Vous êtes sur la page 1sur 5

A propos de Clérocratie dans l’Église de France.

L’affaire du missel Éphata a fait un certain bruit dans l’Église de France. Jean-Claude Didelot a décidé d’en faire connaître l’histoire, avec quelques autres, en publiant Clérocratie dans l’Église de France 1

Dans nos études sur le catéchisme ou l’école nous avions fait ressortir la dictature qu’exerce une bureaucratie cléricale moderniste contrôlant tout. Nous pensions bien qu’il y fallait quelques moyens. Avec son livre, J.C. Didelot soulève un coin du voile. Les contestations de détail de l’Association épiscopale liturgique pour les pays francophones (A.E.L.F), publiées « dans la me- sure où des organes de presse reprennent les thèses développées dans ce livre » ( Famille chré- tienne du 12 décembre 1991), ne changent et ne répondent pas aux questions de fond soulevées par J.C. Didelot.

Jean-Claude Didelot a été officier de marine marchande, a travaillé chez Hachette et est de- puis dix ans directeur du département religieux chez Fayard. Marié, père de quatre enfants, il se dé- fend d’être un intellectuel, mais c’est un homme de c ur au plein sens du terme: c’est à lui que ton- ton Péchard, en mourant, a passé la direction de son oeuvre de sauvetage des réfugiés du Sud-est asiatique, Les enfants du Mékong. Catholique, il est très attaché au concile Vatican II, très respec- tueux des évêques. Pour lui néanmoins, secourir les pauvres en tous genres ne se limite pas à l’assistance matérielle, humanitaire, mais s’étend aux domaines moral et spirituel: il n’oublie pas la conversion, le baptême, la vie de prière et les sacrements. C’est pourquoi, il a voulu mettre à la dis- position de tous un livre du Chrétien… ouvrage de formation et de prière, mais aussi missel com- plet; non pas un missel traditionaliste, mais un livre conforme à la liturgie nouvelle de Paul VI, uti- lisant les textes bibliques dans leur version officielle. Il eut l’imprimatur du cardinal Lustiger, l’encouragement de nombreux évêques francophones. Il publia son ouvrage, Éphata (trois volumes) en octobre 1988; le succès fut immédiat: 25000 exemplaires épuisés en un an. La deuxième édition, du même nombre d’ouvrages, suivit en janvier 1990. Entre temps, en novembre 1988, une lettre de la Secrétairie d’Etat du Vatican avait transmis a J.C. Didelot la satisfaction du pape pour le travail ainsi accompli (p.15). Mais le 1er juillet 1991, l’Association Épiscopale liturgique pour les pays francophones (A.E.L.F.) faisait condamner Fayard par un tribunal civil à arrêter la diffusion d’Éphata, a verser 300.000F de dommages et intérêts à l’A.E.L.F. La Croix du 13 juillet jubilait avec la feinte pondération dont elle a le secret.

Que s’était-il donc passé ?

HISTOIRE D’EPHATA

Le nouveau missel réalisé par la maison Fayard utilise les traductions françaises officielles des textes bibliques et liturgiques, traductions obligatoires conformément aux règles canoniques et liturgiques pour le nouvel ordo. Ces traductions sont la propriété de l’A.E.L.F., qui demande en conséquence à Fayard des droits d’auteur de 10%.

Fayard refuse ce taux, estimé exorbitant, et propose des droits de traduction de 2% (pratique actuelle dans le domaine civil: 1% à 2% pour la traduction). L’A.E.L.F. rejette cette proposition. En plein accord avec un certain nombre de personnalités consultées (dont les cardinaux Mayer, alors préfet de la Congrégation romaine pour le culte divin, Decourtray et Danneels, présidents respec- tifs des Conférences épiscopales française et belge), J.C. Didelot écrit aux évêques de langue fran-

1 Fayard. 1991. En vente à 1’A.F.S. Bulletin de commande en dernière page.

çaise pour leur demander leur avis. Il fait valoir que le droit canon impose les traductions concer- nées et interdit la vente de biens spirituels, enfin que les sommes ainsi collectées par l’A.E.L.F. ne vont ni à leur auteur (Dieu pour la Bible, le Vatican pour les textes liturgiques), ni aux traducteurs, qui ont depuis longtemps abandonné leurs droits propres. La grande majorité des réponses est favo- rable à la position de Fayard.

Quelques essais d’arrangement amiable, puis en octobre 1989 une demande d’arbitrage ecclé- siastique présentée par Fayard, maison profane, sont refusés par le secrétaire général de l’A.E.L.F 2. Celui-ci s’en tient à l’alternative: contrat à 10% (à titre précaire !) ou arrêt de la diffusion d’Éphata et destruction des exemplaires invendus. L’argumentation religieuse n’intéresse pas plus les bu- reaux de 1’A.E.L.F. que les prescriptions de ses supérieurs: par deux fois le cardinal Decourtray a demandé au directeur du CNPL de tenter l’arbitrage ; ce dernier n’en tient pas compte.

La procédure civile déclenchée par l’A.E.L.F. aboutit à la condamnation de juillet 1991. Bien entendu, Fayard fait appel de ce jugement. Bienheureux jugement, pourrait-on dire, qui nous vaut la sainte colère de Jean-Claude Didelot… et son livre. Car il ne se limite pas a l’histoire du missel Éphata.

Autres mésaventures ecclésiales.

Une proposition douteuse

En 1980, J.C. Didelot, alors chez Hachette, vient de fonder une petite filiale, les éditions du Sarment ; il a des « projets catéchistiques » 3 . Il prend contact avec un prêtre d’une commission qui prépare aussi un parcours catéchétique. Celui-ci propose alors une fusion de leurs projets pour ne

publier qu’un seul parcours: « nous serions ainsi assures de la maîtrise absolue sur 1 est, le centre et

» ; coût de cette of-

fre: « des droits de directeur de collection » de 2% et des frais de déplacement de 10000 F mensuels à verser discrètement. Ces accords ne devaient être communiqués à personne !… J.C. Didelot re- fuse: on prévient son employeur qu’il a «fait échouer une fructueuse affaire ».

a J’avais appris en quelques jours, écrit-il (p.132, l33), qu’une bureaucratie qui n’était pas

l’Église pouvait se comporter d’une façon qui, en d’autres lieux, aurait conduit tout droit à des sanctions disciplinaires. J’avais aussi appris que ces bureaux savaient montrer le plus absolu mépris pour les éditeurs, au point de leur proposer ce qu’il est difficile d’appeler autrement qu’une ma- gouille, et cela sans la moindre considération pour leurs partenaires habituels dont plusieurs au- raient été acculés à la faillite, ou du moins à de grosses difficultés, si j’avais obtempéré.

le nord de la France, et d’une position dominante sur l’ensemble du territoire

Petite histoire d’une nouvelle catéchèse

J.C. Didelot utilise pour décrire la catéchèse française une image amusante, sinon exacte (voir plus loin nos réserves):

« Les évêques eurent, dans le pilotage de l’ensemble, l’autonomie dont dispose l’astronaute

installe dans un satellite inerte au sommet d’une fusée à trois étages. Ils se trouvaient bien dans le

satellite, mais c’est le CNER qui avait construit la fusée et ils avaient été exclus de la salle de contrôle (p.133).

Le premier étage c’est le Texte de référence, canevas obligé de tout manuel de catéchèse, et

2 Père Jean-Louis Augé, également directeur du Centre national de pastorale liturgique (CNPL) français. JC. Didelot note qu’il y a confusion perma- nente entre I’AELF et le CNPL !

3 C’est en octobre 1979 que la Conférence épiscopale française avait adopté le Texte de référence destin6 à servir de loi-cadre à tous les manuels de catéchèse.

mis au point par le CNER (Centre national de l’enseignement religieux).

Le deuxième, c’est le recueil Pierres vivantes, émanation du CNER, imposé à tous les enfants du CM1 et du CM2, pour la diffusion duquel le CNER a constitué un Groupement d’intérêt écono- mique (GIE) de treize éditeurs 4 .

Le marche monopolistique qui en résulte assure des rentrées confortables.

Le troisième étage comprend tous les parcours catéchétiques édités avec le label de confor- mit6 au Texte de référence, obligatoirement délivré par le CNER (par délégation des évêques). C’est l’occasion pour ces bureaux d’imposer aux éditeurs de parcours un contrat qui prévoit 10% de droits d’auteur dont la moitié pour le CNER, sous l’appellation plus imposante d’Association épiscopale catéchistique.

Pourtant Fayard, sans faire parti du GIE monte par le CNER, avait pu éditer un parcours, A nous la parole, qui s’était taillé un beau succès, ses auteurs s’étant pliés aux exigences du CNER. Entre temps, la Conférence épiscopale avait desserré l’étau du CNER en autorisant les évêques à donner eux-mêmes à un parcours le label de conformité au Texte de référence. Fayard usa de cette facilite pour un nouveau manuel, Ce Jésus que tu cherches, dont les rédacteurs, moines, avaient re- noncé à tout droit d’auteur. Le CNER dénigra ce parcours… et réclama ses droits, alors qu’il n’avait participé ni à la rédaction, ni au contrôle du manuel, ni à sa promotion, au contraire !

J.C. Didelot fournit bien d’autres détails… Il voit là les agissements d’une bureaucratie « qui ne fait rien d’autre que d’utiliser les royalties indûment perçues pour piloter la catéchèse selon ses choix idéologiques » (p.148). Il conclut: « 45% d’enfants catéchisés, moins de 10% de jeunes qui, à

la sortie du dispositif, continuent à aller à la messe

. cela mérite réflexion Y (p.151).

INTÉRÊT DE L’OUVRAGE

Pourquoi parler si longuement de ce livre ? L’A.F.S. entre autres a depuis longtemps décrit les arcanes de la nouvelle catéchèse en France ; elle a analysé Pierres vivantes et un grand nombre de parcours catéchétiques, y compris A nous la parole, et montré en quoi ils déformaient et rédui- saient la doctrine catholique 5 . L’A.F.S., et bien d’autres, ont abondamment souligne les dommages immenses causés, à l’Eglise, depuis le début des années 1960, par une bureaucratie d’Eglise qui agit en appareil soviétiforme autonome aux motivations idéologiques de gauche.

Or, J.C. Didelot, catholique qui se veut parfaitement fidèle au concile Vatican II, a pu obser- ver les mêmes phénomènes de son poste d’éditeur successivement chez Hachette puis chez Fayard. Il confirme et complète ce que nous en avons dit, notamment avec des données financières. Il écrit (p. 127):

« Une bureaucratie qui poursuit ses propres objectifs a pris le pouvoir dans l’Église de France ».

L’ouvrage de J.C. Didelot corrobore également ce qu’à la suite de l’abbé Raymond Dulac 6 nous avons dit des méfaits de la collégialité:

4 Note de Clérocratie dans l’Église de France, p.137: « Voici la liste de ces éditeurs: Éditions Tardy ; Pierre Zech ; de Gigord ; Éditions Ouvrières ; Société de Presse et d’Édition de l’Ain ; Le Livre de Paris ; CRER ; Éditions du Cerf; Bayard Presse ; CERP ; Privat ; BGSA Desclée ; Fleurus ; Décanord : Droguet-Ardant ; Mame ; Éditions du Chalet ; l’École *.

5 Voir à ce sujet : L’affaire des catéchismes, numéro spécial 43 de l’A.F.S. (octobre 1982) ; L’affaire des catéchismes (suite) et Le cardinal Ratzinger à N. D. de Paris, suppléments au n o 46 de l’A.F.S. (avril 1983) ; le tiré à part Trois lignes directrices de la nouvelle catéchèse (A.F.S. 11~49, octobre 1983). Bulletin de commande en dernière page ; Note sur la nouvelle catéchèse française, document A.F.S. de 104 pages, format 21x29.7.

6 Abbé Raymond Dulac, La collégialité épiscopale au deuxième concile du Vatican, ed. du Cèdre. D.M.M., 1979. En vente à l’AF.S. Bulletin de commande en dernière page.

« Le régime d’assemblée est une retombée du concile Vatican II 7 qui, en instaurant les confé-

rences épiscopales, a généré une floraison de secrétariats permanents et de commissions, qui se sont peu à peu trouvés envahis par les spécialistes (…) En fait… ce sont les bureaux qui détiennent la réalité du pouvoir. Obéir a une Conférence épiscopale, c’est, dans les faits et quoi qu’on en dise, n’obéir à personne. On verra même le cas de commissions qui dépendent de plusieurs Conférences

épiscopales et qui, donc, n’obéissent plus du tout à personne. Ainsi se sont constituées peu à peu de véritables féodalités, Etats dans l’Etat qui cooptent leurs responsables nationaux et recyclent les correspondants locaux. Longtemps, l’appareil a été en phase avec les évêques, dont ils constituaient un vivier privilégié. Ce n’est plus totalement le cas aujourd’hui, mais subsistent de puissants ré- seaux ou s’entremêlent services d’Église, groupes d’édition et de presse, intérêts financiers, choix

idéologiques, amitiés personnelles

Clérocratie dans l’Église de France montre enfin assez clairement ici ou là comment les commissions agissent selon des méthodes semblables à celles des sociétés de pensée 8 . L’auteur note avec humour l’un de leurs procédés d’exclusion (p. 189, note):

« “Qui n’est pas d’Église’ ‘: se dit de toute manifestation répondant à l’appel de l’Église, mais non initiée, organisée, contrôlée du début à la fin par une commission Y.

A propos d’un vote de la Conférence épiscopale française en matière de catéchèse, il présente le travail du noyau dirigeant (p. 133):

« En réalité?, non seulement les évêques avaient et& conduits la où une commission extrê-

mement restreinte avait décide qu’ils iraient, mais on les avait amenés à se dépouiller eux-mêmes dune part importante de leur liberté, et, ce qui me paraît plus grave, de leurs responsabilités Y.

. Y (p. 191, 192).

RÉSERVES

Si la lecture de Clérocratie dans l’Église est utile par les arguments complémentaires qu’elle peut nous fournir, quelques réserves doivent être faites sur ce livre.

L’auteur dénonce l’effet pervers d’une bureaucratie cléricale qui paralyse l’action des évê- ques et du pape. Nous approuvons. Cependant s’il est possible qu’un certain nombre de prélats aient été trompes au début, il est impossible qu’ils se soient laissés mener aussi longtemps et aussi unanimement, sans connivence avec les clérocrates meneurs.

J.C. Didelot le reconnaît d’ailleurs implicitement lorsqu’il écrit: « Longtemps l’appareil a été en phase avec les évêques, dont ils constituaient un vivier privilégié ». On comprend qu’il veuille ménager les évêques à qui il adresse sa plainte tout au long du livre, mais il faut être clair: leur res- ponsabilité est directement engagée aujourd’hui, comme elle l’était hier dans l’état de 1’Eglise ; et ce n’est pas leur manquer de respect que de le leur dire, avec la déférence voulue, au contraire.

J.C. Didelot proclame clairement son adhésion, apparemment sans réserves, au concile Vati- can II. Pourtant il lui faut bien constater que « le régime d’assemblée est une retombée du concile Vatican II… », d’où dérive donc la clérocratie qu’il dénonce. Dans la conclusion de son article Va- tican II, rupture ou continuité ? 9 , Arnaud de Lassus écrivait: « Les évènements de la période post- conciliaire constituent, dans leur ensemble, une catastrophe pour l’Eglise » .

C’est à partir du concile que prennent des allures de désastre: la chute des vocations et de la pratique religieuse, l’effondrement de la morale et des connaissances religieuses, l’augmentation du nombre des prêtres quittant le sacerdoce, des religieux et religieuses abandonnant leur monastère.

7 JC. Didelot ajoute ici la note suivante: « Mais si, je suis pour le concile

8 Cf. plaquette A.F.S. Le modernisme hier et aujourd’hui, troisième partie La société de pensée

9 A.F.S. no 61, octobre 1985. Disponible en tiré-à-part. Bulletin de commande en dernière page.

. Qu’on n’en profite pas, s’il vous plaît ! »

moderniste.

.Bulletin de commande en dernière page.

C’est encore à partir de Vatican II que s’arrêtent les conversions de juifs et de protestants au catho- licisme, et que s’accélèrent les apostasies de catholiques rejoignant, parfois en masse, les sectes protestantes 10 , l’islam, I’indouisme, etc.

impossible qu’il n’y ait pas de relation de cause à effet entre une telle faillite et

l’événement qui en marque le début.

Il

est

CONCLUSION

Dans le combat contre les multiples formes de la subversion, nombre de Français semblent at- tacher une importance primordiale aux idées et se désintéresser des structures. J.C. Didelot, à l’inverse, condamne essentiellement les structures bureaucratiques et cléricales, et laisse de côte l’idéologie qui en sous-tend l’action. Les deux points de vue sont complémentaires, d’ou l’intérêt principal d’un livre qui en comporte d’autres 11 .

Un dernier point: J.C. Didelot, par charité chrétienne se refuse à blâmer les hommes. Mais les idées fausses sont inventées et propagées par des hommes, et ne seraient rien sans eux ; mais les structures sont bâties, renforcées, entretenues par des hommes, et n’existeraient pas sans eux.

Pour condamner le modernisme, le pape saint Pie X, dans son encyclique Pascendi Dominici gregis de 1907, présentait sept personnages modernistes et leurs comportements. Certes il ne nous appartient pas de condamner les personnes. Mais la vraie charité exige le plus grand réalisme, et faire connaître la vérité des paroles et des actes est plus que jamais nécessaire. Merci à l’admirable président des « Enfants du Mekong * d’y avoir contribue, même si, par ailleurs, nous ne le suivons pas dans son attachement, apparemment sans réserve, au concile Vatican II.

François Desjars

Action Familiale et Scolaire, n°99 février 1992

10 Au IVe consistoire extraordinaire, le cardinal Obando Y Bravo, archevêque de Managua, signalait que de 1967 B 1985 les adeptes des sectes pro- testantes étaient passées de 4 à 30 millions en Amérique latine (0R.L.E du 23 avril 1991).

11 En particulier le texte français de l’intervention du cardinal Ratzinger à. Rimini, en Italie, en août 1990, intitule * Une société à réformer sans cesse * (p. 89 à 118).