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juridiques de cette supériori té hiérarchique de la puissance royale, l' image

qu'il entend donner de l' institution aux jeunes clercs qui liront son traité est une image très forte et, somme toute, assez é loignée de la réalité du temps.

compétence exclusive de la pui ssance royale dans son domaine

propre - en dépit des limites indiquées (chap. VIII) par Hugues à l'exercice

de se sais ir d ' un clerc

ou de juger d'affaires spirituelles qui ne sont que le rappel de la dualité -

contrôle du spirituel sur

le temporel que pourrait impliquer sa revendication d'un double pouvoir d ' instituer et de juger pour la pui ssance sp irituell e. La logique dualiste dont se réclame le maître de Saint-Victor lui interdit d'approfondi r les formes de contrôle, de chercher d'autres moyens d'expression de la s upériorité ou d'user d'images - celle, par exemple, de la puissance spirituelle formelle- ment identifiée à l'âme et dominant une puissance temporelle formellement identifiée au corps 29 - et de mots susceptibles d'accréditer l'idée d'une entière soumi ssion du temporel au spirituel comme d'une plénitude de puis- sance du second sur le premier. En défi niti ve, instituer et juger n'équi val ent, pour la puissance spiritu elle, ni à exercer les fonctions du pouvoir séc ulier, ni à su perv iser la totalité des affaires tempo relles: l'Ég lise es t faite de deux côtés, de deux peuples et de deux puissances, et cette dualité bien tranchée (au point que, dans son développement sur la di vis io n du corpus Ecclesiae entre clercs et laïques, Hugues en vient même à occulter le fait que les laïques se trouvent, en tant que fidèles, sous la juridiction des clercs) entend

semble bien enfin démentir l' idée d'un très étroit

de la justice et de la coerc itio n sécu lière:

Cette

interdiction

à l'évidence dénoncer les excès des thèses grégoriennes et plaide - jusqu'à un certain point, car la reve ndi cation d ' une capacité à juge r les mauvais princes reste présente - pour une autonomie d'action de l'État médiéval.

29. Hu gues écrit bien sûr, on l 'a vu, que « le corps vit de l' âme, et que l'âme vi t de Dieu »,

évite d'appliquer cetle symbo liq ue à

la relation hiérarchique entre puissance spirituelle et puissance terrestre auss i directement

qu'onl pu le faire Humbert de Moyenmoutier et Yves de Chartres, ou que le fera bientôt Jean de Salisbury.

et que « l'esprit es t plus digne que le corps », mai s il

ÉTUDES

mÉRARcmSER DES ÉGAUX

Les distinctions honorifiques sous la Révolution française

par Olivier IHL *

Pas de pire manifestation de la tyrannie, aux yeux des révolutionnair~~, que le commerce des rubans et des médailles. Non seulement parce, qu Il

contredit le principe d 'équivalence entre les homme~

associé, depuis la chute de l'Ancien Régime, au pouvOIr honDl de la noblesse .

Proclamés égaux devant la loi, les

signes de distinction? Ce fut la conviction d' une. hlstono~ap~l~qu: s a~ta­ cha pendant longtemps à interpréter la suppreSSIOn des dlgnJtes d ~clen Régime comme l'en trée e n souveraineté d'une «égalIté abstraite» . Le

citoyen, un être sans

. Il s'en faut de beaucoup. Si la première repubhque a sacralisé la. nollOn

d'égalité, ce fut pour universaliser le principe de l'émulation honorifique'-

de

colonnes gravées, d'annales héroïques ou tout simple~~ntde ,recompen~e.s

'm'es la Révolution a enfanté une vigoureuse pohttque d exemplante.

malS .parce qu Il est

citoyens furent-Ils pour autant pnv~s de

qualité?

.'

.

Sous forme de citations, de brevets, d'éloges, de couronnes C

,

lvlques,

.

Va:n

CU

:

.

1

, Au point que Roederer, à la fin de sa vie, s'en montrera. COll

peCUDl

république n 'a pas aboli l a noblesse. Elle a simpleme~t subst Itu é a 1 hérédIté

a

de ses privilèges un e au tre noblesse, celle du ménte .

* Olivier [hl

Grenoble.

ran-

. 2. Sur ce lte approche. voir notre article « Gouverner par les ~o~~eurs. DISl1~ctJOns onon- fique s et économie politiq ue dans l'Eu rope du déb ut du XtX s lcele », Ge nc ses, 55. 2004,

p.4-26

çaise, éd. par l e duc de Broglie et le baron de Staë l. Pan s, CharpentJ.er, 1 ~6~ , ~. 29~

politique, directeur de l' Insti tut d'é tu des politiques de

est professe ur de sc ience

1.

Germaine de Staël, Considérations sur les principaux. événements. de

a

1

R'

evo utlOn

1

.

fi

'

3.

libraires, 1831. p. 80.

Roederer Pierre- Loui s, L'esprit de la Révolution de 1789. Pan s,

Ch

el.

l

es

pnn 'c'p 1

x

au

36

1

HFHII' ~ 13 -

ÉTUDES

LES LUEURS DE L'ÉGALITÉ

« Les hommes nai ssent libres et égaux en droits. Toute distinction civile ne saurait être fondée que sur l'utibté commun e» : la phrase est conquérante.

À l'image de l' espoir qui la porte. Ne s'ag it-i l

mérite à la place d e l' honneu r '? Placée en tête de la Déclaration des Droits de l' Homme et du Citoyen de 179 1, la revendication est repri se dans la

forme d ' un long in ven- ni pairie, ni distinction

héréditaire s, ni di stin c tion d ' ordre s, ni régim e féodal , ni ju sti ces patrimonia -

préroga tives qui en dé rivai e nt, ni corporations ou déco ration s pour

les qu elles on exigeait de s preuves de nob lesse, ou qui suppo saie nt de s di s-

tin cti ons de nai ss an ce, ni aucune autre s upé riorité

res publics dan s l 'exe rcice

qu e déso rm ais les manières de

la nobl esse n'é blouissent plus: elles scandali sent.

L' Assemblée constituante en a aboli la plus grande part. Ce fut l'ordre du jour de la séance du 19 ju in 1790 consacrée aux « signes de la féodalité ". Armoiries, blasons, titres nobiliaires, déco rati ons: tout fut détruit en quel-

qu es heures. Ju sq u'aux mode ste s li vrées

combattre toute prodigalité, effacer tout

relation s sociales de cette géométrie solenne lle qui rappelait la soc iété des

a passé sur

pas dorénavant de mettre le

Constitution acceptée le 14 septembre. Mai s so us la taire de retran chem ent: « Il n'y a plus ni nob lesse

les, ni aucun de s titres, dénomination s et aucun ordre de cheva.lerie, ni aucune des

que ce lle des fonctionnai- de leurs fonctions ». Si le ni vea u de la Révolution

la société fran çaise, c'est parce

des d omes tiqu es. Il fallait, disait-on, s ig ne de vanité . Bref, dépouiller les

privilèges. Pour Mignet, ce sont « les membres popu laires de la noblesse» qui , po ur prélude à la fête des Fédérations , proposè rent ce tte abo li tion '.

L ' assembl ée vit alors se renouv eler un e séa nce se mblabl e à ce lle du 4 août.

Tandis que dans les prov inces les hommes de toute co nditio n se liaient par

re prése ntant s, « plaça l'éga-

de

lité partout ». Diffi cil e pourtant de croire à un tran sport

s pactes fédératifs, l 'asse mb lée, dira l'un des

so udain d 'e nthou siasme. Et

partant de reconduire l'étonnement qu ' affec te Rabaud Saint-Étienne: « ce déc ret, éc rit-il , susc ita la fureur des privilégiés, plus qu'aucun de ceux qui

ju sq ue là avaient été rendus; et cependant il n'exigeait que le sacrifi ce de quelques frivolités indignes des citoye ns d ' un État libre ,,'. D'abord, la revendication courrait depuis plusieurs mois. Que l'on songe au marquis

d'Argenson dans ses Considérations sur le gouvernement de France ou à

Sieyès avec son Essai sur les privilèges. À Paris, à la veille de la Révolution,

4. John Pappas, « La campag ne des philosophes con tre l'honneur », SU/dies 011 Voltaire and

Ihe Eighleemh Celllury, 205, 1982, p. 3144.

5. F. Mi g ne t, fli slo ire de la Révolliti on française depuis 1789 jWj'qu'ell

F. Didot,

6. J.P. Rabaud,

l ,

1814, Pari s,

L

1875, p. 163.

Précis hiSTorique de la Révoltttiollfnlllçaise, Pa ri s, Didot, 1792, p. 180.

f1JÉRAR CIJ/SER DES ÉGAUX

tandi s que les pamphlets sti gmatise nt le « sang bleu» et les « talons rou- ges » 7, une partie de la noblesse s'y accroche . Com me à un rem part contre les attaques du Tiers-État. Ce qui ne fit qu'accroître la vio lence con tre les « dignités et les cordons». Un seu l exemple, en janvier 1790, le député Lambert ose la qu es tion: « qu'importera à nos neveux d'apprendre un jour qu'une co nven tion nationaJ e a déclaré qu'ils naissaient tous égaux en droits

s' il s ne peuvent ouv rir le s ye u x sans a p e r cevoi r un mur de s~paration élevé

de c ito ye n à citoyen, si des distinctions affec tées parmi un e caste vaine et

org ueill e use rend en t cette égalité nu lle et illusoire » 8, La nobl esse? La formation des muni cipalités élec ti ves (février 1790)

ve nait de la priver de son autorité administrative dans le vill age. La réforme

judiciaire du 16 août

la ju sti ce féodale. Le déc ret du 19 juin se p lace e ntre ces deux mes ure s, en

Tocqu eville

a raison. Symbole d' inégalité, la féodalité demeurait encore la plus impor-

civiles. Mais, pri vée maintenant de so n armature poli -

tiqu e, ell e « susci tait plus de haine e nco re» 9. Cette hai ne, ce fut avant tout

ll e du pri vilège hon orifiqu e. Ce n'est pas un hasard si le lu xe d e ce groupe

soc ial fut à ce point la proie des caricatu res 10 . Si la parure nobiliaire s uscita

autant de verve, c'est que le vêtement était la première des distinctions. Celle par laq ue lle co mporteme nts et caractère co ntinu aien t à apostro pher la consi- dération. Une question que les États générau x avaient pol.itisée en obligeant les nouveaux représentants à arborer des différences de costume Il . L'apparat de la no blesse? Il ne pou vai t qu'être un e atteinte à l' éga lité proclamée.

privi légiés doit céder

le pas à celui qui fait dorénavant loi, le corps de la nation . Crosses d' or, équ ipages ornés, mousselines , linon s, den telles, rubans, poudre à cheveux:

à l'o rgueill euse parade de s gentilshommes est opposé le so uci de sobriété. Une façon de célébrer des étoffes moin s «van iteuses ». En un mot, des

fera , bientôt, di sparaître un autre de ses fondem e nts:

privant cette foi s la noblesse de ses prérogatives honorifiques.

tante des insti tuti o ns

ce

En 1789, la revendicatio n se propage: le co rp s

des

1

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des (( co rdons bleus, des plumes

flottantes sur les c hapeaux a ri stoc ratiq ues,

pales, de toules les décorations puéril es de la va nité a ulique et de l' orgue il satrape» (Con!;ul- ta/ioll épislolaire tOllchalll l'op in ion par ordre et par lêle, s. I.!).d., (1789), p. 8).

des c roix d'or pendantes sur les poitrines ép isco-

7. Josep h Ce runi parle de « rage des distinction s » à la vue

8. Abolilioll de la noblesse héréditaire en France proposée à l'Assemblée nationale par un

philanlhrope, citoyen de Be/an (Lambert député), Paris, 1790, p. 6.

9.

L 'Andell

Régime et la Révolulion, Paris , Robert Laffont ( 1'" éd. 1856), 1986,

p. 37.

10.

Antoine

de Baecque , « Le discours an ti nob le (1787-1792) aux orig ines d'u n

slogan: le

pe upl e contre les gros », Revue d·histoire

p. 3-28. Il. Sur ces habits prescrits par le marquis de Brézé, voir hlstruclioll sur le « Cosillme de Cérémonie de Messieurs les Députés des lrois Ordres aux Élals-Généraux » , Versailles,

27 avril 1789, A.N. C 26. pi èce

d 'étoffe d'or, bns blancs, crava te

moderne eT conTemporaine , janv ie r mars 19 89,

175. La

nob lesse y a pparaît e n mantea u avec parement

de dente ll e, c hapea u à plum es blanches « re trou ssé à la

Hen ri IV", e n fait co mme celu i des chevaliers de l'ordre de Sai nt-Lou is. Une tenue qui

con traste si nguliè reme nt a vec ce ll e, plu s dépou illée, du Ti e rs·État.

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1

RFfllP ~ 13 -

ÉTUDES

étoffes plus « civiques ». Certes, sub siste nt avec la Révo lution des différen- ces d'habits. Mais dépouillées de toute affèterie, dies ne sont plus que des gradations que les plus audacieux imaginent purement fonctionnelles_ Comme ces costumes dessinés pour les « membres du gouvernement ou

di vers fonctionnaires»: s'ils doivent être «a isément distingués» comme

tout uniform e d 'É tat , en revanche, il s ne doivent plus « frapper les yeux par

leur bizarrerie ou leur éclat ». Autrement dit, « être à peu près les mêmes que ceux des autres citoyens» 12.

TI est une autre raison de ne pas cautionner l e thèm e du « décret imprévu » 13 : le déroulement de la séance à l'A sse mbl ée . Le compte rendu

bien préparé so n argumentaire. Initiée par

A lexandre Lameth à propos de la suppression avant la fête de la Fédération

des quatre figure s enchaînées au bas de la statue de Louis XIV, place des Victoires, la motion consistait au départ à détruire «ces symboles de la servitude ». C'est alors que, député de Villefranche-de-Rouergue, Lambel intervient. Après avoir lancé un énigmatique « c'est aujourd'hui le tombeau

de la vanité », il propose d 'y ajouter les titres nobiliaires. Ce que Charl es Larneth, pui s La Fayette avalisent immédiatement au nom de « l'Égalité qui

base de notre Constitution ». Pui s y furent ajoutés les titres de pair,

form e la

d'al tesse ou d 'éminence, ceux de Monseigneur accordé aux évêques. Puis,

ce fut le tour des annoiries, de l'e nce ns dans les églises, des particules, des

li vrées

n'é tait-ce pas demander « l'anéantissement des di gnités soc iales, et le retour

à l'égalité la plus abso lue»? Non, lui est-il rétorqué. Car l'honneur sera dorénavant la récompense des vertus et de s talents. Une formu le qui , dit le compte rendu, parut « contrarier fortement le vœu d'une partie de l'Assem- blée » 14, Il est vrai qu'avec elle, le doute s'installe: la hiérarchie sociale

a ll ait-e ll e disparaître? C'est le moment qu ' attendaient les partisans de la noblesse pour réagir.

Le comte de Faucigny brandit la menace: « Vous vouJez détruire les dis- tinctions des Nobles, il y aura toujours ce ll e des banquiers, des usuri ers qui auront des deux cent mille écus de rente». Pour le comte de Landenberg

Wagenbourg, représentant la noblesse qu'il s vivent avec « Je sang avec lequel

enfonce le coin: détruire la noblesse, c'est détruire la monarchie. Pourtant,

d'A lsace, les nobles sauront toujours il s sont nés ». Le marquj s de Foucault

montre comb ien chac un avait

Devant l'a mpleur des su ppressions, l'abbé Maury s'effraie:

il

s'efforce d ' in viter au compromis: « Quelque

parti que J'on adopte, soit

qu

'o n détrui se tout à fait les emb lèmes de la

servitude, soit qu'on leur

12. Piaull Urbain-Finnin, TraÎté de l'esprit des sociétés Ilationales. suivi d'un plan de contrat

social et de constitution de gouvernement, Pari s, Pernier, .ln VlU.

p. 468.

13. lIIustration panni d'autres

de ce lte légende, N. Batjin, Histoire complète de la noblesse

de FraI/ce depuis 1 789 jusque vers l'al/née 1862, Paris. E. Dentu, 1862 , p. 33, 14. Archives parlememaires de 1787 à 1860.- recueil complet des débats législatifs et poli- tiqLles des Chambres frallçaises. Première série.- 1787 à /799, J . Madival et E. wuretlf (dit.), T XV1. Du 3 1 mai 1790 au 8 juill et 1790, Pari s, P. Dupont , 1883, p. 374 et s.

HIÉRARCHISER DES ÉGAUX

1

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prendre

qu'avec les emblèmes on ne veuille en même temps détruire les édifices ». En vain. Chapelier tenta bien, à so n tour, de faire diversion en demandant

à voter s ur le se ul principe de l' abolition de la noblesse héréditaire. Sans

succès là encore. Les députés étaient là pour un autre ordre du jour: pri ver

la noblesse de ses prérogatives honorifiques. D'où le texte qui fut finalemen t

adopté: la noblesse héréditaire ne pouvant s ubsis ter dans « un état libre»

de « comtes, marquis, barons , excellences, gran'deurs, abbés et

autres de toute espèce sont abolis». Les citoyens? Us ne pourront prendre « que leurs noms de famille et patronymiques ».

les titres

substitue d'autres qui n'offensent pas les

regards,

il

faut

bien

DE L'HONNEUR AU MÉRITE

En quittant les banc s de l'Assemblée pour le monde des libelles et des

journaux , le débat ne fit que s'enflammer. Plusieurs hi storiens ont répété que cette question a sa ns doute décidé la noblesse à entrer en di ssidence _

·Comme si elle préférait mourir sur les ruines de la France que de renoncer

à l' honneur. Pourtant, jusqu 'à la fête de la Fédération, les pratiques de

gouvernement sont restées étonnamment proches de la déférence tradition- nelJe. Les Constituants? Ils se sont surtout enquis de banaliser l'usage des

di stinctions honorifiques. Une stratégie qui souligne combien, hors de Paris,

les habitudes paraissaient difficiles à contrarier. En 1789, des médailles viennent toujours récompenser les actes de bienfaisance. Comme à Meaux en « reconnai ssa nce des secours en grains}) que l'administrateur Nicolas

procurés dans un moment de di sette» le 6 novembre 15.

Même à l'Assemblée, une médaille est encore distribuée aux députés qui émargent en vertu du décret sur l'a bolition des droits féodaux, le 4 août, un

ins igne di scrètement distribué par l'archivi ste de l'A ssemblée Armand Camus 16. Louis XVI, de son côté, continue de récompenser les actes de bravoure, comme avec cette médaille attribuée à Jean Baptiste Murget, cava- lier au régiment royal de Rou ssil1on qui , bravant deux fois la mort, a sauvé la vie à une citoyenne de Tours 17. En cette période, l'argument revient inlassablement: honneur et mérite ne peuvent se confondre. Le « plé-

Tronchon « lui avait

] 5. Gravure intitulée« Bienfaisance réco mpen sée» d'après Lejeune et Meunier sous la direc- tion de Ponce, Bibli othèque nationale. He nnin , 10497. Cet administrateur du département de

l'Oise sem élu député à l'Assemb lée législati ve. ] 6. Sur l'é tat de distribution de ces honneurs, état présenté par listes de bureaux parlemen- taires et noms de députés, voir A,N. C 133. À signaler aussi la médaille «d' huissier d'hon-

neur» à l'A sse mbl ée, avec son faisceau de li cteur, ses branches de chê ne et de laurier et so n

in sc ription « La nation, la loi , le roi », AEVI a 104.

22. Rappelon s que depui s 1781 , les actions de bravoure dan s des occasions

17. AE Vlb

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béien » ? Il ne donne pour caution que son envie de bien faire. Alors que le « noble » ajoute, lui , le gage d ' une mémoire: ce lle que ses pères ont laissée. Si tout le monde a le droit de «s 'illu strer » par de grandes ac tions, l'espoir

d 'entrer

dans le «co rp s» des nobles est o uvert à tous. La condi tion

en reste

qu

e

la « distin ction du

noble et du roturi er ne soi t pas effacée ». En

so mme,

que mérite et honneur continuent à s'épauler ]8. C'est l'époque où les ordres de noblesse continuent à délivre r le urs insi- gnes et à fair e prête r serme nt. JJ faudra attendre janvier 1791 pour que l 'ordre de Saint-Louis change officiellement d'appellation en devenant « Décoration militaire ». Sur le fond, le législateur s'est contenté d'égaliser les temps de service pour son obtention (celui des « bas officiers» n'était jusque là pris e n compte que pour la moitié de leur durée). Sans doute, le privi lège n'est plus cet instrument de gouvernement par exce llence, celui évoqué par l'his- torien américain Fitzsimmons (un « corporatisme de privilèges» qui serait en France l'équi valent fonctionnel du constitutionnalisme en Angleterre) ]9. Mai s il n'est pas con testé frontalem ent au sein des élites dirigeantes. Minis- tres et représentants se retrouvent d'ailleurs dans les salons, tantôt pour s'y frotter au mérite, tantôt pour y apprendre les manières. Le projet de déco- ration des héros de la Bastille va cependant souligner les limites de cette stratégie d'accommodement.

Le 5 août 1789, le Comité militaire de l'Assemblée communale de Paris décide d'attribuer une médaille d'or communale aux gardes-françaises pour leur rôle lors de la pri se de la Bastille. Une centaine de soldats sont récom- pensés « en reconnai ssance des services signalés rendus à la cause publi- que ». Ils poulTont arborer un losange suspendu à un ruban aux cou le urs de

la vill e de Pari s. L'autre gro upe qui va être récompensé est ce lui des vain -

queurs non membres des

mi ss ion de

« morts », « blessés », « non blessés », « ve uves» et « orphelins» a u nom bre

d'un millier. L'Assemblée constituante, à la fin de ses travaux , le 19 juin 1790, le jour donc de l'adoption du décret sur la suppress ion des s ignes de

la féodalité, déc ida

les armes. EUe leur accorda un sabre et un fusi l « de récompe nse» : de s

armes portant l'inscription « Donné par la Nation », les trois fleurs de lys et

la légende « La Loi, Le Roi » . Elle y ajouta une «Couronne murale » (un

gardes-françaises . Des «bo urgeois» qu'une Com-

membre s de la Commun e de Paris identifie sc rupul e use ment:

d'éq uiper et d'armer ceux qu i étaien t en mes ure de porter

périlleuses et écla tantes re ndent un officier susceptible de la croix de Sa in t-Lou is

co nsidération pour j'âge ou j'anciennelé des setv ices, l'act ion étant constalée par un p~ocès-· verbal.

18 Anonyme, Considératiolls historiques et politiques sur la noblesse et le clergé fral/çais,

qUi prouve1l1 que l'Assemblée nationale "'(l'liait pas le droit de détmire leurs titres et leurs

sans

propriétés, Pari s, 1790, p.

II. Et j'au teur d ' in s ister : «si le sang donn e la noblesse, il est

heureux el ju ste que la vert u l'acquie rt » (p. 19).

19. Michael P. Fitzs im mons,

«P rivilege

and the Polil y in France, 1786-1791 », American

i Histori ca! Re l'ielV, vo l. 92, 2, avril 1987, p. 269-295.

1

HIÉRARCHISER DES ËGAUX

41

emblème brodé présenté dans le rapport de Camus comme une « marque distinctive ») : celle-ci devait être appliquée « sur l'habit soit au bras gauche, soit sur le revers gauche». Quand à ceux qui pouvaient porter les armes, ils bénéficiaient de secours et d'un « brevet honorable» présenté, lui , COffilne un « monument public de la reconnai ssance et de l'honneur». Un parcbemjn dess iné par Nicolas et gravé par Delettre qui se conc luai t par cette apostrophe «e n sa qualité de vainqueur de la Bastille il peut et doit jouir des honneurs attachés à ce ti tre» 20 .

Si rapidement les gardes-françaises se firent fabriquer, à leurs frais, des couronnes en bronze, les« bourgeois », e ux , y renoncèrent une semaine après le décret. Pui squ ' il ne fallait pas créer «de nouveaux privilégiés », il s aban- donnèrent ces honneurs (port de l'armement, Couronne murale). La scène s'est déroulée 101'$ de l' assemblée tenue sous la présidence de Bailly dans l'égli se des Quatre-Vingt". E lle fut immédiatement perç ue comme un cin- glant démenti. Ju squ 'à l'arrivée de l'Assemblée législative, en octobre 1791, la politique de récompenses devait s'en ressentir: l'exhibition d ' une déco- ration était déso rmai s devenue un acte politique. Si les Constituants ont hésité à « révolutionner» le système des distinc- tions honorifiques, le rejet par les Vainqueurs de la Bastille de leurs « récom-

penses honorab les » a bru squement politisé le

débat. Dorénavant, nombre de

« patriotes» vont pouvoir se déclarer blessés par ces « signes d'inégalité ». La presse radicale de son côté mène ouvertement campagne. Les dénomi- nations nobiliaires? Elles attisent les anciennes divisions du « royaume ». Les dignités? E ll es se règlent sur des possession s us urpées. Sur des « pré-

jugés" incompa tible s avec les idées de liberté

En 1790, une partie de la noblesse continue pourtant d'e mbrasser l'idéal

« philosophique » d'une hi é rarc hi e des talents. Aux tenants d'une distinction

basée sur la naissance et l'ancestralité, e Ue oppose, gagnée par les Lumières, un autre credo : ce lu i d ' une reconnai ssance fond ée s ur le mérite. Mais le terme ne signifie plus faire plai sir au roi. Ni même égaler sinon surpasser ses propres ancêtres. C'est arborer une qualité fondée sur le jugement public. Signe que l e concept s' autonomi se . Tl devient un ensemble de « capacités » qu e la renommée consacre. Mie ux: une contribution individuelle à « l'intérêt général ». L'honneur et le mérite se faisaient maintenant face. Au point que

voix s' interpose nt. Celle de l'ancien intendant général Jacques Necker

fut, au lendemain de la supp ression des s ig nes de la féodalité, la plus remar- quée. L'ancien directeur général des Finances se déclare partisan de l'envoi par le Roi d'« observations" à l' Assemblée nationale. Lors de l'abolition des

dro its féodaux dan s la nuit du 4 août, avec la proclamation de l'égalité devant

et d 'égalité.

des

20.

Un exem plaire de ce parc hemin gra vé se l'rouve aux Archi ves nationales (F 7 6504).

2L

Fernand Bournon, Ln Bastille, histoire. administration, évéllemell1s historiques, Pari s,

Imprimerie nationale, [893, p. 216-226.

42 RFIJJP rr 23 - ÉTUDES

la lo i o u le vOle par tête, des barrières étaient levées, des injustices réparées.

Ici , pour Necker, il n'en es t rien. n ne s'agit plus qu e d'anéantir des « valeurs

d'opinion », c'est-à-dire de terrasser un « mécanisme moral fait de sen ti -

ments naturels». Un mécani sme dont Necker s' in génie à montrer qu'il

convien t plutôt d'en tirer profit. Le peuple? Il n'est nullement blessé par l' écl at des gradati ons honorifiques. Seule la bourgeoisie peut s'en montrer

« qui, par sa fortun e ou par son éduca tion , se trouve à peu de

distance des hommes en possess ion des autres genres de distinction ». Sans doute, l'égalité est nécessaire « même dans les apparences» . Mai s poursuivre

« ju squ e dan s l'intérieur de la vie civile, c'est au premier ri g ueur inutile »22. D'autres ajo utent : inutil e et impossible.

« Aucune pui ssance humaine ne peut m 'e mpêcher d'être le fil s de mon père, qui est né Gentilhomme de nom et d'armes », s'exclame Augu ste-G uillaume- Honoré de Retz, co mte de Chanclos, dont la famille es t établie depuis « quatre s ièc les» en Gévaudan 23. L'argument sert de digue logique et moral :

comment dire que ce « ci to yen » n'es t plus le fil s de so n père, ni le descen- dant de ses ancêtres?

Pour Necker, la science de gouverneme nt impose de reconnaître comme

hono -

rifiques? Ce serait la fin de la noblesse. Certains murmure nt même: l'avè-

nemen t de la ré publique. D 'où l'inqui é tud e mi se en mou veme nt par nombre de pamphlets: « à l'impui ssance de s'élever s uccèdera l' e nvie de s'enrichir et l'o r qui courbe et rétrécit les âmes sera l'unique aliment de l' ém ulation » 25. Si la mesure du 19 juin inquiète, c'est aussi que la défére nce d'État paraît in séparable de conditions nettement hi érarchisées. Comme on le dit alors :

d ' un « appareil », de « prestiges» qui en imposent. Sous le prétexte de

ré tablir

qui est visée? Pour l' homme d'État qu 'est Necker, là serait la principale

faute de s ré form ate urs. Quand

bien mêm e , ajoute- t- i1, le ur apparence serait

celle d ' un abus, en tout cas « au regard de la philosophie », les distin ction s

servent de protection. E ll es facilitent ce qu ' il appelle les « loi s de subordi-

e t l' ima ginati on» offrent le ur

natio n » : ce lJ es qui, appuyées sur « l'habitud e

appui à la défense de la société. Leur présence trace comme un cercle à

l 'actio n du légis lateur: ({ la gradation des tal ents et de s connaissances, t o utes

util es ce rtai ns genres de supériorité 24. La des tru ction des di stin ctions

les di stin ctions co up d 'œ il une

j alouse, ell e

une éga lité véritable, ne se rait-ce pas la lég itimité gouvern e mentale

ces disparités productrices du mouvement social entraîne nt iné vitablement des in égalités ex té ri e ures et le se ul but du Lég islateur es t, e n imitation de la

22. Opi"ioll de M. Necker relativement au décret de l'Assemblée na/iollale cOllcemallf les

litres, les IIoms et les amloiries, Paris, Imprimeri e Nat ionale, 1790, p. 6.

23. A MOllsieur de Rozoy, citoyen de Toulouse, membre de plusieurs Académies el au tellr

de /a Gazelle de Paris, Montallban ell Quercy le 4 février /79/, [le document est signé «à

Perpignan, le 5 juill et 1790»l, p. 4. 24. D 'où SOIl assurance: ( To ut es t de ni veau dans nos relations ». Œuvres complètes, T. X,

RéflexiOfu philo.wphiqlles Sllr l'égalité, p. 445. 25 . De la destfllctioll de la lIoblesse en France, op. cit., p. 7.

Hll'RANCHlSEN DES ÉGAUX /

Na ture, de les réunir tout es vers un bonheur égal, quoique différent dans ses formes el dans ses développementS» 26. La prise de position de Necker fut, on s'en doute, largement attaquée.

Une controverse qui s'alimenta au

pourquoi s'inqu iéter de décrets qui ne détruisent rien qu'une « val e ur d 'o pi -

nion » ? « L'abolition d' un objet d'opinion» 21 : tel est bien, pour ce pam- phlétaire, le rés ult at du fameux décret. Mais, là où les uns dénoncent une

réa li satio n imposs ible, d 'au tres vo ient un s imple préjugé à

qu e le mot d 'o pinion est e nt endu diffé re mm en t. D'un qui a tra versé l 'é pre uve du temp s, de l'autre comme

une conduite purement

co nv e ntionn ell e. Le s légitimi stes auraient tort , po ur les abolitionnistes, d'affirm er qu e «ces avantages d ' opinion » n'ont rien d'onéreux. Tort aussi

d'affirm er que

sous la Monarchi e, « tous indi stinctement sont appelés à les

parta ger par le mérite et les tal ents» 28. Car il est dans la logique de la Révolution elle-même, après avoir détruit le régime féodal, de « ne pas laisser sub sister les ornements qui y é tai ent att ac hés ». Ce n'es t qu'obliger

di ss ipe r. C'est

D 'abord ,

feu de mu ltiples « répliques ».

côté, comme une vérité

une convention à le céder devant de nou veaux rapports sociaux. Utopie? Au co ntraire, réali sme poLitique. Ne serait- il pas dangereux « dans le nou vel

état de choses}) de conse r ve r des appe ll atio ns qui

le régi me féodal et qui pourraient «pro lo nger le déplaisir de ceux qui le

regrettent

vre » 29 ? La fin des signes de supériorité propres à la société d'Ancien Régime

marque-t-elle pour autant l'entrée en souveraineté de j'égalité? Sans doute,

la

réco mpense est désonnais éval uée à l'a un e de la dignité: ce lle, égale et in ali énabl e, associée à chaque homme. Cette th éo ri e de la cons idérati on

universelle co ns iste à observer et accepter co mm e fondée en droit une ex i-

ge nce déso rmais app li cable à subs ister plu sieurs qu es tion s.

Quel sens donn er désormai s au mot de qua -

toute perso nn e Cl priori. Elle lai ss ait toutefoi s

si l'o n entend par là une égalité de respect. Assimilée hier aux dignités,

rappe l1era ie nt sa ns cesse

et auto ri ser en qu elqu e sorte leurs prétentions à le faire revi-

43

lité personnelle? À que lles conditions les ho mmes pe uvent-il s « grandir» au se in d e cette co mmunauté uni versa li ste et égalitaire? Selon qu els critères

el dans qu ell es lirnü es y organi ser le so uci de reconn aissance?

26 . Op inion de M. Necker rela1ivemellf ail déc ret de l'Assemblée lIationale , Idem, p. 10.

27 . Réfutatioll de l'opinion de M.

concerna"t les titres, les 1I0/1/S et le.f armoiries par UII citoyen dll District des Cordeliers,

Necker relativemellt au Décret de l'Assemblée nationale

Paris, Garnery, 1792, p. 5.

28. Déclaratio!! de M.M. Richier et le com te Pierre de BremOll1 d'Ars députés de la Nobles5l!

de la séttéc:hallsJée de Saintonge sllr le déc re/ rendll par rAssemblée na/;onale le 19 juin

1790, Pari s. J . Girouard, 1790, p.

2.

29. Réfllta/ioll de l'opinion de M. Necker

, op.

dt., p. 57.

44

1

HIlIJJI' tv- 23 - ÉTUDES

DU MÉRITE À LA VERTU

La science de gouvernement à laquel1e en appelait Necker n'est ni ceUe du droit public, ni celle de la représentation politique. Elle est celle de l'intérêt. Les républicains l'ont bien compris qui vont s'engouffrer dans la

peuple n'obtienne aucun «ava n-

tage» à la suppression de ces marques extérieures: les mœurs, eUes, y gagneront comme « l'intérêt généraJ ». Et c'est là l'essentiel pour ceux qui se présentaient comme les défenseurs du peuple et les tenants d'une dignité civique. Pourtant, il faut en être conscient: beaucoup conservaient le senti- ment d'entrer dans l'inconnu. Les récompenses pourraient-elles vraiment circuler dans l'égalité? La réticence à bâtir un système véritable de récompenses honorifiques se retrouve tout au long de l'année 1791. Un seu l exemple: après l'arrestation du roi à Varennes, L'Ami du PeupLe avait appelé les «bo ns citoyens de la capitale» à attribuer une « couronne civique» aux acteurs de cette journée, notamment au maître des postes de Sainte Nenehould JO. MaximiHen Robes- pierre, dès le 23 juin, relaie l'initiative. Mais l'Assemblée s'y oppose: les distinctions honorifiques n'étaient pas prévues par les nouvelles lois . n fal1ait un décret co nstitutionnel. Et d'ajouter une « nation libre devait être très avare de couronnes civiques ». Le projet fut donc renvoyé au Comité de Consti- tution 31. Finalement, la reconnaissance sera une « gratification pécuniaire ».

brèche ainsi ouverte. Qu'importe que le

Le 18 août 1791, l'A ssemblée nationale adresse ses félicitations aux corps adntinistratifs des municipalités de la Meuse, de la Marne et des Ard~nnes mai s aussi aux gardes nationales et à la gendarmerie des troupes de li gne.

», une

somme de 200 000 li vres répartie entre les vin gt-sept citoyens qui ont co ntri - bué à cette arrestation 32.

Les « largesses », c'est maintenant la Nation qui les délivre, sinon la

Nat~on qui les perçoit. Le

les services rendu s au Corps social quand leur

importance et leur durée méritent ce témoignage de reconnaissance }). La faveur pécuniaire? Elle est maintenant accordée au « citoyen qui a servi, défendu , illustré, éclairé sa patrie, ou qui a donné un grand exemple de dévouelnent à la chose publique »). Si, prudemment, les marques d ' honneur restent à l'état de vœu, le régime des gratifications et des pensions est, lui~ rapidement précisé. Les prentières, est-il dit, dédommageront les pertes et

Elle fait distribuer, à titre de «récompense pour services rend us

décret du 3 août 1790 en détermine le princ ipe:

« l'Etat doit réco mpenser

30. L'Ami du Peuple du 25 juin 1791.

31. Archives parlemell1aires, op.

32. Séance du 18 aoOt 179 1, Archives parlemell1aires, op. cit., 1. XXIX, 179 [ , p. 532. Drouet,

Je maîlre-poste, tou chera ainsi 30000 livres .

cil., 1. XXV U.

179 1, p. 450.

HIÉRARCHISER DES ÉGAUX

45

blessures subies dans le cadre d'une action d'« utilité publique ». Les secon- des viendront soutenir les citoyens qui les auront «mé ritées ». Un fonds de deux millions de livres fut ainsi prévu pour être employé annuelle- ment en « dons, gratifications et encouragements». Dont 300000 livres distribués à ceux qui, « par leurs découvertes, leurs travaux et leurs recher- ches, dans les arts utiles auront mérité d'avoir part aux récompenses natio- nales »33. Pensionner les hommes qui consacrent leur vie à l'avancement des acti- vités commerciales ou artistiques. n'est-ce pas un e revanche contre l'époque où « les talents utiles» étaient « sans soutien, sans honneur, sans récom- pense »)? La revanche du mérite roturier contre l'honneur nobiliaire. La réco mpense d'État n'est plus un rite d'incorporation au pouvoir monarchi- que. Hommage rendu à « l'utilité sociale », elle sanctionne l'autonomie conquise par les dignités individuelles. Appuyée sur la règle de droit, elle se spécialise et rompt avec la logique patrimoniale d'Ancien Régime, celle d' une grâce royale célébrant les grandeurs du royaume. L'a.lTivée d' une nouvelle Assemblée, à l'automne, permit de réorganiser cette échelle des mérites. D'un côté, il fut fait défense à tout citoyen de prendre les titres et qualifications supprimés par la Constitution (lois du 27 septembre et 16 octobre 1791). De l'autre, l'Assemblée déclara enfm s'attaquer à la définition de ce que pouvaient être les nouvelles décorations. Le rapport demandé par l'Assemblée légi slative, dans sa séance du

Comité d'Instruction publique sur les honneurs et

récompenses militaires en témoigne. Trois commissaires furent désignés:

Vaublanc, Condorcet et Jean de Bry. Us rédigent un projet adopté par le Comi té et proposé à l'Assemblée le 28 janvier 1792 par le député Viennot.

phrase: «L'égalité absolue étant

la base de la Constitution, les récompenses doivent être caJcu lées de manière à ne pas la blesser » . Et de proposer de sanctionner les actions vertueu- ses plutôt que ceux qui les ont faite s. Ou de substituer aux marques de richesse des insignes proprement politiques, comme le préconisait déjà Rous- seau en s'inspirant du modèle de la Rome républicaine: depuis les branches de chêne ou de laurier pour les actions les plus éclatantes jusqu'à l'or des médailles et des anneaux pour celles qui l'étai ent moin s. Les citoyens, ajoute Viennot, ne porteront pas ces signes en tout temps mais seule- ment « dan s les fête s nationales et dan s les époq ues les plus chères de leur vie» 34. Mai s, même ainsi républi canisées, ces déco ralions nationales furent

15 décembre 179 1, au

Ses grandes li gnes? Elles tiennent en une

repoussées.

33. Procès*verbaux du Comilé d'illslrUCliQlI publique de l'Assemblée législative. pub\. et ann.

par J. Guillaume, Pari s, Imprimerie nationale, 1889, p.

34. Rapport sur les honneurs el les récompenses miliraires fait à l'Assemblée naliollale au

nom du Comité d'illstruction publique par M. Viellllot, déplllé du départemellt de Seine et

Ml/m e, le 28 janvier 1792, Paris , lmprimeri e na tionale, 1792, p. 2 el p. 6.

46 R FHIP l'r 23 - ÉTUDES

Le 20 av ril 1792 , le député Treilh-Pardailhan revient à la charge. li

qui soient : deux branches

de laurier formant un e co uronne civiq ue. San s plus de s uccès. Le 2 juin, c'est le citoyen Dufour qu i dépose un projet re latif aux « décorations natio- nales individuelles », avec l'idée de subs tituer à toutes les médam es d'o rdre,

tant civils que mi litaires. une médaille unique, en or, émaill ée aux trois

couleurs national es et ornée de co uronnes de chêne e l de laurier: l'insigne

du « dévouement civique») 35, Sans suite là encore. Même uniformisée même

di stribuée au nom de la Nation. la décoration effraie. Rérninisce~ce des ordres de chevalerie et des mœurs de cour? Sans doute mais aussi crainte d'un nouveau étagement vertical des talents et des destins, celui de patro- nages honorifiques pouvant rivaliser avec le patriotisme d'État. La décora- tion incarne u.n danger: la corruption de la vertu par l 'orguei l. Le discours antinob iliaire s'était métamorphosé: il était maintenant une d iatribe contre

propose un signe extérieur, et de s plu s simp les

l'aristocratie.

Si durant l'année 179 1, les adjurations à la vertu étaient encore di scrètes avec l'e ntrée en guerre et la prise de Tuileries en aoû t 1792 elles se mul~

devient un s loga n, sin~n un sig ne de

ralliement. S ouvre alors une nouvelle ère des politiques de récompense. Dès

la première séance, le 21 septembre 1792, à Manuel qui demande que le

préS Ident de la

« ~ PréSident de la ConventIon es t un simple citoyen; si on veut lui parler, on Ira le chercher au troisième ou au cinqui ème ; c'es t là que loge la vertu ». On mesure le chemin parcouru. L'abolition de la royauté se fera sur ce chef d'accu sa tion: celle d'une institution qui rend J'égalité impossible, qui traîne à sa sUIte les préjugés et les abus de la noblesse. C'est l'accusation lancée

tipl~ent. Ave~ la

Convention, la vert u

Convention soit logé dans le palai s national, Tallien rétorque:

par La ~euille vill~geoise: « si vous permettez qu'on hérite d'u n emploi, pourquoI ne vo udn ez vo us pas qu'on succédât à une distinction? »36 . La République avait trouvé son levier d'Archimède: la vertu dont le civi sme sera l'expression politique. Au lendemain de la disparition de Marat , lorsque fut débattu le tex le de sa panthéonisation, M.J . Chénier oppose clairement la vertu au mérite: « Malheur au citoyen qui ne sent pas que les talents sans

vert u ne sont qu'un brillant fléau ». Et la Convention de débuter so n décret:

« Article premier:

vertu

considérant qu ' il n'existe pas de grand homme sans

».

35. Archives parlementaires du 2 juin 1792, op. cit, T. XL IV,

36. La Feuille villageoise, se ptembre 1792 (n :1, 3 e a nnée), p. 9.

p. 482.

HIÉRARCHISER DES ÉGAUX

LES DISTINCTIONS C IVIQUES

1

47

La Convention fUl-elle hostile au principe des décorations? C'est la thèse qu e développe l'hislorien Aulard, dans l'important article qu 'i l a co nsacà la Légion d'honneur 37. Si l'on entend le mot décoration dans le sens d'un insigne héréditaire, arboré dans le but de se distinguer, not~ent comme

raison. Mais ce n'est

le principe de la décoration. Cet

usage chez Au lard est celui de l'Empire qui renoua, en créant la « croix» de la Légion d' honneur, avec l'imaginaire catholique et hiérarchique de la société de COUf. Le tenne décorer est, par lui-même, bien plus modeste. Il vient du latin decorare (orner, parer) qui a donné au figuré rehau sser, dis- tin g uer. La décoration~ c'est l'ornement qui agrandit une personne ou, un acte en y attac hant l 'estime publique . II dérive du mot decus , la gloire. A la fin du xvnt siècle, son sens se restreint en France à l'insigne honorifique

remis au titre d'une récompense. En 1792, une société du blâme et de la louange se met en place. La guerre, déclarée le 20 avri l, la levée des volontaires, en juillet, bientôt l'abolition de la distinction censitaire entre citoyens actifs et passifs: il fallait donner à la Rép ubliqu e son propre régime d ' incitations. Sous forme de citati ons publiques. de brevets solelmels, d'éloges en asse mblée, de couronnes civi- ques, de colonnes gravées, d'annales héroïques ou tout simplement de récom-

penses pécuniaires, la Convention va promouvoir

une émulation civique .

C'est donc une certaine mani ère d'honorer que la Convention s'attacha à

aJors qu'un usage qu i est visé, non pas

membre d' un groupe réputé supérieur, l' hi storien a

prosc rire.

Ce sera l'enjeu de l'exemplarité civique dont le gouvernement va

organiser

le déploiement sur une vas te éche ll e.

L'abolition des honneurs monarchiques ne laisse aucun vide. Car un autre « titre » monopolise aussitôt l'espace public: celui de citoyen. Éclatant et méritoire. Ce titre, indissociab lement moral et politique, il sera bientôt fait

obligation de s'e n prévaloir. C'est la création du ce rtificat de civisme (sep- tembre 1792). Distribué par les sections du Comité de Salut public, il devait être approuvé par le Conseil général de la comm une. Après le coup d 'état antiparlementaire de juin 1793, de nouvelles règles de déférence s'imposent.

pennet d'identifier le

« bon citoyen )} mais s'o btient par un examen redouté. Aprè s l 'a doption du décret du 18 septembre ordo nn ant l'arrestation des « s uspects » , il sera la hantise des aristocrates et, plus encore, des indifférents. L' « encyclopédiste» et jacobin , André Morellet raconle comment, en se ptembre 1793, il dut faire

Le certificat joue maintenant un r ô l e signalétique . TI

37. A lphonse Aulard, « Le centenaire de la Légion d'honneur", Études el leçons sur fa Révolulion française, 4 e série, Paris, Felix Alcan, 1904, p. 26 1-302.

48

1

RFIllP ~ 13 -

ÉTUDES

une démarche auprès des Sans-Culottes d e la Commune de Pari s, à l'Hôtel

de Ville, pour renouveler ce certificat. Sans lui , il ne pou vait touch er ni la

utiles »

ni sa rente que lui avait accordé le duc d ' Orl éa ns. Au mili eu des troupes qu 'e ncadraient de bru yantes musiques militaires, là au milieu des hommages de sections, se tenait « l'ex amen préalable» . Lui , l'ancien académicien et juré de tant de prix, se redécouvrait soudain impétrant. Les candidats au titre? « On les nomme et ils de sce ndent de leur amphithéâtre pour venir se place r sur l' estrade en avant du président, et en face du conseil de la com- mun e. Alors le prés ident demandait: Y a-t-il quelqu 'u n qui connaisse le citoyen et réponde de son civisrne ? Si personne ne répondait, ce qui arrivait

conse illers de

pension qui lui ava it été acco rdée « pour trente cinq ans de tra va ux

souvent, le présid ent prononçait:

Ajourné. Si qu elqu ' un des

la co mmune di sait: Je connais le citoyen, el j'en réponds _ Acco rdé » 38 .

L'e ntrée en scè ne du mouvement popu laire po ussa la Convention dans fuite en avant. La qualité civique exigée de chacun? Elle n 'é tait plus

qu e la fid élité aux idéaux du jour. C'est-à-dire la fidé lité à ses porte-parole attitrés: hommes de main, administrateurs, sectionnaires. En retour, tout écart devenait signe de suspicion : il ne pouva.it qu e démasquer un « mauvais citoyen ». La Commune de Pari s pui s la Convention, à partir d ' octobre 1793, vont donner au mot «c itoyen » une fon ction d'apostroph e. Sa tâche sera de remplacer jusqu'au Monsieur que l'o n acc usait de déri ver de « mon sei-

marquait une égalité

la place de l'égalité

nobles?

À qu o i bon si c'éta it

ce ll e de s rang s était jugée moin s in sultante qu e celle de s fOItune s 39. Sylvain

Maréchal dans Dame Nature à la barre de l'A ssemblée nationale lance

l' avertissement: « Vous décrétez l'aboLition de la noblesse, mais vous conservez l'état respectif des pauvres et des riches , des maîtres et de leurs va lets ». D 'o ù son appel à s'attaquer aux « li vrées de so ie de la subordination civile », aux «c haînes d'or de la dépendance sociale». Il fal lait abandonner l' homme « à son allure naturelle » 40. Cette égalité qui doit réconcilier avec la nature, le jeu des apparences

une

gneur ». Uti lisée d'a pparence. Au

devant le patronyme, l' appellation nom de l' égalité politique mais à

soc iale. D ' autre s vo u.laient aller plus loin. Abattre l 'orgu eil des

pour exhau ss er ce lui de s ri ches. In égalité pour inégalité,

n'e n est au mi eux qu ' un appendi ce, au pire un faux-semb lant.

des biens: tel est désormais le cœ ur de la revendication. On reconnaît là

L ' inégalité

« l' égalité de jouissances» revendiquée par les Sans-Culottes. Une égàlité

,

,

38. André More ll et, Mémoires

lutioll, Pari s, Ladvocat, vol. l, 1822, p. 434 et s.

les ridi c ul e s di stin ctions, l'i négalité

révo lt ante ont toujours causé véritableme nt le malheur des races humaines », La nouvelle

dürim:rioll d es ordres par M. Mirab eau, Pari s, Ch ez Vo ll a nd , s. d ., p. 8.

40. Pari s, Chez les ma rchand s de nouvea ut é, 179 1, p. 3 et 16.

39. C'es t la pos iti o n d'un Gracchus Ba beuf pour qui «

inédits de r'lbbé M oreller sur le XVIII' s iècle er sur la Révo-

IIIÉRARCIfISER DES ÉGAUX

49

qui ne do it plus offense r les droits nature ls mais se ul eme nt le s prétentions sociales: c'est la li gne qu e propose, par exemp le, Saint Ju st 41. Res te à savoir qui pou vai t défin Îr ce qui appartenait aux droits et ce qui re le vait des pré-

v ient mainte- Non, de celle

qui implique des hommes. Car, entièrement po litique, so n usage est refu sé

aux femmes.

Ces derni ères n'existent qu e par leur nom: par procuration et

de fa ço n indirec te. Par elles-mêmes, ell es n' e ntrent pas dans la citoyenneté. Comment mieux le dire? Le titre de citoyen reste l'e mblème d'une vertu

t e nti o n s. Sou s la T e rr e ur , le titre d e c ito ye n gagne e n é clat. TI nant ce rtifi er l' identité de chaque relation sociale . De chaque?

Limitée aux frontières de l'espace public. D 'a utres ins ig nes diffu sent cette exemplarité vertu euse comme la cocarde ou le bonnet phrygien. Tous deux sont des d écoration s mais civiques. Expé-

rim entées co mme de s techniqu es de di stinction politique, elles vont conqué-

rir un auditoire prêt à s'enthousiasmer pour ces nouveaux « guidon s»

d' ému-

lation . Le bonn et de la Liberté incarne

un e di gnité nou ve lle: celle du

citoyen

en ré publiqu e 42. pourquoi, imité

l'attribut de l' homme du pe uple. C'est

du pileus romain , il se gé nérali se panni les Sans-Culottes

après mars 1792. Symbole d' une appartenance soc iale, il es t en même temps l'e mbl è me d ' un r égi me. Et après Thermidor, haJ ou ence nsé pour cette raison. Même rêve de transparence avec la cocarde tricolore. Son succès fut tel qu 'en 1790, l'Assemblée décida d' interdire le port des cocardes qui n' étaient pas aux couleurs de la nati on. Enjeu de rixes , notamment durant l' été 1792, elle dev int ensuite , avec la Républiqu e, un sig ne obligatoire. Et

de Dumouriez avait, il est vrai,

ostentato ire. La nou ve lle de la trahi so n

engagé la Convention, le 3 avril 1793, à trouver de nouvelles techniques

d' é mulation: pour déjouer les complots, bri ser les apparences, traquer les

arrière- pensées . D ' où la

décis ion d'arrêter les perso nn es qui ne l'arboraient

pa s dan s la ru e ou dans les lieux public s le 21 se ptembre 1793. Comment expliquer ce paradoxe, celui d' une vertu célébrant ce qui passait ju sque là pour la mettre en péril: l' intérêt 43. Pour en rendre compte, il faut

ses partisan s.

Le bonnet, c'est aussi

se to urn er ve rs le type de majesté que s ' effo rçaient de bâtir

41. D ' où son idée: «pou r établir dan s la république l' égalité nature ll e, il fa ut partager les

terres et rép ri me r l'industrie », Saint-Just , Lo ui s-Antoine-Uon , Esprir de la COl/stÎtlllioll de la France , Pari s, Lebovici, 1984 (1 '" éd. 1781 ), p. 293.

c'es t sous celte devise et la tête coiffée

du précieux couv re-chef qu ' est représenté Joseph Cange sllr un e gravure d'é poque. Ce patriote

iss u d'« une c lasse autrefois obsc ure » sauva la famille d ' un pri son ni e r ; un « de ces ho m mes de b ien» dont les vers de Sed aine affirment que « le ur corps respire J'air, leur âme la ve rtu ». Gravé par P. Beljambe, fin 1794, ce portrait est au département des estampes de la Biblio- thèque nalÎ on al e. l" vellfaire du fond.f français. Graveurs du xvuf siècle, Pari s, 1931- 1977, 1. Il (éd. par M. Roux e t alii,) p. 287 .

42. « Un acte de vertu vau t tou s ceux du gé ni e»:

la R évolurion el de

43.

On

pense à

la fonnule de

Lo ui s-Sébas ti en

Me rcie r : (

Quand l'extrême c upidité re mu e

to us

les

cœurs, l'e nthou s ia sme

de la vertu di spa raît )', L'an

deux mille qua rre cenl quarallf e,

rêve

s' il en fnr jamais, 1786, Londres, [s . Ll , p. 37 .

50

1

RFIIIP ~ 23 -

ÉT UDES

Ve rs un e grand eu r d'É ta t chargée de matéri ;tli se r aux yeux de tous un e no uve Ue défé rence civique . C'es t à celte déférence qu e la Con venti on a fi ni par rattac her sa hi é rarc hi e soc iale . Ou i, mais à partir de quels signes de

reco nnaissa nce? faisa nt subir des

no uvelle Asse mbl ée a abo li l'o rdre de Sain t-Lo uis ( 15

tôt, ce se ra a u to ur de la Co uron ne

d'être supprim ée. Le 20 aoû t 1793, ayant décidé de frapper une médail le co mm é mora t ive po ur pe rp é tu e r ]e so u ve ni r d e ]a j o urn ée du LO ao û t, la

Convention fait ex pressé ment défense « à tout citoye n de porter cette

médaill e ou celle de la Fédération de 1790 en signe de décorati on » so us

peine d 'ê tre

n y mi e, l'

d'autres pra tiqu es. Po ur ces hommes, le code républicai n des récompe nses se

déco uv re,

debout , de toutes pièces, dans l' Antiquité. Le sec ret qu e li vrent ces temp s héroïques est simple: tout ce qui rapproche les hommes de la nature les rend meilleurs. Peu importe alors le dispositif décoratif, ce qui co mpte ce

tenir pour honorabl e. Ainsi,

regard é co mme « traître à la rép ublique» (art. 9) 44. Par méto-

o bj e t avai t co nt a min é l'li sage. TI fa ll ai t se r éso udr e à im ag in e r

murale des Vai nqueurs de la Bastill e

Les anciens: il ne faut plus y co m pter. Même en le ur

d e la Républiqu e, la octobre 1792). Bie n-

aménage ment s. Dès la procl amati o n

so nt les d isp ositions

de ceu x qui ont ap pris à le

un e modes te co uronn e ci vique fe ra J' affai re. Po ur He nri o n d ans le J o urn aL

des S cie nces, c'es t « parce qu 'ell e était co nsidérée que c hac un co urant après, en tâc hant de la mériter, rendait se rvice à sa patri e» 45 . Un e sa ti sfa cti o n

]a

stru cture de sa distribu tio n. Ce qui impo rt e,

c'es t l' intenti on de bien faire. Un e moti vati on qui s'acqui ert, tantôt par

Henri on suggè re d e s imp les décoratio ns qu 'o n pu isse rend re à un mortel, c'es t de

1 lui con sacre r un e fl eur relati ve a ux services qu ' il aura re ndu s à la société» . S'autori sa nt d ' un e déco uverte an th ropologique, les « di stinctio ns» de loin- taines tribu s d ' indiens, il énum ère un e pan opli e de ro ses, d'as phodèles ou

de bleuets. Des déco ration s brodées à mê me l'h abit. Pour un grand homm e? Une branche de ti lle ul cassée qui lui sera décern ée aux c ri s de « Vi ve la nation et vive ]a loi ». Pour les plus illustres? C'est leur nom même q ui

adopti ve perm et de j'ass urer :

natu re de l'o bj et mais dans la

l' attrait d' une récompense n' est pas dans

Il

l 'imitati o n tantôt par l' ému] ati on. végé tal es: « le plu s be l ho mmage

44. Elle prend ra même sOÎn de briser les coins de la médaîlle po ur s'e n assure r. Le décret

du 18 novemb re

1793 enjoÎn t aux citoyens « revêtus de déco ratio ns» de les dépose r «

sous

hu itaine» à leur

mun icipalité avec leur breve t.

45

. J oumal des

Sciences, « Projet de réco m pe nse nmi ona lc» ( n : 22, 2 1 j ui n 179 4,

t.

1,

2" trimestre, p . 350 el s. Car il n'en démord pas: «U ne récompe nse éclatante dev ient la

be lles actions; telle l'a igui lle tourne sans cesse vers l'ai man t, tel notre amo ur-

bousso le des

propre visera it sans cesse à la récom pense qu i dis tinguera it l'homme lib re ».

HIÉRARCHlSER DES ÉGAUX

51

se ra don né a ux fl euves e t a ux rivières: Mirabea u pou r le Rh ône, Lafaye tte po ur le Cher, Co ndorce t pour l'A lli er".

de

chê ne est un trésor

sembl ab le récompe nse conserve

toute l' illusion nécessaire po ur la faire ambiti onner » 47. Ulu sio n: le mot le

dit Il s ' ag issaü de combattre les su pers ti tions par d' autres s.ommations de

J' o pinion. Des gratitudes qu e l' on pourra qualifier de mercenaires mais qui

présentaient cet imme nse ava ntage de répondre à l'impatience. De montrer

q ue les répu bli ca ins ne serai en t pas « ingrats» 48 . Une catégorie nouvelle

app araî t que l'o n pourrai t pre ndre pour un e tautologie si elle ne traduisait

chez so n auteur , Lanth enas, le so uci d'év iter les mots qui fâ chent : ( les enco uragements exc itatifs ». Aux côtés des «e nco uragements honorifiqu es ou péc uni aires », ils visaie nt, pou r la retr aite des savants ou des artistes, à réco mpenser ce ux « qui auront fait le plus d' élèves et instruits le plu s de

de reco nn aissa nce, ce so nt to uj ours les

bo ns citoye ns» 49. Ces témoig nages

mêmes: des ramea ux de chêne ou d 'o li vier tressés en co uro nne e t pro mu s

tribut s d ' une gloire propreme nt

Ce n'es t qu e dans la démoc rat ie qu ' une

Jea n-Josep h Reg nault -Wari n es t pl us catégo rique:

«

Une

branc he

pou r le ci toyen. Q u'e ll e soi t le pri x de la ha ute vaJ e ur.

républicaine 50 .

C'est dire si la co uronne c ivique, déjà en usage sous l'Assemblée légis- lati ve, fu t abondamm ent uti li sée. On la retro uve dans les dis tribu tio ns de

pri x, lo rs des fêtes mais aussi à l'occas ion d ' honne urs funèbres . So us forme de fe uill age de chêne, de lauri er, de till eul. Toutefois, même dénué de prétentio n sociale, l' emblème est en touré de précautio ns. Son maniement

s'acco mp ag ne d' insistan tes reco mmand ati ons. En pleine

Te rreur, le 4 ao ût

1793, le conco urs général organi sé entre les co ll èges de Paris do nne lieu à

une cé rémo nie dan s la sal le des Jaco bins. L 'ora te ur, un dénommé

prév ie nt : " Que vos âmes, enfants de l' égalité, ne s'effr aye nt pas

Dufourn y de ce que

un mo ment ce ints de ces couro nnes car ces couro nnes ne de l'o rg ueil o u celles de la tyranni e: ce so nt les couron-

nes de l' émul atio n des talents qui on t fo nd é, illumi né et défendu les répu- bliques » 51.

vos fro nts se ront seront pas ce lles

46. Ibidem. 47 . Élémenls de

48. Anonyme (s igné F.M.} , Le tribut de la gloire ou essa is historiqlles Sllr les hOllneurs que les Anciens rendaiem aux grands hommes el que 1IOUS devons leur rendre, Paris, an VI , p. 24.

Lanlenas, Bases fondamelltales de l' instruction publique et de tOUle

coHstilUlioll li b re 011 M oyens de l ier l ' opinion publiqu e, la moral e, 1"éducatioll , les fêtes, la propagation des lumières et le progrès de toutes les COI/naissances au gouvernement na tional républicain , Paris , Imprime ri e du Cercle social, 1793, p. 156.

du 29 j uin 1793 que, pour

la distributi on des pr ix dans les co ll èges de la Rép ubliqu e, les récompe nses serai e nt co nverti es en couron ne de chê ne avec un exemplaire de la Cons ti tution «et que le va inq ueur serait admi s aux ho nneurs de la séance le lende mai n des pr ix accompag né de son professeur ».

politiq ue, Ba r- Le- Du c. Du va l et

Mo uc heron, a n I V, p. 16 1.

49. Franço is-Xav ier

50. C'es t ainsi que la Co nve ntion

na ti onale déc réta da ns sa séance

51. Cité par Albe rt Duruy, L'iITstmction el la Révolutioll, Paris, Hachette, 1862 , p. 64 .

52 1 RFHII' N" 23 _ ÉTUDES

nul n'a d 'i llus ion. Elle parti -

cipe toujo urs du monde qu'elle a détruit. De ses manières comme de ses révérences. C'est pourquoi il faut aux nouvelles décorations de multiples sauf-conduits: pour prévenir l' envie, év iter l' humil iation, te mpérer l'amour-

propre ou simplement ne pas réveill er la comparaison avec les récompenses du féodali sme. La République s'es t bien donn ée à l'égalité politique mai s

monarc hiqu e qu ' il lui a faIJu combattre

l' éclat des honneurs par l'ambition des distinctions . Par une déférence d' État qui, pour lutter contre « l' intérêt particulier » et « l'e sprit de faction », a ai g ui sé co mme jamai s l'attrai t pou r les s ignes de grande ur.

La première République? Elle aurait abai ssé les grandeurs , avili les digni - tés , humili é la considération. C 'est l'accusation de l' école contre-révolution -

naire, ce ll e a uss i des lib éraux

lité n'admettrait plus aucune « di stinctio n de naissance », aucune « hérédité de pouvoir », comme le proclame la Constitution de l'an III. Bref, aurait donn é nai ssance à un lien social purement « abstrait». Un temle par leq uel il fa ut e ntendre « uniforme )} et «gé néral ». Pourtant , l a Convention a fait de la réco mpense une méritocratie de place publique. On pense à la « men-

Consta nt 52 . Avec elle, J'éga-

comme Benjamin

dan s une France s i profondément

Si la France es t politiquement républicai ne,

tion honorab le» ordonnée pour récompenser les traits de générosité. Ou au

pour

l' Egalité le 10 août 1792 seraient gravés sur une colo nne dan s le pan- théo n et affich és dan s les administrations muni cipales pour y rester à « per- pétuité ».

dé,cret du 17 av ril 1794 portant que les nom s des Ci to yens morts

Le Directoire ira plus loin , par exemple en instituant des armes d'honneur pour récompenser les plus valeureux des soldats. Soumise à la raison , asso-

ciée

ju sti ce. Et déjà pour « sa nctionner» certaines co nduites . François de Neuf-

à l'intérêt général , la considération pub lique devient in strum ent de

châtea u, dans une circu laire aux commi ssaires de la République, propose de

dresser à la postérité les actes des « citoyens vertueux » . Mais, comme toutes les couro nn es ci viqu es du pays n'y suffirai ent pas, il suggère de les graver

de s réticences susc itées

par les di stinction s. Réti cence morale: le patriotisme ne pourrait so uffrir aucun mélan ge d'intérêt particulier et d ' intérêt public. Réticence politique:

su r des li vres

et des monuments 53. Foin , dè s lors,

ce se rait un mauvai s caJc ul de les étendre car cela viendrait à les amoindrir.

Ré tice nce soci ale: sans bride,

titu er une aristo cratie de l'a ptitude et de l' épargne à l' aristocratie de la naissance.

Proclamée fo ndement d' une société d'éga ux, la vertu du Directoire balaie

le tal e nt pourrait rec réer de l ' inégalité, sub s-

52. Be njamin Cons tant « La

Prin cipes de politique, Pa ri s,

53. C irc ul a ire a ux co mmis sai res du 1" brumaire an VIL

dis tribu ti on des grâces, des Guillaumin , 1872, p. 201.

faveurs, des réco mpenses

», da ns

I/JÉRARCIJ/SER DES ÉGAUX

tous ces sc rupul es. Si le peuple est vertue ux, il faut récompenser le peuple tout e nti e r. Ad POPUfW11 phaleras. La bureau c rati e es t là pour cela: pour

réduire la multipli c ité à quelqu es fonde men ts s im ples , ce ux d ' une mécanique

les traquer, les

nommer, les authentifier, les inventorier, les classer. L'époque est à restaurer des barri ères et d es hi érarchies sociales. Av ec le Consu lat, la tendance s'acce ntu e: il faut de s grades et des éc helon s, des classes .et de s degré s. Bi e n s Or, pour étal onner les mérites mai s aussi pour co nten ir les « prétentions désordonnées». Un cycle s'achève. La récompen se es t devenue technique d 'émulation hiérarch ique . En entretenant une quête de reconnai ssance, elle

fait plus qu'ou vrir un canal à des ambition s. E lle met en compé tition et en

e ll e pouvait co nduire individus

impartiale . Les actes de bravoure et de dévo ue ment, il faut

éq ui valence, assig ne et certifie. Comme si

et groupes sociaux, en solenni sant certaines cond uites, en donnant en exem- ple des mani è re s de pen ser et d'agir. Bravoure militaire , exce llence scolaire, altrui sme charitable, abnégation familiale , performances commerciales ou artistiq ues: autant d'actions in stituées dorénavant en modèl e de comporte- ment car l' émulation, l'exemplarité, le mérite sont, eux-mêmes, au cœur de

la hi é rarch ie des éga u x.

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