Chapitrc 13

LES RANGS DU POUVOIR
Régimes de préséances et bureaucratie d'Êtat dans
la France des XIXe et XX
e
siècles
Olivier Ihl
Étrange classification, celle qui en France rixe l'ordre
hi émrchique des positions de pouvoir. Rangée sous une rubrique
ulIstère, le "droit des préséances", elle ne suscite qu'une attention
dédaigneuse. Comment ne pas juger frivole la question des honneurs
uHachés aux mngs et aux fonctions? Simple notification décomtive,
cst-il rétorqué, maniérisme puéril hérité d'un passé que personne n'ose
pilis s'abaisser à congédier. Après cinq années d'intenses tractations, un
nouveau code relatif aux cérémonies publiques, préséances, honneurs
ci vils et militaires a été adopté par décret le 13 septembre 1989. Une
rdonte qui a confirmé la mauvaise presse dont jouit en France le
régime des préséances. Pour les uns, il viendrait consacrer une
"nouvelle hiérarchie des vanités"l. Composé de "règles délicieusement
surannées", il aurait pour objet des "susceptibilités froissées" et des
"rancoeurs picrocholines"2. Pour d'autres, ce "toilettage" répondait à
ull e question insignifiante: "qui passe avant qui et pourquoi ?"3 od
cncore "comment remettre à leur place les petits culonés qui passent
toujours devant"4. Les auteurs de la réforme ne sont pas étrangers à
l. "Protocole : la v. lse des 6t;quel.tes". Le Fi,a,o. 15 . c:ptanbre 1989. Je tiens il remerder
I.cqu"" Chevallier p<>ur u lectu'" d'une pl'Wlièn: v.",ion de ce tu,,".
2. "Les 0'" de la R6puhlique Ile r:av,vent'\ La CTOix. 16 '''Ptemb.., 1989.
3. "1.. R6publique change d·';tiquellc", Le Monde , 16 oer,emb", 1989.
4. "Protocole : le p<>id. d ... fonc'ion., 10 clJoc de. amb,'ion . ... Uhiralion, 11 .eptembno
1'189.
233
,1
.. 1
celte manière de voir. À les écouter, il n'y aurait en la matière que
de politesse", "apprentissage de bonnes manières", moyen
ingénieux d'éviter "incidents et bousculades"5.
Peut-on réellement se contenter d'une telle lecture ? La
réglementation des préséances recouvre un phénomène plus essentiel
qu'on ne le dit, peut-être même plus important qu'on ne le croit. Au
XVIIe siècle. le juriste Jean Domat en a énoncé le principe cardinal.
L'utilité des préséances tiendrai t à la rationalisation de l'incertitude: "II
est de l'ordre public de la société que rien n'y soit en désordre. et c'en
serait un qui serait suivi de plusieurs inconvénients. si les membres
qui le composent n'avaient pas leurs places réglées et qu'en chaque
occasion du concours de plusieurs personnes, soit pour des séances.
soit pour des marches ou autrement, il fallut confondre les rangs. ou
faire perdre le temps de ceux qui devraient ranger les pcrso!1nes, à régler
ce qui serait dans l'incertilude"6. Prévenir le désordre, arbitrer les
ambitions. solisfaire le souci de distinction: tels sont les principaux
traits de ce qui fonne alors un rite d'incorporation au pouvoi r
monarchique
7
• Hommage rendu à la fidélité. le prolOCole consacre les
dignités: celles de la lignée et de la bravoure. Suspendu aux caprices de
la grace royale, il vient stimuler un marché de la faveur où le roi est à
la fois juge ct parties.
Avec la Révolution française. en revanche. l'ordre des préséances
s'autonomise. Appuyé sur la règle de droit. il se spécialise pour ne plus
concerner que les positions publiques d'autorité. Ce faisant, la notion
d'étiquette rompt avec la logique patrimoniale d'Ancien Régime. Elle
prend désormais un tout autre visage. Son but n'cst plus seulement de
renforcer le pouvoir d'un homme ou de conforter les privilèges de 13
naissance mais de mettre en forme un d'autorité bureaucratique",
Un mode de coereition susceptible de favoriser un type impersonnel de
contrOle sur et entre les divers corps de fonctionnaires. On l'aura
compris : ce que raconte la codification des préséances. c'est la
transformation d'une administration palrimoniale en une bureaucratie de
fonctionn.1ires.
S. J. Oondouin. "l,.o rtr'}nnc du pltllocolc". ..... ' r"",,,,,Ii". 156, df<;e;nb,.., 1989.
6. Droi' publi(;, Pari., r:.dilion 1829,1. IX, 3. Domal, apob . voir .uigno! le premi.r
l'In8 .u cle ... dlvi ... i! les loIques en huil ordres: le. milillli,.., • • le. min;'t,..,. et 'lue le
Prince h<HlOre d.nl .on conKil. lei magil tl'l'" et off",;e .. jll<!iciaires, les officie .. des f",'ncet,
lei p,,,,,onnes profus",,! 1 ... cienee, ct lu. art. le. commerçants, "",vrie ... et .rti ... ",.
les eulliv.leurs et 1 ... bergers.
7. Sur ce point, vuir l'ouvl'lilc injoSltment d'Alfred Franklin, LA
N riq"'/I •. /" mo,le. le du XIIIe"" X1Xe s,·ù/e. Poori., E. Paul. 1908.
S. Sur l'Impo/laf1Çc dtll ran8' cl de. di,linction, ao XVIIe on con"oh ..... IÇI lravau1
de H. Bltlcher, Le ,,,n, Nn"qudl. '0""' l'Ancitn Paris, F. Alean, 1934; N. Eli •• , L"
de COIO" Pari . , Clim.nn UV!' 1975 c, plus récemment J. Reve!. "La cnur", dan. P. No",
(dir.), Lei li'l« vol. n ,Lu F'''/lCe. \l'me 2. TmdiliOM. Pari., G.mmlru, 1992.
p.129-193.
234
Pour Max Weber, on le sait, les caractéristiques de la
hureaucratie sont au nombre de trois : la présence de droits et
obligations attachés à la. fonction el non à la personne; l'existence
d' une hiérarchie organisée par des règles impersonnelles, écrites et
légales ; la mise en oeuvre de compétences techniques et
juridictionnelles
9
. Conçu comme un processus de rationalisation autant
que comme une structure d'autorité, ce modèle répond à des exigences
d'efficacité. Il se manifeste, comme l'a bien vu Roben Merton. par un
double impératif: une régularité de comportement et un fort degré de
confonnité aux actions prescri tes
lO
• Mais par quels moyens matériels
de gcstiOfl s'est-il imposé? Scion quelles procédures de mobilisation et
de régulation? L'une de ces logiques a précisément été la mise en rangs
de. .. positions d'autorité_ CeUe-ci s'est opérée grâce au monopole légal
que se sont arrogés les pouvoirs publics sur les "prérogat ives
d' honneur", aussi bien les droits à la préséance que les honneurs civi ls
ct militaires ou les distinctions honorifiques. Je ne m'attacherai ici qu'à
la première de ces marques distinctives: celle qui, en magnifiant la
hiérarchie des fonctions d'autorité, orchestre un formidable
développement de l'''esprit de corps".
En j etant les bases d'une polarisation en différents échelons,
places, classes. rangs, les préséances rendent visiblçs la structure du
pouvoir. Du même coup, elles favorisent un sens de la distinclion qui
joue comme un puissant moyen de contrôle. La mise en rangs de la
hureaucratie mais au delà ceUe des pouvoirs publics sert donc plus que
de parure au politique: elle en fail voir et vivre J'éloquente majesté.
C e.,>t la raison pour laquelle la réglementation des préséances me parait
cruci ale si l'on veut comprendre sur quelles dynamiques s'est construite
ta bureaucratie d'État. Trois d'entre elles retiendront particulièremell t
,'attention:
_ le passage d'un État-personne à un État conçu comme la
I)COpr iété collective d' un être collectif : c'est l' his toire de la
dépersonnalisation de l'appareil administratif
_ le développement d'une loyauté professionnelle imposée par
des contraimcs d'un genre 1l000VeaU, des incitations formelles capables
de sanctionner toute confusion des rôles: c'est la constitution d' un
('Ihos bureaucratique
- enfm l'intégration des différents segments administratifs à un
schéma institutionnel défini par réféccnce à un centre exerçant une
emprise absolue. Or, fait intéressant: celte centralité s'cst cOnSLrUile.
en France, comme une position de surplomb. dans une hauteur, mieux
ulle "grandeur" productrice de dépendance et de m41jcslé.
9. M. Wel>t::r. P.ris, l'Ion, 1971, p. 226.
10. R.K. M.rton, Éléme,,1,t M de mJlhode sociotoglqut , Vori., Plon. 1965,
l ' . 196.
235
UN PRIVILÈGE D'ÉTAT
Le protocole a depuis longtemps mauvaise réputation. Le
XVIIIe siècle, plus que d'autres, en a raillé les faux- semblants.
"Farfadet capricieux" aux yeux d'un Mercier, cette police de J'étiquette
serail une maîtresse exigeante, celle d'une société d'ordres, obnubilée
par les distinctions en tout genre
ll
, Responsable pour Duclos d'une
"fierté de dupes", clle serait l'expression du hasard el non du mérite.
Aussi, réglant les devoirs extérieurs des "hommes d'Étal", cc carrousel
des honneurs passe pour celui du déshonneur. C'est l'opinion de
François de Neufchateau: réservée aux dignités de cour. la préséance sc
révèle indigne des peI"SOnncs qui CIl reconduisent le cérémonial car ce
spectacle n'csi autre que celui de leur orgueil et de leur servilité.
Convaincus de la nocivité du protocole monarchique. les
révolutionnaires n'ont pas hésité à en supprimer la plus grande part,
notamment l'étiquette du Palais ct le cérémonial diplomatique. À leurs
yeult, il ne pouvait y avoir pire manifestation de la tyrannie du trOne
que ce commerce débridé des places et des manières. Non seulement
parce qu'il contredisait la revendication d'une égalité formelle entre les
hommes
l2
mais parce qu'il était devenu inutile dès lors que la noblesse
n'eltis tait plus
13
. La préséance administrative devait . elle. être
conservée mais sur des bases largement renouvelées.
Une ostentation légale et rationnelle
Soumise à l'action des assemblées, dépourvue d'attribution
réglementaire, l'administration avait pour les révolutionnaires une
vocation particulière: chasser le spectre d'un exécutif despolique. Le
résultat fut spectaculaire. La confusion des pouvoirs entre corps
administratifs et judiciaires, l'indépendance des administrateurs
détenteurs de leurs Moffices", l'enchevetrement des règle." et fonctions:
Il. Il rallail. comme ."''<IUe Dufon <k o.cvcmy. IIflC mise ouinc...., pour mi\lle 1'f1iqueue :
pour l'enlrfc dll comlc <k K. unitz, il dQI commander habiu de l"'l'fe plonn& SUr 101i1e.
les ... iUes. dot plon& du plus Brand rnodMe .\lfe dc. valu rouget! plonn60 '" .. Bou",o&"e en
a'lent, dCI cbpeooua galonn60 en r"!_ en manille point. un
immenM pour le SuiaR. Le c:aparaçon de . .. cheyaua hama,. en CUir de R .... 'e. I,,,de. cl
rvNttes en soie lui cou ... it di. mille Lu des .. r, lW-l 900.
Pari_, Ak&rl, 1901. p. 60. . •
12. SUI .. ile", Ynir D. J. Denby. NO,r(""f o.M/1Ie
$tH:ial O,J., 1760-M2O, 1994, Cambridge, CIltrIbriJge Universily PreN. p. 139 "'1.
13. Rl pp<llnnJ que depuis 1789 1. nobleue comme ordle n'. Jlmli . lepl"'. 1:-
Re$lau",linn, comme l'. Adeline Dlum.rd. inyentc", de nouveaux nnbl Cl. 1. Monorcl\\e
de JuiUet el ln deux empire. de nouv.I Ull;t!U. Lo noblesse, cUe. a". ;1 d'uioler ou nc
. u .... init, lU mieu •• que oou. II formc d"'une diatinclion honorifique anlchl. l un
("Noblcue et .rioto<",'ie en l' rance au XIX • • lAs 0" XIX' "icI..
Pon.. &ole r",,,,,ai, e de Rnm., 19&8).
236
lout ceci ne fut bientôt plus qu'un souvenir. À leur place. une
institution nouvelle que les Constituants comme les Convent ionnels
voulaient uniforme sur tout le territoire nalional
14
• Il s'agissai t
d'instituer une structure d'autorité distincte des relations d'ascendance
sociale, notamment du clergé et de la noblesse d'épée. Pour autant,
l'image très négative de l'Administration propagée sous la Révolution
n'incitait guère à accroître sa puissance d'action, Présenté comme
l'ennemi du Législateur. le pouvoir des bureaux allait être encadré,
confiné, surveillé. Jusqu'au Directoire. il fut combattu au Ilom d'une
définition intransigeante des libertés civiques. D'où les réticences à le
pourvoir de signes de majesté. Le souci de rationaliser l'appareil d'État
ne déboucha, en matière d'honneurs publics, que sur une série de lelttes
embryonnaires.
Le premier d'entre eux est la loi du 30 décembre 1789 : les
administrations de département ct de di strict. les corps muni cipaux s'y
voient reconnaître. lors des cérémonies publiques organisées sur leur
terri toire. la préséance sur les officiers ou les corps civils ct militaires.
de lier la légitimité du pouvoir central au prestige de
circonscriptions décentralisées. L'instruction du 20 août 1790 fixe. clic.
la hiérarchie des autorités administratives: elle donne la préséance à
l'administration départementale sur celle du district et à cette dernière
sur l'administration municipale. Enfin, la loi du 20 avril 1790 règle les
rangs entre les autorités municipales: le maire, puis les officiers
municipaux. ensuite le procureur de la commune ct ses substituts. les
greffiers elles trésoriers. Que concl ure d'un tel système sillOn qu'il Lire
sa cohérence de la nature des focmes d'autorité que ses prescriptions
rassemblent et hiérarchisent tout li. la fois. Si l'administration en
occupe le sommet. c'est comme l'explique Aeurigeon, parce que son
pouvoir s'étend sur tous les citoyens et que son action s'avère
indépendante de leur volonté. De sorte que "veillant constamment sur
tous et pour tous". l'administration jouit de la préséance absolue. Vient
ensuite le pouvoir judiciaire dont les fonctions passent pour
"éventuelles" car elles peuvent être annulées par le recours des
particuliers. Enfin, le pouvoir militaire fenne le ban : subordonné ault
autorités civiles. il est réputé ne "commander qu'aux mi litaires"lS.
Mais celte structure pyrJ.JTlidale ne dispose pas pour autant d'autonomie
organique ou fonctionnelle. Affaiblie. éclatée. elle demeure entravée,
d'un côté par la légitimilé des mandaiS électomux, de l'aulte par la
liberté des communautés territoriales.
14. Cent conception de la fonclion Se relrouve dan. du S
janvier 1790 : "L'ÉIII cOl WI. 1 ... Mp"ncmcnll ne l unl que de< . ections du même 10UI. une
adminisl",tion unifonne doit donc le. cnlb", .. er tous dl n. un régime ""mmun",
tome Il, p. 203.
IS. Cotk odmi,unro.lif, \.orne 2. 3ème Pl rtie, Paria, VllIde, 1806, p. lOIS.
237
Au bout de quelques années cependant. une reprise en main
s'opère, Le Consulat. puis l'Empire s'attellent à faire de
l'administration un appareil à la fois centralisé et assujetti à des règles
communes. L'obéissance devient alors le maître mot pour un système
administratif qui se définit comme "l'agence des communications
réciproques entre la volonté publique ct les intérêts particuliers". Par
cette formule. Rocderer fixait un nouvel horizon au pouvoir
bureaucraLique, celui de "procurer l'action" : "Instruction. impulsion.
direction. inspection, surveillance, sanction des proposiLions utiles.
contrôle des actes suspects. censure, réfonnation. redressement .
punition, voilà les fonctions que suppose cette partie de
l'administration que l'on peut appeler procuraLion d'action
nl6
• Une Ilche
qui impliquait d'encadrer les conduites par des procédures nouvelles.
C'est le sens du réaménagement napoléonien du code des préséances.
Un dressage institutionnel
Déterminer les rangs des fonctionnaires, fixer la marche et le
placement des autorités dans les cérémonies publiques. subordonner les
corps les uns aux autres: n'était-cc pas réaliser le projet panoptique qui
est au fondement de la centralisation bureaucratique. celui de "pouvoir
embmsser d'un coup d'ocil tous les rouages de la machine, en suivre
tous les ressorts, précipiter l'acLion des uns, ralentir celle des autres,
faire en sorte en un mot que toutes les parties du tout soient sans cesse
en harmoni e les uncs avec les autres"17 ? L'augmentation du nombre
des agents
18
et surt out le nouveau statut conféré aux employés et
commis, autrefois librement salariés par leurs chefs et dorénavant
placés sous 1;1 mainmise des assemblées. offraienl, il est vrai. de
nouvelles opportunités. Élllliséc, la gestion du personnel administratif
rendait possible l'avènement de la figure moderne du fonctionnaire
lll
,
Celle-ci .se réalisa dans la haute fonction publique par un amalgame
entre les élites d'Ancien Régime et la nouvelle noblesse d'Empire. Le
développement des grands corps administratifs pennîl de rallier à
l'Empereur les restes de l'ari stocratie comme les forces SOCÎales
confortées par la Révolution ell donnanl le jour une véritable
bureaocraLie d'État.
16. ILrd,ivu J60llce du 18 plu.in.e on Vlll, 2è",e l, p. 170.
17. flourige<>n. ad",,-,,,'lIr,, /;/, to",. l, "f' c;, .. !. ,.
18. A ce prop,,", C. II . 'u, The French M;'';J1eri,,1
8"reaucrllC}' 1770-/850, Clorendon Preu, 1981, p. 85 . q.
Ill. A.-M. P.laull, '"la orilin ... !'\\volulionn.imr d. Jo fonction publique : de
{ondionn. i,.", Re.ut hillorlql'fl <k ilroi, fro""lis ilranla, 1986. nOlommeol p. )89 .q.
238
Tableau 1 : Prendre rang et
messidor an XII (13 juillet
Avec rang individuel :
t °Les princes français
2° Les grands dignitaiI-es
JO Les cardinaux
4° Les mini stres
5° Les grands officiers de l'Empire
6° Les sénateurs dans leur
sé nalorie
7° Les conseillers en
mission
8° Les grands officiers de la
Légion d'honneur
9° Les généraux de division dans
l'arrondissement de leur
commandement
10° Les premiers présidenls des
cours d'appel
11 °Les archevêques
12° Le président du collège
électoral du département
IJ
o
Les préfels
14° Les présidents des cours de
justi ce criminelle
15° Les généraux de brigade
commandant un département
16° Les évêques
17° Les commissaires généraux de
police
18° Le président du collège
électoral d'arrondi ssement
19° Les sous-préfets
20° Les présidents des tribunaux de
première instllnce
21 °Le président du tribunal de
commerce
22° Les maires
23° Les commandanls d'annes
24° Les présidents de consistoire
séance li Paris selon le décret de
]804)
Avec rang de corps:
1° Le Sénal
2° Le Conseil d'État
JO Le corps législati f
4° Le tribunat
5° La cour de clISsation
6° Les membres des cours d'appel
7<> Les orficicrs de l'étaHnajor de
division
8° Les mcmbres des cours
c rimine lle s
9° Lcs conscils de préfecture
10° Les membres des lribunaux dc
prcmi ère insta nce
11 0 Le corps municipal
12° Les officiers de l'élut -major de
la place
13° Les membres du tribunal de
co mmer ce
14° jugcs de pHU
15° Les commissaires de police
239
Mais pour s'attacher la fidélité de cet ensemble hétéroclite. il
restait à proposer une rémunération appropriée. Un salaire qui ne coûta
ri en à l'Élal mais que lui seul put dispenser : les gratifications
d'honneur. D'où le rétablissement des titres nobiliaires
20
• D'où aussi le
fasle retrouvé des costumes ou la création de la Ugion d'Honneur.
D'où. enfin ct surtout. la fixation d'une distinction statutaire liée aux
modes"lle répartition des corps dans l'espace public : les préséances
civiles et militaircs
21

Le principe général du décret de messidor est de lier les places
d'honneur à l'étendue du territoire sur lequel s'exercent les attributions
bureaucratiques. D'où un véritable tableau synoptique des positions de
pouvoir. un "ordre de préséances
H
où il est aisé de constater le rôle
prééminent des instilutions militaires. religieuses et policières. Ainsi.
aucun rang n'cst accordé aux mandataires élus. ni recteurs. Le
préfet. lui-même, pourtant agent direct de l'État, est relégué derrière les
généraux de division ou les présidents des cours d'appel. Passons du
contenu à la structure de cette ambitieuse classification. Deux divisions
"organisent : d'un côté les rangs individuels, ceux des hauts
fonctionnaires et à leur suite les chefs des corps civils et militaires; de
l'autre. les rangs des corps de l' État et des pouvoirs publics : ces
derniers emboîtent le pas de la dernière personne à qui a été reconnue
une préséance individuelle et n'ont rang et séance qu'aux cérémonies où
l'Empereur les a convoqués. Les hiérarchies à l'intérieur
de ces corps sont détemlinécs par les dispositions organiques de chaque
service
22
• À signaler qu'en aucun cas le rang attribué à un corps
n'appartient indi viduellement aux membres qui le composent. Le jeu
des distinctions honorifiques est purement fonctionnel. Et si le corps
ou le foncti onnaire. auteur de l'invit::ttion, conserve sa pl::tCc habituelk!,
les personnes exerçant par intérim ou en l'absence du titulaire, soi t un
20. LlimpcfCU' cherçha meure 15011 pn:>r" k, Ctlnnaissanœs de Mme de Genlis 1 propol
de •• ........ de la Cour. En khanse de 5011 aide pour n! .. blir l'Eti<plene dans 50n pn:>pre
entourlSc, il lu, orrrii U/lf pcnsion fi un logemenl l..o hibiiolh&J.uc de rArsenal. Mme de
Genl i •• De rfspri, dll "iqWIIf. M rOncÏfnN cour f i M' wsales du mollde tU Cf umps,
(publit par E. Que.nflJ, Renne.. CaiUihe. URS. p. Vil.
21. Pour Talle1 .. nd. "e n·.1 P" "",lcm""l 01..,. Ic • ....,poot& de • ..,uvcrli"" onlre "01. que
la n6c_ill d'un dfftnonial fin ct n!Jlllif' se faisail "'nlir. ç'<$I "dan. t""" ceux <pli 1'6tablîssml
enlre ici difl"t....,l .. Clalle. d"ommc fi de dignil& donlla oocillo! le """'?M<'. Du
d'l gatdo aonl W1 lribut I\ku .. irc el. il 1'(>5\ igalrmenl d'en usianer la me'u", pr6cllion".
I..eUre de Talleyrand au «Imle d' Uauleriv" le 8 oclobre 1806. Cilo! da .... Lu
d"lImbIlSllldc. "p. cil .• p. 2.
22. M. Blocx (di r.). Dierio"",,;,. df l'Adminis"",;on /rafIÇaise. PlriS, Sorger I.cvrauH,
1856, p. 1362. De nombreu..,. r6clamatlon. conlre Cc À la lribune de la
Chambre dei dipulo!l tn UI6, un tlu in.i.l. lOIr d'i50ler le. chef. de. grlndl
""''P" du reslC de leura , pli.! J'un del premierS principes dans Wlc mon. rt:hio
que les CO'P" .onl touI, quo let individWl ne oonl rion 1 ( ... ) J>cnse-t-on qu'un p,..,mier pm.idenl
se fuI de ... compagnie, le fut C,," à ... place , ill"",., qu'l I. lêle de sc. ml !$i. lntt. 1" Lf
Moniltur. 1816. p. 769. Flire RI' rch" les de corps lia tête de leurunilE """,,,t.' en croire
certlin., de el de PORI"" lU d ... autorilé< publiques. Cel. lurail
notamment tvil de devoir mtler, dlns ces fresques en moovo:tnent que foml,nl 1"" cortège,.. les
fonClions el les ÇQ,lumea 1 •• plu. di.paral"'.
240
commandement soit une fonction. ne jouissent pas, sauf pour le chef
de l'État. du droit de préséance attribué à la fonction. Le d'État,
insti tution administrative et juridietionncUe. est là pour y veiller.
On le constate: la déférence due à l'autorité rejaillit sous la
fonne d'une multitude de relations hiérarchiques. À la fois anonymes et
fonctionnelles, indépendantes et parfaitement orchestrées, celles-ci
déli mitent les relations de subordination consignées par le code des
préséances. Désormais . la chaîne d'exécution pouvait. selon
l'expression du ministre de l'Intérieur Chaptal . "descendre sans
interruption du ministre à l'administré ct transmettre la loi et les ordres
du gouvernement jusqu'aux dernières ramifications de l'ordre social avec
la rapidité du fluide électrique".
UNE NOMENCLATURE DE LA DÉFÉRENCE
Avec le décret du 24 messidor an XlI, le eode des préséances
devient le fondement d'une véritable "science de l'ordre"23. Classer,
marquer, distinguer, subordonner. récompenser: autant de procédures
par lesquelles s'institue un système emboîté de commandement.
Opération politique donc puisque ces mécanismes, en encadrant les
conduites par la production de statuts ct de règlements. encouragent la
professionnalisation des se rvi ces de l'État. Les agents de
l'administration sont dorénavant soumis à la discipline d'une idéologie
bureaucratique : celle par laquelle s'établit un lien strict de
subordination entre les différentes autorités civi les et militaires.
Opération doubl ement pol it ique. pourrait -on ajouter. tant ce
formalisme. en même temps qu'il favori se la dép::ttrimonialisati on des
modes de domination traditionnels, renforce le mouvement d'étatisation
de la société. Tout au long du XIXe siècle. le nombre des unités
administratives va se multiplier sans que soit mi se à mal leur
intégration fonctionnelle. La raison en est simple : chacune d'elles
pourra exprimer sa position en se référant désormais à la géométrie d'un
cérémonial d'État.
23. L'upre ... ion est de JuUien. de CI. de 1. Ugion d'honn"".,
'Iui, .o 1818, n!d'ge un Euo, Sf'r 1 C"M"U,j d;J1IS l .... publique «1 dOM lu
({,;elleu (Pari., Baudouin, p. 40) Fuci""'; p. r les proc6dh d .. m •. l e
d ... lMologuu el de a .con. ce 10U.-lI1spcçleur l UI Revu .. loun. n., t appliquer
au t,.vlil d ... bure. u. Ja (onnul ... gfnIT.Ic. de ct c.kul
,lirrtrcntiü Son bul ? CI ... er CI conlrôler 1 ... 0Ilv,l& de ch.que "' SlneOI adm,nlitrauf Srlce ,
Un<: mithode "qui . br<:gc le trav.il . uquel eUe pn!aide".
24 1
Une géométrie solennelle
QueUe plus belle marque d'honneur que de disposer d'une place
enviée dans la pompe des cortèges et des cérémonies? Une telle
prérogative ti ent lieu de véritable récompense: non pas les deniers
d'une rétribution matérielle. non pas la grâce d'un méri LC personnel
mais un tarif de comparaison. Une échelle de mesure où chacun peut
choisi r le terme le plus flatt eur. Pour cela. tout un système
d' indexation est mi s au poi nt. Si Mie rang" indique la place que les
représentants du pouvoir occupent panni les autorités et fonctionnaires
du même ordre, du même ministère ou du même corps, "la préséance".
elle, fixe la place respective des fonctionnaires et des corps d'ordre
différents. Il s'agit, dans ce dernier cas. du droit de prendre place au
devant de quelqu'un. de le précéder dans une hiérarchie protocolaire. Une
place d'honneur qui ouvre des droi ts: la cérémonie ne commence que
lorsque l'autorité occupant la première place a pris séance; ceUe
autorité se retire la première ; avant 1816, c'est chez elle que sont
convoqués les autres fonctionnaires qui s'i nstallent el se reti rent dans
l'ordre prévu par les préséances. De cet ordre hiérarchique découlent
aussi le mode des invitations. le lieu de réunion, 1:1 place dans la
marche. l'emplacement dans l'église ou à table. le régime des visites ...
Chaque occasion solennelle en apporte l' expéri ence :
l'emplacement innue directement sur la considération dont j ouÎssentles
"pouvoirs publics". Celui qui occupe un rang supérieur doit occuper
une position considérée comme plus honorable car plus en vue. D'où la
supériorité du côté droit sur le côté gauche. Un privilège de position
variable selon que l'on est assis ou debout. que l'on marche sur une file
les uns à la suite des autres ou au contraire les uns à côté des autres.
Dans trois places juxtaposées. la place d' honneur est cell e du milieu, la
seconde celle de droite, la troisième. cell e de gauche. les autres se
classant selon la di stance de la place d'honneur en aJlcmant de droite à
gauche. À tabl c. ce sont les places situées en face de 1:1 première qui
correspondent aux places d'honneur, Dans la signature de textes
officiels. la place d'honneur eSlla première en haut et à droite.
Dans tous les cas. la valeur attribuée détenninc une s\J'ucturation
de l'espace calquée sur les relations de subordination. Une géométrie
solennelle dont le tracé doit lOujows être préservé. Conformément aux
indications du ministère de la Justice en date du 29 mai 1838. lorsqu'un
fonctionnaire ayant r..ang indi viduel ne s'est pas rendu à une invitation.
sa place reste vide. Dans les cérémoni es publiques, qu'elles soient
civ il es ou reli gieuses, les autorit és représentant l' État ce ntral
(minis\J'es, conse illers d'État) ou qui leur sonl assimilées (cardinaux.
grands officiers de la UgiOll d'honneur) se placent au cent rc du local:
en leur abscnce, cet emplacement est, là encore, réservé. Lorsqu'il s'agit
242
d'une cérémonie reli gieuse. les personnalités les plus importantes se
rejoignent dans le choeur. ct à défaut d'espace, dans la nef mais toujows
dans l'ordre protocolaire. D'ailleurs. le nombre de stall es retenues est
précisé pour les présidents des cours et tribunaux, les procureurs ct les
principaux officiers de l'état· major de la division et de la place, l'officier
supérieur de gendarmerie. le doyen et les membres du conseil de
préfecturc
24
. On s'en rend compte, une nouvelle fois: la médiation
spatiale s'avère fondamentale. En inscrivant les signes hiérarchiques
dans la matérialité d'un jeu d'espace. c'cst tout un ordre social qui est
donné à voir. toute une représentation du pouvoir qui s' impose.
Ostentation réglée, l'ordre des préséances est également un
formidable instrument de surveillance. Courbant des générations
entières au devoir de révérence, il organise "l' apprentissage d'une
servitude volontaire". Le décret organique du 24 messidor an XII en
dresse l'architecture. La correspondance hiérarchi que fixée entre les
grades et les fonctions établit un mode ingénieux de di sci pline. Un
principe de surveillance qui entraîne ct suppose une subordination du
Ixmvoir surveillé au pouvoir surveillant
2s
. C'est sall s dout e la force du
protocole: attacher à la relati on de subordination ceux qui l'exercent
autant que ceux qui lui obéissent. Toussaint en a décrit le mécanisme
principaJ : "il y a dans chaque ordre de fonctions une hiérarchie de
grades qui partent tous d'un centre commun ; unis par ,des liens étroits
ct subordonnés les uns aux autres. tous les membres de celle hiécarchie
se classent naturel lement entre eux d'après la place qu' il s y occupent ;
celui Qui commande marche avant celui qui reçoit les ordres, le
supéri eur avanl l'inférieur"26. Dès lors. lout était prêt pour la mise en
place d' une u.dminis tration verticalisée. hi érarchisée et
professionmilisée, ulle adminis\J'ation où chaque agent allai t s'asservir
dans le but d'asservir ses subordonnés.
Opération d'inculcation, procédure de structuration du monde
social. le di spositif protocolaire instit ue. enfin , une relation
d'i nterdépendance : celle qui lie les fonctionnaires ct dignilaires du
ré.s ime au tout d' une communauté étatique. Cc n'est pas un hasard si
l'Etat déti ent le monopole légal de ces marques di stinctives. Depuis
l'ordonnance du 10 juillet 1816, les mesures de toute nature ayant le
caractère d'un hommage public relèvent du pouvoir central. Chef de
bureau au ministère de l1ntérieur. Léon Morgand en rappelle la règle au
début de la me République: "Le droit de décemer des témoignages de
24. Sur CCI di'po,itions ' p"' iolM. voir !'Mjclc "Prhéan= des lutulilh publiques"
p.r l'ayo"", et I nCIcn .uditeu, au Cons.,il d'Et. t, Ch.rI .. T .. nch. nt d .... M, Slock (di,.),
/)icrioMWiu .... op. ci' .. p. 1362.
25. J. ,6fe dl' p"u"oi, uÜu.if du= Ripubliqws mO<krMs. PlriS, Gi. rd
et Briè.." 1906, p. 4 8.
26. G. ToullUin" Code prùJtlMtl tl du MII/IeU'S ci.ils, mililtlins. ma,ili",u,
II"CCluiasliqw. CI f .. Poris. Libtairie militaire J. 1845, p. 10.
243
reconnaissance publique est un attribut essentiel de 1'É1Itt. Nul ne peut
se substituer à lui et n'a qualité pour parler en son Autant di re
que l'ordre protocolaire est juridiquement protégé. L'État en garantil la
valeur en meuant ses bénéficiaires à l'abri de toute dévaluation comme
de toute remise en causc. Reste qu'une fois consignée par un décret.
l'architecture des préséances n'est pas figée. Elle continue de faire
l'objet d'i nterprétations qui sont autant de tematives. individuelles ou
collectives, de reappropnalion.
Conquérir une place d'honneur
L' his toire des corps de l'élItt abonde en conflits de préséances.
Pour en rendre compte. les considérations psychologiques ont toujours
élé pri vilégiées, Et d'abord par les intéressés eux-mêmes,
qu'avance Andréani, chef de division à la préfecture
Alpes Maritimes, l'illustre, Pour lui, cene question loucherait "de trop
près à la vanité humaine pour être examinée et résolue à la satisfaction
de tous"28. Si les blessures narcissiques ont leur importance, je voudrui
insister ici sur des raisons proprement sociologiques. Après tout.
réactions du psychisme individuel. pour aveuglantes qu'elles soient, onl
aussi une origine sociale. Elles ont leur ressort dans des principes de
classement qui s'imposent à la conscience individuelle.
Une décision récente le fait voir clairement. Le 20 septembre
1995, un décret est venu améliorer le rang protocolaire des magistrJts
dans les cérémonies officielles. Réclamé à corps et à cri depui s ln
réfonne de 1989, ce nouveau lexte consacre la notion
en la faisant figurer en tout es leltres au l3e mll g du
protocole républicai n
29
• La modification a son importance: grâce Il
eUe. les chefs des cours d'appel passent. à Paris. de la 12e à la ge place,
les magislr.llS de la Cour de Cassation gagnent deux rangs (du 15
e
au
l3
e
), les chefs de la cour d'appel remontent de la 30C à la 26C place.
ceux du tribuna1. relégués derrière k! gouverneur de la Banque de France
ou le Directeur général de la Caisse des DépôtS, conquièrent, eux, cinq
places (35
e
contre 4QC). En province aussi, le changement est notable.
Les présidents ct proc ureurs des tribunaux de grande instance,
rétrogradés au 22e f'J.Ilg derrière la totalité des élus du département et de
. 27. L. Morgand, Dt l Iwmma,cl publjcs d&.rnb par atlminislr<llifs "u aU/ru,
Panl , Berser LeV"Ull, 1884, p. 4. Sur ce poinl, voir I Ulii D. de M. ilhol. Cath c/ficid ,lu
clrb .. "nilll, Plru, Lib .. irio 1894. pAO.
28. C,,1k du honllt-u,," <lu Nin, 1893. p. 10. C"UI le oenS de la fonnule cle
lui"" Simon: "I.e plUlocole tient le monde enli.r .. ngf dan . .. """,eU. l'or ordm de pmoh nc ... .
mot, chique gellle, chlquo emplleement peUl êt ... une occa.ion de confllt •. t.e protocole
ve,Ue .ur toul cela; il .. liofl il 10000Ies o,."nu",·pmpra", lA P. ri. Mars. mail,) m." 1896.
29. lA Monde du 21 "'ptembre 1995.
244
la région. les anciens combattants, les dignitaires de la Légion
d'honneur et les membres du corps préfectoral, gagnent neuf rangs
JO

!--C nouveau d&:ret prend également en eompte les rivalités entre justice
Judiciaire et justice administrative: tandi s que la réciprocité des visites
est rétablie, les chefs de juridiction ne sont plus derrière mais aux côtés
des présidents de tribunal administratif et de cours administratives
d'appel. Ainsi. en donnant un meilleur rang aux juges, malgré
l'opposition résolue du Conseil d'État. le gouvernement a donné
satisfaction à de pressantes revendications. "Les magistr,:lIs ne sont pas
royalement payés. au moins qu'ils aient leur place" : la fonnule du
représentant de l' Union syndicale des magistrats est révélatrice.
Conforter le rang de la justice dans l'échelle des soixante-trois corps de
l'État. c'est l'élever en dignité. Cest lui accorder une rétribution
symbolique, une gratification d'autant plus appréciée qu'elle intervienl
.. près des désillusions sur le budget, le s tatut du parquet ou
l'indépendance du corps. Le sens du pouvoir hiérarchique doit donc être
considéré non partir d'un quelconque "besoin" de déférence ou d'ordre
mais à partir des signes qui le désignent, ceux précisément que tentent
de s'arroger les différents corps dans leurs rivalités incessantes.
Autre précaution méthodologique. On a pu &:rire que "sans le
protocole. toutes les réceptions officielles, tout es les occasions de
rencontre entre personnalités politiques, culturelles. économiques et
tous ceux qui "en sont" et qui "s'y croient" scraientl'OCC3sion de joutes
incessantesH)I. Or, l'histoire des différends protocolaires incite plutôt à
.';culOnir l'inverse. C'est parce qu'il existe des règles de préséances que
des litiges sans fin s'organisent, notamment pour détcrminer la
prééminence de leI ou tel corps. Le contre-exemple des États-Unis est
éclairant. Nul con nit dans ce cas : le protocole n'y existe pas. Aucun
ordre arrêté de préséances lors des cérémonies publiques: les deux
réceptions mensuelles du président à La Maison Blanche s'effect uent
sans invitation, ni faste quelconque
32
. Le président de la République et
les fonctionnaires civils ne di sposent pas de costume officiel. Même
JO. te pl r le déc"'l dt 19119, "ollnunrnl du roil dei rangs auignb
n<lUVUUJ. ven ... !tl ... n!! . curnphm, .del C,!", ilb el
,lu de Aud,ovu;uel ou de la Com", ,",,,,, nl ll.ml le Informal ,que el Libertk .
tic.) au,t con:""" une humililtioro : : U.dmini l.trUion et .m mili.tl i"" nOul pUII irnl
on .... nez. C'fto,1 un "'gne d"" tempo, la JuoItce devena,1 un • • ""oe public lU même litn: que
..,,,,icœ de din:ction. ae l'É<ju;pmtcnt ou de l'Agricuhu .... NDUI pl .. que
,le .. gnme-pop,er"" (C. Pemolel, prhident de l'Union . yndiçale du magil l",lI ) Mnne
du de la Magist .. tu ... .I"'r la ttouo::he de F. Sott.l, Incien I U\:w.I;!UI : "Not re
. " IOnIE en IVln rns un coup. Lorsque Je demlIlda, . I Ul pol;cie .. de ... r un pn!venu un
.. med; ml lin, il "1 I V. il jamai. d'dfec1.ifl. Le pmel, lui, obten. il ç. qu'il voula;1 pour la COurse
cydil le clu coin". ibùa,ion. 14 .ocpltmh ... I99S.
) 1. l'. Lo.coumes, ""I.e protocole ou cont",enl la IIOHI OS... ", 2
199 1, "la polil ... es", p. 119.
32. l'admiration dOl< n!publicoi n. françl i. part;. vi l iler le NoU>'uu· Monclc. Comme le
di\ l'un d' eul : -U, point d'enseignes de .., ,,,ilude, polnl d·lpk, de chlln", de .. lion,. il
. "frit que tOUI soi l noble el dfcent"·. An. Éliquenc, Lt ,rand du Plri l
IK66· f879, p. IOS8. ' ,
245
les correspondances administratives ne sont pas astreintes à la formul e
protocolaire. Dès lors, il faut s'en convaincre: ce qui a naturalisé ln
nécessité des préséances. ce n'est pas un énigmatique souci de "paix",
d'Mordre" ou de "clarté"n. Ces! plutôt l'action des différents corps pour
marquer el protéger leur position au sein de la hiérarchie
adminiSlrali vc34.
La préséance ne se contente pas d'exprimer l'importance de teUe
ou telle [onction : clic la constitue. El. de fail. cette imponance n'est
souvent pas autre chose que la solennité à laquelle la préséance nous
permet de croire. D'où, au XIX
e
siècle, 5e nombre de désaccords sur
l'interprétation du décret de messidor: ks agents qui imposcnt la leur
fixent du même coup les bonncurs auxquels ils peuvent prétendre. Les
dossiers d'archives du département de l'Isère en offrent d'aill eurs un
aperçu éloquent. Avant l'avènement de la me République, trois
groupes, au moins, sont à la pointe de cc type de conflit: le corps
préfectoral, les maires ct les professions judiciaires.
Le corps prt[eclOral.
La place du préfet est marquée avant celle des fonctionnaires
dont l'autorité s'exerce comme la sienne dans l'étendue d'un
déparlement. C'est ainsi qu'il marche sur le même rang que les
présidents des cours d'assise. les maréchaux de camp, les évêques. el à
leur droite. Cependant, le pouvoir civil reste subordonné au pouvoir
militaire: le préfet prend séance dans les cérémonies publiques à
gauche. en face du général commandant la division. Une situation
propre à l'Empire puisque sous la Révolution, le décrel du 14 messidor
an IX leur accordail la droite y compris face aux autorités militaires.
Même siluation pour les sous-préfets. Alors que la Révolution leur
avait fourni une place spécifique
3s
• l'Empire les priva de toute
prérogalive d'honneur. Au sous-préfet de Vienne qui se plaignait de ne
j)ls avoir assez le ministre de l'Intérieur répliqua en janvier
1806 : 14 du titre 25 défend à tout fonctionnaire public
d'exiger d'autres honneurs que ceux qui leur soni attribués par cc
. 33. P<:Iur ill ..... lnLlion n!cente de cel'e Iooc.u",. J. Sc,"",. du
V"ry·lc..· FnnÇo". LA"I uebuoe. 1965 ••p. 14 C". ou M. Pfrico.rd. Oui4 du protocol."
tin m(JIT".1 <Lu 'lus I«".wc, l'_ri •• Ed. du Moni'eur, 19S9. p. 16.
34. A. P. Oaml esl par ce1te qu'i] ",vendique même, lU<"«lu'i] "",scmble d_na un
mlm. v,!hme "les "'sles Inc,,,,,n •• e. """veU .. 'lue clu.que officier ou fonctionnai", mimai", a
le Clut , connlit",". dn dispos,tiolU relatives aIL"< <" prÜ'oflul
mi ikli"'.' q"i on' ",,,J'pi ''''plTial du U .. sidor (Jn XII. P. ri., Libniri. mililai ...
J. Dun..,n., 1853. p. 6.
• .'.icl. 47. •. la loi du 18 Omnin.l an li tlablil que wul fonclionn.i", • • • .-çanl uno
lulonl6 e,vlle ou mlll •• ,,.,, de m&". que lou. membre d'un corps formant une au. ori ' 6 on' droil l
une plaeo di,tinclo 10" des ctn!mnniu publique •. La préfets ct ,0U5· prHet5, 1 •• ml i_ le.
du Civil, le lieulenant de gendarmerie ou 1 .. command.nta d. 1.0
nIIUonolc peu ven. JOUir d. ceUe dis'inc'ion.
246
règlcment"36. Un avertissement en forme de désaveu, Car cc à quoi
s'expose dès lors le fonctionnaire. c'est à perdre la face. Comme à Saint
Marcellin où une inimitié personnelle l'oppose au ministre du culte.
Refusant toute concertation. le curé sc contente de convoquer le sous-
préfet, avec les autres fonctionnaires, pour le jour et l'heure qu'il a
choisis. Au grand dam du soos-préfet
31

La situation des auditeurs -en du Conseil d'État est
encore plus significative. Non contents d'être placés juste après les
secrétaires généraux de prefecture dans J'ordre des préséances (décret du 1
juin 1811). ils ont tenté de mellre à profit la confiance toute
particulière que l'Empereur plaçait en eux. N'hési tant pas à les appeler
"ses hommes de confiance
R
, Napoléon, on le sait, en fit un emploi
important: dans l'administration des Ponts et Chaussées, dans les
Douanes, à l'Enregistrement et à la direction générale de la conscription
mais aussi dans les polders de Hollande ou, au delà des Alpes, dans les
I)rovi nces annexées à la France. Utilisés, soit en qualité de sous-préfet.
soit comme attachés à des Conseils de préfecture. ces fonctionnaires
avaient une haute idtc de l'influence que pouvait avoir sur leur position
leur qualité d'Audileur38. Croyant y trouver un titre de prééminence sur
les sous-préfets ordinaires. ils en prirent prétexte pour revendiquer une
place à part dans le cérémonial d'Étut. Ou pour ne pas se servir dans
leurs correspondances avec les préfet') des fonnules de déférence que
t'usage ct les convenances leur faisaient pourtant un devoir d'employer.
De sorte que, ministre de l'Intérieur. le comte Montali vet dut intelvenir
I)ar une vigoureuse circulaire datée du 21 mai 1812: "un sous-préfet
4uel qu'il soil n'a dans l'Administration d'autre rang que celui de sous-
l>féfet, tous entre eux sont égaux et si l'on pouvait y établir quelque
différence ell e serait en faveur des plus Estime personnelle.
lignée. litre, mérite: désormais. ces n'avaient plus de prise.
Nul ne pouvail occuper une autre place que celle assignée par son corps
üaPJXll1enance.
36. AD 54 M 1. !.d.", du 30 janvier l8Ofi.
31. AD IK'" 54 M 1. Let!", _u du 13 novembre ISI6.
38. CeUe "'quê •• !cnll il de ü",r pani d'une analogie avec II . itullion dCl con.eiUuI d-e •• •
"." mi,"ion"' eux. IYlien. rang ct O<!ance di",ctemenl aprà les mini .. ", •• les g",ndl omei ....
lM. 11'.mpi,., ct 1 •• d .... leur obtl!Qn. . L'Ernp"rcur IVIl! ",trne p" .. onnellemen. ni1!'
Ica pn!fett corue,Hen d'État p",nnent d·.bord rang do con .. iUer d·É .... Un. ", .. ure .boh.
l>or l'OrrJoolllncC du 28 novembre 1828. Rappclon. au •• i que !co MC",1 du 7 avril lS11 portail '
150. le nomb", de ccs luditcu ... n!plni. en trois cll' .C" Parmi eux. 188 "en •• rvice
..nlm"ire" 611icnl au. ou Ou Conlcil d'êtal tandlf que 162 fUll'nt
. "u' · pn!fctl ou I u_chli •. , UI préfe.:'ur.,. Sur COlI " 8enl$ du Con"dl d'Etal, voir Qu.lquu
,." ... IUr 1. COlI.ull d Etol dont UJ rapporlS "VIle lu .. de flOIT' ri,inJ'
n >nt/i' /dion,..l, Paria, 1S31, p. JO "'1.
3\1. AD 54 M 1.
247
Les maires.
Dans l'ordre de préséances, le maire occupe un rang indi viduel. Il
marche après Je président du tribunal de commerce et avant le
commandant de place. Lorsqu' il remplit les foncti ons du ministère
public, il siège à la droite du juge de paix; dans le conseil de fabrique,
en revanche, il s iège à la gauche et le curé à la droite du président.
Dernière indkatk>n : il préside toutes les cérémonies qui concernent au
premier chef la commune
40
. Toutefois, l'affirmation du pouvoir
municipa1lout au long du XIX
e
siècle a très vile rendu insupportable
ce carcan. D'innombrables conflits en ont résulté, au premier chef, avec
les curés ct desservants. A Chaix, ayant convoqué en chaire et sans
concertation préalable les autorités civiles pour une cérémonie
religieuse, le ministre du culte suscita le mécontentement de la
municipali té; au point que le préfet dut intervenir pour rétablir le
calme dans la commune"l. La ri valité concerne aussi les officiers de la
Grande armée. Le maire d'une autre commune de l' Isère refusera de
paraître dans les cérémonies publiques à la suite d'un différent avec le
général de brigade. Lors de la cérémonie du Te Deum chanté pour la
prise de Dantzig, l'officier prétendait avoir le pas sur lui quoiqu'i l ne fut
pas le commandant du département : il ne faisait qu'accompagner le
lieutenant en qua1ité de major général de la 5è Légion. 11 faudra que le
ministre de l'Intérieur s'interpose pour que le maire entre dans ses
droits: la préséance ne pouvait être donnée aux grades militaires mais
seulement aux fonctions militaires locales exercées en qualité de
titulaire
42
.
Les professions judiciaires.
Jusqu'en 1789. les COlllS de judicature ont bénéficié d'un droit de
préséance sur les autres foncti onnaires civils et militaires. Un privilège
dont elles furent dépouillé avec l'Assemblée constituante. Les corps
judiciaires n'ont pas été mi eux traités par le décret de messidor puisque
relégués dans les profondeurs du tableau des honneurs. De sorte que
40. Sur le p .. :u""le municipal , Id. Ou'l ... nel, LoiR "' .. niâl' .. di"';oN>lJ;,'
WUUtiâpol, ' '''01, /JJIninisrr,,'if el de ""lia. Iomc 2, Pari.., o,ez 1·I" leUr, p. 432.
41 . AD lù", S4 Id 1. Leu", du mal", au prtret du 19 octobre 1812.
42. AD latre S4 Id l , Let lre du minillre-de r"ufrieu.r lU pd fet du 4 sep!emb", 1W6. A
propos d" mode de rfunÎon. il s·cot flcv6 darulla commune: de Belurepaire, en octobre 11116, un
incident Pou, annoncer lU public l'lIU\ivc ..... ire de la mon de Mlric·Antoinclle.
l'uuge vOkllail Que l'II"Ifo",.,.I;oo soit proplS&: lIOn de clisoe. lU coin dei !\ICI l<>Cllutwnf.,. ; 1.
nid de tronllll\cniit pu vole d'affoche lU de II h.Ue. Un pmc6d6
jug6 "ind6::en'" pa, plu.ieurs memb,..,. du con'cil de la commune. de l'hoapice, d. Il fobrique,
plr les officie .. et milillo;"" ou en rel",ile. n. u igelienl dho",.,. i. dei ni.
Individucla PiT leUre. une TelUfinition de. rêglc. dc l'i nvitation :
individuelle lei fonctianna;Te5 de 10 commune. ccll.·ci devail par lambou,
paur tout.,. 1 ... uI .... P"....., ..... (officiers cl p.niculiero).
248
sous la Restauration, de nombreuses protestations s'élevèrent pour que
les magistrats aient une place plus enviable. Ainsi, des procureurs
généraux près les cours royales, N'ayant point droit à un rang ou à des
honneurs personnels, ils multiplièrent les philippiques contre l'autorité
mililaire, notamment en matière de régime de visites. Exemple parmi
d'autres: la corporation des avoués. Lorsque le tribunal de première
instance prend rang. il n'est pas accompagné des avocats ct des" avoués.
les greffiers comme les huissiers font partie intégrante de ce corps
mais parce qu'ils servent d'escorte au sorti r de l'église lorsque le
Tribunal se met en cort ège, derrière le mai re ct avant le consei l
municipal. Cependant, l'usage s'est répandu que les membres du barreau
ct de la corporation des avoués occupent la queue de cort ège, cela en
vertu d'un texte qui. avant l'an XII , les autorisait à s'intercaler dans les
cérémonies avec un rang déterminé. C'est au no m de cet usage qu'à
Saint-Marcellin, avocats et avoués sc risquent en 1861 à accompagllCf
le Tribunal. décalant d'autanl le conseil municipal. Avec les réactions
d'émoi que l'on peut imaginer"3.
Lorsqu' il s'agit de se faire voir Cl de sc faire valoir, l'ingéniosité
de certaines professions ne connaît aucune limite. Pour tourner les
dispositions peu favorables du décret de messidor, le juge de paix de la
Côte Saint André proposa de créer deux lignes : à droite. le maire et ses
adjoints; à gauche. le juge de paix et ses suppléants. Une manière de
se placer au même rang que les édiles locaux. Mais le stratagème fut
dénoncé par le préfet. Non seulemeutl'ordre des préséances n'admettait
pas les suppléants du juge de paix mais les autorités étaient tenues de
fonner le cort ège sur une seul e li gne. Et, nul ne pouva it se soustraire à
la hiérarchi e qu'imposait la logique des préséances
44
. 11 va de soi que
ces exemplcs mériteraient d'être réévalués à la lumière d'une enquête
systématique. En attendant. ils ont un mérite: faire voir combien les
connits d'honneur s'attachent à tous les aspects des relations de face à
face_ Tocqueville l'a noté: s'il n'y a rien au premier abord qui semble
moi ns important que la forme extérieure des actions humai nes. en
même temps il n' y a rien à quoi les hommes all:lchenl plus de
En ces années où les conseillers de préfect ure revendiquent encore de
porter l' arme, où les autorit és se réunissent au domici le du
fonctionnaire qui a la préséance avant de sc rendre à l'église
46
, la
fonnule n'a jamais été plus vrai e.
43. Pour le "edtc prétention tel;1 illldmi .. Lu huiueTf 1 10 rigueur. mlis les
av»uéo n'ont dro;1 l . ... un ""'g. Cc n·est [>II une p .. l ie du Tribullll", AD lsère 54 M 1. Let!",
au ....... ·pdffl do S.int-Marcellin du 12 10QI ISGI.
44. AD S4 M l , Lettre du prHel'u mini.!", de du 27 moi 180g.
45. A. 0. la di",,,,,,,"'·c ." tt",jriq"e, ""ri., O.llim. nt, 1961 , 2, p. III
CI XlV.
46. Sur ce des p",ti,!ue. arl.loc .. li'!u .. dans 1. Frsnce pott_révolutionnaire,
Il Higgs. Noblcs . ,i,,". tl,is'QC''''u en F,a/lCc apùR 1<1 1800·1870. ' ':o.ril . Uan.
Uvi. 1990.
249
Agissant simultanément sur les personnes, les choses et les
actions, les préséances forment une technique de gouvernement à part
entière. Elles relèvent d'un art de l'assujettissement mais sans omettre
de prendre en compte la subjectivité. Guizot s'en fit l'écho sous la
Restauration: "il est vain, écrit-il, de prétendre régir la société par des
forces extérieures à ses forces, par des machines établies à sa surface
mais qui n'ont point de raci nes dans ses entJailles et n'y puisent point
le principe de leur mouvement"47. L'ordre des préséances fut l'un de ces
moyens. Il doona le jour à ce qu'on peut appeler un "art hiérarchique
des positions de pouvoir". Si la di stinction en forme le ressort
fondamental , le droi t administratif en cons titue le vocabulai re
privilégié. Ne l'oublions pas : dans la première moitié du XIXC siècle.
le droit public se conçoit comme une science
48
. Pour les publicistes.
les lois admi ni stratives ont un cOle précis: déterminer les rapports des
personnes avec l'État. "L'art de l' administration a pour but d'empêcher,
dira Bonnin, que la chaîne de ces rapports ne vienne à se rompre. el que
les règles qui en ci mentent l'harmonie ne soient enfreinles"49. Dès Jors,
renforcer l'éclat des corps constit ués c'est résoudre un problème
crucial: c'est attacher chaque fonclionnaire à un point de vue à partir
duquel il s'anéantit pour ne plus exister qu'à travers son action au
servicc de l' État
So
• En somme, gar.mtir l'autorité de la hiérarchie en
conjuguant son effi cacité à cell e de l'administralion dans ses rappons
avec l'universalité des citoyens,
LA GRANDEUR DE L'ÉTAT
Outre la différenciation de l'appareil d'État et la consolidation
d'un tthos bureaucratique, la "science protocolaire" remplit une autre
fonction primordi ale. Les lois sur lesquelles s'appuie l'ordre des
préséances. mais plus largement les honrtCurs que confèrent emplois et
dignités. les principes de distinction et de correspondance établis entre
les grades: tout es ces mises en fonne contribuent à objecliver la
47. f . Guizot, Du "'OJMS d'opposilio" dans l'itat <lClri .. 1 tk la
Franc., Paris, l'Iognem:, 1821, p. 130.
48. Le. pagu du juriste et J.-M. Connenin . ont panni 1", plu • ."thouaiast ...
A l'en ill"8i",it l' "d'une ,cience et Droil adm;"i$lr"Ii/, l'Ioril ,
JS40, p. XUII .
49. C.-J. Bonnin, p,j,.cipel d'adm,'"istrali'M publiqlUl, Pl riA, 1812, p. XV.
Voi r quelquu I nnk. plui tl ,d, LA. M.""", I, Cours d'"d",i",'slrlJ/;OI' ,b.irale,
Ducoars d'Ori"'rlW" 1. j /NIl/840, 1840, Plri>, Iml,'rimerie l'andouckc, p. 13.
50. Fl ut·1l le "'ppete, ,ee n'clt p" J'individu qu, jouit de cene faveur moi. 1. fonction qu'il
occupe. Sur Ce point, J. Saumur, Fl t., ., cI,lmo";.s. HOMea,s mUita;ru. l{onU UrI civil,.
tUS el ù'$lruclions '.I"Ii/1 aux cirlmoniu tI mu: ho""e .. n, Pari"
Limollea, Il.C. LavllUelle, 1895, p. ]2.
250
grandeur de J'État. Le protocole donne le cadre et trace les limites d'une
organisation verticale des positions de pouvoir. Il di stingue les
"hommes en possession d'État - t qu'ils soient fonctionnaires ou
représentants élus, soit les uns des autres, soit des simples particuliers.
les désignant par là-même au respect stat utaire. D'où l'importance des
références qui légitiment cette vcrticalisation des positions de pouvoir.
La république dans son protocole
Les signes de majesté diffèrent selon le schéma institut ionnel
dans lequel s'i nscrit l'ordre des préséances. C'est ainsi que lors de la
révision du protocole de 1907. en pleine période de république
triomphante. la hi érarchie des préséances civiles et militaires changea
profondément de cootenu5
l
. Dans le rappon qu'il adressa au président de
la République, Georges Clémenceau rappelle les axes principaux de
celte réforme: substituer au principe général de territoriali té celui.
I,roprement politique, de l'ampleur des attributions exercées ; prendre
acte des transfonnalions opérées par la Séparati on de l' Église et de
l'État en 1905 en n'accordant plus de rang protocolaire aux
personnalités religieuses; supprimer les dignités qui "constituaient
l'apanage du sa ng, de la fortune ou d'une classe" ; proscrire les
honneurs dont "l'apparat et le formalisme" étaient jugés "inconciliables
avec la simplicité du régime républicain" ; donner la prééminence aux
honneurs civils sur ceux militaires; réserver les rangs les plus
éminents aux autorités élues sur celles nommées
Sl
. Voilà pour
l'économie générale du décret. Mais ces conventions ne sont pas
propriété d'essence de la République. Elles furent édictées à la faveur de
toute une séri e de conflits et de stratégies pour défendre ou promouvoir.
inventer ou imposer de nouveaux privilèges de posiûon.
Les procès-verbaux des séances de la commission
interministérielle chargée de la rédaction de ce protocole en
5 1. Avant '1"" ce <1&""1 ne auit plUlieu .. modiflCltion. interven ....
,la ... 1'0.-.1", des honneurs ct des pré..!anoc es. La pllll lieu loIS de l'incident , cn
1 H76, d.,. obMqu .. de Hlicien David. L'officier c01J\lJ\f.ndanl le .'tI.it retiré avec:
OC" tR>Upco< lorsqu' ilapprit 'l.ue l'ente=mmt ..,,,, il purement civi l. D'OÏl une: interpellation' la
(ltambre q .. i le minlSlère , p ..... nlcr un projd de loi . ur 1ft hoooeura mililli re •. De:
Marcère. mini.l'" de l' lnU;rieuc. dûl pouc le r. ire pU,ler ' 0 o;I/;lIOlidlri..,. de 11 droite U
jumbo a10", dan. ]e piège de la p-uche qui vol. un ordre du jour lu, la de
el deVint la 10'". de d6ni",ionner, il fui ,tml]ld par lulU Simon le
11 dkcmbn: 1816, Le IC"," frnalemenl par un dlçret du 0 novembre J883 lU. le
oc rvice dCl pla"", , 1 ... troup" ne le ",,,denl plul qu'l la mlioon mortuaire; ell .. portent ]es
. n"ea au le c0'P' ""t et le ret;renl que le est clf lei IroUpes
on ann .. ne doivent p]UI figurer don. le. re!igieU8C1. Autre modifiel tion : le dk",t
d" 24 m.,.,idor an Xl i Iccordail une escorte d'honneur et hlquu. enlrant
IKtu r ]1 foi a _u .iège de leur ou de leu' to<ëeh&. Cene di'pooilion fut
pif MercI le 2a octobre 1883 de que ICI pOl t"" d'honneur portes du
.n::hv&ch& el
52. J.O., Loi. et décrets. 16S, 2a juin 1901, p. 4274.
251
lémoignclll
n
, Les luites de classement y apparaissent au grand jour.
Elles consÎstent pour les représentants des différent s corps i'l maintenir
l'écart. la distance, le rang. cn un mot "les relalÎons ordinales" qui
définissent la hi érarchie des pouvoi rs publics. Exemple : le président de
la Commission, le conseiller d'État Vel-Durand, intervint pour que son
corps de rattachement ne soit pas distingué du Parlement : "le Conseil
d'État collabore à l'oeuvre législative. il ne peut cl ne doi t sous aucun
prétexte être séparé du Parlement" . Ou encore pour que le numéro 7 des
rangs indi viduels soil réservé au vice-président du Conseil d'État bien
qu'il n'ai! que le tille de vice-président : "la vice-présidence qu'il exerce
d'une façon presque pcnnanenle du Consei l en lanl qu'assemblée
politique el admini strative sc double en eeret de la présidence effective
et qui n'appartient qu'à lui du Conseil siégeant en Cont ent ieux c'est-à-
dire comme plus haute juridiction de l'État
N
, L'un ct l'autre souhaits
seront adoptés, Le Conseil d'Étal obtiendra le 3
e
rang à ti tre de corps et
même le je à titre indi viduel du fail de la di sparition des rangs
personnels des cardinaux comme des maréchaux el amiraux
S4
, Mais
d'autres corps eurent moi ns de chances, Ai nsi le Conseil Supérieur de
l'Instruction Publique : en dépit des rés istances véhémentes de
M, Bayel. Directeur de l'Enseignement Supérieur, il perdi ltrois rangs,
dépassé par le Conseil Supéri eur de la guerre, celui de la mari ne ct
l'Institut de France, Autre antagonisme: dans la séance du 24 mars
1903, une lutte farouche mit face à face les défenseurs des conseils de
préfecture el ceux des conseils d'uni versité, Après un âpre débal el un
vote serré, la préséance tant convoitée revint au conseil de préfecture,
Pour un temps seulement: après réexamen du Conseil d'État. en séance
de contentieux, le conseil d' université finit par conquérir le 9C rang dans
les départements, Je conseil de préfecture devant se contenter de la 13e
place,
Au tOlal, la grande perdanlC de ce vasle remaniement fut l'année,
Anaché à l'État-major, le li eutenant-colonel Verrier, eut beau menacer :
"l'armée est nationale ct cUe répond de la conservation du territ oi re, Il
Celle comon iuÎon , 'es l "";unie .. dtçembre I!KIJ, Ell e . .. îl dei
'q",!senlanlS du Sén. l, de la Chambre MI"'IU, du Co<ucil dÉlai, de 10 IVande ch.nec!!eri.
de 1. Ugi on db onneu. cl de ci"'que: mini ' lère. Un d<>cumen' de plu.;eu .. ccnl. inu de P' , c,
prde ' ",,,e de "" : Rlpuh/i'i"" MiAi. .. Ju th ,'/n/lrieur, HOMeurs
l'rJÜQIIUS, Melun, Imprimerie . dmini" "'ttve, 1906,
.'>4, Qucl'JU<" moIS dt. rappd ici , lA forme primiti ...." du dbo ... 1 de meu i,lor donl Ja oninute Ci l
dlpock Archive. n. ' ion. l" corn!",n. de, . """""Ii ..... de Ja .... in de (AF 1 V
769), Indi ea!.ioo p.uieuoe puisqu'elle r. it voi r 1"010 furenl leo . rbilra ge. ,u,,!uet. il pmctda,
lnill . len,,:n1 l' .. t icle 1 du Iii'" 10 ptivoy. it e CO,,"il d'Éli.' en corp' . era" -i ' 00' épnil
tra;Ié comme: le sm. ! en co'l"'-' V. nide fUI . upprimé l'" r J'Empereur : Je Conocil d';'lal viend"" ,
Sm. 1 m.il '''''. nl la Cbamboe (!.co Moni/eur, dk .tnbre 1808), JXVeIIU 10111
Il monarcl1ie de Juillel un lribunal admlRi$l"lif '" un _ il ro"",,)t . tif deo miniSln:I , ce corp.
va .. d« en prenant séance . prb les œ ux ch. mbrco, Le ro'l'" diplom'I ique '" les
de f .. ...,., Arr« 1352, il , etlOUYe 1. plu:, . prh le Sén. 1 cl le COrpll léliSbti f, l.co
.le j Uin 1907 confi rm ... Cc ,allg que cdui de 19' 8 n'inlercale e Consel!
Con'Iilulionnel rai .. 1 "",uler le Consei l d'Ëlal dot ... l'ordre <l eo ""'8" de ro<pf,
252
, ' ' d' n ordre trOp éloigné dans le
serait à craindre que 1 une sorte de déchéance",
classement nouveau ne fut co
ns
l
é é al Mourl an membre du Conseil
eu beau appeler à e g , r u le ne' j uge que par ce
de l'Ordre de la Légion d Honneur , Le la considération qui lUI
voit. il faul non seulement Rien n' y fil. L'instituti on
est due mais augmenter pres comme sur les honneurs
mili taire devait subir. en, P ' st ainsi qu' au no m de la
publics , des reculs pri t le pas sur les ofliciers
consécration du poUVOlf CIVI .' f Ct dramatisé à J'extrême par le général
généraux_ Un renversement q UI u
Mourlan :
" " les officiers généraux doivent
"Si la CornlnlS$lon rdre le rang qu' ils occupenl
subir une déchéaoce, Ils P' dO " qu' ell e infligerail un
, depUIS un SI c e, Je ,
sans contestat ion 11. 1 Chambre des députés qUI onl
démenti au chef de l' lat, au Séln,' B nt leur IlffcclÎon : elle se
Of té 11. l'armée eur es lm ... '" Il
toujours manl cs . , souci de 10 sécurité du pays, c c
mcttrait en ovccdlC 1 rcu
VCS
qu'elle a données de
méconnaÎlfllil les servIces uS'II" P',ut pas dirc à l'mm6e en qui
t à la RÂnubltque, ne
son dévouemen , e descendre des généraux comme
le pays a confiance qu on va f lut,' 1 t uJO ' urd'hui, L'armée esl la
'
0 ° t leran, qUIs on a ,
s' ils ne m nlalen pas 1 dO ° u" Elle ne demande nen,
, l faut pas 3 Imm '
force de la nation, 1 ne , à ' des populations toule la
elle désire seulement conserver VIS , VIS Ce n'est pas une question
considération indispensable à son ,achOll" le"
de petite politique mais une questIOn nallOna '
, d t affrontement tenait à la
L' un des , enj eux ec e\ec:écret de messidor, les préfets
définition du régun,c des te:r arri vée, aux lieutenants généraux
donnaient la vLSlte ; -à-dire aux commandants d'armée et de
des deux premières ts des divisions territori ales , Ils
corps d'armée, et aux comma an échaux de camp remplissant les
recevai ent, à ymverse, préfet qui reçoi t la visite des
mêmes fonclJons, Après l , c es " me il a droit au salut des
°1" De plus en URl or • '
autorit és ml ItalreS, 'de L s des fêtes et cérémoni es
militai res ct marins de tous gra s, or mandée par un officier
t d' honneur com
publiques, une escor e
d
' t À t'évidence, l'allégeance de ne
l'accompagne et ,le recon UI , 1 d'éclat non plus que la suprémati e de
pouvait être mantfestée avec P us r élait parvenue au sommet
l'autorité préfectorale, La bureaucra le à Gabriel Hanoteaux ' à défaut
de sa pui ssance, lui en
d'être de la r'Jnce, 1 exactement encore l'armature ; une
former "le squelette ou P us, é r déterminant touS les
mécanique compliquée., de la vic, ct sans laquelle
mouvements du corps, fmsant tous cs g
253
d'ailleurs. la vie de la société ne serail apparemment qu'une tortueuse ,
impuissance"$S, :
Un autre enseignement peut êlre retiré de cette révision
protocolaire. cette fois plus général. Ainsi redéfini, J'ordre des
préséances abolissait la singularité au profit de l'abstraction du concept.
Dans le décret de messidor an Il, une place d'honneur était réservée aux
grands dignitaires (le. grand électeur, ('archichancclier de l' Empire.
l'archichancelier d'Étal, le connétable) comme aux princes de sang el
.aux officiers détenteurs de leur charge. Autrement dit, le procès de
classification s'établissait encore sur la singularité d'un être ou d'un
nom propre. Dorénavant, les signes traditionnels de la distinction
sociale se difféœncient du protocole d'Étal. Ils sc détachent de
l'inventaire légal cl standardisé. anonyme ct uniformisé, des positions
d'autorité. Transfonnation fondarnellta1e, celle finaJ ement d'une société
de l'honneur en une bureaucratie des honneurs.
En 1907, les préséances fixent un impératif universel de
confonnité. Ce qui entraîne une dissociation entre protocole et
étiquette: si l'un régill'espace public, l'autre sc cantonne au domaine
privé. C'est celte séparation que les élites traditionnelles vont juger
inacceptable. Car pour elles J'étiquette renvoie à une morale publique.
Incorporée aux gestes de tous les jours
56
, elle se compose d'une foule
de prescriptions qu'il convient de maîtriser sous peine d'êlre déclassé
pour "manque d'usage". Un mode de vie dont l'existence justifie el le
partage de la société ct la domination de cel te classe imbue de manières
qu'est la noblesse. On imagine dès lors les réactions provoquées par le
"relâchement" des moeurs. Pour la comtesse de Tramar. "le
rastaquouérisme" étrutlié à cette redéfinition des rapport s entre publi c
et privé, 11 s'infiltrait "par les portes complaisantes qui trouvaient
channant. original celte ignorance des convenances, ce manque absolu
de correction poussant la candeur jusqu'à excuser la plus grande
inrraclÎon"S7,
55. G. Honoteoux, Ou cItoU ClUri/U, l'lori • . 1902, p. 270.
56. "Eliqueuo il Ille bturiu ",icll SMie'Y tIr""" ,,'aund ,'/Self III " pral.ClilM "l";'UI
offe"ces lM " Iow" cU/Wl1 louell. il ,',,, sclli.ld ","!rUI th. in/rusio" 0/ III. impe'li"""I. Ih.
impropu a"d lho vu/ra,. " , .... 'd "80i/ll1 ablusc p."O/ll wh" ha.;III Il.ilhu ,,,1.111
1/0, "",uld N cOII,i/IU.'1y rhrus/Ôn, 11Io1/II,I.u imo rite s<xi." of """ /0 w/tom Ihti,
prtsenc. m'enl (J'Dm Iht 0/ fullnt and habil) N offt/ll;.t .""n
l1ifllS on Etique". lire US"f.u 0/ Sod.'Y, LorodO"el, L<mgmo.ll, 1839, p. 12.
57. L'irique". IttOnda;'w. U,,,,., de a sad/II .....ur", da", ""'Us /cl CÎrcOMlallcu rie
la vit . ",",.;.. V. Hn.rd, 1905, p. 527.
254
· •
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·
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255
Tableau 2 : Observation comparée des listes de préséances
Individuelles pour Paris lors des trois dernières rérormes du
protocole républicain (voir page précédente)
Pour faciliter la cOffi!,araison CHIre ces trois décret., celui de 1989 ft été
ampmé des rangs de corps (n 11 et 12 : 1cs députés et sénateurs). Il faul uvoir en
effet que ce texle La caractéristique, contrairement aUX deux précédenu, de
fondre en un même tableau lei rangs individuels et les rangs de corps. De plus, seuls
les 20 premiers rangs des listes de préséances prévues pour Paris 0111 été retenus dans
chaque cas. Mises côte à côtel, ces listes sufJ"hent à faire apparaître des changemenu
notables depuis le début du :
:Ie passage d'une république parlementaire à une république où prédomine
l'exécullf (voir la préséance accordée au premier ministre sur les présidents de
chambres depuh 1958);
-le recul des fonctions militaires: de tmi s en 1907, elles passent à deux en
1958 el une en 1989 (le chef d'état-major des années qui -fait intéressant- est précédé
par le médiateur de la ;
- la marginalisatJon re ative de l:t "présidence du comeil municipal de Paris".
c'est-à-din: du maire de la capitale. passée de la lO
e
place à la 1g
e
aujourd'hui
(interrogé sur la position qui lui élalt réservée. Jacques Chirac a r.roteslé en ne
trouvant normaJ que le main: de Pari. soil situé dam ccs conditions' Libération du
17 septembre 1989);
- le déclassement sensible des pré. idenls de tribunaux de COUrt d'appel
par tles institutions nouvelle. (médiateur de la République, Conseil
et social, chancelier de l 'ordre de la Libération) comme par les
détenteurs d'anci ennes fonctions (ancienJ présidents de la République.
anciens mininres et présidents de Conseil).
La. persistance du code des préséanc.,., au-delà dei changements de régime.
rend tout cas vaine l'affirmatÎon positiviste de la fin du Xlxe lelon laquelle
[a poI.Ulque oc rapprocherait de la SCIence en s'éloignal)! du Un siècle plus
tard, l'émulaliOCl tles préséances sert toujours à manifester ct conforter la hiérarchie
tles posÎtioos tle pouvoir.
Avec le régime de Vichy, les réprouvés des moeurs bourgeoises
et républicaines purent mener un ultime combat. Les préséances étaient
invitées. en effet. à incaOler un nouveau schéma institutionnel: celui
de la Révolution nationale. À redevenir une morale de l'honneur, e'est-
à-dire une étiquette pleine et entière. Analysant la crise de la société
française comme "un empiétement de plus en plus total du réflexe de
classe sur la morale de l'ordre" .• comme le produit d'une "conscience
émasculée par un régime de relâchement systématique", Gabriel Marcel
en appela à une "enthousiaste immolation de soi pour le salut d'une
communauté" : "Le moment est peut être favorable dans le
redressement national que le Maréchal a défini à remetlre si l'on peut
dire l'honneur en honneur et à lui restituer cette fonction publique qu'il
exerça pendant plusieurs siècles dans les divers ordres de la société
française jusque dans les grdnds corps de l'État et dans les principes
mêmes de notre politique"58. Si la paierie ne fut pas ccstaurée, comme
58. B. d·AsLO'S. {A morale de Mrre honneur, préfoce de G. Marcel. École oaLionale de.
cadres d·Uriage. 1942. p. VU.
256
le souhaitaient certains membres de l'Action française, la différenciation
de l'appareil d'État fut contestée,
"Nous, Philippe Pétain, Maréchal de France, chef de l'État,
décrétons ... " : une formule quasi royale fut d'abord réutilisée JXlur
tégiférer5
9
. Preuve qu'avec Pétain, la hiérarchie bureaucratique cessait
d'êi.re l'expression d'un souverain désincarné. Le protocole s'objectivait
li nouveau dans un corps. Il s'énonçait sous le principe d'une
communauté organique. Organique et confessionnelle, comme le
montre ensuite le rétablissement du serment politique. En vertu de
l'acte constitutionnel nO 10 de 1941, les militaires, magistrats et
I"onctionnaires civils devaient jurer directement fidélité au Chef de
l' État. Le fonctionnaire n'était donc pas officiellement consacré par la
1[omination mais par le serment. De quoi s'agissait-il? D'un gage que
prenait le souverain sur les fonclionnaires, celui que leur fidélité
pouvait seule garantir: un avenir éternellement à l'image du présent.
Le serment mettait en scène une certitude: le temps n'est pas
ti ll e histoire ouverte mais un ordre que plus rien ne viendra déranger.
Sur quoi était-il fondé? Sur un garant suprême assez puissant pour
imposer la crainte du châtiment en cas de transgression. C'est ceUe
llI ystique de l'honneur que proposait de réhabiliter les tentants d'un
r hristianisme maréchaliste. Pour Albert Bessières, en 1940 "ce qui
Uleurt et doit mourir c'est la quiétude aveugle et prétent ieuse de ces
hommes qui prétendaient bâtir une société viable avec quelques grands
llIots dont ils jouaient comme d'osselets: impératif catégorique, morale
III dépendante, sans législateur, sans obligation, ni sanction". Le
christianL"me. el Mgr Saliège, archevêque de Toulouse, le réamrmera
dans sa préface, se proposaiL lui d'être une école d'honneur. Son
renouveau devait permettre une "refonte de l'âme françaisc"60. Le retour
doms le protocole des personnalités religieuses, la prÎm<.luté retrouvée
des autorités nommées, notamment des membres du Conseil national,
rentrée en préséance des chefs de la Ugion française des Combattants :
le schéma institutionnel proposé par Viehy modil1ait donc radicalement
1cs règles du jeu protocolaire. Il rétablissait un lien de dépendance, à la
rois personnel el confessionnel. un lien contraire aux technologies de
mise à distance par lesquelles s'était fondée l'autonomie de la
hurcaucrnt ie d'État
61
.
59. R. ta FrallCt Vichy {940·1944. Pl riS. 1973. P 186.
60. A. S ..... ihts. Rh()lutiofl spirituelle. préface de M8r Salièg • • de Toulouse.
l'",i •• Sper. 1941. p. 17. Voir •• i A. Saint_Cl oir. ,-"honneur. Idllwr,ves. Paris. 1942.
l' t8.
61. Ce souci d. poliLique l'''u •• l"Empirc eL 1. mon.rchie " utili ser td,.
10 dn .. ". turgie du .en".nt : en «plernhr. 1814 1.0 fonnut • .ot.it .. J. jure eL je promets "-
Il,eu de sard.r obti .. ance el au ROI. de o·.voir aucuoe dc "· ... i .•ter à aucun
•• m ... il de I llCune 1i8ue qui soit c""LNire • son IUlorité el ce dans mon Mpart emenL
"" ailleu ..... i j·apprend. qu'il "" L",me quelque chose l ""0 préjudice. je le fer.li .u
Kn i·· ; en octobre 1820 "Je jure firlélité 'U Roi ob6s .. nce li J. 0. .. 10 tuoSliLUlionnelle el aux
t " i, du Roy.ume··. en 'OnL 1830 "Je jure fiMli Lé .u Roi des Franç-a is. obéissance à la charte
257
Reste que le cha.ngement dc contenu ne doit pas cacher une
continuité structurale. En 1940, la. dignité d'État apparaît toujours
comme une distinction collective défendue avec l'âpreté de l'intérêt
personnel. De plus. sa puissance dépend autant de ceux. à qui elle
s'applique que du jugement de ceux qui en sont privés et aux dépens de
qui ses bénéficiaires l'exercent. À ce double titre, la préséance participe
encore du système de reconnaissance né avec la centralisation
napoléonienne. Et de fait, ce que révèle l'exemple vichyssois. c'est
surtout la force d'un impératif: toute institut ion se doit de produire des
systèmes de classification propres à modeler l'action de ses membres.
Si la préséaoce en est en France l'un des principaux, c'est que sous son
action. chaque représentant de l'Étal a un rang marqué dans la hiérarchie
générale des fonctions. un rang d'où il tire sa considération ct son
autorité
62
. Sans dout e est-<:e la raison pour laquelle Je protocole paraît
tourné vers un versant secret du pouvoir. Parce qu'il donne une fonne
publique à un rapport de force et qu'en retour celui-ci y puise une
représentation elle· même gage de puissance.
La maj esté présidentielle
On ne dira jamais assez combien cette structurati on verticale de
l'appareil d'État pèse s ur nos manières d'cxpérimenter la relation à
J'autorité. Songeons au rôle lenu par le président de la République lors
des cérémonies publiques. Il fonnc le coeur de la mise en scène. Le
protocole lui assure même d'nppanûtre comme le pôle autour duquel
sont ordonnées et figurées toutes les hiérarchies administratives et
politiques
6
). Une position au sommet qui en fait une fi gure dominante
et ex.térieure. Surplombant la pyramide des préséances, la fonction
présidentiell e manifeste la subordination du pouvoir administratif au
pouvoir politique. Comme si son existence dont l'autonomie fait
l'absolu contribuait à entretenir une muelle coercition à tous les
OCJnilituti(JfIMlle et lUX loi. du ROylume" : I vril un "Je ju", obOi ..... ncc • 1. ColISlitution
ri .u Prtsident" : en janvier ]BS) "l e jUft: ) la Conliitution el fidtlilt ,
l'Empe",ur". A .i,naler '{u ·en U48 COmme octobre 1870, d·un n'lime
n'publicoill COII"C", ]"'boliuon du l ennent polili'l"".
62, O. TOII"";nt l'uait oœerv' dh le milieu du XIX •• ibcko : """,uo ) qui o<>nt conti& 1",
pouvoir1 publ kt. empruntent leur fo",", non moin ... 1·&:lot 'lui 1 .. environne 'lU') l'.ulOnlt qlll
leur 1 çOnfifo", Cod, du .... op. .. p. Ill .
6). Un I niele du d6c"'t de juin ]<)07. repri. en ]958 et presque en 1989,
lU de 10 Ripubliqlle de. honnCUr1 co.lquf •• ur ceu, ",conn..- .utr.fols l
l"Empe",ur. Sur le plln civil. Ict 1. n:çoivent lon;qu'i1 "" d!place en VMlnt
) JI "'nc:ontre l Il limite du dlplncment ou de l'i rrondissement. le entre
chique commune. J .. cluche. lonnenl l 1. volée (disr"ilion en 1989). Puil, Jor1
dei r6cel;'tionl 0,s"nis6u l l'Mto! de prHeclure, i C$I frtvu 9,u'il Il:çuive don. l'ord ...
r"
otoallitre lu coq>' c:onolitu!. du d6plrtement. Lo ... qu il 1 dan. une cOmlnul'lO,
es I morill!. qui rQnt reçu le " Iuent l IOn départ. De plu., le. honneurs mililli,e. ""mme de,
d'elCOrte lui IOnt •.
258
l\: helons du pouvoir. Plus encore: à ouvrir une créance à laquelle seule
tics marques ostentatoires d'allégeance pouvaient répondre
64
. .'
De ce principe de verticalité, les voyages des c.hefs de 1 Etat
proposent inlassablement le spectacle. Rarement pour eux-
mêmes. ils sont pourtant à l'origine d'un singulier de
légitimation. Ce que développent ces déplacements rituels 1 Image
\Ie grandeur et de faste. Ce qu'ils mettent en scène ?
pareille censée envelopper la JX:rsonne du I.E.tat. SI bien
\lue ceUe mécanique speclacul:ure entretient pluslcurs
ta cérémonie de l'entrée royale. À la manière du conVOI rempli d objets
d'art, de chevaux ou de pages emmené par Mazarin pour le
Roi-Soleil, l'étalage de la munificence n'y est qu'une du
pouvoir. Une occasion de le manifester et de le mesurer.
le visage de l'instilution, c'est-à-dire l'insti tuti?n
homme, le voyage consacre la des Mieux: Il
l'expose aux yeux de tous, en obligeant chacun à f3lre hommage
publiquement de son infériorité. Manière là aussi les
citoyens à la majesté du pouvoir et donc de prendre acte de la différence
entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent.
Le crédit de l'institution présidenticlle doil beaucoup à de telles
manifestations. Comme si pour s'exercer, le pouvoir devait d'abord êLre
perçu dans une position de hauteur. Lalouette en une
Ill:lxime de l'art de "bien administrer" : "Un supéneur nest JamaIs plus
grand que quand il élève ses les
déplacements officiels offrent celle oppor.tumté au de la
République. Les honneurs dont il est gratlfié',dcPUIS. les VISites de
corps, prises d'armes, escortes, sal uts et salves d les m.arques
lie déférence que suscite sa fonction: tout cela .à en faue une
véritable d'honneurs
H
• sinon même une IIl st] tutl on sacrée. au
sens que donnait Durkheim à ce tenn&'.
64. De ce poinl de il ocrail iniE ..... '" Il de dct
1", conoti\uN l U préoident de II chaque JlnVler. La m,.e en
de cel le rencontre, ]es aUueuliana prononc6eo. l'o!",e de. prll e. de pirole : loul y
<=<J<l COtln • draper la fil"'" prbidentielle d'un ŒIl' "no pareIl
6.5 tU_MS administTo/ion pra'iq ..... Pan., 1812. p. 8. .
66: O·. iUeur1. pendanl lon8tcmP" celle ronn. de 1''''1 IccQmpagnk do prot.ochana
1""diquCl tout ) rlll Ap6cifi'j.ue •. S. personne n'lLont plu. "'-'mille ceU.e roI ou de
l'empereur d·un culte religIeux ou Il:vêtu d'un ehlrlsme propre 1 le rendre ,nvtoll,ble. du
riispooi tian. If",l"" ont poo' le prollger conlre l'OUI",!e. C·ctt ce le
lomoin de la pre ... , 1. loi dC$ 27 et 29 juillet 1849. repri'. el dhe cdl. du 29 Jud]et
1 SU en int.rdi .. nt les injures el 1 .. difTl mu io". , CCII ce que r .. 1 dons le çode pt""1
86, n!tlbli le 10 juin 18S3. en la mlJeillt .du chef d • . l 'tat.
L. LonQt. Du atl"'llUs diri,üs tk 1" CI les
m...,I1is <fUIr mlJndlJl jleclif. Thhe de doctont, f'llns. A. ROUlSCou. 1910, p. 40.
259
Une souveraineté ambulatoire; l'exemple duvoyage
du président Sadi Carnot, à Limoges en 1888.
Le mercredi 25 février 1888, à 15 h 55, le uain présidentiel arrive
en gare des Bénédictins, 11 Limoges, salué par un coup de canon tiré
du rembl ai des Coutures ; le signal du début des festivités était
donné, Prenant place dans un landau li deull: magnifiques
chevaux, le président est accueilli par une foule considérable, Situé
li la tête d'un cortège composé d'une vingtaine de voitures
qu'occupent ses consei llers et ministres, il fait le tour de la ville
sous les applaudissements et l'air répété de la Marseillaise. Sur tout
le parcours, les troupes de la garnison forment une haie d'honneur
tandis que le cort ège lui-même est précédé pnr un piquet de
gendannes à cheval et fermé par un escadron de dragons, LI,.'S édifices
publics mais aussi nombre de demeures de parti culiers sont
recouverts de drapeaux comme d'objets décoratifs en l'honneur du
président. La snlve réglementaire de lOI coups de canon est
exécutée pendant que les rues arborent des mâts de couleurs, des arcs
de triomphe 3U chiffre de la République, des trophées, des
o rinammes et autres rampes de gaz pour les illuminations
nocturnes. Le coeur de celte toile d'araignée de signes el de couleurs
? La prérecture, alors décorée d'immenses drapeaux tricolores. C'est
là que le Président se fait présenter les maires du dépnrtement ainsi
que les corps constitués, Une occasion de réaffirmer avec éclat le
rang occupé par ces derniers dans la hiérarchie des pouvoirs. Le face
li face permet de les distinguer !lU double sens du tenne : a la fois de
les récompenser -par l'honneur d'une poignée de main ou un geste
d'attention- et de les différences enlrc services ou dcsrés
hiérarchiques. Les apparences dont s'ent oure le chef de l' Etat
renforcent cette impression: vêtu de ses habits prot ocolai res. il
jXlr\l! en sautoir le grand cordon et la plaque en diamants de l'ordre de
la Légion d'honneur. Le prestige des "invités" ressort grandi d'un tel
déploiement de fastcs. Mais moins peut -êIJe que celui du chef de
l'État, voire de la bureaucratie d'État qu'il domine de sa hauteur, car-
parmi les postures aUlI:quelles invitent les symboles de la verticalité
la plus manifeste, et sans doute, la plus escomptée est celle qui
consiste alors 11. prendre acte d'une jXlsition de subordonné.
Comment continuer à soutenir que le protocole ne recouvre
qu'une procédure anecdotique? La "science protocolaire" imprime ses
caractéristiques à l'ensemble des manifestations où se trouve impliquée
la figure de la souveraineté. Instrument de la grandeur de l'État, ellc
assure l'unification symbolique de l'appareil buretJ.ucratique. Moyen
d'intégration, elle objective la puissance respective des pouvoirs "en
possession d'État". Ce qui engendre ct un véritable "esprit de
260
,
,
,
,
, "C'est là probablement le secret des préséances : dispenser des
d'encouragement en répartissant des prérogatives Ce
une telle géométrie solennelle met au jour la plus, des
fonnes de pouvoir, celle qui honore les hommes du seul r3l1 qu elle esl
honorée par eu".
261

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