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Mary Burchell

La magie des Warrender - Tome 6

Chante, mon coeur, chante

Résumé :

Une voix magnifique, servie par un travail acharné avec un remarquable professeur, cela n'est-il pas suffisant pour assurer la première grande chance d'une carrière ?

Gail, cependant, n'est pas de cet avis et, non sans déchirement, renonce à chanter « L'Exilée », l'opéra de Marc Bannister. En fait, avec l'aide d'Oscar Warrender, c'est elle qui s'exile, le temps d'une tournée en Allemagne, tandis que l'œuvre de Marc connaît un succès triomphal.

Le jeune compositeur comprendra-t-il jamais ce qui l'a poussée à ce renoncement ?

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Elle était bien décidée à arriver à la gare en avance. Vêtue avec cette élégance nonchalante qui demande tant de recherche, portant son sac de voyage avec l'aisance de quelqu'un qui descend tout juste de voiture, elle aurait présenté son billet au contrôle avec décontraction. Elle aurait alors retrouvé Olivier Bannister avec calme et en pleine possession de ses moyens. Cependant, rien ne se déroula ainsi. Comme elle quittait son petit

appartement, les cieux se déchirèrent et une pluie torrentielle s'abattit sur la rue. Les taxis furent dès lors pris d'assaut, et elle n'eut rien d'autre à faire que se ruer vers la plus proche station de métro. Elle avait deux changements, et quand elle arriva à la gare Victoria, il y avait une énorme queue de voyageurs trempés à chaque guichet. Se mordillant nerveusement les lèvres, elle attendit avec les autres et finit enfin par obtenir son billet. Son sac de voyage lui paraissait peser des tonnes, quand elle franchit enfin le contrôle où elle avait rendez-vous avec Olivier. Il était bien là, scrutant anxieusement la foule. Dès qu'il la vit, il saisit son bagage, la poussa sans cérémonie devant lui et l'entraîna sur le quai à vive allure. Le coup de sifflet retentit au moment où il ouvrait la porte d'un compartiment heureusement vide. Ils se jetèrent littéralement à l'intérieur. Le train démarra instantanément, et les deux jeunes gens se laissèrent tomber dans un coin, en proie à un énorme fou rire.

Je suis désolée ! Je n'ai pas trouvé de taxi, et cela m'a pris un temps fou en métro !

Ne t'excuse pas. J'étais là à peine deux minutes avant toi, assura-t-

il.

Vraiment ?

Vraiment

C'était un trait de caractère charmant d'Olivier. Il n'en voulait jamais à personne. Sans doute parce qu'il détestait les scènes C'était un jeune homme très populaire. A tel point que, après avoir fait sa connaissance à un concert d'étudiants, Gaël refusa de prendre ses avances au sérieux. Toutes les jeunes filles lui faisaient les yeux doux ; il n'y avait aucune raison pour qu'elle, la banale Gaël Rostall, lui procure une

impression particulière. D'ailleurs désirait-elle être remarquée ? Elle n'en était pas du tout sûre. Après ses quatre années, dures mais satisfaisantes, d'études pour

devenir cantatrice, il lui semblait qu'aucun homme ne pouvait être à demi aussi important que sa carrière.

Au début, elle avait pris Olivier pour un quelconque étudiant semblable à elle. Pourtant, elle découvrit plus tard qu'il avait déjà obtenu un certain succès en tant que compositeur de musique légère.

Pas du tout dans votre registre, avait-il dit. Ni votre genre, avec

votre petit visage grave, votre air inspiré et votre voix d'oratorio.

Je ne suis pas si sérieuse ! protesta Gaël. De toute façon, j'ai été très

heureuse d'avoir la chance d'interpréter des oratorios, mais je préférerais faire ma carrière dans l'opéra.

De pire en pire ! s'écria-t-il avec une grimace. Les véritables

amateurs d'opéra n'éprouvent que condescendance pour mon style de musique !

Je ne pourrais me le permettre, rétorqua Gaël avec franchise. J'ai

tout juste obtenu quelques engagements mineurs. Si vous avez vraiment

composé quelque chose n'importe quoi qui ait été joué en public, je suis éperdue d'admiration ! L'idée parut plaire à Olivier Bannister.

Pourquoi ne vous ai-je pas rencontrée plus tôt ?

Vous êtes un ange

Sans doute étions-nous absorbés par nos différentes disciplines.

Et je ne vous aurais pas remarquée, vous ?

Elle lui demanda si cette méthode donnait de bons résultats, ce qui le fit éclater de rire.

Réplique sortie d'un vieux film, dit-il.

Comment le savez-vous ? rétorqua-t-elle en riant également.

Je l'ai sans doute vu ! Au fait, êtes-vous libre samedi soir ? J'ai des

places pour un concert Ce fut la première de nombreuses soirées qu'ils passèrent ensemble. Mais, tout absorbée par son travail, Gaël refusa de se laisser entraîner à un autre sentiment que celui de la plus franche amitié. Olivier en était certainement un peu vexé, mais pas au point de

renoncer à la voir. Et il finit par l'inviter à passer un week-end dans sa famille.

Dis oui ! Nous recevons beaucoup d'artistes. C'est très drôle, tu

verras ! En effet, cela lui paraissait plus drôle que deux jours passés seule dans son minuscule appartement. Et, puisqu'elle avait accepté, elle désirait faire bonne impression sur les parents du jeune homme

Il se pencha pour lui tendre un journal, et murmura, en jetant un coup d'œil aux trois passagers montés en cours de route :

Ils descendront certainement à Gatwick, et nous aurons le compartiment pour nous tout seuls.

Elle sourit et feignit de s'absorber dans sa lecture. En fait, elle imaginait la rencontre avec les parents d'Olivier. Il ne lui avait jamais parlé d'eux avant cette invitation. Elle se promit de lui en

Puis, comme d'habitude, elle

chercha la page musicale du journal. Un titre attira son attention : « Une héroïne contralto pour un nouvel opéra ». Contralto elle-même, elle savait depuis longtemps que la plupart des rôles principaux étaient distribués à des sopranos. Elle lut donc l'article

avec le plus grand intérêt.

« Après le succès à Cologne de sa cantate sacrée Noémi, Marc Bannister se tourne vers l'opéra. Il vient de terminer une oeuvre complète, intitulée l'Exilée. Oscar Warrender et Max Egon ont semblé très impressionnés. Nous ne tarderons sans doute pas à entendre cette œuvre à Londres. A noter : le rôle féminin principal, de grande envergure dramatique, est écrit pour un contralto. Ce qui rend la distribution plus

difficile

Gaël regarda par la vitre, croyant encore entendre les paroles de son professeur.

Mais difficile à employer

demander plus quand ils seraient seuls

»

Vous avez une voix de grande qualité

dans le cadre de l'opéra. En revanche, dans l'oratorio Elsa Marburger, qui avait elle-même été versée dans ce genre de chant, avait laissé sa phrase inachevée Gaël revint à l'article. Soudain, le nom de Bannister lui sauta aux yeux. Vivement, elle demanda à Olivier :

Es-tu apparenté à Marc Bannister ?

Frère, répliqua-t-il brièvement. Pourquoi ? Pour toute réponse, elle lui tendit le journal, qu'il parcourut négligemment avant de le lui rendre. Oui, je suis au courant. Il y a eu un long papier dans le Télégraphe

la semaine dernière

Tu ne l'as pas vu ?

Elle secoua la tête, et il poursuivit :

Tu rencontreras Marc, ce week-end, si cela t'intéresse. Comment aurait-il pu en être autrement ! Elle allait faire la connaissance d'un compositeur dont on parlait, et également celle d'une des familles les plus musiciennes de tout le pays ! Car, si Marc Bannister, et à un niveau moindre Olivier, étaient en

train de se faire un nom, leur père, Quentin Bannister était internationalement connu du monde musical. Pianiste, chef d'orchestre,

professeur, c'était un génie à facettes multiples dont personne n'ignorait le nom.

le

compartiment.

Comme

Olivier

l'avait

prévu,

ils

furent

bientôt

seuls

dans

Pourquoi ne me l'avais-tu jamais dit ? s'écria Gaël.

Dit quoi ?

Que tu es l'un des Bannister

Je pensais que tu le savais. Ou peut-être, ajouta-t-il en riant,

voulais-je être aimé pour moi-même. C'est agréable, parfois, d'être un individu, au lieu de se trouver l'élément le moins important d'un clan

Une certaine amertume perçait sous ses paroles.

Mais tu es un individu, Olivier, protesta la jeune fille. Et tu as déjà

créé de la musique. Qui sait ?

ta famille ?

« Triomphe inattendu du fils cadet » ! plaisanta-t-il, ayant apparemment retrouvé sa bonne humeur.

Peut-être seras-tu un jour le plus célèbre de

Tu es de beaucoup le plus jeune ?

Six ans. J'en ai vingt-trois.

Et vous n'êtes que deux enfants ?

Cela suffit ! répondit-il avec une grimace. Avec des parents artistes également, cela fait assez de tempéraments dans la famille !

Ta mère est musicienne ?

Non, actrice. Daisy Bannister. Elle et mon père étaient cousins

éloignés, ainsi elle a pu garder son nom. Elle faisait déjà partie du cercle

enchanté.

répéta Gaël, pensive. Je ne me souviens pas de

l'avoir vue sur scène.

Sans doute ! Elle s'est retirée il y a douze ans. Je ne sais pas exactement pourquoi, d'ailleurs

Daisy Bannister

Préférait-elle la vie de famille ? Il éclata de rire.

Oh, non ! Ce n'est pas du tout son genre ! Je me dis parfois qu'elle

Elle est

ce que j'ai vu de plus beau au monde, ajouta-t-il simplement. Je pense même que seule sa beauté lui a valu la gloire. La dernière fois que je l'ai admirée sur scène, j'étais encore trop jeune pour pouvoir en juger. Mais il me semble me souvenir qu'elle était la superbe Daisy Bannister plus qu'une réelle actrice. J'ai même oublié le rôle qu'elle interprétait. Significatif, non ?

nous a eus, Marc et moi, dans un moment d'aberration mentale !

Peut-être

Jamais elle n'aurait imaginé de juger sa mère de cette façon à la fois

souriante et critique. Mais, évidemment, ce n'était pas une actrice. En fait, elle avait une famille merveilleusement ordinaire. Son père était un

médecin de famille de l'ancien style, délicieusement démodé. Sa mère affectueuse, pratique, toujours présente formait le pilier de la vie familiale. Et elle semblait parfaitement heureuse entre son mari et ses deux jeunes enfants, tandis que sa fille aînée tentait sa chance dans le difficile monde musical, à Londres.

A tel point qu'elle souhaita se

trouver en route pour sa lointaine maison au lieu de se préparer à rencontrer les fascinants mais redoutables Bannister. Et elle eut un terrible

besoin de parler des siens.

Mes parents n'ont rien de commun avec les tiens, dit-elle d'une voix un peu enrouée.

J'en suis sûr ! s'écria-t-il, à la fois amusé et ému. Ils ne peuvent être que merveilleux, puisqu'ils t'ont donné le jour ! Parle-moi d'eux. Alors, elle raconta son père, sa mère et les jumeaux, Véronica et Simon.

Soudain, Gaël eut le mal du foyer

Les petits pensent que je suis déjà célèbre, conclut-elle en souriant.

Ils ne font qu'anticiper, déclara-t-il, confiant. Tu le deviendras, j'en

suis sûr. Sans parti pris, ta voix est une des plus belles qu'il m'ait été donné

d'entendre. Dommage qu'elle soit trop grave pour moi. C'est plutôt le registre de Marc Comme le train ralentissait, il prit leurs bagages dans le filet, en poursuivant :

Peut-être es-tu celle dont il a besoin pour son nouvel opéra Gaël sentit sa gorge se nouer.

Tu as bien dit qu'il serait chez toi ?

Oui, je pense

En fait, regarde, il nous attend en voiture, ajouta-t-il

en jetant un coup d'oeil par la portière. Ils tendirent leurs billets au contrôleur.

Bonjour, Monsieur Olivier, dit celui-ci, jovial. Votre frère est là

Non, merci, Georges, ces bagages sont légers, je les

porterai moi-même.

On parlait de Monsieur Marc dans le journal, reprit le brave

homme. C'est quelqu'un ! Vous aussi, d'ailleurs, ajouta-t-il avec une belle

impartialité.

Epargnez notre modestie, répliqua Olivier en dirigeant son amie

vers la voiture racée qui les attendait. L'homme qui en sortit lui ressemblait, mais il y avait quelque chose de plus sombre, en lui, de plus affirmé, depuis l'épaisse chevelure châtain

Je vois

jusqu'aux traits fortement dessinés.

Voici Marc, présenta négligemment Olivier en jetant les sacs dans le

coffre. Gaël Rostall. Marc prit, avec un bref sourire, la main que la jeune fille lui tendait.

Venez vous asseoir devant, près de moi, dit-il.

Je croyais que maman devait venir nous chercher ? interrogea

Olivier en grimpant à l'arrière.

On lui a demandé à la dernière minute de remplacer je ne sais

quelle célébrité pour l'ouverture de la fête du village. Elle n'a pas pu refuser.

Et pourquoi donc ?

Parce que, comme tu le sais, elle ne résiste jamais au plaisir d'être le

point de mire

De plus, il leur fallait réellement quelqu'un.

Olivier se mit à rire, tandis que Marc se penchait vers Gaël.

Ce n'est pas du manque de respect, voyez-vous. Nous connaissons

Avez-vous déjà eu affaire à des gens de

les petites faiblesses de notre mère

théâtre ?

Pas vraiment

Elle en fait partie plus ou moins elle-même, coupa Olivier.

Oh, non ! Je chante, mais je suis encore bien inexistante.

commença-t-elle.

Elle est trop modeste ! Elle a une voix magnifique, tout à fait

inhabituelle. Un vrai contralto

Vraiment ? répliqua Marc avec une courtoisie glaciale qui mit Gaël mal à l'aise. Puis il attira son attention sur le paysage.

La maison était située au sommet d'une colline boisée, le beige de ses pierres ressortant à merveille sur les différentes teintes de vert.

C'est superbe ! s'écria sincèrement la jeune fille. Est-ce une très vieille demeure ?

Pas spécialement.

Cela dépend, intervint Olivier. Elle a une centaine d'années. La

bonne période pour l'architecture campagnarde. Confortable sans être

prétentieuse, et il est très agréable d'y vivre. Tu ne trouves pas, Marc?

Oui, se contenta de répondre son frère.

Ils quittèrent la route pour emprunter une allée bordée d'arbres si denses qu'ils se rejoignaient, formant une sorte de tunnel d'un vert profond.

Le soleil ne perçait pas le

toit de feuilles, et la froide hostilité de Marc lui faisait craindre que le week- end, après tout, ne correspondît pas à la joie qu'elle en attendait.

Mais elle oublia bien vite cette impression quand ils arrivèrent devant la grande maison, plus belle encore de près que de loin.

Gaël se sentit soudain un peu déprimée

Un serviteur apparut à la porte principale. Olivier glissa une main sous le coude de Gaël.

Ma mère est-elle là, Eliot ? demanda le jeune homme.

Madame est dans le salon.

Alors, allons-y tout de suite, déclara-t-il.

Il conduisit son amie dans la pièce la plus ravissante qu'elle ait vue de

sa vie.

De proportions harmonieuses, elle ouvrait par des portes-fenêtres sur une terrasse puis, au loin, sur la campagne boisée. C'était plus un salon de musique qu'une conventionnelle pièce de réception. Il y avait un piano à queue à chaque extrémité, et une ravissante

harpe dans un coin. Au mur, des gravures du XVIII e siècle représentaient des groupes de musique de chambre. Gaël n'eut de cela qu'une vision d'ensemble, car son attention se porta entièrement sur son hôtesse : une grande femme élancée qui se détourna de

la fenêtre à leur arrivée, avec un mouvement d'une grâce exceptionnelle.

Comme elle s'avançait vers eux, la jeune fille ne put s'empêcher de repenser

aux paroles d'Olivier. C'était en effet ce qui existait de plus beau au monde Elle devait approcher de la cinquantaine, et pourtant, elle était sans âge. Intensément féminine, harmonieuse et sûre d'elle, elle avait un côté

émouvant

savoir exactement ce qu'elle voulait, et comment l'obtenir. Elle accueillit fort aimablement la jeune fille. Sa poignée de main était chaude et énergique. Gaël se surprit à l'observer comme si elle avait été sur une scène. La chevelure châtain était relevée en un chignon tout à fait original. Il

sans doute purement superficiel. Car, se dit Gaël, elle devait

y avait quelque chose de souverain dans toute son attitude, dans ses

mouvements calmes et gracieux. Et l'actrice donnait une superbe représentation dans le rôle de la mère accueillant la jeune fille que son fils lui présente Sans doute était-ce pour cela que les deux frères avaient ce sourire

affectueusement ironique lorsqu'ils parlaient de leur mère. Madame Bannister accompagna elle-même Gaël à sa chambre. On y avait la même splendide vue que du salon.

J'espère que vous serez bien, mon enfant, dit-elle, vaguement

distraite. Descendez quand vous en aurez envie. Nous recevons quelques

amis pour l'apéritif, comme de coutume. La musique vous intéresse-t-elle ?

Je chante, articula Gaël.

Comme c'est passionnant ! Pour votre plaisir, ou professionnellement ?

Je termine ma dernière année d'études. Mais j'ai eu quelques engagements, principalement pour des oratorios. Vous nous montrerez cela après le dîner, dit M me Bannister avec plus de gentillesse que de réel enthousiasme.

Et elle s'en alla, laissant à son invitée l'impression que le sujet ne serait plus abordé. De toute façon, elle n'était pas venue là pour chanter

A moins que

Quand elle avait accepté l'invitation d'Olivier, elle ignorait absolument qu'il faisait partie du célèbre clan. D'ailleurs elle n'était pas du genre à se

servir de ses amis à des fins professionnelles

rendait bien compte de l'importance de la famille et de son influence sur l'ensemble du monde musical. Un mot de Quentin Bannister ou, dans son

cas, de Marc ne pourrait que la pousser en avant. Elle regretta que le frère d'Olivier fût si difficile à approcher. Après les quelques paroles de bienvenue, ils n'avaient plus eu le moindre point d'entente

« Mais on ne peut pas dire grand-chose en si peu de temps », se

consola-t-elle. « Plus tard, sans doute pourrons-nous parler des sujets qui nous tiennent à cœur

» Sur ce, elle décida de penser à autre chose. Elle enfila une robe, espérant que cela conviendrait pour une soirée chez les Bannister, et se contempla dans un grand miroir. La glace reflétait non seulement Gaël mais la chambre tout entière, et elle fut un instant contrariée par la différence entre la simplicité de l'une et l'élégance de l'autre Peut-être était-elle trop critique. En effet, rien dans son apparence ne

pouvait rivaliser avec le luxe discret qui l'environnait. Cependant, sa robe, simple mais bien coupée, était seyante ; Gaël, depuis sa lourde chevelure aubum jusqu'au bout de ses escarpins classiques, était soignée.

ce qui est rare, de nos jours »,

Mais, honnêtement, elle se

« C'est une gentille enfant propre

avait-elle entendu M me Marburger déclarer à son sujet. Finalement, elle fut heureuse de constater que le vert de sa tenue allumait des reflets d'émeraude dans ses yeux noisette, et rehaussait son teint particulièrement clair. Cela ira ! déclara-t-elle à haute voix avant de se diriger vers l'escalier avec un délicieux sentiment d'exaltation. Elle se rendit directement au salon. Marc était installé à l'un des pianos, effleurant distraitement tes touches.

Il se leva immédiatement à son arrivée. Confuse, elle dit vivement :

Je vous en prie

Oh, je pianotais

Je ne voudrais pas vous interrompre

Voulez-vous boire quelque chose ?

Il lui servit un porto, tandis qu'elle cherchait une manière d'aborder une conversation qui lui tenait à cœur.

J'ai lu un article sur votre nouvel opéra, dans le train

Ah bon ? dit-il, froidement poli.

Je n'en avais jamais entendu parler auparavant, poursuivit-elle.

Vraiment?

Il y avait, à n'en pas douter, une nuance de septicisme dans la voix du

était extrêmement

prétentieux de sa part de supposer qu'on le connaissait

Elle but nerveusement une gorgée de porto. Il fallait absolument dire quelque chose. Comme il semblait persuadé qu'elle avait eu vent de son œuvre ; elle reprit :

jeune homme,

et Gaël eut envie de

lui

dire

qu'il

Le titre m'intrigue. L'exilée, pourquoi ?

C'est le librettiste, David Eversleigh, qui l'a trouvé. Il est très important d'avoir un bon écrivain.

Oui, n'est-ce pas ? insista Gaël, heureuse d'avoir trouvé un moyen

de l'intéresser.

C'est vital ! déclara-t-il, s'animant brusquement. Les librettistes, de nos jours, ont tendance à trouver des thèmes qui conviendraient à des

nouvelles ou à des essais

Mais ils n'ont aucun sens de la scène.

Elle sourit soudain.

Vous voulez dire qu'ils sont prétentieux et se sentent chargés d'une mission intellectuelle ?

Exactement !

Il éclata de rire, et Gaël assista avec plaisir à la transformation de son

visage, de toute sa personnalité.

Et, reprit la jeune fille, l'Exilée est réellement fait pour la scène, si je comprends bien ?

Je le crois. Bien qu'il soit difficile d'en être sûr avant de l'avoir

monté.

Le sera-t-il bientôt ?

Je l'espère, répondit-il avec quelque réticence.

Le rôle de l'héroïne est-il vraiment pour un contralto ?

Oui.

Il se servit un verre, et Gaël s'aperçut qu'ils en étaient revenus aux réponses sèches et brèves. Elle eut envie de le rassurer : « Ne soyez pas si affolé. Je ne vais pas me précipiter sur le rôle de votre stupide héroïne ! »

Elle n'en fit rien, évidemment. Et puis, cela n'aurait pas été tout à fait

Mais

comment aurait-elle pu être indifférente au fait de se retrouver à la source d'un opéra tout nouveau et pourtant déjà tellement célèbre ? L'arrivée d'Olivier, accompagné de son père, interrompit le cours de ses réflexions. Quentin Bannister, alors au sommet de sa renommée, n'était pas de prime abord aussi séduisant que sa femme ou ses fils. Trapu, avec sa crinière de cheveux gris, il ressemblait plus à un fermier prospère qu'à un musicien tel qu'on se le représente habituellement.

la vérité. Elle avait accepté cette invitation en toute ignorance

Il avait une des voix les plus agréables que Gaël eût jamais entendues. Elle s'aperçut presque immédiatement qu'il avait de plus une « présence » étonnante. Elle n'aurait su dire pourquoi, mais il s'imposait, tant par sa

personne que par sa conversation et semblait magnétiser l'attention de son auditoire. Il n'avait certes pas la nonchalance de sa femme ni l'attitude lasse et sceptique de son fils aîné.

Olivier m'a dit que vous aviez une voix splendide ! s'exclama-t-il

tout de suite. Elsa Marburger pense le plus grand bien de vous, paraît-il

Vous la connaissez ? demanda la jeune fille, ravie.

Bien sûr ! Excellent professeur. Et très belle voix, en son temps. Vous a-t-elle communiqué un peu de son admirable technique ?

Je

je voudrais bien

Moi aussi ! Nous jugerons par nous-mêmes un peu plus tard,

déclara-t-il avant de se tourner vers son fils aîné. J'ai lu un article stupide à ton sujet, dans le journal du soir.

Lequel ? Ils ont tous eu la gentillesse de me citer, répliqua Marc, impassible.

Vraiment ? s'enquit Gaël. Je n'en ai vu qu'un

Puis elle rougit d'avoir ainsi interrompu la conversation.

Celui, répondit Quentin à son fils, où ils disent que tu préférerais

renoncer à ton opéra que de voir l'héroïne mal interprétée.

Ce n'est pas loin de la vérité

— Ridicule ! gronda Bannister de sa belle voix grave. Une œuvre musicale seulement écrite n'a aucun sens !

Il faudrait donc se compromettre, uniquement pour être

interprété ? rétorqua Marc, un peu méprisant.

Non. Je dis simplement qu'il faudrait être fou pour refuser des

propositions à cause de quelques détails.

Le type de voix de mon héroïne n'est pas un détail ! s'indigna Marc.

Où est votre mère ? demanda Quentin Bannister en s'adressant aux deux jeunes gens.

Elle répondit elle-même en entrant à ce moment précis dans la pièce. Elle avait l'air de sortir d'un conte de fées, dans sa robe gris perle à traîne de style indéterminé.

Je suis là, chéri, dit-elle de sa belle voix mélodieuse.

Même si elle n'avait prononcé aucune parole, Gaël aurait deviné sa présence à la transformation qui s'opéra sur le visage de Quentin Bannister.

Après trente

Sur ses traits énergiques se dessinait un sourire admiratif

années de mariage, Daisy Bannister était encore le miracle adoré de son

célèbre époux

Allume donc les lumières, Marc, dit-elle. Les Forrester viennent

juste d'arriver, je crois. Et j'ai oublié de te le dire, chéri, j'espère que cela

ne t'ennuiera pas ils amènent Lena Dorman avec eux

Cela m'est complètement indifférent, rétorqua Marc d'un ton qui

démentait ses mots. Cependant, il illumina la pièce qui devint une sorte de superbe scène de théâtre. Gaël eut l'impression de participer soudain à une charmante représentation. Puis une douzaine d'invités entrèrent, chaleureusement accueillis par leurs hôtes. Gaël, évidemment, ne retint pas tous les noms. Mais elle remarqua les Forrester, accompagnés d'une jeune fille tout à fait remarquable. Lena Dorman, dont le nom lui sembla vaguement familier, n'était pas belle à proprement parler. Cependant elle retenait l'attention, en grande partie à cause de la confiance évidente qu'elle avait en elle. Aucun trait de son visage n'était vraiment joli, mais elle possédait une merveilleuse

mobilité d'expression. Elle avait ce que l'on appelle un « visage de théâtre ». Elle se dirigea tout de suite vers Marc qui se tenait légèrement à l'écart, près d'un des pianos.

— Bonsoir, Marc. Félicitations pour votre dernière œuvre !

Attendez qu'elle ait franchi l'épreuve du public, répondit-il

froidement. Comment va l'Allemagne ?

Sur le plan musical ?

Bien sûr. Rien d'autre ne vous intéresse, n'est-ce pas ?

Non, rétorqua la jeune fille avec une pointe de défi dans la voix.

A ce moment, Olivier s'approcha de Gaël, et celle-ci n'entendit pas la fin de la conversation.

Ils ne vont pas rester longtemps, déclara-t-il calmement. J'espère que cela ne vous ennuie pas ?

Pas le moins du monde, assura-t-elle. Je suis au contraire fascinée. Quelle est la personne qui parle à votre frère ?

Une jeune soprano pleine d'avenir. Marc l'avait lui-même choisie

pour sa cantate Noémi à la Première mondiale de Cologne.

Et cela l'a lancée ?

Pas exactement. Elle avait déjà une certaine renommée. Cependant,

ce ne fut pas inutile. Elle travaille maintenant avec l'un des plus grands imprésarios. Gaël observa avec intérêt le couple près du piano.

faible pour elle ? ne put-elle s'empêcher de

demander.

Je ne crois pas, répondit Olivier, sincèrement étonné. En dehors de la musique, pas grand-chose ne le passionne, vous savez.

M me Forrester vint les rejoindre. Elle avait entendu dire que Gaël était une élève de Elsa Marburger. Gaël répondit poliment aux questions habituelles, avant de demander à son interlocutrice si elle chantait elle-même.

Oh, non, ma chère. J'ai un peu honte de l'avouer en telle

compagnie, je ne chante pas et ne joue d'aucun instrument. Ma nièce, ajouta-t-elle avec un geste de la tête vers le piano, est la seule vraie

musicienne de la famille. Mais je suis malgré tout une spectatrice et une auditrice fervente. Décidément, Gaël aimait bien M me Forrester. Elle affirma, en toute sincérité, qu'aucun auditeur ne devait être sous-estimé.

J'espère que vous nous rendrez visite avec les

Bannister, demain ? Peu après, les invités prirent congé. Gaël et ses hôtes se rendirent dans une délicieuse salle à manger, nettement plus intime que le grand salon de musique. Gaël avait une faim de loup. Cependant, elle ne savait pas si elle devrait chanter plus tard dans la soirée : entre la requête des parents et le

manque d'enthousiasme de Marc, elle ignorait ce que l'on attendait d'elle. Dans le doute, elle s'abstint de trop manger.

Votre frère avait-il un

C'est bien vrai !

Cela ne vous plaît pas ? demanda Olivier avec sollicitude.

Oh, si, énormément !

Elle espère nous donner un aperçu de son talent après le dîner,

intervint ironiquement Marc. Gaël eut une furieuse envie de lui assener un coup de pied sous la

table.

Et elle le fera ! décréta fermement Quentin Bannister. J'ai hâte de

l'entendre. Sans qu'elle sût bien pourquoi, Gaël sentit qu'il existait des relations fort peu harmonieuses entre le père et son fils aîné. Elle ne voulait surtout pas être une cause de discorde entre eux. Mais elle ne put se retenir d'adresser un affectueux sourire à M. Bannister. Il aborda de nouveau le sujet une demi-heure plus tard, dans le salon de musique. Gaël savait déjà ce qu'elle allait interpréter : un extrait de l'Orphée de Gluck. Surtout pas « Che faro », pour l'amour du ciel ! s'écria méchamment Marc. C'est le rêve de tous les contraltos Je pensais à l'appel aux Furies, répondit sèchement la jeune fille.

Allons-y, déclara M. Bannister en tapotant amicalement l'épaule de son invitée. Je vais jouer pour vous. Et Marc peut toujours tenir le rôle de l'une des Furies, s'il le désire. Un instant, Gaël crut Marc sur le point de quitter la pièce. Mais il se contenta de s'agiter dans son fauteuil. Simple curiosité, ou remords de sa

brutalité ?

vaguement exclue de la scène. Olivier fut en fait le seul à manifester un vif intérêt. Par la suite, la jeune fille se souvint qu'alors plus personne n'avait compté pour elle que Quentin Bannister. Il était toujours son hôte gentil et attentif, mais il était également devenu le remarquable musicien qui savait tirer des artistes le meilleur d'eux-mêmes. Il indiqua un passage au piano. Commençons à partir d'ici, dit-il. Je vais vous jouer quelques-unes des pages précédentes pour vous mettre dans l'atmosphère. Ne pensez plus à ce salon, ni aux personnes qui s'y trouvent. Regardez la nuit, par les fenêtres. Rappelez-vous que vous êtes venue aux frontières de l'enfer pour plaider la cause de celui que vous aimez. Et vous ne pouvez compter que sur votre voix et votre lyre Je m'en souviendrai, dit doucement Gaël.

Elle se tourna vers le jardin rempli d'ombres, tandis que du piano s'élevaient des accords si pleins que l'on aurait cru entendre tout un orchestre. Puis, comme par magie, retentirent des notes limpides comme du cristal. Gaël était absolument transportée par le talent qu'avait Quentin Bannister pour évoquer une scène. Cependant, elle était suffisamment disciplinée pour rompre le charme et attaquer son air au bon moment. Elle fut surprise elle-même de la netteté et de la beauté de son entrée.

M me Bannister s'absorba dans un travail de tapisserie,

Puis elle eut conscience de son art se mêlant à celui d'un musicien bien supérieur à elle. Comme si elle et le Maître ne faisaient qu'un.

Comment il obtenait ses effets, elle n'en savait rien. Elle pouvait seulement les constater. Les cris de colère des Furies, les phrases plaintives

de la lyre

chanteuse et auditrice. La scène était superbe.

Et, au-dessus de tout cela, sa propre voix. Elle se sentait à la fois

Elle fut suivie par un instant de silence. Tout le monde semblait étourdi. Olivier parla le premier.

Gaël

murmurait-il.

Je ne vous savais pas capable de chanter aussi bien

Quentin Bannister se leva du piano en déclarant :

Fort belle voix, ma chère enfant. Et vous l'utilisez à merveille !

vous ! s'écria enfin la jeune fille en tendant ses deux mains

vers lui. Vous ! Je n'ai jamais rien entendu de tel. Vous créez l'orchestre, la

scène ! Comme

Mais

comme un miracle, comme

Submergée par l'émotion, elle se couvrit le visage de ses mains.

Allons ! Allons !

Amusé et sans aucun doute ravi, le vieux monsieur vint entourer ses épaules de son bras.

Je suis habitué à ce genre de choses, expliqua-t-il. C'est

l'expérience

Non ! protesta-t-elle en le regardant en face. C'est sans doute la

première fois que je rencontre le génie de près. C'est une sorte de élémentaire.

je dois dire que vous avez l'art de flatter les personnes

âgées, fit Quentin en riant avant de déposer un baiser léger sur les cheveux

de la jeune fille. Nous essaierons un autre morceau demain. Marc, pourquoi pas le monologue du premier acte de l'Exilée ? C'est une idée

Oui, c'est une idée, répondit l'interpellé, qui ne semblait pas la

trouver excellente. Une domestique entra, poussant une table roulante ; M me Bannister entreprit de servir du thé et des rafraîchissements, en entamant une conversation banale et mondaine destinée à alléger l'atmosphère.

force

Eh bien

Jusqu'au moment de se retirer, Gaël bavarda affectueusement avec Olivier. Il ne tarissait, pas d'éloges sur son talent. Il ajouta même qu'elle avait visiblement séduit son père

J'ai simplement dit ce que je pensais, assura la jeune fille. Il est fantastique, tu ne trouves pas ?

Oh oui, fantastique, certainement, acquiesça-t-il avec bonne

humeur. Pourtant, il est dur de vivre dans son ombre. Et il essaye de diriger

nos existences, tu sais. Cela ne me dérange guère : je ne me crois pas assez doué pour mériter une intervention de sa part. Pour Marc, c'est différent

Ils ne s'entendent pas bien ?

C'est difficile pour tous les deux. Marc est un compositeur plein de

talent, et mon père est tout sauf cela. Sans doute le regrette-t-il amèrement. Quand mon frère a manifesté de réelles dispositions, Père a voulu lui dicter son comportement. Mais ce n'est pas le genre de Marc, il a tout du loup solitaire

Je vois

Terriblement ! s'écria Olivier avec un rire léger.

C'est plutôt compliqué, non ?

Peu après, Gaël prit congé de ses hôtes. Les émotions de la soirée l'avaient épuisée. Marc n'était plus dans la pièce, aussi dut-elle se résoudre à sortir sans

l'avoir salué. Elle était au milieu du vaste escalier quand il surgit dans le vestibule.

Miss Rostall, appela-t-il calmement, je voudrais vous dire une

chose.

Oui ? demanda-t-elle surprise, en se retournant.

Vous avez superbement chanté

Vraiment ?

Incroyablement heureuse, elle descendit quelques marches vers lui.

Mais je veux que ceci soit bien clair : Je n'ai aucune intention de

vous confier le premier rôle dans mon opéra. Même si Olivier chante vos louanges, ou si vous faites du charme à mon père. Il vaudrait mieux pour tout le monde que vous le compreniez tout de suite

2

Il y eut un profond silence. Enfin, Gaël reprit la parole, pleine d'une fureur glacée.

Si c'est le moment de vérité, laissez- moi vous dire que votre petit

Que vous me croyiez

opéra stupide ne m'intéresse pas le moins du monde

ou non !

En fait, il n'est ni petit ni stupide

Il lui sourit soudain, sincèrement amusé.

— C'est une œuvre de longueur normale, reprit-il, et elle est plutôt

bonne

Cela m'est égal ! Je n'avais jamais entendu parler de vous avant cet après-midi, et

Vraiment ?

Il était intrigué par sa déclaration, mais pas très loin de la croire.

Avouez que c'est une singulière coïncidence : vous apparaissez au

moment où je cherche à monter mon opéra, et vous avez une splendide voix

de contralto

Pas à vous, en tout cas ! rétorqua-t-elle froidement. Cette œuvre est

peut-être importante pour vous, mais pour moi, elle n'a pas encore fait ses

preuves. Ce pourrait être un échec, après tout.

reconnut-il avec de nouveau son sourire

extraordinairement charmant. Vous avez le sens des formules, je dois dire !

en plus du désir évident de plaire.

C'est vrai

Vous l'avez cherché !

Sans doute, s'excusa-t-il, imprévu. Je suis désolé. Gaël fut brusquement désarmée.

Oh

Je suis désolée aussi. Je ne voulais pas

Mais vous aviez l'air

tellement convaincu que j'étais venue uniquement pour me servir de vous Elle s'interrompit net devant son air contrarié. Inexplicablement, elle

se pencha par-dessus la rampe et dit, gentiment :

On s'est sans doute déjà servi de vous de cette façon, n'est-ce pas ?

Je ne sais pas ce que vous voulez dire ! rétorqua-t-il presque brutalement.

Je veux dire : Lena Dorman, reprit calmement Gaël. Elle s'est jetée

à votre tête pour chanter à la Première mondiale de votre cantate, non ? Et,

après avoir obtenu ce qu'elle désirait, elle vous a laissé tomber pour quelqu'un qui lui serait plus utile

Qui vous a raconté cette histoire ? demanda-t-il, les yeux plissés. Olivier ?

Oh, non ! Il n'est certainement pas au courant !

Alors, pourquoi pensez-vous l'être ?

Mes facultés d'observation ! A la lumière de ce que j'ai vu et

déduit je vous pardonne à présent votre grossièreté et vous souhaite une bonne nuit. Sur ce, elle tourna les talons et remonta l'escalier, contente de sa sortie. Il la suivit des yeux, elle le savait, tout au long de son ascension. Seule dans sa chambre, elle se retrouva le souffle court et passablement bouleversée par sa propre franchise. Cependant, elle n'aurait pas retiré un mot à ses paroles. Et, au lieu de se torturer sur les événements

de la soirée, elle s'endormit immédiatement.

Son sommeil fut profond. Quand elle se réveilla, le soleil de cette fin d'été envahissait sa ravissante chambre.

Pourtant, elle

était plus intéressée par son environnement immédiat. Elle se prélassa dans

la salle de bains, si différente de son minuscule cabinet de toilette. Une fois habillée, elle descendit sans bruit dans la maison silencieuse et sortit. La matinée était superbe. Les rosiers grimpants fleurissaient encore sur la terrasse, parfumant délicatement l'air frais du matin. Quelques marches menaient à une vaste pelouse. Elle y demeura plusieurs minutes, ivre de solitude et de silence Puis Olivier fit irruption par l'une des portes-fenêtres et se précipita vers elle.

De son lit, elle voyait la campagne, les collines boisées

Bonjour ! Tu es matinale, dis donc !

Il la regarda en souriant, comme ébloui de l'avoir là, sur la pelouse de sa propre maison.

Cela me semblait si joli, depuis ma chambre, que j'ai eu envie d'en voir plus, expliqua-t-elle.

Alors, viens ! Je vais tout te montrer.

Il lui prit doucement la main, et ils parcoururent les jardins, le verger ; Gaël s'extasiait sur tout, pour la plus grande joie de son ami.

Je suis heureux que tu n'aies pas laissé cette brute de Marc gâcher ton week-end, dit-il.

Elle écarta cette idée d'un geste léger, sûre d'avoir eu le dernier mot la veille au soir.

En tout cas, poursuivit Olivier comme si elle avait besoin d'être

rassurée, Père veut absolument t'entendre dans la nouvelle œuvre de Marc !

Pas contre la volonté de ton frère ! Cela ne me plairait pas du tout !

protesta Gaël. C'est son opéra, après tout. Il peut distribuer les rôles comme il l'entend.

Olivier secoua la tête.

Il n'est pas facile de monter une œuvre de

cette envergure, à moins d'être solidement soutenu, sur le plan artistique,

sur le plan financier

une influence considérable dans le monde musical. Tant ici qu'à l'étranger. De plus, il est extrêmement riche. Marc ne peut s'offrir le luxe de négliger

Sans lequel ses

son opinion

Il a

Ce n'est pas si simple

ou les deux ! Marc peut tout obtenir

avec Père

En tout cas s'il veut avoir son

chances d'être interprété sur scène sont considérablement diminuées.

Ton père est tellement important ?

Oh oui ! Il pourrait même diriger lui-même cet opéra.

Pas Marc ? s'insurgea la jeune fille.

C'est peu probable. Il est fort compétent, mais son nom ne

remplirait pas la salle. Celui de Père, si, bien sûr. Tout cela n'est pas

négligeable.

Cela doit s'appliquer également aux rôles, dit vivement Gaël. Ce qui

m'évince définitivement, même si je fais bonne impression à l'audition !

Ce n'est pas tout à fait pareil. Il y a trois personnages principaux deux étant des hommes. S'ils sont tous deux renommés, cela permet de

lancer une débutante. Ce serait intéressant, et j'ai l'impression que c'est ce que Père a en tête.

Tu avais donc tout organisé, n'est-ce pas ?

Gaël lui sourit, frémissante d'émotion.

Bien sûr. Dans la famille, on ne parle de rien d'autre depuis des Et je t'aime bien, Gaël, comme tu as dû t'en apercevoir. J'aime ta

mois

voix aussi. Alors, pourquoi aurais-je renoncé à te donner une chance d'être entendue ?

Tu es un amour ! dit-elle en posant sa main sur celle du jeune

homme. Je t'en suis infiniment reconnaissante. Mais je n'aimerais pas bien, être une cause de discorde, tu sais.

Il y a toujours des dissensions entre Marc et Père, même quand tu

répondit Olivier avec philosophie. Un peu plus, un peu

moins

n'atteint pas les plus hauts sommets en se préoccupant des sentiments des

autres. Endurcis-toi un peu. Si tu obtiens ce rôle et c'est un grand « si » ce sera un remarquable début. Et cela vaut la peine de passer outre aux objections de Marc, à mon avis. Avant qu'elle pût répondre, une cloche retentit au loin.

n'es pas concernée

ce n'est pas ce qui brisera la famille. En tout cas, mon ange, on

eh

Le petit déjeuner ! déclara Olivier avec satisfaction. Tant mieux, je suis affamé ! Gaël s'aperçut que son appétit était à l'unisson de celui du jeune

homme, et ils rentrèrent à la maison. Dans un premier temps, ils demeurèrent seuls dans la petite salle à

manger, et se servirent copieusement de café, de lait et des différents mets tenus au chaud sur une plaque électrique.

Il n'y a aucun cérémonial, le dimanche matin, expliqua Olivier. Père

se lève tôt tous les jours de la semaine, mais le dimanche, tout le monde se

repose. Quant à Maman, elle prend généralement son petit déjeuner au lit.

Pas aujourd'hui, chéri, intervint la voix mélodieuse de sa mère qui

entrait à ce moment précis. Je tiens à profiter un peu de Gaël, ajouta-t-elle avec un radieux sourire à l'adresse de sa jeune invitée qui lui répondit

timidement.

M me Bannister se servit du café et mit une tranche de pain, à griller.

Quand Marc et mon mari ont-ils l'intention de vous écouter ?

demanda-t-elle distraitement.

Je

je l'ignore, répondit Gaël, un peu déconcertée par ce subit

intérêt. Je ne suis même pas sûre qu'ils me mettent à l'épreuve

Mais si ! Quentin l'a décidé ! répliqua simplement son hôtesse.

Peut-être

Pourquoi ? demanda M me Bannister avec une surprise non feinte.

Marc

aimerait-il mieux une cantatrice confirmée

Comme son fils aîné pénétrait dans la salle à manger, elle lui dit, avec

une franchise qui fit frémir Gaël :

Qu'est-ce que cela veut dire ? Tu n'aimerais pas entendre Gaël dans l'Exilée ?

Première nouvelle ! rétorqua Marc en déposant un baiser rapide sur

la joue de sa mère.

Elle a l'air de penser que cela ne te plairait pas. Elle semble gênée

Tu m'étonnes, Maman.

Vous voyez bien, mon enfant, triompha M me Bannister. Vous voyez

bien, Marc désire vous entendre, finalement. Gaël ne sut que répondre. Elle aurait aimé pouvoir expliquer à Marc qu'elle n'avait pas recherché d'appui supplémentaire contre lui. Mais c'était

impossible. Aussi demeura-t-elle silencieuse, sachant parfaitement que la brusque coloration de ses joues ne faisait rien pour plaider en faveur de son innocence.

Il vint néanmoins s'asseoir près d'elle, lui demanda courtoisement si

elle avait bien dormi et si elle avait des projets pour la matinée.

Pas vraiment, dit-elle avec un bref regard en direction

d'Olivier.

Alors, rendez-vous au salon de musique dans une demi-heure. Cétait plus un ordre qu'une suggestion.

Non

Je vous expliquerai la situation dramatique du premier acte,

poursuivit-il, et vous pourrez jeter un coup d'œil à la partition. Ensuite, Père et moi vous écouterons.

Je croyais que vous ne vouliez absolument pas m'entendre

interpréter une quelconque de vos œuvres !

Je n'y tiens pas spécialement, répliqua-t-il avec une douloureuse

indifférence. Mais les pressions familiales m'y obligeant, le plus vite sera le mieux.

Mais

Merci, dit-elle calmement, je crois que je préfère renoncer

Ne faites pas la sotte. Si vous prenez la mouche à chaque parole

désagréable, vous n'irez pas bien loin, dans cette profession. Saisissez la chance quand on vous l'offre

M'offriez-vous une chance, par ces quelques mots particulièrement

bien choisis ? demanda-t-elle sèchement. Il se mit à rire. Une fois encore, Gaël fut bouleversée par le charme soudain qui émanait de lui.

Il est encore trop tôt

pour que vous puissiez espérer voir les compositeurs ramper à vos pieds. Un

jour peut-être

Alors, vous poserez vos conditions, vous rejetterez les uns

et accepterez les autres. Mais pas encore, ma chère. Pas encore. Une longue

route vous attend. Et elle n'est pas facile, je vous l'assure Il avait raison. Il était en position forte vis-à-vis d'elle, et il en profitait pleinement. Mais elle savait également que peu de gens étaient auditionnés

Et moins encore avaient la chance

d'être pressentis comme interprètes dans une œuvre nouvelle et déjà célèbre. Elle ravala son chagrin et déclara :

je serai heureuse de chanter pour vous et votre père

Etre écouté représente toujours une chance

par Marc ou par Quentin Bannister

Très bien. Je

si vous m'en donnez l'occasion.

Tant mieux

Sur un bref signe de tête, il se consacra à son petit déjeuner.

Gaël s'éclipsa et se rendit à sa chambre. Elle fit quelques vocalises, dans l'espoir que sa voix et elle-même se trouveraient dans les meilleures conditions au moment de l'épreuve. Quand elle redescendit, Marc était déjà au salon de musique, assis au piano. Il attira une chaise près de lui.

Venez ici. J'ai une ou deux choses à vous expliquer. Comme elle obéissait, il lui demanda brusquement :

Déchiffrez-vous facilement ?

Raisonnablement.

En fait, elle y excellait, mais elle préféra minimiser ses talents.

Parlez-moi d'abord du contenu dramatique de l'œuvre, s'il vous

plaît, reprit-elle. Pas seulement le premier acte, mais l'ensemble de l'opéra.

Autrement, je ne pourrai pas me mettre dans la peau du personnage. Il lui lança un coup d'œil approbateur mais ne fit aucun commentaire.

Il s'agit d'un petit groupe de gens qui ont volontairement quitté leur

terre natale. Ils n'hésiteront pas à faire face aux dures conditions de vie et

au danger pour trouver la liberté au lieu de la tyrannie

Donc, le cadre est moderne ? coupa Gaël.

De notre siècle, oui. Les échelles de valeur du héros sont claires, ses

espoirs bien définis, il n'éprouve aucun regret de quitter sa patrie. Il veut aller dans un pays où il pourra mener son avenir à sa guise, vivre et respirer librement. Pour la jeune fille, Anya, rien n'est aussi net.

Elle est partie à cause de lui, évidemment ?

Oui. Elle l'aime. Elle a tout laissé derrière elle pour être avec lui. Pour elle la liberté est plus un mot qu'un mode de vie. Les hautes aspirations de son fiancé et de ses amis ne lui procurent pas de réel réconfort. Elle est venue uniquement pour ne pas le perdre.

Et elle regrette le passé ?

Bien sûr. Elle languit des petites choses simples et chères qui

formaient son existence. Elle a terriblement le mal du pays, mais elle doit le

cacher aux autres

qui a tant souffert qu'il est devenu un peu simple d'esprit. Mais il ne connaît

ni la rancœur ni l'amertume. Il a la candeur et la capacité de bonheur d'un tout petit enfant. « Les autres, agacés, le traitent comme un demeuré. Mais Anya et lui s'offrent un réconfort mutuel et se rappellent le passé avec attendrissement. Lui, parce qu'il oublie toujours le mauvais pour se rappeler seulement le bien ; elle, parce que son pays lui manque terriblement. « Elle ne peut manifester sa mélancolie que lorsqu'elle est seule ou avec lui. Cependant, elle aime toujours celui pour qui elle a tout quitté. Il représente tout ce qu'il y a de fort et de merveilleux. Si on lui donnait de

Une seule personne la comprend : un très jeune homme

nouveau le choix, elle partirait encore avec lui. Mais elle chante sa tristesse, son amour pour sa terre natale, qui paraîtrait sans doute horrible à tout autre. Voilà ce que la musique et la cantatrice doivent traduire.

Et vous voulez que j'essaie de le faire ?

Non, ma chère. C'est mon père qui désire vous l'entendre

interpréter

Vous êtes vraiment une brute, n'est-ce pas ? fit Gaël sur le ton de la

conversation. Puis-je voir la partition, s'il vous plaît ? Il la lui tendit sans un mot, peut-être un peu déconcerté par sa

franchise. Gaël l'étudia, fredonna quelques phrases, avant de lever les yeux.

Que se passe-t-il ensuite ? demanda-t-elle d'une voix parfaitement naturelle.

L'inévitable. Il tombe amoureux d'une autre femme. Une personne

qui est l'image même du nouveau pays dont il est également tombé amoureux. Il n'a plus besoin d'Anya. Elle est presque devenue un reproche vivant pour lui : elle lui rappelle ce qu'il a abandonné sans remords. Elle

s'accroche au passé tandis qu'il se tourne vers l'avenir. Au cours d'une grande scène, il la rejette et part avec l'autre.

Et ensuite ?

Sans s'en rendre compte, Gaël avait de l'anxiété dans la voix, comme si elle s'identifiait déjà à l'héroïne.

Elle retourne à la maison communautaire où ils avaient vécu

ensemble au début recoudre un bouton

retournera jamais dans le pays de ses ancêtres, et il n'y aura jamais non plus de place pour elle dans cette contrée toute neuve. Elle est l'éternelle exilée

Le jeune garçon vient la voir et lui demande de lui Elle s'effondre alors et lui raconte tout. Elle ne

Et que peut-il lui offrir pour la consoler ?

Seulement la sagesse essentielle des simples et le bien. Il lui dit que

Les gens ont besoin les uns des

autres, ne serait-ce que pour coudre un bouton. Il lui conseille de regarder la lumière pour éviter de contempler les ténèbres. Et il chante pour elle l'une des plus belles chansons du folklore de leur pays. Au bout d'un instant, elle ramasse la chemise et se met à l'ouvrage en joignant sa voix à celle du

l'on s'exile soi-même, volontairement

jeune garçon. Le rideau tombe.

Quelle superbe fin ! s'écria Gaël. Vous ne l'avez, pas trouvée vous- même, je suppose ?

Pourquoi donc ?

Eh bien

je ne vous aurais pas cru

Elle s'interrompit, gênée par ce qu'elle avait été sur le point de dire.

Mais il compléta sa phrase.

— Vous ne m'auriez pas cru capable d'assez de cœur ou d'imagination ?

C'est à peu près cela

avoua-t-elle.

En fait, je n'ai pas l'entière responsabilité de la dernière scène. C'est

plutôt l'œuvre de David Eversleigh, le librettiste. Le thème est de moi, mais nous avons cent fois discuté les détails avant d'en arriver là.

Si la musique est à la hauteur de cette scène

Quentin Bannister entra à ce moment précis et déclara sans hésiter :

C'est de loin la meilleure oeuvre de Marc. On est pris du début à la

fin

Merci, répliqua le jeune homme avec une grimace amusée, quelque

peu étonné mais certainement content.

Eh bien, reprit son père, voyez-vous, dans cette forme d'art, la

limite entre l'or et le « toc » est ténue. On bascule facilement. Allons, Gaël,

nous vous écoutons dans le monologue du premier acte. Lisez-vous facilement la musique ?

raisonnablement, répondit Marc à la place de la jeune

fille.

Elle a dit

Il faut être mieux que cela, pour faire bonne impression. Je vais le

jouer une fois. Ecoutez attentivement. Gaël vint près de lui et suivit de si près qu'elle fredonnait déjà l'air avant la fin de la première page.

D'accord, allons-y directement, dit M. Bannister en reprenant au

début.

Elle chanta bien, intelligemment, se pliant aisément aux quelques instructions qu'il lui donnait parfois. A la fin, elle demanda :

Puis-je recommencer ? Pour le côté psychologique du rôle.

Elle possédait bien l'air et voulait à présent montrer qu'elle avait compris le caractère et la situation. Elle se concentra un moment, s'imaginant dans un pays étranger, sans aucune chance de revoir sa patrie ou sa famille. Et elle fut incroyablement émue. D'un simple signe de tête à Quentin Bannister, elle indiqua qu'elle était prête.

Alors, un énorme sanglot lut monta à la gorge, et elle fut incapable d'émettre un son.

Que se passe-t-il ? demanda le vieux monsieur en fronçant les

sourcils.

Elle est bouleversée par ma musique, j'espère

Marc eut de nouveau son sourire éblouissant et fugitif.

Non. Ce n'est pas seulement ça. C'est la situation, expliqua

Gaël. J'essayais de me représenter mes sentiments si je ne devais plus

jamais revoir mon pays, mes parents. Et

Ne soyez pas stupide ! déclara Quentin avec une impatience

inattendue. Vous ne devez jamais laisser vos émotions prendre le pas sur

votre art. Elles sont là pour le servir, non pour le gâcher.

Ne la bouscule pas, intervint Marc, tout à fait imprévu lui aussi. Elle

N

c'était un peu trop pour moi.

fait de son mieux.

Son mieux n'est pas assez bien, si cela l'empêche de chanter, grogna son père. Allons, Gaël. Cessez de renifler et reprenez. Gaël obéit. Et, cette fois, elle parvint à communiquer à sa voix

l'intensité dramatique des mots et de la musique, sans pour autant perdre sa remarquable technique. Elle eut l'impression de ne donner que la moitié de ce qu'elle pouvait faire. Cependant, quand elle eut fini, Quentin Bannister se tourna vers son fils :

Elle est bonne, tu sais. Et sa voix a la tonalité exacte

Oui. C'est très précisément ce que je voulais. Elle a le sens de la

musique, également

tout simplement absente, je ne sais pas si elle possède suffisamment de profondeur de sentiments pour ce rôle.

Vous m'avez trouvée trop sentimentale, à l'instant ! protesta Gaël, indignée.

Non. J'ai seulement dit que vous faisiez de votre mieux. C'est mon

De toute façon,

ce n'est pas ce que je voulais dire. Ce n'est pas une question d'expression

musicale. C'est

Vous ne donnez pas assez de pathétique au personnage

Je ne sais pas, fit Quentin avec une moue pensive. Il y a une sorte

de simplicité fondamentale chez Anya. Et Gaël possède la même qualité, à

mon avis. Lui aussi s'exprimait comme si la jeune fille

Ils

c'est plutôt une connaissance intérieure de la souffrance.

père qui vous a demandé de ne pas sangloter en chantant

Mais, poursuivit Marc comme si Gaël était sourde ou

n'existait pas

poursuivirent leur conversation sans s'occuper d'elle. Elle finit par demander timidement :

Préférez-vous que je sorte ?

Non. Pourquoi ? répondit Quentin réellement surpris. Vous allez

prendre un passage du dernier acte.

Avec plaisir. Mais je pensais que vous aimeriez mieux parler hors de ma présence, en privé.

Rien n'est privé, dans cette maison, rétorqua sèchement Marc. Tout

le monde donne son avis à tout bout de champ. En dehors de cela, les

Bannister ont tendance à vivre en vitrine. Ils adorent être remarqués.

Je ne comprends pas un mot de ce que tu racontes ! s'exclama son

père, cramoisi de colère. Et je suis sûr que tu ne sais pas non plus ce que tu dis ! ajouta-t-il avant de retourner au piano sur lequel il plaqua un violent accord. Allons, Gaël ! La dernière scène. Marc avec sa très banale voix de

ténor, interprétera le rôle du garçon. Tous deux obéirent sans discuter.

La voix de Marc n'avait en effet rien d'exceptionnel, mais il chanta l'air de folklore avec beaucoup de sentiment. Gaël se joignit à lui avec un réel plaisir artistique.

C'est vraiment très beau ! ne put-elle s'empêcher de s'écrier à la fin.

Celle qui obtiendra le rôle aura bien de la chance. J'aimerais que ce soit moi. Mais je ne me crois pas suffisamment d'expérience ni de talent. En tout cas, je vous remercie de m'avoir donné la possibilité d'essayer. Je vous souhaite un immense succès, Marc.

Eh bien

merci.

Il semblait quelque peu déconcerté. Il ajouta cependant, aussi

spontanément qu'elle :

Ne vous croyez pas évincée. Nous n'avons pas encore pris de décision.

Gaël en resta muette de plaisir et d'étonnement. Quelques paroles d'encouragement de la part de Quentin Bannister ne l'auraient pas surprise. Mais elle s'était imaginé depuis le début que Marc ne voulait pas d'elle. M. Bannister se leva.

Il est trop tôt pour distribuer définitivement les rôles. Mais nous

vous gardons en mémoire, Gaël. Maintenant, sauvez-vous, allez vous amuser avec Olivier. Il doit nous en vouloir de vous avoir accaparée si longtemps. Gaël retrouva son ami sur la terrasse. Il lui demanda avec un enthousiasme impatient comment s'était passée l'audition.

Je ne sais pas, répondit-elle lentement. Ils ont tous les deux déclaré

Peut-être était-ce seulement par

politesse, mais

que je n'étais pas hors compétition

Certainement pas ! s'écria Olivier en riant. Ni l'un ni l'autre

n'envisageraient un instant que la courtoisie puisse entrer en jeu pour une question aussi importante ! En ce qui concerne leur profession, ils parlent toujours du fond du cœur. Et ils ont raison. S'ils disent que tu as une chance d'obtenir le rôle, c'est la vérité. Et franchement, je n'en espérais pas plus.

Moi, je n'aurais même jamais osé en espérer, autant !

Gaël se mit à rire et elle lui prit le bras, joyeuse et reconnaissante.

Je n'aurais même jamais rien rêvé de semblable ! reprit-elle

Etre

sérieusement pressentie pour le rôle principal d'une œuvre nouvelle, n'y

aurait-il qu'une chance sur cent

Cela m'étonnerait qu'il y ait quatre-vingt-dix-neuf autres contraltos dans la course, plaisanta Olivier. Et encore dans ce cas

Ne me donne pas trop d'espoir, coupa vivement la jeune fille. J'ai

déjà tant de mal à garder les pieds sur terre ! Je préfère me persuader qu'ils

ne me choisiront pas

D'accord ! N'en parlons plus pour l'instant. Aimerais-tu aller te

promener en voiture ? Ou bien nous pourrions nous asseoir sur la terrasse

et parler de nos intéressantes petites personnes

En fait, elle aurait préféré demeurer seule pour se remémorer ces instants extraordinaires. Mais il aurait été tout à fait déplacé de le dire

Aussi accepta-t-elle gentiment d'aller s'installer au soleil dans une chaise longue. Et, cette fois-ci, elle fit parler Olivier de ses propres occupations.

Oh, cela ne compte pas beaucoup, dans cette maison, répondit-il légèrement.

Mais Gaël insista, et il lui raconta qu'avec un de ses amis, il voulait monter un spectacle de variétés.

Je n'en ai parlé à personne, évidemment, ajouta-t-il vivement. Cela

n'aboutira peut-être jamais. Je veux dire

nous ne sommes

vraisemblablement pas aussi brillants que nous nous l'imaginons ! Mais

c'est une idée intéressante.

C'est magnifique ! affirma Gaël. Et tu sais, j'ai parfois des

pressentiments

Je serai ainsi moins déçue

Ou quoi d'autre ?

Je suis sûre que tu réussiras !

Tu es adorable ! s'écria-t-il en riant.

Il

se pencha soudain vers elle et l'embrassa sur la joue. Consciente de

ce qu'il avait fait pour elle, elle lui rendit légèrement son baiser.

A cet instant précis, pour la plus grande gêne de Gaël, M me Bannister

apparut sur la terrasse pour leur proposer d'aller rendre visite aux Forrester avant le déjeuner.

Mary a pensé que vous aimeriez voir sa maison, Gaël. C'est une

demeure ancienne tout à fait ravissante.

En effet, M me Forrester m'en a parlé hier, je serais ravie d'y aller,

répondit-elle vivement, tout en se demandant si son hôtesse avait surpris leur échange de baisers.

Alors, je vous emmène. Tu viens, Olivier ?

Bien sûr ! fit te jeune homme en se levant.

Ton père est occupé, et Marc

Elle franchit la porte-fenêtre du salon et appela :

Marc ! Je conduis Gaël chez les Forrester. Tu n'as pas envie de

venir, je suppose ?

Mais si. Veux-tu que je prenne le volant ? Finalement, ils partirent tous les quatre. Marc et sa mère à l'avant, Olivier et Gaël derrière.

Olivier bavarda tout le long du chemin. Il désignait les endroits pittoresques à son amie, ou racontait avec humour des épisodes de son

enfance. La jeune fille ne put donc saisir que quelques mots de la

conversation entre M me Bannister et son fils. Elle entendit néanmoins prononcer le nom de « Lena Dorman », sur un ton précautionneux. Marc eut un petit rire bref.

Pas la peine d'aborder ce sujet définitivement clos avec tant de délicatesse, Maman.

A sa grande honte, Gaël mourait d'envie d'en apprendre davantage. Mais ils venaient de s'engager dans une allée transversale. Devant eux se dressait une ravissante petite maison aux proportions parfaites.

Elle a été restaurée avec le goût le plus sûr, expliqua M me Bannister en se retournant vers Gaël. La jeune fille s'écria sincèrement qu'elle n'avait jamais vu de plus charmante demeure.

M me Forrester sortit à cet instant, encadrée par de gros chiens qui se mirent à aboyer furieusement. Olivier s'exclama avec bonne humeur :

Taisez-vous, imbéciles ! Pas besoin de nous traiter comme des

étrangers ! Nous faisons tous plus ou moins partie de la famille !

Quelques

secondes plus tard, les chiens vinrent gentiment faire fête à la nouvelle venue, comme s'ils avaient accepté la déclaration du jeune homme. Après les avoir chaleureusement accueillis. M me Forrester conduisit ses visiteurs dans un très joli salon lambrissé dont les fenêtres à petits carreaux ouvraient sur le jardin. Ravie par le jeu des couleurs dans les massifs bordés de plate-bandes, Gaël se tint un instant dans l'une des profondes embrasures. Aussi manqua- t-elle l'entrée de Lena Dorman. Mais, quand elle se retourna, la jeune fille séduisante, vaguement troublante, était déjà près de Marc.

Ce dernier, cependant, ne semblait pas souhaiter avoir avec elle de conversation particulière. Il surprit un peu Gaël en la mêlant volontairement à leur entretien.

Gaël fut heureuse et émue d'être inclue dans ce « nous »

Vous avez rencontré Miss Rostall hier, je crois ? dit-il à Lena.

Vraiment ? Oh, oui, rapidement, répondit celle-ci avec un léger

sourire qui n'atteignait pas ses yeux étrangement étirés vers les tempes. Ma

tante m'a dit que vous chantiez aussi

Je ne suis guère plus qu'une étudiante, avoua Gaël avec modestie.

Nous commençons tous par là

Les mots en eux-mêmes n'avaient rien que de très banal. Mais l'intonation suggérait que certaines personnes ne dépassent jamais le stade

des études Gaël rougit légèrement. A la question que lui posa ensuite Lena

Dorman sur sa voix, elle répondit sèchement :

Contralto.

Contralto ?

d'après les journaux

Juste ce dont Marc a besoin pour son nouvel opéra, C'est bien cela, n'est-ce pas ?

Oui, répondit-il froidement.

Miss Rostall entre immédiatement en scène ? poursuivit la

jeune fille avec un petit rire significatif. Ainsi, vous voyez, Marc, je ne suis pas la seule à me servir de mes amis pour progresser dans ma carrière !

commença Gaël, furieuse.

Mais elle fut réduite au silence par la main de Marc qui lui serra le

bras.

Vous êtes injuste, déclara-t-il. En fait, elle est venue chez nous

parce que mon père et moi-même l'y avions expressément invitée. Nous voulions absolument l'entendre dans le rôle d'Anya. Et je dois avouer que que nous avons été très impressionnés. Très favorablement impressionnés, en vérité !

Et

Je vous assure

3

Gaël était stupéfaite de l'intervention de Marc. Il avait menti pour

prendre sa défense

son silence donnant l'impression qu'elle était trop innocente pour prendre la peine de répondre à l'insulte Lena Dorman eut de nouveau un petit rire, moins méprisant,

et heureuse que la

conversation devînt à ce moment générale, ce qui lui permit de se retirer le plus naturellement du monde de cet aparté à trois Ils se rendirent tous dans le ravissant jardin. Gaël saisit cette occasion pour s'expliquer avec Marc :

toutefois. Elle semblait même assez déconcertée

Elle en restait muette. Et cela valait sans doute mieux,

Pourquoi avez-vous inventé cette histoire ? demanda-t-elle.

Il fronça les sourcils ; elle crut un instant qu'il ne lui répondrait pas.

J'ai pensé que c'était préférable, vu les circonstances, dit-il enfin sans se compromettre.

Ce n'est pas une réponse ! Pourquoi était-ce préférable ?

Rien d'autre n'aurait pu convaincre Lena de l'innocence de votre visite chez nous.

Et c'est important ?

Oui, je crois.

Même si vous pensiez la même chose dix minutes auparavant ?

Une heure auparavant, rectifia-t-il. Gaël fit une petite grimace intriguée.

Que s'est-il passé, il y a une heure, pour vous faire changer d'avis à mon sujet ?

Mais n'y pensons plus. Vous avez posé

suffisamment de questions, dit-il comme s'il s'adressait à une enfant lassante. De toute façon, je ne l'ai pas fait seulement pour vous. Lena

méritait d'être remise pour une fois à sa place. Elle est complètement égocentriste et voudrait prouver que vous l'êtes aussi. Moi ? Mais je ne l'avais jamais rencontrée avant la soirée d'hier. Que pourrait-elle avoir contre moi ?

Contre vous personnellement, rien. Par votre truchement, elle

voulait simplement donner à penser que sa conduite est parfaitement

normale.

Pour la première fois, Gaël se demanda si elle ne s'était pas trompée en supposant que Marc avait été amoureux de Lena. Son intonation

méprisante semblait le démentir

Mais elle le vit suivre la jeune fille d'un

Une de vos paroles

regard à la fois attentif, avide et furieux qui était le contraire même de l'indifférence.

Eh bien, je vous remercie d'avoir pris ma défense dit-elle

légèrement. Et également de vouloir bien croire enfin à la pureté de mes

intentions en venant chez vous. Il la regarda et se mit à rire, soudain détendu.

Vous êtes une bonne petite fille, déclara-t-il. J'ai sans doute un peu

exagéré l'intérêt que mon père et moi vous portons, mais je vous assure que

nous n'avons pas été indifférents à votre talent.

Merci

Le compliment, malgré sa forme négative, n'était cependant pas

négligeable, Gaël s'en rendait compte. Même si elle ne remportait que cela de son week-end chez les Bannister, elle en serait encore contente La fin de la journée se déroula agréablement, sans qu'il fût de nouveau question de l'opéra de Marc. Comme Olivier et Gaël devaient attraper un train fort tôt le lundi matin, les Bannister prirent congé de leur invitée la veille au soir.

Revenez quand vous voudrez, mon enfant, dit gentiment M me

Bannister. Nous avons été ravis de faire votre connaissance. Gaël fut incapable de savoir si elle le pensait réellement, ou si c'était la formule de politesse qu'elle réservait à tous les gens qui venaient lui rendre visite.

Son époux fut plus net.

Je parlerai de vous avec Elsa Marburger, déclara-t-il. J'aimerais en

savoir plus Gaël rougit de plaisir.

Que vous le fassiez ou non, répondit-elle sincèrement, je n'oublierai

jamais votre façon de recréer la scène des Furies d'Orphée ! Il lui pinça la joue geste démodé mais accompli avec un naturel charmant. Marc n'était pas là quand la jeune fille monta se coucher, et elle en fut

désolée. Elle aurait aimé lui dire au revoir.

A sa grande surprise, il entra dans la salle à manger le lendemain matin, tandis qu'Olivier et Gaël avalaient à la hâte une tasse de café.

Tu es tombé de ton lit ? demanda Olivier, au moins aussi étonné

que son amie.

Je suis descendu saluer Gaël, répondit froidement Marc. Donnez-

moi votre numéro de téléphone, au cas où j'aurais des nouvelles à vous communiquer pour l'Exilée.

pas

terminer sa phrase.

Je ne veux pas forcément dire quelque chose, rétorqua-t-il, pas très

aimable. Je tiens seulement à savoir où je pourrais vous joindre dans la perspective très improbable où nous le désirerions. Elle donna son numéro, avec de gros efforts pour ne pas laisser paraître ses sentiments. Sous l'œil à la fois amusé et ennuyé de son frère, Marc en prit note dans son agenda.

Vous

Vous

voulez

dire

balbutia-t-elle,

n'osant

même

Plus tard, dans le train qui les ramenait à Londres, Olivier prévint Gaël de ne pas attacher trop d'importance à l'incident du numéro de téléphone.

Père et Marc peuvent poursuivre avec acharnement chaque

candidate possible, et la renvoyer tout aussi brutalement, sans égard pour les espoirs qu'ils ont pu éveiller.

Je ne me fais aucune illusion, assura la jeune fille. Je suis tout

simplement émerveillée qu'un membre de la famille Bannister désire garder

le moindre souvenir de moi

Et moi ? fit-il en souriant.

Oh, toi, c'est différent ! Tu es Olivier, mon ami très cher. Même

maintenant, je suis obligée de faire un effort pour penser à toi comme à un membre du clan. Cela t'ennuie ?

Au contraire, j'en suis ravi !

Il lui posa affectueusement la main sur le bras. Elle se rappela son désir d'être apprécié en tant qu'individu et non partie d'une famille exceptionnelle. Et son amitié pour lui s'en accrut.

La semaine suivante, Gaël travailla encore plus dur que de coutume, s'interdisant de rêver. Elle avait quelques engagements principalement des solos dans des chœurs religieux — qui l'obligeaient à prendre des leçons supplémentaires et à s'exercer de façon intensive. Comme elle arrivait à l'un de ses cours, elle trouva son professeur d'humeur plus communicative que de coutume. Elle considéra la jeune fille avec intérêt et déclara :

Il paraît que vous avez chanté pour Quentin Bannister, récemment ?

Oui. Par hasard. Dans sa propre maison, expliqua Gaël. Je ne vous

en ai pas parlé parce qu'il n'y avait là rien de professionnel. Je

j'étais

invitée, et l'occasion s'est présentée d'elle-même.

C'est ce qu'il m'a dit, rétorqua Elsa Marburger en prenant une lettre

sur son bureau. Il vous a fait part de son opinion ?

Il a aimé ma voix, je crois. Et il a dit que j'avais un excellent

professeur, ajouta la jeune fille avec un sourire. Il se rappelait vous avoir entendue dans Le Royaume il y a trente ans. Vous aviez dû lui faire forte impression ! M me Marburger n'était pas plus vaniteuse qu'une autre, mais elle eut un petit rire ravi.

Il semble s'intéresser sérieusement à vous. Il risque même quelques

observations sur votre développement futur. Ce que je ne saurais négliger, venant d'une telle sommité ! Il a l'air de voir en vous une artiste lyrique

plutôt qu'une cantatrice d'oratorios

J'ai dû lui donner à penser que c'était ma plus chère ambition,

avoua Gaël. Ils

je veux dire toute la famille, était très excitée par le nouvel

opéra du fils aîné, et L'Exilée, interrompit Elsa Marburger. J'en ai entendu parler.

C'est cela. Ils m'ont montré la partition. Et les deux Bannister, le

père et le fils Marc, m'ont demandé de leur montrer ce que je pouvais en

faire.

Vraiment ? demanda le professeur avec une sorte de respect amusé. Et le résultat ?

Ils ont dit que je n'étais pas éliminée, répondit franchement Gaël. M me Marburger éclata de rire.

Allons ! Ils n'ont pas essayé de vous tourner la tête, je vois !

Oh, non ! reprit la jeune fille avec bonne humeur. Ils ont même

parlé très carrément. Cela n'a pas d'importance. J'étais tellement ravie qu'ils m'écoutent ! La vieille dame lui lança un regard chargé d'affection.

— A quoi ressemble l'œuvre ? Si c'est très moderne, je n'aimerais pas vous voir prendre le rôle. C'est trop tôt.

Ce n'est pas vraiment moderne, fit Gaël, pensive. L'histoire est terriblement attachante.

Racontez-la-moi. J'ai justement une heure libre, cet après-midi. Cela vaut la peine que nous en parlions.

Gaël obéit. Essayant de se rappeler les propres mots de Marc, elle expliqua le thème de l'Exilée. A la fin, son professeur demanda simplement :

Y a-t-il eu des commentaires sur votre capacité à interpréter le personnage ?

Oui, répondit la jeune fille, étonnée que Mme Marburger tombât

immédiatement sur ce que Marc avait considéré comme son point faible.

Marc

Monsieur Bannister, a déclaré que je n'avais pas assez d'expérience

de la souffrance pour donner toute son ampleur au caractère d'Anya. Je n'ai pas très bien compris ce qu'il voulait dire. La vieille dame observa le visage animé de son élève d'un air presque sombre, avant de prononcer des paroles étranges.

murmura-t-elle comme pour elle-même.

Comment pourriez-vous ressentir vraiment l'angoisse de l'exil ? Avec vos racines profondes dans une terre qui n'a pas été envahie depuis si longtemps Gaël retint son souffle. Elle venait de deviner quelque chose qui allait bien au-delà de son expérience. Elle savait que la famille d'Elsa Marburger

était juive, réfugiée en Angleterre aux environs de 1930. Mais elle n'avait jamais vraiment réfléchi à ce que cela impliquait

Vous voulez dire, fit-elle lentement, que j'ai eu une existence trop

heureuse, trop protégée pour pouvoir traduire la détresse d'Anya ? M me Marburger sourit en effleurant du doigt la joue de son élève, signe d'intimité tout à fait inhabituel.

Pas forcément. Nous n'avons pas toujours besoin d'éprouver les

choses pour les comprendre, Dieu merci. Une certaine sensibilité, une

intelligence du cœur — et vous avez les deux suffisent souvent. De plus, vous avez un sens naturel du pathétique qui

Il a

C'est ce qu'a dit M. Bannister, coupa Gaël. Quentin Bannister

Heureuse petite Anglaise

dit que c'était un don assez rare.

C'est vrai, reprit M me Marburger, contente de voir leurs avis concorder.

Gaël jeta un coup d'œil curieux vers la lettre que son professeur tenait toujours en main.

A-t-il

A-t-il parlé de l'opéra ?

Non. Il est intéressé par votre progression et aimerait vous

entendre de nouveau quand il viendra à Londres. De préférence au cours

d'une leçon.

Et vous accepteriez ?

Si l'on peut

parler de demande, se reprit-elle en regardant la feuille de papier où Bannister avait sans doute nettement exprimé ses désirs. Je ne voudrais pas faire naître en vous des espoirs excessifs, ma chère petite. Mais vous avez visiblement éveillé l'intérêt de quelqu'un qui peut tout pour votre carrière A présent, mettons-nous au travail. La leçon commença, et Gaël s'appliqua à ne plus penser à rien d'autre.

Pourtant elle ne put s'empêcher, à la fin, de poser la question qui lui trottait dans la tête.

Certes. C'est une demande tout à fait inhabituelle

M. Bannister a-t-il dit si son fils l'accompagnerait ? Bannister, qui après tout est le compositeur l'Exilée

Je vous l'ai dit : il n'a pas cité l'Exilée une seule fois. Cela n'a peut- être rien à voir avec cet opéra. M. Bannister est un homme qui s'occupe de beaucoup de choses à la fois.

Mais, voyez-vous, lui et son fils ne semblent pas toujours

du même avis. Honnêtement, je crois que Marc Bannister ne m'est pas très favorable. Je n'aimerais pas que son père vienne me voir à son insu M me Marburger manifesta son étonnement.

Je crois, mon enfant, fit-elle sèchement, que vous exagérez votre

propre importance. Il m'étonnerait que les Bannister se querellent au sujet d'une étudiante, si douée qu'elle soit Gaël rougit.

Bien sûr, vous avez raison ! Je ne sais pas ce qui m'a permis

d'imaginer un instant

Moi non plus ! interrompit le professeur d'une voix qui excluait plus

ample discussion. M. Bannister va certainement me contacter pour prendre

rendez-vous. Contentez-vous d'être en bonne forme à ce moment-là. Vous n'étiez pas au meilleur de vos possibilités, aujourd'hui. Manque de concentration

Gaël accepta la critique avec humilité. Il lui avait en effet été difficile de se concentrer, avec cette perspective excitante et vaguement mystérieuse. Pourtant, malgré les mots tranchants de son professeur, elle ne pouvait s'empêcher d'échafauder des hypothèses quant aux intentions de Quentin Bannister. Elle pensa d'abord en parler à Olivier. Mais elle décida finalement que

Simplement,

moins elle en dirait mieux ce serait. Non qu'elle fût secrète

Marc

Je sais

elle le sentait, les Bannister n'aimaient pas que l'on se mêle de leurs affaires. Et les personnes trop bavardes ne devaient guère leur plaire. Elle ne fit donc aucune allusion à la lettre de M. Bannister quand elle sortit avec Olivier le week-end suivant. D'ailleurs le jeune homme était fort

occupé par ses propres affaires.

Je veux que tu fasses la connaissance de Tom Mallender, déclara-t-

il. C'est le garçon qui travaille avec moi au spectacle dont je t'ai entretenue. Je lui ai parlé de toi. Je lui ai dit que tu savais tenir ta langue. Je t'emmène à son studio ce soir, et nous testerons quelques numéros avec toi. D'accord ?

Formidable ! s'écria Gaël, ravie et curieuse à la fois. Que devrai-je faire ? Simplement écouter ?

Et donner une opinion intelligente, raisonnable. Nous sommes

tellement enthousiasmés que nous ne pouvons nous juger objectivement. Il

nous faut un autre avis. Or, si nous sommes aussi bons que nous le pensons, nous ne devons pas prendre le risque de mettre des étrangers dans la confidence. Ils se mettraient à bavarder, et tout serait gâché.

Je ferai de mon mieux, promit Gaël. Et je serai la discrétion

personnifiée en dehors du studio Après un hâtif repas, au cours duquel Olivier se montra nerveux comme une prima donna un soir de Première, ils se rendirent au studio de Tom Mallender. Contrairement à son ami, celui-ci était froid et parfaitement maître de

lui.

Il paraît que vous, vous êtes un excellent juge, dit-il à Gaël en lui

servant une boisson glacée.

Je n'en sais rien ! protesta la jeune fille. Je suis seulement ravie de

vous écouter. Mais je vous donnerai mon avis pour ce qu'il vaut. Vous êtes certainement meilleurs juges vous-mêmes. Si vous êtes capables de composer des chansons, vous devez connaître mieux que moi les exigences de ce genre.

Difficile de se critiquer soi-même. Parfois je trouve tout détestable. A d'autres moments, je me demande comment le monde a pu se passer de nous aussi longtemps Gaël éclata de rire, mais Olivier grogna :

Ne dis pas d'âneries ! C'est très banal, en réalité

Eh bien voilà ! C'est ce que je voulais dire ! se plaignit Tom. Quand

j'ai le moral au beau fixe, le sien est au plus bas. Et vice versa. Allons, joue

quelque chose, Olivier, et cesse de broyer du noir. Le jeune homme se dirigea vers le piano, effleura légèrement les touches, puis se mit à jouer un air charmant, à la fois triste et un peu insolent. Sans même se lever de son fauteuil, Tom chanta. Et les paroles, comme la musique, étaient à la limite du pathétique et de l'humour. L'ensemble était drôle et triste, absurde et nostalgique. Musique et paroles semblaient sorties du même cerveau.

Mais c'est absolument délicieux ! cria Gaël à la fin. Tout le monde

de classe, de

fredonnera cet air-là en quelques jours. Ça a tellement de

style ! Joue autre chose, Olivier, s'il te plaît L'enthousiasme de la jeune fille fut communicatif. Olivier joua, Tom chanta, Gaël alla se pencher pardessus l'épaule de son ami et, déchiffrant la partition, se mit elle aussi à chanter. Une fois, elle dit :

Cet air est un peu banal. Mais cela n'a sans doute pas d'importance. C'est une bonne mélodie.

Une autre fois :

Quelle merveille ! Vous pouvez répéter la phrase !

Enfin, Olivier se tourna vers elle, la regarda avec une sorte de respect.

Comment sais-tu tout cela ?

Je ne sais pas. C'est une sorte d'instinct. Je suis la jeune fille

Et vos chansons sont exactement

ce qu'il nous faut à toutes. Nous en avons assez des hurlements et des grossièretés. Nous voulons de l'esprit sans vulgarité, du sentiment sans pleurnicheries, de la nostalgie sans excès d'attendrissement. Vous savez Vous ne pouvez pas échouer !

moyenne, raisonnablement intelligente

N'est-elle pas adorable ? fit Olivier avant de déposer un baiser sur la joue de Gaël. Je te l'avais bien dit !

Elle est mieux encore ! répliqua Tom en embrassant aussi la jeune

fille.

Sur ce, ils débouchèrent une bouteille de champagne.

Vous avez une très belle voix, déclara Tom.

Merveilleuse ! renchérit Olivier avec une certaine indignation

devant l'insuffisance, du compliment. Mon frère Marc envisage même sérieusement de l'engager pour son nouvel opéra.

— Vous ne devriez pas perdre votre temps dans des œuvres pareilles,

décréta Tom avec un total mépris des valeurs. Essayez plutôt l'air espagnol.

Il n'est pas encore au point, objecta Olivier.

Voyons ce qu'elle en fera !

Ils retournèrent vers le piano, et Olivier joua une musique pseudo-

espagnole avec un excès de rythme qui la rendait subtilement ironique. Tom tendit une feuille à Gaël. Elle lut les paroles attentivement.

Joue-le sans exagération, Olivier, dit-elle enfin. Interprète-le normalement.

Mais c'est une parodie des tournoiements de jupes et des

cliquètements de castagnettes dont tout le monde est saturé

Je sais. Mais joue-le quand même normalement, insista-t-elle.

Il obéit, et la voix de « velours sombre » s'éleva, avec la plus grande simplicité, une sorte de dignité désespérée.

Elle a raison, tu sais, déclara Tom à la fin.

Mais nous aussi, d'une autre façon.

Absolument ! renchérit Gaël. C'est pourquoi il faut l'interpréter des

deux manières, ajouta-t-elle, prise d'une subite inspiration. Quel est le cadre de cette chanson ? Comment la situez-vous ?

Nous ne savons pas encore très bien. Toile de fond : l'Espagne pour

touristes. Tout ce que les gens attendent de leurs vacances, mais qui n'a rien

à voir avec la véritable Espagne. Je ne crois pas que cela supporte le sérieux, Gaël

Elle réfléchissait rapidement. Si. La chanteuse doit exagérer ses effets au début. C'est sa manière d'attirer les hommes. Vous pouvez faire rire tant que vous voudrez : elle les rend tous fous d'elle. Mais il y a un homme qu'elle veut réellement, et il passe devant elle sans la voir. Ou peut-être la regarde-t-il avec dégoût. Quand tout le monde est parti, elle est seule, elle chante la même chanson de nouveau. Même musique, mêmes paroles. Mais la signification en est tout autre, elle s'en rend compte. Ainsi interprétée, la musique pourrait capturer les cœurs — Cette enfant est géniale ! s'écria Tom en s'épongeant le front. Prenons-la comme collaboratrice ! Si nous Ils se mirent à parler tous les trois en même temps. Olivier jouait du piano, tandis que Tom raturait son texte. Ils travaillèrent d'arrache-pied sur la chanson destinée à séduire tout Londres dans moins d'un an. Olivier raccompagna Gaël fort tard dans la nuit. Ils marchèrent main

dans la main, dans l'air frais d'automne, sous le regard des étoiles, et s'embrassèrent pour se dire bonsoir. Epuisée, Gaël monta lentement les marches qui menaient à son petit appartement, en se demandant si elle était amoureuse d'Olivier Le lendemain matin, rétrospectivement, la soirée lui parut folle. Cette œuvre était-elle aussi brillante qu'il leur avait semblé ? Sa suggestion sur le sketch espagnol était-elle réellement un coup de génie, ou une simple élucubration ? Comme elle courait sous la pluie vers l'église où elle devait chanter, elle réfléchissait sans trouver de réponse à ces questions. En interprétant une des plus belles cantates de Bach, elle éprouva un léger sentiment de culpabilité en se souvenant de ses exploits de la veille.

Probablement M me Marburger n'aurait-

C'était si loin de la musique sacrée

elle pas du tout apprécié Cependant, plus tard dans la journée, elle se surprit fréquemment à fredonner l'air espagnol.

Elle n'entendit pas parler d'Olivier les jours suivants. Il téléphona enfin pour s'excuser de son silence : Tom et lui étaient entièrement absorbés par des modifications à apporter à leur spectacle. Tu ne m'en veux pas ? demanda-t-il un peu distraitement. Pas du tout. Je suis au contraire ravie que l'inspiration coule aussi facilement.

Ce n'est justement pas le cas ! Parfois nous n'y arrivons pas, alors

nous nous disputons, avoua Olivier. Puis nous nous rappelons combien cela

t'avait plu et nous décidons que cela vaut la peine de continuer fais-tu ?

Et toi, que

Gaël était ravie et émue d'avoir pu aider les deux jeunes gens.

Comme d'habitude. Travail et chasse à l'engagement. J'allais partir pour ma leçon.

Alors, je te laisse, je ne veux pas te retarder.

Il raccrocha si brusquement qu'elle se sentit désormais tout à fait

accessoire

forte, et elle comprenait parfaitement que les êtres les plus chers puissent parfois passer au second plan. En arrivant chez M me Marburger, elle entendit des bruits de voix à l'intérieur. Elle hésita un instant devant la porte : peut-être la leçon précédente n'était-elle pas encore terminée ? Soudain, elle reconnut le

Avec un

Mais elle n'en voulut pas à son ami. Sa propre vocation était

timbre autoritaire qui donnait la réplique à son professeur

frémissement d'émotion, elle frappa et entra. Quentin Bannister arpentait la pièce, parlant avec animation. Elsa Marburger, calmement assise, l'écoutait avec un curieux mélange d'amusement et de respect.

La voilà ! s'écria M. Bannister en lui prenant la main. Nous parlions

de vous. J'essaye de persuader votre professeur que vous êtes bien plus faite

pour le théâtre lyrique que pour les concerts et les oratorios.

Je ne suis pas tout à fait convaincue, répliqua la vieille dame avec

un sourire un peu distant. Mais je ne vois pas pourquoi Gaël ne profiterait pas de l'offre que vous lui faites. Ce serait une expérience pour elle. Voulez- vous lui expliquer de quoi il s'agit ?

Quentin Bannister eut un petit geste impatienté. Visiblement, l'idée de développer une fois de plus une décision déjà prise l'agaçait au plus haut

point. Gaël est au courant, déclara-t-il en se tournant vers elle. L'Exilée sera monté à Londres très prochainement, commenta-t-il néanmoins. A mon avis, vous feriez une Anya parfaite. Mais vous savez que Marc a une opinion un peu différente. Grâce à mon expérience, j'imagine aisément ce que vous donnerez après des conseils précis et attentifs. Quand nous en arriverons à l'audition proprement dite, je vous veux absolument prête. En fait, je tiens à ce que vous soyez cent coudées au-dessus des autres postulantes, qui viendront là « à froid », tandis que vous serez préparée.

N'est-ce pas un peu injuste ? protesta Gaêl.

Injuste ? répéta Quentin Bannister, scandalisé. Il ne s'agit pas là

d'une compétition, avec ses règles et ses interdits

professionnelle, et vous devez vous y montrer sous votre meilleur jour.

C'est une audition

Je

Alors cessez ces interruptions ridicules !

je vois, souffla la jeune fille.

Je vous ai apporté un

exemplaire de la partition. Prenez-en grand soin, il n'en existe que trois ou quatre. Apprenez le rôle. En accord avec votre professeur, vos leçons du mardi seront entièrement consacrées à cela. C'est le jour où je suis à Londres, et je tiens à y assister. Et si je n'arrive pas à faire de vous la meilleure Anya, je ne m'appelle plus Quentin Bannister ! Il était tellement sûr de lui que M me Marburger et Gaël ne purent

s'empêcher de lui sourire avec la plus grande confiance.

Il tendit ses deux mains à la vieille dame en un geste grandiose et chaleureux.

Eh bien, je vous félicite, ma chère amie, du travail que vous avez

effectué sur cette enfant si douée. Je m'en remets à vous pour la suite de

notre affaire Puis il se tourna vers Gaël.

Quant à vous, mon petit, je ne vous promets rien, bien entendu. Ne

soyez surtout pas déçue si vous ne gagnez pas, en fin de compte. De toute façon, l'expérience sera passionnante.

Je le sais et je vous en suis reconnaissante, murmura-t-elle en posant sa main dans la sienne. Il la retint un instant.

Encore une chose : Ceci nous concerne uniquement vous, moi et

votre admirable professeur. Vous pourriez penser que j'essaie de berner Marc. En fait, je fais plus confiance à mon jugement qu'au sien, et c'est pour son bien. Je veux qu'il vous entende telle que vous pouvez être avant de

prendre une décision définitive sur la distribution des rôles. Est-ce bien compris ?

Oh, oui, répondit Gaël, qui ne put s'empêcher d'ajouter : Etes-vous sûr, cependant, d'en savoir plus que lui sur ce sujet ?

Evidemment, rétorqua Bannister avec une grande simplicité. C'est

ce qui justifie ce petit subterfuge. Et c'est pourquoi je vous demande de ne

pas en parler à Marc.

Je n'ai aucune raison de le rencontrer, de toute façon, fit la jeune

fille.

C'est vrai. Il vous a complètement sous-estimée.

Après de courtois adieux, il reprit sa route glorieuse.

Il doit être bien difficile de vivre avec un génie Marburger après son départ.

remarqua M me

C'est exactement ce que je me disais

Toutes deux éclatèrent de rire avant de se mettre plus sérieusement à étudier la partition de l'Exilée. A la fin de la leçon, qui s'éternisa, M me Marburger demanda à son élève :

Rentrez chez vous, maintenant, et travaillez la première scène. Que faites-vous pendant le week-end ? Gaël avait espéré voir Olivier et Tom. Mais elle n'hésita qu'une seconde avant de répondre :

Je suis plus ou moins libre.

Alors, rendez-vous ici samedi après-midi.

Gaël remercia son professeur de lui sacrifier sa journée, rangea la précieuse partition dans son sac et sortit dans le soleil d'automne. Incapable de rester tranquillement assise dans un autobus, elle descendit à Oxford Street à pied. Elle était heureuse de l'intérêt évident que lui portait Quentin Bannister. Elle avait certainement de grandes chances d'obtenir le rôle d'Anya. Et cela éclairait sa future carrière d'une lumière éblouissante Cependant, un nuage planait sur les radieux projets de Quentin Bannister. Gaël avait confiance en son jugement. Elle était d'autre part déterminée à travailler ce rôle comme elle ne l'avait jamais fait jusqu'à présent. Ce qui la troublait, elle en prenait soudain conscience, était l'ignorance de Marc C'était son opéra. Il devait être au courant de chaque étape Elle soupira. Aurait-elle pu refuser l'offre de Quentin Bannister ? Ce n'était certes pas à elle d'intervenir dans les problèmes internes de la famille Mais elle trouvait qu'elle avait bien des secrets à respecter, pour les Bannister ! Olivier lui avait fait jurer de ne pas parler de son spectacle. Et maintenant son père Troublée, Gaël s'arrêta distraitement devant une boutique. Elle était à

présent dans Bond Street.

Que préférez-vous, dans cette vitrine ? fit soudain une voix derrière

elle.

Elle se retourna vivement pour se trouver face à Marc Bannister qui souriait légèrement.

Je

Elle avait l'impression stupide qu'il s'était matérialisé par la force de

Je ne sais pas, balbutia-t-elle.

sa seule pensée.

Alors, regardez encore

Embarrassée, elle porta son attention sur les objets.

Ceci, je crois

dit-elle enfin.

Elle désignait un petit Cupidon tout rond, du XVIII e siècle, qui souriait en plaçant une flèche à la corde de son arc. Marc se pencha pour l'examiner de plus près.

Il est joli, c'est vrai ! Je vous l'offre

Mais je ne peux

Cela me fait plaisir. Et je vous dois quelque chose pour avoir à

moitié gâché votre week-end, l'autre fois.

Il doit être hors de prix ! Et

Pas du tout ! J'ai adoré chaque minute de ces deux jours.

Pas toutes

En un rien de temps, il la poussa dans la boutique, fit l'acquisition du

rappela-t-il.

Cupidon

contre un nombre de billets de banque tout à fait embarrassant

pour Gaël.

Non

Mais si !

murmura-t-elle.

Il lui déposa le paquet dans les mains. Ils se retrouvèrent dans la rue,

tandis qu'elle tentait maladroitement de le remercier.

si vous l'aimez vraiment. Que diriez-vous d'un thé ?

Il est excellent, au Ritz. Elle ne pouvait guère refuser

avait aucune envie ! Au contraire, l'idée de se retrouver seule avec Marc

Bannister lui plaisait énormément.

D'ailleurs, elle s'aperçut qu'elle n'en

Ce n'est rien

Donnez-moi votre valise de musique.

Elle obéit

Mais elle ne put s'empêcher de se demander ce qu'il dirait

s'il savait ce qu'elle contenait

Quand

ils

entrèrent

dans

le

4

hall

du Ritz, Gaël s'était reprise.

Cependant, elle frémissait chaque fois qu'elle pensait aux feuillets contenus

dans sa mallette.

Je ne vous ai pas correctement remercié pour ce magnifique

cadeau ! s'écria-t-elle quand ils furent installés à une table. Je suis absolument ravie ! J'ai hâte de l'admirer de nouveau.

Alors, ouvrez le paquet, sourit-il avec indulgence.

Elle s'exécuta et posa la statuette devant elle. Marc ne la quittait pas

des yeux. Il semblait amusé et satisfait.

Je n'ai jamais rien vu de plus beau ! s'écria-t-elle.

Cela m'étonnerait !

Oh, c'est vrai si ! Mon appartement est plein d'objets disparates, et aucun n'a le dixième de la valeur de celui-ci !

Je suis heureux qu'il vous plaise.

Je l'adore ! Mais il n'y avait aucune raison

Je vous l'ai dit : j'ai gâché votre week-end à la maison.

Mais non ! De toute façon, vous étiez malheureux, vous aviez besoin de vous en prendre à quelqu'un, non ? ajouta-t-elle sans rancune. Il fit une grimace.

Comment le savez-vous ?

Elle se donna le temps de réfléchir en servant le thé.

En général, les gens qui sont particulièrement de mauvaise humeur

répondit-elle enfin. Comme je ne vous

sont malheureux ou effrayés

imagine pas effrayé

Vous aimiez terriblement Lena Dorman ? insista-t-elle

innocemment après un petit silence.

Si c'est vrai !

Terriblement. Mais je ne vois pas pourquoi je vous en parlerais

C'est juste ! acquiesça joyeusement Gaël en attaquant un délicieux sandwich. Quel autre sujet de conversation allons-nous choisir ? Il se mit à rire et dit, comme s'il ne pouvait s'en empêcher :

Elle était amoureuse de moi aussi, au début.

Gaël eut un petit « ah ? » sceptique.

A sa façon, je veux dire, rectifia Marc.

Ce devait être une façon très intéressée, rétorqua la jeune fille. De

toute manière, on ne cesse pas d'aimer quelqu'un à cause de ses défauts. Pourquoi n'essayez-vous pas de tirer un trait et de tout recommencer ? Pardonnez-lui

Vous connaissez la réponse, non ? demanda-t-il sans la regarder.

Il y en a deux ou trois possibles. Vous avez peut-être l'impression

que vous ne lui ferez plus jamais confiance. Ou bien, votre orgueil compte

Ou enfin, vous savez que, de toute façon, elle était

plus que votre amour

lasse de vous

C'est la dernière la bonne.

Il y eut un silence.

Je suis désolée, reprit enfin Gaël. Il n'y a rien à faire contre cela,

n'est-ce pas ? Inutile de vous dire que vous êtes bien débarrassé, vous le savez déjà. Pourtant, généralement, on finit par s'en sortir. Essayez de voir

une autre jeune fille

Vous, par exemple, coupa-t-il, ironique.

Oh, je ne pensais pas à moi, répondit-elle froidement. Je ne crois

pas être votre type. Mais il y a des tas de femmes qui aimeraient que vous les remarquiez.

Pourquoi ne seriez-vous pas mon type ?

Vos réactions du week-end étaient claires ! Je vous vois plutôt avec des femmes sophistiquées, et je ne le suis pas du tout

C'est vrai

C'est pour cela que je vous aime bien !

Gaël baissa les yeux sur le petit Cupidon, vaguement déconcertée par

cette franche déclaration.

Gaël, s'écria-t-il spontanément, sortez avec moi ce soir ! J'ai des

places pour le Requiem de Verdi au Festival Hall. Oscar Warrender dirige et Anthéa chante.

Je

Elle hésitait, partagée entre le désir d'accepter et une certaine gêne à

l'idée de la supercherie qu'elle partageait avec le père de Marc.

Je ne suis pas habillée, répondit-elle.

Je vous trouve très bien. Mais si vous voulez vous changer, vous

avez le temps. C'est à vingt heures. Retrouvons-nous à la caisse vingt minutes avant le début. Et, si vous voulez, je vous emmènerai en coulisses

voir les Warrender, après le concert.

C'était vrai ? fit-elle, les yeux brillants. Vous les connaissez bien ?

Evidemment. En fait, Warrender est assez intéressé par l'Exilée.

Elle

frémit

de

nouveau

à

l'évocation

de

l'opéra.

Mais

elle

était

incapable de refuser l'invitation.

Je viendrai. Merci mille fois !

Tout le plaisir est pour moi, répondit-il avec son sourire ironique et

charmeur

Je vous appelle un taxi ?

Non, je vais prendre le métro.

Il lui tendit sa mallette.

Ne l'oubliez pas. Qu'étudiez-vous, en ce moment ?

Différentes œuvres, déclara-t-elle vivement en la lui prenant

des mains. Je dois me dépêcher si je ne veux pas être en retard. Merci pour

ce délicieux thé

— Oh

et le ravissant cadeau

et l'invitation au concert

Merci à vous de tant savoir apprécier, répliqua-t-il en souriant.

Ils se quittèrent, et Gaël se précipita dans le métro, excitée, anxieuse, Et dans un état de confusion indescriptible. « J'ai une chance folle ! » se dit-elle. Elle se sentait désolée pour tous les gens qui l'entouraient, et qui, eux,

n'iraient pas au concert avec Marc Bannister. Qui ne connaissaient même pas Marc Bannister ! Elle était éblouie par l'attention que lui portait le jeune homme. Et c'était normal, elle lui avait dit elle-même que bien des femmes seraient heureuses de sortir avec lui

Elle arriva à sa station avant d'avoir pu démêler ses sentiments. Tant mieux, se dit-elle. Autrement, elle aurait été tentée d'accorder à tout cela plus d'importance que ça n'en avait. Ensuite, elle fut trop affairée pour continuer sa stupide introspection. Elle arriva à l'heure au Festival Hall, et il était déjà là, superbe dans son costume sombre.

Mon Dieu ! Vous n'êtes pas retourné dans le Sussex pour vous changer, n'est-ce pas ?

ravie

Non. J'ai un appartement en ville.

Ah bon. Vous avez exactement l'air du compositeur d'un opéra important, dit-elle.

Merci. Vous êtes ravissante, quant à vous. Ce vert vous va à

merveille. Gaël fut soudain à court de paroles, et elle se mit à regarder autour d'elle. Heureusement qu'elle était passée chez elle : l'assistance était particulièrement élégante. La salle était magnifique, il y régnait une sorte

d'atmosphère de fête. Quand Oscar Warrender entra, les membres de l'orchestre se levèrent, et on sentit un frémissement de joie parcourir le public. Les quatre solistes suivirent les uns derrière les autres. Anthéa Warrender était étonnante de beauté et de distinction. Gaël se rappela sa romantique aventure : elle était une simple étudiante quand Oscar Warrender l'avait remarquée, avait pris ses études en main, en avait

fait une étoile

C'était une belle histoire d'amour, mais Gaël se demanda comment on

pour finalement l'épouser.

pouvait tomber amoureuse d'un homme aussi parfait et aussi arrogant que

le célèbre chef d'orchestre

sous son charme. Il y avait en lui un mélange étrange de brutalité et de tendresse qui tirait le maximum d'effort artistique des musiciens et des chanteurs. Sans doute l'homme lui-même était-il ainsi. Et bientôt, comme la plupart de l'assistance, elle se sentit transportée dans ce monde hors du quotidien, où elle se sentait meilleure, plus heureuse, comme grandie. C'était là le véritable génie de Warrender, qui ne s'apprenait ni ne s'enseignait, mais auquel le public se soumettait entièrement.

Cependant, dès le début du concert, elle fut

Aux dernières notes de Libéra me, un silence de mort plana sur la

salle. Puis un tonnerre d'applaudissements éclata. Gaël se retrouva debout comme les autres, manifestant son enthousiasme à haute voix. Un instant, elle tourna son visage animé vers Marc Bannister.

Oh, quel amour vous êtes de m'avoir emmenée ! C'est merveilleux !

Merveilleux ! Je n'aurais pas voulu manquer cela pour tout l'or du monde !

Moi non plus, dit-il en lui souriant.

Le public exigea que Warrender vînt saluer seul. Comme les

acclamations repartaient de plus belle, il prit simplement la partition et la tint devant lui, pour que chacun pût voir le nom de « Verdi ».

Oh, c'est charmant, s'écria Gaël, passablement émue. Peut-être

n'est-il pas si orgueilleux, après tout.

Comme homme, si, assura Marc. En tant que musicien, pas du tout. Venez, nous allons essayer de nous rendre en coulisses.

Ils eurent du mal, mais l'huissier leur fit un passage, au milieu des gens enthousiastes.

Bonsoir, Monsieur. Monsieur Quentin n'est pas là, ce soir ?

Non. Il est retourné à la campagne.

Quel dommage ! Il aurait su apprécier la qualité de ce concert !

Certainement, fit le jeune homme dont la bouche se serra légèrement.

Gaël se demanda si c'était là ce qu'Olivier voulait dire quand il parlait de la difficulté d'être le fils de quelqu'un au lieu d'exister par soi-même Comme ils atteignaient la loge du chef d'orchestre, une voix s'écria :

Bonsoir, Marc ! Vous allez voir Oscar ? Venez avec moi !

C'était Anthéa, qui prit le jeune homme par le bras. Marc fit de rapides présentations. La jeune femme sourit chaleureusement à Gaël.

Votre opéra est absolument sensationnel, Marc, dit-elle ensuite à voix basse. Il me fait regretter de ne pas être contralto !

Vous l'aimez ? Je ne savais pas que vous l'aviez vu !

Marc rougit de plaisir.

Evidemment ! Je l'ai lu en entier avec Oscar. Venez donc en parler

avec lui. Gentiment mais fermement, elle poussa les gens qui bloquaient la porte de son mari. Malgré l'épuisante représentation, Oscar Warrender était en

conversation fort animée avec un homme dont le visage sembla vaguement familier à Gaël.

Oh Max !

s'écria Anthéa.

Il s'agissait du producteur Max Egon. Un flot de paroles s'abattit sur

leurs têtes, et Gaël fut heureuse de constater que son compagnon en était le centre. Il ne s'agissait pas de félicitations de pure forme, mais d'un réel enthousiasme vis-à-vis d'un égal. Personne ne songea à la présenter, mais elle ne s'en souciait pas. Elle observait Marc, brillant, joyeux, terriblement animé. Jamais elle ne l'avait vu ainsi.

Venez souper avec nous, dit enfin Warrender. Max est des nôtres. Tous les quatre, nous pourrons

Cinq, intervint gentiment Anthéa. Miss Rostall est avec Marc. Le chef d'orchestre jeta pour la première fois un regard peu

enthousiaste dans la direction de cette Miss Rostall. Et Gaël fut admirable.

Je dois partir, dit-elle fermement mais avec un air de regret tout à fait convaincant. Je voulais simplement vous remercier pour cette inoubliable soirée. Mais à présent, j'ai un train à attraper. Warrender eut un petit geste d'adieu courtois mais définitif. Marc s'avança vers Gaël.

Ne vous dérangez pas, je trouverai la sortie, assura-t-elle.

Il l'accompagna malgré tout jusqu'à l'extérieur.

Vous auriez pu venir avec nous. Warrender ne vous en aurait pas

voulu !

Je suis sûre que si ! protesta-t-elle en riant. Et je ne le blâme pas. Je l'aurais gêné

Warrender est incapable d'être gêné quand il s'agit de sa

profession ! Merci toutefois de votre compréhension. Lena n'aurait jamais eu la même réaction. J'espère que nous sortirons, bientôt de nouveau ensemble.

Volontiers, dit-elle vivement

Marc se pencha alors et déposa un baiser sur sa joue.

Vous m'avez donné un excellent conseil, cet après-midi, dit-il avant de s'en retourner. Je ne l'oublierai pas.

Gaël, en se dirigeant vers la station de métro, eut bien du mal à ne pas porter la main à sa joue, là où il l'avait embrassée.

Elle était un peu déçue de n'être pas allée souper avec les autres. Si elle n'avait craint, par sa présence, de nuire à la carrière de Marc, elle aurait accepté avec joie. Peut-être, après tout, Warrender aurait-il fini par l'inclure

dans le cercle magique?

spontané de l'artiste pour l'inviter au concert n'était rien comparé au fait de parler de son opéra avec Oscar Warrender. « Ne surestime pas ton importance, ma petite fille », se dit-elle en grimpant les marches de son appartement.

Cependant, elle comprenait que le geste gentil et

Elle y pénétra et se dirigea vers le petit Cupidon qui trônait sur la cheminée.

J'aurais pu aller dîner avec lui, expliqua-t-elle. Et je ne l'ai pas fait.

Pas seulement par discrétion. J'ai voulu agir au mieux pour son intérêt. Je

finalement. Et tu en es en partie responsable, petit sorcier

joufflu ! Cupidon se contenta de sourire et de placer sa flèche dans son arc. Il n'avait de conseils à recevoir de personne !

l'aime bien

Le lendemain matin, Olivier téléphona de bonne heure. Tom et lui

désiraient qu'elle vienne passer le samedi après-midi avec eux au studio.

Nous avons besoin de ton avis, déclara-t-il avec autorité.

Oh, Olivier, je suis absolument navrée. Je ne peux pas. J'ai une leçon supplémentaire avec M me Marburger.

Pas tout l'après-midi, quand même !

Peut-être que si.

Pourquoi ? Qu'étudies-tu de si exceptionnel ? insista-t-il, visiblement irrité de voir ainsi retarder ses projets.

Une possibilité d'audition très importante, et

Quelle audition ?

Si je venais au studio en

début de soirée ?

Si tu veux, répondit-il fort peu aimablement. Tâche de te libérer

assez tôt. Pourquoi tout ce mystère ? Le cœur de Gaël se mit à battre plus fort. Jamais elle n'aurait dû utiliser le mot « audition »

Je te raconterai tout quand je te verrai, fit-elle hâtivement avant de

raccrocher. Elle trouverait bien une histoire d'ici-là Eh attendant, elle concentra toute son énergie à travailler la première

Je ne peux pas te l'expliquer maintenant

scène de l'Exilée. Elle n'eut aucune difficulté à retenir les mots, mais elle voulait trouver l'expression exacte, l'atmosphère juste. La structure

elle exigeait en fait une subtile

musicale était trompeusement simple variation de ton, d'intensité

Quand elle se rendit à sa leçon le samedi, elle commençait déjà à vivre le rôle, et elle prit un plaisir extrême à chaque minute de la journée. Sur le chemin du studio de Tom, elle eut du mal à sortir L'Exilée de son esprit. Mais les deux jeunes gens l'accueillirent avec une telle affection qu'elle en fut tout émue. Heureusement, Olivier ne pensait plus du tout à l'affaire de l'audition. Il ne lui posa aucune question jusqu'au moment où elle se déclara fatiguée et heureuse de se détendre un peu.

Tu travailles trop, dit-il. Ces oratorios t'épuisent. Au fait, quand est le grand jour ? On te demande pour les Chœurs Royaux ?

Pas tout à fait ! fit Gaël en riant.

Comme elle cherchait une échappatoire, Tom s'écria :

Oubliez tout cela, et venez avec nous, Gaël !

C'est-à-dire

?

Nous sommes partis pour un énorme succès, nous en sommes

convaincus. Et nous aimerions vous avoir avec nous. Olivier prendra un plaisir tout particulier à composer des musiques pour vous. N'est-ce pas, vieux ?

Plus que je ne saurais te dire

Ce n'est pas sérieux ? demanda Gaël en les regardant tour à tour.

Bien sûr que si ! assura Tom. Vous avez quelque chose, Gaël

Mais je n'osais pas aborder le sujet.

Et ce

quelque chose correspond à notre genre. Vous n'allez pas passer votre vie à

interpréter de vagues oratorios ou des morceaux d'opéras Elle voulut répondre, mais il l'en empêcha.

Non. Laissez-moi finir. Vous n'êtes pas de la race des prima donna.

Le second rang est bien ingrat, dans cette profession. Il y a des douzaines,

des centaines de bonnes cantatrices qui n'iront pas loin. Et, hormis une chance incroyable, vous n'irez pas au-delà. Tandis que nous, nous pouvons faire de vous une star

C'est hors de question ! protesta Gaël, indignée et contrariée. Vous

ne savez rien de mon talent, en fait. Je ne m'imagine pas comme une future prima donna de renommée mondiale, c'est vrai. Mais je devrais arriver assez haut. Et je ne parle pas seulement de mes espoirs. Mon professeur

pense également le plus grand bien de moi, d'autre part, j'ai reçu des encouragements de

Elle s'interrompit, consciente d'avoir frôlé la catastrophe. Puis elle se tourna vers Olivier avec colère.

Tu es de l'avis de Tom ? Pourtant, tu m'as entendue dans des

Penses-tu sérieusement que je ne

œuvres sérieuses, tu as de l'expérience

me ferai jamais un nom dans l'univers musical ?

Non, bien sûr, répondit Olivier, un peu mal à l'aise. Je crois, comme

tu l'as dit, que tu peux arriver assez haut, dans notre pays tout au moins. Tu gagneras sans doute ta vie raisonnablement. Mais c'est une vie terrible, quand on n'a pas de chance, Gaël

Et dans ton univers musical à toi, que se passe-t-il si l'on n'en a pas ? répliqua-t-elle. Tu vas me dire que c'est inutile ?

Gaël, nous croyons que c'est notre

chance. La tienne et la nôtre. Ensemble, nous réussirons. L'étincelle qui a

jailli l'autre soir n'était pas passagère. Elle était de celles qui allument les feux de joie. Notre veine est de nous retrouver ensemble au bon moment. Tu nous inspires, nous t'inspirons. Nous sommés comme les membres d'une même équipe

Non, évidemment. Mais

C'est impossible, Olivier !

Elle ne ressentait plus aucune colère, mais elle ne pouvait le laisser continuer dans cette voie.

Toutes mes études, reprit-elle, tout ce en quoi je crois, ce que

j'aime, fait partie de la musique dite sérieuse. Oh, crois-moi, je ne sous-

estime pas ce que vous faites. Au contraire, c'est plein de talent, et je suis sûre de votre succès. Mais ce n'est pas pour moi.

Si ! protesta Tom, cette fois-ci. Vous avez juste ce qu'il faut de

sentiment sans mièvrerie, d'esprit sans cynisme. Vous possédez du style, de la classe. Et la qualité exceptionnelle de votre voix placera notre revue un

degré au-dessus des autres.

Et si vous vous trompez, Tom ? Vous vous nourrissez d'espoir,

comme moi, d'ailleurs. Pourtant, cela peut échouer, je le peux également. Vous ne voudriez tout de même pas que j'abandonne le travail de toutes ces

années uniquement par la force de votre espérance, n'est-ce pas ?

Mais de quoi s'agit-il vraiment ? Vous avez parlé de petits

engagements par-ci par-là Il s'interrompit, une étrange expression sur le visage.

Eh bien, reprit-il, curieux, qu'avez-vous donc obtenu ?

Oui, répéta Olivier, qu'as-tu en vue, Gaël ? Quel est ce grand mystère ?

N

Mais elle connaissait la vivacité d'esprit de son ami et ne fut pas

Non

commençait-elle.

surprise de l'entendre s'écrier :

Cela a un rapport avec L' Exilée ?

Elle se tut, ne sachant comment prendre la conversation en main. Olivier ajouta vivement :

Gaël, n'attache pas d'importance à ce qu'ont pu dire Marc ou mon

père. Ils sont parfaitement capables de faire naître de grands espoirs, et

puis

Ce n'est pas cela ! coupa-t-elle avec une sorte de déchirement. Ce

Il vaut mieux

que je t'avoue tout. Mais je t'en prie, comprends-le, cela doit demeurer strictement entre nous. Marc ne doit rien savoir. A aucun prix ! Ton père me

veut réellement dans le rôle d'Anya. Il a décidé de me faire travailler pour que je sois au point pour l'audition. Il pense que Marc a un préjugé défavorable contre moi, et

Quel vieux démon ! coupa Olivier avec une note d'admiration dans

la voix. Il veut forcer la main de son fils.

Il pense, à juste titre, sans doute, que sa longue expérience lui

permet de mieux juger des possibilités d'un artiste. Et il est assez gentil pour

Mon père n'est « assez gentil » pour rien ! S'il pense que tu as des

possibilités, la bonté n'a pas grand chose à y voir. Il est persuadé de pouvoir faire de toi la véritable Anya. Si Marc, qui n'est après tout que le compositeur, pense autrement, cela ne l'intéresse pas le moins du monde. Gaël demeura de nouveau silencieuse, et Olivier se tourna vers Tom avec un haussement d'épaules.

Nous ne pouvons rien offrir pour contrebalancer cela, Tom. Je suis

navré. Nous aurions fait du bon travail, tous les trois, je suis de l'avis de

n'est pas ce qu'ils ont dit durant le week-end chez toi. Oh

Gaël, elle ne peut refuser l'offre de Père. Tom marmonna, tandis que la jeune fille jetait un regard reconnaissant à Olivier.

Tu n'en souffleras mot à personne ? insista-t-elle avec anxiété. Je

n'aime guère cette situation équivoque, mais ce sont les conditions de ton père. De plus, comme il le dit lui-même, c'est dans l'intérêt de Marc, parce que s'il

C'est ce qu'il raconte, n'est-ce pas ?

C'est vrai, non ?

Si Père a raison, oui, fit Olivier en riant. Sinon, je n'aimerais pas avoir à expliquer cela à Marc.

Mais personne n'aura d'explications à lui donner ! s'indigna Gaël,

nerveuse. Surtout pas moi. Si, le moment venu, il me trouve mauvaise,

d'accord ! J'aurai eu ma chance. Mais si je lui conviens, il se souciera peu de savoir comment j'y suis parvenue

J'espère qu'il vous trouvera mauvaise ! observa Tom calmement.

Sale type !

Pas du tout. Comme tous les génies, je suis essentiellement

égocentrique. Pourquoi souhaiterais-je un succès qui irait contre mes

propres intérêts ? Voulez-vous entendre notre dernier numéro ?

Oui, volontiers.

Gaël ne put malgré tout s'empêcher de rire. Ils se dirigèrent vers le Et de nouveau, miraculeusement, ils se sentirent optimistes et

piano

inspirés. La fin de la soirée fut délicieusement gaie.

En raccompagnant Gaël, Olivier lui posa de nouvelles questions sur le projet de son père.

l'œuvre

Il ferait bien de se dépêcher. Et toi aussi. Warrender s'intéresse à au point d'envisager de la diriger lui-même. Cela signifie des

Et toi aussi. Warrender s'intéresse à au point d'envisager de la diriger lui -même. Cela signifie

auditions prochaines. Il se rend généralement aux Etats-Unis vers la fin de l'année. Sans doute voudra-t-il que la distribution soit décidée avant.

Quand as-tu appris cela ?

Ce matin. J'ai rencontré Marc par hasard, et il m'a raconté son dîner avec les Warrender quand

Je suis au courant, dit étourdiment Gaël.

Ah bon ? Mais comment ?

Eh bien

nous sommes allés écouter le Requiem de Verdi

ensemble. Et

c'est ainsi que j'ai su qu'il soupait ensuite avec les Warrender

et Max Egon.

Tu es allée entendre le Requiem avec Marc ? s'étonna Olivier. Dis

donc, drôle de petite fille, avec qui es-tu ?

Que veux-tu dire ?

D'un côté, tu entres dans le jeu de Père et de ses cachotteries vis-à-

vis de Marc. De l'autre, tu vas au concert avec Marc lui-même. Cela ne s'appelle-t-il pas courir avec le lièvre et chasser avec la meute ? Attention où

tu mets les pieds, Gaël ! Il y avait un réel avertissement dans son rire.

Tous deux sont des hommes dangereux, à leur manière. Et tu es

bien trop candide pour pouvoir garder ton équilibre, entre eux

5

Dans son lit, ce soir-là, Gaël réfléchit longuement à ses divers engagements vis-à-vis de la famille Bannister. Elle avait du mal à croire, comme Olivier l'affirmait, que Marc et son père étaient opposés dans la plupart des cas. Ils se heurtaient souvent, certainement. Mais ils n'étaient pas insensibles à leurs qualités respectives. Olivier semblait persuadé que le désir de Quentin Bannister de la mettre en avant n'était qu'une manifestation d'agressivité envers son fils.

Ils en reparlèrent.

Mais c'est dans l'intérêt de Marc ! s'écria Gaël. Ton père sait mieux

que lui ce que peut donner un artiste après de bonnes leçons. Tu es d'accord sur ce point, j'imagine ?

Bien sûr.

Plutôt que de discuter avec son fils, il préfère me mettre face

au produit terminé moi en l'occurrence le moment venu. Qu'y a-t-il de mal à cela ?

Simplement le fait qu'il ose froidement prétendre mieux connaître

les qualités de l'héroïne que Marc lui-même. Il y a vingt manières d'interpréter un rôle important, Gaël. Tu le sais mieux que moi. Père va

faire de toi l'Anya qu'il se représente. Mais est-ce que ce sera celle que Marc a créée ?

Alors

Dans ce cas, il le dira. A l'audition. Et il aura le dernier mot.

Non, répondit Olivier en secouant la tête. Il ne sera pas l'élément

déterminant, à l'audition.

— Mais c'est son œuvre !

Je te l'ai déjà expliqué : les gens qui vont monter cet opéra, ceux qui

vont donc prendre les risques, ont autant droit à la parole que le compositeur lui-même. Marc aura une seule voix, dans les discussions. Père

va arriver avec la candidature entraînée par ses soins, qui semblera cent coudées au-dessus des autres. Même si Marc ne la sent pas dans le rôle d'Anya, il sera obligé de s'incliner, les autres ne le suivront pas.

Olivier, murmura Gaël, infiniment troublée, es-tu contre ma

participation à l'opéra ? Je croyais

Non, ma chérie. Non, je n'y suis pas opposé. Je m'insurge contre la

façon dont Père mène le jeu dans ce qui est avant tout l'accomplissement de

Marc.

Tu crois que je devrais abandonner dès maintenant ? Dire à ton père que je refuse d'agir de cette façon ?

Mon Dieu, non ! protesta Olivier, stupéfait. J'éclaire seulement

pour toi les actions de Père dans leur vraie lumière. Peut-être Marc te trouvera-t-il une Anya selon ses vœux. Dans ce cas, tout le monde sera

content

faiblement.

Je suis quand même troublée, dit-elle lentement. J'ai du mal à

comprendre votre situation familiale. Chez moi, par exemple, personne ne se heurterait ainsi.

Mais mon ange, j'ai cru deviner que tu n'as pas deux génies dans ta

famille, répliqua Olivier en riant. Père est carrément jaloux que son fils ait

pu écrire une œuvre ce dont il se sent incapable. Mais oui, c'est la vérité ! renchérit-il sur un geste de protestation de Gaël. Il en est certainement inconscient, et on ne peut l'en blâmer. Composer était son vœu le plus cher. Or, s'il possède presque tous les autres dons, il n'a pas celui-là.

Sauf Tom, ajouta-t-il avec un sourire que la jeune fille lui rendit

Aura-t-il la même réaction vis-à-vis de ta revue ?

Non. Il peut s'offrir le luxe de mépriser ce genre musical. Ou le

traiter avec une condescendance bon-enfant.

Cela t'ennuie-t-il ?

Pas du tout. Je vois les choses telles qu'elles sont, pas telles que je

les souhaiterais. Ce qui est la base d'une position de force comme disait

Napoléon, ou je ne sais plus qui. Ma mère et moi sommes les seuls membres lucides de la famille.

Ta mère ?

s'étonna la jeune fille.

Oh, ne te laisse pas tromper, par son air lointain. C'est une attitude

intelligente destinée à calmer les tempéraments et à empêcher les explosions. Derrière cela, elle nous juge avec impartialité. Elle nous aime tous, mais Père infiniment plus que Marc, ou moi, expliqua-t-il sans la

moindre amertume. C'est pourquoi elle l'a immédiatement soutenu quand il a voulu t'entendre chanter.

Crois-tu qu'elle connaisse ses projets à mon sujet ?

Je le suppose. En tous cas, elle doit s'en douter. Elle a une intuition

fantastique. Elle sait que son mari sera fou de joie s'il a au moins découvert

et formé le personnage central

Ils arrivaient devant la porte de Gaêl, et la jeune fille s'arrêta, étrangement troublée à l'idée d'être, d'une certaine manière, l'œuvre de Quentin Bannister.

Ne fais pas cette tête, sourit le jeune homme. Il pourrait t'arriver pire ! C'est un beau début de carrière

Je sais. C'est pourquoi j'étais si tentée. Mais je n'aime pas cette tromperie vis-à-vis de Marc.

Marc a créé l'œuvre, il t'aura créée toi.

Olivier reprit son attitude de joyeuse indifférence.

N'y pense plus ! Je ne sais pas pourquoi je prends sa défense depuis

Sans doute espérais-je inconsciemment te détourner de tes

ambitions lyriques ! Mais je me résigne, reprit-il gaiement en lui

embrassant légèrement les mains. Laisse Père faire de toi ce qu'il veut. Qui

sait ? Peut-être Marc t'aimera-t-il, finalement !

Sur cette conclusion, ils se souhaitèrent bonne nuit. Mais les derniers mots d'Olivier demeurèrent à l'esprit de Gaël.

dix minutes

Dans le rôle, je veux dire.

Le mardi, elle avait encore quelques doutes sur sa décision. Mais

l'enthousiasme de Quentin Bannister devant ses progrès et l'intérêt qu'il portait à ses leçons finirent de la convaincre Ils étaient tellement heureux et excités Elsa Marburger également que rien d'autre ne comptait pour eux que la lente création de ce qui serait un splendide personnage d'opéra.

C'est comme mettre un enfant au monde ! déclara Quentin Bannister.

Mais Gaël se souvint un instant des

paroles d'Olivier : le vieil homme s'exprimait comme s'il reprenait l'œuvre de son fils pour la faire sienne

« Je n'y peux rien ! » pensa-t-elle, irritée. « Qu'ils règlent entre eux

leurs problèmes familiaux. C'est la chance de ma vie, je dois la saisir ! »

A partir de ce jour, elle devint Anya. D'autant plus que M. Bannister

lui avait fixé la limite de ses répétitions : Oscar Warrender désirait diriger

lui-même l'opéra et tenait à ce que les auditions aient lieu avant son départ

aux Etats-Unis.

Si vous continuez ainsi, Gaël, je n'ai plus de doutes : vous

Au fait, ajouta le vieux monsieur en souriant tout en

tendant un autre exemplaire de la partition, Marc vous envoie ceci.

obtiendrez le rôle

C'était vrai, et c'était flatteur

Marc ?

Oui. Il y en a à présent plusieurs que nous distribuons aux

personnes pressenties pour l'audition. Il tient à ce que vous en soyez. Prenez donc celle-ci, et rendez-moi l'autre, cela vaut mieux.

Donc, il peut maintenant savoir que je travaille le rôle ? dit-elle lentement.

Bien sûr. Mais nous ne parlerons pas de ce que nous avons fait tout

au long de ce mois

l'air parfaitement satisfait.

ajouta-t-il,

C'est pourtant ce qui vous mettra en avant

Vous avez beaucoup de chance, déclara M me Marburger après le départ du grand homme.

Ne trouvez-vous pas cela un peu injuste ? demanda Gaël, les yeux

baissés sur sa partition.

Vis-à-vis de qui ? Des autres candidats ? Pas d'excès d'altruisme,

Gaël ! La chance vous a souri en la personne de M. Bannister, et elle joue un

grand rôle, dans la carrière d'un artiste. Je ne vois pas très bien ce que vous voulez dire en parlant d'injustice

s'empressa d'acquiescer Gaël.

Ne comptez tout de même pas trop sur votre bonne étoile ! avertit le

professeur. Il vous faudra encore être exceptionnellement bonne pour obtenir le rôle. Vous êtes totalement inconnue, ne l'oubliez pas. Tout le

monde ne voit peut-être pas Anya de cette façon, et

Evidemment

C'est-à-dire ?

Vous chantez bien, vous avez le sens du pathétique, vous ne

manquez pas de charme. Peut-être Marc Bannister envisage-t-il ainsi son héroïne. Mais il y a dix autres façons de l'interpréter. Si vous ne vous montrez pas sous votre meilleur jour, une autre candidate pourrait vous surclasser. Continuez donc à travailler dur !

Gaël continua à travailler dur. Et, une semaine plus tard, elle reçut un coup de téléphone de Marc. En reconnaissant sa voix, elle sentit son cœur bondir dans sa poitrine.

Gaël ? Je voulais savoir si vous êtes toujours sérieusement

intéressée par le rôle d'Anya ?

Evidemment ! s'écria Gaël, qui ne pensait qu'à cela depuis des

semaines, avec une vivacité qui faillit la trahir. J'ai tout de suite adoré le rôle, poursuivit-elle. Merci de m'avoir envoyé la partition. J'y ai travaillé toute la semaine.

Cela, au moins, était vrai. Marc eut un petit rire content.

Vous me faites du bien, répondit-il à demi sérieux. J'en étais à me demander si, après tout, cette œuvre valait quelque chose !

Vous plaisantez !

C'est souvent ainsi, vous savez. On a l'impression d'avoir

dit tout ce qu'on voulait exprimer, puis soudain, on se demande si cela valait

seulement la peine d'y songer. Heureusement, je suis encouragé par Warrender. Il a une bonne opinion de mon œuvre, et il n'y a pas meilleur

juge que lui. Bien sûr, comme tout le monde, il attend l'épreuve finale : celle de la scène. Au fait, il sera membre du jury, pour les auditions.

A peine

Je sais

commença Gaël.

Elle s'aperçut soudain qu'elle n'était pas censée être au courant, et reprit bien vite :

Je sais que vous ne pourriez en trouver de plus compétent. Y a-t-il

beaucoup de candidates pour le rôle d'Anya, Marc ?

Plus que je ne m'y attendais. Je vous ferai connaître la date de votre

audition. Mais je tenais à m'assurer que vous étiez toujours sérieusement

dans la course. « Je suis même dans le groupe de tête ! » pensa Gaël. Mais la

prétention de cette idée lui fit honte, et elle répondit avec humilité :

Je suis fière d'avoir le droit d'y participer.

Eh bien

bonne chance !

Il avait dit cela comme il l'aurait dit à n'importe qui, mais elle lui en fut néanmoins reconnaissante. Et, après qu'il eût raccroché, elle demeura un instant, songeuse, le combiné à la main.

Sa convocation arriva le surlendemain. L'audition devait avoir lieu une dizaine de jours plus tard, et, apparemment, il n'y avait aucune objection à ce que M me Marburger y assistât si elle en avait envie.

Certainement, je viendrai ! s'écria le professeur, perdant pour une

fois un peu de son calme et de sa dignité. De toute façon, assister à une audition donnée par Warrender, sans parler des deux Bannister, est une occasion à ne manquer sous aucun prétexte !

Et quand le grand jour arriva, Gaël fut heureuse de la présence de la vieille dame à ses côtés. On les fit entrer dans une petite loge d'où elles pouvaient seulement entendre ce qui se passait sur la scène. A une belle voix de ténor succéda le monologue d'Anya du premier acte. Ni Gaël ni son professeur ne dirent mot jusqu'à la fin.

C'est une bonne voix, risqua alors la jeune fille.

Un bon organe à l'état brut, répliqua M me Marburger. A l'état très brut, insista-t-elle Cinq minutes plus tard, on vint chercher Gaël.

Si vous êtes prête, miss

Rostall.

Miss Rostall ne s'était jamais sentie moins prête de sa vie. Elle se

rendit néanmoins vers les coulisses où Quentin Bannister, de façon inattendue, se précipita pour l'accueillir et congratuler chaleureusement M me Marburger.

Venez vous installer au premier rang, Madame, dit-il avec

courtoisie. Nous sommes ravis de vous avoir avec nous. Sans doute serez

vous heureuse d'entendre votre élève dans les meilleures conditions. Ainsi, Gaël demeura seule, terriblement perdue. Soudain, la voix

autoritaire de Oscar Warrender s'éleva de la salle obscure.

J'aimerais vous entendre dans le monologue du

premier acte. Un piano se mit à jouer, et la jeune fille s'avança vers le centre de la scène. Il n'y avait rien pour l'aider. Pas un décor, pas un accessoire. Juste le plateau désert et poussiéreux, au-dessus du gouffre béant de la salle où se tenaient sans doute les arbitres de son destin. Jamais de sa vie elle ne s'était sentie aussi désespérément seule. Elle baissa les yeux vers le pianiste. A ce moment, elle découvrit Marc, qui, au premier rang, se penchait pour dire quelques mots à l'homme

installé au piano. Elle le voyait distinctement, à la lumière de la fosse

d'orchestre. Lui aussi avait l'air tendu et vaguement craintif. Elle s'aperçut alors que, si c'était effrayant pour elle, cela l'était bien plus encore pour lui. Combien de fois avait-il dû entendre son opéra, plus ou moins bien interprété ? Elle eut un élan du cœur vers lui, et toute sa nervosité s'envola d'un coup. Elle désirait à présent une seule chose : lui faire entendre son œuvre dans toute la splendeur de sa réalité. Et elle entonna l'air superbe et nostalgique. Elle y mit tout son talent, cultivé depuis des années par Mme Marburger. Et, il fallait bien l'avouer, tout le sentiment que Quentin Bannister lui avait inculqué au cours des dernières semaines. Personne ne l'interrompit jusqu'à la fin. Il y eut alors une minute de silence. C'était, elle le savait, un hommage à sa réussite inattendue. La voix de Quentin Bannister s'éleva enfin.

Miss Rostall ?

Très bien ! Je vous félicite pour la qualité de votre élève, Madame

ajouta-t-il à l'intention de M me Marburger comme s'il était le premier

étonné. Gaël n'entendit pas la réponse de son professeur, car Oscar Warrender s'avançait vers la scène pour lui demander :

Avez-vous étudié le dernier acte, Miss Rostall ?

Oh, oui.

Miss Gregory ! fit-il en direction des coulisses. Allez donc demander

à Monsieur Paulton de revenir, s'il est encore dans la maison. Miss Gregory s'empressa d'obéir, tandis que Gaël discernait des bruits de conversations à voix basse dans l'auditorium. Enfin un jeune homme mince au visage vif et intelligent fit son entrée sur la scène.

Monsieur Paulton, reprit Oscar Warrender, voici Miss Rostall, qui

postule au rôle d'Anya. Voudriez-vous lui donner la réplique pour le duo de

la dernière scène ? Le ténor adressa à la jeune fille un sourire amical.

Depuis le début ? demanda-t-il.

Je pense, répondit Gaël avec un regard interrogateur vers le

pianiste qui acquiesça d'un geste. Le plus naturellement du monde, comme si elle connaissait chaque détail scénique, Gaël se retira dans les coulisses. Puis, avec un sens instinctif du drame, elle fit une entrée timide, presque enfantine, accompagnée de ses premières phrases bouleversantes. Personne n'avait suggéré de jouer la pièce, mais seulement de la

chanter. Cependant, le jeune Paulton, acteur né, entra dans le jeu. Et tous deux donnèrent une magnifique représentation de cette dernière scène.

Bravo

Quentin Bannister renchérit :

Jamais je n'aurais espéré cela d'une artiste pratiquement inconnue !

à vous deux ! fit brièvement Oscar.

Voyez-vous, à mon avis, ce n'est pas la peine de chercher plus loin ! Warrender fronça les sourcils, contrarié par la franchise directe de ces paroles devant l'intéressée.

Nous verrons, dit-il avant de se tourner vers Marc qui ne s'était pas encore prononcé. Qu'en pensez-vous ?

Gaël le distinguait nettement à la lumière de l'orchestre. Il semblait plus détendu, mais il se passa néanmoins les mains dans les cheveux, d'un geste un peu nerveux.

oui, bien sûr, j'aime

beaucoup. Remarquable réussite sur le plan musical comme sur le plan émotionnel. Il leva soudain les yeux vers Gaël et lui adressa un large sourire.

Je ne sais pas très bien. J'aime beaucoup

Vous avez dû travailler dur ! s'écria-t-il.

Oui, répondit simplement la jeune fille en souriant à son tour. Et je suis réellement tombée amoureuse du rôle !

Eh bien, je ne veux pas vous rétenir plus longtemps, intervint

Warrender, qui trouvait visiblement que la conversation prenait un tour trop familier. Nous devons encore entendre un certain nombre d'artistes. Mais nous vous ferons savoir si nous avons de nouveau besoin de vous. Il échangea quelques mots avec les Bannister avant d'ajouter :

Ne prenez pas d'engagements pour vendredi après-midi.

Les deux jeunes gens prirent congé. Une fois dans les coulisses, Paulton prit le bras de Gaël.

Vous avez été franchement fantastique ! s'écria-t-il avec un réel

enthousiasme. Comment se fait-il que je ne vous aie jamais rencontrée ?

Je ne fais pas vraiment partie du monde lyrique, répondit la jeune

fille. C'est la première fois que je suis candidate à un rôle d'opéra.

La première fois ? répéta-t-il, incrédule. C'est impossible ! Ou bien

vous êtes un génie naturel, ou bien vous avez reçu une éducation musicale

de première classe. Cette réflexion était dangereusement proche de la vérité. Gaël, incapable de répondre, eut un petit rire nerveux.

Vous avez une présence de professionnelle, poursuivit Paulton. Et

qui vous a donc enseigné l'art de ces petites pauses avant d'attaquer les phrases ?

Je

Eh bien

il me semblait

balbutia Gaël.

Elle s'interrompit, affreusement gênée. Pour son plus grand soulagement, M me Marburger les rejoignit à ce moment précis, la dispensant de donner des explications. Elle se tourna vivement vers son professeur.

Allons-nous-en. Je ne sais pas pourquoi, je me sens tout à coup

complètement épuisée.

C'est normal, fit gentiment remarquer Paulton. L'angoisse, d'abord, puis l'émotion de votre succès. Eh bien, à vendredi, sans doute ! Tandis qu'elles remettaient leurs manteaux dans la petite loge, professeur et élève demeurèrent silencieuses.

Dehors, M me Marburger héla un taxi, y fit entrer Gaël et, s'asseyant à ses côtés, déclara enfin :

Bravo, Gaël. Vous avez été meilleure que je n'osais l'espérer.

Aviez-vous des doutes à mon sujet ? demanda la jeune fille avec un bref regard inquisiteur.

Pas du tout. Cependant, vous avez surpassé de loin toutes mes

espérances. Franchement, pour vous arracher le rôle à présent, il faudrait

une Anya vraiment exceptionnelle !

Oh, je suis heureuse !

Et, pour montrer à quel point elle l'était, Gaël se mit à pleurer.

Allons, allons ! Il n'y a pas de quoi pleurer ! Au contraire. Réaction

nerveuse, sans doute. Je vais vous reconduire directement chez vous, et vous passerez une soirée bien tranquille.

Oui, promit, faiblement Gaël. Je ne sais comment vous remercier pour votre appui Le professeur eut un petit rire doux.

Savez-vous la qualité du cadeau que j'ai reçu cet

après-midi ? On n'a pas souvent la joie de voir sa meilleure élève saisir sa

chance à deux mains, comme vous l'avez fait. Si vous obtenez ce rôle, mon enfant, je serai tout aussi heureuse que vous.

Je vous en prie

Et vous serez terriblement déçue si je ne l'ai pas ? demanda Gaël avec une angoisse qu'elle ne parvenait pas à s'expliquer.

Comme vous. Mais notre profession est faite de joies et

de craintes, de triomphes et de déceptions. Il faut savoir tout accepter. Je

l'ai appris il y a bien longtemps, et vous devrez faire de même. Si l'équilibre

est maintenu

Sur ce beau morceau de philosophie, elle déposa Gaël devant sa porte et continua son chemin dans le taxi. Avoir l'intention de passer une soirée calme était une chose : Le réaliser en était une autre

Durant plusieurs minutes, Gaël arpenta nerveusement sa chambre,

tentant de maintenir l'équilibre entre la joie et la crainte, selon les conseils de son professeur. Honnêtement, l'après-midi avait été plutôt glorieux. Oscar Warrender lui-même avait félicité la jeune fille. Quentin Bannister avec quelque impudence, sans doute avait laissé entendre que le rôle lui appartenait d'ores et déjà. Même Marc avait manifesté son admiration. Mais évidemment, il croyait entendre le résultat de deux semaines de

ou seulement dirigé par le professeur de chant. Il ne

Et cette

idée rendait un peu amer le goût de ce succès. « Oh, ne sois pas stupide ! » se dit-elle à voix presque haute tant était grand son désir de se convaincre elle-même. « Peu importe la façon dont tu en es arrivée là. Le résultat seul importe ! » Elle croyait encore entendre le verdict de Marc. Il avait dit qu'il aimait beaucoup, que bien sûr il aimait beaucoup. Comme s'il était impossible de penser autrement. Mais ses premiers mots, en réponse à la question de Warrender, avaient été : « Je ne sais pas très bien » Et cela, Gaël en connaissait l'exacte signification, tout au fond de son cœur. Il ignorait ce qui l'avait mené à cette conclusion. Il savait seulement

travail solitaire

pouvait se douter qu'il s'agissait là des leçons éclairées de son père

Bien sûr

alors, il ne faut pas se plaindre.

que c'était intrinsèquement bon Complètement absorbée dans ses réflexions, Gaël sursauta en entendant le téléphone sonner. Elle décrocha le combiné, le cœur battant, les doigts tremblants. C'était forcément Marc !

Mais la voix gaie et rassurante d'Olivier retentit à l'autre bout du fil.

Bonsoir, Gaël ! Alors, comment s'est passée cette audition ?

Je

C'est tout ? demanda-t-il gentiment.

Eh bien

Plutôt bien

Warrender a dit que j'étais très bonne, et

Warrender ? répéta Olivier avec un sifflement admiratif. Ce sont ses

mots exacts ? Alors, tu as certainement été excellente. Il est plutôt avare de compliments, même dans les meilleures conditions. Et, lors des auditions, c'est un véritable ours. Père a sans doute joué avec brio la comédie de l'étonnement le plus sincère ?

Oui. Il m'a donné une sorte de sentiment de culpabilité. Enfin, pas

vraiment de culpabilité, rectifia-t-elle en entendant le petit rire moqueur de son ami. Mais cela aurait été tellement plus merveilleux si tout le monde avait su la simple vérité : l'énorme part que ton père a dans mon succès ! Cette supercherie me semblait si inutile, si stupide !

Quelle importance, s'ils sont tous satisfaits de toi, déclara Olivier, apaisant. Comment Marc a-t-il réagi ?

Favorablement, dans l'ensemble. J'ai interprété la dernière scène

avec Henry Paulton

Il est merveilleux, d'ailleurs !

Oui, je l'ai toujours admiré.

Ensuite, Monsieur Warrender a dit que nous étions tous les deux

très bons et s'est tourné vers Marc pour lui demander son avis. Les premiers

mots de ton frère ont été : « Je ne sais pas très bien

»

Vraiment ? insista Olivier, amusé.

Je ne vois pas ce qu'il y a de drôle ! s'écria la jeune fille, plus irritée qu'elle ne l'aurait dû.

Je me félicitais seulement de connaître si bien ma propre famille

répliqua-t-il avec quelque complaisance.

Oui, tu avais raison, n'est-ce pas ? reprit Gaël d'un ton plus calme.

Marc savait que c'était bon de façon indubitable. Mais ce n'était pas sa conception du rôle. Pourtant, c'était tellement bien, ajouta-t-elle sans vanité ni fausse modestie, qu'il en a été profondément ébranlé dans son opinion.

Ton père a imposé son idée du personnage d'Anya. Voilà pourquoi je me sens coupable du travail que nous avons accompli ensemble. Et cette fois-ci, je ne retire pas le mot.

ton

N'exagère pas, ma chérie

commença

Olivier

du

même

rassurant. Mais elle l'interrompit sèchement.

Je ne veux plus en parler, Olivier. Cela me bouleverse.

Et, brusquement, elle raccrocha. Deux minutes plus tard, la sonnerie retentissait de nouveau. Peu désireuse de reprendre la conversation, Gaël tenta d'ignorer le son strident. Mais finalement, puisque Olivier savait parfaitement qu'elle

était chez elle, elle décrocha et déclara, le souffle court :

Désolée. Je ne peux vraiment pas

Gaël ! C'est vous ? coupa Marc.

 

Oh

oh oui ? balbutia-t-elle. Je croyais que c'était

quelqu'un

d'autre.

Vous attendiez un appel ? Vous voulez que je raccroche ?

 

Non ! Non !

Bien qu'elle eût été terrorisée, quelques instants plus tôt, à l'idée de lui

parler, elle redoutait à présent une seule chose : qu'il raccroche.

Qu'y a-t-il, Marc ? demanda-t-elle.

D'abord, je voulais vous féliciter pour votre représentation de cet

après-midi. C'était stupéfiant, d'une certaine manière. J'aimerais que nous

en discutions. Voudriez-vous venir dîner avec moi ?

Ce soir ?

Une partie d'elle-même se réjouissait déjà. Mais ses craintes furent les

plus fortes.

Je suis plutôt fatiguée, à vrai dire

Et

Oui, je sais. Cela a dû être une journée éprouvante, pour vous. Pour