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De l’hyperprésident à l’hypoprésident

Entre représentation médiatique et représentation politique: le grand cafouillage

Olivier Mongin

« J’écoute, je lis, j’entends tout ce qui se dit. Après les municipales, je prendrai avec sang-froid les décisions qui s’imposent. »

Nicolas Sarkozy 1

À LIRE et à écouter tous ces commentateurs qui se nourrissent depuis plusieurs mois des faits et gestes de Nicolas Sarkozy, celui-ci serait pris à son propre piège. L’arroseur arrosé ! Lui qui a voulu occuper toute la place, lui l’omniprésent, le voilà contraint de se cal- mer, sommé d’être discret et pudique, prié de faire preuve de pudeur et de se faire oublier en coulisses ! Lui qui a montré un allant poli- tique incontestable, le voilà donc dégonflé comme une baudruche ! Bref, retour à la case départ ! Et la question, un tantinet ridicule, excite les rédactions : combien de temps tiendra-t-il encore ? Comme s’il n’avait pas été élu pour cinq ans et qu’il devait démissionner comme un piètre animateur de télévision en mal d’audience !

Les deux faces de la représentation: la politique et les médias

Si l’on ne veut pas se contenter de considérer Nicolas Sarkozy comme une bulle passagère, un simulacre pour lecteurs pressés de Jean Baudrillard, il est temps de lire et de suivre le feuilleton poli- tique autrement. Et cela d’autant qu’il a fini d’amuser à l’étranger où l’on se demande, en dépit du précieux traité de Lisbonne qui serait le

1. Citation extraite du Monde du mardi 12 février 2008.

précieux traité de Lisbonne qui serait le 1. Citation extraite du Monde du mardi 12 février

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Mars-avril 2008

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fait de la seule France (!), ce qui se passe au « pays de la politique ». D’où cette interrogation : pourquoi celui qui, misant son va-tout sur la démocratie d’opinion, a voulu et su (en tout cas un temps) créer une relation directe entre l’opinion et lui, en fait les frais ? Mais, corréla- tivement, pourquoi ceux qui ont annoncé tambours battants, de l’UMP à Libération, un retour de l’intérêt pour la politique et une moindre méfiance envers les représentants du peuple ont-ils été si vite démen- tis au risque de voir au contraire les sentiments antipolitiques et les réflexes « contre-démocratiques » se propager un peu plus 2 ? Si l’on ne peut que reconnaître le rôle de la démocratie d’opinion, comme le fait Jacques Julliard dans son dernier ouvrage 3 , et réclamer un meilleur équilibre entre démocratie représentative et démocratie d’opinion, il faut rappeler que celle-ci est un choix politique histo- rique « contraint » qui correspond au moment, l’année 1983, où la gauche au pouvoir (Mitterrand suivait alors les cours de Jacques Attali tout en lisant l’écrivain Jacques Chardonne) décide de prendre « le tournant libéral » sans avoir les moyens idéologiques ou institu- tionnels (faiblesse des syndicats) de les légitimer « politiquement ». S’en remettre à l’opinion, c’est reconnaître la faiblesse du discours politique et générer la méfiance envers les représentants. Ce climat favorable à la démocratie d’opinion depuis un quart de siècle a débouché sur la sempiternelle opposition entre la démocratie (la société civile et l’opinion) et la République (la représentation poli- tique souveraine) qui mettait l’accent sur les déficits de la représen- tation politique. La difficulté actuelle, pour le pays comme pour le président, tient à un style de gouvernement qui a accentué le malaise dans la représentation politique tout en exacerbant le recours à une démocratie d’opinion désormais réduite à la pipolisation. Ce qui n’est pas sans expliquer la résurgence contemporaine de pensées radicales fustigeant la démocratie parlementaire au bénéfice de l’action directe potentiellement révolutionnaire.

De la prise du pouvoir à son occupation

Revenons-en donc au président Sarkozy lui-même qui n’avait pas trente ans en 1983 ! De récents livres, qui évitent les travers de la série gagnante (en tout cas sur le plan commercial) des livres people ou des chroniques de cour à la Patrick Rambaud 4 , invitent à repren-

2. La notion de contre-démocratie renvoie à des acceptions multiples, voir Pierre Rosanval- lon, la Contre-démocratie, Paris, Le Seuil, 2006. 3. Jacques Julliard, la Reine du monde, Paris, Flammarion, 2008. 4. Patrick Rambaud, Chronique du règne de Nicolas I er , Paris, Grasset, 2008. On comprendra qu’un connaisseur de Napoléon cède à la tentation de comparer l’Élysée à une cour royale. Mais Napoléon, loin d’être un monarque par naissance, était un empereur autoproclamé. Pour

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dre ces interrogations. Dans la Droite contre l’exception française 5 , Patrick Jarreau, journaliste politique au Monde, propose une analyse que l’on peut qualifier de sarkozyste en un sens non idéologique. En effet, l’auteur est persuadé, comme tous ceux qui ont dénoncé l’immo- bilisme du modèle politique français ou entonné la thématique du déclin cher à Nicolas Baverez, que la rupture annoncée par Nicolas Sarkozy est une nécessité historique et non pas seulement une exi- gence programmatique ou idéologique. Il n’y a pas d’autre choix que de secouer les immobilismes aussi bien au niveau de l’État que des corps de métier. Et de passer en revue tous les domaines où le prési- dent a annoncé des actions rapides et en profondeur. Le plus étonnant est qu’une lecture distanciée de l’ouvrage est en partie convaincante et que l’on comprend mal pourquoi Sarkozy a fléchi si vite et affaibli sa politique de réforme. De fait, les reculs ont été innombrables et inattendus (depuis les internes jusqu’aux taxis en passant par les marins-pêcheurs) alors même que des réformes ont été entreprises, à commencer par les régimes spéciaux des retraites, la loi Pécresse sur l’université, voire les avancées sur le dialogue social et le contrat de travail, ce dont le Premier ministre est d’ailleurs crédité 6 . Certes, les épisodes privés (le divorce puis le remariage), «l’impossible crois- sance » sur laquelle le «président du pouvoir d’achat» bute concrète- ment (la lutte contre le chômage et pour l’emploi était il y a encore trois mois l’obstacle majeur) ont considérablement pesé dans la balance. Assez juste et objectif, le livre de Patrick Jarreau apparaît donc quelque peu décalé tout comme la commission Attali qui a été renvoyée sèchement dans le fossé à la fois par des experts et par les politiques, les âmes sensibles de la province politique style Raffarin trouvant inadmissible que l’on touche à la réglementation des métiers ou au département. Comme le dit le sénateur, laissons les nouvelles technologies chères à Attali aux Chinois et protégeons la qualité fran- çaise 7 ! Si les sorties de route imprévues sont nombreuses dans le cas des projets initiés par le président, comment le comprendre ? À lire le livre de l’ancien directeur de cabinet de Dominique de Villepin 8 , implacable car parfaitement maîtrisé sur le plan de la plume, on saisit que Nicolas Sarkozy est un battant redoutable, un jouteur expéri-

mémoire, l’historien Emmanuel Leroy Ladurie a écrit un article mémorable dans la revue L’arc (aujourd’hui disparue) sur la cour de François Mitterrand comparée à la cour de Louis XIV. Il y a là un travers bien français ! 5. Patrick Jarreau, la Droite contre l’exception française, Paris, Plon, 2008. 6. Voir Michel Marian, « La fin de l’état de grâce ne signifie pas la “chiraquisation” », Esprit, février 2008. 7. Le rapport Attali – Commission pour la libération de la croissance française présidée par Jacques Attali, Trois cents décisions pour changer la France, Paris, XO éditions/La Documentation française, 2008–, prêtait bien entendu le flanc à l’incompréhension. Voir la note publiée infra p. 219-220. 8. Bruno Le Maire, Des hommes d’État, Paris, Grasset, 2008, l’auteur est aujourd’hui député de l’Eure. Dominique de Villepin a publié parallèlement Hôtel de l’insomnie, Paris, Plon, 2008.

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menté, un bagarreur de mots 9 . On pressent aussi que l’auteur en appelle à une réconciliation impossible entre Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy (le livre reste discret, et pour cause, sur l’affaire Clearstream qui est la vraie pomme de discorde entre les deux hommes). Mais surtout, contre la volonté du chroniqueur, on découvre que le président est peut-être plus un homme de la conquête, de la prise de pouvoir qu’un homme désireux d’occuper le pouvoir. Mobile, agité, Nicolas Sarkozy est un cas de figure pour les lecteurs du Prince de Machiavel : conquérir le pouvoir ne signifie pas qu’on a l’aptitude et l’envie de l’occuper. Rompre avec ce qui précède, avec la chira- quie, ne signifie pas mettre en place un nouveau pouvoir, celui de l’après-Chirac. Et pour cause, il faut changer de rythme, occuper des postures contradictoires sans pour autant donner l’impression de navi- guer à vue. À en juger par la réception manquée du rapport Attali, on a l’impression que la moindre des promesses malheureuses peut favo- riser des retours de bâton.

Le boomerang de l’ouverture

Mais la faiblesse majeure du président réside dans sa volonté d’ignorer au maximum la représentation politique et les médiations institutionnelles, qui était apparue au départ comme sa force. La volonté de l’hyperprésident de contourner la plupart des mécanismes de représentation (les parlementaires en multipliant les commissions en tous genres) et de décision (les ministres en les divisant et en les soumettant au diktat élyséen et aux improvisations « présidentielles » dont l’une des plus caricaturales est la décision d’en finir avec la publicité sur les chaînes publiques 10 ) s’est retournée contre lui. En accordant une confiance excessive au premier cercle élyséen orga- nisé autour de Claude Guéant (il ne suffit pas de maudire les technos et les énarques pour échapper aux pouvoirs non transparents et occultes), le président a donné d’une part l’impression de gouverner

9. « Nicolas Sarkozy a une capacité de perturbation du jeu politique que je ne connais à personne d’autre, sinon, dans un registre tout différent, Dominique de Villepin. Quand tout ron- ronne doucement, il prend la parole, quelques mots seulement, mais qui suffisent à remettre en cause des conclusions hâtives et à les replacer au centre du jeu. […] Cet homme d’ordre est aussi un grand perturbateur », dans B. Le Maire, Des hommes d’État, op. cit., p. 206. 10. L’omniprésent conseiller (l’omniprésence n’est pas le fait du seul président et d’Attali !) Alain Minc a eu l’idée de faire ce qu’aurait dû faire la gauche (responsable de la privatisation de la Une à l’époque) : arrêter la publicité sur les chaînes publiques en taxant la publicité sur les chaînes privées et les nouvelles technologies de communication (les portables à travers Bouygues, Orange et SFR, ainsi qu’internet). Ce qui revient à défendre la culture à l’ancienne (pour autant que le programme des chaînes soit si différent, ce dont doute le Premier ministre François Fillon !) par les nouvelles industries culturelles. De cette décision, ni la ministre Christine Albanel, ni le conseiller spécial à la culture, pourtant spécialiste des couloirs depuis l’époque mitterrandienne, Georges-Marc Benamou n’étaient au courant. Voir le reportage d’Ariane Chemin et Raphaëlle Bacqué, dans Le Monde du 12 février 2008.

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seul contre la représentation politique et, d’autre part, de privilégier la relation directe avec l’opinion. Ce qui n’est pas la meilleure manière de renouer avec la confiance politique !

Affichant une volonté de rupture politique et misant délibérément sur la démocratie d’opinion (et il n’était pas le seul, foi de Ségolène Royal !) et ne de dégageant du carcan de la démocratie représenta- tive, le président, trop sûr de lui car toujours porté par l’esprit de conquête comme si l’élection présidentielle était comparable à la prise de pouvoir à l’UMP, n’a pas su (n’a pas voulu !) rééquilibrer les deux formes de démocratie. Maltraitant les représentants du peuple et l’Assemblée, obsédé par sa volonté de contourner les parlemen- taires, il a concédé une « ouverture politique » très large qui se retourne désormais contre lui. Et d’abord dans son propre camp. Aujourd’hui, ce n’est pas seulement la gauche qui s’en prend à Sar- kozy mais la droite elle-même, à commencer par les membres du gou- vernement qui ne supportent plus, élections municipales aidant, d’être marginalisés au profit des petits princes de l’Élysée et du clan des Hauts-de-Seine, le fameux « 9-2 » qui rappelle que la rupture avec l’ère Chirac ne l’est pas nécessairement avec l’ère Pasqua 11 . Par ailleurs, les appels de l’ouverture Jean-Pierre Jouyet, Bernard Kouch- ner se plaignent des coups risqués de Claude Guéant qui a réussi à remettre en scène la Syrie au Proche-Orient à l’occasion d’un voyage éclair à Damas et à déstabiliser un peu plus le Liban. Pour affaiblir la représentation politique et légitimer son « hyperprésidence », il fallait qu’il maîtrise la représentation médiatique… Et ce n’est pas fini ! Dernier exemple en date, l’annonce par Claude Guéant lui-même dans les colonnes de L’Express du 14 février 2008 d’un possible (inévitable !), remaniement après les municipales de mars. Mais n’était-ce pas au Premier ministre d’évoquer le remaniement de « son » gouvernement ? Ce à quoi Dominique Paillé, secrétaire géné- ral adjoint de l’UMP et conseiller à l’Élysée, répond sur les ondes de Radio classique le 14 février que ce n’est pas au Premier ministre d’annoncer un éventuel changement de Premier ministre ! Lapsus ou non, tout est dit !

Il y a encore trois mois, le président était considéré comme le maître du récit politique, il faisait ce qu’il voulait, il se moquait des

11. Voir Hélène Constanty et Pierre-Yves Lautrou, 9-2. Le clan du président, Paris, Fayard, 2008. Si le premier cercle est composé de fonctionnaires (Claude Guéant d’abord) passés par les Hauts-de-Seine, c’est également le cas d’un certain nombre de proches de Sarkozy qui avait été mis à distance du président par Cécilia Sarkozy (un homme du show-biz Philippe Charier, le député Frédéric Lefebvre, l’ancien conseiller élyséen Laurent Solly passé de l’Élysée à la télé- vision puisqu’il est le numéro 2 de la Une), les membres de ce qu’on appelle « la fabrique » en écho au film de Coppola. Les voilà revenus dans le giron du président, David Martinon n’a pas fini de s’en souvenir… Dans ce contexte la « guérilla » (terme de Raffarin) de Neuilly « qui n’est pas la France » (idem) n’est justement pas à la marge, périphérique, il est au contraire au centre du système de gouvernement.

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journalistes comme il l’a encore fait le jour de la conférence de presse du 4 janvier, il aveuglait les médias avec ses propres projecteurs allu- més en permanence, il poussait donc à l’extrême sa double domina- tion de la représentation politique et médiatique. Comme ce n’est plus le cas, il est doublement pris de court. N’ayant pas valorisé la représentation politique, celle-ci se retourne contre lui et le lâche au moment même où il s’enfonce inconsidérément dans la pipolisation. Sans soutien politique et pris dans les pièges de la relation directe avec le Français (« vous et moi », « vous comme moi », « moi comme vous »), il a exacerbé la privatisation du récit politique. Pensant maî- triser la représentation médiatique et se méfiant de la représentation politique, il ne lui reste plus que lui-même et ses miroirs, lui tout seul avec ses proches politiques (Guéant) ou affectifs (Carla). Alors que les médias qui l’ont adulé un temps, fascinés qu’ils étaient par le personnage de cet hyperprésident qui n’a rien à cacher et son carac- tère vendeur, en appellent hypocritement à la vertu et à la grandeur (les magazines ont vendu en 2007 les numéros consacrés aux Sarkozy, c’est-à-dire aux politiques people, 30 % d’exemplaires de plus que les numéros consacrés aux people non politiques comme le couple Johnny et Laetitia. Politique et people, l’idéal absolu pour un commercial !). Mais ce renversement de situation indissociable d’un choix mal maî- trisé car excessif de la démocratie médiatique a aujourd’hui conduit Nicolas Sarkozy à se faire discret. Il n’a plus la maîtrise de l’agenda et du récit, le scribe gaullien Henri Guaino étant lui aussi fatigué, la rhétorique du roman national est bien consommée alors que Max Gallo est rentré chez les immortels de l’Académie française. Quant aux appels à la religion ou à la politique de civilisation, ils n’y chan- gent pas grand-chose puisqu’ils sont « naturellement » mal compris au pays de la loi de 1905 12 .

Qui maîtrise le récit médiatique?

Mais il faut aller un peu plus loin. À distance d’un Berlusconi pro- priétaire de médias et tenant les rédactions sous sa coupe 13 , Sarkozy a perdu le fil du récit qu’il croyait raconter au pays de toutes les rup- tures. Ne reste que la rupture avec Jacques Chirac… et avec David Martinon à Neuilly ? Mais qui tient alors le récit médiatique ? Un petit coup d’œil sur la presse permet de comprendre ce qui se passe sur le plan du storytelling, de l’art médiatique de raconter les his-

12. Voir l’article de Jean-Louis Schlegel, « Nicolas Sarkozy, la laïcité et les religions », Esprit, février 2008. 13. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de coups de fil et que Monsieur Dassault n’essaie pas de reprendre les rênes du Figaro (et Étienne Mougeotte, à la retraite de la TF1, celles du Figaro magazine) où on l’autorise désormais à publier des éditoriaux.

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toires 14 . En dépit ce que racontent des théoriciens du storytelling, celui-ci n’est pas toujours contrôlé et manipulé par le politique. Dans le cas de Sarkozy, sa chute dans les sondages s’accompagne du constat qu’il perd la maîtrise médiatique qu’il croyait avoir. Les diffi- cultés précoces de Nicolas Sarkozy ne sont pas anecdotiques, il signi- fie qu’on est entré dans un monde où le privé a pris le dessus, un monde où les médias font et défont le récit dont les séquences se suc- cèdent. Quand l’hyperprésident devient un hypoprésident en quelques jours et que la presse non people franchit des lignes jaunes que la presse people franchit rarement, n’y a-t-il pas là l’indice que le récit médiatique n’est certainement pas le fait du seul politique ? Nicolas Sarkozy l’a pourtant cru, et il doit s’en mordre les doigts. L’hyperprésidence a été un moment du récit, l’hypoprésidence en est un autre. Et l’on connaît déjà la suite dans un climat où la presse magazine n’en peut plus de pipoliser. Les excès n’ont pas manqué, la presse qui se plaignait de la pipolisation de la politique nous a servi des pages et des pages, une vraie saga, un soap opera, sur la famille de Carla, les Bruni-Tedeschi. Et le premier entretien avec la première dame de France est paru dans L’Express parallèlement à l’entretien « de reprise en main » de Claude Guéant. Et la ligne jaune a été fran- chie par un professionnel de l’enquête pour le site internet du Nouvel Observateur, le journal de Jean Daniel, dont la direction a dû présen- ter ses excuses. Dans un ouvrage lucide, Éric Maigret a bien montré 15 qu’il n’est pas question de revenir à des mœurs journalistiques d’un autre âge, celles d’un Jean Mauriac quand il raconte avec humour sa vie avec de Gaulle 16 . Nous vivons dans un monde où le récit est tiré par des médias écrits et audiovisuels : d’une part, Le Parisien pour la presse écrite qui écrit la saga politique et non plus Le Monde qui apparaît décalé car en perte d’autorité, d’autre part, les journaux télévisés et les talk shows comme Le Grand journal de Canal Plus animé par Michel Denisot. Dans le monde d’internet et des écrans, les méca- nismes de représentation ont muté très vite.

Nicolas Sarkozy n’a pas envoûté les citoyens, il ne les a pas mystifiés. Il n’a pas manipulé les images et les sons, monopolisé les médias en les détournant de leurs fonctions. Sa réussite médiatique est d’abord un effet de prophétie autoréalisatrice au sein des médias : les journa- listes apprécient que les élus s’expriment dans leurs propres codes et crient à la révolution […] Le passage à la politique de performance

14. Christian Salmon, Storytelling, Paris, La Découverte, 2007. Ce livre a introduit tardive-

ment cette thématique en accentuant la seule part du contrôle par le pouvoir politique.

15. Éric Maigret, l’HyperPrésident, Paris, Armand Colin, 2008.

16. Jean Mauriac, le Général et le journaliste. Conversation avec Jean-Louis Barré, Paris,

Fayard, coll. « Témoignage pour l’histoire », 2008.

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intervient comme une solution de secours en ces temps de déclin du modèle de la représentation politique 17 .

Les gens de presse n’aiment pas entendre cela, mais le retour à l’en- quête ne l’emporte guère sur l’indiscrétion d’avocat qui est une spé- cialité hexagonale. Il faut des enquêtes pour nourrir et irriguer autre- ment le récit politique, et pas uniquement des SMS dont on ignore la source 18 .

Un média, élyséen ou pas, n’est qu’un média : il faut le reprendre certes, le contextualiser aussi, recouper ses informations, le hiérar- chiser, le critiquer, l’ignorer. La solution à un trop-plein d’informa- tions est un surcroît d’information, dans le sens quantitatif mais sur- tout qualitatif. Les excès actuels (couverture people des couples Royal/Hollande et Sarkozy sans aucun recul, suivisme de la part des médias des agendas de Sarkozy, etc.) ne sont que la conséquence de la non-acceptation de leurs responsabilités par les journalistes 19 .

La thèse surprendra mais elle doit être entendue. Quoi qu’il en soit du devenir présidentiel, l’illusion serait de laisser croire que l’affai- blissement médiatique va enfin permettre de renouer avec le meilleur des mondes médiatiques ! Et des journalistes qui font encore un peu autorité, de Jean Daniel à Alain Duhamel, ont tort, une fois reconnu que la publication du SMS était une erreur, d’accuser Nicolas Sarkozy d’être à l’origine de la dérive people dont tout le monde médiatique est désormais victime 20 … La publication en couverture du Nouvel Observateur de la photographie de Simone de Beauvoir nue serait-elle elle aussi une simple bévue ? La presse magazine, entre autres, a accompagné le mouvement… et n’a pas de raison de ne pas le pour- suivre jusqu’à preuve du contraire. Entre le petit récit individuel, le vôtre, le mien et celui du prési- dent, et le grand récit (religieux, idéologique, et aujourd’hui républi- cain car la fin du roman national n’en finit pas de finir) dont nous sommes orphelins, il faut trouver un récit qui accroche le pays au monde réel. Tout est affaire de récit mais Sarkozy en a perdu le fil pour en avoir abusé. Contre l’idée qu’il n’y a que des récits manipulés ou la dérive des opinions individuelles, il n’est pas mauvais de rappe- ler que le récit politique a peut-être encore un avenir. En tout cas, si l’on n’y croit pas le réel est là et bien là, celui de l’histoire mondiali-

17. Éric Maigret, l’HyperPrésident, op. cit., p. 136-137. 18. Paradoxalement c’est un excellent enquêteur, Airy Routier, auteur récemment d’un ouvrage sur l’affaire Clearstream, le Complot des paranos (Paris, Albin Michel, 2006), qui est à l’origine du scoop du Nouvel Observateur en ligne. Étonnant que ce soit ce journaliste et son journal, Le Nouvel Observateur, marqué gauche culturelle, qui s’est déjà fait remonter les bre- telles avec la photo de Simone de Beauvoir en une de couverture, qui soient concernés. Le plus people de tous n’est pas toujours celui que l’on croit ! 19. Éric Maigret, l’HyperPrésident, op. cit., p. 138. 20. Voir l’éditorial de ce numéro. La faute à Sarkozy ! La faute aux journalistes ! Mais le plus simple est encore de fustiger le lecteur comme le fait Pascale Santi dans Le Monde (17- 18 février 2008) : « Les lecteurs reprochant aux journaux leur “pipolisation” mais se précipitent dans les kiosques lorsqu’ils affichent des “unes” croustillantes. »

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sée dont la France prend un malin plaisir à décrocher. Mais la rup- ture est consommée. Si les critiques chiraquiens de Sarkozy n’ont pas renoncé à réagir, ils n’ont d’autre choix que l’éloge des grands hommes, ce qui va de pair avec la bravoure chez Dominique de Ville- pin 21 , ou bien avec un retour à Talleyrand et à l’idée de trahison généralisée dans le roman policier publié par le président du Conseil constitutionnel Jean-Louis Debré 22 .

Méfiances accrues

Alors que le pouvoir politique de la représentation est détourné au profit des machines à représenter de l’industrie culturelle, Nicolas Sarkozy a eu le tort de tout miser sur la représentation médiatique et sur l’opinion au moment où il fallait renforcer dans le pays la démo- cratie représentative, i. e. retrouver un climat de confiance envers le politique. Ce retour tant annoncé n’a pas eu lieu. Et même dans le cas des municipales, on a beau en rajouter sur la dimension nationale des élections, 68 % des sondés affirment à la mi-février que leur vote sera local et non pas national. Même pas besoin de sanction ! Le politique se porte plus mal que jamais avec un « hyperprésident » qui a cru que les gens l’aimeraient et qu’à travers lui ils allaient tomber à nouveau amoureux de la politique. Malheureusement, ce n’est pas ce qui se passe, la politique risque d’être un peu plus déconsidérée et la pipoli- sation précipiter un peu plus une relation ironique avec la vie poli- tique. Mais que le quatrième pouvoir ne s’y trompe pas, la représenta-

21. Commentant dans Hôtel de l’insomnie, op. cit. des écrivains, de Rimbaud et Baudelaire à Pessoa, Celan et Glissant, Villepin met constamment en rapport la peur et la bravoure. Pour être brave, il faut braver la peur ! Tel est le ressort du grand homme. Or la bravoure s’aiguise dans le voyage et la fascination pour le désert (c’est le poète rimbaldien). Mais elle porte également à chercher le pouvoir car celui-ci fascine et fait peur à la fois. Ce politique qui n’est pas un pas- sionné de l’élection et de la représentation est un homme blessé, un homme de peur pour qui le pouvoir est une issue comme le poème. C’est une variante du gaullisme ! Voir ma note : « Les bouts de chemin de Dominique de Villepin », Esprit, octobre 2004. 22. Jean-Louis Debré, Quand les brochets font courir les carpes, Paris, Fayard, 2008. Surpre- nant ouvrage que ce polar politique (à mille kilomètres des polars politiques italiens ou sud- américains écrits le plus souvent par des gauchistes en retraite) dont le titre est emprunté à Tal- leyrand. La cible en est bien sûr l’ouverture politique de Sarkozy : une ministre de l’ouverture, Claire Brégançon (!), paie ses liens anciens avec l’extrême gauche, ce qui lui vaut des pressions de la part d’individus en rapport avec la maffia et impliqués dans des ventes d’armes. Le monde politique n’est vu dans ce livre qu’a travers les cabinets ministériels, les concierges et leurs enfants vénaux, les chauffeurs et les restaurants qui entourent Saint-Germain-des-Prés et le Palais Royal. L’obsession qui parcourt l’ouvrage est celle de la trahison, on n’a toujours pas rompu chez les chiraquiens avec la figure de Talleyrand. Heureusement, l’ancien président de la Chambre des députés Jean-Louis Debré peut se féliciter d’avoir déplacé un tableau à l’As- semblée nationale, et nous avons droit à quelques leçons d’histoire (voir la page sur le Cercle républicain de l’avenue de l’Opéra). Drôle de vision du monde et de la politique. Mieux vaut voir la reprise en DVD du Diable boiteux de Sacha Guitry qui raconte non sans écho à son atti- tude sous Vichy l’histoire de Talleyrand, la figure du traître permanent. En tout cas, échec ou pas pour Sarkozy, on finirait par comprendre qu’il ait eu envie de rompre avec cette ambiance flicarde et préféré les froufrous !

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tion médiatique suscite aujourd’hui l’ironie autant que la représenta- tion politique 23 . Le discrédit de la représentation est double. Alors que Sarkozy a joué avec le feu en voulant contourner sur un mode volontariste la représentation politique, le Français perd, lui, sur un double terrain, celui de la représentation politique et de la représen- tation médiatique 24 . Sarkozy, momentanément perdant, lui qui n’aime pas les perdants 25 , est-il capable de rebondir ? Comprendra-t-il qu’il doit rééquilibrer la représentation médiatique, qui elle-même part à vau-l’eau, et la représentation politique. L’histoire le dira 26 ! En tout cas, le voilà, momentanément perdant, en position de reconquérir le pouvoir, et il adore ça.

Olivier Mongin

23. Sur le renforcement de la posture ironique que favorise la pipolisation, voir Michaël Fœssel, « La trivialisation de l’intime », Esprit, février 2008. 24. Mais il est une autre hypothèse, celle qui est défendue dans Pepper D. Culpepper, Peter A. Hall et Bruno Palier (sous la dir. de), la France en mutation, 1980-2005. À savoir que la France change, ne serait-ce qu’en raison de la mondialisation, mais que ces changements ne passent pas par la représentation politique et encore moins par la représentation médiatique. Cela confirmerait que l’illisibilité des évolutions françaises n’est pas sans lien avec l’obsession des médias qui colle, tradition du journalisme politique à la française oblige, une classe poli- tique déphasée du pays et de ses mutations. Une thèse qui mérite certes une discussion… 25. Sur l’imaginaire de la réussite et la dévalorisation du perdant, voir O. Mongin et G. Viga- rello, Sarkozy, corps et âme d’un président, Paris, Perrin, 2008. 26. Voir par exemple la chronique d’Éric Le Boucher dans « Comment sauver le président Sarkozy ? » (Le Monde, 17-18 février 2008) qui invite le président à privilégier une stratégie du culot pour passer le cap de 18 mois précédant un réchauffement de la croissance en 2009.

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Belgique, un séparatisme qui ne dit pas son nom?

Annick Jamart *

POURQUOI les médias européens et internationaux s’intéressent-ils tant à la Belgique et pointent-ils le risque d’implosion de ce pays qui a participé à la création de l’Europe, qui en est au cœur ? Est-il vrai qu’elle s’engage dans la voie du séparatisme ? Ou bien va-t-elle, par des chemins au rebours de toute expérience historique connue, trou- ver une forme fédérative répondant à sa situation politique ? La crise qu’elle connaît depuis les dernières élections du 10 juin 2007 est grave : il ne s’agit pas seulement de la difficulté de former un gouvernement mais bien de la possibilité de maintenir un régime fédératif supposé faire vivre ce qu’il faut bien appeler deux commu- nautés distinctes, les Flamands et les Wallons. Elle n’est pas la première qui agite ce pays, sur le plan communau- taire, depuis la fin de la guerre. La question royale en 1950 avait déjà des relents communautaires, la grève insurrectionnelle de l’hiver 1960-1961, les Wallen buiten de Louvain, la crise des Fourons, en leur temps, furent d’une violence inouïe. Le peuple descendait dans la rue et s’affrontait. Aujourd’hui, mises à part quelques manifesta- tions épisodiques de quelques excités flamingants dans la périphérie bruxelloise, la population ne descend pas dans la rue. Elle ne peut que sourire lorsque le journaliste d’Al Jezira lui demande si la Belgique est en guerre civile. Doit-on en déduire qu’elle se désintéresse de sa situation politique ? Qu’il ne s’agit que de jeux politiciens ? On aurait tort. Les sondages aiment à dire que la première préoccupation des gens est, de part et d’autre de la frontière linguistique, la question du bien-être, du pouvoir d’achat et que,

* Historienne, a déjà publié « La Belgique dans l’attente de son avenir », Esprit, octobre 2007, p. 174-182.

a déjà publié « La Belgique dans l’attente de son avenir », Esprit , octobre 2007,

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Mars-avril 2008