Vous êtes sur la page 1sur 0

1

TEXTE DE PRÉSENTATION : THÈSE 5 DÉCEMBRE 2012

Madame la Présidente, Madame, Messieurs les membres du jury,

Dans la suite de Alice au pays des merveilles intitulé « De l’autre côté du miroir », Alice pose la question suivante : La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire.

La présente thèse constitue pour son auteur une tentative de passage de l’autre du côté du miroir, une tentative de rendre compte différemment de la matière juridique et plus précisément des droits de l’homme.

Pourquoi aller voir de l’autre côté du miroir ?

Tout simplement pour essayer de comprendre, questionner les évidences et peut-être trouver des réponses aux multiples interrogations que suscite la lecture des textes et des jurisprudences, interrogations qui heurtent les limites de la discipline juridique. Bref, comme pour toute exploration, il y a un cheminement dont le tracé s’articule autour de trois étapes.

Première étape, à l’origine même du présent travail, une interrogation générale sur la discipline juridique, sur la place de celle-ci dans la compréhension des phénomènes sociaux. Tout phénomène social présente une facette juridique. Les textes sont généralement perçus comme le reflet de la société. Il y a ainsi une sorte de répartition des compétences entre juristes et sociologues. L’interprétation des textes n’interfère pas avec l’interprétation des faits sociaux.

Cette répartition nous est apparue contestable, voire contraire à la pratique de la sociologie telle qu’elle a été définie par ses pères fondateurs. Aussi, ce travail se veut un essai de construction d’une méthode pour appréhender un fait social en tenant compte de l’importance de sa composante juridique.

Pour cela, plutôt que de voir dans le corpus juridique le reflet de la société, l’expression de l’idéologie dominante ou dénoncer l’instrumentalisation des règles,

2

nous sommes, au contraire, partis des règles pour essayer de rendre compte des évolutions de la société. Nous avons essayé de rappeler, dans le droit fil des travaux de C. Bouglé et P. Fauconnet pourquoi la maîtrise de la discipline juridique est un préalable à la réalisation d’études sociologiques, préalable d’autant plus indispensable que s’impose comme caractéristique de notre société sa dimension contentieuse. Nous avons ici adopté l’analyse d’ A. Kojève qui assimile la conception de la société propre à Durkheim au phénomène juridique. Bref, cette thèse a pour objet le droit mais s’inscrit davantage dans une perspective de sociologie générale que de sociologie du droit. Elle rend compte de la nécessité de mobiliser plusieurs auteurs aux thèses apparemment antagonistes pour saisir la complexité du phénomène juridique.

Car, le Droit, pour reprendre la définition qu’en donne Gabriel Tarde, a ce caractère distinctif des autres sciences sociales d'être, comme la langue, non seulement partie intégrante mais miroir intégral de la vie sociale ». Nous avons alors privilégié une une démarche fondée non sur la parole des acteurs ou des requérants mais, précisément sur cette langue, les fluctuations de l’emploi des termes, les récurrences pour déchiffrer le sens et la portée sociologique de la parole des institutions et des juridictions.

La société du point de vue du droit et des institutions administratives et politiques qui la structure, c’est tout simplement une manière d’appréhender le fait social dans sa dimension la plus objective, forme de sociologie sans parole d’inspiration durkheimienne dont le livre de C. Bouglé sur les castes constitue l’archétype.

La société du point de vue du droit, c’est, à la différence cette fois de la sociologie d’inspiration durkheimienne, la nécessaire prise en compte des interactions résultant de l’interprétation des textes réalisée tant par les individus que par les juges et dont les décisions influent sur les comportements. Nous avons ainsi démontré que la pensée de Gabriel Tarde se distingue précisément de celle de E.

3

Durkheim en raison de l’absence complète chez cet auteur de références à l’impact du contentieux sur les transformations sociales.

Enfin, la société du point de vue du droit, c’est prendre en compte cette dynamique juridique, champ autonome dont l’analyse vise à mettre à jour les logiques de développement. Le terme miroir synthétise l’ambivalence de la causalité en matière de production des faits sociaux : influence des règles dans la production des faits sociaux ou, au contraire, influence des faits sociaux dans la production des règles.

Cette première étape, nous pourrions dire qu’elle constitue un cheminement intellectuel parcouru depuis maintenant près de 20 ans.

Ce qui a nous a amené à la deuxième étape et à passer de l’autre côté du miroir, c’est cette référence permanente de façon quasi-systématique dans tous les contentieux aux droits de l’homme mais également dans le discours médiatique.

La critique sociologique accompagne les textes sur les droits de l’homme :

- soit pour en dénoncer l’abstraction,

- soit pour en faire le vecteur d’une critique sociale en raison du décalage entre l’idéal affirmé et les conditions sociales présentes ;

-

soit

enfin

pour

démasquer

l’ordre

contribueraient à entretenir.

social

bourgeois

que

ces

textes

Nous avons opté pour une approche différente pour les raisons suivantes :

-Premièrement, il existe plusieurs textes adoptés à des époques distinctes, ce qui rend pour le moins problématique l’existence d’un sens univoque - nous rejoignons ici un axe dégagé par Max Weber dans sa sociologie du droit : l’identité des mots ne signifie pas à travers l’histoire une identité de sens.

Partant du principe que chacun de ses textes ne se comprend qu’en raison du contexte historique dans lequel il a été adopté, nous avons donc privilégié une appréhension de l’objet droits de l’homme dans sa signification sociologique

4

même pour décrire le substrat social, pour décrire la conception de la société qui ressort des multiples textes consacrés aux droits de l’homme.

Deuxièmement, les droits de l’homme, quand bien même leur promulgation constituerait une rupture historique, ne s’imposent comme norme de référence qu’à compter des années 1990. C’est tout l’apport de l’approche quantitative de la jurisprudence que nous avons retenue que d’avoir clairement fait apparaître la césure.

Nous avons donc dégagé un fait social objectif : le passage des droits de l’homme de la sphère du discours conceptuel, du grand récit, à la sphère juridique.

La thèse a ainsi eu pour objet de rendre compte de ce fait social afin de décrire et d’analyser tant sa singularité que sa signification.

Ici, nous arrivons à la troisième étape : le lien entre droits de l’homme et identité religieuse. Ce lien, c’est le fruit d’un constat qui contredit la pensée émancipatrice des Lumières ainsi que le combat mené par ces représentants les plus éminents contre l’obscurantisme religieux. C’est là encore une tentative de décrypter les comportements non à travers les témoignages et l’observation des pratiquants mais à partir des textes et de la manière dont ils sont interprétés.

La présente thèse se veut ainsi également une contribution à la sociologie des religions.

Le fait social droits de l’homme se décline ici sur un plan particulier qui est loin d’être anodin : la mutation des droits de l’homme, héritage de la pensée des Lumières, en vecteur de l’expression de l’identité religieuse. Les manifestations religieuses contemporaines par le biais des droits de l’homme occupent en effet une place importante dans la société en dépit du constat selon lequel les individus seraient de moins en moins croyants. Elles obligent à envisager la problématique religieuse sous l’angle non plus des pratiques individuelles ou des parcours de chacun mais de sa réception par les institutions et la perception que celles-ci en ont.

5

C’est donc un fait social à double face que nous avons identifié :

- d’un côté, la nouveauté que constitue l’émergence des droits de l’homme dans la sphère juridique ;

- de l’autre, la nouveauté que constitue l’invocation des droits de l’homme pour exprimer son identité religieuse.

Dans ce cadre, l’identification du fait social a révélé quatre caractéristiques majeures :

- il n’est plus possible d’étudier un fait social sans tenir compte de sa dimension internationale ;

- la religion n’est plus conçue comme une opinion relevant de la sphère privée

mais comme un élément central de la vie publique tant pour les individus que les

institutions religieuses ;

- nuance sociologique importante à l’analyse juridique : ce n’est pas parce que

les termes droits de l’homme sont employés de façon récurrente qu’ils disposent dans toutes les situations de la même signification ;

- les droits de l’homme ont acquis une dimension juridique inédite qui permet

de transformer des questions à forte teneur politique en question de droit. Nous sommes ici en présence d’une véritable confusion des essences pour parler comme

Julien Freund.

Deux phénomènes sociaux nous ont paru déterminant à l’origine de ce fait

social :

- le niveau culturel : C’est parce que le niveau culturel des individus s’est élevé que serait peut-être intervenu cette prise de conscience que l’homme dispose de droits dont la réalisation passe par la voie contentieuse.

- les flux migratoires : C’est parce que les flux migratoires ont modifié la

morphologie sociale de la société que la question religieuse a pris les formes contemporaines que nous avons observées.

6

Une fois ces trois étapes passées, il était possible de passer de l’autre côté du miroir afin, de systématiser les caractéristiques d’une société dans laquelle comme le dit Alice, les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire.

Première conséquence, par delà l’identité de mots, la Déclaration des droits de l’homme de 1789 ne s’inscrit pas dans la même logique que celle de 1948.

La Déclaration universelle, fondement tant des pactes de 1966 que références des chartes régionales comme la Convention européenne des droits de l’homme ou la Charte arabe ou africaine des droits de l’homme, introduit une rupture entre nationalité, citoyenneté et religion ;

- elle participe d’un processus de dépolitisation dont les années 1990-2000 voit

la consécration ; elle reformule le principe d’égalité à travers l’affirmation du principe de non-discrimination.

- elle consacre comme homme des droits de l’homme, l’homme religieux, voire comme membre d’une minorité ;

- Cette rupture du lien entre nationalité, citoyenneté et religion se traduit par un corollaire : un recours toujours plus grand au droit pénal ;

Bref, non seulement la référence croissante aux droits de l’homme n’est plus synonyme d’émancipation mais elle a pour corollaire une pénalisation croissante de la vie sociale.

Deuxième conséquence, parce que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire, nous avons pu estimer que le passage des droits de l’homme dans la sphère juridique justifie de distinguer à présent deux formes de société : la société du litige et la société du différend.

Cette distinction repose sur la différence de perception d’un conflit selon que les parties en présence reconnaissent ou non la légitimité des règles qui ont vocation à trancher le conflit qui les oppose. Elle permet d’expliquer tout à la fois pourquoi notre société est une société éminemment contentieuse, pourquoi le communautarisme n’est qu’un aspect d’une mutation plus globale de notre société.

7

De façon générale, plus les requérants formulent leurs prétentions en se référant aux droits de l’homme, plus ils changent la nature de la question soulevée. Dans certains cas, la question porte même un enjeu éminemment symbolique.

De façon particulière, l’expression systématique de l’identité religieuse par le prisme des droits de l’homme confronte en permanence des logiques antagonistes, voire irréductible qui soulève en permanence une question sur la légitimité de la solution rendue.

Les distinctions suivantes ont pu être établies :

- Dans la société du différend à la différence de la société du litige, le contentieux concerne non seulement les parties en présence mais également les règles sur la base desquelles ils ont vocation à être jugés ;

- Dans la société du différend à la différence de la société du litige, n’importe

quel juge peut être amené à trancher une question dont la formulation juridique masque un vrai problème politique au titre desquels se situe bien évidemment la place de l’expression de l’identité religieuse.

- Dans la société du différend à la différence de la société du litige, le droit

pénal devient un mode de résolution des situations conflictuelles comme si l’impossibilité de trancher le conflit en raison de l’antagonisme des thèses soutenues par les parties en présence obligeait à figer celles-ci dans les statuts respectifs de coupable et de victime.

- dans la société du différend à la différence de la société du litige, les règles ne

sont plus l’émanation d’une conception de l’autorité étatique. Il en va ainsi de deux

notions généralement usitées pour décrire les relations sociales contemporaines :

- la laïcité : nous sommes passés d’un mode d’aménagement des

conditions d’exercice de la religion à une conception centrée sur les comportements

des individus ;

- le multiculturalisme : nous sommes passés d’un aménagement des

conditions de vie des minorités originellement présentes sur le territoire à un

8

principe général d’aménagement pour toutes les personnes pouvant rattachées leur identité à une minorité conforme à la disjonction entre nationalité et citoyenneté développée par la Déclaration de 1948.

Il en découle :

- un ordre social en transition qui oscille entre communautarisme et

droits de l’homme de façon à éviter que la logique du différend ne conduise

inéluctablement à la violence ;

- un ordre social dans lequel l’Etat se re-déploie sur la base d’organes

administratifs pour essayer de limiter l’expression judiciaire du différend – c’est ce que les Canadiens appellent les accommodements raisonnables ;

- un ordre social qui trouve dans le consentement des individus tout à

la fois le vecteur de la soumission de ceux-ci que le moyen d’aboutir à une autre forme de société à l’instar du débat contemporain sur « le mariage pour tous ».

En somme, la logique de subjectivisation radicalisée par la référence constante aux droits de l’homme fait de la violence et donc du recours toujours accru à la norme pénale un élément consubstantiel de la société du différend. Le débat sur la création d’une infraction en matière de harcèlement de rue en est l’illustration la plus récente. L’Etat pénal devient la forme étatique de la société du différend là où l’Etat social ou Etat-providence formalise la société du litige.

Ainsi, aller de l’autre côté du miroir, c’est d’une part constater, nouvelle manifestation de la dialectique de la raison définie par Adorno et Horkheimer, que notre société :

- n’aura jamais autant parlé droit,

- n’aura jamais autant produit de règles,

- n’aura jamais été aussi imprégnée d’un climat de violence, violences inter-ethniques, violences urbaines ou incivilités.

9

C’est d’autre part constater que la plurivocité des droits de l’homme change la logique d’ensemble de la société à partir du moment où ils pénètrent le champ juridique.

Notre recherche s’est achevée sur un essai de typologie des pratiques religieuses fondée sur la perception des règles étatiques par les individus. Nous avons distingué quatre catégories :

- les pratiquants juridicisés,

- les pratiquants judiciarisés,

- les pratiquants en marge de la légalité et prêts à basculer dans la violence,

- les pratiquants ghettoisés.

En marge de cette typologie, se dessine une catégorie annexe : les pratiquants prêts à quitter le pays en raison de l’insatisfaction que leur procure le système institutionnel.

Bref, aller de l’autre côté du miroir, ce fut le voyage nécessaire pour déchiffrer les choix non formulés qui peuvent s’imposer lorsque l’on appartient à une communauté.