL HADDAD.

183. Un grand écrivain témoin privilégier de son époque qui s’est fixé en Tunisie au lendemain de la seconde guerre mondiale. 35 Georges BERNANOS. contrairement à la justice ordinaire qui a vocation à gérer le passé.Or. Aussi BERNANOS n’a-t-il pas remarqué à juste titre que : « Le grand malheur c’est que la justice des hommes intervienne toujours trop tard . BERNANOS (1888-1948) un franc-tireur. un homme ardent et libre. sans remonter plus haut ni plus loin que celui qui les a commis35». la justice transitionnelle est une forme d’emprise sur le futur marquée par la célérité et l’effectivité. Journées d’un curé de campagne. p. elle réprime ou flétrit des actes. 1936. 27 . Il ne l’a quitté que pour se faire soigné à Paris où il est décédé le 5 juillet 1946.

la pacification…. la mémoire. la réconciliation. appréhender les violations. déterminer les responsabilités des exactions. La justice transitionnelle est en une notion en pleine gestation. ce qui lui attribue une certaine créativité potentielle et lui dénie toute démarche normative.La justice transitionnelle Mohamed HAMOUDA Agrégé en droit privé et sciences criminelles à la faculté de droit et des sciences politiques de Tunis Avocat près la Cour de Cassation La justice transitionnelle traduit des préoccupations et des enjeux de la justice lors d’une « transition démocratique ». le cadre et la procédure appropriée pour rechercher la vérité. Nous tenterons d’esquisser les grandes lignes d’un plaidoyer pour une justice transitionnelle en prenant en considération les spécificités de la société tunisienne et les exigences de la révolution de la dignité. du Pérou au Maroc et du Ghana au Sri Lanka . l’oubli. mais en prenant en considération les spécificités nationales et les arrangements locaux pour 28 . Cette quête d’une justice alternative ou complémentaire de la justice rétributive se fera en s’inspirant des initiatives de justice transitionnelles accumulées durant les vingt dernières années de l’Amérique latine à l’Afrique du sud. la vérité. Notre humble contribution portera sur une réflexion tendant à concevoir les outils. Il s’agit d’une notion en pleine mutation dont l’assiette est en perpétuelle déconfiguration et le domaine en constant changement. connaît de situations complexes nécessitant une gestion des équilibres délicats dans un contexte de transition soumis à des revendications ainsi qu’à sollicitations contradictoires et nous ramène à d’autres notions : La justice.. octroyer les réparations aux victimes et parvenir au pardon suite à un repentir sincère.

La paix envisagée dans le processus de la justice transitionnelle est le fruit d’un accord peut-être d’un consensus (négocié ou concédé et même parfois imposé) qui est rectifié. L’édification de la justice transitionnelle requiert une approche séquentielle et nécessite l’observation de certaines étapes. Il faut d’abord. de l’intensité des tensions et du changement des données politiques et sécuritaires. les spécificités de notre société.garantir un « potentiel d’acceptabilité » raisonnable auprès des intervenants dans l’arène politique et auprès de la société civile.issues stabilisées. Il faut également prendre en considération l’expérience des autres pays.révolutionnaire qu’elle répond à une double logique : * Celle de l’apaisement requis pour assurer la concorde et retenir les colères. Cette logique amène les responsables des violences politiques à un repentir sincère et invite les victimes à entrer dans un processus de dépassement de la souffrance individuelle et même de deuil compensé par un mécanisme de mémorialisation. 29 . revisité et transformé au gré de l’évolution des rapports de force. Cela induit un double mouvement :* Une paix tirée vers la justice * Une justice tendant à assurer une paix durable (conciliation – pardon. * Celle de la trêve politique nécessaire à la construction d’une société nouvelle et garante de la stabilité du nouvel ordre politique au moyen d’une justice de pacification. les particularités de nos traditions et coutumes.accord pérennisés). de commémoration et déclarations solennelles. Il est difficile de se départir de l’idée que l’on se fait de la justice et d’envisager des voies alternatives en s’inspirant notamment du mouvement favorable à l’alternative dispute resolution . La justice transitionnelle est d’autant plus impérieuse dans cette période de turbulences post. promouvoir la culture de la justice transitionnelle parmi les citoyens Il faut ensuite doter les acteurs émanant de la société civile des moyens ainsi que de l’expertise et développer leurs capacités.

le recouvrement par les victimes de leur dignité et la consolidation de la paix sociale. 30 .Il faut enfin développer des actions concrètes pour permettre aux commissions de se saisir des dossiers et d’entamer leur action pour assure la réconciliation entre les citoyens.

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