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Aquilegia Nox et Léo Sigrann La Patte de Velours I : Jeux de Mains -

Aquilegia Nox et Léo Sigrann

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Aquilegia Nox et Léo Sigrann La Patte de Velours I : Jeux de Mains - Collection

- Collection Romans / Nouvelles -

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Table des matières

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

1

CHAPITRE 1

2

CHAPITRE 2

41

CHAPITRE 3

63

CHAPITRE 4

101

CHAPITRE 5

141

CHAPITRE 6

173

CHAPITRE 7

199

CHAPITRE 8

239

Remerciements

273

Quelques idées de lecture

274

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Auteur : Aquilegia Nox et Léo Sigrann Catégorie : Romans / Nouvelles

Date de publication originale : 12/01/07

Laurent Asmuldet. Journaliste, 24 ans, naïf, maladroit, mais volontaire. Viktorka Salix. Déteste qu'on la dise laborantine, 33 ans, cynique et désabusée. Chat Noir. Tueur à gages, le reste ne vous regarde pas.

Trois personnages hauts en couleurs portant sur une histoire commune trois éclairages différents, selon leurs idées, leurs doutes et leurs folies. Trois personnages entraînés dans les rouages d'une enquête tortueuse sur une main coupée. Trois personnages liés par le contrat signé par l'un sur la tête des deux autres.

Laissez vous prendre au jeu.

http://www.ilv-edition.com/librairie/jeux_de_mains_la_patte_de_velours_i.html

Licence : Licence Creative Commons (by-nc-nd)

http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/fr/

CHAPITRE 1

Tout petit, je rêvais d'être un grand reporter. Mes héros étaient Tintin,

J'avais l'habitude d'errer un peu partout, à la

recherche des sensations fortes et des scoops du tonnerre. Je rêvais de démanteler des réseaux de trafiquants chez la voisine et de libérer les esclaves qui rangeaient la bibliothèque municipale après le passage de ma classe. Quand j'ai grandi un peu, au lycée, je me suis naturellement investi dans la rédaction du journal de la classe. J'ai vite remarqué que ce qui intéressait le plus mes congénères, ce n'était pas de savoir si la voiture du proviseur avait été achetée grâce à un détournement de fond, ou si les échantillons utilisés en salle de biologie n'étaient pas des reliques du Muséum datant du siècle précèdent, mais plutôt les ragots et cancans courant sur les liaisons hypothétiques entre telle et telle star en vogue, recueillis dans les derniers « Voilà » et « Paris Match ». Cruelle désillusion. Ne voulant pas faire aussi vite une croix sur mes idéaux de jeunesse, je me suis tout de même lancé dans une école de journalisme après le bac. Pendant les vacances, soit j'emballais du thon en boîte dans l'usine où travaillait ma mère, soit, quelques années plus tard, je jouais les correspondants régionaux pour la gazette du village. Bien entendu, cela ne satisfaisait pas mes aspirations de voyage et de découverte. J'ai donc décidé, il y a trois ans, de me rendre à Paris, afin de me faire embaucher par un Vrai Journal. Je réussis à entrer à la Dépêche Chavilloise, après avoir envoyé au moins deux cents CV et obtenu trois entretiens. Ils me confièrent la chronique des Chiens Écrasés - j'eus droit aux Faits Divers pendant trois mois, c'est à dire la durée du congé de maternité de Line Dussec, ma collègue d'infortune - et finis, au bout d'un an de bons et loyaux services, par être autorisé à m'occuper de la rubrique « Sport ». Que les choses soient claires : je déteste le sport. Les seules disciplines pour lesquelles j'ai eu quelque intérêt au lycée, c'étaient la course à pied et

Rouletabille, Jimmy Olsen

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

le judo. Tout le reste, surtout les sports d'équipe, m'est toujours passé à vingt mètres au dessus de la tête. D'ailleurs, quand le prof laissait les élèves choisir eux même leurs coéquipiers, j'étais à chaque fois le dernier à rester sur le banc. Par conséquent, malgré la promotion sociale que représentait mon passage à la rubrique des sports, je ne peux pas dire que j'avais encore atteint mon plein épanouissement professionnel. Grâce à ma carte de presse je pouvais - et devais par principe - aller voir à peu près n'importe quel match de la Région parisienne, et j'eus même l'insigne honneur d'être chargé de l'interview des entraîneurs des équipes de foot junior locales. Un vrai bonheur. Malgré tout, j'avais trouvé un moyen assez ingénieux de m'en tirer sans avoir besoin de me farcir plein de matchs. J'avais un ami, Jérôme Greene, qui était passionné de foot. Comme il était policier, nous avions trouvé un terrain d'entente qui nous convenait à tous les deux. En échange des places que je lui cédais gratuitement, il me racontait le match - en tant que passionné, il me faisait toujours part de ses commentaires, techniques ou

croustillants, concernant tel ou tel joueur - et discutait avec moi de certains éléments des affaires louches dont il s'occupait, sans toutefois dépasser les limites du secret professionnel. Il disait qu'il appréciait d'avoir un point de vue extérieur, et que certaines de mes remarques pouvaient lui faire mettre le doigt sur des pistes négligées. Il ne me donnait bien sûr pas les noms véritables des personnes impliquées et, de plus, je lui avais donné ma parole de ne jamais utiliser ces infos pour un article. Un parjure m'aurait conduit à voir les détails de mon anatomie exposés en divers points géographiquement éloignés de la ville, « façon puzzle ». Comme vous pouvez le constater, ma petite vie était une mécanique assez bien huilée. Mais il y manquait toujours quelque chose, un je-ne-sais-quoi

de piquant, un peu d'adrénaline, une enquête vraiment tordue

un peu

d'exaltation Je le désirais ardemment. Si j'avais été croyant, j'aurais prié pour ça, mais comme je suis athée, je ne l'ai pas fait. J'ai tout de même été exaucé. Un soir, je rentrais chez moi, impasse Voltaire, après une journée bien

chargée. J'avais passé deux heures sous la pluie à regarder l'entraînement

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

d'une équipe de deuxième division. On était fin juin, et il ne faisait pas trop froid. Heureusement, parce que sinon, avec mon pantalon à tordre, et mon imperméable - qui n'avait d'imperméable que le nom - dans un état à peine plus reluisant, j'aurais eu mille fois le temps d'attraper une broncho-pneumonie. Si tel avait été le cas, je n'aurais même pas pu interviewer l'entraîneur et son poulain. J'aurais dû me passer des descriptions tactiques, de la longue énumération des CV de chacun des joueurs, de l'autosatisfaction des types, des remarques grivoises sur le

charisme des footballeurs

J'avais rempli mon carnet plein de notes sur les expressions des deux

hommes, leur façon de parler, de se tenir, les coups d'œil échangés etc

avec l'intégralité de la conversation enregistrée sur un magnétophone de poche. Très pratique, le magnéto. Je n'ai eu des problèmes qu'une seule fois, quand, rentré chez ma mère pour le week-end, et l'ayant négligemment posé sur la table de la cuisine, un petit neveu avait

et

Ça aurait été bien dommage.

enregistré une heure de vocalises et discours divers sur la bande qui avait recueilli les propos d'un joueur du Quinze de France, ma plus grosse interview.

A l'entrée de l'impasse où j'habitais, se trouvait souvent un vieux clochard,

vautré au milieu de cartons. Je le connaissais bien, il habitait là, en quelque sorte, depuis que je m'étais installé. Souvent, je lui donnais la monnaie de mon ticket de bus. Ce soir là, il m'appela :

« Hey, jeun'homme !!!! psssst ! »

Je m'approchai, en gardant toutefois une certaine distance de sécurité odorante, à cause du parfum de la vinasse.

«

Psssssst

v'nez voir par ici

j'ai quequ'chose pour vous

»

Il

farfouilla dans un tas de chiffons à côté de lui, et en sortit un objet

enveloppé dans un vieux bout de tissus. Ayant regardé à droite et à gauche

avant de déballer son trésor, il ôta le textile avec des gestes méticuleux, en gloussant d'excitation contenue. Tout à coup il me le brandit sous le nez. C'était une sorte de vieille main momifiée. Je reculai d'un bond.

« Hey, c'est dégueulasse !!!!

Et puis, j'en connais qui

- Mais non, p'tit gars, c'est tout sec, tu vois bien

paieraient cher pour avoir un porte bonheur comme ça

»

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Il caressait la main d'un geste amoureux. Elle était toute racornie, mais on voyait des traces brunes de sang coagulé, et des marques circulaires sombres dont je préférais ne pas savoir la provenance.

« Gardez ça, j'en veux pas, c'est dégoûtant !!!!

- Allez, quoi, juste dix euros et elle est à toi

- Non, j'ai dit non ! »

Je m'éloignai à grands pas. Lorsque je poussai finalement la porte de mon petit appartement, la première pensée qui me vint fût : « Enfin, au chaud et au sec ». Comme par

hasard, la pluie cessa de tomber presque à cet instant. Mon chat trotta vers moi en miaulant, mais, au moment de se frotter contre ma jambe, s'arrêta, puis secoua la tête avant de s'éloigner de quelques pas.

« Et alors, on n'aime pas l'eau ? »

Je retirai mon imper - le premier vrai bonheur de la journée - puis le reste de mes vêtement, pour prendre une douche bien chaude. J'ai dû utiliser tout le ballon d'eau chaude avant de me rendre compte qu'il fallait que je me lave, ce que je fis avec de l'eau tiède. Peu importait, j'étais bien réchauffé.

J'enfilai un vieux T-shirt de l'école, et un treillis hors d'âge - mes vêtements

fétiches pour écrire

chauffer une boîte de Bolinos. Pour terminer, j' écoutai mon répondeur.

« Bonjour, c'est Anna

Ensuite, je donnai à manger à mon chat, et me fis

j'ai pensé qu'on pourrait peut-être se voir demain ?

Bon, tu peux me rappeler quand tu auras le temps

Aargh !!!!! Mais oui, Anna ! Elle m'avait déjà appelé la veille, et j'avais

complètement oublié de la rappeler

téléphone fixe pour trois dans un bureau commun au boulot, ce n'étaient

pas les meilleures conditions du monde pour échanger des roucoulades

dis, tu

devrais regarder les infos, à vingt heures, ça va te plaire. C'est nous qui nous occupons de ça. Si t'arrives à m'avoir des places pour le Stade de France samedi à 15 heures, peut-être que je pourrais en discuter cinq

Je t'attends demain vers 14 heures, au

parc, comme d'hab

VOIR, TON SUSPECT !!!!

minutes avec toi

Il faut dire que sans portable et un

Euh

Je t'embrasse. »

Le message suivant était moins culpabilisant. « Allo, c'est Jérôme

Nan, j'rigole

OUI, LÂCHE MOI LA GRAPPE, JE VAIS LE

Euh, bon, pour le match, ça serait bien

quand même

Je regardai ma montre : 20h30.

à demain. OK, ÇA VA, J'ARRclic

»

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

en salle. Ce sera sans aucun doute un

» Bon, pas grave. Je décidai

d'attendre le journal de minuit. En attendant, j'appelai Anna. Répondeur. « Allo

Euh, je serais super partant pour demain soir. Je pensais qu'un petit resto ça

serait sympa. Je t'invite, bien sûr

plus tard. Je t'embrasse. » Bravo. C'était nul, comme message. Bah, je la rappellerai plus tard. De toutes façons, je me demandais si je n'étais pas en train de faire fausse route avec cette fille. Elle était un peu maniérée, un peu trop superficielle à mon goût. Je m'installai à ma table de travail, et je sortis mes notes et mon magnéto. Je commençai par réécouter le contenu de la bande. Ça n'allait pas être très facile d'en faire un bon article, de cette interview. D'un autre côté, ces types représentaient sans doute une bonne partie de mon lectorat à eux seuls, alors il ne fallait pas les décevoir. J'avais mis mon réveil à sonner pour ne pas oublier les infos. J'en étais arrivé à un article de trois cents mots quand la sonnerie retentit.

Euh, bon, ben j'essayerai de te rappeler

J'allumai la télé en hâte. «

des plus grands succès au cinéma cet été

sortie

Salut, c'est Laurent.

J'allumai sur la trois. C'était la fin d'un polar. J'attendis avec patience que le coupable soit confondu, puis que passent les pubs et les bandes annonces des films de la semaine suivante. Enfin, le jingle du journal télévisé retentit. Je compris dès le sommaire pourquoi Jérôme m'avait appelé. La BNF du centre ville avait subi un braquage. Un vrai hold-up, avec des otages et tout ! Suivait un reportage sur la sécurité dans les magasins et les établissements publics, et une longue interview du directeur de la banque. Assez banal, comme histoire. Mais peut-être que quelque chose d'inhabituel avait attiré l'attention de Jérôme. J'éteignis la télévision. Un hold-up, ça au moins c'était intéressant. J'aurais bien aimé pouvoir couvrir ce genre d'évènement. Aller fouiner, mettre mon

de loin.

nez partout, risquer sa vie enfin

J'imaginais déjà qui allait s'occuper de l'affaire à la Gazette. Probablement Laureen, ou encore Mickael. Voire les deux ensemble. Ils récupéreraient les infos de l'AFP, et en feraient un article à leur sauce, sans même se déplacer. Le journalisme d'investigation, ce n'était pas tellement le truc de

la Dépêche Chavilloise. Il fallait vraiment que je change d'employeur.

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C'est sur cette pensée constructive et absolument-pas-aigrie que j'allai me coucher ce soir-là. Le lendemain matin, je commençai par relire mon article, puis je rédigeai une conclusion ravageuse. Après m'être passée la tête sous le robinet d'eau froide, avoir bu un verre de lait, suivi d'une tasse de café bien noir et de deux tartines de Nutella, je le relus une nouvelle fois, et ré-écrivis une nouvelle conclusion, un peu plus en accord avec l'esprit du journal. Je regardai ma montre. Il était huit heures trente cinq, aussi fourrai-je le tout dans ma serviette. Il fallait filer en vitesse. Alors que je poussais la porte de l'immeuble, je me souvins tout à coup que je n'avais pas donné à manger à mon chat. Je remontai quatre à quatre, ouvris fébrilement la porte, courus vers la cuisine, saisis la gamelle du chat, versai une ration de croquettes. Tout à coup, l'évidence me frappa. Pourquoi diable le chat n'était-il pas en train de faire des huit entre mes jambes ? Je courus vers la salle de bain, et ouvris la porte. Une boule noire jaillit de derrière le battant, en gazouillant toutes sortes de « miaous » différents. Il était entré dans la salle de bain avec moi, et avait attendu que je termine mes ablutions allongé sur le radiateur. Je l'avais enfermé en sortant. Il m'escorta jusqu'à la cuisine en se frottant contre moi. J'avais vingt minutes de retard sur mon horaire habituel en arrivant à l'arrêt de bus. Si on cumule le temps d'attente, surtout lorsque je dus changer de ligne, et les bouchons le long de la route, j'arrivai avec trente cinq minutes de retard au journal. Heureusement qu'on n'était pas dans un comics américain, ou je me serais fait dévisser la tête. Là, le patron se contenta de me remonter gentiment les bretelles. Je lui tendis mon article, qu'il accepta en grommelant. « Ouais, ben la prochaine fois, t'essaieras quand même d'être à l'heure ! » Il claqua la porte pour faire bonne mesure. On se représente souvent les rédacteurs en chef comme des hommes d'une cinquantaine d'année, avec de l'embonpoint, et des auréoles sous les bras. Le mien, ce n'était pas exactement ça. Il était grand, maigre, environ soixante quinze ans, et des cheveux gris clairsemés sur les côtés du crâne, assez longs pour être noués en un catogan ridicule. Tout le monde attendait avec impatience le jour où il accepterait enfin de prendre sa retraite - à mon avis, pas avant dix ou vingt ans - et laisserait le journal à sa fille. Sa fille. Une cinquantenaire

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

vive et joyeuse, à la fois stricte et bon vivant. Des cheveux bruns, très courts, et des yeux bleus, très clairs. Tout le monde l'appelait Cathy. Elle

était célibataire, et au moins la moitié du personnel masculin était en secret amoureux d'elle. Dommage pour eux, elle n'aimait que les femmes. C'est ce qui devait les faire fantasmer, je suppose

« Laurent !!!! Quand tu auras fini de rêvasser, tu pourras peut-être nous donner la grille des pronostics du foot de la semaine

- Oui, Laureen

Laureen. Le dragon de l'équipe. À la fois journaliste et responsable de la mise en page, la moitié du journal tournait sur ses épaules. Qu'elle avait larges, d'ailleurs. Bien trop larges pour son mètre soixante, mais ça compensait avec son ventre en forme de ballon. Une chevelure rousse flamboyante, un maquillage assez outrageant, généralement vert, violet ou rose fuchsia, une certaine tendance à l'engueulade, mais un bon fond. Le seul problème, à mes yeux, était la mauvaise qualité de ses articles. Mais on ne peut pas tout mener de front, même quand on est une femme de tête. Écrire le tableau des pronostics, puis une liste de quatre ou cinq articles potentiels, et enfin prendre les contacts nécessaires, cela me prit la matinée. J'avais presque oublié mon rendez- vous avec Jérôme quand le réveil posé sur ma table sonna. Je l'avais réglé pour 13h45, pour me souvenir de rappeler Anna, qui devait juste avoir fini de déjeuner, et s'accordait généralement une pause d'un quart d'heure avant de se remettre au boulot. Ça sonnait occupé.

Tant pis, je réessaierai dans cinq minutes Le temps de prendre mon imper, de descendre et de traverser la rue, il était moins cinq. Jérôme était déjà là. Il était grand, environ un mètre quatre-vingt dix, brun, avec une moustache, et des yeux gris perçants. Il portait toujours un vieil imper démodé. Je le suspectais parfois d'avoir choisi son job uniquement pour pouvoir porter ce genre d'imper. Il me fit un signe de la main. Après les salutations d'usage, il commença à déballer un énorme sandwich.

On n'arrête pas en ce

« Tu m'excuses

moment

incendie criminel rue Victor Hugo

- Ah ? Mais c'est à côté de chez moi, ça

plus un

»

J'ai rien mangé depuis hier midi

Entre ce fameux braquage et les affaires habituelles

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

- Oui, mais on a résolu le mystère sans problème, le coupable est venu se

dénoncer

- Euh

- Ah, t'avais oublié qu'on devait se voir, pas vrai ? T'es toujours le même !

Tu sortirais sans ton fute, tu ne t'en rendrais compte qu'une fois au boulot,

en face du gars à interviewer Il éclata de rire.

« Heureusement pour toi, j'en ai deux mourir de faim. »

Il sortit un autre sandwich monstrueux.

« Non, mais c'est bon, tu sais, je mangerai après, laisse tomb Il me fourra le sandwich dans les mains.

« T'occupes. Pourquoi je les fais si gros, d'après toi, si c'est pas pour les partager ? » Je ne savais pas quoi dire, d'autant que ce n'était pas la première fois.

« Ta charité te perdra.

- Je sais. Mais ce n'est pas gratuit.

- Euh, pour les places, je

- Je ne parle pas de ça, triple buse ! J'ai une enquête un peu tordue sur les

bras, et un petit coup de main officieux serait le bienvenu. On est débordés en ce moment, et pour couronner le tout, je viens de recevoir l'ordre officiel de concentrer mes efforts sur les autres affaires.

- Tu suspectes des magouilles ?

- Je ne sais pas

Enfin, note bien que

Des fois, je me dis que si les bœufs-carottes faisaient bien

leur boulot, on aurait moins de bâtons dans les roues

Tiens, ça m'ennuierait de te voir

Mais

Tu ne manges pas ?

J'ai pas eu le temps de prendre un truc

»

»

je ne sais rien

- Mouais

- C'est à propos du braquage de la BNF du centre.

- J'ai vu les infos

- Oui. On a passé le lieu du braquage au peigne fin, et on n'a rien trouvé.

Pas un cheveu, pas une empreinte. Bon, ça, c'était prévisible. Ils semblaient

Rien de très

original. Jusque là, on n'a rien sur eux, à part une minute de bande vidéo de la seule caméra de surveillance qu'ils n'aient pas immédiatement détruite,

et les témoignages des employés et clients de la banque au moment des

connaître l'emplacement exact de tous les boutons d'alarme

Alors, de quoi veux-tu que je m'occupe ?

sacré bordel.

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

faits. Il y avait cinq braqueurs, quatre hommes, une femme, vêtus de

treillis, cagoulés, gantés, armés jusqu'aux dents. Ils sont arrivés dans une camionnette. Un gars en civil est entré dans le sas, a posé un explosif contre la deuxième porte, et l'a déclenché immédiatement. Ensuite, ils ont déboulé partout. Le temps qu'on arrive, ils avaient filé avec le contenu du coffre.

- L'alarme a été donnée tout de suite ?

- Non, parce que les trois guichetiers ont été immédiatement abattus, sans

qu'ils aient seulement le temps de réagir

- C'était si rapide que ça ?

- En fait, l'explosif utilisé était vraiment bizarre. Un curieux mélange qui

n'a pas encore été analysé. Il a suffi au type d'en placer quatre boulettes

aux gonds et points d'attache de la porte, et Blam ! Ils sont entrés avec un gros bélier d'acier. Dès qu'ils ont fait irruption, ils ont tiré.

- À part les guichetiers, il y a eu des morts ou des blessés ?

- Il y a eu un autre mort chez les employés, un gars qui a essayé de jouer au héros. Chez les clients, deux balles perdues, mais pas de mort, juste un gars qui risque de perdre son bras. C'étaient des balles explosives.

- Eurk. »

Mon sandwich avait du mal à passer.

« En fait, personne n'aurait été blessé si ce crétin de gardien n'avait pas cherché à jouer les héros. Pourtant, c'est peut-être grâce à lui qu'on a la seule piste. Il a tiré sur un des braqueurs, et ça lui a éraflé la main.

- Et il n'y a pas de sang ?

- Non. Ils y ont fait extrêmement attention.

- Ok. Et c'est quoi, cet indice ?

- Je te disais qu'ils avaient « oublié » une caméra de surveillance quelques

secondes. En fait, le type qui s'est fait toucher à la main a enlevé son gant pendant un instant, et on peut voir un tatouage sur sa main blessée.

- C'est tout ?

- Ben oui. Tu peux venir voir les vidéos si ça t'amuse, peut-être que tu trouveras autre chose, mais la bande dure exactement quarante cinq secondes, et rien n'est vraiment net.

- Je vois. Vous pédalez dans la semoule. »

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Il mâcha sans rien répondre. Jérôme était un gars méticuleux. Il arrivait

toujours à l'heure, dormait dans un lit carré, et aimait les choses bien faites. Il était capable de travailler trente six heures d'affilées pour boucler une affaire. Et je comprenais fort bien que l'ordre de laisser tomber cette histoire de braquage l'ait rendu furieux.

« Bon, tu me la montres quand, cette vidéo ?

- On peut y aller maintenant, si tu es libre

- Bah, ce dragon de Laureen ne verra rien si je reviens un quart d'heure en

retard. » Je le suivis jusqu'au commissariat, deux rues plus loin. Une foule dense encombrait tout l'étage. Une femme qui pleurait sur une chaise à l'entrée, des gens qui beuglaient, quelque part au fond, et un groupe hétéroclite

occupé à des tâches diverses. C'était un tout petit commissariat, alors, bien sûr, quand je dis « foule », cela signifie « une quinzaine de personnes ». Beaucoup de travail pour quatre inspecteurs.

« Qu'est ce qui se passe ici ? » aboya Jérôme à l'adresse du gars de l'accueil pour couvrir les cris d'une rouquine exaltée.

« Trois voitures volées, on pense à une mauvaise blague. Ces gens - elle

désigna l'ensemble de la pièce - étaient à la fête foraine, et leurs véhicules ont disparu. Ils étaient tous ensemble, et il n'y a que leurs voitures qui ont disparu. »

ce n'est pas à ça que je

Allons dans

Jérôme haussa les épaules et me glissa : « Oookay

pensais quand je disais qu'on était débordés, mais, tu vois

mon bureau, je vais te montrer la chose. » Je lui emboîtai le pas, pour slalomer entre les tables, les chaises et les joyeux fêtards redevenus piétons, et nous pûmes accéder à l'étage. Il ouvrit

la porte de son bureau, un petit cagibi aux murs jaunes décrépits, avec juste une fenêtre, sans barreaux. On n'interrogeait jamais les suspects chez lui,

mais tout de même

Il se dirigea vers une télé et un magnétoscope, posés dans un coin.

« C'est juste une copie, mais on voit aussi bien que sur l'original, tu peux

me croire. » Il alluma la télé et appuya sur « lecture ». Le magnétoscope se mit à ronronner. On voyait l'intérieur de la banque et quelques clients, d'un point

situé quelque part derrière un guichet. La caméra avait un angle un peu

Tout était tellement vétuste, ici

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

bizarre : elle avait dû s'incliner sans que personne s'en aperçoive. Tout à coup, il y eut du remue-ménage. La guichetière s'écroula, la tête en sang. Un homme pénétra dans le champ, et soudain, se plia en deux. Il retira son gant, convulsivement. L'espace d'un instant, je vis effectivement un tatouage fugitif. Puis, bousculant le premier, un autre type cagoulé entra dans le champ, et tira sur l'objectif. Fin de l'histoire. Et du film. Jérôme attrapa une photo. « Voilà, je l'ai fait tirer pour toi. Tu peux la garder. C'est le cliché le plus net que l'on ait pu tirer du tatouage. » Eh bien, on était loin de la série télé où, d'une bande pourrie, les enquêteurs tiraient une image nette. Là, on avait bien la bande pourrie, pas de problème. Mais pour les images nettes, il faudrait repasser. Pourtant,

comme le tatouage était simple, ce n'était pas trop difficile. Il n'y avait qu'à espérer que ce qu'on voyait était bien le dessin en entier, et qu'il ne manquait pas de détails. C'était une espèce de symbole de la paix. « À ton avis, ça se lit dans quel sens ? » demanda Jérôme, regardant la photo par dessus mon épaule. « Tu veux dire, dans le sens d'un Y ou dans celui du symbole de la paix ?

- Oui

- Je ne sais pas, mais j'ai peur que ce soit un tatouage bateau

Je veux bien

faire la tournée des tatoueurs, mais je ne te garantis rien. Il faudrait vraiment un autre indice.

- On fait ce qu'on peut

Je suis resté encore cinq minutes avec Jérôme. Je sentais qu'il avait envie

de parler d'autre chose. Je lui racontai mes difficultés avec Anna - la version courte - et il me parla de sa femme, de son frère qui était entré à

l'hôpital la veille pour une appendicite, à trente six ans

Puis,

brusquement, il se redressa et dit : « Bon, allez, mon gars, tu vas te faire rôtir les moustaches par ton dragon si tu ne retournes pas bosser. Et moi, il faut que j'aille donner un coup de main à mes petits poulets avant qu'ils ne se fassent croquer tous crus. » Il ouvrit la porte. Le vacarme des voix était assourdissant. Je cavalai jusque dans la rue pendant que Jérôme essayait en vain de se faire entendre. Bien entendu, je suis encore arrivé en retard. Bien entendu, Laureen m'attendait à la porte. « Laurent, je t'ai déjà dit mille fois que le téléphone

du journal, ce n'était PAS ton téléphone personnel ! Dis à ta copine

»

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

d'attendre le soir pour te harceler, ok ? » Je fis le gros dos. « Et la prochaine fois, arrive à l'heure !!!! » Elle tourna les talons. Je m'assis à ma table, dépité. Le prochain numéro attendait sur mon bureau, que je le relise. En tant que membre du comité de relecture, j'étais tenu à respecter un certain timing. Mais que c'est ennuyeux de relire un journal en entier ! Je m'attelai à la tâche de mauvaise grâce, avec un marqueur vert. Il me faudrait au moins une bonne heure avant que ce soit fini. Avec un peu de chance, à 15h, j'aurais terminé, et je pourrais alors aller à mon rendez-vous avec les jeunes basketteurs de la Cité des Pinsons. Bon, tout d'abord, rappeler Anna. Encore le répondeur. Normal, étant

coiffeuse, elle éteignait toujours son portable pendant les heures de boulot. Je laissai un petit mot, et me penchai sur l'exemplaire de la « Dépêche » posé sur mon bureau. J'ouvris la première page. Gros titre : un incendie rue Victor Hugo. Ah oui,

Ils ne disaient même pas que le coupable était venu se

dénoncer. Cet article était juste un prétexte pour parler de la vétusté des

c'est vrai

immeubles du quartier

Je repensai à mon entretien avec Jérôme. Juste un vague tatouage, c'était

plutôt mince. Il allait falloir que j'aille voir plusieurs boutiques de tatouage, au moins pour savoir si c'était un dessin commun ou pas. Je regardai rapidement dans les pages jaunes pour avoir la liste des tatoueurs en région parisienne. Et encore, le gars de la vidéo n'était pas forcément originaire de

la région parisienne

savoir ce que représentait ce tatouage, sa fréquence et son symbolisme.

Je regardai la photo en détail. Elle était floue, mais je remarquai que le

cercle entourant le Y n'était pas régulier

Curieusement, le dessin m'était plutôt familier. J'avais l'impression de l'avoir déjà vu avant. D'après le bottin, je pourrais trouver trois tatoueurs à cinq minutes du journal. Ça ne prendrait pas très longtemps à vérifier J'étais embarrassé pour Jérôme. Si ce tatouage représentait son seul indice, l'enquête, à moins d'un miracle, ne risquait pas d'avancer beaucoup. Je consultai ma montre. 14h 45 !

Argh, plus qu'un quart d'heure pour lire la feuille de chou, sinon, je serais

Un problème à la fois. D'abord, j'avais besoin de

Quelle misère, mais qui donc payait pour lire ça ?

plutôt ondulé. Intéressant

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

en retard pour mon rendez-vous de l'après midi ! Je m'armai de mon plus beau feutre vert et me mis à corriger frénétiquement toutes les fautes de frappe que je pouvais voir. L'affaire fut conclue en vingt et une minutes. Je fonçai au bureau de Laureen, mon imper sous un bras, mon pull dans la main gauche, mon sac à dos dans la main droite, le journal dans la bouche, entrai sans frapper, posai le journal devant elle, rattrapai in extremis mon pull qui avait profité de l'occasion pour tomber par terre, et m'élançai dehors avant qu'elle ait eu le temps d'ouvrir la bouche. Une fois à l'extérieur, je filai jusqu'à l'arrêt de bus le plus proche. Le car partait tout juste. Je courus à sa poursuite sur au moins cinq cents mètres, mais ce fut peine perdue, il ne s'arrêta pas. Je n'avais plus qu'à continuer jusqu'au prochain arrêt, à bout de souffle. Comme vous avez dû le deviner, je ne suis pas arrivé à l'heure à mon rendez-vous. Je devais interviewer un joueur de basket professionnel venu donner un cours gratuit aux jeunes d'une cité, mais il avait déjà commencé. Je n'avais plus qu'à attendre. Je m'assis sur une borne en béton et les regardai jouer. Je pris quelques photos, puis il vint me voir. Il était manifestement ravi. Les gamins l'appelaient à grands cris, alors il ne s'approcha que le temps de me donner rendez- vous à 19h, à son hôtel, pour dîner dans une gargote de mon choix. J'avais beaucoup de temps à perdre. Je sortis la photo du tatouage de mon sac, et l'étudiai en même temps que je téléphonais aux renseignements pour avoir les adresses de tatoueurs dans le quartier. Il y en avait deux. Je décidai d'y aller à pied, surtout parce que, ne connaissant pas la rue, il fallait d'abord que je trouve un plan. Je mis une petite heure pour enfin trouver la première échoppe, dont la devanture étroite était prise en sandwich entre un sex-shop et une boutique de prêt-à-porter. La vitrine consistait en une porte cochère recouverte d'un grand panneau portant tout un étalage de photos de tatouages et de piercings. Pour atteindre le « salon », il fallait entrer dans une cour d'immeuble, et la traverser jusqu'à une petite porte ouverte. La pièce principale ne devait pas faire plus de six mètres carrés, et elle était encombrée d'albums de photos, et de dessins pris dans des cadres gothiques. Les murs en étaient également recouverts et un comptoir en verre contenait une impressionnante quantité d'objets en métal, destinés

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aux adeptes des trous dans la peau. À mon entrée, une sonnerie retentit et un jeune homme aux longs cheveux nattés fit son apparition, sortant d'une autre pièce, beaucoup plus sobre et claire. Probablement la salle où ils « opéraient ».

Je le saluai de la tête, puis je sortis une petite feuille blanche pour dessiner le Y du braqueur, et lui demandai si il avait déjà vu ce dessin quelque part. Il étudia consciencieusement mes pattes de mouches, puis soupira en secouant la tête. « Non, ça ressemble à pas mal de trucs, le symbole de la

Mais avec les bords ondulés, et tourné

dans ce sens, ça ne me dit rien. Vous le voulez pour vous ?

- Euh, non

- Eh bien dans ce cas, je ne peux pas vous aider. Pourtant, j'en ai vu défiler,

des trucs. Mais dans les dessins très simples comme celui-ci, je suis sûr de ne rien avoir vu de tel. » J'étais un peu déçu, mais je m'y attendais. En réalité, ma plus grande crainte, c'était qu'il y existe des dizaines de schémas qui ressemblent à celui que je recherchais, sans que je sois capable de le différencier. Là, au moins, j'avais une petite chance que ce ne soit pas une coïncidence, mais réellement un symbole unique. Qui sait ? Il fallait que je rencontre d'autres tatoueurs. Il y en avait un autre trois rues plus loin. Je remerciai le jeune homme aux longues nattes, et je sortis de sa boutique. Il commença à pleuvoir dès que je mis le nez dehors, comme par hasard. Au début, il ne tomba que quelques gouttes, mais au bout d'une trentaine de secondes, la pluie s'intensifia. J'étais pressé, alors je me mis à courir. Le temps de trouver l'échoppe que je cherchais, j'étais trempé comme une soupe, les cheveux dans les yeux, l'imper dégoulinant, le bas du pantalon à tordre. On aurait pu croire que j'avais plongé tout habillé dans une piscine. Ce magasin était bien différent du la précédent. Ils avaient une grande pièce décorée d'illustrations de bandes dessinées et de sculptures de dragons orientaux, meublée d'un canapé et de nombreux poufs, le tout dans une ambiance chaleureuse de crème, beige et acajou. Des classeurs contenant les modèles de tatouages étaient posés sur une table basse, et, dans une vitrine façon bijoutier, l'étalage de bijoux pour piercings traditionnel était exposé. Une charmante demoiselle brune, aux cheveux courts, me sourit.

paix, quelque chose comme ça

Je

Je l'ai vu sur un ami, et je me demandais ce que c'était.

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« Je peux vous renseigner, monsieur ? »

Je devais ressembler à un cocker mouillé. Je lui décochai mon sourire-du-mec-qui-est-ridicule-mais-qui-le-sait-et-qui-en-joue. Puis je

sortis mon croquis de ma poche. Il était tout chiffonné et le stylo avait bavé. Je le rempochai en toussotant, et pris la photo dans ma poche intérieure.

« Un de mes amis s'est fait faire ce tatouage, mais il n'a pas voulu me dire ce que c'était

- Votre photo est vraiment mauvaise. Vous l'avez prise avec votre téléphone portable ?

c'est pour ça que c'est un peu flou. Mais bon, vous voyez

quand même que c'est une sorte de Y entouré d'un cercle ondulé

- Oui

Elle se pencha sur la photo, puis attrapa un lorgnon de bijoutier pour l'examiner de près.

« Oui

- Ah bon ? ! »

Je me penchai à mon tour, et elle me passa son lorgnon. Elle avait raison. Comment ce détail avait-il pu m'échapper ?

« Ah oui, c'est exact. Vous avez déjà vu ce dessin ? Peut-être qu'un de vos clients l'a déjà demandé ? Ça doit être un schéma assez courant, non ?

- Non, ça ne me dit rien

milliers, mais ils ne ressemblaient pas à ça. Désolée. »

Je rempochai la photo. « Ce n'est pas grave. Il finira par me dire ce que c'est, de toutes façons. Ce doit être un symbole ethnique qu'il a vu en

vacances. Merci pour tout

Je m'apprêtai à sortir, quand elle me dit : « Vous êtes tout mouillé. Vous

pouvez attendre ici, que la pluie cesse. Si vous voulez, je peux mettre votre imperméable sur un radiateur. » Je la regardai. Après tout, je n'avais pas grand-chose d'autre à faire avant

Des symboles de la paix, j'en ai déjà fait des

- Euh

oui

»

Et au centre, il y a comme un petit rouage.

»

dix

neuf heures, et il n'était que seize heures trente. « Pourquoi pas ? »

Je

lui tendis mon imperméable dégoulinant en la remerciant

chaleureusement. Ensuite, j'allai m'asseoir sur le grand canapé. Il était très confortable. Le genre de siège d'où il est difficile de sortir. Je soupirai. Il

faisait chaud dans la boutique. Je saisis un des classeurs, et regardai les

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photos à l'intérieur. Certains tatouages, des dragons multicolores, étaient vraiment impressionnants. Mais ce qui retint mon attention fut la photo d'une femme brune, aux longs cheveux relevés, dont tout le dos était

couvert d'un grand iris, dans des tons bleus, violet sombre et verts. Elle se tenait de dos, avec une telle expression de tristesse sur son beau visage, que j'avais envie de la prendre dans mes bras pour la réconforter.

« C'est ma sœur, fit une voix à coté de moi. Elle s'était fait faire ce

tatouage après la mort de son copain. Il était fleuriste et il lui offrait toujours de gros bouquets d'iris, parce qu'il disait que leur couleur bleu foncé était celle qui lui convenait le mieux.

- C'était il y a longtemps ?

C'est moi qui lui ai fait le tatouage. Sans doute

mon plus beau. » Je continuai à feuilleter le classeur. Il y avait vraiment de tout. Des gros-bras avec le nom de leur copine sur le biceps, des filles avec des symboles chinois au bas du dos. Des tatouages noirs, d'autres pleins de couleurs

« Vous êtes seule à faire marcher la boutique ?

- Non, on est trois associés. Mais Léa est en congé, et Geoffrey est en train

de faire un implant. » Elle était vraiment jolie, avec ses cheveux noirs. Je me rendis compte qu'un

tout petit tatouage très fin ornait le coin de son œil droit, ce qui lui donnait un regard troublant. Nous discutâmes pendant une petite vingtaine de minutes, jusqu'à ce que son collègue et le client ressortent, ce dernier avec un gros pansement sur l'avant bras gauche. Quand je pris congé, elle m'assura qu'elle ferait des recherches pour savoir d'où pouvait venir le symbole. Je lui donnai ma carte et enfilai mon pardessus, maintenant sec et chaud. Il ne pleuvait plus. Le ciel était parsemé de nuages clairs troués d'espaces bleutés. Je décidai de retourner au stade à pied, en passant par les petites rues. Cela faisait assez longtemps que je n'étais pas venu dans le quartier, et je ne me souvenais plus des restaurants qui s'y trouvaient. Faire un petit tour ne pourrait que me rafraîchir la mémoire. Je marchai pendant environ une heure, flânant, lorgnant les cartes des

et réfléchissant. Le tatouage n'était pas si simple qu'il y

brasseries

- Un an et demi environ

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apparaissait à première vue. Ce n'était donc peut-être pas une si mauvaise piste que ça, après tout. Une autre chose m'intriguait : plus j'y pensais, plus l'impression de déjà-vu qui m'avait saisi en voyant le dessin la première fois s'intensifiait. J'étais certain de l'avoir observé auparavant, mais impossible de me souvenir dans quelles circonstances. Je retrouvai mon joueur de basket à l'endroit prévu. Il buvait un verre au

bar de l'hôtel, un trois étoiles bien tenu. Il avait troqué son short contre un jean noir. Il devait faire deux têtes de plus que moi. Il me sourit de toutes ses dents, et finit son verre en se levant. Je savais que tout son voyage avait été payé par l'association qui avait organisé sa venue. « Il est pété de

» songeai-je en le

rejoignant.

Nous dînâmes ce soir là dans le petit restaurant repéré par mes soins, en compagnie d'une jeune femme charmante, au sourire fruité et de deux armoires à glace. Ce n'étaient pas les meilleures conditions pour une

je n'avais qu'à m'en prendre à moi-même. Si j'étais

arrivé à l'heure Je passai une soirée assez désagréable, à essayer de tirer le meilleur d'un type qui n'arrêtait pas de changer de sujet, et tellement égocentrique dans ses discutions que j'en venais à me demander s'il ne serait pas un peu mythomane sur les bords. À la fin, j'avais rempli plusieurs pages de mon carnet, mais je me promis de vérifier le moindre de ses dires. J'étais exténué. Quand je rentrai chez moi, vers onze heures, quatre messages m'attendaient sur mon répondeur. Trois étaient d'Anna, avec une tension agressive dans la voix, proportionnelle au temps écoulé depuis l'appel précédent, et un de Jérôme, qui voulait savoir si j'avais trouvé des indices. Mais qu'est ce qu'ils croyaient, tous ? Que ça m'amusait de passer des soirées entières à travailler ? Je rappelai d'abord Anna. Elle était glaciale. J'eus droit à la série de

reproches habituels « Tu ne m'appelles jamais, tu ne penses à moi que juste

interview, mais bon

thunes

Il aurait pu faire un effort, quand même

avant de te coucher, ton job est plus important que moi dans ta vie passe et des meilleures.

» J'en

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Heureusement, j'avais appris depuis longtemps à gérer ce genre de crise. Il suffisait de la laisser parler, de m'excuser platement le temps qu'elle

reprenne son souffle, et ensuite elle embrayait directement sur ce qui s'était passé dans sa journée, ce qui consistait surtout à se plaindre de ses collègues de boulot. Au bout d'un moment, je posai le combiné et allai me chercher un coca au frigo. Quand je le récupérai, elle ne s'était même pas aperçue que j'étais parti. Bonjour l'écoute. Quand enfin elle me demanda si ma journée s'était bien passée, je ne répondis que le minimum, déjà shooté d'une overdose de paroles. Je ne rêvais que d'un peu de calme. Au bout d'une heure de conversation, Anna était calmée, et nous avions convenu de passer la soirée suivante ensemble. Elle avait raison, dans un sens. Elle avait envie que nous passions du temps en tête à tête et c'était bien compréhensible. Dès que j'eus posé le combiné, le téléphone sonna de nouveau.

« Allo ?

- Allo, Lolo ?

- Jérôme. Appelle moi encore une fois comme ça, et je te tue. Recommence ça à minuit, et tu seras pendu avec tes tripes.

- Moi aussi je t'aime, ma biche.

- Et c'est pour me dire ça que tu m'appelles maintenant ?

- À ton avis ?

chose ?

Tu as trouvé quelque

Bon arrête de me faire lambiner

- Hey ! Attends une minute

affaires, tu sais. J'ai un boulot, que je suis sensé effectuer pendant la

Je ne suis pas payé pour m'occuper de tes

journée.

- Mmmh. Alors ?

- Ok. Je suis allé voir plusieurs tatoueurs, mais aucun ne connaissait ce

dessin. Il est plus compliqué que ce qu'on pensait au départ, d'ailleurs. Il y

a un petit rouage au centre, qu'on n'avait pas remarqué.

- Et personne ne sait d'où ça peut venir ?

- Non.

- Bon, d'un coté c'est plutôt une bonne nouvelle, puisque ça veut dire qu'il n'est pas courant, donc on aura peut-être une chance de ne pas voir dix mille types en porter un identique. Mais d'un autre coté, on n'avance pas

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beaucoup.

- Tu sais, ça fait juste une journée. Demain, j'irai voir d'autres tatoueurs. Je te ferai un rapport.

- Ok. De mon coté, j'ai peut-être une piste pour le gang pourrait bien être au courant de quelque chose.

- Ah ? »

Je réprimai un bâillement.

« Je ne t'ennuie pas plus longtemps

- C'est ça. Que j'aille enfin dormir.

- Fais de beaux rêves mon petit lapin

Il avait raccroché avant que j'aie trouvé une réplique. Enfin au calme. J'achevai mon coca, toujours assis dans le canapé en cuir fatigué et craquelé, mon chat sur les genoux, contemplant la lune par la fenêtre. Je n'avais même pas pris le temps d'allumer la lumière en entrant. Qu'importent une ou deux chaises renversées le temps de ramener le téléphone au canapé ? J'étais épuisé. Non pas que j'aie eu une journée particulièrement chargée, mais elle avait été intense. Cette nuit là, mon sommeil se mêla de roues

Un de mes indics

»

crantées et de rouages tatoués, de basketteurs fous et d'articles impossibles à écrire, tandis que la voix d'Anna me poursuivait partout en me suppliant

d'un ton plaintif : « Ne m'oublie paas, occupe toi de moiii

Le lendemain, je me réveillai de bonne heure, avec un léger mal de gorge.

J'avais décidé que je finirais mes articles en cours le plus vite possible, afin de me consacrer à ma tournée des tatoueurs. Si je donnais ma prose à Laureen, il n'y avait pas de raisons pour qu'elle ou qui que ce soit d'autre trouve à redire à mon départ. Ceci fait, je réussis à sortir du journal à cinq heures et demie mais Jérôme contraria mes plans. Il m'attendait au bas des marches, terminant une cigarette.

« J'allais monter te chercher.

- Quel vent de tempête t'amène par ici ?

- Je me suis dis que ça t'intéresserait de venir voir l'indic avec moi.

- C'est vrai ? Tu m'emmènes ?

- Holà ! Calme ta joie. On ne va pas à une fête foraine. C'est des crapules qu'on va voir. Je te ferai passer pour mon équipier. »

»

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Quelle excitation ! J'étais Starsky en personne, en route pour une rencontre avec Huggy-les-bons-tuyaux. Jérôme m'ouvrit la porte de sa petite voiture banalisée, une 106 grise.

Pendant tout le trajet, il n'arrêta pas de pester contre les embouteillages, qui nous firent perdre une heure le long des quais. Vers dix-neuf heures, nous arrivâmes à un petit bar enfumé, pas très loin du Panthéon, joliment et fort à propos nommé « La Licorne Fumante ». L'enseigne représentait une licorne rouge, avec une pipe et des yeux psychédéliques. Nous nous frayâmes un chemin dans une sorte de caveau étroit et enfumé, à travers la foule de clients. J'avais l'impression d'être un cargo naviguant un jour de brouillard à couper au couteau. Jérôme aurait dû porter de petites lumières rouges clignotantes autour de la tête, pour que je ne le perde pas. Soudain, il reconnut son indic, et s'assit à coté de lui. C'était un petit homme d'une cinquantaine d'années, un peu dégarni, l'air débonnaire, des poches sous ses yeux délavés. Il portait un jean crasseux et un pull-over vert rafistolé aux coudes avec des pièces de cuir.

« Bonjour m'sieur Derrick !

- Salut le Rat.

- C'est qui, ton mignon ?

- T'occupe, c'est mon équipier. Faut qu'il apprenne les ficelles. » Jérôme se tourna vers moi.

« Va nous chercher deux bières. »

Une petite voix ironique me chuchota « Enfin utile

». Quelle déception,

moi qui pensais assister à toute la pièce, j'étais privé du premier acte. Sans doute Jérôme avait il de bonnes raisons de m'éloigner Quand je revins avec les bières demandées, l'indic rigolait. Il se tut à mon approche. Jérôme prit les chopes avec un vague « merci », puis but une gorgée. Il posa la seconde bière devant moi.

« Bon, trêve de plaisanterie. T'es au courant du braquage de la BNF ? » L'autre leva un sourcil.

« Non, et je m'en fous. Je suis à la Caisse d'Épargne.

- Un rat chez l'écureuil ? Tu me fais rire.

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- Y garde bien mes noisettes, ça me suffit.

- À propos de tes noisettes, reprit Jérôme, ça me désolerait d'avoir à les

casser.

- Chuis pas au courant !

- C'est pas ce que Lili m'a raconté

- Quoi ? ! Cette vieille peau ! Elle est juste bonne à tapiner les clébards du quartier. » Il roula une cigarette. Jérôme but quelques gorgées sans rien dire. Je regardais ma bière comme un chien fixerait un hérisson. C'était joli toutes

ces petites bulles. La dernière fois que j'en avais ingurgité, j'avais dansé la carmagnole avec le prêtre qui avait célébré le mariage d'un ami, debout sur une table.

« Écoute, le Rat. Je vais être clair avec toi. J'ai passé l'âge de jouer au chat et à la souris. » Le « Rat » se tassa sur sa chaise.

« Alors, si tu veux pas que je t'envoie au trou, déballe ce que tu sais.

- Mais, m'sieur l'inspecteur, puisque j'vous dis que j'sais rien !!!! Je vais

pas vous l'inventer, tout de même ! » À cet instant précis, Jérôme fit un geste brusque en direction de la veste en cuir de son interlocuteur, posée sur la chaise libre. L'autre accompagna son geste et lui attrapa la main au moment où Jérôme retirait un objet de la

poche. L'indic saisit l'objet, mais Jérôme lui tordit le poignet, l'obligeant à lâcher. Un petit sachet empli de poudre blanche tomba sur la table.

« C'est du sucre pour ton thé, le Rat ?

- Mais, mais, c'est quoi c't'embrouille ? Je l'ai jamais vu de ma vie, ce

truc ! » Jérôme, sans le lâcher, prit le sachet avec une pincette, l'ouvrit prudemment, et goûta du bout de la langue quelques grains de la poudre.

Il se tourna vers moi : « Ça m'a tout l'air d'être un flag. D'après vous, possession de substance illicite, ça vaut combien ? » Je ne savais pas quoi répondre. Je bredouillai : « Euh

- Raah ! On ne vous apprend rien à l'école de police ? »

Il prit le Rat à témoin : « Tout se perd, pas vrai ? De notre temps Le Rat acquiesça nerveusement.

« Bon. Ta mémoire est revenue ?

»

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

- Non ! Je vous dirai rien. Vous êtes que des pourris ! C'est vous qu'avez

mis ça dans ma veste !

- Ouais. T'as raison. Fais moi un procès. Je suis sûr que ta parole pèsera

plus lourd que la mienne et celle de mon coéquipier devant un tribunal. Par contre, je rajouterais bien « Insulte à agent » dans mon procès verbal. » Le Rat s'essuya le front.

« Ok Ok. Je connais juste le nom du gang des types que tu cherches.

- Je t'écoute.

- C'est les cougars Volants. »

J'éclatai de rire. Pourquoi pas les Couillons Volant ? Jérôme me fusilla du regard.

« Il crèchent où, tes mecs ?

- Tu veux leur téléphone ? J'en sais rien, moi ! Je croyais que leur chef

s'était fait pincer. Il doit toujours être en taule. T'as qu'à lui demander !

- Son nom ?

- Mais j'en sais rien !!!! À l'époque, il se faisait appeler Thorteute, ou un truc comme ça. »

Jérôme soupira et sourit : « Et ben tu vois, quand tu veux sachet. À bientôt ! » Il lui donna une petite tape affective sur la joue.

« Tu sais où tu peux te le mettre !!!!! »

Il prit la chope encore pleine devant moi et l'avala cul sec, puis s'essuya la bouche d'un revers de manche avant d'éructer bruyamment. Jérôme se leva, déposa de la monnaie sur le bar, et sortit. Je ne le quittai pas d'une semelle. Une fois dans la voiture, il mit le petit sachet dans sa poche intérieure.

« Quand même, dis-je, je n'en reviens pas qu'il ait eu le culot de prétendre ne jamais avoir vu la poudre. Comment tu as su ?

- Il ne l'avait jamais vue. C'est moi qui l'y ai mise en arrivant.

- Quoi ? Tu as de la drogue sur toi ? »

Je garde le petit

Il rit, et me balança le sachet. « Mais non, triple buse ! C'est du sucre. Tu le mettras dans ton café ! » Je me risquai à y goutter. C'était bien du sucre.

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Il glissa la clef dans le contact et démarra. Il me reconduisit chez moi. Je dormis comme une masse. Je restai perplexe après l'entrevue avec le Rat. Je connaissais Jérôme depuis le lycée : sa manœuvre pour soutirer des informations à son indic ne se différenciait pas beaucoup de sa façon de nous avoir du rab à la cantine, mais là, ce n'était pas légal. C'est vrai que ces malfrats étaient des personnes sans scrupules, et qu'il ne

faisait que son travail, mais mon côté protecteur des faibles me titillait. Je me rassurai en pensant qu'après tout, le Rat avait eu une bière en dédommagement et que, s'il était blanc comme neige, il aurait sûrement attaqué Jérôme pour diffamation. Mon côté optimiste a toujours brillé C'était préférable vues mes conditions de travail C'est Laureen qui me tira de ma réflexion :

« Toujours en train de rêvasser, Asmuldet !!!!!!!

- Ça me permet de me sortir de l'affreuse réalité

- Je vous comprends, me dit-elle en s'arrêtant devant moi, les deux poings sur les hanches, j'aurais aussi envie de fuir votre vie !!!!!

- Merci », dis-je avec un sourire forcé, avant de reprendre mon crayon pour faire semblant de noter les réactions à chaud des supporters du dernier match de l'équipe de Créteil. Alors qu'elle s'éloignait, mon téléphone sonna. J'entendis Laureen dire

« Pff ! Encore des coups de fils personnels ! »

Après avoir vérifié qu'elle n'était plus dans le couloir, je répondis, en décrochant le combiné : « Moi, au moins, j'en ai !!!! »

- Je le sais, c'est pour ça qu'on t'appelle monsieur, non ? »

C'était Jérôme.

« Je ne parlais pas à toi, mais à ma démone de chef.

- Laureen ?

- Da ! Yavol ! Ton enquête, elle avance ?

- Je suis allé voir le chef des Clowns Volants à la prison de Fresnes.

- Et ?

- Rien, mis à part qu'il était énervé de n'avoir pas été mis au courant du braquage.

- Il les a balancés ?

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- Non

déculpabiliser des saloperies que font ses collègues.

- Je vois.

- Par contre, il m'a donné l'adresse de leur dernière planque. Tu veux venir ?

- C'est vrai ? ? ?

Il m'a parlé d'une sorte de code, enfin des foutaises pour se

- T'affoles pas, je ne pense pas qu'il y aura quelque chose, mais sait-on jamais !

- Tu passes quand ?

- Je suis en bas de ton immeuble. »

Je jetai un œil par la fenêtre et, comme il s'en doutait, il me fit signe.

« Ok

- Je fais chauffer la voiture. »

Bon. Laureen. Pour l'éviter je devais d'abord savoir où elle se trouvait. Je

Personne. Je

pris, lentement, la veste posée ma chaise. Un grincement de porte m'immobilisa. C'était Marc qui venait chercher sa tasse de café

quotidienne. Il me vit, immobile avec un pied en l'air, figé, mon manteau à moitié mis.

« Tu peux poser ton pied, Asmuldet. Ce n'est que moi.

- Tu ne sais pas où est Laureen ?

- Partie voir un imprimeur.

- Quel était le problème ?

- Tu t'intéresses au journal maintenant ?

- C'est vrai, laisse tomber. J'y vais.

- Où ?

- Faire du VRAI journalisme. » Je finis ma phrase en fermant la porte du couloir.

Je retrouvai Jérôme en bas, dans sa voiture personnelle cette fois, une 206 bleu foncé. Il toqua sa montre quand il me vit. J'ouvris la portière en lui disant :

« Excuse moi, j'ai fait le plus vite que j'ai pu

- T'inquiète mais j'étais à deux doigts d'appeler le GIGN. » Il rit.

tendis mon cou le long du coude où je l'avais vue disparaître

Je vais tâcher d'éviter le Monstre roux et j'arrive !

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« Je ne comprends pas comment tu peux supporter de te faire marcher sur les pieds comme ça !

- Ça ne t'arrive jamais à toi ? » Il réfléchit.

« Si !

- J'aimerais faire un boulot où je n'aurais de compte à rendre à personne, sauf à moi bien sûr.

- Deviens détective, ou alors romancier

- Ou tueur à gages ?

- Toi ? Tueur à gages

personne froide et insensible tuant pour du blé ! » Il attacha sa ceinture et démarra.

« L'endroit où l'on va est théoriquement sans danger mais

Au cas

où. » Je regardai l'arme. La lumière du soleil se reflétait dans l'inox du canon. Elle était un peu lourde mais j'avais l'impression de tenir une épée de

Il sortit un petit revolver de la boîte à gants et finit sa phrase : «

Désolé mais j'ai du mal à t'imaginer en une

»

chevalier. J'éprouvai un sentiment de puissance. Je la reposai sur le tableau de bord.

« C'est grisant

- Quoi ? Tenir une arme ? Méfie toi, Laurent, beaucoup de gens ont pensé comme toi jusqu'à ce qu'ils voient un type mort à leurs pieds.

- Tu t'es déjà servi de ton arme ?

- Plusieurs fois

- Whoaaa !!

- Mais, tu sais, quand les balles sifflaient au dessus de moi, je ne pensais qu'à une chose

- Laquelle ?

- Ma fille.

- Ça fait longtemps que tu ne l'as pas vue ?

- Trop longtemps. »

Le silence s'installa quelques instants, au point d'en devenir gênant. Sa présence était aussi imposante que celle d'un éléphant dans la voiture.

« Quand même, c'est une belle arme, dis-je en retournant le pistolet entre mes mains.

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- Ouais ben, t'emballe pas trop, c'est qu'un pistolet d'alarme.

- Quoi ?

- Tu as une autorisation de port d'arme ? »

Que répondre à ça ? Mon petit monde s'écroula, sous le rire bon enfant de Jérôme. Ma belle épée était devenue un sabre en plastique, un jouet pour enfant.

« Ah ! C'est là ! »

Nous étions arrivés à une sorte terrain vague où ne subsistaient qu'une petite maison et une caravane. Jérôme ne se gara pas immédiatement, mais roula un peu plus loin, et s'arrêta sur le bas-côté.

« Normalement, il n'y a plus personne mais je préfère rester prudent.» J'allais ouvrir la portière quand il me dit :

« Reste là, je fais d'abord un tour de reconnaissance.

- Très bien. » dis-je, déçu.

Je regardai Jérôme s'éloigner de la voiture dans le rétroviseur. Mon regard

fut alors attiré par le revolver posée sur le tableau de bord. Je le pris et commençai à faire semblant de mettre en joue des bandits imaginaires, jusqu'à ce que ma vessie me rappelle mes besoins naturels. Je sortis du véhicule, avec l'arme, pour m'abriter derrière un arbre. De là, je pouvais voir l'auto et la route, sans être vu. Je remontai ma braguette quand une autre voiture passa devant mon arbre pour se garer dans le terrain vague.

« Flûte ! » pensai-je.

Deux types genre Sylvester Stallone sortirent de la voiture et se dirigèrent vers la maison. Je vis Jérôme en sortir au même moment, une expression de stupeur sur son visage. Le plus grand des deux dégaina et Jérôme plongea en direction de la caravane. Il réussit à entrer dedans avant que l'autre n'ouvre le feu. Je ne savais pas quoi faire Prendre la voiture et foncer sur eux, prendre la fuite comme un lâche, ou dégainer et tirer comme John Wayne sur ses « voleurs de chevaux » ? Le temps que je choisisse entre les deux premières solutions, ils avaient troué le caravane d'une dizaine d'impacts. Jérôme cria :

« Police !!Vous êtes en état d'arrestation !!! »

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Les deux gars se regardèrent et se mirent à rire.

« ON VA TE FAIRE CRAMER, SALE POULET !!!! » cracha l'un des deux malfaiteurs.

Pendant que l'un mettait la caravane en joue et tirait dès qu'il apercevait la tête de Jérôme, l'autre alla chercher un jerrican d'essence. Quelques secondes s'écoulèrent avant son retour.

À

ce moment là, je me dis : « C'est maintenant ou jamais ! »

Je

filai à la voiture. Je démarrai et fit demi-tour, avant de foncer sur le type

qui couvrait son pote.

Il fut surpris de voir une voiture se précipiter vers lui et se jeta sur la droite pour m'éviter. Jérôme en profita pour sortir. Celui qui portait le jerrican posa son fardeau et tira. Il blessa Jérôme au bras droit au moment où celui-ci sautait dans la 206.

« Fonce !!!Fonce !!!

- Tu ne veux pas les interroger ? » dis-je ironiquement.

A sa grimace, il n'apprécia pas ma plaisanterie.

Lorsque la distance entre nous et eux fut suffisante pour que je puisse me permettre de ralentir, Jérôme me dit :

« J'ai envie de voir ma fille

- Je crois que le plus urgent est de t'emmener à l'hôpital.

- Tu crois ? Merci de m'avoir sauvé la Il tomba inconscient.

Il fallait trouver l'hôpital le plus proche. Je pris la première sortie

d'autoroute, guidé par un panneau où était inscrit : « CHU de Mondor ». Je l'ai amené aux urgences puis j'ai attendu. Assis sur ma chaise en plastique bleu, je me demandais quelle impression ça pouvait faire de

recevoir une balle de revolver

J'ignorais que j'aurais bientôt l'opportunité

de le savoir Au bout de deux heures, un médecin me rassura en disant que Jérôme était

hors de danger. La balle avait traversé le gras de son bras, en en emportant un peu au passage, mais il devrait récupérer entièrement sa mobilité. Une heure s'écoula encore avant que l'on m'autorise à lui rendre visite. Il était allongé, les traits tirés, le bras en écharpe, et terriblement vexé.

« Comment j'ai pu me faire avoir comme ça ?

- Tu ne pouvais pas deviner.

»

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

- Imagine ce qui ce serait passé si tu n'avais pas été là ! »

Jérôme semblait vraiment démotivé. Dans ces moments, on aimerait

trouver des paroles réconfortantes mais elles ne viennent jamais.

« Au moins tu es vivant et puis tu as vu le visage des types

- Tu parles !! Une fraction de seconde avant de foncer dans la caravane

Aide moi à m'habiller, y faut que je me casse

d'ici !!!! » Mêlant l'action à la parole, il se leva et enfila sa chemise. Je l'aidai comme je pus en lui disant qu'il devrait rester encore un peu se reposer. Il appela l'infirmière, qui fit venir le docteur qui l'avait soigné, et il lui demanda la permission de sortir. Celui-ci la lui donna puisque je me portais garant que je conduirais. Je pense qu'ils devaient avoir de sérieux problèmes de place dans cet hôpital Lorsque nous sortîmes, Jérôme me demanda de l'accompagner chez son ex-femme. Il voulait voir sa fille. Nous arrivâmes à cinq heures de l'après midi près de son ancienne maison. Il n'avait pas desserré les mâchoire

durant le trajet. Ils n'était pas encore divorcés, mais ils ne se voyaient plus depuis quelques mois. Elle ne supportait plus le métier de Jérôme, trop dangereux. Ils étaient devenus des étrangers l'un pour l'autre.

« Tu veux que je t'accompagne ?

- Non, ça va aller

Il sortit de la voiture et se dirigea vers la maison. Le jardin était en terre labourée, et il n'y avait pas encore de chemin pour accéder à la porte d'entrée. Avec son bras en écharpe, Jérôme avait un peu de mal à trouver son équilibre, mais il finit par arriver devant la porte. Je le vis prendre une grande inspiration, puis il sonna et sa femme lui ouvrit. Elle portait un pull rouge sur un jean bleu, mais je ne distinguai pas très bien son expression. Je n'entendais pas leur conversation mais par contre je voyais Jérôme faire de grands gestes. Ensuite, sa femme commença à pleurer, et essuya nerveusement ses yeux avec ses mains. Jérôme hésita à la prendre dans ses bras. C'est à ce moment que sa fille apparut derrière lui avec son sac d'école sur le dos. Une pitchounette brune avec des couettes. Jérôme se retourna et se baissa pour prendre sa fille dans ses bras. Celle-ci recula d'un pas puis fit un écart pour aller se blottir contre sa mère. Jérôme resta penaud avant de tourner les talons et me rejoindre dans la voiture. Il

puis dans la voiture

»

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

ouvrit silencieusement la portière.

« Je t'emmène où ? Méfie-toi, mes tarifs sont chers. »

Il me regarda avec ses yeux rouges remplis de tristesse et me dit avec un sourire :

« Le bar le plus proche.

Si on allait plutôt retrouver le Rat ? ? Il doit savoir

autre chose !! Ou retourner à la planque

- Il y a rien là-bas, à part des vieux journaux de cul ou des vidéos pornos.

- Tu en est sûr ? Pourquoi sont-ils revenus alors ?

- Ils voulaient peut-être de la lecture. » Il réfléchit un instant puis s'essuya les yeux avec son mouchoir.

« Tu as raison, allons voir le Rat.

- Ok, Chef. »

Vers dix neuf heures, nous étions au seuil d'un des lieux où le Rat avait

l'habitude de se rendre. C'était un restaurant chinois, paradoxalement tenu

par deux italiens. En fait de cuisine, ils proposaient des

rendez-vous galants. Nous nous postâmes près de l'entrée, près d'une ruelle pleine de crasse. Ça sentait le poisson frit.

« Tu crois qu'il va venir ici ?

- Ne t'inquiète pas : pour le Rat, ici, c'est du gruyère !! »

En effet, au bout d'une heure, notre type se pointa avec une femme qui

aurait pu être sa fille. Dans un éclair et malgré son bras en écharpe, Jérôme fonça sur lui et le plaqua contre le mur. Le Rat n'eut pas le temps de voir venir son agresseur.

« J'ai rien fait !!!!!Lâchez moi !!!

- Tu te recycles dans le proxénétisme maintenant ?

- C'est vous, Inspecteur ? »

Je rejoignis Jérôme au moment où il se retournait pour s'adresser à la fille :

« Toi, tu dégages !

- Le bar ? Tu es fou

comment dire

-

Mais

Monsieur Lerat m'a dit qu'il allait me présenter un acteur

célèbre

» dit-elle avec un fort accent yougoslave.

Faut dire qu'elle était mignonne avec ses couettes blondes et ses grands yeux bleus, mais sa mini jupe en sky la rendait un peu vulgaire.

« Noon, le Rat !! Tu fais encore croire ça aux filles ! Dégage, ma grande, avant que je t'embarque pour attentat à la pudeur. »

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Celle-ci tourna ses talons aiguilles et partit avec un déhanchement qui me laissa rêveur Jérôme tira le Rat dans la ruelle, sans ménagement.

« Écoute-moi bien. Je veux retrouver les types qu'ont fait le coup de la

BNF Si tu ne t'allonges pas, je fais courir le bruit que tu as donné le parrain Alberto dans l'affaire du Paquebot « Corinne ».

- Non !! Vous ne feriez pas ça !! J'ai toujours été loyal envers vous ! Pitié

- Je t'écoute. Je suis impatient.

- Mais je les connais pas, moi, ces gars !!! »

Après ce qui s'était passé avec sa fille, je craignais que Jérôme ne se laisse emporter. Au fond de moi, je pensais à « Rodney King » et espérais qu'il n'y aurait pas de caméra dans le coin. Mais Jérôme était un professionnel et il garda tout son calme.

« Je veux juste un nom, Marcel !

- M'appelle pas comme ça !

- Rappelle toi, je t'ai couvert auprès de ta mère

- Non! Ça la tuerait ! Bon je peux vous mettre en relation avec quelqu'un qui les connaît parce qu'il leur a rendu service

- Quel service ?

Y a juste qu'il ne voudra jamais

parler à un flic.

- Je sais pas mais ils lui sont redevables

Je pourrais changer d'avis.

- Ça tombe bien, mon ami ici présent est journaliste.

- Tu m'avais dit qu'il était ton co-équipier !

- Et c'est vrai ! »

Je me sentis fier quand il dit ça. J'étais enfin utile à quelqu'un d'autre que

mon chat.

« Qu'il vienne seul du coté du vieux Saint Maur, derrière l'église. Dans trois jours, vers vingt heures.

- Merci, le Rat. »

Je rentrai avec Jérôme au commissariat. Il m'installa à son bureau.

« Reste là. Je vais parler à mon chef de ce qui s'est passé. Tu entendras des

éclats de voix mais ne t'inquiète pas : quand je reviendrai, il aura approuvé mon opération.

- Côté « éclats de voix », je suis rôdé. »

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Son opération était un classique du genre. Je devrais porter un micro sous ma chemise et je me ferais passer pour un journaliste voulant écrire un livre sur le grand banditisme. Jérôme lui-même serait bien sûr en couverture, avec d'autres policiers. Impliquer un civil dans une affaire policière n'est pas évident, il fallait donc que je signe une décharge. Normalement, j'aurais appelé Anna pour

lui raconter l'aventure mais je ne me sentais pas du tout l'envie de l'avoir au téléphone. Je ne pensais même pas à me mère, car elle aurait ameuté tout le voisinage. Je restai donc sans rien faire, un peu tendu, tâchant d'écouter ce qui se passait dans l'autre pièce. Il y eu effectivement des éclats de voix puis, au bout de cinq, minutes le calme. Jérôme sortit avec son chef et vint vers moi.

« C'est vous le journaliste ?

- Oui.

- Vous vous rendez compte du danger ?

- Oui. » réussis-je à articuler en avalant ma salive.

« Bon, puisque tout est en règle, on va mettre ça en place. Dans trois jours, c'est ça ? Vous viendrez vers dix huit heures. On vous fera un briefing et on vous équipera d'un micro. »

Il tourna les talons et sortit en secouant de la tête. Jérôme s'approcha de moi.

« Ne t'inquiète pas, tout va bien se passer

- Toi, ça va aller ?

- Oui. Merci Laurent. »

Je me levai en me persuadant que ce mensonge était vrai et je rentrai chez moi. Le lendemain matin, je me réveillai avec une gueule de bois. Bizarre, je n'avais pas bu, pourtant. Je n'avais pas du tout envie de me lever, malgré les injonctions de mon réveil. Quand enfin je me décidai à poser le pied par terre, je me rendis compte que tous les muscles de mon corps étaient noués, comme si j'avais passé la journée de la veille à faire du sport. Courbaturé de partout. J'ouvris mes volets, et saluai le soleil de juillet d'un magnifique double éternuement. « Splendide », songeai-je.

Rentre chez toi, et repose toi.

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

On a toujours le temps d'avoir une bonne crève. Je fouillai dans mes tiroirs à la recherche de mes restes de médicaments. Ils étaient tous périmés. Je pris une douche, m'habillai comme en hiver, nourris mon chat, et sortis en catastrophe, direction la pharmacie. Bien entendu, il y avait déjà une file d'attente d'enfer. Cinq ou six papys et mamies, une femme avec trois enfants et un autre type avec la goutte au nez. Le pharmacien, seul dans la boutique, prenait son temps. Il semblait connaître tous ses clients familièrement et demandait à chacun des nouvelles de sa petite famille. Il expliqua trois fois à une grand-mère la posologie des remèdes qu'il lui remit, jusqu'à ce qu'elle pense à allumer son sonotone. Je levai les yeux au ciel. Quand mon tour vint enfin, il passa cinq minutes à farfouiller dans son arrière boutique, et me donna trois boîtes de médicaments. Bilan : j'étais déjà épuisé de ma journée, et encore en retard, pour changer. J'entrai dans mon bureau en catimini, comme une ombre, en rasant les murs, sans regarder personne, pour ne pas attirer les regards. Je me calai ensuite dans mon fauteuil, et ressortis mes notes de l'interview du basketteur. Je ne rêvais que d'une chose : rester dans mon siège toute la journée, emmitouflé, et me traîner chez moi, jusqu'à mon lit dès que je le pourrais. J'étais heureux que mon interview de gang n'ait pas lieu le jour même. Mais j'avais quand même un petit footballeur en herbe à interviewer, et mon enquête sur les tatoueurs à finir pour Jérôme. Sans compter mon article sur le basketteur Je me mis à travailler, mais au ralenti. Il fallut que le soleil arrive à glisser quelques rayons par ma fenêtre pour que je me sente un peu mieux, retire un pull, me rende compte que les médicaments commençaient à faire effet, et que le remords me prenne. Je ne pouvais pas me permettre de travailler si lentement. Je passai un petit coup de fil à Jérôme, histoire de prendre des nouvelles. Répondeur. Je lui laissai un message. Je finis mon article, ainsi que mes rubriques habituelles - comme les résultats et tuyaux du Loto Sportif - avant de me glisser dehors. Heureusement que le soleil avait enfin consenti à se rappeler qu'on était en juillet ! Le moral commençait à revenir. Je me mouchai bruyamment, et me mis en route. Il était onze heures quand j'arrivai au Gymnase « Jean Moulin » pour mon entrevue avec le jeune poulain de l'équipe. Il devait sûrement plus tenir de l'esprit bovin que de l'équidé. Vous me trouvez peut-être dur mais j'en ai

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

fréquenté, des « footeux », et même si certains ont fait de longues études,

la majeure partie de ceux que j'ai interrogés ont à peine assimilé leur Cours Préparatoire. C'est donc avec une certaine appréhension que je franchis la double porte de l'établissement. De toutes façons, je n'aime pas le foot. Je reste objectif dans mes articles, je peux même y être un peu lèche-botte, alors ne me demandez pas d'en faire autant dans la vie. Le gymnase venait d'être rénové. Les murs, jaune canari, flambant neufs, semblaient vouloir imposer deux choses au visiteur : la première, une rigidité à toute épreuve et la deuxième, le mauvais goût du peintre. Je traversai le terrain, en me demandant pourquoi on m'avait donné rendez-vous dans un gymnase et pas dans un stade, lorsqu'une voix derrière moi m'appela :

« Vous, là-bas ! »

Je me retournai. Un type avec une casquette « Adidas » et le survêtement assorti se dirigea vers moi.

Avant, on payait des personnes pour porter des marques. Je ne pus retenir un sourire en voyant cet homme sandwich m'accoster. J'étais prêt à parier qu'il avait aussi un slip « Adidas »

« Vous êtes le journaliste qui vient interviewer Bertrand ?

- Oui.

- Bon. Il vous attend dans le vestiaire. Venez ! »

Il me dépassa et m'invita à le suivre d'un geste de la main. Il y a un dénominateur commun à tous les vestiaires dans lesquels je suis

allé. L'odeur. Cette odeur de transpiration et de pieds qui vous soulève le

Alors que l'entraîneur appelait

cœur. C'est d'ailleurs ce qui m'est arrivé

son « gars », qui finissait de se préparer, je rendis mon piètre déjeuner sur

le banc. Enfin, j'aurais préféré

Ce fut sur les affaires d'un joueur, installé

lui aussi sur ce banc, qui hurla au moment où je dégobillai. Le type faisait un bon mètre quatre vingt dix et au moins cent kilos de muscles. Heureusement pour moi, trois personnes réussirent à le retenir, me permettant de m'échapper du vestiaire avec « Bertrand ». Après une course effrénée qui fit encore davantage tourner ma tête déjà fiévreuse, nous nous arrêtâmes dans un café intelligemment baptisé « Café des sports ».

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

« Je m'excuse

hôpitaux.

- Boh ! C'est pas graaave. » répondit l'intéressé. Il semblait plutôt amusé, mais voulait se la jouer « cool » avec un sourire goguenard.

Je fis un crochet par les toilettes pour me rafraîchir un peu. Ça devait être à cause du rhume, aussi. Je me sentais barbouillé. Quand je revins, Bertrand me fit un large sourire. Il n'avait pas retiré la casquette qui surmontait sa trogne un peu pouponne, avec un nez en trompette. Je m'assis en face de lui et il appela le serveur :

« Marcel ! Un jambon beurre avec mayonnaise s'il te plaît ! » Un nouveau haut-le-cœur me secoua.

« Vous voulez quelque chose, monsieur le journaliste ? Monsieur ? Une corde pour te pendre. Et moi avec.

- Rien

« Alors vous voulez que je vous parle de ma carrière ? Qui vient de débuter ? Laisse moi rire.

- Pourquoi pas ?

- Bien. »

Il s'éclaircit la voix.

« Alors j'ai reçu mon premier ballon à l'âge de cinq ans. Ce fut une

révélation, tu vois. Un peu comme la Vierge qui apparaît à Marie, quoi

- C'était Marie, la Vierge. C'est pour ça qu'on l'appelle la Vierge Marie Il rit.

« Peu importe

ballon. ET LÀ ! Bing ! J'ai dit mon premier mot : « Football » et tu vois, le

truc étrange c'est que je l'avais entendu nulle part ! »

Tout ça c'est des foutaises pour les vieux, tu vois. J'ai vu le

je n'ai jamais supporté les vestiaires pour hommes et les

merci » réussis-je à articuler entre deux hoquets.

»

Son premier mot à cinq ans ! Et le deuxième c'était quand ? À quinze ans quand il a vu une fille ?

« Tu vois ?

- Oui

- Bon alors, à cinq ans, je débute le football. Et maintenant j'en ai dix

huit

Manque de pot, t'en as pas assez, de doigts. « 10 !

Perdu.

dis-je en sortant nonchalamment un calepin et un crayon

ça fait

euh

» Il compta sur ses doigts.

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

-

Treize » soupirai-je.

Il

me regarda avec une expression bovine puis une lumière passa dans ses

yeux. Un reste de synapse active ?

« Ah oui

D'un côté c'est

touchant qu'une personne partage ses émotions de cette façon, certes, avec une grammaire loin d'être impeccable et des phrases ponctuées par des

« Tu vois ! » intempestifs

narcissisme gâchaient tout. Aaah ! Marcel arrive avec son jambon dégoulinant de mayonnaise. Beurk !!! Vous croyez que manger va empêchez Bertrand de parler ? Que

Mais d'un autre coté, son égocentrisme et son

» Et le voilà reparti ! Son premier match, sa première coupe

nenni ! Les miettes viennent arroser la table à chaque fois qu'il prononce

« Tu vois ! » et sa langue tente de remettre de temps en temps la

mayonnaise s'échappant de sa bouche lorsqu'il mord dans son sandwich. Je ne me sentais pas très bien

« Ça va, Monsieur ?

- Oui

En fait, non

crucifié par Laureen sur la croix des journalistes maudits.

- Donc je disais

Nouvelle bouchée.

« Il y a déjà quatre clubs qui me veulent, mais moi je reste fidèle à mes racines !

- Ah bon ?

- Surtout quand ces racines vous payent plus ! Ah ! Ah ! Ah !

- Je me disais

- Ben ouais, gars ! C'est ce qui fait marcher le monde ! »

Ben toi, je ne sais pas qui te fais marcher, mais ce n'est sûrement pas ton cerveau !

A ce moment, un type en survêtement, avec un sifflet pendu au cou, vint

nous rejoindre. Il avait les cheveux grisonnants, le sommet du crâne

dégarni, des yeux bleus lumineux, et un survêtement Adidas. Je reconnu l'entraîneur.

« J't'avais dit de pas commencer sans moi !!!

- Mais Boss

Non, mais y faut achever l'interview sinon je vais finir

oui

Ah oui ! »

Je peux y arriver

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

- T'es juste bon à pousser le ballon, ton cerveau est conditionné à ça, pas à réfléchir ! » dit-il en assénant un claque affectueuse à son champion. Je retiens un sourire. La « star » rougit.

L'entraîneur l'obligea à se décaler un peu pour lui laisser de la place, puis il repositionna sa casquette sur sa tête.

« Oubliez tous ce qu'il a dit ! »

Ça commence bien

« C'est moi qui l'ai découvert ! » Je levai les yeux vers le ciel. L'interview va être longue !

Deux heures plus tard, je quittai ces deux abrutis de sportifs, qui si on les écoutait méritaient la légion d'honneur, pour filer recopier mes notes au journal. Bah, ils n'étaient pas tous comme ça. Ces deux- ci, c'étaient des spécimens vraiment gratinés.

Recopier mes notes, mmmhh la déontologie.

Retour aux choses sérieuses. Je pris la liste des tatoueurs dans ma poche.

Mon mouchoir avait un peu bavé dessus

ce qui pouvait être fait dans l'après midi, et me permettrait de rentrer chez moi pas trop tard pour de me reposer un peu avant mon rendez-vous avec Anna. Je commençai par m'acheter un thon crudités, pour le manger sur le chemin. En marchant dans les rues, je me rendis compte qu'il régnait vraiment une

ambiance de vacances estivales. C'était bien normal vue la date, mais les pluies de ces derniers jours avaient un peu retardé l'apparition des premiers touristes en chemise flânant dans les allées. Je trouvai la première boutique sans trop de peine. Elle avait une large devanture, et ses vitrines de piercings étaient exposées sur le trottoir. De grands panneaux de dessins de tatouages et de photos occupaient également une partie de l'espace. Quand j'entrai, je fus reçu par un homme d'une quarantaine d'année, crâne rasé et visage marqué, tellement couvert d'anneaux et de clous en tous genres qu'il ne devait pas être évident pour lui de nager sans bouée. Il portait un simple T-shirt noir révélant également un tatouage noir abstrait sur le bras gauche. Je me dirigeai vers lui.

« Bonjour bonsieur » dis-je.

J'avais trois boutiques à visiter,

Je dirais plutôt inventer un entretien. Merci

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Il me regarda d'un air moqueur. J'avais refait un beau schéma, propre comme tout, représentant le motif

que je cherchais. Je le sortis de ma poche - l'autre poche - et le lui montrai. Peine perdue. Il fit venir son collègue, et plusieurs clients se mêlèrent à la conversation mais personne ne put m'indiquer l'origine du dessin. Pire, ils étaient même certains de ne jamais l'avoir vu avant. On me sortit un classeur avec plusieurs variations de symboles de la paix, et d'autres motifs

ressemblants, mais il n'y avait pas à dire

L'énigme demeurait complète.

Par la suite, je me rendis dans les deux autres boutiques, une petite échoppe à la devanture gothique et une autre de taille moyenne au look high-tech, lumière bleue et tabourets en métal, mais partout la réponse demeura la même : c'était un dessin simple, mais que personne n'avait jamais vu avant. Il était environ cinq heures de l'après midi quand je quittai la dernière boutique. J'étais fatigué de ne pas progresser, d'autant que moi, j'étais certain de l'avoir déjà vu avant, ce schéma. Alors pourquoi tous ces professionnels étaient-ils si ignorants ? Quand je poussai la porte de mon appartement, mon chat vint s'enrouler amoureusement autour de mes jambes. J'avais mal à la tête, mal au dos mal partout. Et toujours la goutte au nez. Je me traînai jusqu'à mon lit, et m'y roulai en boule. Mon chat se glissa entre mes deux bras et je m'endormis jusqu'à ce que la sonnette menace d'exploser de fureur. J'entrouvris un œil hagard. Je ne

savais plus où j'étais, quel jour, quelle heure, quelle planète. Je pouvais au moins répondre à la troisième question en consultant mon réveil, ce qui du coup me donna les réponses à la première et à la dernière. Je descendis du lit en titubant, un peu vaseux et mal réveillé, les vêtements chiffonnés, mon pull gris clair plein des poils noirs de mon chat. J'ouvris la porte. Anna était là, ses cheveux blonds et lisses relevés avec élégance, vêtue d'une robe noire lui arrivant à la mi-cuisse. Elle écarquilla les yeux.

« Laurent ? Mais qu'est ce qui t'arrive ? Tu n'es pas prêt ? J'ai réservé pour 19h30 ! » Je me maudis intérieurement jusqu'à la vingtième génération.

Je

« Euh

Ne t'inquiète pas

Je

J'ai dû m'assoupir en t'attendant

Je

suis prêt

enfin

Je change de pull et j'arrive. »

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Sans lui laisser le temps de répliquer, je filai à la salle de bain, non sans avoir au passage récupéré le linge accumulé sur le canapé, pour lui faire de la place. Pas la peine de demander si c'était du linge propre ou sale, je ne répondrai pas. Je me passai la tête sous le robinet d'eau froide, manquai de mourir étouffé à cause de la quinte de toux qui suivit, enfilai un pull noir, et me regardai dans la glace. J'avais l'air d'un zombi.

« Tant pis, on ne peut pas faire mieux quand on a la crève

Je rejoignis Anna dans le salon. Elle avait l'air vaguement inquiète : elle ne

savait pas si elle devait se mettre en colère ou s'inquiéter de mon état. Je lui pris la main et m'excusai. Elle posa sa main sur mon front. « Ce n'est pas grave. Tu n'as pas bonne mine, tu sais. On ferait peut-être mieux de dîner ici ? » J'aurai adoré ne pas dîner du tout. Mais elle comptait sur cette soirée depuis longtemps.

« Non, ne t'en fais pas, j'ai justement besoin de changer d'air » répondis-je.

La mort dans l'âme, je descendis avec elle jusqu'à la voiture. La soirée fut désagréable, mais pas autant que j'aurais pu le craindre. Anna meubla l'essentiel de la conversation par le récit minutieux de sa journée et des relations complexes entre les différents membres du salon de coiffure, avec un humour certain. J'ai toujours pensé que, quand elle ne se plaignait

pas, cette fille avait une manière de raconter les histoires qui plairait bien sur scène. N'empêche, le demi bol de soupe que je réussi à avaler me rendit malade. Et je n'arrêtais pas de me moucher. Enfin Elle me raccompagna chez moi - au cas où vous ne l'auriez pas encore compris, je n'avais pas de voiture - pour une traditionnelle tisane, mais vu ma bonne mine, c'est d'un air presque soulagé qu'elle franchit la porte pour me laisser seul avec mes microbes. Je dormis mal, cette nuit là. J'avais un mal de crâne fou, et le nez bouché. Je ne sommeillai que par intermittence, d'un sommeil empli de songes étranges et cauchemardesques. J'errais sans but dans des rues glauques,

sous une pluie battante

» songeai-je.

Je me réveillai plusieurs fois.

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

J'avais du mal à me rendormir, alors j'essayai de m'occuper l'esprit en réfléchissant à mon problème de tatouage. Et c'est à mi-chemin entre la veille et l'assoupissement que vint la solution. J'avais déjà vu ce tatouage. Et je savais où. C'était sur la main momifiée que ce clochard avait voulu me vendre quelques jours plus tôt. Je m'éveillai tout à fait. L'idée m'avait frappé comme la foudre. Je savais que j'étais dans le vrai. Je ne me rendormis pas. Je passai les quelques heures restantes avant le lever du soleil à cogiter pour imaginer des stratégies réalisables au cas où je ne retrouvais pas le SDF à sa place habituelle au matin. Bien entendu, je fus sur le pied de guerre dès six heures du matin. À six heures une je passai la porte. À six heures trois, je constatai que le clochard n'était pas à l'endroit prévu. À neuf heures trente, je cessai mes recherches et rentrai chez moi prendre un petit déjeuné consistant pour compenser les trois heures de marche dans le quartier. Il me fallait un plan. D'abord, aller bosser. Ensuite, aviser. Booon ! Voilà un plan simple.

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

CHAPITRE 2

Avez vous déjà essayé de travailler sur quelque chose qui non seulement ne vous intéresse pas, mais qui en plus vous semble la dernière des futilités - en l'occurrence les derniers résultats de foot et de rugby - alors qu'un mystère troublant et passionnant encombre votre esprit ? Si cela vous est déjà arrivé, j'espère que votre patron n'était pas une sorte de furie rousse nommée Laureen, parce que sinon, vous devez avoir fini la journée sourd comme un pot. Je dus prétexter un début de gastro-entérite et la menacer de vomir l'intégralité de mon déjeuner sur son bureau - une pizza aux fruits de mer, inventai-je, anchois et moules comprises - pour qu'elle consente à ce que je parte une heure plus tôt que d'habitude, à condition que je lui amène une ordonnance du médecin que j'étais sensé aller voir pour justifier mon départ précipité, dès le lendemain à l'aube. J'avais rarement été aussi excité depuis les deux dernières années. En réalité, je n'avais jamais été aussi excité du tout. De ma vie entière. Je pouvais enfin faire avancer une véritable enquête policière, grâce à un indice que j'avais trouvé moi-même !! Il ne me manquait plus que « la preuve ». Je me torturai l'esprit tout l'après midi en échafaudant des plans pour retrouver le SDF au cas où il ne serait toujours pas revenu le soir. Le long du trajet du retour, mes mains moites lâchèrent le ticket du bus à plusieurs reprises, jusqu'à ce que je trouve une place assise. Sur tout le chemin de l'arrêt de bus à ma rue, je dus me retenir pour ne pas courir. Mais il n'était toujours pas là. J'éprouvai le même genre de déception lorsque, tout gamin, un ami devant venir chez moi renonçait à sa visite au dernier moment, me laissant l'attendre sans fin dans la maison trop calme. Je montai chez moi. Devais-je lancer un avis de recherche ? Prévenir la police ? « Bonjour, je recherche un homme qui m'est parfaitement inconnu, parce qu'il a une main séchée qui m'intéresse. Son adresse ? Quelque part dans le pays, je suppose. » Ridicule.

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

J'installai un siège près de la fenêtre du salon. En tordant suffisamment le cou, je pouvais apercevoir l'angle de la rue. Au bout d'un quart d'heure, un torticolis d'enfer m'obligea à renoncer. Je me fis un lait chaud, m'assis dans le canapé et mon chat vint s'installer sur mes genoux. Je dus me tenir à quatre pour rester assis cinq minutes avant de retourner voir à la fenêtre. Je répétai ce manège cinq fois. À la sixième, alors que le soleil commençait à décliner, je crus distinguer une silhouette sombre assise à l'angle de la rue. Je courus dans l'escalier. Une fois en bas, je me forçai à ralentir. Pas la peine de sembler trop presser, cela pourrait lui paraître

suspect. J'approchai. C'était bien lui, pas de doute. Jusqu'à l'odeur, il n'avait pas changé. Pauvre homme.

« Salut p'tit ! Comment ça va depuis la dernière fois ?

- Euh

Je me passai la main dans les cheveux. Comment diable aborder le sujet ?

« Et vous, ça marche, les affaires ?

- Boh, tu sais Il rit.

Et puis, mes actions ne se sont pas

vendues très bien la dernière fois

« J'ai pas beaucoup d'affaires en cours

Pas mal, pas mal

»

»

Pourquoi cette question? »

Un éclat de mélancolie traversa son regard. J'avais toujours pensé qu'il

faisait partie de ceux qui avaient librement « choisi » de vivre à l'écart de la société. La vérité serait elle autre ?

« Eh bien, comme vous avez voulu me vendre cette main momifiée la

semaine dernière

- Ah, la main

- Et

Je me serais donné des baffes, pour avoir montré tant de précipitation.

« Non.

Et merde !!

- Ah, c'est dommage, parce que j'en avais parlé à un pote, et intéressé. » Un ange passa. Le vieil homme me regarda de travers.

Il aurait été

Au fait, vous avez trouvé preneur ?

Non, personne n'en voulait.

Vous l'avez encore ? »

« Je m'en suis débarrassé. » Il se pencha vers moi.

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

« Vous savez

m'est arrivé des choses

- Comment ça ?

- C'est un objet maudit. Je m'en suis débarrassé. »

ce genre d'objet, vous ne devriez pas trop vous y frotter. Il

Étranges.

Comment démêler le vrai du faux dans son histoire ? Il ne l'avait plus, ça,

j'en était sur. Mais qu'en avait-il fait ? Il l'avait vendue ? Il l'avait jetée ?

« Vous l'avez jetée ? »

Il me lança un long regard appuyé, comme pour m'évaluer.

« Non, je l'ai donnée à quelqu'un d'autre, quelqu'un qui ne croit pas à ces choses-là. Un esprit fort. »

Je haussai les sourcils, pour l'inciter à continuer sans avoir l'air de trop insister. Il ne mordit pas à l'hameçon.

« Qui ? »

Il soupira. « Vous pouvez demander à la vieille mémé Jeannie. Elle crèche aux Halles, sur les escaliers de la sortie de la Place Carrée. Mais ne m'en parlez plus, je ne veux plus en entendre parler. Il y a des choses qu'il vaut mieux laisser dormir. » Il se renfrogna, et baissa son chapeau sur ses yeux. Supposant qu'il se classait lui même dans « les choses qu'il vaut mieux laisser dormir », je le quittai. Direction les Halles. Paris by night, vous avez déjà eu l'occasion ? En été c'est magnifique. Il y a du monde, des spectacles de rue. Si vous y allez le vendredi, peut-être aurez vous la chance - sauf si vous êtes en voiture, dans ce cas vous ne parlerez pas de chance - de croiser la randonnée de rollers filant comme des flèches dans les rues de la capitale. Pour ma part, je ne goûtai que très peu le spectacle ce soir là, ne passant que par en dessous. RER, métro. Une fois à la station du métro « les Halles », quelques secondes me furent nécessaires pour me repérer. Forum, Place Carrée Je restai un instant interloqué par la disparition de la mention « Place Carrée » sur les panneaux, puis finis par la retrouver un peu plus loin. Un seul escalier remontait tout d'abord vers la sortie. Je le pris. Ensuite, j'eus le choix entre des escaliers mécaniques ou traditionnels. Je choisis les seconds, jugeant plus probable que des SDF soient abrités dessous. En

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

effet, ils étaient plusieurs, au milieu d'un fatras de cartons et de couvertures. Il n'y avait qu'une femme. Elle était vieille, les cheveux noués en un épais

chignon gris. Elle portait un châle à mailles lâches, sur un T-shirt indiquant

« I love Paris ».

« Excusez moi, je cherche Mémé Jeannie.

- Ah oui ? Elle est pas là. »

Quel dommage. Je sortis mon portefeuille de ma poche, et une carte de visite.

« Vous la voyez souvent ?

- Non.

- C'est dommage qu'elle ne soit pas là, parce que je venais faire affaire. » Le regard de la vieille s'illumina. Je lui tendis ma carte.

« Si vous pouviez lui donner ma carte.

- Mais vous lui voulez quoi, exactement, à Jeannie ?

- Je voulais lui parler d'un objet qu'elle a et que j'aimerais acheter. Mais je verrai ça avec elle. - Non, mais, c'est que je la connais bien, la Jeannette. Elle a pas grand-chose à vendre.

- Je sais qu'elle a un objet particulier, mais je préférerais en discuter avec elle. » La vieille femme resta pensive un instant, puis farfouilla dans une besace grise posée à coté d'elle. Elle en sortit un objet sale enrobé de chiffons gris.

« C'est ça, que tu cherches ? »

Je me penchai. C'était bien la main. Je pris un air dégagé.

« Hum, ça se pourrait. Mais elle est en bien moins bon état que la dernière fois que je l'ai vue. »

Ce n'était pas faux, mais pas entièrement vrai non plus. On voyait toujours le tatouage. Un frisson me parcourut.

« Combien tu donnes ?

- Je sais pas

Je réussis à négocier l'affaire pour vingt euros. Pas donnés, dans ce monde, les vieux bouts de brigands rabougris.

Vous voulez quoi ? »

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Je jetai un coup d'œil à ma montre. 21h30. Jérôme devait être rentré chez lui. Je courus jusqu'à la cabine la plus proche pour lui passer un coup de

fil. Il était bien chez lui. Je ne lui dis pas exactement ce que j'avais trouvé, mais lui en révélai juste assez pour le faire baver. Avec la main desséchée soigneusement roulée dans quelques kilomètres de chiffons et mouchoirs - subitement, je compris ce qui pouvait motiver les égyptiens à envelopper leurs momies dans des bandelettes - je pris le RER, le métro et le bus jusqu'à chez lui. J'arrivai à son petit appartement à 22h. Jérôme vivait seul dans un trois pièces aménagé comme seul savent le faire les vieux garçons et les divorcés. La pièce principale - du point de vue du propriétaire, et où il me recevait à chaque fois que je venais le voir - était encombrée de dossiers en tous genres, et un immense bureau ensevelit sous une montagne de paperasses trônait face à l'unique fenêtre. La télévision, dans le salon à coté, diffusait une chaîne câblée d'information. Jérôme ouvrit la porte, avec un large sourire et m'assena une énorme claque dans le dos.

« Alors, comment ça va, Sherlock ? Tu as progressé ?

- Je pense que mes poumons sont hors d'usage après tes effusions, mais j'ai

effectivement quelque chose pour toi. » Il afficha un large sourire et m'entraîna vers son bureau. « J'ai du boulot

jusque par dessus la tête. Je dois me préparer pour le procès du dealer de la

rue Gambetta demain

Fais-moi voir ton scoop. » Je sortis la main, avec mille précautions. Plus que tout, j'avais peur qu'elle ne s'émiette.

mais je veux bien te consacrer cinq minutes.

« Eh bien, tu pilles les musées maintenant ? fit Jérôme avec un gros rire.

- Rigole moins fort et regarde mieux. » Il attrapa une loupe, et poussa une exclamation étouffée en voyant le

tatouage. « Bordel de bordel

laissons pas à l'air libre, elle n'a pas l'air bien solide. » Il extirpa un sac en plastique et un formulaire de sous une pile de documents qui s'écroulèrent sur le sol. Il n'y prêta pas attention.

Ça, c'est une belle touche. Bon, ne la

« Tu l'as eue où ? Je vais la faire porter au labo. Déjà, le légiste va voir si

on peut en tirer quelque chose, et puis il enverra des échantillons pour une

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

analyse d'ADN. » J'étais aux anges.

« Tu me tiendras au courant, hein ? Je veux tout savoir, jures-moi que tu

me diras tout !! » Jérôme me regarda en riant, et me flanqua à la porte. « Dans deux jours, on

aura déjà des résultats. De toutes façons, on aura peut-être déjà des indices demain, n'est ce pas ? »

Je rentrai sur un petit nuage.

Une fois chez moi, je nourris mon chat et appelai Anna. Elle avait l'air fatiguée. Je lui racontai ma journée pour lui changer les idées mais cela ne fit qu'empirer. Quand, à court d'imagination, je lui demandai ce qui n'allait

pas, elle me répondit « rien rien » d'une petite voix tout sauf naturelle. Elle n'allait jamais bien, ces derniers temps, mais elle refusait de me dire pourquoi. Comment pouvais-je le deviner si elle ne me faisait part d'aucune pensée ? Je n'avais ni la science infuse ni le pouvoir de lire dans les esprits. Alors, comme je ne voyais pas quoi faire d'autre, j'essayai de la faire rire. Quand j'entendis son rire cristallin à l'autre bout du fil, je fus rassuré. Je détestai raccrocher sans être sûr qu'elle aille bien.

Je terminai mon boulot pour le journal par la suite, et je ne me couchai que

cinq heures avant le lever du jour.

Le jour de mon reportage sur les gangs était enfin arrivé. Je me levai à dix heures, mais mes cinq heures de sommeil furent passablement agitées. Je revoyais la caravane en flammes, qui était allumée par une main sans corps. Je cherchais désespérément à en sortir, mais un bâton en forme d'Y m'en empêchait. Par la fenêtre Laureen criait :

« Vous ne sortez pas ! Faut rendre votre article à l'heure ! Bien que ça me paraît mal parti ! Ah ! Ah ! Ah ! »

Je m'éveillai en sueur, faisant tomber mon chat par la même occasion.

C'est avec une mine à faire peur au premier zombi du coin que je me

pointai au journal. Même la gueulante de Laureen ne réussit pas à chasser les derniers restes de sommeil de mon esprit.

A partir de 14 heures, je n'arrêtai pas de regarder l'heure, levant la tête

toutes les cinq minutes. Il fallait se rendre à l'évidence : j'étais stressé. Pour

me calmer, je commençai un article relatant les faits du braquage de la

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

BNF. Je ne me rendis pas compte de l'heure qui filait jusqu'à ce que

j'entende un coup de klaxon dans la cour. C'était Jérôme qui venait me chercher. Laureen sortit de son bureau comme un diable dans sa boîte :

« ASMULDET ! SI VOUS NE

- IL EST SUR MON BUREAU !!! » coupai-je avant de courir rejoindre Jérôme.

J'étais à la fois inquiet et excité de participer à une vraie enquête de police. Jérôme me rappela une centaine de fois de ne pas jouer les héros. Perso, j'aurais aimé, ça m'aurait changé de mes habitudes de zéro. On me scotcha un micro sur la poitrine et, après les tests son habituels, on m'indiqua le lieu du rendez-vous. Je pris la voiture de Jérôme pour y aller. Jérôme et ses coéquipiers, quant à eux, me suivaient de loin. J'arrivai avec un quart d'heure d'avance, une première pour moi, mais

Je

m'assis et commençai à donner à manger aux pigeons, avec un petit bout de pain qui me restai dans la poche. Tout était calme. Presque trop. Le coin n'était pas très fréquenté. Je n'eus pourtant pas le temps de m'inquiéter, car le « contact » ne tarda pas. Un type faisant dans les deux mètres, le crâne chauve et portant un Y au milieu du front, s'approcha de moi. Je ne pus m'empêcher de frissonner en voyant le tatouage. Nous touchions au but. Il

s'installa à côté de moi. Il était habillé en jean, avec un T-shirt blanc uni. Il avait les yeux tombant, et la mine dure.

c'était normal, puisque tout le monde sauf moi s'était occupé du timing

« Vous êtes le journaliste ?

- Oui

- Chut ! Pourquoi vous voulez les voir ?

- Je fais un livre sur le grand banditisme et mon premier chapitre est sur les hold-up.

- Vous êtes fou ?

- Non, sérieux

Le type me regarda de la tête au pied puis, avec un hochement de tête et un rictus malsain, me lança :

« Venez ! »

Mon esprit voulait le suivre, mais mon corps non. Je ne réussis à me lever

qu'après une bonne demi-douzaine de secondes de lutte intérieure.

vous

vous êtes la liaison ?

»

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Je le suivis dans une ruelle et je vis une voiture faire deux appels de phares. En plein milieu du mois de juillet, ça se voyait un peu. Il me conduisit jusqu'à la elle.

« Monte ! » me dit le conducteur.

C'était une BMW série 3 noire. Elle avait des sièges en cuir qui crissèrent quand je m'assis. Le type chauve monta devant. Ils m'emmenèrent à l'ancienne planque. Je reconnus la route et frémis.

« Ils vont me tuer là-bas, c'est sûr ! » pensai-je.

L'attente était insupportable. Je sentais mes mains devenir moites et mes

genoux jouer des castagnettes. J'essayai de me détendre, de me donner l'air

sûr de moi

Alors que nous arrivions à la planque, les deux types qui avaient tiré sur Jérôme sortirent de la maison. J'en reconnu un grâce à ses cheveux en

queue de cheval. L'autre avait une carrure d'armoire à glace, et des cheveux en brosse. Le chauve descendit de la BMW. Un des deux hommes au dehors héla le conducteur :

« Pourquoi t'as amené l'autre ? » Boule de Billard répondit :

« L'autre y t'emmerde ! Il est juste là pour surveiller les investissements de ses patrons.

- Mouais

- Ta gueule ! »

Un quatrième homme cria en sortant de la maison. Il me fit sursauter. Il était brun et mesurait un mètre soixante dix environs. Mais ce qui retenu mon attention, c'était sa main : elle avait été coupée.

« Tu as vu de quoi ils sont capables ? » dit-il en montrant son moignon. Ils ? pensai-je.

« Alors comme ça vous voulez nous interviewer ?

- Euh

Celui que j'avais failli écraser, le brun à la queue de cheval, s'avança vers moi et me regarda dans les yeux. Son haleine puait le tabac. Il avait les yeux vairons.

« Y me dit quelque chose

Il plissait les yeux comme si son cerveau faisait un travail extraordinaire.

Je ne sais pas si j'y parvins.

oui

»

»

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

« Dégage ! » lui dit le type avec la main coupée.

- Avant toute chose, je dois vérifier un truc. »

Il s'approcha de moi et tira un grand coup sur ma chemise, la déchirant. Le micro tomba par terre.

« Putain !! Vous avez même pas vérifié ça ! » hurla-t-il en dégainant une arme.

Soudain, sorties de nulle part, les sirènes de police se mirent à crier. Nous étions encerclés. L'homme pointa son arme sur moi.

« Je vais te but

Il n'eut pas le temps de finir sa phrase qu'une balle l'atteignit dans le torse. Une seconde, le touchant au cœur, le tua net. Instinctivement je courus vers les sirènes, à moitié recroquevillé et les mains sur les oreilles. Jérôme m'agrippa par les épaules.

« Planque-toi là ! »

Je me cachai derrière un véhicule banalisé, priant que ça s'arrête bientôt. Les balles sifflèrent, puis j'entendis une voiture démarrer et s'enfuir en forçant le barrage. Quand je levai enfin la tête, il n'y avait plus que deux types du gang, par terre, dont celui qui était amputé de la main. Boule de Billard était parti. Je demandai pourquoi ils revenaient toujours là. Jérôme me répondit qu'ils étaient peut-être nostalgiques. Mais il pestait d'avoir laissé filer les trois autres, et surtout Boule de Billard. Les policiers fouillèrent la maison, mais je n'eus pas le droit d'approcher,

puis une ambulance arriva, sirènes hurlantes. La boue du terrain vague tacha ses flancs blancs, et elle s'arrêta exactement où le lui indiqua Jérôme, près des hommes étendus. Deux brancardiers et un médecin constatèrent les décès et emmenèrent les corps. Au moins, le mystère de la main était résolu : on avait retrouvé le propriétaire. Il ne restait qu'à trouver son identité. Mais pourquoi la lui avait-on coupée, et que signifiait le Y tatoué,

sur la main et la tête ? Cela restait un mystère

Si c'était le symbole des

Cougars Volants, la symbolique m'échappait. Une fois toutes les formalités achevées, nous fêtâmes quand même cette petite victoire, autour d'un coca pour moi et d'une pinte de bière pour Jérôme, mais la joie fût de courte durée. Vers vingt heures, il reçut un appel de l'hôpital s'inquiétant de n'avoir toujours pas revu son ambulance.

»

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Jérôme lança un avis de recherche et une heure plus tard, on nous apprit la

sinistre nouvelle. Une patrouille avait retrouvé le véhicule, avec les deux brancardiers et le médecin abattus d'une balle dans la tête. Les cadavres, dont l'amputé de la main gauche, avaient disparu. Le visage de Jérôme était livide Pourquoi se donner autant de mal pour récupérer des cadavres ? On n'avait même pas son identité « Laurent, il faut que j'aille au commissariat, excuse moi

- Tu veux que je t'accompagne ?

- Non, t'en as fait assez pour aujourd'hui. Merci, encore. »

Il se leva, paya pour nous deux et partit. Je finis mon soda en me remémorant, un peu comme pour le jeu des prénoms, tout ce qui commençait par un « Y ». Après être arrivé à Yemen, je rentrai chez moi avec l'intention d'écrire le plus bel article de ma carrière. Le lendemain matin, c'est encore avec un affreux mal de crâne que je mis le pied hors du lit. Cela me parut une raison suffisante pour y retourner cinq minutes après m'être traîné jusqu'à la salle de bain pour me laver les dents. Je me sentais dans un état si déplorable que j'éteignis la lumière. C'est un rayon de soleil au travers des volets qui me sortit des bras de Morphée, à neuf heures et demie. Juste le temps de me réveiller tout à fait avant le coup de fil furibard de ma chef à neuf heures trente deux. La voix qui sortait du combiné dépassait les normes d'intensité sonore autorisées, j'en étais sûr. Du coup, ce matin là, je me suis présenté au bureau avec le même T-shirt que la veille, qui était également celui avec lequel j'avais dormi. Je vous saurais gré de bien vouloir m'épargner tout commentaire. De toutes façons, ne vous inquiétez pas pour mes collègues. Mon bureau étant isolé dans un coin, derrière des plaques de contre plaqué, je n'eus pas l'occasion de les importuner d'un fumet indélicat. Je pus même m'octroyer une heure de sieste supplémentaire à l'abri des regards au lieu d'aller déjeuner à midi. Cette journée, ainsi que la suivante, je la passai dans l'attente du coup de fil de Jérôme. Je ne saurais même pas vous raconter ce que j'ai fait dans l'intervalle, je me souviens uniquement que mon esprit était tout entier occupé à spéculer sur les conséquences de ma découverte. Est ce que Anna

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

le sentit lors de notre rendez-vous ? Je ne sais pas. En tout cas, si cela peut vous rassurer, j'avais pris le temps de me doucher et de me changer avant de la voir. Elle avait toujours l'air aussi fatiguée et n'accepta même pas que je la raccompagne chez elle après la soirée. J'en profitai pour appeler Jérôme. Il m'envoya promener. Certains jours, on se sent aimé Le coup de fil tant attendu arriva le lendemain en début d'après midi. J'étais descendu m'acheter un sandwich, et je trouvai un post-it sur mon bureau en rentrant, pour me prévenir qu'un certain « Jérôme » m'avait appelé. Je rappelai immédiatement. « Allo, Jérôme ?

- Laurent ? J'ai les résultats du labo concernant la main.

- Alors ?

On a de l'ADN, mais il ne correspond à

rien de nos fichiers. C'était prévisible

même pu avoir des empreintes digitales. Ils ont utilisé une technique

nouvelle et ont réhydraté les tissus

- Alors ?

- J'ai pas eu encore le temps de regarder, espèce de buse. Je te dis que je

viens de le recevoir. Mais je t'appelle si j'ai quelque chose. Fais pas de bêtises en attendant. » Il raccrocha avant de me laisser le temps de lui dire au revoir. Et voilà, c'est toujours comme ça. Je me demande comment font les héros de films. Moi, les indices que je trouve ne mènent jamais à rien. Toute l'excitation s'était envolée. J'avais cru pouvoir aider à la résolution d'une enquête, je m'étais vu tel Sherlock Holmes, aidant la police par des raisonnements brillant, mais tout ce que j'avais gagné, c'était un indice cul-de-sac. Bravo, Lolo. Je retournai, la mort dans l'âme, à mes joueurs de foot. Toujours les résultats du Loto Sportif et un reportage à faire sur un club de foot junior. Le nouveau Zidane, y serait, d'après l'entraîneur. J'avais rendez-vous pour l'interviewer, ainsi que quatre autres gamins. La fête, quoi. En fin d'après midi, un appel d'Anna m'annonçait qu'elle avait la grippe, qu'elle était allée chez sa mère jusqu'à la fin de la semaine, et qu'elle débrancherait son portable jusqu'au lendemain pour pouvoir se reposer.

- Ça n'a rien donné, mon vieux

Mais les gars du labo ont quand

J'ai l'image des empreintes digitales

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Jérôme me rappela quelques heures plus tard. J'étais rentré chez moi, et je regardais les infos à la télévision quand le téléphone sonna. Il avait une voix étrange.

« Laurent ?

- Le Père Noël, puis-je prendre votre commande ?

- J'ai eu des résultats pour la main.

- Ah bon ? ? Je n'y croyais plus.

- Mais je pense qu'ils ont dû faire une erreur au labo.

- Comment ça ?

- Mieux vaut que je te montre. Tu peux passer ?

- J'arrive. »

Je laissai mon dîner en plan et pris les billets que j'avais pour lui, pour un match de foot au Stade de France à la fin de la semaine suivante. Quand j'arrivai au commissariat, le soleil se couchait. Tout Paris baignait dans une lueur dorée et rose incendie. Je saluai la réceptionniste. Elle me connaissait bien maintenant. C'était une femme d'origine marocaine, avec de très beaux yeux noirs en amande. Elle sentait toujours bon. Souvent, si elle n'était pas trop occupée, je discutais avec elle cinq minutes avant de monter voir Jérôme. Cette fois ci, il m'attendait dans la salle principale, qui était presque déserte. Il m'entraîna dans son bureau sans un mot et me fit asseoir dans son fauteuil, en face de l'ordinateur. Lui-même prit le tabouret qui d'habitude m'était destiné. D'un clic de souris, il fit disparaître les volutes de fumée multicolores de son

économiseur d'écran. Deux empreintes digitales apparurent à l'écran. Elles étaient, autant que je puisse en juger, identiques. Et j'étais plutôt bon au jeu des sept erreurs.

« Alors ?

- Celle de gauche est celle que tu m'as ramenée.

- Et celle de droite ?

- Elle était dans nos fichiers depuis une cinquantaine d'années.

- Bigre, ils emploient des hommes de main vachement âgés, les gangs, de

le gars à la main coupée dont le

nos jours. En plus

cadavre a été volé, il n'était pas si vieux que ça

- Ce n'est pas le même.

Attends une minute

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

- Ah bon ? Ils étaient deux à s'être fait couper la main ? C'est une tradition, dans ce gang ?

- Peut-être. Mais je ne serais même pas sûr qu'ils fassent partie du même

gang

- Et on a une idée de sa planque, à ce type ?

- Un peu, oui

- Lui aussi ? Et il a été enterré sans enquête ?

- Il est au cimetière depuis une cinquantaine d'années. »

J'ouvris de grands yeux, et Jérôme me fit signe de me lever. Il s'assit à ma place, et sortit la fiche signalétique de l'homme correspondant aux empreintes. Il était mort en 1957.

« J'ai bien vérifié. Il n'y a pas d'erreur. Comment la main d'un type mort il

y a cinquante ans a pu arriver chez des sans-abris dans un état de conservation tel que le labo date l'amputation de six jours maximum ? Voilà une question intéressante. »

Il se leva de nouveau et prit un petit cahier qu'il ouvrit et me tendit. C'était

le rapport de l'analyse du labo sur la main. Si je savais encore lire, ils disaient que l'amputation ne datait pas de plus de six jours, malgré que le dessèchement de la main ait été artificiellement accéléré par une sorte de séchage au four.

C'était incompréhensible. Cela signifiait que la main pouvait très bien être celle du tatoué de la BNF. D'un autre coté, un fichier vieux d'une cinquantaine d'années ne pouvait mentir non plus. Les empreintes digitales sont trop personnelles pour qu'une coïncidence soit possible. Je l'avais vu de mes yeux : elles correspondaient à celle laissées par Jean Duquai, en 1951, au commissariat de Nantes, six ans avant sa mort. Hypothèse la plus vraisemblable : Jean Duquai n'était pas mort et avait participé au cambriolage la BNF la semaine dernière. Je partageai ma pensée avec Jérôme.

« Oui, j'y ai pensé. Mais il a été autopsié, et reconnu officiellement par

plusieurs membres de sa famille. Dans le dossier de l'affaire de sa mort,

tout concorde. Il faudrait que le légiste et toute l'équipe de l'affaire aient falsifié les documents attestant sa mort.

- Pourquoi a-t-il été autopsié ?

si je n'avais pas vu plusieurs membres porter le même tatouage.

Il est au cimetière.

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

- Il est mort empoisonné, et son meurtre avait été maquillé en suicide. Mais

vu ses antécédents - il a dû tremper dans toutes les magouilles de l'époque, jouant les hommes de l'ombre et les hommes de main - une enquête poussée avait été réalisée. » Je marchai jusqu'à la fenêtre, et réfléchis les yeux dans le vague.

« Il y a une manière de savoir ce qu'il en est : il doit bien rester des os dans son cercueil. » Jérôme se leva à son tour et vint me rejoindre.

« On ne demande pas comme ça l'exhumation d'un corps. »

Il avait une curieuse expression en disant cela. Et il ne regardait même pas dans ma direction. Il se passa une main sur le visage et cracha le morceau de lui même.

« Et puis, d'ailleurs, à ce sujet, mon supérieur a vu les notes de frais du

pour que cette enquête n'aille

pas plus loin. J'ai beaucoup d'affaires en cours et dans ces conditions, même si je le voulais, je ne pourrais jamais demander comme ça qu'on exhume le corps du gars juste pour une vérification. Je ne peux même pas

faire valoir l'argument de la résolution d'une enquête passée - celle de la mort de Jean Duquai. Au bout de pratiquement cinquante ans, il y a prescription depuis longtemps.

- Bah, avec la main, de toutes façons, on est sûrs qu'il est en cavale quelque part, ce monsieur Duquai. » Nous restâmes pendant plusieurs minutes sans rien dire, plongés chacun dans nos réflexions personnelles.

« Et à ton avis, dis-je pour finir, pourquoi diable ont-ils eu la main

tranchée, ces types, Jean Duquai, dont on apparemment retrouvé la main, et l'autre, qui avait perdu la sienne ?

C'est une drôle de coïncidence, il faut l'admettre. S'ils

Que

sais-je ? » Lorsque je me couchai ce soir là, je gardai longtemps les yeux ouverts. Cette histoire était vraiment louche. Qui était réellement Jean Duquai ? Comment était-il revenu d'entre les morts ? Ne pouvait-il avoir eu un frère jumeau ? Non, même dans ce cas, ils n'auraient pas eu les mêmes

labo, et a de nouveau insisté

vivement

- Je ne sais pas

faisaient partie du même gang, c'était peut-être une punition

empreintes digitales.

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Jean Duquai était vivant, ou en tout cas, l'avait été jusqu'à la semaine

précédente

QUI était le mec filmé

dans la banque ? Autant de questions sans réponse, qu'une nuit de sommeil ne résolurent pas. Le lendemain matin, j'entrai au bureau à sept heures. Je voulais pouvoir me servir d'Internet sans être dérangé. Une idée m'avait traversé l'esprit. Je

cherchai toutes les archives concernant l'affaire Duquai. Plusieurs journaux en avaient parlé, notamment à sa mort. Ils avaient récapitulé son histoire, et, ce qui m'intéressait davantage, avaient publié des photos diverses, dont une sur laquelle on distinguait bien son visage. C'était un homme massif, avec des épaules de charretier, une mâchoire carrée et un nez proéminent. Je n'avais pas vraiment d'idée précise, mais plutôt un pressentiment. J'appelai Jérôme à huit heures.

« Allo, Greene à l'appareil.

- Jérôme, c'est Laurent.

- Non pas maintenant, je suis occupé !!

- Pardon

- Mais non, pas toi, triple buse, je parlais à mon adjoint. Sois bref, parce que j'ai du boulot jusque par-dessus la tête

On a une image de la

- Juste un instant. À propos de l'affaire de le BNF tête du gars tatoué ?

- Il avait un bas sur la tête !! Tu crois pas que ça aurait été plus facile, si on avait eu sa photo, dis ? » Évidemment

« Peu importe, je veux juste voir la forme de son visage

- Mmh

l'envoie par email.

- Merci. »

Bon, je vais satisfaire ton caprice : je te

Où était-il maintenant, qu'était il devenu, avait-il seulement

survécu à l'amputation de sa main ? Et surtout

Je

Je rappellerai plus tard

»

J'en ai une pas trop mal

Le temps de me servir un café, et le message était là. J'ouvris la pièce jointe. On voyait difficilement les détails. Mais ça allait peut-être suffire. Si c'était bien Jean Duquai, il avait maigri. Beaucoup, même. La mort, ça n'aide pas à garder la forme

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Au travers du bas, impossible de voir son visage. Néanmoins, j'étais sûr

que la mâchoire du mec de la photo était nettement moins carrée que celle de l'ami Jean. Elle ressemblait beaucoup plus à celle du second amputé,

celui dont le cadavre avait disparu

être là tous les deux, et avoir subi le même châtiment ? Et si les empreintes

avaient été trafiquées ? Le fichier de la police pouvait il avoir été saboté ?

« Alors, Laurent, on rêvasse ? »

Laureen. Moi aussi, je t'aime.

« T'es là à l'heure, dis moi

dans les temps cette fois. » Souvent, s'occuper l'esprit à tout à fait autre chose que ce qui nous préoccupe permet de se faire une bien meilleure idée de la situation quand on se penche de nouveau sur le problème. L'inconscient peut-être très efficace à traiter les problèmes complexes comprenant de nombreux paramètres. C'est comme ça que les pros font preuve d' « intuition ». Je me mis donc de bon cœur à ma page de sport, espérant que, dans

Tu vas peut-être pouvoir me donner ta page

Qui était-ce vraiment ? Auraient-ils pu

quelques heures, une intuition géniale aurait peut-être vu le jour dans mon esprit.

Mes pensées

revenaient constamment à l'enquête. Il fallut trois rappels à l'ordre excédés de Laureen, dont le dernier à dix-huit heures, soit une heure et demie avant le bouclage, pour que j'arrive enfin à me concentrer et à finir mon boulot. À six heures et demie pile, le téléphone sonna.

« Lolo ?

- Jéjé

Je commençai à rédiger. Hum

plus facile à dire qu'à faire

- Alors elle t'a aidé ma photo ?

- Mouais

- Bonne idée. Amène des pizzas ce soir, on mangera au bureau.

- Vers huit heures, comme d'hab ?

- Ok. »

Il raccrocha. Cela arrivait régulièrement que l'on dîne ensemble dans son bureau. Jérôme étant du genre obstiné et accro au boulot, il rentrait rarement chez lui avant huit heures et demie. Et quand il avait des enquêtes en cours, il pouvait rester jusqu'à dix heures sans problèmes. C'était

peut-être pour ça que sa femme l'avait quitté

On pourrait peut-être en discuter en tête à tête ?

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

« Un jour, j'amènerai de la bière et je le ferai parler de lui » songeai-je.

Après avoir enfin rendu mon travail à Laureen, je commandai trois pizzas par téléphone, avec des garnitures différentes. Pour nous permettre de tenir jusqu'au moment de rentrer chez nous Vers huit heures et quart, les pizzas dans les bras, je remontais la rue menant au commissariat. C'était une rue calme, assez étroite, bordée

d'arbres. Le ciel était clair et l'air encore chaud. Les gens, la plupart en T-shirt, déambulaient comme seuls savent le faire les touristes et les vacanciers. J'ai toujours aimé ce genre de soirée. Quand j'entrai, le standardiste m'appela.

« Hey ! Vous ne voulez pas me laisser une part de pizza ? Je suis sûr que le

boss y verra que du feu !! » C'était un jeune blond d'une vingtaine d'année, qui remplaçait sa collègue féminine. Il affichait un air feint de cocker battu à faire fondre le cœur d'un geôlier. Je souris, et ouvris la boite. Il n'avait fait que plaisanter, mais je savais qu'il ne partait qu'à minuit et que ça lui ferait plaisir de grignoter maintenant. Il me remercia avec un grand sourire. « Le patron est dans son bureau. Je vous indique pas le chemin ? » Je le saluai de la main, et me dirigeai vers le bureau de Jérôme. Je frappai, il ne répondit pas, mais j'entendis un bruit de chaise. Il devait être occupé. J'entrai. Jérôme était à sa table, assis sur sa chaise, la tête penchée en arrière. Sur son visage coulait un filet de sang, conséquence probable d'un violent coup sur la tête. Derrière lui, un homme cagoulé se tenait prêt à le soulever. Les pizzas tombèrent de mes bras. L'homme chargea Jérôme sur son épaule comme un ballot de paille et le fit passer par la fenêtre. Je criai, et un policier en uniforme, qui passait justement non loin, arriva en courant du bout du couloir. Au même instant, le type cagoulé se glissait à son tour par l'ouverture pour prendre la fuite. Je ne réfléchis pas. Je me jetai à sa poursuite. En atterrissant sur le sol, je vis qu'ils étaient plusieurs. L'un d'eux tenait un sac en plastique. Je sus que c'était la main. Il fallait que je les ralentisse jusqu'à l'arrivée des flics. Je courus comme un dératé, glissant sur l'herbe parmi les arroseurs municipaux.

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Deux voitures attendaient les malfrats. Celui qui portait Jérôme monta dans une Mercedes, les autres s'engouffrèrent dans le véhicule le plus proche de moi, un gros 4x4 façon pick-up. Avant qu'il ne démarre, j'eus

tout juste le temps de m'accrocher à la grosse roue à l'arrière. J'étais sûr que personne ne m'avait vu. Et aussi que j'allais mourir bientôt, en tombant de mon perchoir stupide, car ils avaient démarré trop vite pour que je puisse

Je pédalai dans le vide, en faisant de mon mieux

pour ne pas glisser dans les virages. Enfin, je parvins à tomber parmi un fatras de toiles et de chaînes. Je rampai jusqu'à l'avant, pour jeter un coup d'œil au travers de la vitre arrière. Ils n'étaient que deux. Le fuyard qui avait emporté la main portait une sorte de marcel blanchâtre mettant en valeur des biscoteaux bien dessinés. Sur son épaule droite, un tatouage. Je frottai discrètement la vitre pour y voir un peu plus clair. C'était le même que celui de la main, le même que celui du grand chauve. La marque des Cougars Volants ? Il n'y avait pas grand-chose à faire. Le mieux était de voir où ils allaient. Le plus urgent : me cacher. Je me glissai sous les toiles, ne jetant un œil de temps en temps que pour regarder si la Mercedes était toujours avec nous. Au troisième coup d'œil, elle n'y était plus. En tournant la tête, je la vis emporter Jérôme sur une route perpendiculaire à la mienne. Nous roulâmes ainsi pendant plusieurs heures. Je n'avais même pas les moyens d'appeler au secours, ne possédant pas de téléphone portable. À notre époque La nuit tomba. Nous avions quitté la capitale depuis longtemps, mais je ne savais pas du tout où nous étions. Nous avions pris l'autoroute pendant quelque temps, puis nous avions suivi des routes de campagne. Les conducteurs avaient évité les péages, prenant des routes peu fréquentées Je n'osai pratiquement pas sortir la tête pour essayer d'en apprendre davantage. L'affolement passé, j'avais réalisé que ce que j'étais en train de faire était suicidaire. Je résistai néanmoins à la tentation de sauter en marche pour éviter de mettre davantage mes jours en danger. Et puis si je ne découvrais pas maintenant l'identité des kidnappeurs, les chances de retrouver Jérôme sans dommage devenaient très faibles. Il devait être près d'une heure du matin quand nous arrivâmes à destination. C'était une ville moyenne, sans grand monde dans les rues.

monter dans le pick-up

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Nous avons roulé jusqu'à la zone industrielle, avant d'entrer dans la cour

d'un hôtel. Là, les types descendirent, et l'un d'eux sortit son portable.

« On est là. »

Il raccrocha. Plusieurs minutes s'écoulèrent, et un homme sortit de l'hôtel. Il portait un costume sombre, et avait une démarche décidée. Je ne voyais pas son visage.

« Vous l'avez ? » »

Il prit le sac plastique que lui tendit l'un des hommes, et en sortit la main.

« C'est bien ça. Elle est inutilisable maintenant, mais ils seront quand même contents de la récupérer chez Anatech. Beau boulot.

- Et les autres ont le flic.

- Bien. Personne ne vous a vus ? Vous avez pris le temps de vérifier que vous ne laissiez rien ?

- On a été surpris, et on a dû prendre la fuite.

Je vous préviens, si

vous êtes découverts, on ne vous couvrira pas ! Et vous finirez comme Marc, au niveau moins quatre. » Les types ne bronchèrent pas. Il y eu un temps de silence qui dura

- Imbéciles ! Vous ne ferez jamais rien comme prévu

plusieurs secondes. C'est pour ça qu'ils m'ont si bien entendu éternuer.

« Il y a quelqu'un ici ! »

Quelquefois, un réflexe peut sauver une vie. Si on m'avait posé à l'avance

la question : « Que ferais-tu dans ce cas ? » j'aurais répondu quelque chose

du genre « Je ne sais pas, je suppose que je resterais pétrifié

Là, j'eus tellement peur que je bondis de sous ma bâche, hors de la voiture, sans demander mon reste. Un coup d'œil par dessus mon épaule m'avertit que l'un des types avait dégainé un pistolet et me mettait en joue. Je me ruai derrière le mur de l'hôtel et de là par dessus la haie qui le séparait de la route. Un slalom entre les voitures et je fus dans un parking de supermarché. Je couru de zone d'ombre en zone d'ombre jusqu'à sentir mon cœur éclater. Quand je n'en pus plus, malgré l'adrénaline, je m'arrêtai derrière un conteneur, dans une ruelle. J'écoutai attentivement pour savoir si quelqu'un me suivait. Le bruit de ma propre respiration et celui du sang battant mes tempes m'empêchèrent tout d'abord d'entendre quoi que ce soit, mais quand je fus enfin un peu calmé, je pus me rendre compte que personne ne me

»

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suivait. Je restai immobile plusieurs minutes, peut-être une petite demi-heure, avant de me risquer hors de ma cachette. Je marchai prudemment, jusqu'à la route la plus proche. Ensuite, je la suivis jusqu'au centre ville, le cœur battant, redoutant de voir surgir mes poursuivants de derrière chaque maison. J'étais sûr qu'ils n'avaient pas de moyen de connaître mon identité. Il fallait donc que je me donne la démarche assurée de celui qui ne craint rien afin de ne pas attirer l'attention. Je sortis un bonnet de ma poche et l'enfonçai sur ma tête, à la fois pour dissimuler ma tignasse hirsute et me protéger du froid. Je consultai ma montre : deux heures du matin, et je ne savais toujours pas où j'étais. Je me décidai à téléphoner : une cabine se trouvait à coté de la mairie. Mais quelle utilité si je ne savais même pas le nom de la ville où je me trouvais ? Je cherchai un plan, et finis par en trouver un derrière un panneau lumineux. Ensuite, j'appelai le commissariat de Jérôme. Je ne reconnus pas la personne qui me répondit, mais mon coup de fil mit le feu aux poudre. « Ne bougez pas d'où vous êtes, j'envoie immédiatement quelqu'un vous chercher ! » Je n'étais pas contre. J'avais froid, j'étais épuisé, j'avais encore peur d'être découvert par les kidnappeurs de Jérôme, et mon moral commençait sérieusement à chuter. Seul point positif : l'indice que j'avais par miracle réussi à obtenir :

Anatech. Il faudrait un deuxième miracle pour que je puisse en tirer quelque chose, mais c'était déjà ça. Je m'assis sur un banc. Au bout d'un quart d'heure, alors que, frigorifié sous un fin crachin, je me demandais s'ils avaient bien compris le nom de la ville, une voiture de police se gara devant moi. Un policier en uniforme en sortit. Il avait une fine moustache blonde et des cheveux de la même couleur. « Monsieur Asmuldet ? » Ils me conduisirent au commissariat local, et me firent entrer dans un petit bureau bien tenu. Ensuite, ils me donnèrent un café chaud et m'écoutèrent raconter mon périple. Je n'omis rien, ni la main, ni le nom d'Anatech. Il devait être près de trois heures et demie quand je terminai. Ils me demandèrent ensuite si je voulais remonter à Paris immédiatement ou si je préférais me reposer sur place.

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Je voulais rentrer le plus vite possible, retrouver mon appartement,

retourner au commissariat de Jérôme

J'optai donc pour un retour express.

Le voyage s'effectua sans encombres. À l'arrière d'une voiture confortable, je somnolai jusqu'aux portes de la capitale. Ils me déposèrent devant le commissariat alors que le soleil se levai juste, inondant d'une lumière sanguine cette funeste matinée de Juillet. Tout le monde était paniqué. Le commissaire était enfermé dans son bureau, et la réceptionniste vint amicalement me serrer l'épaule de la main quand j'entrai. On me fit répéter mon histoire encore une fois, bien que ma déposition soit arrivée depuis longtemps via internet. Mais je crois que tout le monde avait envie de l'entendre de ma bouche. Le bureau de Jérôme avait été mis sous scellés, et deux inspecteurs étaient encore en train de l'examiner. Je tombais de sommeil, et cela devait se voir sur mon visage, car on me conduisit chez moi en voiture banalisée. Mon chat m'accueillit en venant faire des huits entre mes jambes. J'ouvris un paquet de croquettes et le posai sur le sol, puis me traînai jusqu'à mon lit et dormis tout habillé dix heures d'affilées. Ce fut un coup de téléphone de ma mère qui me tira du sommeil. Elle avait appris la disparition de Jérôme aux infos, et elle voulait venir me tenir compagnie quelques jours - Jérôme était mon ami depuis longtemps, elle savait à quel point sa disparition pouvait me toucher. Je réussis à grand peine à l'en dissuader.

Le second coup de fil - j'avais heureusement eu le temps de prendre une douche et de m'habiller - venait d'Anna. « Laurent ? C'est moi.

- Oui

- Comment vas-tu ?

- Ça pourrait aller mieux

- Qu'est ce qui t'arrive ?

- Jérôme a été enlevé.

- Jérôme ?

- C'était un ami. Un flic. J'allais lui rendre visite quand il a été enlevé sous mes yeux.

- Oh mon Dieu ! »

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Je réalisai que je ne lui avais jamais parlé de Jérôme. C'était ma petite

amie, on se voyait régulièrement depuis six mois, et je ne lui avais jamais

parlé d'un de mes meilleurs amis

Le reste de la conversation fut d'un banal achevé, aussi ne vous l'infligerai-je pas. Je posai le combiné et regardai ma montre. Six heures du soir. Heureusement qu'on était samedi. Cela me laissait encore une journée pour faire quelques recherches. Je mis mon imper et descendis au cybercafé. « Anatech. Vos analyses médicales au meilleurs prix et en toute confidentialité. Nos laboratoires se trouvent à seulement cinq kilomètres de Paris. Faites faire le prélèvement dans votre centre d'analyse habituel, qui

nous l'enverra à frais réduits. Résultats garantis sous huitaine pour les tests

courants

Les Cougars Volants avaient des ramifications partout

C'était peut-être

un gang un peu plus important que ce que l'on pensait. Bon. Cinq kilomètres de Paris. Parfait. J'imprimai les renseignements et rentrai chez moi. La gazette Chavilloise allait avoir un bel article sur les technologies de pointe en biologie.

Quel nul.

bla bla bla. »

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CHAPITRE 3

Les rêves. On peut soi-disant les interpréter. Ils représenteraient notre subconscient. Personnellement c'est la vie que j'aimerais qu'on m'interprète. Toute une vie à travailler pour s'acheter une boîte, dans laquelle vous pourrissez pour l'éternité. Je suis de mauvaise humeur ? Oui. Je déteste être en retard, surtout quand j'ai un travail à faire. Je me présente. Je m'appelle Léo Mac Kinney. Je suis dans la force de

l'âge, ce qui bien sûr ne signifie rien, puisqu'à tout âge, on a la force ou, au moins, la foi. J'ai trente et un ans, et ça fait six ans maintenant que je suis dans le métier. J'ai fini de m'habiller, je n'oublie pas mes outils et je fonce. La journée commence bien : un procès verbal. De toutes façons ce n'est pas ma voiture Le client est sympa, il m'a réservé une chambre à l'Holliday Inn du coin, au dernier étage. Il pensait peut-être que j'allais y dormir pour éviter de rater mon objectif. Il n'avait pas tout à fait tort Il y a beaucoup trop de voitures - ou trop de gens. En fait, c'est à se demander si tout le monde n'a pas la même impulsion en même temps :

une sorte de migration de milliers d'automobilistes. D'ordinaire je râle peu, ou c'est plus espacé dans le temps. Mais rappelez vous; je suis en retard. Incroyable ! Le trafic reprend. Devinez la source du

ralentissement

curiosité.

La

Allez, vous devez bien avoir une petite idée

Un accident. Moche. C'était une belle voiture. Je ne suis pas réellement fan des Ford fiesta mais là, j'avoue qu'avec les rayures blanches ça en jette,

enfin

J'arrive enfin à l'hôtel ! Reste à trouver une place : autre grand but dans la vie d'un automobiliste.

ça en jetait.

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Hey ! La chance me sourit, une voiture quitte sa place de stationnement juste devant moi. Un petit créneau et je suis arrivé. Je rentre dans l'hôtel. Le réceptionniste semble contrarié.

« On m'a réservé une chambre depuis hier, au nom de Mc Arthur. » J'adore ce pseudo, ça fait très général.

« Je vais vérifier », répond-il d'un ton énervé.

- Excusez moi de vous poser cette question, mais vous semblez légèrement anxieux.

- Anxieux ! Je suis de vacation depuis hier soir et ma relève n'est toujours pas arrivée. Ça va faire une heure que j'attends !

- Whow ! Remarquez, s'il est en voiture il peut être pris dans les bouchons

- Dans ce cas, on prévoit, on part avant !

- Quelle voiture conduit-il ? »

Je sais, vous allez dire, en levant les yeux au ciel : « Il discute avec un réceptionniste alors qu'il est en retard », mais sachez que, dans mon budget temporel, j'avais inclus le stationnement, ce qui m'alloue un bonus de

temps grâce à mon coup de bol de tout à l'heure. Et puis, je suis toujours à l'écoute des gens.

« Une Ford fiesta noire avec des rayures blanches. » Aïe.

« Merci pour la clé. »

Je me sens gêné pour lui, car sa relève, elle n'est pas prête d'arriver J'ai vraiment bien trouvé mon nom de code : « Chat Noir ». Je me dirige vers l'ascenseur d'un pas calme et détendu. Les portes

s'ouvrent sur un espace relativement grand. Si un jour je trouve le mec qui

« Girl

from Ipanema ». Si je n'ai pas cet air dans la tête toute la journée, on pourra dire que j'ai de la chance. Dernier étage. Bon l'escalier qui m'intéresse est celui qui mène au toit. Un coup de bump key, aucune porte ne me résiste - sauf celles sans serrure.

Ah ! oui ! Et les portes avec des passes magnétiques

a eu l'idée saugrenue de mettre de la musique dans les ascenseurs

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Bon on se réveille ! L'heure H arrive.

Une belle matinée et une belle prime en perspective. Je m'installe confortablement contre le parapet.

Ne vendons jamais

la peau de l'ours avant de l'avoir tué

Je sors mon fusil sniper. C'est tout ce qui me reste d'elle. Elle.

Tiens

Je me retourne en braquant mon fusil sur la personne qui s'approche.

« Si je pensais te trouver ici ! ».

Je relève mon fusil. Ce n'est que Norman

« J'aime prendre le frais sur les toits des hôtels le matin. Et toi ? dis-je d'un ton ironique.

- Regarde comment je suis habillé ! »

Il porte un manteau bleu bordé de jaune.

« Tu t'es reconverti en facteur ? Qui est l'heureux élu ? »

Norman s'approche du bord de l'immeuble et regarde dans la même direction que moi.

« C'est juste à côté de la grande résidence, à droite. »

A ce moment là, une explosion retentit deux rues plus loin. Les pompiers

sont déjà là.

C'est bien Norman, ça. Toujours prévenir les pompiers pour éviter des dommages collatéraux.

Je souris.

« Apparemment il l'a ouverte. J'aime bien les lettres explosives, ça m'évite de regarder ma cible en face et de la voir s'écrouler ». Il me tape dans le dos.

« Tu as des nouvelles de notre demoiselle d'honneur préférée ?

- Tu sais Norman, si j'avais des nouvelles, c'est que je serais mort. Elle me tient toujours responsable de ce qui est arrivé.

Mais bon, quand

une femme a une idée derrière la tête

- Excuse moi, deux secondes

- Ça n'est pourtant pas faute de clamer ton innocence

Je me demande quelle figurine je vais m'acheter avec

Mmmh

À propos de tuer.

du bruit derrière moi ?

»

»

C'est l'heure. J'arme mon fusil, je l'épaule. Je règle la focale de mon viseur afin de voir la voiture arriver.

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

J'hésite, il y a des enfants avec lui. Peut-être les siens ? Je vais plutôt

attendre qu'il sorte. La voiture ralentit et s'arrête. Ce fumier a tué ou fait tuer tellement de monde que la Mairie pourrait lui créer un impôt, pour avoir rempli la moitié de son cimetière. Mon employeur aussi, remarquez Mais il faut bien manger, non ? Il sort enfin. Sans les enfants. La voiture redémarre. Ses deux gorilles sont avec lui. J'en ai assez de le voir. Je presse la détente. Une balle dans la tête et il fait ce que tout bon cadavre doit faire : s'écrouler. Les gardes du corps regardent de gauche à droite, paniqués. L'un d'eux glisse sur un morceaux de la cervelle de son boss. Délectable

« Beau tir ! »

Je range mon fusil sniper.

« Viens on va allez boire dans ma chambre. En plus, je dois appeler mon client, dis-je.

- Tes boss sont riches

- Pas toi ?

- Non. Moi, ils sont très riches. »

Il rigole, et moi aussi. Le temps passe vite quand on est avec un ami. Il me parle de ses derniers

contrats, je lui parle des miens. Dans notre métier, l'amitié peut vite être réévaluée avec de l'argent. Dans notre cas, heureusement, elle n'est pas estimable. Norman pose son verre et se lève. Il se dirige vers mon fusil.

« Elle avait du goût pour les armes

Je l'écoute, les yeux plongés dans mon Bailey's.

« Quand elle m'a parlé de toi la première fois, elle avait tant d'étoiles dans les yeux que l'on aurait dit qu'elle avait vu le messie.

- Tu es poète maintenant ? »

Il sourit puis d'un ton grave poursuivit :

« Je suis inquiet pour toi.

- Facteur, poète, mère, souffle un peu !

- Je suis sérieux. On n'a jamais trouvé qui avait fait le coup et on n'a jamais

retrouvé le corps. »

»

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Pendant qu'il parle, je vois les deux dernières années défiler devant mes yeux. Ma période de décadence, puis de vengeance et finalement d'abandon. Abandon de la vengeance, abandon du désir de vivre. Puis reprise du goût à la vie grâce à Norman et à Céline.

Bien que, pour Céline c'est un peu différent. Elle veut me faire payer le fait de n'avoir pas été avec Chloé quand elle a disparu. Elle me considère comme responsable.

« Tu m'écoutes ?

- Bien sûr ! » fis-je, du ton du garçon niant d'avoir regardé dans le décolleté de sa camarade de classe.

« Chien Fou veut être le numéro un, et il est prêt à tout.

- Chien Fou

Ce nom ridicule m'a toujours fait marrer. Pourquoi pas « Vache Folle » ou

« Requin Marteau » ?

J'éclate de rire.

« Je vois que cela ne t'inquiète pas.

- Il a toujours voulu être meilleur que moi. Il rêve de me tuer. Son

problème c'est qu'il ne veut pas le faire gratuitement. Vu que je ne risque

pas de travailler avec lui, je suis tranquille côté « balle perdue ». Quand je pense aux déculottées que je lui ai mises

- Sauf s'il est engagé pour te tuer

Ma bouche reste ouverte et je me lance dans l'imitation involontaire de l'expression d'un poisson sur l'étal.

« Tu as des tuyaux ?

- Non, mais protège tes arrières. Je te rappelle qu'il convoitait aussi Chloé.

- Oui, dans ses rêves. Ah, une situation bien comique ! Tout le monde veut m'abattre parce que ma femme a disparu.

- Non, pas tout le monde. Juste Céline. Bien que je sois content de ne pas l'avoir à mes trousses.

- Je te remercie pour cet encouragement. »

Le téléphone portable de Norman sonne. La musique de « Mission Impossible » s'élève.

« Pitié ! Change de sonnerie !

- Je l'adore, cette série. » Il rigole et décroche.

»

»

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

J'en profite pour appeler mon « client ».

Nous quittons la chambre deux heures plus tard, séparément bien sûr. Ce n'est plus le même réceptionniste. Je lui rends la clé.

« Votre collègue a pu partir, finalement ?

- Oui

Pourquoi tremble-t-il ?

« Bonne journée !

-

Je jette un rapide coup d'œil dans le miroir au dessus du comptoir en sortant. Soit je suis devant la première espèce de réceptionniste à quatre pieds, soit ce type est menacé par quelqu'un accroupi derrière lui. Après tout, ce ne sont pas mes affaires.

Une fois dehors un sentiment de culpabilité m'assaille. Je pourrais entrer de nouveau et sauver ce pauvre bougre de je ne sais qui, ou je pourrais prendre ma voiture et aller acheter une figurine. Je déteste les remords J'entre rapidement dans l'hôtel avec mon calibre 22, équipé d'un silencieux, dissimulé dans mon pardessus. Le réceptionniste est figé sur place. À cause de l'expression de mon visage ou d'autre chose ? Je fais le tour du comptoir et avant que la personne accroupie ne lève son arme, je l'abats d'une balle entre les deux yeux. Le sang éclabousse le bas du pantalon du réceptionniste qui crie, avant de se lancer dans une ode de remerciements.

« Qui c'était ? » dis-je en remettant mon pistolet, encore fumant, dans ma poche.

« Un type qui voulait me faire la peau, parce que j'avais couché avec sa femme.

- Et moi qui croyais tomber sur un gang organisé, voulant faire un attentat

dans votre hôtel

- Vous m'avez sauvé la vie

Je le regarde en souriant. Je déteste tuer gratuitement. J'entends Chloé me faire l'un des mes premiers reproches :

« Prends ton temps, analyse la cible, n'agis jamais dans la précipitation. Et surtout, méfie toi des apparences ! »

Je l'ai remplacé

Il y a une

demi-heure. »

Mer

merci. »

En fait c'était juste un pauvre type

»

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Les hurlements des sirènes de police me sortent de ma torpeur. Le réceptionniste les a appelés. Je préfère m'en aller pendant qu'il est temps, malgré ses supplications. Chacun ses problèmes. J'ai assez merdé pour aujourd'hui. Je reprends ma voiture de location, qui se trouve gratifiée d'un deuxième procès verbal. Je quitte le quartier au moment où la police le bloque. ***** Je rêve que je tombe. J'étais avec Lui, nous dansions, quand tout à coup, une faille s'est ouverte dans le sol, et il est tombé dedans. J'ai crié pour appeler à l'aide, mais toutes les autres personnes avaient disparu. La piste était vide. Je me suis alors approchée au bord du trou, et une rafale de vent m'a précipitée dedans. Je tombe. Il est des blessures qui ne guérissent jamais. Et le pire, c'est quand on se les est soi-même infligées. Je m'éveillai ce matin là, comme tous les autres matins, avec la sensation d'avoir oublié quelque chose. Les bribes de mon dernier rêve, pourtant insipide, me retenaient encore, mais les rayons du soleil filtrant à travers les volets me forcèrent à ouvrir les yeux. Je ne voyais aucun intérêt à bouger. Je ne voulais que retourner dans les bras de Morphée ou attendre la mort, sans effort, comme tous les matins. Mon réveil sonna. Il fallait aller bosser. Je me levai au dernier moment, comme tous les jours, et me préparai à affronter une journée sans intérêt, encore une fois. J'avais mis six mois à décrocher mon dernier job, mais au bout de six nouveau mois, j'en avais déjà par dessus la tête de tous ces abrutis qui me servaient de collègues. Je pris le métro, passai en bus dans des villes sans noms et atteignis la porte de mon bureau à 8h31. Pas mal. J'entrai sans frapper. Le temps que la porte s'ouvre, il y eu un grand bruit de chaises précipitamment bougées. Véro et Lucas devaient encore être en train de se bécoter comme des sangsues. Dégueulasse. Je m'assis sans un bonjour - pourquoi souhaiter un bon jour à des gens qui ne vous plairaient qu'en disparaissant de votre vie ? J'allumai mon ordinateur, et filai en salle de manip avant qu'il ait fini de charger. Il n'y aurait qu'à entrer le mot de passe quand je reviendrais.

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Je m'assis à ma paillasse pour commencer les travaux du jour. Extraction d'ADN sur des échantillons sanguins pour un test de paternité, PCR des extractions de la veille Je récupérai les résultats des tests de l'avant-veille, encore des tests de paternité. La moitié au moins seraient négatifs. Je leur souhaitais bien du bonheur avec leurs morveux.

Une fois les résultats analysés, je m'assis sur un tabouret. J'en avais plus qu'assez de faire et refaire sans arrêt les mêmes gestes, sans aucune autre finalité que celle de donner à des couples l'identité des pères de leurs gamins. Et il y avait aussi, et surtout, les dépistages de maladies

génétiques

Bien que

mon caractère, peut-être un rien taciturne, n'arrangea rien, osons l'avouer. Parfois, pourtant, même dans les jours de pluie intense, un petit rayon de soleil inattendu vient percer les nuages. Alors que je rangeais le matériel, Alfred passa sa tête grisonnante dans l'entrebâillement de la porte.

«

Je m'essuyai les mains sans répondre, et le suivis jusqu'à son bureau. Il ferma la porte derrière nous. Alfred était technicien, comme moi, mais lui avait trouvé un moyen d'ajouter un peu de piment dans sa vie. Il récoltait toutes les données, publications, communications et autres, sur les nouveaux médicaments, en particuliers ceux de Pharmatech, la filiale de recherche pharmaceutique du groupe. Il y avait travaillé pendant dix ans, avant d'être muté ici. Il faut dire qu'Alfred avait un don pour dénicher tout ce qui clochait dans les protocoles de tests des médicaments, et ne se privait pas d'exprimer tout haut, voire même dans la presse, ses sentiments.

Une routine qui ne m'avait plus excitée dès la première

semaine que j'avais passée au labo. Sans parler de l'ambiance

Salut Vik

Si tu as une minute, j'ai deux trois bricoles à te montrer

»

Il avait retardé d'un an la mise sur le marché d'un des bébés de la firme, et avait carrément empêché un concurrent de commercialiser son produit. Heureusement, d'ailleurs, quand on y pense Bref, c'était la seule personne avec qui je m'entendais à peu près bien

« Voilà. J'ai découvert que Pharmatech planche sur un projet de

médicament anti-inflammatoire

Mais je viens

de voir la première publi

Non, je ne voyais pas, mais peu importe, il allait se faire un plaisir de me

l'expliquer

rien que de très normal

regarde, tu vois de quoi il s'agit ? »

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

« C'est la même molécule qu'en 90, pour le truc qu'ils voulaient appeler

« Auryl ». Elle avait été refusée à cause d'un test en double aveugle qui

Enfin, pas plus qu'un placebo. Ils ont refait

Mais leur étude ne tient pas la route! Si ils ont leur

Autorisation de Mise sur le Marché avec ça, je mange mon chapeau! » Je consultai les documents en question. Effectivement, il manquait des contrôles, l'étude était biaisée

« En tous cas, reprit Alfred, ça ne peut pas être moins efficace que cette

vaste fumisterie que sont les trucs homéopathiques. Quand on sait que les préparations homéomachin n'ont même pas besoin de prouver leur efficacité pour avoir leur AMM, elles

- Elles ne l'auraient jamais sinon, ce n'est que du sucre !

- En effet. Aucun espoir d'avoir ne serait ce qu'une molécule active par

tube de granules quand tu as dilué une goutte de ton produit initial dans

ou un océan. Donc, non seulement leur théorie est

en tous points une insulte au bon sens scientifique et commun, mais comme en plus ils ne font ni tests à grande échelle, ni double aveugle Heureusement qu'il leur reste la pub! »

J'essayais de lire tout en écoutant ce qu'il disait, et ses paroles mirent un temps avant d'atteindre mon cerveau. Je dus rater plusieurs phrases.

« Ils ne font aucun test du tout? dis-je pour gagner du temps

- Non! Les rares expériences bien fichues qui ont été faites ne concluaient

à aucun effet, en plus. On vend un truc qui ne fonctionne ni théoriquement, ni expérimentalement. C'est scandaleux de prendre les gens pour des pigeons à ce point. On est en plein obscurantisme. » Je reposai les documents et dis en souriant :

« Bah, l'effet placebo suffit parfois à guérir ou à soulager, par suggestion, par exemple, ou simplement parce que les gens étaient de toutes façons sur la voie de la guérison. » Il soupira d'un air excédé.

« Bien sûr, mais le problème c'est que l'on ment aux gens, on les prend

pour des imbéciles. On leur vend du simple sucre à un prix exorbitant le kilo. Ça fait cher le placebo. Ça me ferait chier que Pharmatech prenne ce genre de voie. » J'étais d'accord avec lui, bien sûr, mais j'aimais bien l'entendre vitupérer.

une piscine olympique

des tests, soi-disant

avait montré son inefficacité

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Il marqua une pause, et reprit les papiers que je lui tendais, le regard vague, l'esprit pris dans la tourmente de sa réflexion. « On est quoi, des charlatans? » Nous discutâmes du problème pendant une bonne demi-heure. Encore, dans ce cas, il s'agissait juste d'une molécule inefficace, mais Alfred avait d'autres dossiers, bien plus brûlants. Quelques années auparavant, il s'était pas mal investi dans les commissions chargées d'évaluer les conditions d'AMM, et avait également été consulté comme expert dans des procès, avant d'être muté de Pharmatech à Anatech. Ils devaient se lasser de se faire mettre des bâtons dans les roues à tout bout de champ, sans pour

autant oser le faire taire ou l'éloigner trop. Et puis après tout, il s'attaquait

D'ailleurs, le bougre commençait à être

relativement connu dans le domaine, à défaut d'être apprécié. Personnellement, je l'aimais bien. Quand je revins à mon ordinateur vers midi, Lucas et Véro étaient partis se bécoter ailleurs. S'ils pouvaient ne jamais revenir, voilà qui aurait été une bonne nouvelle Je déballai mon repas - sandwich aux tomates et salade de thon - et l'avalai en regardant mes mails. Ensuite, je commençai à faire les quelques exercices que le kiné m'avait donnés, pour la rééducation de mon bras. Depuis un an que l'accident avait eu lieu, ce foutu bras ne voulait toujours rien porter. Il restait faible comme une nouille trop cuite et je ne pouvais même pas le tendre complètement sans ressentir de violentes douleurs. J'avais vu une pléthore de médecins et kinés mais à chaque fois le résultat avait été le même : « Mademoiselle, votre bras est tout à fait normal, il devrait fonctionner à la perfection, vous devez l'exercer régulièrement et vous ne garderez aucune séquelle bla bla bla. » Eh bien, il était là le résultat : un bras douloureux et inutilisable, un poids mort et sans intérêt. À bout de souffle, je cessai les exercices. Au diable les cinq dernières minutes ! Ce n'était pas cela qui allait changer quoi que ce soit maintenant. Maudit accident ! Il m'avait laissée infirme et méprisable. Moi qui avais toujours pratiqué danse et acrobatie, j'étais devenue incapable non seulement de tendre le bras, mais également de me tenir debout sur un simple tabouret, à cause d'un incontrôlable vertige. Encore heureux que je

aussi à la concurrence, alors

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

supporte de me tenir du haut de ma propre taille, sinon, j'aurais été obligée de me déplacer à quatre pattes. J'enfilai ma blouse quand la porte s'ouvrit sur une Véro tout sourire. Elle était flanquée d'un type maigrichon et assez grand, portant un badge de visiteur sur sa chemise à carreaux - il avait dû la faire lui-même avec les rideaux de sa grand-mère - et tenant un carnet dans la main droite. « Vik, je te présente Laurent Asmuldet, c'est un journaliste qui est venu faire un petit reportage sur notre service. »

Elle avait un sourire gluant, cette fille. Avant que j'aie pu seulement ouvrir la bouche, elle enchaîna : « Je ne peux pas m'occuper de lui, parce que j'ai pris mon après midi. » Voilà pourquoi elle souriait ! Tout a une explication en ce bas monde.

« Donc, c'est à toi que revient la tâche de lui faire les honneurs de la visite.

- Attends une minute

- À bientôt ! » Elle sortit aussi vite qu'elle était venue, comme un courant d'air. Et l'autre qui restait là, à changer la pellicule de son appareil, sans avoir l'air de se rendre compte que je n'avais aucune, mais alors vraiment aucune, envie de lui faire faire une visite guidée Je me rassis.

« Mademoiselle ? Puis je vous demander votre nom ?

- Vous pouvez. »

Il resta quelques instants à attendre la réponse, et finalement poussa un

soupir.

« Vous savez, je ne vous ennuierai pas très longtemps, je veux juste savoir

quels genres d'analyses sont effectués ici

Je me tournai vers lui. Il avait plutôt une bonne tête, avec ses cheveux roux

en pétard et ses taches de rousseur. Il était toujours en train de bidouiller son appareil photo machinalement. Une pensée me traversa l'esprit. Ce serait peut-être l'occasion d'égayer un peu cette journée, après tout

J'ai toujours voulu savoir comment un reporter pouvait

prendre des photos avec un tel appareil et des gants en nitrile trop grands Je lui adressai un grand sourire.

»

Voyons voir

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Je vais tout vous montrer. Vous

pouvez m'appeler Viktorka. Suivez moi. »

Je le guidai au travers des couloirs encombrés jusqu'à la laverie, et pris une blouse sur l'étagère - du XXL - et la lui tendis.

On ne

sait jamais

« Là ou nous allons, il vaut mieux pour vous que vous mettiez ça

« Mais bien sûr, il n'y a pas de problème

»

Il m'adressa un coup d'œil vaguement inquiet, mais obtempéra. Parfait, il avait l'air d'un épouvantail. Nous descendîmes dans la pièce du séquenceur dont je m'occupais avec Véro. Heureusement, Nous étions un vendredi après midi, en plein mois de

juillet, et il n'y avait quasiment personne. Je me dirigeai vers l'étagère au dessus de ma paillasse, et saisis une paire de gants violets. Je les enfilai en les faisant claquer à la façon ridicule de Scully dans X- files. « Je vais vous en donner aussi. » Je jetai un coup d'œil appuyé sur les flacons posés un peu partout, et dont les étiquettes aux noms complexes ne manqueraient pas d'inspirer au non-initié une certaine crainte, puis le regardai de nouveau. Avec une

Pour vous. »

pointe d'hésitation dans la voix, je dis : « Ça vaut mieux avant de choisir les gants les plus grands, et de les lui tendre.

Il avait l'air impressionné par l'étalage chimique qu'il avait devant les yeux. Il mit les gants à grande peine, car il essayait en même temps de gérer son carnet, son crayon, son appareil photo, et surtout ses dix doigts, qui semblaient toujours vouloir se glisser à deux dans le même doigt de gant. Son manège dura bien une minute avant qu'il ne se décide à tout poser sur une paillasse. Trop drôle.

« Holà, faites attention, vous ne savez pas ce qui a pu être utilisé ici ! », dis-je, en récupérant les objets. Il commençait à paniquer.

« Ne vous inquiétez pas, mais pour plus de sûreté, ne posez rien sans me

demander avant, et ne touchez rien. » Quant il eut enfin réussi à se dépêtrer, il balaya la pièce du regard une nouvelle fois, avec un émerveillement certain. Il devait se croire soit dans un film de science fiction, soit dans une pub pour crème de jour. Tout à coup, il se figea. Il venait d'apercevoir l'un des grands séquenceurs. Là, c'était la Guerre des

Étoiles, j'en étais sûre. Il faut dire qu'il en jetait, cet appareil, avec sa

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

devanture vitrée laissant voir la mécanique interne, d'une infinie délicatesse. Je l'allumai pour renforcer encore l'effet.

Le journaliste était fasciné, comme un gosse à la foire. Touchant, dans un sens.

« Wow !! Qu'est ce que c'est que ça, à quoi ça sert ? Je peux prendre des photos ?

- Bien sûr

Si tu y arrives, songeais-je, vu la longueur des gants dépassant de ses doigts. Il y arriva, après s'être battu pendant une bonne minute. Puis il prit quelques clichés, et attrapa son carnet pour prendre en note mes explications de grand gourou de la science. Je pourrais lui raconter n'importe quoi, il ne s'en rendrait même pas compte

« Cette machine sert à séquencer l'ADN amplifié par PCR. »

Ses yeux s'agrandirent comme ceux d'un noyé. Il me fit pitié.

« Quoi ?

- Bon, venez, je vais vous expliquer. » Je saisis un échantillon de sang.

« Vous voyez ce sang ? Dedans, il y a des cellules, dont chacune contient l'ensemble du génome de la personne.

- Comme les globules rouges ? Perdu.

- Euh, non, justement, les globules rouges sont pratiquement les seuls qui n'en contiennent pas.

- Les globules blancs alors ?

- Exactement, les globules blancs sont un bon exemple. On trouve dans le noyau de ces cellules quasiment toute l'information nécessaire à la fabrication d'un individu humain entier.

»

Quelle galère

- Ah oui. Mais c'est tout petit !! On est si simple que ça ?

Ton esprit est simple, imbécile

mille gènes.

- La taille ne veut rien dire. Mais si une personne a une maladie génétique,

on peut comparer la portion d'ADN qui correspond à la protéine qui n'est

pas ce que tes cellules font avec trente

qu'est ce qui me prend de jouer les pédagogues ?

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

pas fabriquée correctement chez elle à celle d'une personne « saine » et être sûr du diagnostic. » Je me levai pour attraper sur l'étagère plusieurs flacons, et revins en jonglant avec, d'une main. Le journaliste devint pâle comme la mort lorsque je posai celui étiqueté « acide chlorhydrique » devant lui. J'adore épater les gogos. Il ne pouvait pas savoir que c'était du dilué à cinq pour

cent. Et il ne pouvait pas non plus savoir que la probabilité que je lâche un truc en jonglant équivalait celle qu'il avait de gagner au loto. Je commençai une extraction fine d'ADN jusqu'à la première centrifugation. Ensuite, afin de ne pas perdre de temps, je lui montrai les dernières étapes avec d'autres échantillons. Comme nous travaillions d'ordinaire avec de très petites quantités, je passai un tube contenant de l'ADN dans quelques microlitres d'eau sous une loupe binoculaire. « Woua, vous voulez dire que toute l'information nécessaire à la

comment dire

d'amas filamenteux ?

On est peu de chose, hein ?

- Eh oui

à la fabrication d'un être humain, se trouve dans cet espèce

Et uniquement dans un alphabet à quatre lettres. Et encore, il y

en a plus de la moitié qui ne « sert à rien », ou, du moins, à rien

d'identifiable

suppose être des reliquats de virus

- Des virus

toutes nos cellules ?

Bon sang, s'il a une décharge d'adrénaline à chaque fois qu'il écarquille les yeux comme ça, il va rentrer chez lui sur les rotules

- Non, pas des virus entiers, juste des petites portions d'information

Mais après tout, il

faudrait réellement une énorme coïncidence pour que le bon fragment

Mais ces morceaux d'ADN ont

trouvé une très bonne méthode pour se reproduire : ils restent insérés dans le génome d'un hôte, qui fait tout le boulot pour eux, en les répliquant d'une génération à l'autre via sa descendance

- Ah oui

Mais si le génome de

l'individu en question est envahi ?

vienne s'insérer juste à l'endroit voulu

quoique généralement il ne manque pas grand-chose

des bouts de séquences répétées, des fragments que l'on

Vous voulez dire que l'on a de quoi fabriquer du virus dans

Surtout si ça ne coûte rien à l'hôte

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

- Et bien, si le coût, quel qu'il soit, que ce soit à cause de

dysfonctionnements cellulaires, de maladies génétiques ou autres, est trop grand, la sélection naturelle fait son œuvre.

- Je vois

Si c'était le cas, tu serais mort depuis longtemps

- Disons plutôt que les moins viables n'arrivent pas à se reproduire autant que les autres, ou même pas du tout.

- C'est vraiment bizarre toutes ces théories

Peur aux égocentriques comme toi qui se croient une création divine au sommet de l'évolution, banane !

- En effet

Tous comptes faits, on peut même considérer que l'individu est

une sorte de « machine » créée par ses gènes afin qu'ils aient les plus grandes probabilités d'être transmis à la génération suivante

- Ouak ! Vous voulez dire que les gènes ont un dessein ?

Si tes gènes avaient une conscience, mon pote, ils t'auraient suicidé il y a

longtemps

les meilleurs seuls survivent, hein ?

Ça fait un peu peur

Pourquoi les gens sont-ils si stupides ?

- Non, évidemment. Pas plus que les lettres d'encre écrites dans un livre.

Mais simplement, l'information qui donne des avantages à l'individu qui la porte a plus de chances d'être reproduite à un grand nombre d'exemplaires via sa progéniture.

- Ah je vois

apparaissent alors ?

Attention, le grand mot va être lâché.

Mais comment est-ce que les différences entre les individus

- Les mutations

Ok. Rien qu'à voir ses yeux, il est passé de Star Wars aux Tortues Ninja.

- Des mutations ? Mais il faut des apparaissent, non ?

Oh non, Professeur Xavier, qu'est ce que j'ai fais ? Ça va me prendre des heures ces explications

- Non, ce sont juste de petites erreurs qui se produisent lorsque l'ADN est

Et

conditions spéciales pour qu'elles

recopié

oubliez tout ce que vous avez appris dans X-men et autres Ding ! Ah, merci, centrifugeuse ! Tu es mon amie pour la vie !!

Par exemple, lorsqu'une cellule se divise en deux cellules

»

« Excusez moi, je dois m'occuper de la centri. »

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

C'était drôle, le regard fasciné qu'il traînait partout. Fasciné, mais aussi un

peu

mis mal à l'aise ? Les Hommes sont tellement vaniteux. Dès qu'on leur rappelle leur condition animale, ils sont mal à l'aise.

« Voilà, vous savez maintenant comment se passe une extraction d'ADN. Vous voulez voir une séquence ? »

Il fit « oui » de la tête. Je saisis la première sur la pile au coin de la paillasse.

« Pour séquencer un fragment, il faut d'abord l'avoir en plusieurs

exemplaires. C'est ce qu'on appelle amplification, ou PCR. » Je désignai le papier où était écrite la séquence.

« C'est comme une phrase gigantesque, composée de mots de trois lettres

dans un alphabet à quatre lettres.

- C'est terrible ! Et ça, ça donne quoi, exactement ?

- Pour simplifier, disons que chaque gène - chaque phrase si vous voulez -

est traduite en protéine par la machinerie cellulaire. Les mots de trois lettres correspondent à des acides aminés, qui sont assemblé bout à bout dans le sens de lecture du fragment d'ADN, pour faire la protéine.

- Et vous en faites quoi, de ces séquences ?

- Eh bien, on peut utiliser certains fragments, uniques chez chaque individu, pour identifier le père d'un enfant, par exemple

- Ou le coupable d'un crime, évidemment ! »

Si tu pouvais faire les questions et les réponses à chaque fois Je dois avouer que je trouvais assez agréable que quelqu'un s'intéresse à mon travail comme ça. Surtout un épouvantail hirsute dans une blouse de géant et aux mains violettes. Je lui montrai encore une ou deux pièces, avec les hottes, la verrerie

dégoûté. C'était ce que je lui avais raconté qui l'avait

comment dire

destinée aux préparations, les paillasses, les pipettes multiples, les blocs à électrophorèse. Quand nous eûmes fini de faire le tour, il avait rempli deux pellicules.

« Excusez moi, mais j'ai besoin de faire une pause

- Au bout du couloir

Vous serez capable de retrouver mon bureau d'ici ?

- Oh oui, ne vous en faites pas

Il se débarrassa de ses gants et de sa blouse, et sortit.

Où sont les toilettes ?

De toutes façons, je vous ai à peu près tout montré.

Je vous rejoins dans un instant. »

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Je revins dans mon bureau, et commençai à rédiger un rapport de test de paternité. Plusieurs minutes s'écoulèrent avant le retour du journaliste. Je me demandai s'il n'était pas tombé dans le trou des toilettes, ou s'il ne s'était pas perdu - je voyais déjà l'avis de recherche que j'aurais pu diffuser : « Perdu : grand Homo sapiens, mâle. Cheveux : en bataille, Yeux : ahuris, Signe particulier : sens de l'orientation déplorable etc. »,

mais il finit par revenir. Il était, si c'était possible, encore plus ébouriffé qu'avant. Il me fit une sorte de sourire, puis me serra la main en me remerciant. Néanmoins, avant de me quitter, il jeta un coup d'œil nerveux autour de lui et me dit, d'un air gêné :

« Dîtes moi

mais

des activité étranges

- Des activités étranges ? Vous devriez arrêter de regarder la télé, vous. Votre imagination voyage trop. Vous imaginez quoi, l'Île du Docteur Moreau au sous-sol ?

- Non

- Comment ça ? »

Il avait l'aspect d'une bête aux aguets, c'était impressionnant. Il inspira un grand coup, comme s'il allait se jeter à l'eau.

« D'accord

- C'est une cave immonde, personne n'y va jamais Il marqua un silence, les yeux dans le vague.

« J'ai dû me tromper, alors

Il se passa une main dans les cheveux. Le ton de sa voix ne disait pas du

tout « J'ai dû me tromper. » Il disait : « Je veux partir au plus vite. J'ai trouvé quelque chose qui m'a fait peur et je sais que vous savez de quoi je parle. Ou alors vous devriez. » Il me regarda droit dans les yeux.

« Si vous voyez quelque chose de bizarre, de pas habituel ou quoi, pourrez-vous me prévenir ? »

Il me tendit sa carte, une carte toute simple, avec son nom et son mail, et un grand smiley faisant un clin d'œil en fond.

« Je

C'était ridicule, mais

je sais que ça peut sembler un peu stupide de demander ça,

euh

eu vent, vu, ou suspecté des

Est ce que vous n'auriez pas

?

évidemment. Non, je veux parler de

d'activités pas très légales

À quoi sert l'étage moins quatre ?

»

»

je vous dirai si je trouve quelque chose

»

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Il me fit un bref signe de tête, très sec, tourna les talons et disparu. ***** Notre vie est faite de choix, certains bons et d'autres moins. Nous avons la

chance de pouvoir choisir, et pour l'instant, je me dis il est temps d'aller acheter quelque chose pour me remonter le moral. Tuer, ça creuse l'estomac. Au bout de vingt minutes, j'arrive à ma boutique préférée. Déjà deux figurines me tentent dans la vitrine, dont une que je cherchais depuis

longtemps

Je salue Éric, le patron. C'est un petit gars chauve et

rondouillard. Il porte toujours un T-shirt représentant une héroïne de ses comics préférés. Un type adorable.

«Salut Léo, je finis avec mon client et je suis à toi. » me dit-il en montrant le téléphone du doigt. J'acquiesce et je me dirige vers ma figurine tant convoitée : une Wonder Woman. Elle n'est qu'en porcelaine mais sa finition est exemplaire. Il s'avance vers moi après avoir raccroché.

« Elle est belle, n'est ce pas ?

- Oh oui ! Et je vais te l'acheter !

- Désolé elle est déjà vendue. Je viens de la céder à l'instant

- C'est pas vrai !

- T'inquiète ! J'en aurai d'autres.

- Ouais, ouais

- Je ne savais pas que tu la recherchais

- Je tuerais pour l'avoir.

- Si tu veux, je te donne l'adresse du client. » Il rigole. Je l'aime bien, Éric, mais il ne sait rien de mon boulot.

« Pourquoi pas ? »

Je me force à rire. Après cet échange de banalités sociales, je jette mon dévolu sur une

figurine de « Catwoman ». Je décide qu'elle est plus jolie que celle de Wonder Woman. «Tu as de la chance c'est ma dernière.

- Chouette j'économise les balles de mon fusil. » Je lui fais un clin d'œil. Il rigole

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

« Je te fais ta réduc habituelle

Je sors de l'argent de mon portefeuille.

« Tu en reçois bientôt de nouvelles ?

- D'ici 15 jours Woman, »

- Merci ! »

Après une poignée de main virile, je laisse Éric et ses figurines. Je vais retrouver mon appartement, qui est bien trop grand pour une seule personne. Le répondeur clignote, m'indiquant un message à écouter. Mais je le connais déjà. Ça fait deux ans qu'il clignote. Son dernier appel. Elle me manque tellement. Le téléphone est débranché depuis 2 ans, car je ne veux pas effacer ce message. Si on veut me contacter, il y a mon GSM ou le salon de thé «le Chat Bleu », tenu par le père de Chloé.

Il faut que j'aille le voir pour lui remettre une petite enveloppe. C'est la

moindre des choses.

Je t'appelle si j'ai une nouvelle figurine de Wonder

»

Je

déballe ma figurine consciencieusement puis je la place dans ma vitrine.

Y

a pas à dire : elle en jette.

***** Le lundi matin, je téléphonai à Anatech. Il me fallut passer par plusieurs intermédiaires, mais je finis par obtenir un petit entretien et la promesse d'une visite des locaux pour le vendredi. Toute la semaine, j'attendis que l'on retrouve la trace des kidnappeurs de Jérôme. Peine perdue. La Mercedes, brûlée, avait été retrouvée, mais aucun indice n'était disponible. Des membres des Cougars Volants avaient été interrogés, mais personne n'était arrivé à en tirer quoi que ce soit. Ils avaient l'air de n'être au courant de rien.

Le vendredi matin, je pris tout mon équipement du « parfait petit reporter » pour aller, la bouche en cœur, me jeter dans la gueule du loup. J'annonçai :

« Laurent Asmuldet, reporter pour la Gazette Chavilloise » au gardien, qui

passa un coup de téléphone et ouvrit la grande grille austère. J'avais rendez-vous avec une certaine Laura Delme, responsable du service d'analyses génétiques, qui m'attendait à l'accueil. C'était une dame aux cheveux gris et aux yeux clairs, le genre de personne un peu âgée, un peu

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

forte, mais très stricte, qu'on appellerait spontanément « mère supérieure ». Elle me conduisit à son bureau, et m'accorda une interview d'une petite demi-heure, qui consista surtout en une jolie propagande pour son service. Ensuite, elle appela une autre femme, pour qu'elle me fasse faire une petite visite guidée. C'était une grande blonde aux yeux bleus pétillants, la chevelure tirée en arrière dans un chignon impeccable d'où pas un cheveu ne dépassait. Elle me guida à travers un dédale de couloirs d'une propreté impeccable, encombrés d'armoires, de photocopieuses, d'étagères de livres et catalogues, jusqu'à son bureau. Ça ressemblait plus à une administration qu'à un laboratoire, si ce n'était ce vague relent d'éther, ou de je ne sais quoi. Je craignais un peu de voir un des Cougars Volants au détour d'un

couloir, et j'essayai de dresser mentalement une carte des lieux, tâche ardue à cause du nombre de jonctions, d'escaliers et de détours. Cela empêchait

Une fois à destination, mon guide

mon imagination de trop voyager

ouvrit la porte blanche et stricte de son bureau, une grande pièce équipée de plusieurs postes. Les murs étaient littéralement tapissés de gros

classeurs aux couleurs diverses, et les grosses armoires devaient encore en abriter d'autres. Plus confidentiels? Quand nous entrâmes, une femme enfilait une blouse, une brune pas très grande, avec une très longue natte dans le dos.

« Vik, je te présente Laurent Asmuldet, c'est un journaliste qui est venu

faire un petit reportage sur notre service. » dit mon guide.

« Je ne peux pas m'occuper de lui, enchaîna-t-elle, parce que j'ai pris mon

après midi, donc, c'est à toi que revient la tâche de lui faire les honneurs de la visite.

- Attends une minute

- À bientôt ! »

Elle ressortit aussitôt, comme si elle craignait que l'autre refuse, prenant à peine le temps de me jeter un : « Vik vous fera faire une belle visite. Bon courage! » avant de disparaître. Je me tournai vers mon nouveau guide. Elle avait un joli visage ovale, et des yeux en amande, mais ne dégageait aucune impression de douceur. Ses yeux noirs jetaient des éclairs. Elle me regarda comme si elle pouvait voir au travers de mon corps et se rassit.

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

Je n'avais pas bien saisi toutes les subtilités du jeu étrange auquel je venais d'assister, mais

« Mademoiselle ? Puis je vous demander votre nom ?

- Vous pouvez. »

Ça n'allait pas être facile. J'aimais mieux Blondie.

« Vous savez, je ne vous ennuierai pas très longtemps, je veux juste savoir

quel genre d'analyses sont effectuées ici

Soupir

regarda à nouveau, et sourit à son tour. Mon charme est irrésistible.

Je vais tout vous montrer. Vous

pouvez m'appeler Viktorka. Suivez moi. » Elle me conduisit, d'une démarche vive, sa tresse battant le rythme de ses pas, à l'étage du laboratoire proprement dit. Les étagères étaient toujours là, mais cette fois les photocopieuses étaient remplacées par des armoires

de matériel et d'autres choses que je ne parvenais pas à identifier. Elle me donna une blouse, des gants - d'une stupide couleur fuschia : où étaient les sobres gants jaunâtres en latex ? J'ignorais que les scientifiques modernes avaient si mauvais goût. De reporter, je devenais le « parfait petit laborantin ». Pas très pratique, n'empêche, cet équipement. En outre, je ne m'étais jamais senti très à l'aise dans les labos, même au lycée, sans

compter cette odeur d'hôpital

Mais mon guide avait une assurance

rassurante dans le milieu un peu inquiétant des fioles et machineries exotiques. Après des tours et détours dans un labyrinthe de couloirs encombrés, nous arrivâmes dans une grande pièce avec beaucoup de matériel, et des

« Mais bien sûr, il n'y a pas de problème

Elle devait être over-bookée. J'esquissai un sourire. Elle me

»

étagères pleines de bouteilles étranges aux étiquettes sibyllines. Mais le plus fascinant était une grosse machine dans le coin, un appareillage complexe semblant tout droit sortit d'un bouquin de S.F. Je pris des photos.

« Cette machine sert à séquencer l'ADN amplifié par PCR.

- Quoi ? »

Des explications étaient nécessaires. Avait-elle dit cette phrase incompréhensible pour tester mon niveau en sciences ? Elle entreprit patiemment de me faire un petit cours théorique, suivi d'une démonstration pratique. Intéressant. J'en oubliai presque la véritable raison

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

de ma venue.

« Il faudrait quand même que je trouve le moyen d'être seul » songeai-je.

Si je voulais essayer de trouver le niveau moins quatre, je ne pouvais pas

être accompagné d'un chaperon

suffirait-elle J'en étais à ce stade de mes réflexions quand la fille, qui s'était éloignée pour aller prendre quelques flacons, revint avec, et en jonglant d'une main, encore ! Je me reculai instinctivement. Elle était folle ou quoi ? Il y en avait une avec de l'acide chlorhydrique !! Elle posa le tout sur la table et termina sa démonstration le plus naturellement du monde. Elle me faisait une impression étrange. Je n'arrivais pas à déterminer si je l'ennuyais profondément ou si elle prenait plaisir à partager ses connaissances. Probablement un peu des deux.

Elle me fit faire le tour de la pièce, en me montrant les différents appareils, et je pris des photos pour donner le change. Je sentais que l'interview allait toucher à sa fin. C'était le moment ou jamais de prendre un peu de liberté

« Excusez moi, mais j'ai besoin de faire une pause

- Au bout du couloir

Vous serez capable de retrouver mon bureau d'ici ?

- Oh oui, ne vous en faites pas

Je posai blouse et gants sur une chaise, et sortis. Voyons, où peut donc se trouver le niveau moins quatre ? Au sous-sol : il fallait donc trouver des escaliers ou un ascenseur. Je marchai rapidement, d'un pas assuré, afin de ne pas attirer l'attention. Je croisai plusieurs employés en blouse, certains poussant des chariots de matériel. Soudain, au détour d'un couloir, je le vis. L'homme de l'hôtel, le costume gris foncé. J'avais mal vu son visage, l'autre nuit, mais j'avais bien entendu sa voix, et j'étais sûr que c'était lui. Je fis un pas en arrière, pour retourner à l'abri de l'angle du couloir, et fis semblant de renouer mes lacets. Il discutait avec une femme d'un certain âge. Question de gros chiffres et d'organisation interne. Je ne pouvais plus continuer, ça devenait trop dangereux. Il fallait pourtant que je me livre à une investigation approfondie, pour savoir ce qui se tramait ici. J'étais au bon endroit, c'était sûr. Comment

Peut-être une « pause pipi »

Où sont les toilettes ?

De toutes façons, je vous ai à peu près tout montré.

Je vous rejoins dans un instant. »

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

accéder au bon étage ? Il me faudrait revenir, probablement à des heures un peu moins journalières.

Je revins vers le bureau de Viktorka, en marchant vite pour rattraper mon

retard. La pause ne devait pas être trop longue réfléchissais. Peut-être qu'elle pourrait m'aider, elle

qu'elle m'aimait bien. Évidemment, je prenais un risque si elle était de mèche. Pourtant, au point où j'en étais, je ne voyais pas d'autre solution. Il me fallait un allié dans la place, et je ne connaissais qu'elle.

Je frappai discrètement à sa porte, et ouvris. Elle eut un sourire en coin. Je devais avoir été un peu long. Je lui serrai la main en la remerciant chaleureusement. Je ne savais pas trop comment tourner ma phrase. Elle sourit et prit une brève inspiration pour dire « au revoir ». Je me jetai à l'eau avant de lui en laisser le temps :

Je sais que ça peut sembler un peu stupide de demander ça,

« Dites moi

mais est ce que vous n'auriez pas vu, ou suspecté des activité étranges ces derniers temps ? » Ne riez pas. Ce n'est pas facile d'introduire ce genre de sujet.

« Des activités étranges ? Vous devriez arrêter de regarder la télé, vous. Votre imagination voyage trop. Vous imaginez quoi, l'Île du Docteur Moreau au sous-sol ? »

Elle avait l'air de trouver l'idée très drôle. Si Jérôme n'avait pas été en danger de mort, j'aurais peut-être ri avec elle.

« Non, évidemment. Je veux parler d'activités pas très légales

pour donner un tournant plus plausible à l'affaire. De plus, je ne savais pas

», dis-je

Tout en avançant, je J'avais le sentiment

ce que je cherchais exactement. Pour l'instant, il fallait se contenter d'envoyer des lignes au hasard en espérant que ça morde.

« Comment ça ?

- À quoi sert l'étage moins quatre ?

- C'est une cave immonde, personne n'y va jamais

Soit elle ne savait rien, soit elle était de mèche et j'étais perdu. Néanmoins, si elle était complice, c'était une drôlement bonne actrice.

Si vous voyez quelque chose de bizarre, de

pas habituel ou quoi, pourrez-vous me prévenir ? »

Je lui donnai ma carte.

« J'ai dû me tromper, alors

»

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

«

Je

Je vous dirai si je trouve quelque chose *****

»

Déjà 18 heures : il est temps d'aller voir Henry au Chat Bleu, au cas où il y aurait un client pour moi. Mais avant, petite précaution, je me munis de ma trousse de maquillage. Je me fabrique une fausse cicatrice en latex puis je l'applique en travers de mon nez. Je me rajoute une petite moustache à la Clark Gable et me voila prêt. Je prends ma voiture, une Clio vert olive, afin de me rendre au Chat Bleu.

« Bonjour Léo.

- Salut Henry. C'est dingue, tu me reconnais toujours malgré mes

déguisements.

- C'est le talent. La même chose que d'habitude ?

- Oui. Pas de messages ?

- Si : le type assis au fond, un certain Polames. Ça fait deux jours qu'il revient sans cesse pour te voir. »

Le type en question a toutes les allures du sous-fifre de base. Costume unis gris, petites lunettes rondes montées sur un nez porcin. Dégarni devant.

« J'ai un étrange pressentiment, je ne l'aime pas.

- On dirait Chloé.

- Tu trouves ? Pourtant elle était moins grosse. » Il me jette un regard noir.

« J'oubliais

Je dépose une enveloppe contenant de l'argent sur le comptoir.

« Tu n'es pas obligé. »

Il la ramasse quand même.

« J'espère que tu les auras un jour, ces salopards.

- Moi aussi. Bon je vais voir ce qu'il me veut.

- Ne damne pas ton âme.

- Mon âme

Je m'en vais sans attendre la réponse.

Je dis bonjour à la serveuse, qui m'ignore - mais je ne lui en veux pas : un gars avec un pardessus noir une paire de lunette de soleil en plein mois de

Je vous ai parlé de mon chapeau de cow-boy ? Il faut

entretenir le mythe du tueur à gage ténébreux

»

Je l'ai perdue il y a 2 ans ».

juillet, ça fait rire

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

« Bonjour Monsieur Polames. Vous vouliez me parler ? » Je termine ma phrase en retirant mon chapeau. «Le Chat Noir !

- Criez plus fort, les deux policiers de l'autre côté de la rue n'ont pas bien entendu.

- Excusez moi. J'ai une mission pour vous.

- Qui ? Où ? Quand ? »

Je m'assois. La serveuse apporte ma tequila. Le type attend qu'elle reparte avant d'enchaîner.

« Qui ? Un journaliste. Quand ? Le plus vite possible.

- Un journaliste, mmmhh moi

- Je sais, je sais, vous ne vous « occupez » que des malfrats, mais celui-ci est une vrai ordure. Il s'appelle Laurent Asmuldet.

- Je veux des preuves. » J'avale ma tequila.

« Des preuves ? »

Il rigole nerveusement.

« Allons, Chat noir, vous êtes un tueur

- Si vous répétez ce mot encore une fois ici, les poissons de la Seine se

régaleront avec votre cadavre. Si il en reste,bien sûr Le type recule sur sa chaise. Je souris et je me lève.

« Apportez moi des preuves, et je réfléchirai à votre contrat.

- Mais

Il réajuste sa veste. « Je vous les amène demain matin. » Je le laisse finir son thé. Quelque chose me dit qu'il va avoir du mal à l'avaler. Bon, du coup, ma soirée est libre. Le plus dur dans ce métier, c'est la conscience. J'ai beau me dire que les types que je bute sont des crapules, on fauche quand même des vies. Au début, j'avais arrêté ma carrière de médecin pour devenir tueur à gages. Pas la peine de prendre votre air offusqué, j'avais mes raisons. Pourtant, peut-être pour alléger ce qui me restait de conscience, j'avais décidé de la reprendre. À mi-temps. Ce n'est pas facile de trouver un

hôpital qui accepte ce genre de compromis.

Il semble que l'on vous ait mal informé sur

»

Mais

Très bien. »

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

L'hôpital Saint Georges m'a offert cette opportunité quand je la cherchais. Son architecture fait penser à une église de l'époque carolingienne. Le

directeur, monsieur Draven, dirigeait alors cet établissement, et le dirige toujours. Je préfère travailler de nuit à l'hôpital. L'équipe est plus sympa. C'est peut-être dû à la pression. Il y a tellement d'urgences. J'arrive à 19 heures. Je n'ai jamais réussi à m'habituer à l'odeur des hôpitaux. Un comble pour un médecin. Je devrais peut-être prendre un cabinet, ou ma retraite. Vivre tout simplement. Mais je ne peux pas, je

Qu'est ce qui m'arrive, me voilà en train de

veux continuer, pour Elle broyer du noir.

« Holà ! Attention ! »

Je m'arrête à deux centimètres de mon collègue le Docteur Kawashawski. Ce polonais, d'une quarantaine d'années, aux yeux et cheveux marron,

dirige l'équipe de nuit depuis quatre ans. Tout le monde le respecte pour sa courtoisie et son dévouement. Je doute que les gens se rendent compte du sacrifice que font ces médecins pour les soigner.

« Excuse moi, j'étais perdu dans mes pensées.

- Tu viens nous filer un coup de main ?

- Oui.

- Merci, on va en avoir besoin.

- Qu'est ce qui se passe ?

- Un accident de la route. Un camion qui a rencontré un car de touristes.

Les hôpitaux les plus proches n'avaient pas l'infrastructure nécessaire pour les accueillir.

- Je vais me changer.

- Au fait, Carole a un message pour toi.

- Merci. »

Je me dirige vers le vestiaire. Il n'y a personne. Tout le monde est déjà au travail. Je me change rapidement. Je croise des collègues, que je salue amicalement. J'arrive à la réception. Carole est en train de régler un différent avec un visiteur plutôt antipathique.

«Les visites vous sont interdites, monsieur Belin.

Mouais

La Patte de Velours I : Jeux de Mains

- Je veux voir ma femme !

- Votre femme est ici à cause de VOUS ! Partez avant que j'appelle la police.

- T'AS PAS À ME JUGER ! Je

Il bondit vers moi et sort un revolver, qu'il pointe vers