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Jeremy Rifkin à l’epreuve du fàct checking

Selon Wikipédia, « La vérification par les faits (ou “rérecherche”, en anglais fact checking) désigne une démarche visant à valider l’exactitude des chiffres rapportés, d'affirmations, d'informations, ou de faits allégués dans un texte ou discours. Cette pratique s’applique le plus souvent aux déclarations des hommes politiques, et de plus en plus des experts (en économie, santé publique, environnement, sociologie, etc.) et de manière générale aux partenaires sociaux. Il s'agit souvent d'affirmations produites par des personnalités à la radio, la télévision, dans des discours publics, ou d'affirmations publiées dans des rapports, périodiques, dont la véracité ou l'exactitude pourrait être mise en doute. Ce travail est facilité par l'accès aux bases de données officielles, l'internet sourcé et certains réseaux collaboratifs. »

« D’où parle » Jeremy Rifkin ?
Se recopiant les uns les autres ad nauseam, les médias professionnels et les réseaux sociaux des particuliers ou des professionnels construisent la légitimité et auto-entretiennent la réputation d’expertise de Jeremy Rifkin. De leur côté, les décideurs politiques régionaux, nationaux et européens le consultent comme un spécialiste capable d’inspirer les réglementations supranationales et d’initier des plans de développement locaux. Pourtant, après une brève investigation portant sur des éléments accessibles publiquement, on peut encore légitimement se demander ce qui justifie tant de confiance dans ses théories. Il est aisé de vérifier en effet que Jeremy Rifkin n’a fait que 4 années d’études supérieures : né en 1945, il a terminé en 1967 – il a 22 ans – ses 3 années de baccalauréat en économie dans une école mondialement reconnue, la Wharton School de l’Université de Pennsylvanie. Il fait ensuite un master en relations internationales en 1 an à l’Université de Tufts dans le Massachusetts. Et cela s’arrête là. En 1968, Jeremy Rifkin a 23 ans, il dispose d’une bonne formation universitaire de base, qu’il a obtenue probablement sans grade, en tout cas on n’en trouve pas mention où que ce soit. Or les Américains n'ont pas pour habitude d'être discrets en ce qui concerne leurs distinctions, récompenses, décorations et autres "awards". Jeremy affiche d'ailleurs ce qui semble être son seul titre de gloire péri-académique : un « Student Award of Merit » saluant son engagement dans divers mouvements étudiants, littéraires et sportifs. Mais ensuite, bien qu’il soit actuellement présenté partout dans les médias et même à l'Académie Royale de Belgique, comme « un économiste », « un professeur d’économie de l’Université de Pennsylvanie », on ne trouve nulle trace d’autres études que son master de base : pas de master complémentaire, de doctorat, de charge d’assistant, d’enseignant ou de chercheur, de publications scientifiques et de recherches. Rien qui contribue à construire une véritable expertise en économie et à justifier un statut de spécialiste.

Quelle expérience professionnelle ? Pas celle d'un économiste...
Pendant les 10 années qui suivent ses études, Jeremy Rifkin est très actif dans divers mouvements pacifistes et citoyens, puis il crée en 1977 sa « Fondation sur les tendances économiques » (FOET) dont il vit toujours, très confortablement à en juger par les tarifs qu’il pratique pour dispenser ses conférences et ses conseils. Mais entre la sortie des études et ce jour, le CV de Jeremy Rifkin ne mentionne aucune expérience professionnelle dans le secteur de l’économie, entreprise ou administration, qui puisse justifier un statut d’expert et compenser son manque de spécialisation scientifique. La FOET n’est pas non plus une institution scientifique : son site web ne mentionne aucune publication, ni travaux d’études ou de recherche. Il contient l’agenda des conférences de son patron, la présentation de ses best-sellers, le résumé de ses conférences, un "livre" blanc de 10 pages, l’écho de ses apparitions innombrables dans la presse, ses propres articles publiés dans la presse, la liste des gouvernements et entreprises dont il dit qu'ils lui font confiance, et enfin sa biographie.

Pas un professeur d'université non plus
Jeremy Rifkin n’est pas d'activités académiques : il n'est pas un professeur d’université, mais un conférencier occasionnel (et cela depuis 1994 seulement) au programme Wharton School Executive Education, une offre de formation liée à la Wharton School et destinée aux cadres. Tout comme la HEC-ULg Executive School, qui est une asbl liée à l’ULg, propose à horaire décalé des formations non diplômantes pour managers mais n’est pas pour autant une faculté de l’ULg. Cette activité décrite comme celle de « Senior lecturer », conférencier, a pu être (mal) traduite par « Maître de conférences » (comme ici), un titre universitaire francophone, que Rifkin n’a pas. C'est d'ailleurs pourquoi, logiquement, il ne figure pas dans l’annuaire du personnel actuel de l’Université de Pensylvanie dont Wharton School est une faculté. Ni dans le staff actuel des programmes des formations de Wharton School Executive Education. Jeremy Rifkin n’est donc à la base d’aucun apport scientifique dans aucun domaine et n’est l’auteur d’aucune publication scientifique mais bien de nombreux succès de librairie destinés au grand public éduqué. Il est sévèrement disqualifié par des membres éminents de la communauté scientifique, qui n’ont pas de mots assez durs pour critiquer le fait qu’il parle abondamment de sujets sur lesquels il n’a aucune compétence :  Stephen Jay Gould (dans une revue de 1984 du livre « Algeny » de Rifkin) :

“… a cleverly constructed tract of anti-intellectual propaganda masquerading as scholarship... I don’t think I have ever read a shoddier work.”  Eric Drexler, dans Engins de création, chapitre 10 :

“This silly consequence should have tipped Rifkin off. He and many others hold views that smack of a pre-Copernican arrogance: they presume that the Earth is the whole world and that what people do is automatically of cosmic importance. »

http://e-drexler.com/d/06/00/EOC/EOC_Chapter_10.html  Paul Krugman :

a qualifié de « rubbish » (et démontré pourquoi) dans les colonnes de « The Economist » le livre The End of Work de Rifkin peu après sa sortie.  Peter Forster :

“Mr. Rifkin is the archetype of that creature known as the policy entrepreneur. He is a consistent generator of bad ideas… » http://opinion.financialpost.com/2011/10/11/peter-foster-rifkin-wrong-and-wronger/  National Center for Public Policy Research :

“Although Rifkin possesses no formal training in the sciences, he nonetheless speaks out against biotechnology, the genetic research that could offer cures to diseases such as Sickle Cell Anemia, Alzheimer's and others and has already made possible the development of heartier, more diseaseresistant agricultural crops.”  Jean-Marc Jancovici :

« En croyant peut-être bien faire, mais ignorant des ordres de grandeur, M. Rifkin nous rend un bien mauvais service : celui d'entretenir de faux espoirs. » http://www.manicore.com/documentation/articles/rifkin.html  Amar Bellal :

« Le mythe de l'économie hydrogène de Jeremy Rifkin » http://blogs.mediapart.fr/edition/la-revue-du-projet/article/280313/le-mythe-de-leconomiehydrogene-de-jeremy-rifkin-par-amar-bellal  Henry I. Miller :

“Rifkin frequently invokes flawed assumptions and ‘facts’ that are made up and contradicted by data.” http://www.ideasinactiontv.com/tcs_daily/2004/09/mr-rifkins-pipe-dream.html  Laurent Minguet, ingénieur physicien :

« Je n’aime pas la ‘3e révolution industrielle’ de Jeremy Rifkin » http://nowfuture.org/2013/05/la-semaine-derniere-dans-trends-laurent.html  Bertrand Cassoret, chercheur :

« Jeremy Rifkin plaît beaucoup, mais il maîtrise mal ce dont il parle » http://www.rue89.com/2013/10/16/jeremy-rifkin-plait-beaucoup-maitrise-mal-dont-parle-246641

Rifkin et l'Union européenne
Les idées de Jeremy Rifkin ont été selon lui adoptées au Parlement européen « pour en faire la feuille de route de l’Union », comme il le prétend, p. 14 de son livre La 3e Révolution industrielle. Si adoption il y a eu, elle se résume à une courte déclaration issue d’une commission du Parlement composée de cinq parlementaires, et qui comprend 5 points évoquant partiellement, ou en changeant leur signification (exemple : le smartgrid), certains aspects des 5 « piliers » de Rifkin. Mais ce ne sont pas les mêmes piliers et ce texte n’est pas une « validation formelle » de ses théories comme il le proclame.

Que dit Rifkin ? Les cinq « piliers de la 3 révolution industrielle » sont : 1. Tout à l’énergie renouvelable
e

Que dit la déclaration de l’EU ? Les cinq « facteurs clés de l’indépendance énergétique » sont : 1. Optimisation de l'introduction commerciale des énergies renouvelables (Pas de correspondance) 2. Technologie de pile à hydrogène permettant de stocker les énergies renouvelables 3. Création de réseaux électriques intelligents pour la distribution (Pas de correspondance) 4. Maximalisation de l'efficacité énergétique 5. Réduction des gaz à effet de serre

2. Bâtiments à « énergie positive » 3. Bâtiments stockent l’énergie

4. Interconnexion des bâtiments par le réseau intelligent 5. Véhicules électriques ou H2 connectés réseau (Pas de correspondance) (Pas de correspondance)

S’il existe un « Plan de l’Europe » pour une 3e Révolution industrielle, il ne s’agit pas d’un document officiel, resté introuvable, mais d’un texte de la main de Rifkin, intitulé : « Ouvrir la voie à la Troisième Révolution Industrielle : Un Nouveau plan énergétique pour l'Union européenne au 21ème siècle - La prochaine étape de l'Intégration européenne » Dans ce document de 29 pages (en français), il récupère des éléments de politique européenne qui sont publics, et qu’un simple travail de documentaliste permet de rassembler (p. ex. le plan « 3 x 20 » de l’UE). Il les entremêle habilement avec les théories de son livre (la 3e R I) comme si l’UE avait commencé à appliquer ses conseils. Exemple, p. 3 : « L'UE a commencé le cheminement vers une Troisième Révolution Industrielle en décidant que 20 % de toute l'énergie de la région serait produite par les sources renouvelables d'énergie d'ici 2020. » Il conclut comme suit :

« La Commission européenne devrait donc établir un plan général de maîtrise d'œuvre de la Troisième Révolution Industrielle et institutionnaliser un réseau formel opérationnel constitué de l'ensemble des directions générales, des agences communautaires, des plates-formes technologiques et des initiatives conjointes en matière de technologie qui sont en relation avec le projet. Le plan général devrait préciser les objectifs communs ainsi que les objectifs spécifiques et les études de référentiels avec l'objectif de mettre en place une infrastructure rudimentaire de la Troisième Révolution Industrielle en Europe pour 2020. » Il s’ensuit une longue liste de recommandations exprimées au conditionnel.

Un marché naturel : l'Europe
Aux États-Unis, Rifkin est controversé dans le milieu scientifique pour ses erreurs et son incompétence dans les domaines dont il traite, et sans aucun doute mal perçu par une large frange de la société pour son marxisme. C’est probablement pourquoi il a jeté son dévolu sur l’Europe où ses idées de gauche sont susceptibles de recevoir un meilleur accueil. Cette réorientation stratégique est assez récente. Sa notoriété en Europe ne date que des années 2000 alors que sa fondation existe depuis 1977. À l’heure actuelle, Jeremy Rifkin a vendu cinq de ses Master plans : à San Antonio, Rome, Utrecht, Monaco et récemment au Nord-Pas de Calais (F). Il est sans doute trop tôt pour en apprécier les résultats. S'ils viennent jamais.

« Syncrétinisation » médiatisable
De ses propres déclarations en interview, il ressort que Jeremy Rifkin est boulimique de lecture. Il dit lire « un essai par jour ». C'est là sans doute qu'il trouve matière et inspiration pour réaliser son syncrétisme futurologique bobo-environnementaliste construit pour offrir une vision clé-sur-porte aux politiques qui en manquent ; pour donner une solution optimiste et positiviste aux angoisses des gens face à un avenir plombé par la triple crise économico-énergético-climatique ; pour apporter une réponse simple (donc aisément médiatisable dans les formats restreints des médias - 4.000 signes en presse écrite, 1 min 20 en radio...) à ceux qui ne sont pas capables ou n'ont pas le temps de comprendre les réponses complexes, ou même d'admettre la complexité du réel et le fait que les réponses simples n'existent pas. Le tout en ajoutant une couche spiritualiste (cfr. son ouvrage Une nouvelle conscience pour un monde en crise – Vers une civilisation de l’empathie) utile pour attirer aussi les tenants d’un arrière-monde, lesquels sont désormais orphelins des églises et des idéologies d'autrefois.

En résumé
Jeremy Rifkin est un orateur doué doté d’une formation universitaire de base en économie, un futurologue jamais à court d’idées pour proposer un futur de rechange à un monde angoissé par l’avenir, un auteur capable de concevoir des best-sellers et d’en assurer la promotion avec fruit, un essayiste fécond qui ne se laisse pas freiner par les impératifs de vraisemblance, un lobbyiste efficace capable d’entrer dans le « premier cercle » de femmes et d’hommes d’État, un inspirateur capable de remettre utilement en question les vieux dogmes sur les sources d’énergie fossile, un excellent

commercial, un homme d’affaires prospère (au moins 127 conférences à 25.000 € plus frais depuis 2006), un connaisseur de l’âme humaine qui sait dire au bon moment précisément ce qu’attend un public désorienté par les crises qui fragilisent la société, un militant animé de valeurs de gauche peu prisées aux États-Unis, et qui sait pouvoir trouver en Europe une écoute plus réceptive à ses idées, un penseur capable de réfléchir aux problèmes du monde et d’imaginer des voies alternatives, et enfin un homme charismatique au discours humain, généreux et optimiste. Mais ce n’est pas quelqu’un qui a travaillé pendant une partie de sa vie pour développer un domaine particulier de la connaissance par des travaux, des recherches, des études, des expériences, des mesures, des vérifications, des statistiques, des enquêtes, des questionnaires, des calculs. Il ne propose pas d’éléments de preuves qui peuvent être vérifiés et discutés, ou d’expérimentations qui peuvent être reproduites. En cela il n’est pas un scientifique. Et s’il est un expert en quelque chose, ce n’est certes pas en technologies de l’énergie, ni en biotechnologies, mais bien en communication appliquée. À la manipulation de l'opinion notamment. Patrick Bartholomé