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De la tentation du chaos

au sursaut patriotique

Éléments de réflexion pour une gouvernance apaisée


et constructive au Niger

Abdoulahi ATTAYOUB
Temoust | Lyon-France
Si le changement de Constitution ne devait servir qu'à contourner l'impossibilité
pour le chef de l'État de prolonger son mandat, cela serait dommageable pour le
processus démocratique. En revanche, s'il s'agissait de proposer une nouvelle
Constitution qui tienne compte des insuffisances constatées dans le
fonctionnement des institutions et qui se rapproche plus des aspirations réelles de
l'ensemble du peuple nigérien, alors le débat aurait sa raison d'être et le
président actuel aurait le mérite de le proposer.

Et si la VIe République était la bonne !!!!

Le tollé suscité par la volonté du président de changer la Constitution a l'allure d'un


sursaut national destiné à indiquer au chef de l'État la ligne jaune, cette ligne qu'il
ne pourrait franchir sans prendre le risque de déstabiliser le pays. Cependant,
l'avalanche de réactions et de prises de position paraît surprenante de la part d'une
classe politique qui brille par son silence et sa démission du débat politique depuis
plusieurs années. Comme si la démocratie était pour cette dernière réduite aux
élections et à l'alternance des différents clans au pouvoir…

Au-delà du débat en cours, il faudrait rappeler le contexte dans lequel l'actuelle


Constitution a été rédigée et proposée au peuple. En effet, suite à l'assassinat du
président Baré, l'ensemble de la classe politique avait fait voter le peuple en
faveur d’une Constitution qui permettait de protéger les auteurs de ce crime et
leurs complices. Ce qui a largement contribué à discréditer la classe politique
nigérienne et à affaiblir le processus démocratique. Ce consensus de nos dirigeants
pour constitutionnaliser l'impunité a été un acte lourd de conséquences qui
disqualifie encore aujourd'hui l'opposition quand elle crie à l'atteinte aux valeurs
démocratiques. Il y a là un problème de cohérence et de morale politique qui
rendent peu crédibles les appels de l'opposition, quelle que soit par ailleurs leur
justesse. Dans un pays comme le Niger, la pratique politique, plus qu'ailleurs
encore, a une dimension pédagogique essentielle à l'enracinement de l'esprit
démocratique dans la société.

Le président Tanja a devant lui une occasion de marquer positivement l'Histoire du


pays et de mettre réellement celui-ci sur les rails du développement. Cette
nouvelle initiative pourrait donner l'occasion au Niger de sortir définitivement du
cycle de violence et d'instabilité. Pour cela, il semble impératif que les choses
soient prises dans un ordre logique et porteur d'avenir.

Aucun président n'a encore eu l'audace ou l'opportunité de déconstruire le schéma


hérité de l'administration coloniale pour offrir au peuple nigérien la possibilité de
se penser et de se donner des institutions authentiques à travers un pacte national
et républicain basé sur la prise en compte de sa diversité et de ses réalités
socioculturelles. Pour lancer cette refondation de notre pacte national, il faudrait
réaffirmer les liens qui unissent les différentes communautés nationales et
l'impérieuse nécessité d'une intelligente coexistence, dans un cadre garantissant à
chacune d’elles son épanouissement et son développement. Aujourd'hui, nous
savons que tel n'est pas le cas. De manière sournoise et « naturelle », comme
diraient certains, l'hégémonie culturelle de certaines communautés menace la
survie d'autres. Avec la complicité, peut être aussi « naturelle », de l'État. L'État se
doit non seulement de reconnaître notre diversité, mais aussi et surtout de la
protéger par des règles appropriées. Rien ne peut être laissé au hasard dans ce
domaine, sinon cela pourrait conduire inévitablement à l'injustice, à des
frustrations et, finalement, à la violence.

C'est pour cette raison qu'un changement de Constitution pourrait être l'occasion
pour l'actuel président de proposer un véritable pacte national partagé par
l'ensemble des Nigériens, car fruit de leur propre volonté politique. Il permettrait
de stabiliser de manière indiscutable et donc durable ce qui fait le socle de la
nation. Assuré de cette stabilité, le pays serait mieux armé pour faire face aux
défis du développement et connaître une réelle vie démocratique. Il n'est pas
normal que les moyens de l'État soient utilisés pour continuer à stigmatiser ceux
qui rappellent les dysfonctionnements et les déséquilibres qui existent au sein des
institutions. Certaines pratiques discriminatoires de l'État sont bien plus
subversives et plus dangereuses pour l'unité nationale que les rébellions et autres
formes de contestation du système.

En prenant comme exemple la place de la communauté touarègue dans le système


politique et dans les rouages de l'État, on peut aisément se rendre compte des
injustices qui minent le pays et menacent sa cohésion nationale. En effet, malgré
l’importance démographique de cette communauté, (un Nigérien sur cinq est
touareg), et le fait qu’elle couvre pratiquement tout le territoire national, elle
reste encore à la marge de la décision politique et son poids dans la vie du pays
demeure insignifiant. Il suffit d’observer la composition de la haute administration,
de l'armée, du corps diplomatique... On peut également s'étonner du fait que très
peu de jeunes Touaregs bénéficient de bourses pour poursuivre des études
supérieures.

La place du Tamasheq dans les médias publics reste ridiculement insignifiante,


alors qu'il s'agit là d'un moyen efficace de renvoyer aux citoyens une image de leur
pays qui leur ressemble. Dans le même ordre d’idées, il est révélateur de l’état
d’esprit de nos dirigeants de voir la place qu’ils font aux Tifinagh dans la définition
de notre identité nationale. Il est, en effet, curieux que personne au Niger ne se
pose la question de la valorisation de cet alphabet alors que nous sommes en quête
de symboles pour nous construire une conscience et une fierté collectives.
Serait-il plus patriotique de partager l'uranium que les Tifinagh ?

Une nouvelle Constitution ne pourrait se justifier que si le président de la


République prenait de la hauteur et proposait au pays un projet dont les ambitions
dépassent les motivations qu'on lui prête aujourd'hui. Ce projet doit faire la
synthèse des aspirations du peuple en s'appuyant sur les expériences qui peuvent
déjà être tirées du processus démocratique depuis la Conférence nationale.
Il appartiendra au Comité chargé de rédiger les textes de n'oublier aucune
dimension, car la loi fondamentale ne devrait être qu'une traduction de la volonté
du peuple qui se l'attribue. Il faudrait que ce Comité dispose de la marge de
manœuvre nécessaire pour transgresser certains tabous et proposer un texte
susceptible de projeter le pays dans un avenir institutionnel moins verrouillé et
plus conforme aux réalités nationales.

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