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Neuropsychiatrie de l ’ enfance et de l ’ adolescence 54 (2006) 175 – 182
Neuropsychiatrie de l ’ enfance et de l ’ adolescence 54 (2006) 175 – 182

Neuropsychiatrie de l enfance et de l adolescence 54 (2006) 175 182

Article original

l ’ adolescence 54 (2006) 175 – 182 Article original http://france.elsevier.com/direct/NEUADO/ Caractéristiques

http://france.elsevier.com/direct/NEUADO/

Caractéristiques psychosociales dadolescents souffrant de troubles du comportement

Psychosocial characteristics in adolescents with behavior disorders

P. Stéphan a , B. Adamkiewicz a , M. Bolognini a, * , B. Plancherel a , M. Page b M. Bernard c , O. Halfon a

a SUPEA (Service universitaire de psychiatrie de l enfant et de l adolescent), unité de recherche, rue du Bugnon 25A, CH-1005 Lausanne, Suisse b Hôpital de Morges, chemin du Crêt 2, CH-1110 Morges, Suisse c Institut de psychologie, université de Lausanne, CH-1015 Lausanne, Suisse

Reçu le 13 décembre 2005 ; accepté le 16 mai 2006

Résumé

Objectif. Comparer une population de jeunes délinquants avec une population d adolescents issus de la population générale afin d identifier les comportements et les caractéristiques sociales et relationnelles chez les adolescents souffrant de troubles du comportement. Méthode. La version française de l ADAD ( Adolescent Drug Abuse Diagnosis ) a été soumise à 80 adolescents de la population générale âgés entre 13 et 20 ans (moyenne : 16,5 ans) et à 32 adolescents issus d un centre éducatif fermé âgés entre 11 et 18 ans (moyenne : 15,6 ans). Résultats. Des différences significatives ont été observées entre les deux populations dans divers domaines de vie : le parcours scolaire, la vie sociale et les relations avec les pairs, les rapports familiaux, l état psychique, le comportement délinquant criminel, la consommation de drogues, la consommation dalcool. Conclusion. L ADAD apparaît comme un instrument pertinent dans cette étude puisqu il permet didentifier les principales caractéristiques sociales et relationnelles chez les adolescents délinquants. © 2006 Elsevier SAS. Tous droits réservés.

Abstract

Objective. To compare a population of young delinquents with adolescents issued from the general population in order to identify the social and relational characteristics in adolescents with behavior disorders. Method. The French version of the ADAD (Adolescent Drug Abuse Diagnosis) was submitted to 80 adolescents from the general popula- tion aged 13 to 20 years (mean: 16.5 years) and 32 adolescents issued from an educative centre aged 11 to 18 years (mean: 15.6 years). Results. Significative differences between the two populations were found in different life areas: school, social life and relations with peers, family, psychological, legal, drug use, alcohol use. Conclusion. The ADAD appears as an appropriate instrument in this study since it allows to identify the most important social and relational characteristics in young delinquents. © 2006 Elsevier SAS. Tous droits réservés.

Mots clés : Adolescence ; Troubles du comportement ; Délinquance ; ADAD ; Problèmes psychosociaux

Keywords: Adolescence; Behavior disorders; Delinquency; ADAD; Psychosocial problems

* Auteur correspondant. Adresse e-mail : Monique.Bolognini@chuv.ch (M. Bolognini).

0222-9617/$ - see front matter © 2006 Elsevier SAS. Tous droits réservés.

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P. Stéphan et al. / Neuropsychiatrie de l enfance et de l adolescence 54 (2006) 175 182

1. Introduction

Lensemble de ces différents travaux indique que la délin-

2. Méthode

Les troubles du comportement et les problèmes de violence chez les adolescents sont des domaines qui ont été largement étudiés et qui ont fait l objet de nombreuses recherches, la plu- part, dans une perspective développementale [18,15] . Les résultats de plusieurs études longitudinales ont permis de met- tre en évidence que les troubles comportementaux, y compris les comportements déviants précoces, et la pauvreté sont les meilleurs prédicteurs des comportements déviants à l adoles- cence et à l âge adulte [11,19,20]. Au niveau des ressources intellectuelles, différentes études ont montré que les adolescents délinquants présentent, en règle générale, un déficit au niveau des aptitudes verbales (QI verbal peu élevé) et une différence significative entre le QI verbal et le QI performances [24,23] . Il sagit souvent de jeunes ayant ten- dance à s emporter facilement, irritables, impulsifs et ayant des difficultés dans le contrôle et l expression des émotions [21, 27] . Une recherche récente a montré lexistence d un lien étroit entre les troubles du comportement et la gestion des émotions [10] . Au niveau des caractéristiques de personnalité, on observe également un raisonnement moral immature, une faible estime de soi, un penchant pour les activités déviantes ainsi qu une tendance à penser que les autres ont des intentions hos- tiles à leur égard [13] . Ces jeunes sont issus majoritairement dun milieu socioéco- nomique défavorisé marqué par le chômage et des conditions de vie précaires. Le contrôle et le support parental sont déficients et les particularités au sein de la famille sont les suivantes : rela- tions conflictuelles, maltraitance, pratiques disciplinaires inco- hérentes, style affectif rejetant et peu empathique, difficultés des parents (abus de substances, commorbidités psychiatriques,

quance juvénile est multidéterminée par l influence réciproque et dynamique de caractéristiques individuelles et contextuelles relatives à l environnement social et culturel de l individu [27] . De nombreux travaux antérieurs ont également montré que lassociation entre la consommation de substances et les trou- bles du comportement est fréquente [25,5,9,14] . En effet, les résultats de ces divers travaux ont permis de mettre en évi- dence que les consommations d alcool et de cannabis chez les adolescents délinquants sont plus fréquentes que chez les adolescents issus de la population générale. Ils ont tendance à senivrer plus souvent et leur consommation de cannabis est marquée, pour la majorité d entre eux, par la dépendance ou labus [27] . Les études comparatives entre une population d adolescents déviants et une population témoin ont été peu nombreuses jus- quà présent et ne sintéressaient, pour la plupart, qu à un seul aspect des troubles du comportement [1,17] . La version fran- çaise de l ADAD ( Adolescent Drug Abuse Diagnosis ) apparaît comme un outil adéquat pour évaluer cette population de jeu- nes. Il permet non seulement d investiguer la problématique de la consommation de substances mais aussi et surtout les pro- blèmes psychosociaux qui sont associés à cette consommation et qui peuvent être présents durant la période de l adolescence. La présente étude a pour objectif d identifier, grâce à l ADAD, les principales caractéristiques de la vie sociale et relationnelle de ces adolescents en les comparant avec une population d adolescents issus de la population générale. Des différences significatives entre les deux populations sont attendues dans les différents domaines de vie investigués par lADAD.

activités criminelles) [27] . Lécole semble être un domaine peu investi par ces adolescents et leur parcours scolaire est souvent

2.1. Population

marqué par les échecs, les abandons ou les renvois, un faible engagement dans les activités éducatives et un manque dintérêt marqué pour linstruction en général [21,27] .

Les adolescents qui participent à cette étude se divisent en deux groupes, évalués respectivement en 2002 et 2004

Tableau 1 Caractéristiques sociodémographiques des deux populations

Caractéristiques sociodémographiques

Centre éducatif ( n = 32)

Groupe témoin (n = 80)

Effectif

Pourcentage

Effectif

Pourcentage

Sexe Garçons Filles Nationalité Suisses Autres nationalités Milieu social Classe sociale moyenne inférieure Classe sociale moyenne supérieure Statut conjugal des parents Séparés ou divorcés Mariés Autre situation Milieu de vie Ayant vécu la plupart du temps avec la mère Ayant vécu la plupart du temps avec le père Ayant vécu la plupart du temps avec les deux parents Autre situation

22

68,8

40

50,0

10

31,2

40

50,0

17

53,1

56

70,0

15

46,9

24

30,0

27

84,4

25

31,2

5

15,6

55

68,8

17

53,1

24

30,0

10

31,3

49

61,3

5

15,6

7

8,7

6

18,8

10

12,5

0

0,0

2

2,5

13

40,6

62

77,5

13

40,6

6

7,5

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( Tableau 1 ). Le premier est constitué de 32 adolescents en observation dans un centre éducatif fermé situé en Suisse fran- cophone. Ce centre accueille des adolescents avec des troubles du comportement ou de la personnalité. Les 32 adolescents y ont été placés suite à divers délits. Ils sont âgés entre 11 et 18 ans (M = 15,6) avec une proportion de deux tiers de garçons et un tiers de filles. La moitié d entre eux est d origine étran- gère et ils proviennent, en majorité, d une classe sociale moyenne ou inférieure. Plus de la moitié d entre eux ont des parents divorcés ou séparés. Le deuxième groupe est composé de 40 garçons et 40 filles issus de la population générale du canton de Vaud (groupe témoin). Ils ont été recrutés grâce à des affiches et des flyers qui ont été distribués dans des écoles, des centres de formation et des centres de loisirs. La majorité est issue d une classe sociale moyenne ou supérieure. Ils sont âgés entre 13 et 20 ans (M = 16,5) et la plupart d entre eux est de nationalité suisse. La passation de lADAD auprès des deux populations a été menée par une psychiatre et par des psycho- logues entraînés.

2.2. Instruments de recherche

Les données ont été recueillies à partir de la version fran- çaise de l ADAD (Adolescent Drug Abuse Diagnosis ) [3,4,6] . Cet outil se présente sous la forme d un entretien individuel structuré. Il a été conçu afin d obtenir des informations sur l expérience de vie d un adolescent mais aussi et surtout sur les modalités de sa consommation de drogue et d alcool. Il

est composé de 150 items et investigue neuf domaines diffé- rents : domaine médical, parcours scolaire, vie active forma- tion professionnelle, vie sociale et relations avec les pairs, anté- cédents et rapports familiaux, état psychique, comportement délinquant criminel, consommation de drogues, consommation

d alcool. Lexaminateur attribue à chaque domaine un score de

gravité qui varie entre 0 et 9 fondé sur limportance, la durée et l intensité des problèmes ainsi que sur la nécessité d une prise en charge ( Tableau 2). Un score situé entre 0 et 1 indique quil

n y a pas de véritable problème et qu un traitement n est pas

indiqué tandis qu un score situé entre 8 et 9 indique que le problème est extrêmement important et quun traitement est absolument nécessaire. LADAD, dans sa version originale, a été largement utilisé et s est avéré particulièrement satisfaisant

à la fois dans le domaine clinique et dans celui de la recherche.

Par ailleurs, il présente l avantage de permettre d établir un profil de ladolescent englobant différents aspects de sa person-

nalité, de ses comportements et des caractéristiques de sa vie sociale et relationnelle. Pour la présente étude, sept domaines ont été retenus : parcours scolaire, vie sociale et relations avec les pairs, rapports familiaux, état psychique, comportement délinquant criminel, consommation de drogues, consommation d alcool. Les domaines et les items retenus sont ceux où lon pensait trouver, a priori, les différences les plus significatives.

2.3. Analyses statistiques

Toutes les analyses statistiques ont été réalisées à l aide du logiciel SPSS 12. Le test du χ 2 a été utilisé pour comparer les moyennes avec des variables nominales. Le test t de Student a été utilisé pour comparer les moyennes avec des variables quantitatives. Une valeur p < 0,05 a été considérée comme significative. Les résultats sont présentés sous la forme d un tableau où figurent les scores pour le groupe de jeunes issus du centre éducatif et ceux pour le groupe témoin. Les hypothè- ses ont été testées de façon unilatérale.

3. Résultats

3.1. Parcours scolaire

Globalement, les sujets du centre éducatif rencontrent signi- ficativement plus de difficultés au niveau scolaire avec une moyenne des scores de gravité presque trois fois supérieure à celle de la population témoin (Tableau 2 ). Plus de la moitié des sujets issus du centre a redoublé au moins une fois une année vs un tiers des sujets témoins ( Tableau 3 ). La différence est encore plus marquée en ce qui concerne le renvoi de l école (plus de la moitié des sujets du centre éducatif vs 5,1 % chez la population témoin). Par ailleurs, les adolescents du centre manquent plus souvent les cours, ont plus de problèmes avec les professeurs, sont plus souvent envoyés chez le directeur et perturbent plus la classe que les sujets témoins. La majorité d entre eux ont eu des résultats au-dessus de la moyenne au cours de la dernière année scolaire, ce qui est également le cas pour le groupe témoin.

3.2. Rapports familiaux

La moyenne élevée des scores de gravité indique que les pro- blèmes à ce niveau sont importants (Tableau 2). En ce qui concerne les rapports familiaux, il ny a pas de différence signi- ficative au niveau des disputes ou des bagarres entre les parents

Tableau 2 Moyennes des scores de gravité dans les deux groupes

Scores de gravité tirés de l'ADAD

Centre éducatif ( n = 32) Score moyen

Groupe témoin (n = 80)

t

p

Parcours scolaire

5,3

1,9

12.170

< 0,01

Relations parentales

5,4

2,4

10.615

< 0,01

Vie sociale et relations avec les pairs État psychique et problèmes psychologiques

4,1

2,0

6.676

< 0,01

4,6

2,6

5.966

< 0,01

Comportement

délinquant criminel

4,7

1,4

8.590

< 0,01

Consommation de drogues Consommation d'alcool

3,0

1,7

2.647

0,01

1,4

1,7

0,821

0,41

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Tableau 3 Pourcentage de jeunes concernés par des problèmes au niveau scolaire

Domaine scolaire

 

Centre éducatif (n = 32) Groupe témoin (n = 80) Pourcentage

χ 2

p

Redoubler une année

 

51,6

32,9

3,30

0,07

Renvoi de

l'école

56,3

5,1

37,55

< 0,01

Manquer trop souvent les cours Avoir des problèmes avec un (des) professeur(s) Être envoyé chez le directeur Perturber, déranger la classe, chahuter Résultats au-dessus de la moyenne au cours de la dernière année

67,9

19,2

22,44

< 0,01

82,1

37,2

16,67

< 0,01

75,0

20,5

26,92

< 0,01

75,0

44,9

7,51

0,01

52,0

65,8

1,55

0,46

Tableau 4 Comparaison des problèmes familiaux dans les deux populations

 

Rapports familiaux

 

Centre éducatif (n = 32) Groupe témoin (n = 80) Score moyen

t

p

Conflits familiaux Disputes entre parents Temps passé en famille jugé Entente au sein de la famille Entente avec la mère Entente avec le père

 

1,5

1,3

1,255

0,21

0,7

0,7

0,056

0,96

agréable/plaisant

1,3

2,0

3,929

< 0,01

1,6

2,2

2,820

< 0,01

1,7

2,2

2,625

0,01

1,3

1,7

1,909

0,06

 

Pourcentage

χ 2

p

Mettre la maison en désordre casser des objets Voler, prendre des objets appartenant à d'autres membres de la famille Ma mère ne donne pas le bon exemple Ma mère ne me comprend pas Ma mère est trop sévère Ma mère me fait trop de menaces Mon père n'est pas assez strict Ma mère est mécontente de mon comportement en général Mon père est mécontent de mon comportement en général Ma mère ne me croit pas, n'a pas confiance en moi Mon père ne me croit pas, n'a pas confiance en moi Maltraitance agression sexuelle par un parent

32,0

10,1

6,980

< 0,01

32,0

2,5

18,975

< 0,01

16,1

2,5

6,908

< 0,01

48,4

21,5

7,791

< 0,01

38,7

16,5

6,278

0,01

25,0

5,1

9,388

< 0,01

27,6

11,7

3,954

0,05

64,5

11,4

32,365

< 0,01

69,0

16,9

26,653

< 0,01

36,7

11,4

9,271

< 0,01

39,3

11,7

10,142

< 0,01

45,2

10,0

17,382

< 0,01

dans les deux populations (Tableau 4). La différence nest pas significative non plus en ce qui concerne la fréquence des conflits familiaux. En revanche, quand on demande aux sujets si le temps passé avec la famille est agréable et plaisant, les adolescents du centre éducatif répondent moins favorablement que ceux du groupe témoin. Si lon se réfère au dernier mois, les adolescents du centre avouent avoir plus souvent mis la mai- son en désordre, cassé des objets, volé ou pris des objets appar- tenant à dautres membres de la famille. Au niveau de la relation avec les parents, ces mêmes sujets se disent nettement moins satisfaits de la façon dont ils s entendent avec leur famille. Si les sujets témoins affirment mieux sentendre avec leur mère, il ny a pas de différence significative au niveau de lentente avec le père. Les cas de maltraitance sont également plus nombreux au sein de la population du centre éducatif : près de la moitié des sujets affirment avoir été battus ou agressés sexuellement par un parent vs 10 % dans la population témoin.

3.3. Vie sociale et relations avec les pairs

La moyenne des scores de gravité est plus de deux fois plus élevée chez les adolescents du centre éducatif (Tableau 2 ). Linvestigation plus détaillée dans ce domaine indique qu en moyenne, le temps passé avec la famille et avec des amis consommateurs de drogues ou d alcool ne diffère pas entre

les deux populations ( Tableau 5 ). Dans le même sens, le nom- bre d amis qui ont eu des problèmes avec la police à cause de la drogue ou de l alcool ou qui ont eu des problèmes de com- portement n est pas plus important dans une population que dans l autre. En revanche, les sujets témoins passent plus de temps seuls pendant leur temps libre. Les jours d école, les adolescents du centre éducatif consacrent significativement moins de temps à faire les devoirs et plus de temps à « traîner dehors ». Les loisirs sont également différemment investis en fonction de la population : si lon prend en compte le dernier mois, les sujets témoins passent plus de temps à faire du sport ou à participer à des activités sportives. À l inverse, les jeunes du centre éducatif passent plus de temps à faire des coups en bande (participer à des bagarres, des vols, des casses).

3.4. État psychique

Les moyennes des scores de gravité nous indiquent que les problèmes dans ce domaine sont significativement plus impor- tants chez les jeunes en observation ( Tableau 2 ). En effet, ceux-ci sont trois fois plus nombreux à avoir bénéficié dune aide ou d un traitement pour un problème émotionnel ou psy- chologique et ils sont aussi plus nombreux à avoir été hospita- lisés pour des problèmes similaires (Tableau 6 ). Les différences les plus marquées concernent les troubles comme lanxiété,

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Tableau 5

Problèmes sociaux

 

Domaine social

 

Centre éducatif (n = 32) Groupe témoin (n = 80) Score moyen

t

p

Temps passé avec la famille Temps passé avec des amis consommateurs de drogues ou d'alcool

1,3

1,5

1,422

0,16

1,7

1,8

0,339

0,74

Temps

passé

avec

soi-même

1,1

1,8

4,019

< 0,01

Nombre d'amis ayant eu des problèmes avec la police à cause de la drogue ou

1,8

1,0

1,903

0,06

de

l'alcool

Nombre d'amis ayant eu un comportement pouvant leur amener des problèmes à l'école ou aux cours Temps passé à étudier Temps passé à traîner dehors Participer à des activités sportives Faire des coups en bande : vols, casses, bagarres

1,9

1,3

1,48

0,15

0,4

1,1

3,823

< 0,01

4,2

1,3

2,177

0,04

0,9

1,7

3,201

< 0,01

0,9

0,1

4,059

< 0,01

 

Pourcentage

χ 2

p

Satisfait de sa vie sociale

 

59,4

93,8

20,024

< 0,01

A un partenaire qui consomme ou consommait de l'alcool

50,0

69,1

2,475

0,12

A un partenaire qui consomme ou consommait de la drogue

38,1

36,4

0,02

0,89

Tableau 6

Troubles psychiques

 

Problèmes psychiques

 

Centre éducatif (n = 32) Groupe témoin (n = 80) Score moyen

t

p

Nombre de traitements pour un problème psychologique Nombre d'hospitalisations pour un problème psychologique Nombre de tentatives de suicide

1,4

0,4

2,832

< 0,01

0,3

0,0

2,552

0,02

0,3

0,0

2,329

0,03

 

Pourcentage

χ 2

p

Souvent

anxieux inquiet

 

78,1

48,8

8,054

< 0,01

Provoquer facilement des disputes Faire des choses sous l'emprise de la colère Considérer que vous auriez meilleur temps d'être mort

53,1

18,8

13,234

< 0,01

68,8

38,8

8,252

< 0,01

50,0

2,5

38,234

< 0,01

Avoir l'idée d'en finir avec la vie

43,8

3,8

28,406

< 0,01

Avoir

envie de tuer quelqu'un

46,9

10,0

19,046

< 0,01

l impulsivité et les symptômes dépressifs. Par ailleurs, plu- sieurs sujets issus du centre éducatif affirment avoir déjà tenté de mettre fin à leurs jours, ce qui n est le cas chez aucun des sujets témoins.

3.5. Comportement délinquant criminel

Comme attendu, les problèmes liés au comportement délin- quant ou criminel sont plus importants et plus graves dans la population du centre éducatif ( Tableau 2 ). La grande majorité de ces jeunes a déjà été arrêtée au moins une fois par la police pour un délit vs moins d un tiers des sujets dans la population témoin ( Tableau 7 ). De plus, au moment de l observation, près de la moitié d entre eux était en attente d un jugement ou d une condamnation et les trois quarts des sujets ont déjà été sanc- tionnés ou condamnés au moins une fois pour divers délits. Par ailleurs, plus de la moitié a déjà été incarcérée ou mise en détention. Si l on se réfère à la dernière année, près de la moitié d entre eux a obtenu de l argent grâce à des activités illégales telles que le trafic de drogue, des vols, etc. Par rapport au der- nier mois, les jeunes du centre éducatif passent significative- ment plus de temps que les sujets témoins à participer à des activités illégales. Au niveau de la nature des délits, ces mêmes adolescents ont été significativement plus souvent arrê-

tés ou sanctionnés pour des vols de voitures. Il existe égale- ment des différences en ce qui concerne labsentéisme scolaire et le vol à létalage mais elles ne sont pas significatives.

3.6. Consommation de drogues et d alcool

Le Tableau 2 indique que les différences entre les deux populations par rapport à la consommation de substances et d alcool sont moins marquées que dans les autres domaines investigués par lADAD. Néanmoins, lalcool et le cannabis sont, de loin, les substances les plus consommées par les deux populations. La moyenne de la fréquence de consomma- tion d alcool au cours des 30 derniers jours est basse dans les deux groupes et la différence entre les deux moyennes n est pas significative ( Tableau 8 ). La consommation dalcool n est pas un facteur qui caractérise la population de ce centre. Les différences entre les fréquences de consommation de drogues dans les 30 derniers jours parmi les deux groupes ne sont pas non plus significatives même si elles indiquent une certaine tendance, notamment pour la consommation de cannabis, d ecstasy et de cocaïne (p < 0,1). Il existe cependant une diffé- rence plus marquée en ce qui concerne lâge du début de la consommation de cannabis.

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Tableau 7

Problèmes légaux

Domaine légal

Centre éducatif (n = 32) Groupe témoin (n = 80) Score moyen

t

p

Vol de voitures Absentéisme scolaire Vol à l'étalage Nombre de jours consacrés à des activités illégales au cours du dernier mois

0,3

0,03

2,650

0,01

4,7

0,01

1,924

0,06

0,3

0,60

1,857

0,07

8,7

1,60

2,949

< 0,01

 

Pourcentage

χ 2

p

En attente d'un jugement ou d'une condamnation Arrêté par la police pour un délit Sanctionné ou condamné au moins une fois Incarcéré ou mis en détention au moins une fois Obtenu de l'argent grâce à des activités illégales durant la dernière année

43,8

5,0

25,445

< 0,01

90,6

28,8

35,183

< 0,01

75,0

21,5

27,965

< 0,01

53,1

10,0

24,516

< 0,01

43,3

17,5

7,862

< 0,01

Tableau 8 Consommation de drogues et dalcool

Domaine alcool

Centre éducatif (n = 32) Groupe témoin (n = 80) Score moyen

t

p

Consommation d'alcool Consommation de cannabis Consommation d'ecstasy Consommation de cocaïne Consommation d'hallucinogènes Âge du début de la consommation de cannabis Perception de la nocivité de l'alcool drogue sur la santé par le sujet

2,3

3,00

1,476

0,15

3,8

2,50

1,762

0,09

0,4

0,10

1,813

0,08

0,1

0,01

1,853

0,07

0,2

0,10

1,289

0,21

12,8

14,90

4,687

< 0,01

0,3

0,7

2,367

0,02

4. Discussion

Si l on compare globalement les deux populations en se référant aux moyennes des scores de gravité de chaque domaine, on constate que ces scores sont tous significativement plus élevés chez les adolescents en observation dans le centre éducatif fermé, à l exception de celui concernant la consomma- tion dalcool. Cependant, si l on étudie plus en détail chaque domaine, les différences sont moins marquées et ne se retrou- vent pas forcément présentes là où on pouvait s y attendre. Dans le domaine scolaire, les principales difficultés des jeu- nes en observation semblent plus liées à leurs problèmes com- portementaux quà un problème de capacités ou de connaissan- ces. En effet, la majorité de ceux-ci ont eu des résultats au- dessus de la moyenne au cours de la dernière année scolaire, ce qui est également le cas pour la population témoin. Leur mauvaise gestion des émotions altère sensiblement l utilisation adéquate de leurs ressources cognitives. Par conséquent, celles-

ci vont être investies dans d autres domaines et notamment les

conduites d échec. Cela sous-entend que ces adolescents se mettent eux-mêmes en situation d échec à cause de leurs pro- blèmes de comportement malgré des compétences et des res- sources intellectuelles égales à celles des sujets non délin- quants. Dans la présente étude, on constate qu il n y a pas plus de conflits ni de disputes parentales au sein des familles des ado-

lescents du centre éducatif que dans celles des adolescents issus de la population générale. Cela va à l encontre des résul- tats de divers travaux récents [27,16] qui montraient que les conflits familiaux et les disputes entre parents représentaient des facteurs favorisant l apparition de comportements déviants.

Il ny a pas non plus de différence significative pour ce qui

concerne lentente avec le père, ce qui peut paraître étonnant car on imagine aisément que ces jeunes cherchent souvent à tester l autorité paternelle à travers des confrontations. On peut émettre lhypothèse que, étant donné que la majorité des jeunes en observation proviennent de familles dont les parents sont séparés ou divorcés, ils n ont pas eu à se confronter à une autorité paternelle suffisante et que c est la mère qui était la seule garante de cette autorité. Dans la problématique des trou- bles du comportement et de la délinquance il apparaît souvent que ladolescent, par son comportement déviant, est ainsi à la recherche du père [7]. Dans le même sens, ils sont plus nom- breux à penser que leur mère est trop sévère et que le père, au contraire, ne l est pas assez. Cette étude montre également que les cas de maltraitance ou d abus sexuels par un parent sont plus de quatre fois plus fré- quents chez les jeunes en observation, ce qui concorde avec les résultats des travaux antérieurs [2,22] . Ceux-ci montrent que les comportements abusifs de la part des parents sont suscepti- bles de développer des comportements déviants chez lenfant. Les abus et les maltraitances peuvent également altérer les capacités de mentalisation qui sont nécessaires à une autono- mie des capacités cognitives. Cette inadéquation dans les rela- tions précoces parent enfant (viols, violences) peut entraîner une mauvaise élaboration émotionnelle et aboutir à des condui- tes limites qui poussent ces jeunes à être en situation de rup- ture. Au niveau des relations sociales, et plus précisément les relations avec les pairs, on constate que les sujets du centre éducatif affirment ne pas avoir plus de fréquentations avec les pairs déviants que les sujets du groupe témoin, ce qui peut paraître surprenant au vu des résultats de plusieurs recherches antérieures [26,8] . En revanche, on voit clairement que le

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temps passé en dehors de lécole et de la famille est plus orienté vers des activités délinquantes, ce qui représente le pre- mier facteur de risques de consommation de substances. En effet, ces jeunes sont dans une dynamique de recherche de sti- mulations, de sensations et de perceptions, afin d éviter de pen- ser. La comorbidité des troubles du comportement avec d autres troubles psychiques chez ces adolescents est également élevée. On constate que le nombre de traitements pour des problèmes d ordre psychique est, en moyenne, plus de trois fois plus élevé dans le groupe du centre éducatif. Ces troubles se caractérisent, la plupart du temps, par de l anxiété, des états dépressifs et des problèmes au niveau de la gestion et du contrôle des émotions, ce qui confirme les résultats des études récentes [21,10] . Les comportements déviants pourraient alors être perçus comme un moyen de lutte contre la dépression [12] . Ils pourraient aussi jouer un rôle dans le passage à l acte violent de certains de ces jeunes (participation à des bagarres, tentatives de suicide), leur implication dans des activités criminelles et leur consommation plus importante de cannabis. Les différentes infractions à la loi, les délits et les implica- tions dans des activités criminelles sont nettement plus nom- breux chez les adolescents du centre éducatif et cest même la raison pour laquelle ils y ont été placés en observation. Le nombre de ces jeunes qui affirment déjà avoir été arrêtés par la police ou sanctionnés au moins une fois est très important (res- pectivement 90,6 et 75 %). Les scores de gravité indiquent une différence significative au niveau de la consommation de drogues entre les deux popu- lations mais pas de différence quant à la consommation d al- cool, ce qui concorde partiellement avec les résultats des tra- vaux antérieurs [25,5,27] . En effet, ces derniers ont montré que les adolescents délinquants et violents présentent une consom- mation de tabac, de substances illicites et dalcool plus impor- tante que les adolescents issus d une population générale. Cependant, conformément à ces études, l alcool et le cannabis restent les substances les plus consommées, loin devant les drogues dites « dures ». La principale différence entre les deux populations se situe au niveau de l âge du début de la consommation de cannabis qui est significativement plus bas chez les adolescents en observation. Cette différence a aussi été observée lors d une récente recherche [26] . La consomma- tion et l abus de substances illicites pourraient être perçus comme un moyen d éviter de se confronter à la réalité et à leur détresse psychique (dépression). La consommation de dro- gue apparaît ainsi comme un refuge et non pas comme une conduite de dépendance.

5. Conclusion

LADAD apparaît comme un instrument pertinent dans cette étude puisqu il permet d identifier les principales caracté- ristiques sociales et relationnelles chez les adolescents délin- quants. Néanmoins, la présente étude comporte certaines limi- tes. Dune part l échantillon est composé d un petit nombre de sujets, ce qui rend la généralisation et l interprétation des résul- tats délicates. Dautre part, même si lADAD permet de mettre

en évidence des différences significatives au niveau des carac- téristiques psychosociales entre les deux populations dadoles- cents, il ne permet pas de repérer des domaines prédictifs dune éventuelle amélioration ou péjoration des troubles du compor- tement. Dautres outils s avèrent dès lors nécessaires pour ren- dre compte de l évolution de ces jeunes et pour étudier des caractéristiques autres que psychosociales. En effet, il serait intéressant d inclure la problématique des troubles du compor- tement dans une perspective longitudinale afin d évaluer le devenir de ces adolescents déviants. De plus, lidentification d autres facteurs, tels que les caractéristiques émotionnelles, cognitives et neurobiologiques, qui sont spécifiques à cette population, pourrait compléter les résultats de cette recherche.

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