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HELEN KELLER

MA RELIGION
Préface de Benjamin VALLOTTON
PRÉFACE
DE M. BENJAMIN VALLOTTON

Sous nos yeux, une cinquantaine de


lettres dans lesquelles autant d'aveugles
de guerre disent ce qu'ils ont vécu depuis
leur malheur, quelle patience et quelle
énergie ils ont dû déployer pour « s'arra-
cher aux ténèbres ». Témoignages émou-
vants. De l'un d'eux ces quelques lignes,
d'une poignante sobriété
« Quant aux sentiments que j'ai éprou-
vés quand je suis tombé dans la nuit éter-
nelle et à ceux que je ressens aujourd'hui
en y pensant, ce sont là des secrets qui
restent enfermés dans le cœur. Comment
les exprimer? Personne ne saura jamais
ce que nous avons souffert et quelles ba-
tailles nous dûmes livrer avant de remon-
ter à la surface de la vie. »
VIII HELEN KELLER

De ces batailles M. René Roy, dans un


livre admirable dont le titre est un pro-
gramme : Vers la lumière (i), donnait
récemment la minutieuse et sincère des-
cription. Elle s'achève dans un cri de con-
fiance, de victoire : « Travail de la pensée,
divertissements intellectuels, que vous
me semblez parfois de pauvres balbutie-
ments auprès des chaudes affections et
des joies simples du coeur, auprès de tout
ce qui m'a conduit par degrés de l'obscu-
rité sans nom vers cette paix de l'âme
et cette clarté dont se réjouit ma vie
intérieure, vers la lumière. Celui qui a
senti passer sur son âme le souffle de
l'amour, de la tendresse ou de l'amitié,
n'est pas en droit de maudire son sort.
Il aura connu en ce monde tout ce qui
fait le prix de la vie. »
Ce livre de René Roy nous conduit
tout naturellement à celui d'Helen Kel-
ler : Ma Religion. Mais, là, la victoire
est double puisqu'il fallut lutter contre

(I) Fasquelle, éditeur, 193i.


MA RELIGION IX

la nuit et contre le silence. Est-il possible


de réaliser cela? Il le faut si nous voulons
prendre conscience des puissances qui
sont en nous et qui y restent enfouies,
le plus souvent, faute de curiosité d'esprit,
faute de volonté, faute d'aimantation
spirituelle.
« J'étais aussi inconsciente qu'une
motte de terre », dit elle-même Helen
Keller. Le miracle se produit, dont le
livre : Sourde, muette, aveugle nous montre
l'incroyable épanouissement. Et voici,
la « motte de terre » écrit clans le présent
volume : « La vie est plus cruelle que la
mort; elle divise et sépare, tandis que
la mort qui, à vrai dire, est la vie éter-
nelle, réunit et réconcilie. Je crois que
lorsque mes yeux spirituels s'ouvriront à
la vie à venir, je me trouverai simple-
ment en possession de tous mes sens, dans
ma vraie patrie. Infatigablement ma
pensée s'élève au-dessus de mes yeux qui
m'ont trahie et poursuit sa vision au delà
des limites terrestres. »
X HELEN KELLER

Voilà le chemin parcouru par la « motte


de terre ! »
Un aveugle de guerre nous disait un
jour « La vue, ça donne encore bien des
distractions! » Mot d'une admirable pro-
fondeur. Ceux qui possèdent tous leurs
sens sont en général trop bien pourvus,
trop superficiellement heureux pour
« chercher » et « trouver ». Si bien qu'Irelen
Keller peut écrire que « notre civilisation
est une défaite » et que « le monde spiri-
tuel n'offre aucune difficulté à la pensée
de quiconque est sourd et aveugle ».
Telle est la leçon de ce livre extraordi-
naire. Elle est terrible,. Mais elle peut
être salutaire.
PREFACE
DE L'ÉDITION ANGLAISE

Helen Keller est aimée dans le monde


entier. Ce qu'elle a été capable d'accom-
plir, en surmontant des difficultés inouïes,
fait naître en nous des dispositions à
l'héroïsme. Sa lutte patiente et son
triomphe indubitable touchent nos coeurs.
Mais personne ne peut pénétrer le secret
de son épanouissement sans connaître
quelque chose de son ambiance spirituelle.
La religion, telle que la comprend lielen
Keller, s'applique à la vie de tous les
jours, la vie spirituelle étant pour elle
aussi réelle et pratique que la vie natu-
relle. Sa conception du christianisme est
basée sur l'évangile de l'amour. Souvent
questionnée en public sur sa religion,
Mlle Keller répond toujours brièvement,
tout en éprouvant le désir d'en dire da-
vantage. C'est pourquoi, lorsqu'on lui

XII HELEN KELLER.

demanda d'écrire un livre à ce sujet, elle


accepta avec plaisir cette occasion de
faire connaître à ses nombreux amis ce
qu'était son idéal religieux et quelle en
fut la source. Dans cet ouvrage, écrit
simplement par amour, elle a versé toute
son âme elle ne cherche pas à y discuter
un point de vue, mais plutôt à partager
avec d'autres ce qui lui est si précieux.
Nous avons en elle l'exemple d'un
esprit qui s'est conservé extraordinaire-
ment pur depuis son enfance, une expé-
rience religieuse qui n'est pas limitée par
un aveuglement sectaire quelconque; une
pénétration spirituelle; un don de percep-
tion qui ne se sont pas émoussés au con-
tact de la vie des sens. C'est une femme
pour laquelle le Seigneur a opéré un mi-
racle et elle le proclame en disant : « Je
sais une chose, c'est que j'étais aveugle
, et que maintenant je vois. »
Paul SPERRY.
Washington, D. C. — U. S. A.
AVANT—PROPOS

Helen Keller n'est plus une inconnue du


public de langue française. A plusieurs reprises,
les quotidiens et les revues périodiques de France,
de Belgique et de Suisse romande ont consacré
à cette héroïne de la volonté et du courage moral
des articles élogieux. Ils narrent avec enthousiasme
les efforts de cette femme remarquable qui, de-
venue aveugle, sourde et muette alors qu'elle
était pour ainsi dire au berceau, est parvenue,
au prix d'une énergie dont il n'existe peut-
être pas d'autre exemple, à s'instruire dans la
connaissance des lettres anciennes et modernes
et, comme le dit -un de ses biographes, à « forcer
les portes de l'université de Radcliffe », dont elle
sortit quelques années plus tard avec tous les hon-
neurs. Ce ne furent d'ailleurs pas les seuls. Der-
nièrement encore Université cc Temple » à Phila-
delphie lui décernait en reconnaissance de ses
mérites le titre honorifique de Docteur ès lettres.•
Le nom d' Helen Keller est inséparable de celui
de son éducatrice, Miss Anne Mansfield Sullivan,
devenue plus tard John Mac)), à laquelle elle
XIV HELEN KELLER

est redevable à la fois de son développement intel-


lectuel, de son instruction et, dans une grande
mesure aussi, de son courage moral.
Il faut lire les ouvrages qu' flelen Keller a
composés et qui ont été publiés en Amérique,
en Angleterre, en Allemagne, en France, en
Tchécoslovaquie, au Danemark., et ailleurs, pour
se rendre compte du miracle extraordinaire que
personnifie cette femme rentarquable. C'est d'abord
son autobiographie que, pour nos pays de langue
française, la maison fayot a publiée sous le titre
de « Helen Keller. Sourde, muette et aveugle.
Histoire de ma vie Puis ce fut M1,7 Religion
(Ma Religion) dont la librairie Fischbacher pré-
sente, dans les pages qui suivent, une fidèle
traduction à ses lecteurs. Helen Keller a composé
ensuite un ouvrage de 350 pages intitulé Mid-
stream (Au milieu du courant), dont il n'existe
pas encore de traduction française. C'est l'his-
toire non plus des Premières années de sa vie,
mais celle des années subséquentes, de l'époque
de la guerre et de la décade qui suivit. Cet ouvrage
est d'une rare beauté et d'une grande profon-
deur spirituelle ; il nous apprend à mieux con-
naître la personnalité géniale de son auteur et
nous décrit tout ce qu'elle a sougert pendant les
terribles années de la guerre qui marque, dit-elle,
« l'écroulement d'une civilisation et la trahison
de la plus belle religion qui ait jamais été pré-
MA RELIGION XV

chée dans le monde u. En lisant l'appel qu'elle


adresse dans ces pages à tous ceux qui restent
sourds aux plaintes des enfants exploités, sourds
aux grandes injustices sociales, ou aveugles à
reconnaître la valeur et la puissance de l'amour
charitable dans les relations internationales, on
a de la peine à réaliser que ces lignes ont été
écrites par une personne privée des sens de la
vue et de l'ouïe, et l'on se demande où sont les
vrais sourds et les vrais aveugles ?
Rendant par ailleurs dans cet ouvrage un nou-
veau temoi gnage aux doctrines de Swedenborg qui
ont lait l'objet plus particulier de «Ma Religion »,
l'auteur écrit encore : « Les ouvrages de Swe-
denborg m'ont aidée à mieux comprendre la Bible
et à réaliser un étai de -plus grande proximité du
Seigneur Dieu. Ils m'ont enflammée du désir de
me consacrer toujours davantage à une vie de ser-
vice et de travailler avec toujours plus d'ardeur à
Préparer la seconde venue du . Seigneur dans le
coeur des hommes. »
Enfin, à l'adresse des personnes éprouvées
par le deuil et la souffrance, tant physique que
morale, Helena Keller vient encore d'écrire un
ouvrage intitulé \Ve bereaved (Nous les affligés).
« J'ai reçu, dit-elle, tant de lettres de personnes
affligées que »rot coeur languit de leur donner
un message qui puisse calmer leur douleur...
Nos bien-aimés ne sont pas plus perdus pour
XVI HELEN KELLER

nous, quand ils meurent, que s'ils étaient à nos


côtés, souriants, aimants et actifs. Vraiment
la vie a dompté la mort et l'amour ne peut -pas
perdre ce qu'il possède. ))
Mais pour comprendre comment il se fait
qu'une femme, physiquement limitée comme elle
l'a été, au lieu de céder au découragement, -pour
ne pas dire aux instincts inférieurs de l'cîme
humaine, ait pu non seulement triompher d'obs-
tacles apparemment insurmontables, mais encore
parvenir ai niveau moral et spirituel dont elle
fait preuve dans ce dernier ouvrage, il faut con-
naître sa religion. Ma Religion constitue, en effet,
une merveilleuse étude de psychologie spirituelle.
Composé en anglais, ce livre a été traduit en
plusieurs langues (en allemand, en français, en
tchèque, en danois et en suédois). On en prépare
actuellement une version r.5irmane. C'est dire que
cet murage a très vite connu un réel succès de
librairie. Plusieurs éditions anglaises ont vu le
jour et l'institut Perkins de Boston, Mass. en a
fait paraître ,( ne édition en caractères Braille et‘
l'usage des aveugles.
A.-G. REGAMEV.
MA RELIGION

CHAPITIZ F. PREMIER

Hans Andersen, dans l'un de ses charmants


contes, nous parle d'un jardin où des arbres
géants avaient été plantés clans des pots trop
petits pour les contenir. Leurs racines étaient
cruellement resserrées et pourtant ces arbres
s'élancèrent tout droit vers la lumière, dé-
ployant au loin leurs branches vigoureuses et
répandant autour d'eux la richesse de leur
floraison, rafraîchissant même de leurs fruits
dorés les mortels fatigués. Tous les oiseaux du
ciel vinrent nicher dans leurs rameaux hospi-
taliers, et, de leurs coeurs, s'élevait un hymne
continuel de renouveau et de joie. Un jour
enfin, ils firent éclater l'obstacle qui les entra-
vait et leurs puissantes racines s'étendirent
dans la douceur de la liberté.
2
IIELE N KELLE R

Ce jardin étrange est pour moi le symbole du


xvme siècle, au sein duquel vécut ce Titan
génial que fut Emmanuel Swedenborg. Parfois
ce siècle est appelé l'Age de la Raison et carac-
térisé comme l'époque la plus froide et la plus
déprimante dont l'histoire fasse mention. Il
est vrai qu'à ce moment-lâ, on put constater
partout un remarquable essor vers le progrès.
Il y eut alors de grands philosophes et de grands
hommes d'État et, dans le champ de la science,
des chercheurs intrépides. Les gouvernements
étaient mieux organisés, le système féodal avait
été aboli et les grandes routes étaient plus sûres
qu'elles ne l'avaient jamais été auparavant.
Le sceptre de fer d'une froide raison, escorté
d'un décorum sévère, avait triomphé des
ardentes passions du moyen âge.
A cette époque cependant, les âmes curé-'
tiennes vivaient encore, comme au cours des
siècles précédents, clans une atmosphère dépri-
mante et sinistre, clans une atmosphère de
tristesse et de résignation désespérée : de
grands auteurs, Taine entre autres, dans son
MA RELIGION 3

Histoire (le la Littérature, ont remarqué que la


théologie d'alors considérait l'homme comme
l'enfant du péché. Elle le méprisait et aban-
donnait un monde sans esp(rance à la colère de
Dieu. La Charité même, cet ange de douceur,
que les saints du passé avaient reçue à bras
ouverts, se voyait repoussée par les humains.
La foi seule était exaltée et ce n'était pas
même la foi, mais la croyance seule qui suffisait
à un salut étroitement individuel. Les oeuvres
utiles n'étaient que vanité ; on considérait toutes
les souffrances physiques comme des châti-
ments, et la plus noire des nuits, faite d'igno-
rance et d'insensibilité, s'étendait sur un
monde dont le coeur était affamé.
Telle était l'époque, la rude ambiance dont le
génie de Swedenborg devait briser les chaînes
dogmatiques, comme les arbres géants de notre
conte firent éclater leurs entraves. Quand un
penseur semblable est « lâché dans le monde (I) »,
il est particulièrement intéressant pour ceux
(i) Allusion f une phrase célèbre de Ralph Waldo Emerson:
« Quand le Grand Dieu lâche un penseur .tir notre planète,
prenez garde, car toute chose est en ,danger • (Trad.).

4 HELEN KELLER

qui l'étudient de se rappeler quelques-uns des


événements et des personnalités historiques qui
appartiennent à son époque.
Swedenborg naquit peu après la mort de
John. Amos Coménius, cet héroïque champion
qui porta un coup fatal au géant de la scolas-
tique sous la domination duquel le vieux monde
avait été maintenu si longtemps. L'année de
la naissance de Swedenborg, i688, marque la
date de la révoltition en Angleterre, révolution
pacifique, il est vrai, mais dont les conséquences
furent immenses. Il vécut durant la période la
plus magnifique du règne de Louis XIV, alors
que le souvenir de la Rochlle était encore cui-
sant et amer dans l'esprit de tous les protes-
tants ; il fut témoin des campagnes étonnantes
de Charles le Fou en Suède, et contemporain
de Linné. Pendant les dernières années de sa
vie, Rousseau prêchait en France sa grande
doctrine de l'éducation conforme à la nature,
et Diderot développait sa philosophie des sens
et déclarait au monde que l'on pouvait ins-
truire les aveugles. Aucun homme, peut-être,
MA RELIGION

ne fut placé dans une position aussi précaire,


entre les traditions d'une civilisation qui s'écrou-
lait et l'invasion soudaine d'un pige nouveau
que son esprit pressentait. Plus je réfléchis à
sa position, moins je vois comment on peut
l'expliquer autrement que par un miracle, tant
il est vrai qu'il n'avait rien de commun ni avec
son église ni avec les conceptions de son siècle.
Je _n'ai rien pu découvrir sur sa naissance ou sa
première éducation qui puisse expliquer le mou-
vement le plus indépendant qui se soit jamais
produit au cours de l'histoire de la pensée reli-
gieuse. Des milliers d'hommes sont nés, comme
Swedenborg, de parents pieux, et ont reçu
une éducation aussi admirable que la sienne,
sans pour cela apporter une seule pensée nou-
velle et sans rien faire qui ait contribué à aug-
menter le bonheur de l'humanité. Mais n'en
est-il pas toujours ainsi quand un génie appa-
raît ? N'est-il pas toujours un ange auquel
nous donnons l'hospitalité sans le savoir ?
Swedenborg naquit à Stockholm, en Suède,
de parents austères et pieux_ Son p;2re, évêque
6 HELEN KELLER.

luthérien et professeur dans une école de théo-


logie, était un esprit doué d'une grande péné-
tration pour les choses spirituelles. On sait
que Martin Luther, alors qu'il était moine, vit
des esprits et entendit leurs voix; plusieurs de
ses disciples observèrent jeûnes et vigiles de la
manière la plus stricte, dans l'espoir qu'il leur
serait donné, à eux aussi, des révélations de
l'autre monde. On dit que le jeune Emmanuel,
alors qu'il n'était qu'un enfant, eut des expé-
riences semblables. Il écrivait plus tard à un
ami « Entre quatre et dix ans, j'étais constam-
ment plongé dans de profondes méditations
concernant Dieu,, le salut et l'expérience spi-
rituelle des hommes. A plusieurs reprises, je
révélai certaines choses qui étonnèrent mon
père et ma mère, et dont ils dirent que des
anges parlaient par ma bouche. » Il est possible
que son père ait éprouvé une certaine sympa-
thie pour ce don miraculeux, mais sa mère
s'y opposa fermement. Elle persuada son mari
de la nécessité qu'il y avait pour l'enfant à
renoncer à ce genre de préoccupations, « à ces
qi.1.1.n•n


MA RELIGION 7

incursions dans l'au delà ». Dès lors et jusqu'à


l'âge de cinquante-six ans, cet homme ne vit
plus aucune lumière et n'entendit plus aucun
son provenant du - monde spirituel. 11 est clair,
d'après ses ouvrages religieux, qu'il n'encou-
rage pas cette sorte d'expérience ni chez les
enfants, ni chez les adultes non préparés (r).
Son enfance fut un aussi beau prélude qu'on
pouvait désirer à une vie remarquable. Son
père et lui étaient des camarades inséparables.
Ils faisaient des excursions sur les collines des
environs de Stockholm, ils exploraient les
fjords et en collectionnaient les mousses, les
fleurs et les pierres aux vives couleurs. A leur
retour, l'enfant écrivait de longues composi-
tions sur ces promenades en plein air, car tout
jeune, il fut un écolier studieux, et son esprit
semblait constamment échapper aux limites
de son corps. Pourtant, loin de ressembler à
bien des jeunes gens précoces, il était physi-
(I) Sa situation lui permettait, mieux qu'à tout autre, de
se rendre compte du danger qu'il y avait à rechercher des
visions, et fréquemment il avertit ses lecteurs et les prévient
contre ces pratiques dangereuses.
8 HELEN KELLER

quernent fort et plein de santé, et son allure


virile fut l'objet de plus d'une remarque flat-
teuse.
11 reçut la meilleure éducation que son temps
et son pays pouvaient offrir. Il fréquenta l'uni-
versité d'Upsal, et ses premiers travaux font
preuve, dit-on, d'un grand talent poétique.
Cependant il se consacra principalement aux
mathématiques et à la mécanique. Il étonna
ses maîtres en simplifiant certaines méthodes
de calcul très compliquées, si bien que sou-
vent ils avaient peine à suivre ce vif esprit
qui se frayait un chemin parmi les labyrinthes
du savoir. Ses professeurs le considéraient
avec respect et ses camarades parlaient de lui
à voix basse. Il semble que son visage ait
été le miroir inconscient des principes rigides
et des méthodes sévères dans lesquels il avait'
été élevé. On nous le dépeint sous des traits
austères, mais non distants. Il avait une noble
prestance ; et, très beau, il en imposait par
sa personnalité. Jamais on ne le vit se détendre
dans la gaîté ou clans les jeux de la jeunesse;

MA RELIGION 9

il se montra même incapable, plus tard, d'ex-


primer son amour à la timide jeune fille qui
inspira la seule passion qu'il ait jamais éprouvée.
Au lieu de s'adresser à elle directement, il s'en
fut trouver son père, le fameux Polhern, et
s'efforça de lui démontrer ses sentiments comme
il eût fait d'un théorème de tables et de dia-
grammes. Le père acquiesça à son désir et lui
promit la main de sa fille à trois ans de là.
Mais la jeune fille en eut si peur que finalement
son frère persuada Swedenborg de renoncer à
son projet. Il n'oublia jamais, cependant,
l'amour qu'il lui portait.
A l'âge de vingt et un ans, il passa ses der-
niers examens à l'université d'Upsal, et reçut
avec félicitations le titre de docteur en philo-
sophie. C'était en l'an 1709. 1-1 fit ensuite plu-
sieurs voyages à l'étranger, non par plaisir,
mais dans le but de s'instruire. Robsahm,
dans ses Mémoires, parle de lui en ces termes
« En plus des langues anciennes, il possédait plu-
sieurs langues étrangères : le français, l'allemand
et l'italien, car il voyagea à plusieurs reprises
IO HELEN KELLER

dans les pays où ces langues sont parlées. »


Son père aurait voulu qu'il embrassât la car-
rière diplomatique, mais il préféra se consacrer
à la science. On lui donna des lettres de recom-
mandation pour les divers souverains de
l'Europe; il n'en tint aucun compte, les ignora
tout simplement et s'en fut rechercher les
plus fameux savants de son temps. Il se pré-
sentait souvent à eux sans avoir été annoncé
et leur demandait la faveur d'un entretien. Il
devait y avoir quelque chose dans son attitude
qui inspirait le respect, car jamais sa requête
ne fut repoussée. Son seul désir était de savoir,
'et il mettait à contribution tous ceux qui
avaient des idées, des méthodes ou des procédés
nouveaux à lui enseigner.
Ses profondes connaissances le mirent en
relations intimes avec Christophe Polhem, qui
semble avoir joui de la confiance la plus entière
de Charles XII de Suède. C'est par lui que
Swedenborg fut un jour présenté au roi qui
le nomma, en 1716, Assesseur au Collège royal
-des Mines. L'assesseur était un fonctionnaire
MA RELIGION

qui avait charge de veiller à ce que les meil-


leures méthodes soient employées pour l'exploi-
tation des mines et la fonte des minerais. A
partir de ce moment, Swedenborg entra dans
une période d'activité prodigieuse et variée.
Il s'acquitta fidèlement, et avec sagesse,
des devoirs de sa charge, et, d'autre part,
poursuivit ses études dans toutes les branches
de la science. Comme tout penseur indé-
pendant, il suivit l'élan de son génie per-
sonnel qui le poussait à découvrir, lorsque
c'était possible, les secrets les plus profonds de
la nature. Les forges et les carrières, les ate-
liers et les chantiers, lui étaient aussi familiers
que les étoiles et le chant matinal des oiseaux.
Les fleurs, qui égayaient de leurs charmes les
recoins les plus obscurs, lui révélaient des
secrets aussi merveilleux que la majesté des
montagnes dont il gravissait les sentiers. Sa
nature était un rare mélange du beau et du
pratique, une étrange combinaison de mathé-
matiques et de poésie, de génie inventif et de
dons littéraires.
12 HELEN KELLER

En 1718, lors du siège de Frédérickshalden,


il prouve son habileté dans les sciences méca-
niques en construisant des machines capables
de transporter sur terre ferme, à travers plaines
et montagnes et sur sine distance de quatorze
milles, plusieurs grands vaisseaux de la flotte
suédoise. On trouve dans ses travaux les projets
d'une voiture mécanique aux rouages compli-
qués, le plan d'une machine volante et celui
d'un vaisseau pouvant naviguer sous les eaux.
Il conçut ainsi, par avance, l'automobile,
l'aéroplane et le sous-marin. Il traça les plans
de nouvelles machines hydrauliques pour con-
s
denser ou raréfier l'air. Il es ay=a de construire
un instrument musical universel, sur lequel des
personnes dépourvues de toute notion musicale
pourraient exécuter tous les airs marqués sur
le papier à musiquç. Il imagina aussi une
méthode permettant d'analyser les désirs et les
affections des hommes.
Il inventa un fusil à air pouvant tirer mille
projectiles à la minute! Il conçut également
certains plans de ponts-levis et bien d'autres
MA RELIGION 13

inventions mécaniques. Il démontra que le


système décimal pouvait être employé avec
profit. Certaines connaissances et les théories
sur la paléontologie, la biologie, le magnétisme
mercuriel, qui devaient être développées un
siècle et demi plus tard, ne lui échappèrent
point. Il imagina une ébauche de la théorie
atomique et de l'hypothèse nébulaire, bien des
années avant Laplace. Déjà il avait compris la
magnifique alliance des sciences et des arts à
laquelle nous devons les progrès extraordinaires
des temps modernes.
Swedenborg n'ignorait pas la fortune et l'in-
fluence que ses nombreux talents et ses succès
auraient pu lui apporter. Mais il refusa de boire
à la coupe du bonheur qui s'offrait à ses lèvres.
La misère et l'oppression de l'humanité pesaient
lourdement sur son coeur. Il se sentait humilié,
déshonoré dans son âme, à la vue des cruautés
d'une certaine théologie qui versait la damna-
tion sur des myriades d'êtres humains. C'est
à cette époque que Jonathan Edwards, en
Nouvelle-Angleterre, prêchait la terreur et les

I4 HELEN KELLER

supplices de l'enfer, et que d'innombrables


bébés morts sans repentance étaient impitoya-
blement condamnés aux tourments éternels!
Actuellement, nous concevons difficilement l'in-
géniosité avec laquelle le mal s'exerçait alors à
transformer en une abomination la Parole de
Dieu. Le ciel tel qu'on le représentait était une
monstruosité; l'enfer était indescriptible et la
vie n'était qu'une succession de misères.
Swedenborg se dit alors : a A quoi bon toutes
les connaissances que j'ai acquises, aussi long-
temps que ces hideuses ténèbres couvriront
le monde? » Il refusa les honneurs et la gloire
et consacra vingt-neuf ans, le Mers de sa vie,
dans une pauvreté relative, à réconforter l'âme
meurtrie de ses frères au moyen d'une doctrine
de la foi et de la vie, humaine et rationnelle.
Tout en accomplissant sa tâche ordinaire, il se
mit à écrire, profitant de tous les instants dont
il pouvait disposer. Lorsqu'il commença ses
recherches dans le domaine religieux, il avait
déjà publié une soixantaine de livres et de
brochures. Parmi les grands ouvrages de
MA RELIGION 15

cette période, nous pouvons citer les Premiers


Principes des Choses Naturelles, le Cerveau,
l'Économie du Royaume de l'Ame, la Psychologie
rationnelle.
Parlant de ces oeuvres scientifiques, Emerson.
écrit : « Il semble qu'il ait beaucoup anticipé
sur la science du xrxe siècle... Ses ouvrages
formeraient une bibliothèque suffisante pour
un chercheur solitaire et persévérant. L'Éco-
nomie du Royaume de l' Ame est un de ces livres
dont le mérite est remarquable et qui, par la
dignité de pensée, fait honneur à la race
humaine. Il est écrit dans le noble but de ré-
concilier l'âme et la science, alors qu'elles
avaient été si longtemps étrangères l'une à
l'autre. C'est un compte rendu du corps humain,
écrit par un anatomiste, en un style très poé-
tique. Rien ne peut surpasser la hardiesse et
l'élégance avec lesquelles il a traité un sujet
habituellement si aride.
Elbert Hubbard nous dit que Darwin semble
avoir lu avec le plus grand soin les Premiers
Principes des Choses .Naturelles, Quoi qu'il en
HELEN KELLER

soit, Swedenborg eut une première lueur du


principe de l'évolution lorsqu'il vit dans un
lichen minuscule recouvrant un rocher le com-
mencement d'une forêt. Il considérait également
que le récit biblique de la création est en con-
tradiction avec les faits de la science. Dans
tous ses ouvrages religieux, son attitude à
l'égard de la Genèse n'a jamais changé. Il
ridiculise et démolit l'antique sanctuaire du
littéralisme et découvre dans les Écritures ce
qu'il appelle un style narratif très ancien, qui
n'avait rien à voir avec la création physique,
mais qui se rapportait à une parabole, depuis
longtemps oubliée, sur la, création de l'âme
humainee •
En dehors de ses connaissances des mathé-
matiques, de la mécanique et de l'exploitation
des mines, Swedenborg, dans ses ouvrages, fait
preuve d'une vaste érudition dans les domaines
de la chimie, de l'anatomie, de la géologie et
aussi d'un goût marqué pour la musique. Il
porta grand intérêt à toutes les questions philo-
-
sophiques les plus variées et les plus profondes.

MA RELIGION 17

Et malgré tout, il trouva. toujours le temps de


se rendre en toute chose utile à la société (i) ».
Durant plusieurs années, il fut membre du
Parlement suédois; on l'y estimait beaucoup
à cause des précieux services qu'il avait rendus
et qu'il rendait à son pays. On lui conféra
successivement de nombreuses distinctions.
En 1724, le Consistoire de l'université d'Upsal
l'invita à accepter une chaire de professeur
de mathématiques spéciales, mais il refusa. Il
fut membre des sociétés savantes de Saint-
Pétersbourg, d'Upsal et de Stockholm. On peut
voir aujourd'hui son portrait dans le 'Tall de
l'Académie Royale des Sciences, à Stockholm,
dont il était un des membres les plus distingués.
Ce portrait est placé à côté de celui de Linné.
En un mot, la vie de Swedenborg semble avoir
été uniquement travail, travail et encore tra-
vail. Il devint financièrement indépendant,
mais cette indépendance ne fit que l'encourager
à accomplir des tâches plus grandes encore.
Toutes les classes de la société rendaient
(i) Allusion à l'une des règles de vie de Swedenborg (Tracl_)«
3
18 HELEN KELLER

hommage à la noblesse de son caractère et


à son dévouement altruiste. La sévérité qui
le caractérisait dans sa jeunesse disparut peu
à peu et plus il avançait en âge, plus son affa-
bilité le rendait cher à ses amis. Il ne connut
cependant jamais la vraie intimité. Il s'était
élevé si haut sur les degrés de la pensée que
même ses collègues dans le domaine scientifique
trouvaient difficile de s'entretenir avec lui sur
des sujets qui lui étaient familiers. Ils n'essayè-
rent point de lire ses ouvrages, se contentant
de les recommander. Personne, semble-t-il,
n'était capable ou désireux de suivre ses pas de
géant dans les hautes sphères de ses réflexions.
Il était comme un oeil dans un monde d'aveugles,
comme une oreille dans un momie de sourds,
comme une voix criant dans le désert, mais dont
on ne comprenait pas le langage. Il est possible
que mon propre isolement partiel du monde
de la lumière et des sons me permette de sentir
avec plus d'intensité l'étrange situation dans
laquelle il devait se trouver. Je ne puis m'empê-
cher de penser qu'il se sentait extraordinaire-
MA RELIGION 19

ment seul, enveloppé d'une solitude plus que


terrestre. Le monde lui paraissait étrange,
parce qu'il l'avait déjà dépassé. Aucun homme
peut-être ne sentit aussi intensément que lui
son âme se heurter aux barres de la prison de
chair qui l'étouffait ; et cc fardeau n'était pas
allégé par le réconfort que lui aurait procuré
le sentiment d'être compris et entouré par des
intelligences égales à la sienne. Il avait consacré
sa vie à la science, mais que pouvait-il faire de
l'énorme trésor des connaissances qu'il avait
amassées? Sans doute, il éprouvait de la joie
quand un rayon de lumière, quand une possi-
bilité de progrès venaient éclairer les difficultés
de son temps, mais je doute qu'il se soit jamais
senti « chez lui » sur la terre après son « illu-
mination ».
Vers l'an 1744, un grand changement se pro-
duisit chez Swedenborg. Cet observateur méti-
culeux des phénomènes naturels, cet esprit
curieux du monde de la pensée, reçut d'en haut
le pouvoir d'observer les choses spirituelles.
Les sens de son esprit entrèrent en activité au
HELEN KELLER

point de lui permettre de reconnaître les réalités


du monde spirituel. Un de ses contemporains,
Robsahm, nous rapporte une conversation au
cours de laquelle il demanda à Swedenborg
« où et comment il lui fut donné de voir et
d'entendre ce qui se passe dans le monde des
esprits, dans le ciel et dans l'enfer ». Sweden-
borg répondit qu'une nuit, un homme lui était
apparu et lui avait dit qu' « Il était le Sei-
gneur Dieu, le Créateur et le Rédempteur du
monde, qu'Il m'avait choisi pour expliquer aux
hommes le sens spirituel des Écritures. et que
Lui-même me ferait savoir ce que je devrais
écrire sur ce sujet. Et cette même nuit, con-
tinue-t-il, le monde des esprits, le ciel et l'enfer
me furent ouverts, en sorte que je pus me con-
vaincre de leur réalité, et j'y reconnus plusieurs
personnes de ma connaissance. A partir de ce
jour, j'abandonnai l'étude des sciences de ce
monde, et je me donnai pour tâche de parler
des choses spirituelles, comme le Seigneur me
l'avait ordonné. Dans la suite, plusieurs fois
par jour, Il m'ouvrit les yeux, en sorte que,
MA RELIGION 21

même en pleine lumière, je pouvais converser


avec les anges et les esprits ». En septembre 176G,
Swedenborg écrivait à C. F. CEtinger : « Je
puis solennellement affirmer que le Seigneur
lui-même m'est apparu, et qu'Il m'a chargé
de la mission que j'accomplis maintenant;
dans ce but, Il a ouvert les yeux intérieurs de
mon esprit, qui sont ceux de mon corps spirituel,
en sorte que je puisse voir les choses qui sont
dans le Inonde spirituel, et entendre ceux qui
l'habitent; je jouis de ce privilège depuis vingt-
deux ans. » Ce privilège lui fut accordé jus-
qu'à la date de sa mort le 29 mars 1772, alors
qu'il se trouvait en séjour à Londres.
En réfléchissant à cette phase de l'expérience
de Swedenborg, je me sens particulièrement
bien placée pour en saisir, du moins en partie,
la signification. Pendant près de six ans, je
n'eus aucune idée quelconque ni de la nature,
ni de l'esprit, ni de Dieu. Je pensais littérale-
ment au moyen de mon corps. Sans une seule
exception, mes souvenirs de cette époque sont
entièrement des impressions du toucher. Durant
are 22 HELEN KELLER

trente ans, j'ai examiné cette phase de mon


développement à la lumière des théories nou-
velles, et je suis convaincue de l'exactitude
de ce que j'avance. Je sais que, comme un
animal, j'étais poussée à rechercher la nourri-
ture et la chaleur. Je me souviens avoir pleuré,
mais je n'ai aucun souvenir des chagrins qui
causèrent mes larmes. Je sais avoir frappé du
pied, et parce que je me rappelle cet acte
physique, j'en déduis que j'éprouvais ,alors de
la colère. J'imitais les gestes de ceux qui
m'entouraient quand je désirais manger ou
quand j'allais chercher les oeufs à la ferme
de ma mère. Ces souvenirs, impressions en-
tièrement corporelles, sont pour moi très dis-
tincts, mais ils ne s'associent dans ma pensée,
avec aucune étincelle d'émotion, avec aucun
raisonnement. J'étais aussi inconsciente qu'une
motte de terre. Et soudain, sans que je réa-
lise comment, où et quand, mon cerveau
sentit le choc d'un autre esprit, et je m'éveil-
lai au langage, à la connaissance, à l'amour,
aux concepts généraux de la nature, à l'idée
MA RELIGION 23

du bien et du mal! Je fus littéralement tirée


de mon néant et placée sur le plan de la vie
humaine, sur un plan aussi différent du pre-
mier que pour Swedenborg l'expérience dans
le domaine suprasensible était différente de
son expérience terrestre! Comme au cours de
ces années d'isolement, je ne tirais ni de moi-
même, ni de la nature mes idées même les plus
simples, je considère qu'elles me furent don-
nées en quelque sorte comme une révélation,
révélation d'un esprit fini, cela va sans dire.
Swedenborg considérait que ses concepts les
plus élevés étaient une révélation de l'Esprit
Infini. Il est certain qu'il n'envisageait pas
le fait d'être consciemment présent dans le
monde spirituel comme le but auquel il devait
parvenir; il le considérait plutôt comme un
moyen de comprendre différemment l'esprit et
la matière, comme un moyen de tirer de la
Parole de Dieu des principes et non seulement
des mots et des phrases_ Il fut loin de prétendre
avoir été le seul à qui ces sortes de visions aient
été accordées. Ce qu'il affirme, c'est avoir été,
24 IIELEN KELLER

durant vingt-neuf ans, pleinement conscient


du monde réel dans lequel tous les hommes
vivent en tant qu'êtres spirituels, pendant
qu'ils vivent sur la terre. Il était convaincu qu'il
avait pour mission de sonder et d'interpréter
le sens spirituel, le symbolisme sacré des
Écritures, et que ses expériences dans l'autre
monde devaient l'aider à comprendre vérita-
blement la Parole de Dieu, à communiquer
à l'humanité les vérités les plus bienfaisantes
et les plus merveilleuses. C'est pourquoi Swe-
denborg se consacra à la recherche des faits et
des lois du royaume de l'âme avec énergie
et courage. H entreprit l'étude de l'hébreu,
afin de lire l'Ancien Testament dans la langue
originale et de connaître par lui-même les
formes religieuses, les paraboles et les mystères
des temps anciens. Il est hors de doute qtie,
durant les années qui avaient précédé son
illumination, il avait essayé de saisir la signi-
fication de nombreux passages obscurs de la
Parole, mais sans aucun succès. Cette tâche lui
était apparue insurmontable pour bien des

MA RELIGION 25

raisons. Il y avait d'abord la tradition, puis les


méthodes paralysantes d'une interprétation
sectaire; il y avait la froideur d'un âge qui
prétendait connaître le christianisme tort en
ignorant que l'an-mur est le coeur même de cette
religion. Il y avait toute la fascination magique
d'une littérature ecclésiastique dont les admi-
rables plaidoyers étaient destinés à soutenir
des dogmes auxquels ni les prophètes ni les
apôtres n'avaient jamais pensé; il y avait enfin
l'obsession des illusions des sens. Mais, malgré
tout, la lumière se fit dans son esprit ; la vérité
l'affranchit, et, à son tour, il employa ses
talents remarquables à la libération du monde.
En 1747, Swedenborg demanda et obtint de
Frédéric, roi ,de Suède, la permission de se
libérer de ses fonctions d'assesseur, afin de
s'adonner entièrement à sa nouvelle tâche.
On lui offrit une position et un titre plus élevé,
qu'il refusa, craignant qu'une situation plus
brillante dans le monde ne fût une occasion
d'orgueil. Il se retira tranquillement, loin, des
splendeurs d'une société brillante, loin des
26 HELEN KELLER

honneurs dont on l'avait comblé, dans la soli-


tude de sa petite bibliothèque; il y écrivit
vingt-sept livres, dans le seul but de faire du
Christianisme une réalité vivante sur la terre.
Quelles que soient les opinions de ceux qui
lisent les ouvrages religieux de Swedenborg,
ils ne peuvent qu'être impressionnés par sa
personnalité unique. H faisait toute chose
tranquillement et avec réflexion. Il n'avait
rien de l'enthousiaste ni de l'exalté. Plus il
pénétrait profondément dans le domaine spi-
rituel, plus il devenait humble et calme. Il
ne s'abaissa jamais à profiter de la faiblesse
et de la crédulité des ignorants. Il ne cherchait
point à faire des prosélytes; il ne désirait pas
non plus donner son nom à la Nouvelle Église
que, le Seigneur, disait-il, allait 'établir dans
le monde. H sentait que son message était des-'
tillé à la postérité plutôt qu'à sa propre géné-
ration. Au fur et à mesure que ses ouvrages
sortaient de presse — de grands in-folio écrits
en latin, fruits (le longues années d'un travail
acharné , — il les distribuait gratuitement aux
MA RELIGION 27

universités et {tu clergé de l'Europe. Walt


Whitman dit : « Nous arrivons à convaincre
par notre présence », et cette 'réflexion s'ap-
plique admirablement au Voyant suédois alors
qu'il travaillait à sa tâche considérable. Il
ne savait que trop avec quelle hostilité et
quelle incrédulité la plupart de ses affirmations
seraient reçues; il lui aurait été facile de les
atténuer, de les rendre même attrayantes en
laissant de côté celles qui étaient les plus diffi-
ciles à comprendre, et en présentant les autres
dans un style poétique et captivant. Mais il n'eut
jamais cette faiblesse, et jamais il ne se détourna
de sa haute mission. A sa mort, quand il quitta
son corps, devenu tin instrument si péniblement
inadéquat à son âme trop sensible, on chercha
à taire son nom illustre, et l'on peut même dire
que pour un certain temps l'un des Plus nobles
champions du christianisme fut presque oublié.
La seule récompense qu'il connut, dans son
isolement de plus en plus complet sur la terre,
fut le sentiment de s'être entièrement sacrifié
au bien-être et au bonheur de l'humanité. Dans
28 HELEN KELLER

son oeuvre intitulée : Lincoln, John Drinkwater


écrit ces lignes qui ne manquent jamais d'évo-
quer Swedenborg en mon esprit

Li est solitaire, celui qui comprend.


Elle est solitaire, la vision qui entraîne son homme
Bien loin des pâturages,
Bien loin des sillons et des champs où le foin est
Sur les flancs de la montagne, [entassé,
Sur les sommets élevés d'où la contemplation lui fait
Que ses tâtonnements, [voir
Parmi ceux qui sèment et ceux qui cultivent la terre,
[en bas
Dans les vallées, ne constituent qu'une seule expérience
Dont dépendra
La formation de son âme,
Et qui placera dans sa nain
Courage et maîtrise de soi.

Oui, dans la solitude de sa vision, le voyant


possède son âme, et jamais on ne le voit faiblir!
Cent cinquante ans se sont écoulés depuis la
mort de Swedenborg, et le monde commence à
reconnaître graduellement ce qu'il a accompli.
L'opposition que ses doctrines soulevaient
autrefois s'est transformée en une attitude de
MA RELIGION 29

sympathie et d'intérêt. Un grand nombre


d'esprits cultivés ont répandu ses enseigne-
ments dans les centres du monde civilisé, et
les ont même introduits dans certaines con-
trées fort éloignées, où la plupart d'entre nous
n'auraient jamais songé qu'ils pussent éveiller
le moindre intérêt. Son message s'est propagé
comme la lumière, à côté du renouvellement de
la science, de la liberté de pensée et de la
société, renouvellement qui, de tous les côtés,
cherche à s'établir dans la vie de l'humanité.
Je pourrais citer nombre de personnes dont
l'existence n'était que difficultés et désappoin-
tements et qui se sont trouvées enrichies et
éclairées par ce grand message. J'en suis moi-
même un humble et vivant témoignage, et
si par ce livre je pouvais aider, ne fût-ce qu'un
seul de mes frères, à réaliser une union plus
intime avec Dieu, j'en éprouverais une joie
immense.
Alors que je tâtonne dans la nuit, rencon-
trant sans cesse des difficultés innombrables,
j'entends des voix qui, du royaume spirituel,
30 HELEN KELLER

muimurent à mes oreilles : Courage ! Comme


une sainte caresse, je sens passer en moi un
souffle qui descend de l'Infini. Je vibre aux
accents d'une harmonie infiniment douce et
dont le rythme est comme les battements du
coeur même de Dieu. Comme liée par des chaînes
invisibles au soleil et aux planètes, je ressens
en mon âme la flamme de l'éternité. Ici-bas,
dans l'atmosphère que nous respirons tous les
jours, je sens comme les courants et les ondées
d'une atmosphère éthérée. J'ai conscience de
la splendeur qui rattache toutes les choses de
la terre à celles du royaume spirituel. Emmurée
dans le silence et dans lis ténèbres, je possède
cette lumière qui me rendra mille fois la vue
quand la mort m'aura libérée.
CHAPITRE II

Pour comprendre les sentiments que j'éprou-


vais lorsque j'appris à connaître les ouvrages
du grand voyant du xvitie siècle, il y a près
de trente ans, il faut que nous nous transpor-
tions par la pensée au temps où je commençais
à me poser des questions au sujet de Dieu. Je
n'étais qu'une enfant et je voulais naturelle-
ment savoir qui avait créé toutes choses dans
ce monde. On nie répondait que la Nature,
Mère Nature comme on l'appelait alors, avait
formé la terre, le ciel, l'eau et tout ce qui vit.
Pour un temps je me contentais de cette réponse
et je vivais heureuse parmi les rosiers du jardin
de ma mère, sur les bords de la rivière, ou dans
les champs parsemés de pâquerettes, tandis que
mon institutrice me donnait, au sujet des
3 2 r HELEN KELLER

graines et des fleurs, des oiseaux, des insectes


et des poissons de la rivière, des descriptions
vraies ayant pour moi le charme des contes des
cc Mille et une Nuits ». Comme les enfants,
j'imaginais que toutes les choses que je tou-
chais étaient non seulement vivantes, mais
encore conscientes d'elles-mêmes; je croyais
qu'elles et nous, étions au même degré les
enfants de Mère Nature. En grandissant, ce-
pendant, je commençais à :raisonner sur les
objets que je pouvais toucher. Il est évident
qu'en essayant de décrire ici les impressions
fugitives et à peine formées de mon enfance,
j'emploie des idées et des mots acquis bien des
années plus tard. Je remarquais alors qu'il y
avait une différence entre la manière dont les
humains accomplissaient leur travail et la façon
dont la Nature produisait ses merveilles. Je
me rendais compte que les petits chiens et les
fleurs, les pierres, les bébés et les orages rte se
trouvaient pas simplement assemblés à la
manière dont ma mère mélangeait les divers
ingrédients nécessaires à la confection de ses

MA RELIGION 33

gâteaux. [)ans les champs et les bois, je sentais


un ordre et une continuité qui m'intriguaient,
en même temps que j'observais une certaine
confusion dans les éléments de la nature qui,
par moments, me terrifiaient. je ne pouvais
comprendre pourquoi ni comment les trem-
blements de terre, les inondations ou les cy-
clones pouvaient détruire, sans aucun discer-
nement, ce qui était beau comme ce qui était
laid, ce qui était utile comme ce qui était
nuisible, et les bons comme les méchants.
Comment se pouvait-il que des forces aussi
aveugles et irresponsables pussent créer et
perpétuer la vie, renouvelant toujours ce
qu'elles avaient détruit, ramenant sans cesse,
et avec une précision mathématique, le prin-
temps, l'été, l'automne et l'hiver, le temps des
semailles et celui des moissons, le jour et
la nuit, les marées, et les nouvelles générations
parmi les hommes? Quoi qu'il en soit, je con-
cluais que la nature ne se préoccupait pas
davantage de moi ou de ceux que j'aimais que
d'une feuille ou d'une mouche,, et cette pensée
4
34 HELEN KELLER

fît naître en mon esprit une sorte de ressenti-


ment, peut-être « cette noble inspiration qui
incite l'âme à proclamer ses droits et lui fait
déclarer qu'elle a pour prérogative de dominer
le cours des choses et des événements ».
Alors, me détournant de la Nature, je cher-
chai à connaître Dieu, sans trouver d'emblée la
solution de mes difficultés. Certains de mes amis
essayèrent de me faire comprendre qu'Il était
le Créateur, qu'Il était partout, qu'Il connais-
sait tous les besoins, toutes les joies et toutes
les tristesses de chaque être humain et que rien
ne pouvait arriver sans qu'Il ne l'ait prévu et
sans qu'Il n'y ait pourvu. Certains cœurs géné-
reux voulurent m'expliquer qu'Il était com-
patissant envers tous les hommes et qu'Il
faisait luire Son soleil sur les justes comme
sur les méchants. Je me sentis irrésistiblement
attirée vers cet Être d'amour et de gloire et
j'éprouvai un réel désir de le mieux connaître.
C'est à ce moment-là que je fis la connaissance
du pasteur Phillips Brooks. En quelques mots
très simples, mais très profonds, il m'aida à
- MA RELIGION 35

saisir cette vérité fondamentale que Dieu est


Amour et que Son Amour est (c la lumière qui
éclaire tout homme ».
Je n'arrivais pourtant pas encore à me faire
une idée claire des rapports qui existaient
entre cet Amour divin et le monde matériel.
A plusieur's reprises, je me perdis dans la nuit
et dans l'incertitude; j'essayai de parcourir
par la pensée le chemin qui devait relier cette
Lumière, ineffablement rassurante, au chaos
et aux ténèbres de la nature, si incontestable-
ment réels. Un jour, j'éprouvai une joie indes-
criptible et je fus bien près de sentir la présence
de Dieu, en (c regardant » un charmant papillon,
à peine éclos de son cocon, qui séchait ses ailes
au soleil et voltigeait ensuite sur un buisson
d'arbousier. On m'apprit alors que les anciens
Égyptiens considéraient le papillon comme un
emblème de l'immortalité. j'étais ravie. J'étais
sûre qu'il devait en être ainsi, et que ces gra-
cieuses foi Hies de la vie contenaient une leçon
sur des choses plus belles encore. Mais, malgré
tout, le problème des rapports qui devaient
36 HELEN KELLER

exister entre le Divin et la matière continuait


à me préoccuper, jusqu'au jour où une étincelle
intuitive vint soudain me révéler lin mystère.
J'étais tranquillement assise dans notre biblio-
thèque depuis une demi-heure, quand, me
tournant soudain vers mon institutrice, je lui
dis « Il vient de m'arriver une aventure
étrange! Pendant tout ce temps, j'étais loin,
bien loin de vous et pourtant je n'ai jamais
quitté cette chambre. -- Que voulez-vous dire
par là, Hélène? me demanda-t-elle surprise.
— Je veux dire que j'étais à Athènes. » A
peine ces paroles s'étaient-elles échappées de
ma bouche que, comme‘un éclair, une compré-
hension étonnante sembla s'emparer de mon
esprit et l'inonder d'un flot de lumière. Je
venais de percevoir la réalité de mon âme et
sa parfaite indépendance de tout ce qui se rap-
porte à l'espace et au corps. Je compris clai-
rement que c'était parce que j'étais un esprit
que j'avais « vu » et senti si distinctement un
endroit éloigné de plusieurs milliers de kilo-
mètres. Pour l'esprit, l'espace n'était rien! Je

MA RELIGION 37

percevais qu'il devait en être de même de la


présence de Dieu qui, parce qu'Il est Esprit,
peut être présent partout et au même moment
dans l'univers qu'Il a créés Et le fait qu'en
esprit je pouvais me transporter au delà des
mers et des continents, jusqu'en Grèce, tout
en étant physiquement aveugle, sourde et
incapable de faire un pas sans trébucher, fut
pour moi une autre découverte soudaine qui
me fit trembler d'émotion. Je m'étais libérée ;
dans le sens du toucher, j'avais trouvé la
vue. Je pouvais lire les pensées des sages,
pensées qui leur survivaient à travers les siècles;
et ces pensées, je pouvais me les approprier.
Si cela était vrai, combien plus facilement Dieu,
en tant qu'Esprit illimité, pouvait-Il atteindre
Ses enfants sans être arrêté par les obstacles
de la nature, les accidents, les souffrances et la
destruction Le fait d'être sourde et aveugle
n'avait donc aucune importance réelle. Je
pouvais reléguer cette infortune aux confins
extérieurs de iiia vie. Il va sans dire que je ne
réalisais pas aussi clairement que cela ce qui se

38 HELEN KELLER

passait alors dans mon âme d'enfant. Cepen-


dant je savais que moi, mon vrai moi, pouvait
quitter la bibliothèque et visiter en esprit tout
endroit qu'il voulait, et j'en étais heureuse.
Ce fut de cette petite semence que germa en
moi l'amour des choses spirituelles.
A ce moment-là, je n'étais pas particulière-
ment attirée par les histoires de la Bible, à
l'exception pourtant de celle du doux Nazaréen.
La Création, le récit d'Adam et Ève chassés du
jardin d'Éden pour avoir mangé certain fruit,
le Déluge et toutes les colères, toutes les ven-
geances de Dieu, me rappelaient les légendes
des Grecs et des Romains quç j'avais lues, et
dont je ne pouvais admirer qu'un bien petit
nombre de dieux et de déesses.
J'étais désappointée de ne pouvoir trouver
dans la Bible, que ma bonne tante prétendait
être un livre divin, une ressemblance quelconque
avec cet être à la face rayonnante de bonté et
de beauté que je sentais dans mon coeur. Cette
bonne tante me narrait des histoires tirées de
l'Apocalypse, et je continuais à sentir un vicie


MA RELIGION 39

que je ne pouvais expliquer. Quel intérêt pou-


vais-je porter à. une guerre entre Dieu et les
dragons et les bêtes à cornes? Comment conci-
lier les tourments éternels de ceux qui avaient
été précipités dans le lac de feu, avec un Dieu
que le Christ avait déclaré être amour? Pour-
quoi, une ville particulièrement appelée la
Cité de Dieu, était-elle décrite comme pavée
d'or, entourée de murailles de pierres précieuses,
alors que le ciel devait logiquement être rempli
d'autres choses tout aussi magnifiques : des
montagnes, des champs, des océans, et la terre
douce, fertile et reposante à nos pieds? La
touchante histoire du Christ, réconfortant les
affligés, guérissant les malades, rendant la lu-
mière aux aveugles et la parole à ceux dont
les lèvres étaient muettes, me touchaient pro-
fondément; mais comment pouvais-je adorer
trois personnes, le Père, le Fils et le Saint-
Esprit ? Cela n'était-il pas semblable à cette
idolâtrie qui était si sévèrement punie au temps
de l'Ancien Testament ?
Telles étaient les pensée§ confuses et peu
H.ELnbe KELLER

satisfaisantes que mon esprit se formait sur la


Bible lorsque je fis la connaissance de M. John
Hitz, un des amis que j'ai le plus aimés, consul
général de Suisse à Washington durant de
longues années; il fut ensuite surintendant du
Bureau Volta, fondé par le docteur Bell, avec l'ar-
gent provenant de son invention du téléphone.
Ce bureau fut créé dans le but de réunir cer-
taines informations concernant les sourds et
de les propager à l'aide d'une revue appelée
les Annales des Sourds (I), périodique connu
aujourd'hui sous le nom de la Revue de Volla (2).
Je fis la connaissance de M. Hitz en 1893,
alors que j'avais treize ans,' et ce fut le com-
mencement d'une amitié profonde et merveil-
leuse, que je chéris comme l'un des souvenirs
les plus précieux de ma vie. Il portait toujours
un profond intérêt à tout ce qui me concernait,
à mes études, à mes joies et à mes raves de
jeune fille, aux difficultés de ma vie univer-
sitaire, et à mes travaux pour les aveugles.

(i) The Annals 0,0 the Deal.


(e.,) The Volta .Revietét,
MA Ti ELIGTON 41

Il fut l'une des rares personnes qui appré-


cièrent à sa juste valeur mon institutrice et la
portée remarquable de sort travail, non seule-
ment à mon égard, mais pour le inonde en
général. Ses lettres prouvent l'affection qu'il
lui portait et combien il comprenait ce qu'elle
était pour moi : une lumière dans les ténèbres.
Il nous rendait souvent visite, à Boston et à
Cambridge. et chaque fois que nous nous arrê-
tions à Washington, mon institutrice et moi,
en nous rendant chez des parents qui habitaient
plus au Sud, ou en en revenant, nous faisions
avec lui de charmantes excursions.
Dès que nous fûmes installées à Wrentham,
dans l'état des Massachusetts, il vint passer
chaque été six semaines avec nous, jusqu'à
l'année qui précéda sa mort. Il aimait à m'em-
mener à l'aventure, de bon matin, alors que
les arbres et les champs étaient couverts de
rosée et que les oiseaux gazouillaient joyeuse-
ment. Nous parcourions les bois silencieux, les
prairies embaumées, au delà des pittoresques
murailles de Wrentliam, et, sans cesse, il me
42 HELEN KELLER

faisait percevoir la beauté et le sens profond


de la nature. Tandis qu'il parlait, le vaste
monde revêtait pour moi la gloire de l'immor-
talité. C'est lui qui m'inculqua cet amour de la
nature qui constitue une partie si précieuse
de la musique que j'entends dans mon silence,
et de la lumière que je vois dans mes ténèbres.
Il m'est doux, en écrivant ces lignes, de me
rappeler les fleurs, les gais ruisseaux et les
moments si lumineux et si réconfortants de
silence durant lesquels nous communiions dans
un sentiment de joie. Chaque jour, par ses yeux,
je contemplais un paysage nouveau et charmant
auquel notre imagination attribuait une beauté
spirituelle. Souvent nous nous arrêtions afin
que je puisse percevoir le balancement des
branchages, le frémissement des fleurs, les
ondulations des blés sous la brise, et il me disait :
« Le vent qui prête ces mouvements et cette vie
à la nature est un symbole merveilleux de
l'Esprit de Dieu. »
Le jour de mes quatorze ans, il me donna
pour mon anniversaire une montre en or qu'il

MA RELIGION 43

avait portée pendant plus de trente ans; et,


depuis lors, je ne m'en suis jamais séparée, à
l'exception d'une seule fois où il fallut l'envoyer
en Suisse pour changer certaines pièces qui
étaient usées. Cette montre a une histoire
curieuse. A l'origine, elle n'était pas destinée
à un aveugle. Elle avait appartenu à un ambas-
sadeur d'Allemagne qui la commanda dans le
but d'observer une très grande exactitude dans
ses importants rendez-vous. Cet ambassadeur
devait fréquemment rendre visite à un haut
dignitaire du Kaiser, et l'étiquette ne permet-
tait ni de regarder sa montre, ni de s'attarder
trop longtemps; il s'en fut donc chez un bijou-
tier qui lui transforma sa montre de telle sorte
qu'il put connaître l'heure par le toucher en
mettant la main dans sa poche. Cette montre
a un cadran de cristal, et, sur la cuvette, une
aiguille d'or se rattache à l'aiguille des minutes,
marchant et s'arrêtant avec elle. Tout autour,
des points d'or en relief indiquent les heures.
Je la porte toujours sur mon coeur et son tic-tac
fidèle me rappelle le travail et l'affection inlas-
44 HELEN KELLER

sables de mon ami. Celui-ci, de l'amitié duquel


elle reste un gage, s'en est allé, voilà plus de
vingt ans, et pourtant il m'est doux de savoir
que chacun des battements de sa montre me
rapproche de lui. Quel trésor de grand prix
n'est-elle pas pour moi! Elle unit le temps à
l'éternité!
M. Hitz et moi, nous échangeâmes une cor-
respondance qui dura plusieurs années. Il
étudia le système Braille afin que je pusse lire
moi-même ses longues et fréquentes missives.
Ses lettres me sont un témoignage d'affinités
siprituelles et c'est pour moi un grand récon-
fort de les relire lorsque je souffre de ne plus
sentir la pression de sa main ou de ne plus
entendre ses paroles inspirées et pleines de
sagesse par lesquelles il m'encourageait. Sa
première et dernière pensée fut de chercher à
surmonter les obstacles que je rencontrais. Il
découvrit rapidement ma passion pour les
ouvrages que je pouvais lire sur les sujets qui
m'intéressaient particulièrement, et combien
le nombre de ceux qui étaient transcrits en

MA RELIGION 45

caractères Braille était restreint. Pendant huit


ans, il consacra quelques heures chaque jour
à transcrire ce qu'il pensait devoir me procurer
quelque plaisir — nouvelles, biographies de
grands hommes, poésies, ou études sur la na-
ture. Quand, après avoir lu le Ciel et l'Enfer de
Swedenborg, j'exprimai le désir de connaître
d'autres ouvrages de cet auteur, il n'épargna
pas sa peine, et résuma pour moi des volumes
d'extraits et de commentaires afin de m'en
faciliter la lecture. Il fit tout cela à côté des
travaux quotidiens que lui imposaient sa charge
de surintendant du Bureau Volta et sa cor-
respondance volumineuse. Il mentionne sou-
vent dans ses lettres « les heures tranquilles du
matin précédant le déjeûner », heures qu'il
employait à ces transcriptions, et sa « joie d'être
ainsi chaque jour en pensée avec son innigst
geliebte Tochter Helena (i). Beaucoup d'amis
ont fait pour moi des choses admirables, mais
aucun n'a surpassé l'infatigable M. Hitz dans
son désir de me faire partager le soleil et la
(i) En allemand dans le. texte.

46 - H ELEN KELLER

paix intérieure qui remplissaient les dernières


années de sa vie. Je me sentais chaque année
plus près de lui et il m'écrivait d'ailleurs tou-
jours plus souvent. Puis survint pour moi un
grand chagrin; il me fallut accepter d'être
séparée de l'ami que j'aimais le mieux après
mon institutrice. J'étais allée rendre visite à
ma mère et je rentrais à Wrentham. Comme
d'habitude, je m'arrêtai en cours de route à
Washington, et M. Hitz vint m'attendre à la
gare. Il était très joyeux, m'embrassa et me
dit avec quelle impatience il avait attendu mon
arrivée. Tout à coup, alors qu'il m'emmenait,
il eut une crise cardiaque et expira. Quelques
instants avant sa mort, il me prit la main et
je sens encore son contact quand je pense à ces
heures sombres. Je n'aurais pu supporter l'idée
de perdre un ami aussi intime et aussi tendre
si j'avais pensé que tout était fini. Mais la
philosophie réconfortante et la certitude qu'il
m'avait donnée de la continuation de la vie
après la mort raffermirent dans une foi iné-
branlable la conviction qu'un jour nous nous
MA RELIGION 47

retrouverions dans un monde meilleur, dépas-


sant en beauté les plus beaux de mes rêves.
En attendant, je conserve pieusement le sou-
venir encourageant de son admirable person-
nalité.
Il avait un noble caractère et possédait de
grandes richesses spirituelles. Son coeur était
pur, enthousiaste, rempli de cette foi enfantine
qui voit toujours ce qu'il y a de meilleur chez
ses semblables. Il cherchait sans cesse à rendre
les gens heureux. En tout ce qu'il faisait, il
observait ce commandement : « Aime ton pro-
chain comme toi-même. » A l'âge de quatre-
vingts ans, son coeur était resté jeune, et le
don qu'il avait d'apprécier la vie et d'en jouir
l'élevait bien au-dessus de la moyenne des
humains. Il restait jeune avec les jeunes; il
n'était jamais vieux pour moi et je n'étais
jamais sourde et aveugle pour lui. C'est avec
difficulté qu'il épelait les mots sur ses doigts,
et il était si dur d'oreille qu'il me fallait
souvent répéter la même phrase jusqu'à six
fois, avec ma prononciation imparfaite, avant
_ _ . •.11.nnnn •
emnnmil nn•••n••nn11.m.M.1111111•1Muld•emeMM•

48 HELEN KELLER

qu'il pût me comprendre. Mais notre affection


mutuelle nous aidait à surmonter un grand
nombre d'obstacles et nos rapports valaient
bien toute la peine et tous les efforts qu'ils nous
coûtaient.
Comme je l'ai dit, M. Hitz découvrit mon
grand désir de lire ce qui avait été écrit sur
certains sujets qui m'intéressaient. Mais il était
devenu sourd ; ce fait lui permit de mieux se
rendre compte de la tournure particulière de
mes pensées quant au monde des sens. Il me
dit que si j'essayais de me mettre à la place
de ceux qui avaient la vue et l'ouïe, et de per-
cevoir leurs impressions des choses, pour-
raient de plus en plus unir leurs sens aux miens
et augmenter ainsi ma connaissance du monde
extérieur. Il m'aida à trouver le moyen de com-
prendre la vie de ceux qui m'entouraient, leur
permettant à leur tour de me comprendre et
de me connaître. Il me donna un exemplaire
de l'ouvrage de Swedenborg le Ciel et l'Enfer,
imprimé en relief. Il me prévint que je le com-
prendrais peu au début, mais que cette lec-
MA RELIGION 49

ture serait un excellent exercice pour mon


esprit, et me plairait en me donnant de Dieu
une image aussi satisfaisante et aussi digne
d'amour que celle que j'avais dans mon coeur.
Il me dit encore de toujours me souvenir qu'il
est plus facile de percevoir ce qui est bon que ce
qui est vrai dans un livre ardu. Car, comme le dit
Swedenborg, « le bien est semblable à une petite
flamme qui donne de la lumière et qui permet
à l'homme de voir, de percevoir et de croire ».
Quand je commençai la lecture de l'ouvrage
en question, j'étais aussi inconsciente de la
nouvelle joie que j'allais éprouver que le jour
où, bien des années auparavant, sur les marches
de notre vérandah, j'attendais pour la première
fois mon institutrice. Poussée par une simple
curiosité de jeune fille aimant lire, j'ouvris ce
grand ouvrage, et voici que mes doigts tom-
bèrent, dans la préface, sur un paragraphe où
il était question d'une femme aveugle dont les
ténèbres avaient été illuminées par les merveil-
leuses vérités contenues dans les écrits de
Swedenborg. Cette femme prétendait que ces
5-o HELEN KELLER

vérités avaient apporté à son esprit une lu-


mière qui compensait sa privation de la lu-
mière terrestre. Elle ne doutait pas de la réalité
d'un corps spirituel, pénétrant le corps matériel,
doué de sens parfaits, elle ne doutait pas
qu'après quelques années de cécité ici-bas, les
yeux de ses yeux s'ouvriraient à un monde
infiniment plus magnifique, plus complet et
plus satisfaisant que le nôtre. Mon coeur tres-
saillit de joie. Voilà, me disais-je, une croyance
qui vient à l'appui de ce que je sentais si inten-
sément : la distinction entre l'âme et le corps,
entre un monde que je pouvais me représenter
comme -un tout harmonieux et le chaos de
l'arrangement incomplet et irrationnel des
objets que mes sens physiques si limités ren-
contraient à tout moment. Je me mis donc
à la besogne avec l'ardeur joyeuse de la saine
jeunesse, j'essayais de comprendre les termes
étranges et les pensées profondes du sage Sué-
dois. Je sentis en quelque sorte qu'il parlait de
Celui que j'aimais comme étant l'Unique et
Seul Dieu, tel qu'Il est véritablement, et je
MA RELIGION 51

brûlais du désir de comprendre davantage.


De paragraphe en paragraphe, les ternies
« Amour » et « Sagesse » semblaient caresser
mes doigts, et ces deux mots soulevaient en moi
des forces nouvelles qui stimulaient ma nature
quelque peu indolente, me pressant d'avancer
sans relâche. A maintes reprises, je revins à
ce livre, j'en tirais une phrase ici, une phrase
là, lisant un précepte par-ci, un précepte par-là,
entrevoyant tantôt l'une, tantôt l'autre des vé-
rités divines cachées sous les obscurités du texte.
A mesure que je comprenais ce que je lisais,
mon âme semblait s'élargir, se dégager et gagner
de la confiance malgré les difficultés que je
rencontrais sur mon chemin. Les descriptions
de l'autre monde me transportaient vers ces
lointaines régions sans limites, inondées d'une
lumière étrange et surhumaine, où les brillants
vêtements des anges resplendissent de clarté,
où de nobles génies à l'esprit créateur illumi-
nent d'une clarté radieuse les circonstances
les plus sombres, où les conflits éternels de
l'univers apparaissent sous leur jour véritable,
5 2 HELEN KELLER

où le sourire de Dieu donne à la nuit la clarté


éblouissante du jour. Je rayonnais de joie, dans
cette atmosphère du monde des âmes, et je
regardais passer sous mes yeux, comme en une
longue et majestueuse procession, des hommes
et des femmes dont le caractère s'était montré
profondément attaché à la vérité. Pour la pre-
mière fois, je compris le sens véritable du mot
« immortalité » et la vie terrestre eut pour moi
une beauté et une signification toutes nouvelles.
Quel plaisir j'éprouvai en découvrant que la
Cité de Dieu n'était pas une agglomération
stupide de rues en verre et de murailles en
saphir, mais un trésor ale sagesse, de nobles
pensées et de bonnes influences ! Peu à peu,
je me rendis compte de l'usage que je pouvais
faire de la Bible, qui m'avait déconcertée si
longtemps, en apprenant à y puiser des vérités
précieuses, comme j'avais appris à faire usage
de mon pauvre corps diminué pour obéir aux
impulsions de mon esprit.
Certaines gens, aux idées étroites, avaient
voulu m'enseigner que tous ceux qui n'étaient
MA RELIGION 53

pas chrétiens seraient condamnés, et mon âme,


bien naturellement, s'était révoltée, car je sa-
vais que dans les pays païens nombre d'hommes
remarquables avaient vécu et avaient même
sacrifié leur vie pour la cause de la vérité telle
qu'ils l'avaient entrevue. Mais dans le Ciel et
l'Enfer, je trouvais que le nom de « Jésus »
se rapportait particulièrement au Divin Bien,
au Bien qui se manifeste par les actes et que le
nom de « Christ » se rapporte au Divin Vrai,
renouvelant les pensées, la vie et la joie dans
les esprits des hommes, et que, par conséquent,
aucun homme qui croit en Dieu et qui vit selon
le bien n'est jamais condamné. Ainsi je gran-
dissais et de même que Conrad, qui, pour des
raisons en somme inexplicables, adopta l'anglais
comme langue de son choix, de plus en plus je fis
ma religion des doctrines de la Nouvelle Église.
Personne ne m'encouragea dans cette déci-
sion, et je ne saurais l'expliquer moi-mCrne.
Tout ce que je puis dire c'est que la Parole
de Dieu, libérée des erreurs et des entraves
des credos barbares qui l'emprisonnaient, a été

54 HELEN KELLER

depuis lors la joie et le bonheur de ma vie;


grâce à elle, j'apprécie de plus en plus le dévoue-
ment de mon institutrice; elle me donne la
claire vision de mes devoirs et de mes respon-
sabilités à l'égard des autres; elle est, en un
mot, intimement associée à mes heures de
luttes et de solitude, à mes joies les plus pro-
fondes, aux dures vérités auxquelles j'ai brave-
ment fait face, aux plus hautes aspirations de
mes rêves, devenues plus chères que les appas
complaisants de mon égoïsme et de mes aises.
Les vérités qu'elle contient ont été pour moi ce
que la lumière, les couleurs et la musique sont
aux yeux et aux oreilles., Elles ont remplacé le
désir mélancolique que j'avais de jouir plus
complètement de la vie des sens par la pleine
conscience de l'être intact et véritable que je
suis intérieurement. Chaque journée m'offre'
(les possibilités nouvelles, et dans sa courte
durée je discerne toutes les vérités et toutes les
réalités de mon existence, la béatitude qu'on
éprouve à progresser, la gloire d'agir, l'éléva-
- tion spirituelle que nous apporte la beauté.
CHAPITRE III

Quelqu'un dira sans doute : cette pauvre


Hélène Keller, sourde et aveugle, ne peut être
qu'une proie facile pour ceux dont les opinions,
l'idéal politique ou les dogmes religieux ne sont
partagés que par une petite minorité. C'est
pourquoi, avant de considérer les affirmations de
Swedenborg, affirmations qui, depuis le jour
où elles ont été faites, ont étonné le monde,
j'aimerais placer devant mes lecteurs les opi-
nions de certains écrivains célèbres qui, tout
en connaissant ses ouvrages, n'ont jamais été
affiliés à l'église qui fait si grand cas de ses
enseignements religieux.
Emerson a placé Swedenborg au nombre de
ses « Representative Men », ou hommes-types.
Dans le livre qui porte ce titre, il écrit
6 HELEN KELLER

« Cet homme, qui passa pour un visionnaire


et un lunatique aux yeux de ses contempo-
rains, a vécu sans aucun doute une vie plus
réelle que qui que ce soit d'autre en son temps.
Anie colossale, il dépasse de beaucoup son
i".poque et reste incompris de ceux de son
temps; il faudra des siècles pour le comprendre. »
Notons en passant qu'Emerson ne partageait
pas les vues de Swedenborg en ce qui concerne
l'enfer et n'acceptait pas son symbolisme
biblique.
L'Écossais Thomas Carlyle, esprit avisé et
sûr, juge Swedenborg en ces termes :
« Homme de vaste culture, forte tète de
mathématicien, avec la disposition d'esprit la
plus pieuse, la plus séraphique, un homme splen-
dide, aimable et tragique à la fois... Ses ouvrages
contiennent un plus grand nombre de vérités
que ceux d'aucun autre homme... un des
esprits les plus élevés dans le monde de la
pensée... un des soleils spirituels dont la lumière
ne pourra que devenir plus intense avec les
an zi. es. »
MA RELIGION 57

Elbert Hubbard fait une comparaison par-


ticulièrement intéressante entre Swedenborg et
Shakespeare, et il aborde ce sujet avec une
tournure d'esprit toute différente :
« Tous deux sont des Titans. En présence
de pareils géants, les petits esprits sont comme
des épis desséchés et emportés par le vent.
Swedenborg fut façonné à 1 manière des héros.
Aucun homme, dans l'histoire, ne s'est jamais
intéressé à un aussi grand nombre de connais-
sances relevant des sciences physiques et na-
turelles, pour entreprendre ensuite, avec un
bagage aussi considérable, des voyages pareil-
lement audacieux dans les régions de l'au-delà.
Généralement, les hommes qui se préoccupent
le plus des questions de l'au-delà et qui les con-
naissent le mieux ignorent presque tout de
notre monde. Mais aucun homme de science ne
fut aussi compétent que Swedenborg à son
époque, et personne, ni avant ni après lui, n'a
décrit d'une façon aussi minutieuse le royaume
des Cieux.
Dans ses ouvrages, Shi.L1;cspt,are n'a jamais
HELEN KELLER
58 -

dépassé les limites du plan terrestre. Même


dans la Tempête, son ascension se borne à un
ballon captif. C'est à un vieux livre de fables
qu'il emprunte ses personnages, Ariel et Caliban.
Shakespeare n'avait aucune notion de la phy-
sique; il ne se soucia jamais d'économie poli-
tique ou de sociologie; il ne connaissait que
fort peu le latin et encore moins le grec; il ne
voyagea jamais et la géologie lui resta complè-
tement étrangère.
« De bien des manières, Swedenborg a de -

vancé Darwin ; il possédait les langues classiques


et la plupart des langues modernes; il voyagea
beaucoup; il eut des idées pratiques en éco-
nomie sociale et fut le meilleur ingénieur
civil de son temps. »
Henry James nous dit : « Emmanuel Swe-
denborg avait l'intelligence la plus saine et la
plus étendue que notre âge ait jamais connue »,
et Henry Ward Beecher ne fut pas moins affir-
matif lorsqu'il déclara que « personne ne peut
vraiment connaître la théologie du xixe siècle
sans avoir lu Swedenborg ».
MA RELIGION 59

D'autres auteurs ont rendu un témoignage


intéressant quant à l'impression que les ensei-
gnements de Swedenborg leur ont laissée. Citons
entre antres Elizabeth Barrett Browning, dont
la beauté d'âme et le talent poétique ont suscité
partout l'admiration : « Je maintiens, nous
dit-elle, que la seule lumière qui nous ait jamais
éclairés sur la vie à venir se trouve dans la
philosophie de Swedenborg. Cette philosophie
explique en grande partie l'incompréhensible. »

Samuel Taylor Coleridge, que l'Encyclopédie


britannique appelle « in des poètes et des
penseurs les plus remarquables », rend ce ma-
gnifique témoignage à celui que certains avaient
à la légère qualifié de fou :
« Je n'hésite pas à affirmer qu'en tant que
moraliste, Swedenborg est au-dessus de toute
louange; en tant que naturaliste, psychologue
et théologien, il a droit, incontestablement et
de toutes manières, à la gratitude et à l'admira-
tion des hommes de science et des philosophes.
Trois fois heureux serions-nous si les savants
6o HELEN KELLER

d'aujourd'hui étaient doués d'une folie sem-


blable à la sienne! »
Ces appréciations, laissées à la postérité par
des hommes et des femmes aussi remarquables,
nous permettent de nous faire une idée de la
personnalité et du génie extraordinaire de
Swedenborg. Si le jugement que je porte sur
lui ne semble pas reposer sur des bases suffi-
samment solides, la faute n'en est pas à mes
infirmités. Lorsque ceux qui sont eux-mêmes
des savants, et des hommes que le monde
honore, en raison de leurs dons spirituels,
cherchent à le comprendre, ils affirment tous
qu'il avait une intelligence étonnamment cul-
tivée, habituée, comme l'observe Emerson,
« à penser avec une précision astronomique ».
Eût-il été illettré, si merveilleuse qu'ait été
son expérience, si solides et justifiés qu'aient
été ses jugements, il n'aurait pu maintenir ses
positions et aurait été condamné par l'enquête
impitoyable menée contre lui par les gens les
plus compétents. Mais nous avons en lui un
savant qui devance de beaucoup son époque,
MA RELIGION 6i

un maître dans le domaine des sciences. Il


publia des travaux volumineux, qui font auto-
rité, sur les merveilles de la nature, depuis le
lichen minuscule s'agrippant aux rochers, jus-
qu'à l'extraordinaire complexité du cerveau
humain, conservant un. équilibre merveilleux
même dans les problèmes les plus ardus.
Puis avec la même audace, le même calme, la
même maîtrise de soi, il se fraya, en dépit du
danger, un chemin au milieu des précipices et
des abîmes du mondé spirituel, afin de nous
faire connaître avec l'autorité du témoin ocu-
laire, et sans crainte du ridicule, par quels fils
ténus, mais incassables, l'esprit est relié à
la matière, l'éternité au temps et Dieu à
l'Homme.
Trois de mes amis les plus chers se sont
sentis poussés à exprimer un jugement qu'ils
n'auraient pas formulé à l'égard d'un lunatique
ou d'un fanatique intolérant. J'ai connu le
docteur Edward Everett Hale pendant bien
des années et j'ai toujours admiré le grand
intérêt qu'il portait à toutes choses et la pas-
62 HELEN KELLER

sion avec laquelle il méditait sur les sujets les


plus divers. Voici ce qu'il nous dit
« C'est le Swedenborgianisrne qui a accompli
l'oeuvre libératrice du siècle passé. L'influence
de ce mouvement libérateur se fait encore
sentir de nos jours. Les affirmations contenues
dans ses ouvrages religieux ont révolutionné
la théologie. ))

Comme tous ceux qui vénéraient l'évêque


Phillips Brooks, je sens de quel poids et de
quelle portée devaient être ses déclarations
publiques; son opinion mérite certainement
d'être retenue :
« J'éprouve, dit-il, le plus profond respect
pour le caractère et l'oeuvre d'Emmanuel
Swedenborg. J'ai de temps à autre tiré grançi
profit de ses écrits. Il est impossible de parler
brièvement d'une oeuvre aussi vaste. En un
certain sens, nous sommes tous des membres
de la Nouvelle Église, dans la mesure où nous
recevons des lumières nouvelles, où nous par-
- tageons de nouveaux espoirs et où nous renou-
MA RELIGION 63

velons sans cesse notre communion avec Dieu


en Christ. »
Et Whittier, notre cher poète mystique,
déclare :
« On retrouve dans toutes ses révélations
concernant la vie future une grande et belle
idée. »
On peut aussi estimer le caractère de Swe-
denborg en le comparant à d'autres hommes
ayant exercé une influence mondiale. Une his-
toire des temps anciens nous rapporte qu'un
certain roi, dont l'âme était lasse et découra-
gée, fit venir à sa cour un artiste célèbre, du
nom d'Iliff, et lui ordonna de lui faire le por-
trait d'un homme dans la pure acception du
terme, plein de grâce et de sagesse, ayant la
force des héros et la beauté parfaite de la
femme. « Je ferai placer ce tableau dans mon
appartement privé, dit-il, et quand je m'y
retirerai, je veux que mon âme grandisse en
le contemplant et qu'elle sente le feu sacré se
raviver en elle. » Quand le portrait fut terminé
et placé dans le palais, le roi en fut ent housiasmé.

64 I I ELEN KELLER

Il ne pouvait en détourner les yeux; il le con-


templa longtemps, jusqu'au moment où, subi-
tement, il crut y discerner une expression
qui le troubla la forme aux lignes parfaites,
était celle de son plus gracieux courtisan! Le
port était celui de son humble échanson! Le
front était celui d'un saint homme en contem-
plation! Les yeux appartenaient à l'aventu-
reux troubadour qui, de ses chansons, égayait
sa mélancolie ! Le sourire était celui de sa
femme, si douce et si fidèle! Ainsi, cinq per-
sonnages avaient prêté au tableau le charme
qui leur était propre, et la perfection de l'en-
semble leur apportait en retour un reflet de
gloire. De même, le portrait de Swedenborg
semble être composé de nobles traits empruntés
à la vie de plusieurs grands hommes, et chacun
d'eux gagne à cette comparaison. Ce sont des
hommes de science, de littérature et de phi-
losophie qui, comme des héros, debout sur les
hauts sommets, proclament la venue d'un jour
nouveau dont ils aperçoivent les premiers
rayons. Ce sont les patriotes qui délivrent leur
MA RELIGION 65

pays d'un joug cruel, ou qui conduisent les


peuples vers une plus grande liberté. Ce sont
ceux qui explorent les richesses de la terre et
y découvrent de nouvelles sources de lumière
et de chaleur; ceux qui scrutent l'espace sans
bornes et y trouvent des étoiles sans nombre
et des planètes éloignées; ou encore ceux qui
naviguent au loin et qui, au cours de leurs
aventures héroïques, découvrent, non pas une
nouvelle route vers les Indes, mais un nouveau
monde. Nous les trouvons enfin au nombre des
conducteurs spirituels qui apportent à des
millions d'âmes le témoignage de leur vie ou
de leurs enseignements, qui abolissent l'idolâtrie
et libèrent les temples ou les églises de toutes
les superstitions et les hypocrisies; ou comme
Wesley, qui raniment par leur amour une
époque figée dans l'indifférence spirituelle.
Ainsi des caractères, tous aussi impression-
nants les uns que les autres, apparaissent sur
l'écran de notre imagination lorsque nous pen-
sons à Swedenborg. Michel-Ange vit un ange
dans un bloc de pierre et, le tailla jusqu'à ce
G
66 HELEN KELLER

qu'il eut de cette vision une image tangible.


Mais les yeux intérieurs de Swedenborg furent
ouverts, et les anges qu'il contempla étaient
des anges vivants, en sorte que, des vérités
littérales de la Parole de Dieu, qui en sont
comme les pierres, il fit ressortir les divins
messages de l'amour et de la Providence du
Seigneur envers ses enfants.
Notre tableau peut être vu sous un jour diffé-
rent quand nous pensons à Beethoven, Mozart
ou Wagner, répandant sur le monde des flots
d'harmonie capables d'élever le coeur des
hommes vers le ciel; Swedenborg, lui, perce-
vait la divine harmonie de l'univers et, comme
il le dit, entendait la plus douce et la plus
réelle des musiques dans les chants des choeurs
célestes.
Dès notre enfance, nous avons appris' à
connaître la vie de Napoléon, de Wellington,
de Washington et du général Grant, et nous
n'ignorons pas les terribles batailles auxquelles
ils prirent part. Mais ce fut le privilège de
Swedenborg d'observer, clans le monde spiri-
MA RELIGION 67

fuel, les combats que se livrent les forces du bien


et du mal; muni des armes divines — une nou-
velle doctrine tirée de la Parole de Dieu — et
terrestres — les vérités de la Nature — il
est le plus grand des champions que le
christianisme véritable ait connus en vingt
siècles.
Alexandre Ter de Russie a affranchi les serfs;
Lincoln, aux États-Unis, a aboli l'esclavage
des noirs. Sur le fronton du temple de la reli-
gion, que Swedenborg vit dans le monde spiri-
tuel, étaient écrits ces mots : « Maintenant
il est permis d'entrer par l'intelligence dans les
mystères de la foi », et il donna à l'humanité
une philosophie spirituelle qui libéra les esprits
et renversa le pouvoir du despotisme ecclé-
siastique.
Ce qu'Agassiz a accompli pour la zoologie et
la paléontologie, ce que Karl Marx a fait pour
l'Économie politique et Darwin pour l'Lvo-
lution, Swedenborg l'a fait pour la religion. Par
des arguments convaincants et par des ana-
thèmes foudroyants, détruisit les théories
68 HELEN KELLER

pessimistes, hypocrites et cruelles de la littéra-


ture sacrée de tout un continent.
Aristote, Platon, Francis Bacon et Kant
furent des philosophes de génie, qui cherchèrent
longtemps et patiemment les causes premières
de toutes choses. Notre voyant a non seulement
été appelé à juste titre l'Aristoi'e suédois, mais
il a également affirmé qu'il lui avait été permis
d'entrer sciemment dans le Monde des Causes
et d'y vivre pendant vingt-neuf années consé-
cutives_
La *foi inébranlable d'un Christophe Colomb
fut récompensée par la découverte d'un nouveau
continent; un Cortez, « debout sur la montagne
de Darien », put contempler l'immensité du Paci-
fique. Mais nous avons en Swedenborg un explo-
rateur qui s'est aventuré dans « ce pays que
nous avons encore à découvrir, qui en entendit
le langage, conversa avec ses habitants et en
décrivit à notre monde les conditions de vie,
le climat et la civilisation », d'après « ce qu'il
avait vu et entendu ». Citons par exemple ce
passage que nous trouvons dans le Ciel et l'Enfer :
MA RELIGION 69

cc Lorsque les actions d'un homme lui sont


dévoilées après la mort, les anges qui ont pour
tâche de l'examiner scrutent du regard son
visage, de là ils continuent à faire l'examen de
son corps entier en commençant par les doigts
de chaque main et en continuant ainsi pour
toutes les parties du corps. Comme je me de-
mandais quelle pouvait être la raison de ce
procédé, il me fut répondu que tout ce qui
appartient à la pensée et à la volonté est
inscrit sur le cerveau, car c'est de là que toutes
choses tirent leur origine; une empreinte est
également laissée sur le corps tout entier, parce
que toutes les choses qui appartiennent à la
pensée et à la volonté s'étendent de leur point
de départ dans le corps et s'y achèvent comme
dans leur ultime expression... Par ces explica-
tions on peut comprendre ce qu'il faut entendre
dans la Parole par le Livre de vie : c'est-à-dire
que toutes choses, aussi bien celles qu'un homme
a pensées que celles qu'il a. faites, sont inscrites
sur son être tout entier, et qu'elles peuvent
y être lues comme dans un livre quand on les
- 70 HELEN I:ELLER

tire de la mémoire, ainsi elles apparaissent


à la vue quand l'esprit est examiné à la lumière
du ciel (I). »
Isaac Newton, qui ressemble à Swedenborg
par sa pureté et sa piété, fut inspiré au point
de découvrir les lois d'attraction dans le monde
physique. Notre voyant, lui, perçut que l'amour
est la loi d'attraction correspondante dans le
monde spirituel, et il affirma avoir véritable-
ment contemplé la source rayonnante de l'amour
sous l'aspect d'un soleil communiquant la vie à
toutes les âmes et la beauté à toute la créa-
tion. Je cite un ou deux extraits de son livre
intitulé Sagesse angélique nsur le Divin Amour,
afin d'illustrer les faits et les lois auxquels il
donne le nom de réalités intérieures.
« On a ignoré jusqu'à ce jour qu'il y ait un
soleil autre que celui du monde naturel; la raison
en est que les facultés spirituelles chez l'homme
se sont tellement confondues avec ses facultés
naturelles qu'il ne sait même plus ce que c'est
que le spirituel, ni, par conséquent, qu'il y a un
(I) SWEDENBORG, Du Ciel et de l'Enfer, n° 463.
MA RELIGION 71

monde spirituel à côté du monde naturel, diffé-


rent de lui, dans lequel vivent les esprits et
les anges. Or, c'est parce que ce monde spirituel
a été si profondément ignoré de ceux qui se
trouvent dans le monde naturel qu'il a plu
au Seigneur d'ouvrir les yeux de mon esprit
afin que je puisse voir les choses qui s'y trou-
vent comme je vois celles qui se trouvent dans
notre monde, et afin que je les décrive. J'ai
exposé tout ceci dans l'ouvrage intitulé le
Ciel et l'Enfer, dans l'un des chapitres duquel
j'ai également parlé du soleil du monde spirituel.
Ce soleil, que j'ai vu, parait être de même dimen-
sion que celui du monde naturel; comme lui,
ïi semble être un globe igné, mais plus brillant.
Il m'a été donné de connaître que le ciel angé-
lique tout entier est situé sous ce soleil; que les
anges du troisième ciel le voient continuelle-
ment, ceux du deuxième ciel fréquemment et ceux
du premier ou dernier ciel occasionnellement.
« Les anges ne peuvent voir l'amour par leurs
yeux, mais, comme l'amour et le feu se cor-
respondent, au lieu de voir l'amour, ils voient
72 HELEN KELLER

ce qui lui correspond. En effet, les anges, comme


les hommes, ont un double organisme, interne et
externe ; c'est l'homme interne qui pense, qui
veut, qui est sage et qui aime; et l'homme externe
qui sent, voit, parle et agit ; toutes leurs facultés
externes sont des correspondances de leurs
facultés internes, mais ces correspondances
sont spirituelles et non pas naturelles. L'amour
divin est senti par les êtres spirituels comme
un feu, c'est pourquoi, lorsque le feu est men-
tionné dans la Parole de Dieu, il signifie l'amour.
Le feu sacré dans l'Église israélite avait cette
signification. Nous demandons souvent à Dieu
dans nos prières, que le feu céleste descende
sur nous, ce qui signifie que l'Amour divin
vienne réchauffer nos coeurs.
« L'homme n'a pas pénétré par la pensée
au delà des degrés les plus subtils de la Nature.
C'est pour cela que bien des gens se sont
imaginés que les anges et les esprits habitaient
l'éther, ou quelque étoile éloignée, mais tou-
jours dans le royaume de la nature et jamais en
dehors ou au-dessus d'elle; pourtant, le fait
MA RELIGION 73

est que les esprits et les anges sont entièrement


au-dessus et en dehors de la nature, clans leur
monde propre qui est gouverné par un autre
soleil. Et comme dans ce monde supra-terrestre
l'espace n'est qu'une apparence, on ne peut
pas dire qu'ils vivent dans l'éther ou dans les
étoiles. Ils sont affranchis des limites de l'es-
pace et cependant en contact avec les hommes;
ils leur sont associés par les affections et les
pensées de leur esprit ; l'homme, en effet, est un
esprit, et c'est pour cette raison qu'il pense et
qu'il veut. Par conséquent le monde spirituel se
trouve partout où il y a des hommes et non
pas quelque part loin d'eux. En un mot, tout
homme par son esprit est dans le monde spiri-
tuel parmi les anges et les esprits qui l'habitent ;
il pense d'après la lumière de ce monde et
aime d'après sa chaleur.
« Quant au soleil dont les anges reçoivent
la lumière et la chaleur, il semble situé à une
altitude moyenne d'environ quarante-cinq de-
grés au-dessus des terres qu'ils habitent. Il
semble aussi éloigné des anges que le soleil du

74 ITELEN KELLER

monde est éloigné des hommes. Mais le soleil


du inonde spirituel apparaît constamment à
cette hauteur et à cette distance et ne se déplace
point. Ainsi le temps, chez les anges, n'est pas
divisé en jours et en années, le jour ne progresse
pas du matin à midi et du soir à la nuit, les
années ne suivent pas le, cycle des saisons :
printemps, été, automne et hiver; mais dans
ce monde la lumière et le printemps sont
éternels (x). »
Enfin, en cherchant à nous faire une idée de
la place que Swedenborg occupe dans l'histoire
dti développement de la pensée humaine, les
noms des grands conducteurs spirituels de
l'humanité nous viennent à t'esprit : Bouddha,
dont la vie douce et paisible servit d'exemple
aux peuples de l'Orient; Confucius, le philo-,
sophe ; Mahomet, qui parle feu et l'épée amena
(les pays idolâtres à accepter le seul Dieu.
Swedenborg, lui, s'est efforcé de nous apporter
une foi saine et éclairée — des vérités ration-

(I) 5\S i:DENr ORC, ça gesse angaique sur i Divin Amour, nos 85,
.S7, 92, 104.
MA RELIGION 75

nelles qui seules peuvent protéger la religion


contre l'ignorance, la force brutale et l'oppres-
sion. Les pionniers que je viens de citer, si
sincères et si bien intentionnés qu'ils aient été,
ne possédaient ni la science, ni la psychologie,
ni les vérités militantes qui seules peuvent
empêcher la société de forger des chaînes pour
les esprits comme pour les corps des hommes.
Martin Luther s'éleva contre les pratiques
superstitieuses du moyen âge, et ce fut le
début de la Réformation. Wesley renversa le
formalisme de l'Église Anglicane, et les ser-
vices rendus à. l'humanité par ses disciples
ont aujourd'hui une répercussion mondiale.
Mais bon nombre des doctrines fondamentales
du christianisme, qui devraient être sérieuse-
ment examinées, subsistent encore. Un noble
commentateur de l'Église catholique, le car-
dinal Newman, dont j'ai lu attentivement
Apologie, il y a quelques années, a dénoncé
quantité de contradictions que les protestants
devraient courageusement envisager. Sweden-
borg apporta des vérités nouvelles 41. toutes les
HELEN KELLER

fractions de la chrétienté; il fut le héraut d'une


nouvelle dispensation. Notons à ce propos ce
que dit de lui un théologien de l'Église catho-
lique romaine, le professeur Johann Joseph
von Goerres
« Dans toute l'oeuvre volumineuse de Swe-
denborg se révèle une grande simplicité de ton
et de forme; aucun désir d'étonner en cédant
à son imagination, rien d'exagéré, rien de fan-
tastique... Dans le domaine de la science, la sin-
cérité et la simplicité de coeur sont indispen-
sables à tout succès durable. Jamais Sweden-
borg ne fut victime de cet orgueil du succès
qui fut une occasion de chute pour tant de
grands hommes. Il resta constamment lui-
même, modeste, humble de coeur, et jamais,
ni par ses succès ni par aucune autre raison,
ne perdit son égalité d'esprit. »
Quelle que soit l'opinion que l'on ait sur la
nature ou la valeur des affirmations de Swe-
denborg, il n'en reste pas moins évident que
son expérience est unique. Aucun homme, après
avoir cultivé toutes les sciences de son temps

MA RELIGION 77

n'a jamais affirmé comme lui, avoir entretenu,


pendant plus d'un quart de siècle, des rela-
tions ininterrompues avec un autre monde,
tout en conservant le contrôle de chacune de
ses facultés. A toutes les époques de l'histoire,
certaines personnes ont pu avoir un aperçu
partiel du monde spirituel dans des circons-
tances exceptionnelles, ou même régulièrement,
comme par un don naturel. Moïse eut des
visions du inonde spirituel et de Dieu lui-
même. Par son intermédiaire le symbolisme
sacré de la dispensation juive fut donné aux
hommes. Il comprit l'importance de la mission
qui lui incombait, de délivrer son peuple du
joug de l'esclavage et de l'amener à une civi-
lisation nouvelle.
Mais il était loin de se douter que le Livre
qui nous rapporte cette expérience renfermait
un divin message pour la race humaine tout
entière. Les prophètes, aussi, eurent des visions
et entendirent des voix, mais ni Ésaïe, ni
Jérémie, ni Daniel ne comprirent les vérités
éternelles et profondes que leurs symboles
78 HELEN KELLER

allaient révéler à toutes les nations. La plu-


part des prophètes n'étaient conscients que
du sens historique et limité du message divin.
L'apôtre Paul comprit spirituellement un
grand nombre de vérités de la Parole, et ses
Épîtres nous apportent plus de lumière que
toutes celles des autres apôtres. Il fut élevé
au troisième ciel, mais ne put dire ce qu'il y
vît. I1 déclare lui-même qu'il ne savait pas
s'il était dans son corps ou hors de son corps.
Ces exemples sont pour ainsi dire des nouvelles
locales d'un pays inconnu, tandis que Swe-
denborg fut admis dans ce pays inconnu
avec toutes ses facultés; et, par les longues
observations qu'il y fit, il put nous faire con-
naître les conditions de vie et les lois du ciel,
du monde des esprits et de l'enfer. Jean, l'apôtre
de l'amour, contempla dans ses visions l'état
à venir du monde chrétien et la gloire d'une
humanité nouvelle. Ce que Jean vit en sym-
boles, Swedenborg le vit en réalité; il fut témoin
de l'accomplissement de ces images prophé-
tiques et il nous explique chacune des scènes
MA RELIGION 79

de ce drame, de telle sorte que l'Apocalypse


n'est plus un livre scellé. C'est un livre ouvert ;
les sceaux en sont rompus et son message
rayonne à la splendeur de la seconde venue
du Seigneur.
« Quelle prétention incroyable! » s'écriera-
t-on peut-être. Elle nie parait pourtant moins
incroyable que cette autre prétention qui
affirme qu'un homme originaire de Stratford,
qui n'avait aucune éducation classique et qui
ne possédait aucun avantage matériel, ait pu
devenir un Shakespeare et composer vingt-sept
immortelles pièces de théâtre. Ce qu'Emmanuel
Swedenborg prétend, avec sa « vaste et incon-
testable culture », c'est d'avoir été divinement
choisi et préparé pour interpréter les paraboles,
les symboles et les autres mystères de la Parole
de Dieu, pour nous expliquer les influences de
l'autre monde, influences que nous « sentons »
souvent si intensément, et pour rendre plus
acceptables les déserts de la vie en nous révélant
de nouvelles possibilités de volonté, de sagesse,
d'action et de joie. Tout cela, nous déclare-t-il,
8o IIELEN SELLER

manifeste la seconde venue du Seigneur, venue


qui s'accomplit dans le coeur et dans l'esprit
des hommes, dans la mesure où ils apprennent à
penser juste et â vivre de la vraie vie. Si la
chose paraît incroyable, souvenons-nous que
la plupart du temps cette épithète est appliquée
d'abord à tout ce qui sort de l'ordinaire.
En 188o, certains hommes prétendaient qu'il
était possible de construire un appareil capable
de voler; personne ne voulut les écouter parce
qu'on n'avait jamais vu chose pareille aupa-
ravant. Ainsi l'aviation, à ses débuts, ne pro-
gressa que lentement et ne triompha que grâce
aux efforts assidu; d'une petite minorité de
partisans convaincus que l'on couvrait de
ridicule.
Les fondements de bien d'autres sciences
ont été posés aujourd'hui. On sait, par exemple,
qu'il est possible d'organiser un système
d'économie sociale de manière que les hommes
soient plus riches, plus libres, plus heureux
qu'ils ne le sont aujourd'hui, avec plus de
confort et de loisirs. On sait tout aussi certai-
MA, RELIGION 81

nement qu'il est possible de réorganiser entiè-


rement notre système d'éducation, de façon
à élever le niveau des masses et à les mieux
préparer à une vie de bonheur, de service et
d'activité créatrice. On sait que les difficultés
internationales de notre époque — hostilités
entre peuples, menaces de guerre, etc. — pro-
viennent en grande partie des conceptions et
des attitudes d'esprit qui ne peuvent être
changées que par l'éducation, la persévérance
et un esprit de dévouement désintéressé au
service de l'humanité. Et pourtant il y a des
gens, soi-disant instruits, qui se refusent à
admettre un progrès social, politique ou spi-
rituel qu'ils verront peut-être s'ils vivent assez
longtemps et dont ils bénéficieront. En atten-
dant, les petits groupes de ceux qui croient
et qui savent vont bravement de l'avant,
rendant témoignage à. la vérité qu'ils professent
dans les écoles, dans les tribunaux, dans les
ateliers, dans les bureaux et dans les assem-
blées. Ne sont-ils pas, à leur manière, des mes-
sagers de la seconde venue du Seigneur?
82 HELEN EELLER

Les événements historiques qui bouleversent


le monde semblent, eux aussi, proclamer cette
immense transformation. Les nations sont
devenues si dépendantes les unes des autres, en
ce qui concerne le problème de leur existence,
que la guerre est plus que jamais une folie.
Il semble qu'une pression extérieure exerce
son influence sur l'humanité et lui fait réaliser
la nécessité qu'il y a de vivre dans la paix et
la fraternité.
Voici bientôt un siècle que l'homme a décou-
vert l'emploi qu'on pouvait faire du charbon
et de la vapeur pour la fabrication intensive
et pour le transport des marchandises par mer
ou par chemin de fer. D'autres inventions
suivirent peu après : le télégraphe, le télé-
phone, et toutes sortes de machines perfec-
tionnées; puis vinrent la télégraphie sans fil,
l'aéroplane et le sous-marin. Dieu semble avoir
vraiment doté notre globe de trois grandes ri-
chesses productives, le charbon, le fer et l'élec-
tricité, qui ont uni l'humanité en une grande
fraternité de travailleurs.
MA RELIGION

cc Mais », objectera-t-on de nouveau, « com-


ment accepter une affirmation aussi audacieuse
et aussi étrange, contraire à tout ce que j'ai
observé? » Il est vrai qu'en lisant les ouvrages
d'autres auteurs, nous avons, pour les juger
et les comparer, certaines règles que l'on pour-
rait appeler « guide de notre critique », mais
pour ce qui est de Swedenborg, nous n'avons
rien. En raison de la nature exceptionnelle de
son cas, nous ne pouvons rien ou presque rien
savoir des états psychologiques par lesquels il a
passé, à l'exception de ce qu'il nous en dit
lui-même. Il n'y a que son propre témoignage
qui puisse nous convaincre.
Pareille situation n'est pas pour m'étonner.
Tous les jours, avec une foi ingénue, je dois faire
confiance, quoique sourde et aveugle, à ceux de
mes amis qui ont des yeux et des oreilles, et ils
me disent combien de fois leurs sens les trompent
et les induisent en erreur. Pourtant c'est sur leur
témoignage que je m'assimile d'innombrables et
précieuses vérités, grâce auxquelles je puis me
faire intérieurement une conception du monde.

84 IIELEN KELLER

C'est grâce à eux, également, que mon âme est


capable de se représenter la beauté du soleil cou-
chant et d'entendre le chant des oiseaux. Tout
ce qui m'environne est peut-être plongé dans
le silence et les ténèbres, mais il n'en reste pas
moins qu'au dedans de moi, en esprit, je retrouve
la musique, la clarté, la couleur. C'est de la
même manière, d'après le témoignage de Swe-
denborg relatif à ses expériences supra-terrestres,
que je peux me faire une conception du monde
de l'au-delà. Et lorsque je devrai quitter cette
demeure d'argile qui m'emprisonne, toute mer-
veilleuse qu'elle soit, ce monde répondra aux
plus hautes aspirations ,de mon esprit.
Je pourrais peut-être suggérer un autre
moyen qui nous aidera à mieux comprendre les
affirmations de Swedenborg. La science nous
parle de cette étrange petite chambre noire du
cerveau, dans laquelle le soleil et les étoiles,
la terre et l'océan pénètrent sur les ailes de la
lumière; elle nous dit comment l'âme, sortant de
sa mystérieuse demeure, vient à leur rencontre
et communie avec eux dans la pénombre. Seul

MA RELIGION 85

Celui qui créa toutes choses peut contempler


leur gloire sans voile. Quant à nous, si leur
splendeur réelle n'était pas quelque peu atté-
nuée, nous ne pourrions les voir et vivre. C'est
la raison pour laquelle il est seulement permis
à l'homme de contempler toutes choses comme
dans un miroir, et de ne les voir que d'une
manière obscure dans une petite chambre où
la lumière est diffuse. Pourquoi douterions-nous
si fort des « mystères » qui nous attendent
« de l'autre côté du voile » alors qu'un voile
semblable empêche nos sens physiques de
saisir plus pleinement les réalités évidentes du
monde terrestre? Pourquoi notre âme ne
serait-elle pas aussi libre de sortir de sa de-
meure, de laisser les pauvres verres fumés que
le corps lui offre, et de pénétrer du regard, par
les télescopes de la vérité, jusqu'aux contins
infinis de l'immortalité? Quoi qu'il en soit, ces
exemples nous donnent la clé des expériences
de Swedenborg dans l'autre monde. Il nous
dit que c'est l'homme intérieur qui voit et qui
perçoit ce qui se passe autour de lui que nos
vr

86 HELEN KELLER

sentiments et l'activité de nos sens dérivent de


cette unique source intérieure. L'illusion selon
laquelle l'activité de nos sens dépend entière-
1
ment d'influences extérieures est si ancrée dans
nos esprits qu'il nous est pour ainsi dire impos-
sible de nous en débarrasser sans une concen-
tration profonde. Personnellement, je n'ai pas
eu beaucoup à souffrir de cette illusion, puisque
je suis continuellement livrée à mes pensées et
à mon imagination. Mais je la rencontre à
chaque instant autour de moi, quand, par
exemple, les gens expriment leur surprise en
me voyant jouir des fleurs, de la musique ou
de la description de beaux paysages. S'il est
aussi incroyablement difficile de leur faire
comprendre les faits les plus simples, relatifs
au toucher et à l'odorat, comment arriveront-ils
à se former une opinion de quelque valeur au
sujet d'un homme qui non seulement voit et
entend physiquement parlant, mais dont les sens
spirituels, doués d'une acuité exceptionnelle, lui
font entrevoir au delà du monde sensible qui
nous enserre, un horizon pour ainsi dire illimité?
CHAPITRE IV

La Bible est le témoignage des efforts faits


pq.r les hommes pour trouver Dieu et pour
apprendre a vivre en harmonie avec ses lois.
De tout temps, les théologiens se sont efforcés
de nous exposer les impressions passagères et
rnômenta.nées qu'ils se faisaient de Dieu et du
monde, dont ils se représentaient les appa-
rences incertaines et changeantes comme ayant
une forme permanente et invariable ; il en
est résulté beaucoup de contradictions dans
le sens littéral de la Bible et beaucoup de mal-
entendus an sujet de Dieu, de Sa nature et de
Ses intentions. La Bible nous décrit les débuts
hésitants de la vie spirituelle parmi les hommes,
son développement graduel et son triomphe
final dans l'évangile du Christ. On pourrait
- 88 HELEN KELLER

comparer ce livre à une sorte d'Iliade spirituelle,


's'étendant sur une période de plusieurs milliers
(l'années, et concernant plusieurs nations;
une histoire splendide dont le récit est entre-
mêlé de sombres périodes de matérialisme, J
d'errements d'auteurs non inspirés, suivies
d'autres périodes lumineuses qui nous révèlent /1
le sourire d'un Dieu illuminant le monde et/
éclairant le ciel, la terre, les eaux, et l'espri ,
des hommes. Et parfois, du chaos de ces expé-
riences humaines surgit un homme qui atteint
le faîte de la connaissance spirituelle. De tels
phénomènes deviennent toujours plus fré-
quents à mesure que l'humanité se développé.
Ils suivent le lent épanouissement de l'intelli-
gence, mais ils ne sont jamais absolument
identiques. Chacun de ces hommes apporte la ,
lumière, mais cette lumière varie avec la per-
sonnalité qui la transmet et il est parfois
difficile de reconnaître son origine divine.
De même que tous les objets de la terre sont
l'image et la correspondance des réalités d'un
autre monde, de même la Bible est un puissant
MA RELIGION 89

symbole de toute la vie spirituelle de l'humanité.


Les caractères les plus divers apparaissent
successivement dans ses pages; législateurs,
rois ou prophètes, tous défilent devant nos
yeux. Comme un torrent qui descend des
montagnes, c'est une procession sans fin de
générations successives, tantôt priant, tantôt
pleurant, faisant retentir les cités de leurs cris
de joie, ou donnant libre cours aux suggestions,
mauvaises de leurs coeurs corrompus, en se
faisant des images taillées; tantôt tombant au
fil de l'épée, ou se lamentant dans la captivité
à cause de la multitude de leurs transgressions,
tantôt inclinant la tête devant la volonté de
Jéhovah, tantôt couvrant leurs ennemis d'im-
précations; tantôt construisant, et fondant des
foyers, tantôt détruisant tout ; tantôt chantant
des cantiques de louange, offrant des sacrifices
et se consolant, tantôt crucifiant leur Sauveur.
Certaines contradictions et confusions étaient
inévitables dans un livre 'dont la composition
se poursuivit au cours de nombreuses généra-
tions. Et pourtant il reste le document le plus
- 90 HELEN KELT,ER

important que l'humanité possède sur le déve-


loppement progressif de l'esprit humain. Swe-
denborg se donna pour tâche de séparer le fro-
ment de la paille, la Parole de Dieu des paroles
des hommes. Pour interpréter le symbolisme
sacré de la Bible, il avait un don comparable à
celui de Joseph qui, au pays d'Égypte, révéla
au Pharaon la signification de ses songes.
Les théologiens de son époque cachaient leur
ignorance sous des. flots de paroles; et tandis
qu'ils s'agitaient, h-npuissants, devant le Sanc-
tuaire, Swedenborg, grâce à son esprit de
subtile pénétration, souleva le voile et révéla
dans toete sa gloire le Dieu très Saint.
L'Église avait cessé de prêcher l'histoire
simple, directe et bienfaisante de la venue du
Seigneur sur la terre, revêtant un corps de
chair pour vivre ici-bas comme un homme parmi
les hommes. A cette réalité merveilleuse, le
clergé avait substitué les élucubrations les
plus fantaisistes. 1l se perdait dans les dédales
de la métaphysique et ne savait comment en
sortir. La conception glorieuse de la Divine
MA RELIGION 91

Humanité du Seigneur avait été diminuée,


altérée, défigurée au point d'être méconnais-
sable, et Dieu lui-même disparaissait dans les
brouillards de la dialectique. Swedenborg ras-
sembla les débris épars de cet effondrement, il
leur rendit la vie et une forme normale; il nous
permit ainsi de jouir à nouveau de cette « com-
munion avec Dieu en Christ » qui se renouvelle
sans cesse. Loin d'être un destructeur, Swe-
denborg fut un interprète divinement inspiré,
il fut un prophète envoyé de Dieu. Son propre
message en témoigne d'une façon bien plus
convaincante que tout ce que ses disciples
pourraient en dire. On ne peut se soustraire à
l'influence de sa personnalité virile. En lisant
ses ouvrages, on reconnaît la vérité et l'on se
sent transporté de joie. Ce n'est pas une nou-
velle Bible qu'il nous donne, mais grâce à lui,
notre vieille Bible nous apparaît sous un jour
nouveau. Quiconque reçoit ses enseignements
entre en possession de grandes richesses spi-
rituelles.
Le but constant de Swedenborg, en écrivant
92 IIELEN KELLER

ses ouvrages, est de prouver qu'en lisant et


en interprétant la Bible correctement, on peut
arriver à se former de Dieu l'idée la plus noble
et la plus vraie. La plupart des hommes ont
l'esprit formé de telle manière qu'il contient
un lieu secret où se conservent leurs conceptions
religieuses et dont le centre est l'idée qu'ils se
font de Dieu. Si cette idée est celle d'un Dieu
injuste et cruel, toutes les autres pensées qui
en dérivent auront logiquement, elles aussi,
une certaine part de fausseté et d'erreur. La
plus haute idée que nous puissions nous faire
est aussi celle qui s'enracine le plus en nous;
elle es à la base de toutes nos croyances, de
toutes nos pensées, de toutes nos institutions
et elle en est l'essence. Cette idée fondamentale
de Dieu est par conséquent comme l'âme de
toute notre activité mentale et spirituelle,
qû'elle façonne à son image. Mais lorsque, dans
notre_ vie quotidienne, elle cherche à s'exprimer,
elle s'attaque aux vérités de l'esprit et conta-
mine tout ce. qu'elle touche de son erreur, de
sa cruauté et de son injustice. Telle était,
MA RELTGION 93

par exemple, l'idée de Dieu qu'une des castes


les plus intellectuelles de l'Inde se formait dans
les temps anciens; ses adeptes s'imposaient une
manière de vivre selon laquelle, pour atteindre
à la perfection et devenir l'image de Dieu, il
fallait renoncer à toute affection humaine, à toute
préoccupation et à tous liens de famille. Dès
l'instant où l'on pouvait se libérer entièrement
de ses passions, de ses pensées et de ses intérêts
terrestres, on devenait semblable à Dieu, on
était prêt à entrer dans un autre monde, à
être absorbé par l'Infini. J'ai pris un cas ex-
trême, mais qui démontre à quel point certaines
croyances vont à l'encontre du bonheur de
l'humanité ; j'entends celles qui élèvent sur
un piédestal une perfection factice, qui en-
couragent, au lieu d'une vie utile et juste,
un culte et des pratiques pieuses 'qui n'ont
pas pour objet Je bien général de l'humanité.
Pareilles croyances assombrissent la religion
et la morale; elles proposent parfois l'adoration
fanatique d'un être suprême, niais un être dont
les justes et les sages se détournent avec horreur.
94 HELEN KE.LLER

Il est un autre danger spirituel contre lequel


Swedenborg met souvent en garde ses lecteurs :
le manque de précision de leur conception de
Dieu. Il nous dit à plusieurs reprises que les
gens les plus humbles, en dépit de leurs erreurs
et de leurs superstitions, se font de Dieu, de
l'âme et de l'immortalité une idée plus vraie
que beaucoup d'érudits qui ne savent pas
trouver la moindre trace de vérité divine soit
dans la création, soit dans leur propre coeur.
Quelle signification remarquable prennent ces
paroles du prophète Jérémie pour le croyant
sincère, qui cherche sa voie : « Ainsi parle
l'Éternel : que le sage roc se glorifie pas de sa
sagesse et que le puissant ne se glorifie pas de
sa force; que le riche ne se glorifie pas de sa
richesse; mais que celui qui veut se glorifier
se glorifie d'avoir de l'intelligence et de me con- 1
naitre; de savoir que je suis l'Éternel qui exerce
la bonté, le droit et la justice sur la terre, car
c'est à cela que je prends plaisir, dit l'Éter-
nel (1). »
(1) ji..RÉmIE, ch. IX, 17,23,24.
MA RELIGION 95

Swedenborg nous déclare qu'une idée vague


d'un Dieu invisible n'est déterminée par rien
et, pour cette raison, porte en elle le germe de
sa propre destruction. L'idée que Dieu est
esprit est une idée vide de sens pour ceux qui
se figurent qu'un esprit est semblable à l'éther
ou au vent mais l'idée que Dieu est homme
est une idée juste, car Dieu est divin Amour et
divine Sagesse, comme toutes les qualités qui
en dérivent, et l'Amour et la Sagesse sont des
choses qui appartiennent à l'homme, et non
pas à l'éther ou au vent. »
Nous lisons plus loin : « Quand un homme
pense au Divin en soi, en faisant abstraction
de l'idée du Divin-Humain, ou bien cet homme
pense dans le vague, et une idée vague n'est
pas une idée; ou bien il se fait une idée du
Divin d'après l'univers visible, sans limites, et
qui se perd dans l'obscurité; cette idée ne
diffère pas de celle des adorateurs de la Nature;
elle se confond avec la Nature et cesse d'être
une idée. »
Quand on comprend bien la triple nature de

- 96 HELEN KELLER

l'être humain — esprit, intelligence et corps


on découvre que tout ce que l'homme perçoit
passe par son imagination et reçoit au contact
de son âme vie et signification. Dans l'Esprit
Divin on retrouve l'image de l'homme et de
l'univers. Dieu créa l'homme à Son image
et à Sa ressemblance. A son tour, l'homme
émet dans son esprit, dans son corps et dans le
monde, des pensées portant la marque, le sceau
de son individualité tout entière. On sait
comment l'artiste voit ses chefs-d'oeuvre en
esprit avant de les fixer sur la toile; de même,
l'esprit donne à ses idées une forme symbolique
ou imagée; c'est le seurlangage qui soit uni-
versel et véritable. Si nous pouvions nous com-
muniquer les uns aux autres par des formes
visibles nos joies, nos espoirs, ou l'impression
produite par un lever de soleil, combien cela ne
serait-il pas plus satisfaisant que d'employer
de simples mots ou des paroles du langage
ordinaire! Je me souviens d'avoir pleuré en
touchant une statuette chinoise sculptée repré-
sentant le bonheur, et je suis certaine qu'au-
MA RELIGION 97

cune description n'aurait pu produire sur moi


le même effet. Cette statuette représentait un
homme penché sur un champ de riz que sa
bouche touchait presque; cet objet grava dans
mon esprit, de manière indélébile, le fait que la
vie et l'existence des Chinois dépendent entiè-
rement de la culturedu riz et que, lorsque leurs
champs sont inondés et leurs récoltes détruites,
c'est la famine inévitable qui menace des mil-
lions d'individus. Un symbole évoque par sa
force une foule d'idées que les mots ne feraient
qu'affaiblir. Les Français disent que les *mots
servent à dissimuler les idées, et Ruskin, dans
un passage éloquent de Sésame et les Lis, com-
pare les mots à des masques qui, détournant
notre attention de la réalité, la fixent sur un
objet extérieur.
La Bible est écrite en grande partie en cette
langue symbolique qui est universelle. Naturel-
lement les chrétiens avaient compris cela bien
avant Swedenborg. Les paraboles et les farcies
cachées leur étaient famitit'q-es, mais de nom-
breux chapitres et l'A,pocalypse en particulier
8
HELEN KELLER

leur étaient complètement inintelligibles. « En


vérité, tu es le Dieu fort qui te caches, O Dieu
d'Israël, le Sauveur (i). » Ce passage fait bien
comprendre les vérités cachées du Livre Divin_
Israël ne connaissait Dieu que sous la forme
d'une colonne de fumée et de feu, ou d'un
sceptre, symbole de Sa puissance et lorsqu'il
se manifesta comme un Homme sur la terre,
on l'appela un associé du Prince des démons !
Ses disciples eux-mêmes ne comprirent pas ce
qu'Il se proposait d'accomplir et se disputaient
la première place dans Son royaume. Ils con-
fondaient Son oeuvre d'Amour avec un vul-
gaire projet de conqute et de gloire personnelle.
Combien toutes Ses voies nous sont obscures!
Sa révélation même est comme voilée par une
nuée. La Parole qui devrait nous Le faire con-
naître tel qu'Il est, nous Le décrit sous ime
apparence humaine et finie, et nous nous for-
mons des impressions contradictoires sur Ses
attributs. Il est infini et éternel, et pourtant
les passions humaines et notre ignorance Lui
ÉSAIE, XLV, 15.

MA RELIGION 99
.....••n•n•n•nnn

sont attribuées. or Il n'y a point de colère


en moi », Lui fait dire la Bible. « Est-ce moi
qu'ils irritent ? N'est-ce pas eux-mêmes à leur
propre confusion » Et pourtant ailleurs elle
Lui fait répandre l'ardeur de Son courroux
sur la terre. Elle Le décrit comme un Dieu « qui
ne se repent pas » et nous dit pourtant qu' « Il
se repentit ». Il rend à chaque homme selon
ses oeuvres, et pourtant Il fait retomber l'ini-
quité des pères sur les enfants! La Parole con-
tient un si grand nombre de contradictions
apparentes qu'il n'est pas étonnant que beau-
coup de personnes ne puissent trouver aucun
ordre dans ce chaos d'idées irréconciliables.
Si nous croyons en un Dieu d'amour, comment
pouvons-nous l'imaginer capable de colère,
de caprices et de versatilité ? Ne devons-nous
pas attribuer cette conception de Dieu à la
barbarie des temps où la Bible fut écrite?
Swedenborg nous expose une philosophie
raisonnable de la révélation divine. Il nous
démontre que, comme dans le domaine de la
science, chaque idée ncluvelle que Dieu révèle
100 HELEN KELLER

doit s'adapter aux états et aux facultés de ceux


auxquels elle s'adresse. Il veut nous prouver
que l'exposé littéral des Écritures est en grande
partie une adaptation de la Vérité divine
à l'intelligence peu développée de certains
peuples particulièrement simples ou sensuels, ou
pervertis. Il nous démontre que cc même texte
littéral contient un sens spirituel adapté à la
plus haute intelligence des anges qui, eux aussi,
se pénètrent de la Vérité de Dieu et dont leS
pensées sont associées aux nôtres, bien qu'ils
nous soient invisibles. C'est dans ce sens pro-
fond que réside la plénitude de la Vérité
Divine. Mes amis comprendraient-ils ce que je
veux dire s'ils prenaient: toujours mes paroles
au pied de la lettre? Ne leur semblerait-il pas
que j'aie p'e- rdu la raison s'ils pensaient que
vraiment je veux dire que le soleil se lève et
se couche, que la terre est plate, ou que je ne
vis pas dans l'obscurité lorsque je réponds par
exemple « Je vois ce que vous voulez
dire. » Mes amis s'attachent au sens de mes
paroles quand ils m'écoutent, et non pas

MA RELIGION lOi

aux paroles elles-mêmes ou à leur apparence.


C'est un peu la méthode que Swedenborg
emploie pour trouver le sens profond de la
Parole. Quand un homme d'humeur sombre ou
dur de coeur lit que la colère de Dieu ne cesse de
menacer les méchants, ce Dieu lui apparaît
mesquin et loin d'être divin. Mais un homme de
coeur et de bon sens comprend immédiatement
que ce n'est là qu'une apparence et que ce
sont les hommes qui attribuent à Dieu leur
colère personnelle ou la punition qu'ils se
sont attirée par leur péché. On dira que la
colère des justes, qui ne dure qu'un moment,
ne peut être classée dans cette catégorie,
et que Dieu nous inflige certaines puni-
tions qui sont en réalité les châtiments de
Son amour. Mais Dieu est incapable de sévérité
et II ne cesse de le prouver à ses enfants. En
pénétrant jusqu'au sens profond de Sa Parole
divine, en soulevant peu à peu le voile qui
l'enveloppe, nous découvrons une Parole de
plus en plus vraie, et plus conforme à Sa nature.
Il n'a pas créé l'homme pour le trahir et le
102 HELEN XELLER

bannir du jardin d'Éden. Il ne nous donne pas


des lois qu'Il tra..nsgresserait lui-même pour
faire retomber ensuite la faute sur Ses créatures.
Il nous prévient, nous avertit, mais Il ne pré-
cipite jamais personne en enfer, et n'abandonne
jamais aucun de ses enfants. C'est l'homme
lui-même qui le contraint à formuler Ses com-
mandements en des termes durs en apparence,
mais susceptibles d'être compris et mis en pra-
tique. Swinburne sentait inconscieinment sa
présence lorsqu'il écrivait ces lignes :

O mes fils, vous qui servez par trop fidèlement


Des dieux qui me sont étrangers,
Ma beauté ne vous était-elle pas euffisa.nte?
Était-il si dur d'être libre?
Car voici, Je suis avec vous, en vous, et Je fais partie
[de votre être;
Levez les yeux maintenant, et voyez.

Qui comprendra jamais le nombre considé-


rable de fautes que les hommes commettent
chaque jour en insultant pour ainsi dire la
Divinité dans tout ce qu'elle a de beau et de
miséricordieux ! Ce n'est pas Dieu qui se cache,

MA RELIGION 10 3

mais le langage pervers de l'égoïsme qui le


cache aux yeux des hommes.
J'ai fait ces quelques remarques parce qu'il
est de toute nécessité que nous possédions une
idée claire et limpide de Dieu lui-même si nous
voulons comprendre les symboles de la Parole
Divine. La théorie de Swedenborg est que le
sens spirituel des Écritures traite exclusive-
ment de l'â.me, de ses besoins, de ses difficultés,
de ses changements d'état et de son renou-
vellement, et n'a aucun rapport avec le temps,
l'espace, ou les personnages historiques. Lorsque
la Parole mentionne des montagnes, des fleuves,
des agneaux et des colombes, des tonnerres et
des éclairs, des cités brillantes comme l'or,
des pierres précieuses, des arbres de vie dont
les feuilles doivent servir à la guérison des
nations, nous devons comprendre que toutes
ces choses sont le symbole exact des principes
spirituels dont elles découlent. Elles représen-
tent des idées et des affections, qui sont à l'â.me
ce que leurs correspondances naturelles sont au
corps. Swedenborg se servit de cette méthode
Z 04 IIELEN KELLER

d'interprétation pendant plus de vingt-sept ans


et il n'eut jamais à changer ou à reviser aucune
des affirmations qu'il avait faites sur le sens
des Écritures dans le premier des ouvrages
qu'il publia. D'un bout à l'autre de la Bible,
il donne à mi objet naturel la même significa-
tion spirituelle, et cette signification convient
exactement. J'ai essayé de me servir de cette
clé et je l'ai trouvée satisfaisante. Swedenborg
lui donne i.e nom de loi des correspondances,
c'est-à-dire des relations de cause à effet qui
existent entre les formes de la nature et les
entités de l'esprit. La Bible pourrait être
appelée le Poème du Monc4 aussi bien que le
message de Dieu à l'homme dans son expression
la plus objective.
Les ouvrages de Swedenborg, et particuliè-
rement les Arcanes Célestes, confirment en
bonne partie ce qu'Ingersoll et d'autres cri-
tiques de la Bible nous disent de son sens littéral
et du peu de confiance qu'il leur inspire ; mais
ces ouvrages nous prouvent en même temps
qu'ils se trompent entièrement dans leurs con-
MA RELI(10N 105

clusions, quant à la valeur que ce sens peut


avoir à d'autres points de vue. J'ai pu souvent
constater combien le sens littéral. est peu
satisfaisant dans les découvertes de la science
moderne, combien certains récits bibliques nous
paraissent étranges et contradictoires. Pour-
tant, j'ai aussi observé que, sous le voile de la
lettre, ces récits contiennent un sens caché qui
n'apparaît pas dans les mots, mais dans le
symbole dont ils sont l'expression, et ce sens
est invariablement le même partout où ces
symboles se retrouvent. Nous en avons un
exemple frappant dans le psaume LXXVIII,
qui débute par ces mots « j'ouvrirai ma
bouche et je parlerai en paraboles; je publierai
les mystères des temps anciens, ce que nous
avons entendu et ce que nous connaissons, ce
que nos pères nous ont raconté. » Les versets
qui suivent ces paroles sont un résumé des
expériences des Israélites en Égypte et de leur
pèlerinage vers la terre de Canaan. Ce sont
là des faits historiques, et pourtant il nous est
dit que ce psaume est une parabole que seuls
106 HELEN KELLER

les initiés peuvent comprendre entièrement. En


effet, quelle magnifique parabole Elle décrit
dans se9 moindres détails notre exode et notre
délivrance du matérialisme et de l'ignorance
dans lesquels nous nous trouvions, et nos
progrès, lents et difficiles, vers une vie plus
heureuse, symbolisée par le magnifique et fer-
tile pays de Canaan. Ceci n'est qu'une image
de la manière dont Swedenborg considère la
Bible, comme un moyen de communiquer aux
hommes la Vérité Divine.
Il est intéressant de se souvenir qu'en 1753
Astruc découvrit dans le Pentateuque deux
sources de documents ou më.'Ine davantage,
et qu'a la même époque Swedenborg publiait
à Londres, sans nom d'auteur, les Arcanes
Célestes, qui expliquaient la Genèse et l'Exode.,
Swedenborg ne croyait pas que les Écritures
eussent un rapport quelconque avec la créa-
tion du monde physique ou avec mi déluge,
au sens littéral du terme, ni que les onze
premiers chapitres de la Genèse fussent Mis-
. -Loire d'hommes ou d'individus appelés Adam,
MA RELIGION 107

Noé, etc. C'est d'une manière toute différente


qu'il envisagea ces récits. Grâce à sa connais-
sance de l'hébreu et à l'illumination de son
esprit, il fut en mesure de comprendre que les
premiers chapitres cle la Bible sont écrits clans
un style ancien, parabolique, et qu'ils nous
décrivent la vie spirituelle de la race humaine,
depuis ses origines jusqu'à l'époque des Juifs.
Il nous montre que le premier chapitre de la
Genèse décrit les étapes successives de l'évo-
lution de l'esprit humain, d'abord obscur et
chaotique, puis se développant progressivement
jusqu'à l'état de félicité et de vérité symbolisé
par le jardin d'Éden. Cette période se continua
jusqu'au moment où l'égoïsme commença à
exercer ses ravages et où la race perdit gra-
duellement l'innocence de l'enfance. Enfin,
un déluge d'idées fausses et mauvaises vint
inonder le monde. Puis une nouvelle race plus
éveillée, symbolisée par Noé et son arche,
apparaît et marque le début d'un âge nouveau
au cours duquel l'intelligence se développa
rapidement, tandis que'la voix de la conscience
08 HELEN KELLER

remplaçait la pure intuition de l'âme. Cette


époque n'est plus symbolisée par un jardin,
mais par une vigne. L'humanité grandit rapi-
dement, comme un adolescent ambitieux, créant
les immenses empires de l'Orient dont nous
retrouvons chaque année des traces nouvelles,
grâce à nos recherches archéologiques. Ce fut
une période de civilisation brillante mais qui, elle
aussi, déclina au cours des siècles, dégénérant
en polythéisme et en idolâtrie ; la violence et
les guerres menacèrent de couvrir la terre de
leurs ruines, et un nouvel ordre de choses lui
succéda. Ce fut le commencement de l'Église
juive, qui permit atl monothéisme de subsister
jusqu'au moment où, les temps étant accomplis,
le Christianisme vint éclairer le monde. La
première Église chrétienne était en somme la
continuation du culte institué par Moïs, de
ce culte rempli d'images, de cierges, de torches
fumeuses, simulacres de la foi d'une société
en ces temps agités. Les images qui faisaient
appel aux sens, les captivantes enluminures
du rituel, le sceptre de l'autorité ecclésiastique,
MA RELIGION 109

contemplés pour ainsi dire en marge de la


Parole, étaient l'objet d'une vénération supersti-
tieuse, mais le message divin de cette Parole
restait ignoré. Ainsi s'écoula l'âge mûr de
l'humanité, et nous continuons, aujourd'hui
encore, à sentir les effets de cette décadence et
des crises profondes qu'elle a traversées. Mais
la lumière d'une foi plus éclairée brille sur
l'humanité et l'on peut suivre pas à pas la
création d'un homme nouveau. Oui, le Sabbat
de la paix, dans tout coeur d'homme comme
dans le monde qui nous entoure, appartient
à un avenir qui n'est peut-être pas éloigné, et
le règne de l'égotsme et des instincts aveugles
disparaîtra à jamais. Ainsi la Bible n'est qu'une
vaste et glorieuse parabole; d'un bout à l'autre,
elle contient des leçons qui se rapportent aux
phases successives de notre vie : notre innocence
première, nos écarts de jeunesse, notre conver-
sion salutaire, ses possibilités immenses de
service et de joie. Elle nous décrit un cercle
complet, d'un paradis à l'autre, « le cercle de la
terre sur lequel le ‘Seigneur a pour jamais établi
1I0 HELEN FOELLER

son trône Le vocabulaire limité et les expres-


sions imparfaites de la pensée d'un âge depuis
longtemps disparu, ne sont que le corps du
céleste message qui déclare que Dieu est à
jamais avec nous, nous comblant saris cesse
de dons plus riches et de possibilités nouvelles.
Swedenborg nous permet d'affirmer que la
critique la plus sévère de la Bible n'enlève pas
un iota, pas un seul trait de lettre à sa vérité
essentielle, mais au contraire qu'elle corrige
les vues erronées des anciens auteurs hébreux.
Il n'y a donc aucun conflit entre les décou-
vertes toujours nouvelles de l'archéologie,
de la géologie, et l'étude des anciens documents
bibliques. Au contraire, la Bible est envisagée
avec plus de respect, portée à un niveau supé-
rieur et comme enveloppée de sainteté. L'at-
titude qu'on avait adoptée à son égard 'dans
les temps passés était moins digne du Grand
Dieu, maître de toutes les âmes; ce Dieu qui,
d'après elle, ne s'était pas fait entendre avant
la révélation du Sinaï, qui n'avait laissé à la
science aucune possibilité d'accomplir sa tâche
MA RELIGION II I

sans ébranler la foi, qui n'aurait fait connaître


sa volonté à la race humaine que par le seul
rayon de lumière, étroit et exclusif, destiné
à Moise. Sa Providence n'était que manque
de coeuret négligence, car, à l'exception d'Israël,
toutes les nations étaient en butte à sa colère
et des millions d'âmes vouées à la damnation
éternelle. C'est alors, nous disait-on, que son
« Fils bien aimé » intercéda pour les hommes et
s'offrit lui-même en sacrifice d'expiation sur
la croix, afin de sauver une race perdue, et que
le « Père », en acceptant cette offre, révoqua
sa sentence, mais seulement pour ceux en
faveur desquels le « Fils » avait intercédé.
Swedenborg critiquait sévèrement ce point de
vue, qui était souvent enseigné dans les écoles,
prêché dans les églises et proclamé avec une
éloquence et un zèle extraordinaires. On l'en-
seignait aux petits enfants, on en parlait aux
prisonniers et aux mourants. Ce dogme s'in-
filtrait jusque dans les actes les plus insigni-
fiants et les conversations les plus ordinaires
de la vie quotidienne. Naturellement, de tous

112 HELRN KE LLER

côtés surgirent les sceptiques et les athées.


Pour avoir foi dans le Seigneur et dans Sa
Parole, il fallait renoncer à la science, à la
philosophie et atténuer tout sentiment géné-
reux.
A cette doctrine, Swedenborg en opposa
une autre, toute différente, qui donna des
espoirs nouveaux en même temps qu'une appré-
ciation plus exacte de la Bible. Le Dieu qu'il
nous révèle est le Dieu de tous les peuples et
de tous les temps, infiniment patient et chari-
table, dont la Providence veille continuellement
sur le monde entier. Pour diriger l'humanité
dans ses premiers pas, Il lui fit suivre la même
loi de croissance spontanée qui fait croître les
plantes et les arbres. Ensuite 11 l'instruisit par
les paraboles du jardin d'Éden, du délugç, de
la vigile, de la Tour de Babel, et par tout ce
que nous disent les livres de Moïse et les pro-
phètes. Quant à la géologie et aux antres
sciences, Swedenborg- en tire des comparaisons
rom- illustrer la régénération de l'homme. Il
y a toujours eu, dans chaque pays, des lois
MA RELIGION 113

justes; et le Code d' Hammourabi, l'Amraphel


dont la Genèse nous parle, est .bien connu.
Mais le Décalogue fut donné d'une façon plus
impressionnante du haut du Sinaï, parce qu'il
devait préfigurer les lois spirituelles que la
sagesse et la science révéleraient aux hommes
au cours des âges. Ce n'est qu'en ayant cer-
taines images bien définies de la vie gravées
dans notre mémoire que nous pouvons nous
en représenter de plus belles et les transformer
en vivantes réalités. Toutes les fois que les Juifs
se détournaient de l'idéal qu'ils devaient
défendre pour le bien de l'humanité entière,
les prophètes, dans leurs remontrances, leur
citaient l'exemple des autres peuples qui
n'avaient pas le privilège de posséder la Parole
écrite, mais sur le coeur sage et noble desquels
la vérité était comme gravée en lettres d'or.
Swedenborg nous cite eu exemple les païens
de son temps et déclare que leur sincérité et
leurs bonnes dispositions devraient faire honte
au monde chrétien car voici : ce sont eux,
aujourd'hui, qui montrent le plus de bbnne
9
114 HELEN KELLER

volonté en faveur de la cause de la fraternité


parmi les hommes, tandis que nous cherchons
les moyens les plus efficaces de nous entretuer
dans une prochaine guerre. En vérité, la Parole
de Dieu demeure éternellement, alors que la
vieille conception littérale du ciel et de la
terre tend à disparaître.
Si les ouvrages de Swedenborg nousenseignent
que l'évolution est la méthode que Dieu employa
dans la création, ils nous montrent aussi que
l'évolution n'est jamais complète sans une
cc involution » préalable. Étant donné que Dieu
est Ame ou Vie même, il Lui est impossible
de ne point faire entrer dans tout ce qu'Il
fait comme une image de cette âme; et, à leur
tour, chaque âme s'empare de la matière et
la forme à la ressemblance de la pensée divine
n
qu'elle exprime. Il est toujours vrai, comme
Platon nous l'enseigne, que rien ne peut être
créé de rien, et l'intelligence ne peut provenir
de la matière pour cette bonne raison qu'elle
appartient à un plan d'existence entièrement
différent. Bien que l'homme ait gravi succes-
MA RELIGION 115

sivement tous les échelons de la création, il


n'en a pas moins été immortel dès le commen-
cement. Toutefois il ne lui fut pas donné de
jouir de ses capacités les plus élevées avant
d'être devenu conscient de l'existence de son âme.
Le symbole de la Chute nous enseigne que
l'homme a perdu son innocence et sa simplicité
enfantines, tandis qu'il a fait de considérables
progrès matériels; et il retourne de nouveau
par des sentiers longs et difficiles vers les som-
mets où il retrouvera son Dieu, au « lieu de
rencontre de toutes les âmes ».
Les révélations de Swedenborg détruisent
chez l'homme la crainte de la mort. Avant
son extraordinaire expérience dans le monde
spirituel, la vie future était, pour la plupart des
chrétiens, un sujet de terreur et d'angoisse.
On ne savait pas au juste si c'était la 'vie ou
la mort qui nous offraient le plus de possibilités
— si, en d'autres termes, la mort était la fin
de tout ou le début d'une autre vie. Nous avons
aujourd'hui la certitude qu'une vie plus intense
et plus noble nous attend au delà de la tombe.
116 'TELE N KELLER

La pensée d'un enfant, mourant dans les bras


de sa mère, nous était inacceptable. Mais nous
savons maintenant que ce petit être a devant
lui la perspective d'une enfance glorieuse et
sans nuages dans ce pays de clarté où les anges
lui apprendront à parler, à exprimer sous
forme de pensées créatrices le meilleur de lui-
même, et à accomplir la tâche pour laquelle
il est le mieux qualifié, oit il croîtra en beauté
et accomplira des exploits plus remarquables
que ceux que nous admirons sur la terre. Nous
savons également que toutes les affections
vraies qui n'ont pu pleinement se réaliser sur
la terre, trouveront ,une joie décuplée lors-
qu'elles se réaliseront de l'autre côté du voile.
Le ciel et l'enfer sont maintenant des faits
indéniables que la conscience ne permet plus
de mettre en doute. Nous avons la certitude
intuitive de leur existence, non plus une idée
vague, basée sur des arguments ou des raisons
que nous pouvons accepter ou rejeter à notre
gré. La connaissance que nous avons aujour-
d'hui donne à ces faits le cachet de la réalité,
MA RELIGION 117

car elle repose sur l'expérience, et le vivant


témoignage de Swedenborg qui éclaire d'une
lumière toujours croissante les recoins les plus
cachés de notre âme, donne à nos efforts hési-
tants une puissance extraordinaire en nous les
présentant sous un jour immortel.
On a beau dire que ceux qui croient au sur-
naturel ont l'esprit dérangé; chaque fois que
les hommes ont voulu en faire abstraction, ils
en ont cruellement souffert. Il est vrai que
bien peu d'entre nous savent observer le juste
milieu, mais voici les paroles qui furent inspi-
rées à Swedenborg : « La vérité qui a le bien
en vue est toute puissante. » Si nous nous lais-
sons inspirer par la Divine Vérité du Seigneur,
nous aurons, quant à l'esprit, la force d'un
Samson et nous pourrons soulever et écarter
les obstacles qui ferment, à la plupart des
hommes, toute possibilité de développement.
Il est intéressant de remarquer qu'Emerson,
si éloigné qu'il soit de Swedenborg- sur bien des
points, écrivit ce qui suit : cc Au marnent où. un
individu cherche à être quelque chose par
118 ITELEN KELLER

lui-même, il n'est qu'un être faible et sans


volonté. Au moment où notre esprit cherche à
être quelque chose par lui-même, il est aveuglé.»
Une seule chose pourra délivrer le monde :
c'est ouvrir en nous la porte toute grande à
la Vie Divine.
Telle est la véritable signification du message
que Swedenborg nous apporte des montagnes
d'où nous vient le secours ». Ce n'est pas sur
l'immortalité elle-même qu'il insiste, mais sur
les responsabilités qu'elle nous impose. Il n'a
pas envisagé ses relations extraordinaires avec
les anges comme un but en soi, mais comme le
moyen d'ouvrir son %intelligence à une inter-
prétation véritable de la Parole de Dieu et de
laisser ainsi à l'humanité tout entière le trésor
des connaissances qu'il avait acquises.
Il doit être bien entendu, cependant, que,
tout en admettant qu'il est possible de com-
muniquer avec les esprits de ceux qui nous ont
quittés, Swedenborg, ne nous encourage jamais
à le faire. Lorsque le coeur endormi de l'huma-
nité a besoin d'être réveillé, le Seigneur suscite

MA RELIGION "9

des prophètes, des apôtres ou des voyants;


et si, pour accomplir leur mission, il leur est
nécessaire d'entrer en relation consciente avec
les anges ou les mauvais esprits, la Providence
Divine veille sur eux et prévient la confusion
qui pourrait en résulter. Mais d'ordinaire, toute
relation avec les esprits expose l'homme à
de grands dangers, car ii est très facilement
influencé par des esprits trompeurs qui con-
naissent sa faiblesse et se servent de lui pour
accomplir leurs desseins égoïstes.
C'est pourquoi, quand Swedenborg affirme
que tout être humain est entouré de deux
anges du ciel et de deux mauvais esprits de
l'enfer, il déclare aussi que, pour notre tran-
quillité d'esprit et pour le bon ordre de notre
vie, nous devons être inconscients de la pré-
sence de nos alliés ou de nos ennemis. Comme
le remarque avec raison John Wesley, nous
trouvons dans ces révélations tout ce qu'il nous
est nécessaire de savoir et il ne nous reste qu'à
suivre le Seigneur seul, en nous confiant à Sa
volonté et à Sa protgction.
120 I ELE N N ELLER

Le nom du Seigneur Jésus-Christ est men-


tionné dans la première et dans la dernière
phrase de l'Apocalypse, et Sa personnalité joue
le rôle principal dans ce livre. C'est le Jésus du
Nouveau Testament. En effet, l'Apocalypse
continue le récit des Évangiles; ceux-ci nous
décrivent Son ministère sur la terre, Sa cruci-
fixion et sa résurrection, et l'Apocalypse nous
dit comment le Seigneur, devenu notre exemple
sublime, notre suprême inspiration, a poursuivi
Son oeuvre et manifesté la puissance de Son
Humanité glorifiée. Ne nous a-t-il pas affirmé
dans les Évangiles : « Voici, je suis avec vous
tous les jours jusqu'à la fin des siècles »; et
ne parle-t-il pas à maintes reprises du récon-
fort et de la lumière dont II continuera à gra-
tifier l'humanité ?
Qu'est-il advenu de cette promesse? A part
la descente du Saint-Esprit le jour de Pentecôte,
la sagesse, le courage et la joie que ce phéno-
mène inspira aux disciples pendant quelque
temps, il semble qu'elle ait été oubliée.
Mais Swedenborg nous démontre que cette
MA RELIGION' 121

promesse forme le sujet de l'Apocalypse, qui en


annonce l'accomplissement. Ses symboles nous
décrivent d'une manière explicite la nature du
Seigneur ressuscité et les bénédictions que Sa
présence nous apporte et ils nous enseignent
ce que nous devons faire pour préparer nos
esprits à Le recevoir. L'Apocalypse nous dépeint
l'idéal de la vie chrétienne, qui brille comme une
étoile autour de la divine Présence, alors que
les apôtres ne l'avaient que faiblement es-
quissé.
Les épreuves de la foi et les maux de
toute sorte que nous devons supporter avant
que cet idéal puisse faire partie de no-us-mêmes
s'y trouvent également exposés; il nous montre
les principaux obstacles qui s'opposent à l'éta-
blissement du christianisme véritable comme
étant la foi sans la charité et le désir de dominer
les âmes au moyen des rites, des superstitions
et de la crainte. Les bêtes qui montent de la
mer et de l'abîme représentent certaines idées
monstrueuses, telles que la doctrine de la pré-
destination, la suppression de la liberté de
122 HELEN ZELLER

pensée, ou l'idée d'une trinité divine qui jeta


le trouble dans l'esprit des hommes et provoqua
la « désorientation » de leur vie, comme disent
les Hindous. En effet, des idées semblables vont
à l'encontre de toute concentration spirituelle;
elles engendrent un manque d'équilibre quant
à nos émotions; elles s'attaquent à l'essence
même de la morale et enlèvent tout pouvoir à
la philosophie, car cette dernière ne peut logi-
quement exister qu'en reposant sur la con-
ception d'un Dieu unique. Le Dragon de
l'Apocalypse représente les efforts de certains
hommes sans scrupules qui se servent de leur
raison pour nier la Divinité du Seigneur et la
nécessité d'obéir à ses conm-iandements. Baby-
lone symbolise l'orgueil et le pharisaïsme qui
nous empêchent de le reconnaître comme Dieu,
et de vivre conformément à sa vérité.
De nombreux chapitres de l'Apocalypse sont
entièrement consacrés à des scènes de jugement
dans le inonde des esprits. Les sceaux sont
brisés, les trompettes retentissent, ce qui si-
gnifie que l'ignorance et l'hypocrisie d'une
MA RELIGION 123

église en décadence sont dévoilées. Dans toutes


ces scènes, on retrouve la personnalité domi-
nante du Seigneur dans sa Divine Humanité.
La ceinture d'or qu'il porte sur la poitrine, sa
tête blanche comme de la neige, ses yeux comme
der flammes de feu, et son visage resplendis-
sant comme le soleil dans toute sa gloire, nous
représentent la puissance de son Amour, la
pureté de sa Sagesse et l'ardeur de sa Provi-
dence; sa voix, semblable au bruit des grandes
eaux, suggère les pensées nouvelles et les
croyances plus nobles qu'Il suscitera sur la
terre. Ce livre nous apprend aussi pourquoi la
présence du Seigneur et le réconfort de son
Esprit ont été si peu ressentis depuis l'époque
de son activité terrestre. L'esprit de domination
et d'oppression nous l'ont caché, et l'Église
du passé porta un coup si funeste à l'éducation
de la race humaine qu'il lui a fallu un long
effort pour être en état de recevoir un nouveau
message de sa part.
Après les scènes représentant le Jugement,
le Seigneur apparaît de nouveau dans le ciel
124 HELEN KELLER

et sur la terre qu'Il réjouit de son sourire, tandis


que la Nouvelle Jérusalem — une dispensation
nouvelle de la Vérité — descend sur la terre.
Nous lisons alors que « le Tabernacle de Dieu
est avec les hommes » ou encore qu' « aucun
temple n'y est visible, car le Seigneur Dieu
tout-puissant et l'Agneau en sont le temple ».
La nature humaine du Seigneur est « le Taber-
nacle de Dieu avec les hommes », le Temple de
Sa présence parmi eux.
Les mesures de la Sainte Cité, ses dimensions
géométriques si parfaites, nous sont expliquées
par Swedenborg, comme représentant la per-
fection humaine à laquelle le Seigneur parvint
lorsqu'il était dans le monde. Les eaux qui
sortent du trône de Dieu sont les vérités de
sa Parole, si abondantes et si rafraîchissantes
pour ceux qui unissent véritablement leur vie à
la sienne. Car la connaissance de la Divine
Humanité du Seigneur est la sagesse qui nous
permet de remonter jusqu'à la source intaris-
sable des vérités contenues dans les paraboles
de l'Ancien Testament, dans les psaumes et
MA RELIGION 125

les prophètes, dans les Évangiles et tout parti-


culièrement dans ce livre de l'Apocalypse qui
resta si longtemps incompris.
Quelle beauté divine n'y a-t-il pas dans toutes
ces choses, quand on les comprend bien! Grâce
à l'interprétation inspirée de Swedenborg, le
livre, qui s'ouvre en nous décrivant la vision
des sept chandeliers d'or au milieu desquels
se tient comme un Fils d'Homme, nous dévoile
des richesses de plus en plus merveilleuses; il
va jusqu'à nous faire entrevoir la Cité sainte,
le fleuve de l'eau de la vie, l'arbre dont les
feuilles doivent guérir les nations et le radieux
soleil de la présence du Seigneur lui-même, qui
ne sera plus jamais caché à ses enfants.
Les deux ouvrages de Swedenborg qui nous
expliquent l'Apocalypse sont dans, l'esprit de
tout homme qui sait voir l'accomplissement de
la vieille prophétie « le Fils de l'Homme venant
sur les nuées du ciel dans sa puissance et sa
grande gloire ». Car, en effet, « voir » signifie
comprendre; « les nuées du ciel » sont le sens
littéral de la Parole, et « le Fils de l'Homme qui.

126 HELEN KELLER

vient » est le Seigneur dans la puissance et la


gloire du sens spirituel qui brille sous le sens
voilé de la lettre. L'inscription placée sur la
croix du Calvaire a Jésus de Nazareth roi des
Juifs » était écrite en hébreu, en grec et en latin,
symbolisant ainsi le moment où le Seigneur sa-
tisferait les âmes assoiffées de sa ressemblance
et leur révélerait la signification cachée des textes
hébreu et grec des Écritures, au moyen de leur
sens spirituel exposé dans les ouvrages latins
de Swedenborg. Swedenborg se servit de cette
dernière langue pour traduire, sous l'inspiration
du Seigneur, les symboles de la Bible, et pour
nous révéler l'usage pratique qu'on doit en faire
pour le bonheur de l'humanité. Il ne signa même
pas la plupart de ses ouvrages; mais ceux qu'il
signa portent la mention : Serviteur du Seigneur
% ésus-Ciirisi. Il écrit quelque part : « Je n'ignore
pas que beaucoup de gens prétendront qu'il
est impossible à un homme de converser avec
les esprits et les anges tant qu'il vit dans son
corps physique ; certains diront que ce sont là
des fantaisies ; d'autres, que je rapporte ces
MA RELIGION 127

choses afin de surprendre leur bonne foi ;


d'autres encore trouveront d'autres raisons. De
tels propos ne m'arrêteront pas, car j'ai vu,
j'ai entendu et j'ai senti (I). »
Ce n'est pas sans étcnnernen.t que j'ai constaté
combien ceux qui s'occupent de sciences psy-
chiques, par exemple Sir Oliver Lodge, men-
tionnent rarement les volumineux ouvrages
de Swedenborg, qui ont trait aux mêmes ques-
tions. Sir Oliver Lodge a publié un grand nombre
des messages qu'il reçut de son fils Raymond
après sa mort. Ces messages nous disent que les
habitants de l'éternité font ce qu'ils aiment le
mieux et vivent en compagnie de ceux qu'ils
préfèrent. Ils nous donnent aussi des détails
sur la façon dont ils se nourrissent et se vêtent,
mais les renseignements que ces messages nous
apportent sont maigres et fragmentaires. Ce
sont des lambeaux épars d'informations arra-
chées au ciel par une méthode compliquée,
qui ne rappelle en rien les conversations de
Swedenborg, face à face avec les anges 'et les
(i) SWEDENBORG, Arcanes Célestes, 68.
12S IIELEN KELLER

esprits, ou la maîtrise surhumaine avec laquelle


il nota une foule d'événements dans le monde
spirituel, leurs causes et leurs conséquences, et
nous les rapporta d'une façon si vivante que
leur vérité peut être comparée aux feux d'un
diamant. Il rencontra des êtres dont le carac-
tère n'était plus malléable; il entendit les
plaintes des mauvais esprits regardant vers
le ciel et n'y voyant que d'épaisses ténèbres;
il découvrit que les anges ne peuvent respirer
dans une atmosphère à laquelle leurs pensées
ne les ont pas préparés et il vit les fruits déli-
cieux de la charité dont se nourrissent leurs
corps et leurs esprits.
Quand nous pensons à tous ceux qui se
réjouiraient de posséder de vivants détails
sur le monde invisible où sont allés leurs
bien-aimés, la responsabilité sacrée de dissiper
leurs cloutes et leurs craintes sante aux yeux.
Combien heureux seraient-ils d'apprendre que,
voilà cent soixante-quinze ans, un homme de
science et d'expérience se trouva soudain
appelé à devenir -un voyant, contre toute

MA RELIGION 129

attente, et contrairement à ses plans et aux


désirs de sa mère, et que, sans en retirer aucun
profit, il publia vingt-sept gros volumes in-
,

octavo remplis de détails concernant ses rap-


ports avec le monde spirituel! Il fut fidèle à
l'appel qu'il reçut, renonça à la fortune, vécut
simplement, fit imprimer à ses frais les ouvrages
qu'il écrivit, et qu'il distribua avec simplicité et
dignité. Il conserva son tempérament impas-
sible, pesant chacune de ses paroles et de ses
actions, et ne donnant jamais l'impression
d'être victime de ses passions, de ses impul-
sions, ou d'un excès de vivacité causé par son
expérience surnaturelle. Il n'abandonna jamais
son habitude de penser méthodiquement, ne
mit j amais en doute les vérités qui sont prouvées
par les sens, et ne se moqua jamais des plus
petites joies de ses semblables. Si absorbé qu'il
pût être par les exigences incessantes de sa
mission, il ne repoussa jamais aucune demande
d'assistance ou de sympathie dans les besoins
de la vie quotidienne. Alors qu'il était sur son
lit de mort, on lui demanda si tout ce qu'il
10
130 HELEN KELLER

avait écrit était strictement vrai ou s'il désirait


en retrancher certains fragments, il répondit
avec véhémence (c Je n'ai rien écrit que la
vérité. Cela vous sera confirmé tous les jours
de votre vie, pourvu que vous demeuriez
étroitement attachés au Seigneur et que vous
Le serviez fidèlement Lui seul, en évitant les
maux de toute espèce comme des péchés contre
Lui, et en sondant soigneusement Sa Parole;
car, du commencement à la fin, elle témoigne
incontestablement de la vérité des doctrines
que j'ai fait connaître au monde. »
CHAPITRE V

A la lumière de la Parole divine, Sweden-


borg nous enseigne que Dieu est un, en Essence
et en Personne; que Jésus-Christ est Dieu dans
l'Humanité qu'il assuma en venant sur la terre
et que le Saint-Esprit est la Puissance créatrice
infinie, d'où émanent continuellement le bien
et le bonheur. Cette vérité est au centre de
toute doctrine vraiment chrétienne et l'on ne
peut arriver à une explication raisonnable des
Écritures sans en avoir une conception bien
claire. Ainsi, il est possible d'adorer joyeusement
le Seul Dieu, sans nier pour cela la sublime
Personnalité de Jésus-Christ, personnalité infi-
niment digne des louanges que des millions
d'êtres lui ont adressées au cours des âges.
132 HELEN KELLER

En effet, nous aimons tous à retrouver


Ces qualités essentiellement humaines,
Que ce soit chez les Païens, les Turcs ou les Juifs,
Où la miséricorde, l'amour et la pitié demeurent,
Là, Dieu Lui-même se trouve aussi.

La joie que nous inspire une telle conception


pourrait être comparée à celle que procure le
soleil par sa chaleur, sa lumière et sa radiation.
Elle est aussi comparable au jeu et à l'équilibre
parfaits de l'âme, de l'esprit et du corps, que
l'on rencontre chez certains de nos semblables;
ou encore à ces trois périodes successives du
développement d'une plante, lorsque la graine
pousse et nous donne la fleur, laquelle nous
donne à son tour un fruit délicieux. Cette
conception - saine et simple, nous la retrou-
vons dans toute la nature! Et pourtant, quels
prodigieux efforts il en coûta à Swedenborg
pour la répandre dans le monde et la
faire apprécier! Quel temps précieux il dut
employer pour arracher d'abord la mauvaise
herbe des arguments et des conjectures de son
temps sur la Trinité ou sur la Justification par
MA RELIGION 133

la foi seule; tout comme Francis Bacon, qui


substitua la méthode de l'observation directe
de la Nature aux théories et aux raisonnements
déductifs de la scolastique, il répondit à l'appel
de la Vérité éternelle. Tous deux s'engagèrent
dans la voie difficile et solitaire d'une ère nou-
velle et, malgré toute l'hostilité de leurs con-
temporains, ils maintinrent leurs opinions dans
l'espoir qu'elles apporteraient aux générations
à venir des conseils plus clairs et plus sûrs.
Tous deux trouvèrent que « les doctrines qui
rencontrent le plus la faveur populaire sont
ou bien celles qui provoquent les querelles et
les disputes, ou bien celles qui sont vides de
sens et insignifiantes, de sorte qu'on peut dire
que les sages ne se sont jamais souciés de l'opi-
nion publique pour se faire une réputation ».
Swedenborg- aurait pu dire également, avec
Bacon : « Cette sorte de savoir dégénéré carac-
térise principalement les représentants de la
scolastique qui, possédant un esprit vif et
astucieux, en même temps que d'abondants
loisirs, tirèrent de données insignifiantes et

1 34 HELEN KELLER

grâce â, leur imagination, d'inextricables défi-


nitionS qui existent encore dans leurs ouvrages. »
La nouvelle façon d'envisager l'Unité de
Dieu que Swedenborg substitue à la conception
habituelle a pour avantage qu'elle permet de
distinguer entre le Divinité réelle et les appa-
rences peu attrayantes sous lesquelles nous la
présentaient ceux qui interprétaient faussement
la Bible ou ceux qui, aveuglés par leurs passions,
la revêtaient d'attributs anthropomorphiques.
Les extraits suivants, tirés de son ouvrage
ic Vraie Religion chrétienne, nous montrent les
efforts qu'il fit pour renverser ces conceptions
presque païennes et les remplacer par une foi
plus noble :
« Dieu est tout-puissant parce que tout pou-
voir dérive de Lui et que tous les hommes ne
peuvent agir que par Lui. Son pouvoir et sa
volonté font un, et comme Il ne veut que le
bien, Il ne peut que faire le bien. Dans le monde
spirituel, personne ne peut faire quelque chose
qui soit contraire à sa volonté; cela vient de
ce qu'en Dieu le pouvoir et la volonté ne font
MA RELIGION 1 35

qu'un. Dieu est aussi le Bien même; c'est pour-


quoi, lorsqu'Il fait le bien, il est Lui-même et
il ne peut sortir de Lui-n-ième. Par là, on voit
clairement que Sa Toute-Puissance provient de
la sphère du bien, qui est infinie et par laquelle
elle agit.
« On voit ainsi de quelle extravagance font
preuve ceux qui pensent, plus encore ceux qui
croient, et plus encore ceux qui enseignent que
Dieu condamne, maudit, ou jette en en fer, qu'il
prédestine une âme à la mort éternelle, qu'il
se venge des injures, qu'il punit ou qu'il est
capable de colère. Il ne lui est même pas pos-
sible de se détourner de l'homme et de le re-
garder durement.
« L'opinion qui domine aujourd'hui consiste
à croire que la toute-puissance de Dieu est
comparable au pouvoir absolu d'un roi de ce
monde qui peut, selon son bon plaisir, absoudre,
ou condamner, prétendre que le coupable est
innocent ou que le traître est fidèle, vanter des
hommes de rien et sans mérite, et humilier
ceux qui sont dignes de louange et d'honneurs;

136 HELEN KELLER

qui peut même, sous un prétexte quelconque,


dépouiller ses sujets de leurs biens, les condamner
à mort, et commettre d'autres abus de ce genre.
De cette opinion absurde découlent une foi et
une doctrine concernant la Toute-Puissance
divine qui se sont répandues dans l'Église
comme autant d'erreurs, d'illusions et de chi
mères, et qui ont pénétré dans toutes les
branches et toutes les sectes qui la composent;
de telles erreurs continuent à se répandre,
aussi nombreuses que les vases que l'on pour-
rait remplir avec l'eau d'un grand lac, ou que les
serpents qui sortent de leurs trous et viennent
se chauffer au soleil dans les déserts d'Arabie.
Deux mots suffisent Omnipotence et Foi!
pour le reste, on se contente d'étaler devant les
hommes autant de conjectures, de fables et de
bagatelles, qu'il en est offert aux sens. Car la
foi et l'omnipotence excluent la nécessité de la
raison; et quand celle-ci est négligée, en quoi
la pensée d'un homme surpasse-t-elle la raison
de l'oiseau qui vole au-dessus de sa tête (1) ?
(i) La Vraie Religion chrétienne, 56 57•
-
MA RELIGION 137

De tels enseignements nous élèvent sur les


sommets, où nous respirons une atmosphère
sereine et paisible et où il nous est possible
de percevoir que Dieu est Amour, Sagesse et
Action bienfaisante, et qu'Il ne peut jamais,
en aucune circonstance, changer son attitude
envers qui que ce soit. Ils nous montrent éga-
lement que les hommes qui ne peuvent être
rendus meilleurs sont ceux qui n'ont aucun
désir de progrès personnel. Il y a des gens
qui ne trouvent jamais Dieu; ceux qui ne
se préoccupent que d'eux-mêmes n'ont jamais
de visions, leur âme est noyée dans un maté-
rialisme qui les submerge et les emporte. Autour
d'eux, ils ne voient que ceux qui leur ressem-
blent se débattre dans l'eau profonde. Ils ne
se soucient ni de se sauver eux mêmes, ni
-

d'aider les autres. Mais à travers toute l'oeuvre


de Swedenborg brille l'Amour éternel qui
s'étend à toute créature humaine, cherchant
à l'empêcher de s'enfoncer plus profondément
dans le péché. Il nous explique la raison pour
laquelle le Seigneur est appelé «sourd et aveugle »
- 138 HELEN KELLER

dans le livre dut prophète Ésaïe; c'est qu'Il agit


comme s'Il ne voyait pas le péché des hommes;
car Il ne châtie ni ne brise ses enfants, mais
Il les amène graduellement à faire sa volonté
et les incite doucement à faire le bien, pour
autant qu'ils veulent se soumettre à son
influence et coopérer avec Lui.
Une autre doctrine, formulée par Sweden-
borg, mais jugée hérétique à l'époque, est la
suivante : Il n'existe pas de prédestination à
l'enfer, et teins les hommes sont nés pour le ciel,
comme la graine est faite pour devenir une
fleur, ou le petit rossignol dans son nid pour
devenir l'oiseau chanteur par excellence, si
les lois de la vie sont observées. En d'autres
termes, nous avons tous été rachetés et nous
pouvons tous être régénérés. Un homme ne
peut donc s'en prendre qu'à lui-même si, par
sa vie et ses pensées, il se trouve hors du ciel.
Mais il progresse vers le ciel chaque fois qu'il a
une noble pensée, et il a gagné le ciel pour tou-
jours quand son plus grand bonheur consiste
à servir les autres.
Infteeee"

MA RELIGION 139

On a dit que Darwin considérait le ciel et


l'enfer comme de pures plaisanteries; mais
/pour Swedenborg, ils ne sont point choses dont
on se rit, et ils ne devraient jamais l'être aux
yeux de qui que ce soit, aussi longtemps que
les nommes sont capables de transgresser les
lois de Dieu et de se repentir. Swedenborg nous
enseigne qu'il n'y a pas d'enfer tel qu'on se le
représentait au moyen âge; mais l'enfer moral
existe pour ceux qui se maintiennent dans
l'amour du mal et qui, de propos délibéré, nient
l'existence de Dieu dans leur coeur. Après la
mort, ils ne sont point livrés aux flammes
d'un feu réel; niais, comme ils se punissent
eux-mêmes plus que suffisamment, le Seigneur,
dans sa miséricorde, les prive même des tour-
ments de leurs consciences. C'est la raison pour
laquelle ils ne sont jamais obligés de se mettre
dans l'état d'âme que donnent les sentiments
célestes; ils seraient seulement suffoqués et
privés des seuls plaisirs qu'ils peuvent avoir.
Mais leurs instincts égoïstes et l'amour de la
domination les « consument Ils ressemblent
140 HELEN KELLER

à des hiboux et à des chauves-souris. Leurs


pensées se complaisent dans l'obscurité; ils
discutent, se disputent et bataillent; ils pra-
tiquent constamment la magie et la ruse; ils
doivent travailler à la sueur, de leurs fronts
pour gagner l'air qu'ils respirent et la nour-
riture qu'ils absorbent. Certains paraissent
sans cesse occupés à fendre du bois, ou à
faucher de l'herbe, parce que, sur la terre,
ils travaillaient uniquement pour obtenir une
récompense. De sordides avares pressent sur
leur coeur d'imaginaires sacs d'argent. Des
prostituées essaient péniblement d'embellir leurs
pitoyables attraits et trouvent plaisir à con-
templer le vague reflet de leur image sombre-
ment éclairée comme par un feu de charbons
ardents. Chaque bande de canailles essaie de
surpasser et de dépouiller toutes les autres,
et la joie féroce de leurs rivalités se reflète
cyniquement sur leurs visages hagards. Ceux
qui se sont obstinément ancrés dans leurs
propres opinions stupides et cruelles font
d'interminables discours à des gens aussi
MA RELIGION 141

dénués d'esprit qu'eux-mêmes. Lorsqu'ils se


sont tous lassés de leurs vains efforts, génies,
gnomes, enchanteurs, voleurs se prennent la
main et se livrent à des rondes folles comme on
en voit dans des rêvés fiévreux. Mais ces
êtres infortunés ne sont pas méprisés par le
Seigneur et ne sont pas sans utilité. Pour autant
qu'ils peuvent être guidés par leurs affections
égoïstes, Il les amène à vivre conformément à
une certaine discipline extérieure et à se rendre
des services les uns aux autres, dans la pensée
qu'ils y trouveront leur propre intérêt. Ils
rendent aussi certains services aux hommes en
leur montrant les fautes qu'ils doivent éviter
et le bien qu'ils doivent faire. Ils alimentent
chez l'homme le feu de l'ambition lorsque
celui-ci n'a pas un idéal élevé et ne se soucie
pas du bien général, mais recherche plutôt la
réputation et les honneurs. Ils éveillent l'atten-
tion des hommes en présentant à leur esprit
certaines vérités déplaisantes, mais que les
enfants de lumière doivent pourtant connaître
s'ils doivent défendre l'humanité contre les
142 HELEN KELLER

attaques de la force brutale et contre toutes


sortes d'oppressions collectives ou individuelles.
Même les pires démons ne peuvent faire autre-
ment que de se sentir attirés par Celui qu'ils
veulent à toute force nier, car Il a compassion
de leur folie et sa miséricorde Divine ne les
abandonne jamais. Qu'ils prennent exemple sur
Lui, ceux qui s'emportent contre leurs frères
humains et les considèrent comme des malfai-
teurs et des fous, quand bien même leurs accu-
sations pourraient leur paraître justifiées! En
vérité, comme l'a dit Balzac, Swedenborg a
absous Dieu du reproche, que Lui faisaient
certaines gens à l'âme sensible, de punir éter-
nellement les péchés d'un moment, ce qui serait
un système injuste et cruel.
Après la mort, selon le témoignage de Swe-
denborg, nous passons, comme des pèlerins,
d'un endroit à un autre; nous nous familiarisons
avec quantité de choses intéressantes au cours
de nos pérégrinations, et nous rencontrons
toutes sortes de gens, au contact desquels nous
gagnons en expérience. Nous observons, nous

MA RELIGION 1 43

jugeons, nous critiquons, nous entendons des


paroles pleines de sagesse ou des discours
insensés. Nous abandonnons une opinion pour
en ado- pter une autre, après l'avoir examinée
et passée au crible de notre raison. De chacune
de ces expériences nouvelles nous gagnons
des connaissances plus profondes et nous nous
assimilons certaines conceptions de la vérité
qui sont la propriété de tous. L'homme est
isolé sur la terre, quand bien même il n'y est
pas seul, il n'y exprime jamais ses pensées les
plus sublimes par des paroles, faute d'avoir
des auditeurs sympathiques. Mais il n'en est
pas ainsi dans l'autre vie; là, tous vivent et
s'instruisent ensemble. Bons ou mauvais, tous
los habitants de l'an-delà sont, des esprits qui
se communiquent les uns aux autres, en, un
instant, un nombre d'idées si considérable qu'il
nous faudrait de longues heures pour nous les
assimiler ici-bas. Ainsi donc, nous irons de
l'avant, choisissant nous-mêmes les camarades
qui nous conviennent le mieux : notre intérêt
croîtra sans cesse, nous deviendrons plus sages,
144 HELE N KELLER

plus équilibrés mentalement, plus nobles et


plus heureux pour l'éternité. Quelle magnifique
perspective pour ceux dont les appréhensions
de la mort brisent tout élan ! Quel réconfort
ineffable pour ceux qui soupirent après les
douceurs et la compréhension active d'une noble
amitié ! Je crois que, dans le ciel, les amitiés
se perpétuent, comme sur la terre, par le con-
traste aussi bien que par la similitude des
goûts. En effet, il est de la nature même de
l'amitié de vivifier et de partager les idées et
les émotions en les faisant passer par deux
personnalités différentes. Sur la terre, nous
sommes enclins à attacher généralement plus
d'importance à nos ressemblances qu'à nos
différences; mais dans le ciel, et parfois aussi
parmi nous, tout en ayant certains traits
communs de caractère, des amis peuvent être
si différents que leur contraste même leur permet
de se compléter l'un l'autre, comme les couleurs
changeantes et variées d'un magnifique lever
de soleil. Sans cesse ils se découvrent récipro-
quement, ils donnent et reçoivent le meilleur
MA RELIGION 145

d'eux-mêmes. lis sont l'un envers l'autre pour


leurs âmes ce que sont pour nous ceux qui nous
nourrissent et nous vêtent. Je suis saisie de
stupéfaction en réalisant combien cette image
dépeint ma propre expérience, car j'ai le bonheur
d'être l'objet d'une de ces rares amitiés, (lui
fait percevoir à mon institutrice les possibilités
refoulées en moi et que les ténèbres et le silence
qui m'environnent cacheraient à la plupart
des gens. Il y a, dans nos vies à toutes deux,
des moments où nous éprouvons un tel ravisse-
ment que nous vivons par avance la félicité du
ciel. Cet avant-goût de l'éternité me fait com-
prendre clairement quel doit être le rôle d'une
amitié fidèle et toute de service.
La Bible nous dit que-dans le ciel nous nous
« reposons de nos travaux ». Ces mots signifient
que lorsque nous avons accompli le travail de
notre salut, après maintes tristesses, défaites
et tentations, nous arrivons à un état de paix
et d'innocence que symbolise le repos du
Sabbat. Les « travaux » dont nous nous repo-
sons sont les obstacles de la chair, la lutte
1 11

146 HELEN KELLER

qu'il faut soutenir pour pouvoir se nourrir, se


vêtir, se loger, les guerres et les machinations
par lesquelles nous cherchons à nous surpasser
les uns les autres dans le domaine de la richesse
ou de la puissance. Mais des perspectives illi-
mitées de travail plein d'intérêt attendent au
ciel tous ceux qui ont été fidèles en peu de
choses ici-bas. Les diverses occupations dans
ce « monde d'action » — c'est ainsi que l'on
pourrait appeler le ciel — ne peuvent être dé-
crites ou énumérées en détail, car elles varient
à l'infini. Ceux qui sont doués d'amour maternel
adoptent les petits enfants qui ont quitté la terre
et en prennent soin. D'autres se chargent de
l'éducation des jeunes gens; d'autres encore ins-
truisent les âmes simples et sincères qui ont le
désir d'apprendre. Ceux qui, sur la terre, ont
appartenu à des nations païennes apprennent
des vérités nouvelles qui élargissent leur horizon
spirituel et affinent leurs croyances primitives.
D'autres anges encore, spkialement qualifiés,
ont pour tâche particulière de s'occuper de ceux
qui, par la mort, ressuscitent à la Vie, de défendre
MA RELIGION 147

ces nouveaux venus dans les chemins du monde


intermédiaire contre les méchancetés des esprits
mauvais; de veiller sur les habitants de l'enfer
et de les empêcher de se nuire les uns aux
autres et de diminuer ainsi leur misère dans la
mesure du possible. Étant donné que tous les
hommes vivent à la fois aussi bien dans le
monde spirituel, que dans le monde naturel,
des anges de chaque société céleste ont pour
mission de s'occuper d'eux, de les détourner
peu à peu de leurs mauvais désirs, de com-
battre leurs préjugés, et de remplacer graduel-
lement leur inclination pour les oeuvres des
ténèbres par la joie d'accomplir les oeuvres de
lumière. La seule chose qui fasse obstacle à leur
ministère d'amour est la mauvaise volonté de
l'homme, mais ils n'en continuent pas moins
leur travail, patiemment, avec persévérance et
confiance, car ils sont les messagers et l'image
de la sollicitude divine. Ils n'insistent pas sur
nos défauts, ils les ignorent presque et ils
cherchent au contraire à connaître et à inten-
sifier ce qu'il y a de bon dans nos dispositions

1 48 HELEN KELLER

et dans notre esprit; ils se montrent charitables


pour ce qui est laid. En profitant de leur in-
fluence, les hommes, qui sont appelés eux aussi
à devenir un jour des anges, se perfectionnent
continuellement, accomplissent des tâches tou-
j ours plus nobles, et au cours de leur dévelop-
pement acquièrent une puissance toujours nou-
velle. C'est ainsi qu'il faut comprendre la pro-
messe du Seigneur « Il vous sera donné une
bonne mesure, serrée, secouée et débordante. »
Les harpes d'or et les cantiques de louanges
des anges, qui ont soulevé tant de protestations
et ont donné l'impression de la paresse des
saints dans l'au-delà, ne sont que des images
qui cherchent à dépeindre la joie débordante
du coeur, pendant que l'ouvrage avance tou-
jours plus beau et plus satisfaisant.
Ainsi donc, à la lumière des enseignements de
Swedenborg, on se rend compte que la vie du
ciel est une vie vraiment humaine et qu'elle
réclame le joyeux accomplissement de toutes
sortes de services domestiques, civils, sociaux,
éducatifs, religieux, et bien d'autres encore.

MA RELIGION 1 49

On nous apprend aussi que les anges se divi-


sent en trois classes : ceux dont le goût les
porte principalement à accumuler des connais-
sances et à les mettre en pratique; ils protègent
les confins du ciel contre les intrusions de l'enfer.
Ceux dont l'esprit s'adonne à la philosophie, et
brassent des idées nouvelles. Finalement, ceux
qui n'ont pas besoin de longs raisonnements
pour découvrir la vérité; ils connaissent toutes
choses par intuition et, grâce à leur perception,
ils peuvent aisément se mettre à la place de
ceux avec lesquels ils communiquent et agir
spontanément et avec rapidité. Le caractère
de ces derniers pourrait être comparé au
figuier qui ne tarde pas à fleurir, niais qui
donne ses feuilles et ses fruits en mèrne temps.
Aucun ange n'est parfaitement semblable à un
autre et il y a de la sorte d'innombrables groupes
ou sociétés angéliques, mais il n'y a qu'un
seul ciel. En d'autres termes, le ciel forme un
tout comme le corps humain, tout en étant
composé d'un nombre considérable d'organes,
de membres, de veines, de nerfs et de fibres.
150 HELEN KELLER

Dans le ciel, tout est subordonné au bien


général. Toute pensée glorieuse, tout idéal,
tout désir élevé, tout ce que les rêves des plus
nobles esprits ont murmuré à nos oreilles, et
toutes les autres possibilités insoupçonnées
deviennent des réalités substantielles dans le
rayonnement de l'immortalité.
Nous trouverons aussi dans le ciel la beauté
de la femme et la force de l'homme, un amour
dépourvu d'égoïsme entre les sexes, les jeux
des enfants, les joies d'une amitié plus vivante
et d'une douceur plus éloquente.
S'il est vrai que Swedenborg nous apporte
une révélation claire et précise de la vie céleste
telle que nous pouvons la comprendre, libérée
de toute contingence matérielle, nous aurons
une idée bien nette du rôle important que
l'éducation doit y avoir. Ce monde céleste est
le domaine des âmes, revêtues de leur corps
spirituel, unies entre elles en une puissante
organisation pour l'accomplissement du bien.
Aucune de ces âmes n'est dépourvue de capa-
cités spéciales, d'inclinations ou de connais-
MA RELIGION 151

sances particulières rendant possible son propre


développement et par lui celui de tous. Tout en
étant dépendants les uns des autres, les anges
se perfectionnent selon le type qui leur est
propre et réagissent toujours davantage au
bonheur grandissant dont ils sont comblés.
Si nous réfléchissons à la vie de la terre,
nous trouverons qu'elle aussi est gouvernée par
cette même Loi de Service. La science nous
démontre que chacune des parties du corps d&t
servir au bien-être et au bon fonctionnement
de toutes les autres. Dieu a établi un ordre
semblable dans la nature. Le règne minéral
entre dans la composition du règne végétal et
lui sert de base. Le règne végétal à son tour
entretient la vie du règne animal et tous trois
entretiennent celle de l'homme. Un pour tous
et tous pour un, telle est la loi qui devrait
gouverner la société humaine. Bien des
hommes vivent à l'encontre de cette loi,
tirant d'iniques profits du labeur et de la
pensée des autres; mais tôt ou tard viendra
pour eux l'heure du règlement des comptes, où
152 HELEN KELLER

il leur faudra déposer l'offrande d'unie vie de


service sur l'autel du bien public ou disparaître
des rangs de ceux qui sont dignes d'être appelés
des hommes. Nous pouvons contribuer à ce
bien général de trois manières différentes : en
utilisant nos mains, notre intelligence ou nos
dispositions émotives et esthétiques.
Il va sans dire que si nous considérons
l'homme subjectivement, le cas peut être
différent. Il est possible à un homme de saboter
par son propre égoïsme le rôle qu'il est appelé
à remplir dans la société; mais le fait n'en reste
pas moins vrai que, considérées objectivement,
notre vie entière et son ambiance nous ensei-
gnent la Loi de Service, le meilleur moyen pour
nous permettre de réaliser l'idéal qui doit être
le nôtre. Ceci admis, il nous reste à comprendre
comment cette loi peut nous servir de guide.
Nous devrons alors nous organiser de manière
à ce que chacun de nous puisse choisir le genre
d'activité qui l'intéresse davantage, qui satis-
fasse le mieux ses inclinations tout en s'har-
monisant avec le bien de tous. Alors, chacun
trouvera sa place dans la vie éternelle du Ser-
vice; celle-ci est la seule méthode équitable
qui puisse nous permettre de vivre convena-
blement dans ce monde-ci ou dans l'autre.
Le genre d'éducation dont nous avons besoin,
celui que les gens réfléchis nous pressent
d'adopter, est celui qui nous aidera à apprécier
cette Loi de Service, à l'adapter à ce qui nous
concerne et à choisir l'activité par laquelle
nous pourrons le mieux nous conformer à l'idéal
qu'elle nous impose. Nous avons besoin d'un
système d'éducation qui nous apprenne la
grande variété des services qu'il est possible
d'accomplir dans le monde, services d'ordre
pratique, mental et spirituel, qui permet à cha-
cun de choisir la tâche vers laquelle son intérêt
et ses aptitudes l'attirent le plus fortement.
Si Swedenborg insiste comme il le fait sur la
vie du ciel, c'est parce qu'elle doit nous servir
de modèle. On a l'habitude de dire que nous
sommes sur la terre pour nous préparer à la
vie du ciel, mais, dans l'idée contraire il y a
aussi une part de vérité; ce que nous savons du
154 HELEN KELLER

ciel devrait nous aider à vivre plus heureux


ici-bas. La plus belle des visions a été celle du
charpentier de Nazareth. Aussi je n'hésite pas
à souligner ce que Swedenborg nous dit de
l'éducation des enfants dans le ciel et qui devrait
nous servir d'exemple pour nos écoles terrestres.
On leur enseigne la vérité au moyen de « repré-
sentations », c'est-à-dire par des images, des
tableaux instructifs des lieux qu'ils visitent,
par conséquent par des illustrations et des
exemples. Les enfants sont amenés à choisir
le genre de services qu'ils préfèrent, et leur
éducation les y prépare. Il semble que la péda-
gogie moderne s'engage peu à peu dans cette
voie. Incidemment, j'ai plaisir à me souvenir
que c'est par une méthode semblable que je fus
rendue capable de jouir des bénédictions de
la connaissance et de l'action, et je suis certaine
qu'avec de sages modifications, cette méthode
pourrait rendre de grands services à notre
système habituel d'éducation.
Je puis croire facilement, comme Sweden-
borg essaie si souvent de nous le faire coin-
MA RELIGION 1 55

prendre, que les phénomènes visibles et tan-


gibles de l'autre monde sont la représentation
directe des divers états d'esprit de ses habitants.
La description des splendeurs du ciel ne nous
servirait pas à grand'chose, si nous ne com-
prenions, au moins dans leurs grandes lignes,
leur origine et leur signification essentielle_ La
chose est évidemment difficile pour ceux qui ne
sentent pas la distinction qui existe entre leur
corps physique et leur être véritable et inté-
rieur. C'est le mélange de sujets familiers inti-
mement associés à des sujets inconnus qui leur
paraît si étrange, aussi étrange que d'apprendre
une nouvelle langue en même temps que la
plupart des faits fondamentaux que cette langue
exprime.
Qu'y a-t-il de plus doux que de s'éveiller d'un
cauchemar et de trouver, penché sur soi en
souriant, un visage aimé ? j'aime à croire que
tel sera notre réveil lorsque nous quitterons la
terre pour le ciel. J'ai une foi inébranlable dans
le fait que chacun des amis bien-aimés que j'ai
« perdus » est un nouveau chaînon qui relie

15 6 HELEN KELLER

notre monde au pays du bonheur et de l'aurore


éternelle. Sur le moment, mon âme est courbée
par le chagrin lorsque je cesse de sentir le
contact de leurs mains et la douceur de leurs
paroles; mais la lumière de ma foi ne s'éteint
jamais de mon ciel et je me console en pensant
avec joie que, maintenant, ils sont affranchis
des souffrances d'ici-bas. Je ne puis comprendre
que la mort soit un sujet de crainte pour la
plupart des hommes. La vie ici-bas est plus
cruelle que la mort; elle divise et sépare, tandis
que la mort qui, à vrai dire, est la vie éternelle,
réunit et réconcilie. j e crois que lorsque mes
yeux spirituels s'ouvriront à la vie à venir,
je me trouverai simplement en possession de
tous mes sens, dans ma vraie patrie. Infatiga-
blement ma pensée s'élève au-dessus de mes
yeux qui m'ont trahie et poursuit sa vision
au delà des limites terrestres. A supposer qu'il
y ait un million de chances contre une que
ceux que j'ai aimés ne soient plus, me laisserai-j e
arrêter par cela? je m'en tiendrai à cette
chance unique et risquerai plutôt de me tromper
MA RELIGION 157

que de laisser mes doutes assombrir leur âme et


découvrir ensuite que je les ai déçus. Puisqu'il
y a au moins une chance que nous soyons
immortels, je m'efforcerai de ne point diminuer
la joie de ceux qui s'en sont allés. Je me de-
mande parfois qui a le plus besoin de sympa-
thie, celui qui tâtonne ici-bas, ou celui qui
peut-être commence à voir la réalité de la vie
à la lumière divine. Combien sombres sont les
ténèbres pour celui qui devine, dans l'ombre
de la terre, l'existence d'un soleil invisible!
Mais quel bonheur on éprouve à rester spiri-
tuellement en contact avec ceux qui nous ont
aimés jusqu'ati dernier moment sur la terre!
Lorsque nous nous sentons touchés par une
marque d'affection profonde ou lorsque nous
goûtons aux joies les plus pures, avec quelle
douce émotion, avec quelle tendresse nous nous
souvenons de nos morts, et avec quelle inten-
sité nous nous sentons en communion avec
eux! Une foi semblable a le pouvoir d'atténuer
l'appréhension de la mort, d'en faire un glo-
rieux combat, le moyen d'encourager ceux qui
158 ITELEN KELLER

semblent avoir perdu leur dernière raison de


joie. Lorsque nous sommes convaincus que le
ciel n'est pas hors de nous mais en nous, toute
crainte de la mort s'évanouit. Nous nous sentons
poussés à agir avec plus d'ardeur, à aimer, à
espérer contre toute espérance, et à voir, ici-bas
déjà, dans les ténèbres qui nous entourent, le
reflet merveilleux de notre ciel intérieur.
C'est avec émotion que je lis ces paroles de
Sir Humphrey Davy, un homme en qui la
science, la foi et l'altruisme se complètent d'une
manière remarquable : « Je n'envie pas aux
autres leurs qualités d'esprit, dit-il, je ne con-
voite ni leur génie, ni leur puissance, ni leur
savoir, ni leur imagination; mais s'il m'était
permis de choisir ce qui me plairait le plus, et
ce qui me serait le plus utile, je préférerais à
tout autre don une conviction religieuse iné-
branlable et profonde; car, c'est la seule chose
qui puisse discipliner notre vie en vue du bien,
créer de nouveaux espoirs lorsque nos espé-
rances terrestres s'évanouissent, et nous faire
voir, malgré la ruine et la destruction de l'exis-
MA RELIGION 159

tence, la plus glorieuse de toutes les lumières.


De la mort, elle fait surgir la vie; dans la cor-
ruption et la ruine, elle montre ce qui est beau
et divin. Elle ne nous cache cependant pas
que la torture et la contrition sont des moyens
de nous élever graduellement vers le Paradis,
mais, dépassant tout ce que nos espérances
terrestres osent supposer, elle nous laisse entre-
voir une vision glorieuse de palmiers et d'ama-
rantes, le jardin des bienheureux et la sécurité
du bonheur éternel, là où l'homme sensuel et
le sceptique ne peuvent voir que tristesse, déca-
dence, anéantissement et désespoir. »
C'est pour moi une expérience qui rappelle
celle de Pentecôte, que de communier avec la
pensée puissante et calme d'un homme de
science, d'un bienfaiteur de l'humanité, qui
n'avait personne qui partageât ses pensées ou
qui pût lui montrer les innombrables contra-
dictions des anciens credo; il lutta dans la
misère, et après un labeur acharné découvrit,
sans en retirer aucun profit, la lampe de sûreté
ou lampe des mineurs. Il connut les difficultés
160 HELEN KELLER

matérielles de l'existence, mais il resta iné-


branlable dans sa communion avec son Dieu.
En vérité, je suis descendue jusqu'au coeur
même des ténèbres, et j'ai refusé de céder à
leur influence paralysante ; mais en esprit je
suis au nombre de ceux qui marchent avec
l'aurore. Tous les découragements, toutes les
angoisses, tous les doutes qui viennent affliger
l'esprit des hommes peuvent être semés sur ma
route, comme un épais tapis de feuilles d'au-
tourne, pourquoi en serais-je découragée ? D'au-
tres pèlerins ont passé avant moi sur cette
même route et je sais que le désert conduit
à Dieu aussi sûrement que les prairies ver-
doyantes et les vergers fertiles. J'ai aussi
été humiliée en me rendant compte de ma peti-
tesse en regard de l'immensité de la création.
Plus j'apprends, moins je crois savoir; et plus
je comprends ce qui a trait à la vie de mes sens,
plus je réalise leurs limites et leur inaptitude
à servir de base à la vie. Parfois les points de
vue de l'optimiste et du pessimiste me sont
présentés l'un et l'autre d'une manière si
MA RELIGION 161

attrayante et si semblable que c'est par la


seule force de l'esprit que j'arrive à conserver
mon équilibre personnel et ma philosophie de
la vie. Mais je me sers de ma volonté pour
choisir la vie et laisser de côté ce qui lui est
contraire. Dans son poème intitulé « Choi-
sissez », Edwin Markham compare admirable-
ment les deux attitudes opposées et les deux
façons d'envisager la vie qui se combattent
aujourd'hui

Sur ce buisson d'églantier poussent des épines acérées;


Le nénuphar si pur doit vivre clans la fange;
Les couleurs délicates qui brillent sur les ailes de ce
[papillon
Sont emportées par un souffle;
Tout au bout de la route... c'est la maison de la mort.

Non, non, sur l'églantier, on trouve la rose délicate;


Parmi la bouc de l'étang, la pureté du nénuphar:
Les ailes de la phalène sont une oeuvre d'art aussi belle
Que la fleur qui pousse dans les sillons;
Tout au bout de la route... c'est la porte de Dieu.

12
CHAPITRE VI

La religion a été définie comme la science de


nos rapports avec Dieu et avec nos semblables.
Il n'y a pas de doute que le Christianisme bien
compris soit la science de l'amour. Quand le
Seigneur habita sur la terre parmi les hommes,
il déclara que « Toute la loi et les prophètes
dépendaient de ces deux commandements
aimer Dieu et aimer son prochain. » Et qui
put connaître les Écritures et le coeur des
hommes, aussi profondément que le doux
Nazaréen dans l'accomplissement de sa mission
divine? Toutes les pages de Son Évangile
insistent sur cette nécessité divine de l'amour.
« Dieu est Amour, Dieu est Amour, Dieu est
Amour », telle est l'invariable signification de
phrases comme celles-ci « Si vous m'aimez,
MA RELIGION 163

gardez mes commandements. » « Car c'est la


Vie éternelle, qu'ils Te connaissent, Toi Ie
seul vrai Dieu, et celui que Tu as envoyé,
Jésus-Christ. » « Cherchez premièrement le
royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces
Choses (bonheur et bénédictions matérielles)
vous seront données par surcroît. » « Je suis le
chemin, la vérité et la vie. » Jésus regardait
la haine sous toutes ses formes, petites ou
grandes, comme contraire à Dieu, et sa concep-
tion de l'enfer n'était pas celle d'une punition
divine, mais la loi du mal frappant inévitable-
ment ceux qui se laissent emporter par la haine,
par la flamme brûlante de leurs passions, ou
par les cruelles misères de leur orgueil blessé
et de leur égoïsme invétéré. Quel qu'ait été son
point de départ, Il revenait constamment à ce
fait fondamental que la reconstruction du
monde ne serait pas confiée aux riches, qui
occupent une position sociale élevée, qui sont
au pouvoir ou qui sont instruits, mais aux
meilleurs instincts de la race
— aux sentiments
et aux idéals les plus nobles— à l'amour, qui

I 64 TIELEN KELLER_

est la puissance motrice de la volonté et la


force dynamique de l'action. Par Ses paroles et
Ses actes, il chercha de toutes les façons pos-
sibles à convaincre les sceptiques que l'amour,
bon ou mauvais, est l'essence de leur vie, la
nourriture de leurs pensées, l'air qu'ils respirent
spirituellement parlant, leur ciel ou leur perdi-
tion. On ne trouve aucune exception, aucune
modification à cette loi dans le saint et suprême
Évangile de l'amour.
Et pourtant, pendant deux mille ans, les
soi-disant croyants ont répété « Dieu est Amour );
sans ressentir pour cela toutes les vérités
contenues dans ces trois mots sublimes et sans
être stimulés par leur puissance. En fait, depuis
que les hommes commencèrent sérieusement à
chercher une philosophie de la vie, un profond
silence enveloppa ce sujet le plus noble de tous.
L'histoire de la doctrine de l'amour nous
révèle en termes tragiques comment Dieu vint
chercher les siens, et les siens ne l'ont pas connu.
Au V e siècle avant jésus-Christ, Empédocle, le
philosophe grec qui élabora la. théorie atomique,
MA RELIGION 165

se flatta d'être le premier à comprendre la


nature de l'amour et à reconnaître sa place
véritable dans les affaires humaines. Il chercha
à découvrir les éléments constitutifs du monde
et de quelle manière ses différentes parties
étaient reliées les unes aux autres. Sa liste des
éléments nomme le feu, l'eau, la terre et l'air,
puis il continue en disant : « Et l'amour parmi
eux qui leur est proportionné. Fixe bien ce
fait dans ton esprit et ne t'arrête pas à con-
templer le monde avec des yeux hagards.
L'amour est également implanté dans le corps
des mortels; il fait naître en eux des pensées
altruistes et leur fait accomplir des actions
de mérite. On l'appelle Joie ou Aphrodite. Et
pour-tant, aucun mortel jusqu'à ce jour ne l'a
compté au nombre des éléments du monde. »
Un siècle plus tard, dans la plus belle période
de la philosophie grecque, l'âme de Platon s'en-
flamma d'une indignation généreuse à la lecture
de ces paroles d'Empédocle, et il protesta
avec véhémence contre le manque de coeur et
de sagesse de sa propre époque. « Quelle chose
166 HELEN KELLER

étrange! dit-il, alors qu'on compose des poèmes


et des hymnes en l'honneur de tous les autres
dieux, ce Dieu, grand et glorieux, qui se nomme
Amour, ne trouve point de panégyriste! Les
sages nous ont complaisamment vanté les tra-
vaux d'Hercule et les exploits d'autres héros;
ils ont même fait sur l'utilité du sel d'éloquents
discours. Quelle honte! quand on pense que de
tels sujets pouvaient susciter un grand intérêt,
alors que jusqu'à ce jour, personne n'a osé
célébrer dignement par des hymnes les louanges
de l'Amour, tant on a entièrement négligé
cette grande divinité. » Je crois que c'est dans
son discours sur le courage, Lachesis, qu'il
nous dit que faire une injure à quelqu'un,
fût-ce même au plus méprisé des esclaves, c'est
faire un affront à ce lien sacré qui unit dans
l'amitié les dieux, les hommes et les choses.
Or, plus de vingt siècles se sont écoulés depuis
que la Voix du Divin Amour retentit aux
oreilles humaines, endurcies par la haine, et
c'est à peine si, ici et là, un esprit eut assez de
courage pour écouter ces accents célestes et se
MA RELIGION 167

donner la peine de les traduire dans le rude


langage de la terre. Saint Augustin, A Kempis
(dont les méditations m'ont remplie de joie),
Spinoza, Jacob Boehme et quelques autres
mystiques, puis Francis Bacon, se tinrent
courageusement en marge de leur époque
et scrutèrent profondément cette mer vaste
et inconnue, faite d'émotions, dont la houle ne
cesse de gronder sous les ténèbres qui enve-
loppent les grands mots incompris. Doués
d'une pénétration extraordinaire, ils exami-
nèrent les voies et les manifestations de l'amour,
qu'il s'agisse de l'amour des autres ou de l'amour
de soi. C'est Boehme qui décrivit les appétits
dévorants et insatiables et les désirs égoïstes
.

comme cc les vers répugnants de l'enfer » dont


les Écritures nous parlent en disant « leur
ver ne meurt pas et leur feu ne s'éteint
point »,
Mais ce n'est qu'au xvnle siècle que
Swedenborg, échappant à l'emprise de la rai-
son pure, fit de l'amour la doctrine essen-
tielle de la, vie, la source de tout ce qui
168 HELEN KELLER

est beau et la raison d'être de toute chose.


En se basant sur l'autorité de la Bible,
il expose les grandes lignes de cette doctrine
clans son ouvrage intitulé les Arcanes Cé-
lestes et d'une manière plus complète et plus
systématique dans son traité sur le Divin
Amour et la Divine Sagesse. Il ramène à
cet amour toutes les variétés de ex p é -
r ie nc e humaine. Il en explique l'activité,
la puissance constructive et préventive. Le
Voyant découvrit que, dans son sens su-
prême, l'amour est identique au Divin même;
« que le Seigneur influe dans l'esprit des
anges et des hommes » ; que l'univers
matériel n'est pas autre chose que l'Amour
de Dieu . manifesté en des formes adéquates
aux buts de la vie humaine, et que la
Parole de Dieu bien comprise nous révèle
la plénitude de Son amour envers tous les
enfants des hommes. C'est ainsi qu'un pâle
reflet de l'Aine Divine, traversant l'infini,
se fraya un chemin jusqu'à l'esprit sourd
et aveugle des hommes, et c'est ainsi que
MA RELIGION. 169

la seconde venue du Seigneur fut rendue


possible.
Afin de bien comprendre ce que Swedenborg
nous enseigne sur la vie, il faut être rendus
attentifs au fait qu'il y a une différence mar-
quée entre la vie et l'existence. Le Seigneur
nous donne à chacun l'existence, afin que nous
puissions recevoir la vie. Son amour infini Le
pousse à créer, car l'amour doit avoir un objet
auquel il puisse donner les trésors de son affec-
tion. L'Amour, qui est la vie du Seigneur, est
en même temps l'origine de la création. Son
désir infini de se donner ne peut pas être satis-
fait à moins de créer des êtres finis qui soient
le réceptacle de son propre bonheur. Ces êtres
doivent en même temps jouir de la liberté
et de la raison, qui est inséparable de toute
liberté vraie. En d'autres termes, afin que les
hommes puissent recevoir le don de la vie
qu'Il leur fait, ils doivent en connaissance de
cause recevoir ce don volontairement. C'est la
raison pour laquelle les êtres humains passent
par ces deux phases distinctes : ils naissent
170 ITELEN .KELLER

d'abord à l'existence, ensuite ils naissent à la


vie.
Quand nous naissons de la chair, nous sommes
entièrement dépendants et incapables de quoi
que ce soit par nous-mêmes; [ mais lorsque nous
naissons spirituellement, nous sommes actifs
et, en un certain sens, créateurs. Il ne dépend
pas de nous de naître à l'existence, car nous
devons exister avant de pouvoir choisir ou faire
quoi que ce soit par nous-mêmes. D'un autre
côté, notre naissance à la vie dépend de notre
choix et nous en prenons sur nous la responsa-
bilité, car aucune vie spirituelle réelle ne peut
nous être imposée contre notre volonté.
C'est ce que signifie l'invitation pressante
et continuelle que le Seigneur nous adresse à
tous, dans Sa Parole, en nous exhortant à
venir à Lui, à choisir la vie, et à être toujours
sur nos gardes contre les maux qui voudraient
nous en priver alors que nous l'avons choisie.
Nous ne vivons de la vraie vie qu'en exerçant
constamment notre pouvoir de penser et en
conservant nos coeurs toujours purs et aimants.

MA RELIGION 171

Mais ce merveilleux travail de recréation ne


vient pas ostensiblement ; il s'opère dans le tré-
fonds de l'âme. Comme le Seigneur nous le
dit : « Le vent souffle où il veut et tu en entends
le bruit, mais tu ne sais ni où il va, ni d'où il
vient; il en est ainsi de tout homme qui naît de
l'esprit. »
C'est pourquoi nous ne devrions pas croire
que se convertir, c'est accepter un credo ou
un autre. Se convertir, c'est changer de coeur;
c'est l'âme se détournant des bas instincts qui
nous poussent à sentir, à penser, à parler et
agir pour la seule satisfaction de notre intérêt
ou pour nous faire une bonne réputation clans le
monde, et fondant sa joie sur l'amour désin-
téressé pour le Seigneur et sur une vie qui se
dépense généreusement au service des autres.
Choisir la vie, c'est trouver son plaisir dans cette
orientation de l'esprit et du coeur, plaisir sans
lequel aucun succès véritable n'est possible.
Mais nous ne pouvons pas naître à nouveau
tout d'un coup, comme certaines gens semblent
le croire. Ce changement s'opère graduellement,
172 1IELEN KELLER

dans la mesure où nous aspirons à une vie touj ours


plus élevée et où .nous persévérons dans la voie
que nous tracent les commandements divins.
Long-temps nous prenons des résolutions comme
si nous étions des anges, mais nous retombons
au pouvoir de nos vieilles habitudes , et nous
agissons exactement comme auparavant, c'est-
à-dire comme des mortels. Cependant nous
sommes déjà sur la voie du succès quand nous
considérons que le fait d'avoir toujours agi
d'une certaine manière, que tout le monde
agit ainsi et que nos ancêtres ont agi de même,
que ce fait n'est pas suffisant pour nous obliger
à suivre la même voie. Il n'y a aucun degré
d'expérience qui ne nous incite, si nous
le voulons, à nous occuper de ceux qui nous
entourent et à chercher à mettre en pratique
les plus belles idées de Celui qui est « le Chemin,
la Vérité et la Vie ». Une fois cette décision
prise, et quand nous nous sommes mis à la
tâche courageusement, rien ne peut plus nous
arrêter. Nous portons notre croix, jour après
jour, d'un coeur plus léger, et nous gagnons des
MA RELIGION

forces dans la perspective d'une vie plus belle


et d'un bonheur plus réel.
Ce n'est pas sans souffrances que l'esprit de
Swedenborg s'élargit peu à peu au contact
d'une lumière plus intense. Les systèmes théo-
logiques de son époque étaient si embrouillés
par la controverse et par des dissertations sans
fin, que l'on pouvait craindre de s'y perdre et
de ne jamais pouvoir en sortir. Afin d'exprimer
sa pensée dans la langue de tous les jours,
Swedenborg dut d'abord définir certains termes
importants, tels que vérité, cime, volonté; état
d' dme, foi, et donner une signification nouvelle
à d'autres mots. Il lui fallut trouver un voca-
bulaire spécial pour exposer sa doctrine de
l'amour; il semble presque qu'il apprenait lui-
même un nouveau langage. Il eut à lutter contre
un certain nombre de formes de pensées, si
profondément enracinées dans notre esprit qu'un
homme habitué à faire grand cas du témoi-
gnage de ses sens ne saurait s'en départir faci-
lement. Sa tâche la plus difficile ne fut pas de
voir, comme -dans un miroir, de façon confuse,
174 HELEN EET..LER

les forces spirituelles qui propagent et perpé-


tuent la vie, mais plutôt d'en retracer claire-
ment l'origine jusqu'au coeur merveilleux de
l'Amour, et surtout de les faire connaître à
cet âge de la raison pure qui discutait sur les
credo existants ou sur le scepticisme. A son
époque, c'était une entreprise surhumaine de
vouloir « penser les pensées de Dieu après lui »,
selon la phrase célèbre de Kepler. Les difficultés
que Swedenborg a rencontrées dans l'accom-
plissement de cette mission ne peuvent guère
être comparées qu'à celles que rencontre un
aveugle désirant venir en aide à ceux qui sont
affligés comme lui. Il s'efforce sans cesse, avec
plus ou moins de succès, de faire comprendre à
ceux qui voient, les besoins particuliers des
aveugles et de chercher la meilleure méthode de
soulager leur vie brisée en leur procurant les
joies de l'amitié et du travail. On demeure
stupéfait de voir quelle ignorance profonde
des besoins, des sentiments, des désirs et des
capacités des aveugles règne même parmi les
gens cultivés. Ceux qui voient concluent faci-
MA RELIGION 175

lement que le monde des aveugles — et plus


particulièrement ceux qui sont à la fois aveu-
gles et sourds — est tout à fait différent du
monde qu'ils connaissent, éclairé par le soleil
et égayé 'par les fleurs; ils imaginent également
que les sentiments et les sensations de leurs
frères infortunés ne ressemblent en rien à ce
qu'ils éprouvent eux-mêmes, et que l'activité
mentale est diminuée chez eux par les infirmités
corporelles. Ils se trompent davantage encore
en imaginant que la beauté des couleurs, de
la musique et de la forme échappe entièrement
aux aveugles et aux sourds. On doit inlassa-
blement leur répéter que les éléments mêmes de
la beauté, de l'ordre, de la forme et des pro-
portions sont tangibles pour ceux qui ne voient
pas, et que la beauté et le rythme proviennent
d'une loi spirituelle plus profonde que les lois
qui régissent le domaine limité. des sens. Pour-
tant, combien de personnes, qui jouissent de
leurs yeux, prennent-elles à coeur cette vérité ?
Combien y en a-t-il qui se donnent la peine de
s'assurer par elles-mêmes du fait que les sourds
- 176 IEELEN KELLER

et les aveugles ont le même cerveau que


ceux qui voient et qui entendent; que ce cer-
veau est par conséquent organisé pour jouir
de cinq sens et que l'esprit compense l'infirmité
du corps en remplissant le silence et les ténèbres
intérieurs de sa propre harmonie et de sa propre
lumière ?
En transmettant ses visions à ses contempo-
rains dont les sens étaient alourdis par Lu
matière et éblouis par des mirages, Swedenborg
éprouva une multitude de difficultés semblables.
Oui sait ? Les infirmités des aveugles qui voient
véritablement et des sourds qui entendent dans
le vrai sens du terme, pourraient bien être un
moyen d'apporter le message de Dieu aux
honunes les plus ignorants et les plus insensibles.
Sans vouloir être le moins du monde présomp-
tueuse, j'espère être suffisamment habile pour
faire servir à quelque chose mon expérience
de la vie dans les ténèbres, comme Swedenborg
se servit des expériences qu'il lui fut donné de
faire dans deux mondes à la fois pour révéler le
sens caché de l'Ancien et du Nouveau Testa-
MA RELIGION 177

ments. J'éprouve un bonheur tout particulier


à témoigner de la puissance de l'amour divin
et aussi de la puissance de l'amour de l'homme,
sa créature, amour qui m'entoure et me pré-
serve de l'isolement complet et qui fait de mes
infortunes un moyen d'aider les autres et de
leur être utile. C'est avec une tristesse toujours
nouvelle que je relis la première page du traité
de Swedenborg : Sagesse Angélique sur le Divin
Amour, et que je perçois la tragique situation
qu'elle révèle : « L'homme sait que l'amour
existe, dit-il, mais il ignore ce que c'est... Et,
comme, lorsqu'il médite sur ce sujet, il est in-
capable de s'en faire une idée claire, il conclut
que l'amour n'est rien, ou que c'est simplement
une sensation provenant de l'extérieur, soit
de la vue, soit de l'ouïe, soit du toucher, soit de
ses relations avec les autres et qui l'émeut. Il
ignore absolument que l'amour est sa vie même;
non seulement la vie de tout son corps ou la
vie de toutes ses pensées en général, mais
aussi celle de tous leurs détails. tin homme sa g e
perçoit qu'il en est ainsi dès qu'on le lui dit.
178 IIELEN KELLER

Si l'on enlevait de nos actes ou de nos pensées


l'affection qui leur est propre et qui dérive
de l'amour, pourrions-nous faire ou penser quoi
que ce soit? La pensée, la parole et l'action ne
sont-elles pas diminuées dans la mesure où
l'affection provenant de l'amour diminue? Et
ne s'animent-elles pas dans la mesure où cette
affection augmente ? Un homnie sage comprend
cela, non pas en se basant sur la simple recon-
naissance du fait que l'amour est la vie de
l'homme, mais parce qu'il en fait l'expérience. »
La difficulté réside dans le fait que les gens
confondent les expressions de l'amour, les sou-
rires, les regards tendres, les actes aimables,
avec l'amour lui-même. C'est comme si, à
tort, je supposais que le cerveau a le pouvoir
de penser par lui-même, ou le corps d'agir à
son gré, ou la vôix et la langue de produire
leurs propres vibrations, ou ma main de sentir
et de reconnaître quelque chose indépendam-
ment de moi, alors qu'en réalité toutes ces par-
ties de mon corps agissent par ma volonté et
mon esprit. C'est encore comme si, plaçant
MA RELIGION 1 79

ma main sur un lis magnifique et en sentant le


parfum, je prétendais que les sens du toucher
et de l'odorat se trouvent dans la fleur tandis
qu'en réalité ces sensations me parviennent
par la peau, au moyen de laquelle je touche et
je sens. Tel est le genre des apparences dont
nous devrions nous garder en discutant de
l'amour, de la vie, ou de toute activité de
l'esprit. L'amour, défini d'après l'idée commune,
est quelque chose d'extérieur à l'homme — une
entité qui flotte dans l'air, un sentiment vague,
une de ces abstractions qu'on ne peut discuter
parce qu'on ne peut pas la saisir distinctement
par la pensée. Mais Swedenborg nous enseigne
que l'amour n'est pas une abstraction, qu'il
n'existe pas sans avoir une cause, un sujet ou
une forme. Il ne se trouve pas au hasard dans
l'âme et ne se crée pas au toucher ou à la vue
d'un objet. Il est l'essence même de ce qui
"

constitue l'être spirituel de l'homme, et ce que


nous en percevons n'est que la marque exté-
rieure de cette substance. C'est l'amour même
qui soutient ses facultés et les maintient en
1So II E LE N KELLER

vie, tout comme l'atmosphère fournit aux sens


du toucher, de l'odorat, du goût, de la vue et de
l'ouïe leur sensibilité.
Je me permets d'insister sur la distinction
qu'il y a entre l'amour et ses manifestations
extérieures, avec lesquelles on le confond si
souvent. Car, à moins d'avoir un sentiment
bien vif de la réalité de l'amour, on ne peut ni
l'atteindre, ni le changer, ni l'approfondir, ni le
purifier dans l'espoir d'intensifier nos affections,
ou d'accroître nos joies. Nous nous con Lep-
tons de tourner sans cesse dans un cercle vicieux,
essayant de changer nos tendances, de nous
transformer et d'aider les autres à faire de
même, tandis que l'amour véritable gémit
d'avoir été laissé de côté; et si cet amour pro-
vient du mal, il se moque de nous et cherche
à s'accroître à nos dépens. Les luttes que j'ai
dû livrer par suite de mes difficultés d'élocution
sont un exemple de cette méthode erronée,
indirecte et hésitante de corriger par des moyens
détournés ce qui [r été faussé. Il serait absurde,
par exemple, de vouloir corriger ma voix en
MA RELIGION 181

essayant de modifier les sons qu'elle émet alors


qu'ils vibrent déjà dans l'air. Non, ce sont les
organes de ma voix que je dois exercer, et
même cela nia pas grande utilité à moins que
je ne corrige auparavant les conceptions que je
me fais du langage dans mon esprit. La voix
n'est pas essentiellement une chose physique,
elle est encore le processus par lequel notre
pensée s'exprime. Elle est littéralement moulée,
formée, colorée et modulée par l'esprit. Puisque
je ne puis pas mc servir de mes oreilles pour
m'entendre parler, mon plus grand effort tend
à. me faire en quelque sorte une image mentale
des sons et des mots, et plus je m'approche de
la meilleure manière d'employer mon esprit
comme instrument du langage, mieux j'ar-
rive à mc faire comprendre. Il semble que c'est
faire un coq-à-l'âne que de passer de la voix
à l'amour; mais le principe en est exactement
le même. La vie avec toutes ses manifestations,
ses émotions, ses désirs, ses dissemblances et
ses intéras, s'écoule et tous ses changements
sont finalement contr ôlés par l'amour profond
.I82 IIELEN KELLER

qui réside en l'homme. Si donc cet homme a le


désir d'acquérir des sentiments plus nobles,
un idéal plus élevé, et s'il veut satisfaire sa
soif de bonheur, il doit s'efforcer de se repré-
senter l'amour véritable comme étant une
force intérieure, active, créatrice et impérative,
et ainsi s'en faire une idée plus réelle.
L'amour ne saurait être séparé de l'âme;
il n'en est pas un produit distinct ; il n'est pas
non plus un organe, une faculté, une fonction.
Il est partie intégrante de toutes nos pensées
conscientes, de nos intentions, de nos désirs,
de nos efforts, de nos mobiles, de nos intuitions
et de nos impulsions; nous cherchons souvent à
le supprimer, mais il n'en existe pas moins à
l'état latent, prêt à se manifester à chaque
instant. Au moyen de nos facultés et de nos
organes, il prend corps; il agit, parle et veut;
quand il a décidé d'atteindre un certain but,
rien ne saurait l'en détourner.
Quand un homme devient conscient de ses
facultés spirituelles, il se produit en lui un chan-
gement réel, une régénération véritable. Ce
MA RELIGION 183

changement ne se produit pas seulement à la


suite de deuils ou de chagrins, Mais le plus
souvent à la suite d'expériences que cet homme
est seul à connaître. Ses yeux s'ouvrent et il se
voit lui-même tel qu'il est; il voit aussi dans
quelles conditions il se trouve et quel avenir
lui est réservé. Il brise alors les idoles de son
égoïsme et se montre moins confiant en ses
propres forces.
On reste stupéfait de voir avec quelle prodi-
galité les hommes ont écrit ou parlé au sujet de
la régénération, et combien peu ils ont réussi
à nous éclairer. On a vanté et hautement loué
la cc culture de soi » comme si, à elle seule, elle
pouvait satisfaire notre idéal de perfection.
Mais si nous écoutons les hommes et les femmes
les plus remarquables, ils nous déclareront
catégoriquement qu'il n'en est point ainsi.
Plusieurs d'entre eux ont accumulé de vastes
trésors de connaissances, et ils nous diront que
la science fournit un remède à la plupart de
nos maux; mais elle ne nous offre pas de remède
pour combattre le pire de tous les maux :
184 HELEN KELLER

l'apathie des hommes. D'autres enfin remar-


quent, et Swedenborg est d'accord avec eux,
qu'à moins de passer par l'école de l'amour et
de la pitié, l'homme est pire que la brute.
Animal sans cornes et sans queue, il ne mange
pas d'herbe, mais il se sert de son intelligence
endiablée pour détruire aveuglément tout ce
qu'il peut. Tous les jours, il invente des armes
plus horribles pour faire la guerre et tuer ses
semblables. Il maltraite et mutile des animaux
sans défense pour satisfaire les goûts versatiles
de la mode. Il aime à médire et à créer des
scandales. On peut attribuer bon nombre de
ses fautes à son ignorance, mais certainement
aussi à ses tendances pernicieuses dont il ne
pourra pas se débarrasser uniquement par la
« culture de soi » ni sans la volonté de faire
le bien.
Une autre fraction de gens bien intentionnés
maintiennent qu'il est possible de réformer
un homme, en grande partie du moins, en lui
créant un autre entourage; il y a du vrai dans
cette théorie, suffisamment en tout cas pour la
MA RELIGION 185

rendre plausible et attrayante. Mais on peut s'en


servir mal à propos et souvent on l'applique
à faux. Ce n'est pas son entourage qui modifie
un homme, mais les forces qui sont en lui.
Les aveugles, les sourds, les prisonniers pour
raison de conscience, et même les hommes les
plus pauvres nous ont prouvé qu'avec un idéal
élevé, ils pouvaient façonner leur vie selon
leurs désirs, quelles que soient les circonstances
extérieures dans lesquelles ils se trouvaient.
Parce que nous conservons beaucoup des
défauts de l'enfance, nous nous impatientons
facilement et nous nous disons : « Oh, si seule-
ment j'étais à la place de tel ou tel qui est
mieux favorisé que moi, je pourrais vivre une
vie meilleure,- plus heureuse et plus utile. » Com-
bien de fois entendons-nous des jeunes gens
s'écrier : « Si j'avais à ma portée les avantages
de toutes sortes dont bénéficie le fils de mon
patron, mon succès serait assuré. » « Si je n'étais
obligé de fréquenter des gens aussi vulgaires,
comme je serais plus fort moralement I », nous
dit un autre. Un troisième ajoute : « Si j'avais
186 HELEN KELLER

la fortune de tel de mes amis, avec quel plaisir


ne contribuerais-je pas au relèvement de l'huma-
nité! »
Je m'élève autant que qui que ce. soit contre
l'indigence ou les influences dégradantes du
milieu, niais je suis en même temps convaincue,
comme l'expérience humaine nous l'enseigne,
que si nous ne pouvons réussir dans la position
où nous nous trouvons, nous ne saurions réussir
en aucune autre. A moins que, comme le nénu-
phar, nous sachions rester purs malgré la fange
qui nous entoure, nous ne serons, moralement
parlant, que des avortons dans n'importe quelle
situation. Si nous ne pouvons être d'aucune
utilité au monde dont nous faisons partie, nous
ne saurions lui être utile en quelque autre
endroit que cc soit. La question qui importe
n'est pas celle de notre entourage, mais celle des
pensées qui chaque jour occupent notre esprit,
celle de l'idéal à la poursuite duquel nous mar-
chons, en un mot le genre d'hommes et de
femmes que nous sommes véritablement. Ce
proverbe arabe est admirablement vrai : « Là
MA RELIGION 187

où tu te trouves toi-même, là est ta patrie. »


Swedenborg pense à toutes ces théories dif-
férentes lorsqu'il nous démontre clairement
que l'homme ne peut pas être régénéré tout
d'un coup, sans faire violence à son esprit et
à l'opinion qu'il se fait de lui-même.
Il lui faut avancer pas à pas, accoutumer
ses yeux intérieurs, ceux de son esprit, à une
lumière plus vive, avant de pouvoir endurer
la clarté éblouissante des vérités nouvelles.
Et pourtant, tant que l'homme n'a pas trouvé
son plaisir dans ces vérités, il lui est impossible
de se tourner vers la vie bonne. Car c'est dans
la joie qu'elles nous apportent que résident sa
liberté et, en dernière analyse, son libre-arbitre.
Coopérer avec le Seigneur, se confier dans le
fait qu'Il nous soutient inlassablement, cher-
cher à comprendre toujours mieux les vérités
contenues dans sa Parole et les mettre en pra-
tique, faire le bien pour la seule satisfaction
qu'on éprouve à le faire, tels sont les moyens
les plus sûrs que les hommes ont à leur dispo-
sition pour triompher de leur égoïsme et se
I88 HELEN KELLER

régénérer. S'ils pensent pouvoir le faire en


s'attribuant les mérites du Christ, ou en récla-
mant le ciel comme récompense, ils sont gran-
dement à plaindre. En effet, n'y aurait-il pas
plus de noblesse pour eux à sonder leur propre
coeur et en chasser le dragon de l'égoïsme?
S'attribuer les mérites du Christ n'est que
l'affaire d'un instant; mais la vraie repentance
se trouve dans le développement lent et aussi
joyeux que possible de tout notre être, sans
lequel on risque de ne jamais acquérir un
caractère fort et constant. Le fait est que la
régénération ne doit jamais cesser, ni dans
ce monde ni dans l'autre, puisque nous trou-
verons toujours à aimer davantage, à connaître
davantage et à accomplir davantage.
CHAPITRE VII

Les passages des ouvrages de Swedenborg


qui nous parlent de félicité et de bonheur sont
aussi nombreux que les feuilles et les fleurs d'un
arbre fruitier pendant sa floraison printanière,
et il d'est pas surprenant qu'il déclare que la
vie de l'homme réside dans la jouissance de ce
qu'il aime. Lorsque le coeur reste froid, nous
ne pouvons nous intéresser à rien et lorsque
nous ne ressentons aucune impulsion intérieure,
nous n'éprouvons aucun plaisir. Notre bonheur
est fait de nombreuses petites joies, tout comme
le temps est fait de minutes et de secondes.
Malheureusement, il est peu de gens, parmi ceux
qui jouissent de tous leurs sens, qui se donnent
la peine de réfléchir à ces choses, et il y en a
encore moins qui s'arrêtent pour compter les
190 1IELEN KELLER

bienfaits dont ils sont comblés. S'ils le faisaient,


ils seraient si occupés que la première occasion
qui s'offrirait à eux d'accomplir un devoir
ennuyeux aurait à leurs oreilles le charme d'une
doUce musique.
Je ne parle pas de l'hédonisme, qui consiste
à rechercher le bonheur comme une fin en soi
au lieu de chercher à être utile. Aussi j'espère
que personne ne donnera un sens frivole et
superficiel à mes paroles quand je dirai que
l'univers tout entier m'apparaît comme une
table sur laquelle la munificence divine aurait
préparé un festin pour notre âme. Chacune
des facultés de l'esprit et chacun des appétits
du corps ont leurs délices qui leur sont des
moyens d'édification et de renouveau. Toutes
les possibilités de développement dans la
nature de l'homme, tant au point de vue
mental que physique, devraient pouvoir trouver
leur réalisation et s'approprier librement ce qui
les satisfait. Il n'est pas nécessaire, comme on
le suppose souvent, de renoncer aux plaisirs
naturels avant de pouvoir jouir des plaisirs
MA RELIGION 191

spirituels. Au contraire, dans la mesure où


nous vivons de la vie intérieure, nous trouvons
plus de plaisir à ces jouissances. Qu'il est magni-
fique, ce panier de raisins qu'un ami cher nous
envoie! Quelle beauté de couleurs, de forme et
quel parfum délicieux! Mais combien ce présent
est plus beau, lorsque nous en apprécions en
même temps la valeur spirituelle, l'affection,
la poésie, et tout ce qu'il évoque pour nous!
Qu'elles sont riches et variées, les fleurs dont
le parfum pénètre jusqu'à notre esprit et nous
rappelle la floraison du coeur! Combien les
changements et les nuances du ciel, de l'eau et
de la terre nous charment davantage lorsque
nous voyons en eux le miroir du monde de l'âme
vers lequel tendent notre foi et nos rêves!
Notre monde est si rempli de soucis et de
tristesses que nous devons nous faire une
règle de rechercher les lumineux diamants de
la joie, cachés dans les circonstances les plus
imprévues et dans les tâches les plus ingrates.
Swedenborg accomplit un travail de géant en
découvrant une source de joie inépuisable dans

192 HELEN KELLER

la plus désespérante des routines. Il nous révèle


la vie du ciel en même temps que son propre
coeur, lorsqu'il écrit dans son livre intitulé
la Vraie Religion chrétienne, les lignes sui-
vantes
« Les plaisirs de l'amour, qui sont aussi les
joies de la charité, nous font appeler bien ce
qui est bien; et les charmes de la sagesse, qui
sont aussi les charmes de la foi, nous font appeler
vrai ce qui est vrai; car c'est de joies et de
charmes sans nombre qu'est faite la vie même
de l'amour et de la charité, de la sagesse et de
la foi; et sans elle les biens et les vérités ne sont
que des objets inanimés et stériles (r). »
« L'amour, dont le plaisir est essentiellement
le bien, est comme la chaleur du soleil qui, dans
un sol fertile, féconde, vivifie les fruits des
arbres et le blé des champs. Partout oui l'amour
opère, on trouve pour ainsi dire un paradis,
un jardin de Dieu, une terre de Canaan. Le
charme de la vérité de l'amour est comparable
à la lumière du soleil au printemps, ou à la
(x) La Vraie Religion cleri!lienne, no 38.
MA RELIGION 193

lumière qui tombe sur un vase de cristal con-


tenant des fleurs magnifiques; lorsqu'elles
s'ouvrent, il s'en échappe un parfum captivant. »
L'égoïsme et le découragement assombrissent
et pervertissent l'esprit, mais l'amour et ses
joies purifient la vision et la rendent plus claire.
L'amour nous donne cette perception délicate
qui nous fait voir le merveilleux dans ce qui,
sans lui, paraissait grossier et ennuyeux. Il
renouvelle la source de notre inspiration et de
notre joie. C'est comme s'il vivifiait nos facultés
amoindries par le matérialisme.
Les gens bien pensants se rendent compte de
plus en plus que la joie est essentielle à toute
croissance, à tout effort d'amélioration, à toute
acquisition d'instincts plus nobles. N'est-ce pas
le plaisir de s'instruire qui pousse un enfant à
apprendre ? N'est-ce pas le plaisir du goût qui
nous invite à prendre de la nourriture? Que
fait notre esprit quand il pense, si ce n'est qu'il
choisit les idées qui lui plaisent et reste indiffé-
rent à toutes les autres? Que fait un homme de
son ambition la plus secrète, si ce n'est de la
il
194 HELEN KELLE R

fixer sur quelqu'Eldorado qui l'attire, en atten-


dant le moment où il pourra réaliser son rêve?
Et n'est-ce pas la joie provenant de ce rêve qui
conduit les hommes braves et aventureux sur
le sentier de nouvelles découvertes, ou qui les
pousse à chercher de plus grandes ressources
naturelles pour améliorer la vie des hommes?
Pourquoi l'homme de science endure-t-il sou-
vent de grandes souffrances mentales, et pour-
quoi se charge-t-il de besognes répugnantes,
si ce n'est parce qu'il éprouve de la joie à com-
prendre des vérités nouvelles, ou à rendre de
nouveaux services à l'humanité? Un maître
plein de sagesse, un ami, un réformateur véri-
table, n'utilisent pas la force brutale pour
remettre sur le droit chemin celui qui se trompe
ou qui fait le mal. Non, ils combinent habile-
ment une discipline capable de produire une
bonne influence, afin de vaincre une volonté
entêtée, de charmer un esprit apathique et de
l'amener à penser mieux. Tous ceux qui, par
bonté de coeur, encouragent autrui d'un mot ou
d'un sourire, ou aplanissent les difficultés dont
MA RELIGION 195

est semée la route de leur prochain, savent que


la joie qu'ils en éprouvent fait si intimement
partie d'eux-mêmes qu'ils semblent en vivre.
Quelle joie est comparable à celle qu'on ressent
en surmontant des obstacles qui nous parais-
saient invincibles, et en élargissant nos possi-
bilités de travail? Si ceux qui cherchent le
bonheur voulaient se donner la peine de réflé-
chir une minute, ils verraient que les joies qu'ils
connaissent par expérience sont aussi innom-
brables que les pousses d'herbe sous leurs pas,
ou les gouttes de rosée qui brillent au matin
sur les fleurs.
Et pourtant, combien peu de gens connais-
sent le secret de ces joies! Je suis à la fois
étonnée et attristée de voir jusqu'où la pour-
suite du bonheur les emporte. Ils le recher-
chent dans les endroits les plus étranges. Ils
visitent des rois et des reines et se proster-
nent devant eux; ils cherchent le bonheur dans
les voyages et dans les distractions; ils creusent
les profondeurs de la terre dans la pensée d'y
découvrir ce trésor. Il en est qui, superstitieuse-
-196 HELEN KELLER

ment, se privent eux-mêmes de tout plaisir,


asservissent leur intelligence à des exigences
soi-disant religieuses, à des conventions, ou
à la politique d'un parti. Ils sont piteusement
aveugles, sourds, affamés, alors qu'ils possèdent
en eux une source intarissable de richesses
toute prête à satisfaire et à combler leur coeur
et leur esprit. C'est un don que Dieu leur fait
d'une part de son propre bonheur, et ils
l'ignorent 1
Aider un homme à se trouver lui même, -

c'est souvent lui faire la surprise de découvrir


une joie nouvelle. En effet, nos plaisirs peuvent
nous aider à nous connaître nous-mêmes.
Swedenborg nous dit que si un homme prend
la peine d'analyser ses propres plaisirs, il
réalisera combien il est égoïste, car il emploie
souvent toute son énergie, soit à s'instruire,
soit à diriger sa vie dans le but de satisfaire ses
propres désirs. Il découvrira, cependant, que
ses joies les plus profondes et les plus durables
naissent de l'effort désintéressé qu'il a tenté
en travaillant pour les autres ou en contribuant
MA RELIGION 197

à doter le monde d'une vie nouvelle. Ces joies


altruistes seront à ses oreilles comme un mur-
mure d'approbation, il se sentira trois fois
homme, conscient de sa puissance nouvelle et
de son nouveau savoir. Ce n'est que quand nous
remontons à la source des joies de notre esprit
que nous pouvons vraiment nous connaître

et lire notre destin dans le Livre de Vie.


Swedenborg nous dit aussi que si un homme
dont les plaisirs sont malsains, à l'honnêteté
intellectuelle de le reconnaître et fait un sérieux
effort pour s'intéresser à des sujets pluS élevés,
il ne doit pas désespérer. A mesure que les choses
qui le préoccupaient disparaîtront, il jouira
d'un bonheur plus pur et cela d'une manière
aussi irrésistible qu'un fort courant d'air qui
pénétrerait dans une maison dont les fenêtres
auraient été longtemps fermées, et en purifierait
l'atmosphère. En outre, plus il deviendra heu-
reux, plus il sera fort et capable de s'adapter
aux circonstances extérieures, selon son désir.
Qu'il ne se laisse donc pas effrayer à la pensée
que l'ennemi pourrait trouver une brèche à
198 HELEN KELLER

ses remparts jadis ébranlés ; ce serait une grande


erreur. Là où autrefois il avait quelque chose
à craindre, il trouve une joie et un plaisir
nouveaux et il concentre sa pensée sur ces
choses jusqu'à ce que l'épreuve soit passée.
Cette méthode est peut-être une des marottes de
la pensée moderne, mais it n'en est pas moins
merveilleux de voir combien d'hommes et de
femmes infortunés sont délivrés, par ce moyen .,
de mauvaises tendances en apparence incu-
rables, et atteignent un développement inté-
rieur qui dépasse toute attente. C'est un système
de psychothérapie dont le ciel nous gratifie. Le
pardon des péchés est en quelque sorte une
source de la joie céleste qui remplit le coeur
brisé dont on a chassé les mauvais désirs et les
pensées perverses et qui lui fait produire du
bien en abondance.
Sans aucun doute, chacun de nous devrait
consacrer un certain temps, chaque jour, ne fût-
ce que cinq minutes, à rechercher les joies spé-
ciales que l'on trouve, par exemple, à admirer
une belle fleur, un nuage ou une étoile, à ap-
MA RELIGION 199

prendre un poème ou à égayer la tache mono-


tone d'un de nos frères. Quelle est l'utilité de
cette application inlassable à un travail qui
use tant d'hommes, si ces derniers diffèrent
sans cesse le moment d'échanger un sourire
avec la Beauté et la Joie, pour se mieux atta-
cher aux devoirs ennuyeux et aux entreprises
les plus pénibles? S'ils ne savent pas faire place
à ces influences bienfaisantes et éternelles
pendant qu'ils le peuvent, ils se ferment à eux-
mêmes la porte du ciel, et toute leur existence
se recouvrira de la poussière grise de l'ennui et
de la monotonie. Que le ciel soit plus beau que
la terre ne signifie rien, à moins que l'on appré-
cie la beauté de la terre et qu'on en jouisse!
C'est en aimant la beauté terrestre que l'on
gagne le droit de contempler la splendeur du
soleil qui se lève et la beauté des étoiles.
Il y a peu d'hommes qui soient des saints ou
des génies; mais il y a cependant en chacun
d'eux quelque chose en quoi ïl espère; c'est
qu'en chacune des joies pures qu'il chérit,
réside « une source de bonne volonté »; c'est
200 IIELEN KELLER

encore de pouvoir réaliser que chacune des


scènes de beauté sur laquelle il arrête ses re-
gards, que chaque harmonie qu'il entend, que
chacun des objets gracieux ou fragiles qu'il
touche avec respect ou vénération, dégagent
un essaim de douces pensées, qui ne peuvent
être détruites ni par les soucis, ni par la pau-
vreté, ni par la souffrance. La joie est la voix de
l'amour et de la foi; c'est elle qui, finalement,
prononcera ces paroles de vie éternelle : « Cela
est bien, bon et fidèle serviteur! »
La joie est inséparable des doctrines que
Swedenborg nous enseigne. Sa philosophie sem-
blait non seulement nouvelle, à son époque,
mais elle paraissait étrange après les croyances
du moyen àge sur les pénitences et l'atmosphère
déprimante de ses credo rigides. Une chose
nous surprend, dans ses ouvrages, c'est l'uni-
versalité de la joie et sa valeur pour la vie.
Sa foi inébranlable dans les capacités que
l'homme a d'augmenter le bonheur dans le
mariage et d'embellir la vie de l'enfant dépasse
de beauçoup la méfiance, la timidité, les idées
MA RELIGION 201

vulgaires et les ridicules méthodes d'ensei-


gnement qui règnent encore parmi nous. En
un mot, la vie véritable se trouve dans la satis-
faction des joies du coeur.
Nous commençons aujourd'hui à comprendre
la Divine Providence comme Swedenborg nous
la représente, opérant parmi les idées larges et
nobles et appropriées à sa grandeur. Jusqu'alors,
l'idée qu'on pouvait s'en faire était si embrouillée
par la controverse des dogmes que, le plus
souvent, elle avait dégénéré; on en était arrivé
à l'appliquer simplement à certains actes de
Dieu purement arbitraires et qui impliquaient
certaines négligences. Mais, dans les ouvrages
de Swedenborg, la Providence nous est repré-
sentée comme le moyen par lequel le Seigneur,
dans son Amour et sa Sagesse, gouverne le
monde et y exerce son action. Puisque la Vie
Divine se partage également entre tous les
êtres et que l'Amour Divin se manifeste avec
autant de plénitude sur toutes choses, il s'ensuit
que la Divine Providence est universelle.
Un des reproches que l'on faisait au christia-
- 202 1-1 ELE N KELLER

nisme était d'exclure un grand nombre d'hommes


des bienfaits qu'apporte le salut en Jésus-Christ,
Cette idée, cependant, disparaît et fait place
à une compréhension plus généreuse, du fait
que Dieu « a d'autres brebis qui entendent sa
voix et qui Lui obéissent ». Il a veillé à ce qu'il
y ait partout une religion, et le fait qu'un
honune appartient à telle race ou à telle
croyance importe peu pourvu qu'il soit fidèle
à l'idéal d'une vie meilleure. Le principe
que nous ne devons jamais oublier, c'est
que la religion consiste à vivre une doc-
trine et non pas simplement à y croire, C'est
par la Divine Providence du Seigneur que
Mahomet fut appelé à renverser l'idolâtrie. Ce
grand prophète trouva une forme de religion
adaptée au génie particulier des Orientaux et
ce fait explique l'immense influence pour le
bien que cette foi a exercée dans de nombreux
royaumes. L'histoire de la pensée religieuse
proclame, comme à coups de clairons, que Dieu
n'a jamais été sans témoins sur la terre.
Quand les dogmes d'une nation se perver-
MA RELIGION 2 03
à
a 11111>
tissent, et que les formes de son culte ne de-
viennent que de pures conventions, la Divine
Providence pourvoit à ce que la masse des fidèles
et des hommes au coeur simple n'en soit pas
atteinte, car elle reste à l'écart de la corruption
qui règne en haut lieu.
Lorsque nous pensons à las.Divine Providence
du point de vue du ciel qui est au-dedans de
nous, nos expériences passées nous fournissent
d'abondantes et utiles leçons de sagesse, et
nous sentons l'harmonie de la vie. Mais si
nous considérons les voies de Dieu en nous
plaçant au point de vue d'un monde plein de
discordes, de hasards et d'accidents, nous
n'arrivons pas à nous en faire une idée juste.
Dieu nous apparaîtra comme le dispensateur
arbitraire de récompenses et de châtiments,
partial envers ses favoris et se vengeant de ses
adversaires. Notre patriotisme mesquin abusera
de Son universalité et nous Le prierons de nous
donner la victoire dans nos guerres. En pen-
sant aux querelles des sectes religieuses, nous
nous demanderons : « Où donc est notre Dieu? »
204 HELEN KELLER

Quelqu'un m'a même dit : « Si Dieu existe,


pourquoi n'a-t-il pas créé l'homme de façon à
ce qu'il lui soit impossible de pécher? » Comme
si aucun de nous aspirait à devenir un automate!
Etre incapable de pécher ne pourrait satisfaire
qu'un despote; notre esprit ne frissonne-t-il
pas à une telle pensée? Le fait est que toute
négation de Dieu est en même temps une néga-
tion de la liberté et de l'humanité. La valeur
réelle d'une croyance ne dépend pas de notre
expérience individuelle limitée, mais de son
effet bienfaisant sur la race tout entière; et
seule l'idée que l'univers est gouverné par les
lois de l'Amour justifie en fin de compte l'im-
portance de notre savoir et revêt de dignité
la civilisation humaine. De cette croyance, nous
tirons de nombreux avantages; en particulier
la possibilité de sortir de nous-mêmes et d'ap-
précier ce qu'il y a de noble chez l'homme et
de merveilleux dans la création.
Le livre de Swedenborg sur la Divine Provi-
dence rend un puissant témoigange à cette
vérité que Dieu a créé l'univers pour satis-

MA RELIGION 205

faire ce besoin infini de sa nature qui est de


donner la vie et la joie. La futilité et le manque
de profondeur de la croyance en un Dieu
éloigné et inabordable nous sont démontrés
dans plus d'un passage de cet ouvrage récon-
fortant. L'auteur nous déclare que « c'est
l'essence même de l'Amour de Dieu que d'aimer
les autres, de désirer faire un avec eux et de
les rendre heureux par le don qu'Il leur fait de
Lui-même ». Aucune définition ne nous fait
mieux comprendre ce qu'est la Divine Provi-
dence; si nous voulons prendrepart à son oeuvre
de réhabilitation spirituelle, nous devons nous
laisser emporter par son courant.
A travers toutes les vicissitudes de notre vie,
la Divine Providence ne regarde pas seulement
aux avantages d'un moment, mais avant tout
à notre bien-être et à notre bonheur éternels.
Le Seigneur nous laisse libres de décider et
d'agir à notre gré dans toutes les petites cir-
constances qui font notre vie, et aussi de pro-
fiter des moindres occasions qui nous sont
offertes chaque jour tandis que, immuable,
206 HELEN KELLER

Il poursuit ses voies silencieusement. Pourtant


Il garde sans cesse, avec un soin jaloux, le
droit que chacun possède d'agir librement et
raisonnablement. En effet, la liberté et la
raison sont les preuves évidentes du don d'im-
mortalité qu'il a fait à l'humanité.
Étant donné que nous sommes tous enclins
à vivre d'une manière égoïste, il faut qu'il y
ait quelque chose en nous pour s'opposer à
cette tendance. Le choix que nous devons faire,
d'une vie meilleure, implique une connaissance
préalable de ce que cette vie devrait être.
En quoi serions-nous empêchés de ressembler
de plus en plus aux animaux si nous n'avions
pas, en nous, d'autres tendances plus nobles?
Nous ne pouvons choisir pour nous-mêmes
librement et sagement la bonne voie, sans con-
naître le bien et le mal.
Ces quelques réflexions nous amènent à
expliquer l'idée de Swedenborg sur les reli-
quiae, qui jouent un rôle si important dans la
formation de notre vie. Ce terme, si souvent
traduit par le mot « restes », s'applique aux
MA RELIGION 207

impressions durables que l'amour, la vérité et


la beauté nous laissent, principalement dans
notre jeune âge. Au moment où nous naissons
dans le monde, nous sommes passifs. Nos ten-
dances héréditaires au mal sont encore à l'état
latent. C'est la raison pour laquelle un petit
enfant est si près du ciel, et qu'il nous semble
souvent que les anges l'entourent. cc Leurs anges
contemplent chaque jour la face de mon Père
qui est dans les cieux. » En vérité, l'enfant vient
sur la terre « en suivant les traces des nuées de
la gloire », avec un caractère qui lui est propre
et des possibilités différentes de celles de tout
autre être humain. C'est le Seigneur seul qui
lui donne la sagesse et le pouvoir de faire le
bien, de sorte que l'enfant se trouve à propre-
ment parler enveloppé de la lumière radieuse
du ciel. C'est de cette façon que Swedenborg
nous explique l'innocence et la confiance tou-
chantes des petits enfants. Il nous dit aussi que
ces qualités, que nous recevons dans notre
enfance et que nous ne perdons jamais com-
plètement, sont les liens sacrés qui nous per-
208 HELEN KELLER

mettront plus tard de percevoir notre parenté


avec Dieu. Elles forment le trait d'union entre
ce qui est mortel et ce qui est immortel. Elles
sont comparables à l'autel de nos sacrifices,
ou au champ de bataille où se livrent les coin-
bats décisifs spirituels de la vie d'un homme.
C'est là que l'on trouve les larmes, l'agonie
et la sueur de sâng de Gethsémané. Heureux
donc ].'homme qui peut se dire à lui-même :
« C'est là que j'ai remporté la victoire », car
c'est là que sè trouve le sanctuaire de la vie
que nous avons choisie.
CHAPITRE VIII

Autrefois, on considérait toute affliction


comme une punition de Dieu, comme un far-
deau que l'on devait porter passivement et
pieusement. Pour aider les victimes du malheur,
on se contentait simplement de leur offrir un
abri, les laissant méditer sur leur péché et
vivre avec autant de résignation que possible
dans la vallée des ténèbres. Mais aujourd'hui,
nous comprenons qu'une vie austère et rési-
gnée, sans aspirations, affaiblit l'esprit. Il en
est de l'esprit comme du corps : si nous n'exer-
çons pas nos muscles, ils perdent leur force,
et si nous ne cherchons pas à dépasser les
limites de notre expérience d'une façon ou
d'une autre, ou à faire usage de notre mémoire,
de notre intelligence, de notre sympathie, ces
Zs
210 HELEN KELLER

facultés s'atrophient. C'est en luttant contre


nos infirmités, nos tentations et nos insuccès
dans le monde que nous atteignons nos plus
hautes possibilités, et c'est cette lutte que
Swedenborg appelle renoncer au monde et
adorer le Seigneur.
Malades ou bien portants, aveugles ou voyants,
enchaînés ou libres, nous sommes dans le
inonde pour atteindre un but et quelle que soit
notre situation, nions plaisons davantage à Dieu
par des actes utiles que par une résignation
pieuse et des prières continuelles. Le temple
ou l'église sont vides, à moins qu'ils ne soient
remplis par les actes d'une vie bonne. Ce ne sont
pas les murailles de pierre qui rendent les
temples petits ou grands, mais la lumière de
l'âme qui rayonne autour d'eux. L'autel n'est
sacré que dans la mesure où il représente l'autel
de notre coeur, sur lequel nous offrons les seuls
sacrifices qui nous soient demandés, le sacrifice
de l'amour qui est plus fort que la haine, et
celui de la foi qui surmonte le doute.
Une foi simple et enfantine en notre Divin
MA RELIGION 211

Ami résout tous les problèmes que nous pou-


vons rencontrer, quelle qu'en soit l'origine.
A chaque tournant de la route, nous nous
heurtons à des difficultés; elles accompagnent
inévitablement la vie, et résultent de la com-
binaison de nos caractères et de nos tempéra-
ments. La meilleure manière de les vaincre est
de les regarder en face, en nous souvenant
que nous sommes immortels et que nous avons
un Ami qui « ne sommeille ni ne dort » et qui
veille sur nous, prêt à nous guider si nous nous
confions en lui. Avec cette pensée enracinée
au plus profond de notre être, nous pouvons
faire tout ce que nous voulons, et nous n'avons
pas besoin de limiter nos pensées. Nous pou-
vons comprendre toute la beauté de l'univers,
car nous sommes alors à même de la sentir.
Pour chacune de nos épreuves, nous décou-
vrons la récompense d'une tendre sympathie.
Les violettes de la patience et de la douceur
naissent de nos souffrances; elles nous donnent
la vision du feu sacré qui toucha les lèvres
du prophète Ésaïe et enflamma de vie son
212 HELE::.: KELLER

esprit; elles nous apportent le contentement


qui descend en nous à l'heure où monte l'étoile
du soir. Les merveilleuses richesses de l'expé-
rience humaine perdraient quelque chose de
la joie de la récompense si nous n'avions aucune
difficulté à surmonter. L'heure que nous pas-
sons sur les sommets ne serait pas de moitié
aussi merveilleuse s'il n'y avait pas de sombres
vallées à traverser.
Je n'ai jamais pensé que mes infirmités fus-
sent en aucune façon un accident ou une puni-
tion. Si j'avais eu cette pensée, je n'aurais
jamais trouvé la force de les surmonter. Il
m'a toujours semblé que ces paroles de l'épître
aux Hébreux avaient une signification particu-
lière : « Si vous êtes châtiés, c'est que Dieu vous
traite comme des fils. Les enseignements de
Swedenborg me confirment dans cette opi-
nion_ Le mot ch(itier, si souvent mal compris,
ne signifie pas punir, mais éduquer,
raffiner l'âme.
La Vraie Religion Chrétienne ne cesse de nous
encourager à avoir foi dans les pouvoirs que
MA RELIGION 213

Dieu nous donne, et confiance en notre propre


activité. Les chapitres sur « la Foi » et sur « le
Libre-arbitre » nous déclarent formellement que
nous ne devrions jamais nous laisser abattre
par nos infortunes ou par nos fautes ni rester
passifs, comme si nous n'étions que des pan-
tins, les mains tombantes, attendant que la
grâce de Dieu nous mette en mouvement. Au
contraire, nous ne. devons pas donner prise à
l'esclavage spirituel; c'est à nous de prendre
l'initiative de regarder sans crainte au dedans
de nous-mêmes, de chercher à renouveler ce
que nous avons à faire et le moyen de déve-
lopper notre volonté. Alors, si nous faisons
notre part, nous pouvons être assurés que Dieu
nous donnera suffisamment de lumière et
d'amour pour satisfaire à tous nos besoins.
En somme, nos infirmités de toutes sortes
sont en un certain sens un châtiment, puisqu'elles
nous encouragent à nous développer et à cher-
cher la liberté véritable. Elles sont comme des
instruments, placés entre nos mains pour faire
sauter la pierre froide et dure sous laquelle se
214 HELEN KELLER

cachent nos dons les plus précieux. Elles arra-


chent de nos yeux le bandeau de l'indifférence;
nous apercevons les fardeaux que les autres
portent, et nous apprenons à les aider en écou-
tant cc que nous dicte un coeur compatissant.
L'expérience d'un homme qui vient de perdre
la vue est un exemple si frappant que je désire
m'en servir pour faire comprendre ce qu'est la
véritable éducation de la vie. Au premier
moment, il lui semble qu'il ne lui reste rien
que la misère et le désespoir. Il se croit exclu
de tout ce qui est humain, sa vie lui apparaît
comme les cendres froides d'un foyer éteint ;
l'ardeur de son ambition a disparu; son espé-
rance s'est évanouie. Les objets qu'il prenait
plaisir à contempler autrefois n'ont plus d'at-
trait pour lui; au contraire, ils semblent le
menacer continuellement alors qu'il cherche sa
route à tâtons. Même ceux qui l'aiment l'irritent
inconsciemment dans ses sentiments les plus
intimes, car il sent qu'il leur est à charge et
ne puut plus travailler pour eux. A ce moment-là,
si un maître et un ami sage et bon survient

MA RELIGION 215

dans sa vie, et lui assure qu'il peut encore tra-


vailler de ses mains ou éduquer son oreille de
manière à compenser là vue qu'il a perdue, le
pauvre être, d'abord, n'en croit rien et, dans
son désespoir, il s'imagine qu'on se moque de
lui. Comme un homme qui se noie, il frappe
aveuglément ceux qui essaient de le sauver. Il
faut néanmoins le pousser de l'avant en dépit
de lui-même, jusqu'à ce qu'il se rendre compte
qu'il lui est possible d'établir un contact avec
le monde et d'accomplir une tâche digne d'un
homme. Alors un nouvel être, auquel il n'avait
jamais pensé, se développe en lui. S'il est avisé,
il découvrira que le bonheur n'a pour ainsi dire
rien à voir avec les circonstances extérieures de la
vie, et il poursuivra son chemin dans l'ombre,
mais avec une volonté plus ferme que celle qu'il
avait possédée lorsqu'il était dans la lumière.
De même, ceux qui ont été aveuglés menta-
lement « par la fournaise du inonde », peuvent
et doivent être encouragés à rechercher de
nouvelles possibilités au dedans d'eux-mêmes et à
se frayer de nouveaux chemins vers le bonheur.
216 HE LEN KELLER

Il se peut qu'ils éprouvent un certain ressen-


timent à l'égard d'une foi qui attend d'eux de
plus nobles efforts. Ils disent en effet : « Je
serai satisfait si vous me prenez pour ce que je
suis, stupide ou méchant, dur ou égoïste. »
Mais ce serait un affront envers eux-mêmes
comme envers la dignité éternelle de l'homme
que de les abandonner à cette opinion. Com-
bien de fois ne sentons-nous pas qu'il y a en
nous plus que ce que nos amis les plus proches
peuvent discerner, plus que ce que nous osons,
dtsirons, ou pouvons révaT; des sentiments
plus profonds, une plus grande puissance, phis
de virilité. Combien peu noms nous connais-
sons nous-marnes! Nos infirmités et nos ten-
tations nous aident connaitre notre être inté-
rieur, à dissiper notre ignorance, à arracher nos
masques, à renverser nos idoles, à nous débar-
rasser de nos idées erronées. Seul le réveil
brusque et rude qu'elles nous donnent, nous
amène à nous faire une vie plus agréable, plus
à l'abri des attaques continuelles et insistantes
du monde extérieur. C'est fi ce moment-là seu-
MA RELIGION 217

lement que nous découvrons en nous-mêmes


une nouvelle possibilité d'apprécier la bonté,
la beauté et la vérité.
En passant par une expérience semblable,
nous saisissons le sens merveilleux de ces pa-
roles du Seigneur : cc Quiconque reçoit celui
que J'ai envoyé, Me reçoit. » Nous sentons la
présence du royaume tout entier de l'Amour
et de la Sagesse dans chacune des épreuves
que nous .surmontons et dans tout idéal que
nous cherchons à réaliser. Nous apprenons de
la sorte que la seule manière de croître vérita-
blement, consiste et viser plus haut que nos
aspirations terrestres, à désirer avec ardeur de
grandes choses et à s'efforcer de les accomplir.
Nous croissons dans la mesure où nous deve-
nons plus conscients du sens profond de notre
vie extérieure, dans laquelle nous avons tou-
jours vécu.
L'oeil se développe en apprenant à voir les
objets plus en détail. La terre apparaît à la
vue physique de l'homme comme si elle était
plate et les étoiles ont pour nous le même aspect
218 HELE N ICELLE R

que pour les anciens. Et pourtant la science


découvre toujours de nouvelles merveilles et une
gloire infinie dans ces phénomènes! Un enfant
ne voit dans ce qui l'entoure que les choses qu'il
veut ou ne veut pas; mais quand un Newton
découvre que la chute d'une pomme est l'ex-
pression d'une force universelle de la Nature,
il voit bien au delà de la vue ordinaire. Il en
est de même du développement de notre esprit.
Nous grandissons dans la mesure où nous discer-
nons plus clairement et plus complètement les
possibilités d'une nouvelle vie dans les cir-
constances de notre vie quotidienne. Mais,
lorsque nous oublions ou ignorons ce fait vital,
nos sens nous font faire fausse route. C'est
pourquoi certaines limites nous sont nécessaires;
elles nous permettent de réaliser la beauté de la
vie intérieure que nous offrent les moindres
incidents de notre vie et nous révèlent les pos-
sibilités de développement dont Dieu nous a
gratifiés.
C'est un grand service que Swedenborg nous
rend en attirant notre attention sur des pensées
MA RELIGION 219

conune celles-là. Il nous montre que dans


chaque événement et chaque difficulté qui se
présentent dans notre vie, nous avons un choix
à faire; et choisir, c'est en quelque sorte créer:
Nous pouvons décider de nous laisser écraser
par nos difficultés; nous pouvons au contraire
les transformer en forces nouvelles pour accom-
plir le bien. Nous pouvons nous laisser entraîner
par l'opinion générale ou la tradition, ou au
contraire nous laisser guider par notre conscience
en luttant courageusement pour la vérité. Nous
ne pouvons pas juger d'après les apparences
extérieures et conclure que nos expériences
sont ou ne sont pas des bénédictions. Suivant
la manière dont nous les envisageons, elles
seront pour nous saines ou malsaines. Le choix
qui nous est offert ne consiste presque jamais à
décider ce que nous devons faire ou ne pas faire,
mais il réside plutôt dans l'adoption des prin-
cipes selon lesquels nous devons agir en face
de nos difficultés et de nos épreuves. La terre
n'est pas plus un lieu de réjouissance qu'un
séjour de colère et - de terreur. Puisque la terre
220 HELEN KELLER

produit des chardons et qu'il n'y a pas de roses


sans épines, pourquoi la vie de l'homme n'au-
rait-elle pas ses difficultés? Il n'y a là rien
d'étrange ni de cruel; car c'est Dieu qui nous
appelle et qui nous pousse à élargir notre vie,
à nous fortifier en vue d'une destinée plus
haute, destinée qui ne peut trouver son parfait
accomplissement ici-bas. Seul un idéal qui nous
élève au delà des préoccupations terrestres,
augmentera notre développement intérieur et
nous procurera de la joie. Que chacun de nous
s'efforce donc de supporter vaillamment les
épreuves qu'il est appelé à surmonter et de
suivre l'exemple de Celui qui porta la croix du
monde sur ses faibles épaules afin de devenir
notre lumière, la source de notre inspiration,
afin de nous appeler à la vie, de faire naître
en nous, faibles créatures, sujettes aux tenta-
tions et aux découragements, des pensées et des
désirs qui nous stimulent à faire le bien.
Je ne sais si c'est le « sens mystique » que je
possède, mais j'ai une faculté essentiellement
perceptive. C'est la faculté que possèdent géné-
MA RELIGION 221

ralement les aveugles et qui, se jouant de la


distance, met à leur portée les objets les plus
éloignés, en sorte que même les étoiles sem-
blent être à leur portée. C'est grâce à elle éga-
lement qu'il m'est possible d'entrer en relation
avec le monde spirituel; faculté à la fois spécu-
lative et intuitive, elle me permet de passer
en revue l'expérience limitée que je puis me
faire d'un inonde que je ne connais que par
le toucher, et c'est grâce à elle que ce monde
devient perceptible à mon esprit. Elle me
révèle aussi le Divin qui est en moi, et sert
de lien entre la terre et le grand Au-delà, entre
le présent et l'éternité, entre Dieu et l'homme.
Il n'y a pas que le monde physique qui soit
objectif; le monde spirituel l'est aussi. Ce qui
est spirituel a une réalité extérieure et une
réalité intérieure, tout comme ce qui est phy-
sique. Chacun de ces deux plans de vie est un
aspect de la réalité et ïl n'y a pas entre eux
d'antagonisme, sauf lorsqu'on se sert de ce qui
est matériel sans considérer ce qui en forme
l'arrière-pian, le contenu spirituel. Swedenborg
222 IIELEN KELLER

nous explique la distinction qu'il y a entre ces


plans, dans sa théorie des degrés discrets; il
nous fait remarquer que nous percevons les
objets du monde physique à l'aide d'un orga-
nisme sensoriel fait de la substance du monde
physique, tandis que nous percevons les choses
du monde spirituel au moyen d'un organisme
sensoriel formé de la substance du monde spi-
rituel.
Ma cécité, ma surdité et mon langage impar-
fait compliquent tellement ma vie que je ne
puis faire la moindre chose sans concentrer
fortement ma pensée et sans raisonner mon
expérience. Si je faisais constamment usage
de mon sens mystique, sans essayer de com-
prendre le monde extérieur, mes progrès seraient
arrêtés et tout ce qui m'entoure deviendrait
un véritable chaos. Par contre, je confonds
facilement mes rêves et la réalité, ce qui est
spirituel avec ce qui est physique, parce que
je n'ai jamais vu à proprement parler; et sans
ce sens intérieur je ne saurais comment les
distinguer. Ainsi donc, même si je me trompe

MA RELIGION 223

dans ma conception des couleurs, des sons, de


la lumière et de tout ce que je ne puis toucher,
je sens que je dois toujours conserver l'équi-
libre entre ma vie extérieure et ma vie inté-
rieure. je sais que je ne puis pas non plus me
servir de mon sens du toucher sans considérer
et respecter l'expérience des autres qui m'em-
pêche de me perdre et de tourner sans cesse dans
le même cercle. Le passage suivant des Arcanes
Célestes de Swedenborg m'a toujours aidée et
encouragée d'une façon particulière :
« C'est l'homme intérieur qui voit et perçoit
cc qui se passe autour de lui; et c'est de cette
source intérieure que dérive la vie des sens, car
aucune faculté de percevoir et de sentir ne peut
exister en dehors de cette source subjective.
L'erreur qui consiste à imaginer que les sens
tirent leur activité de ce qui est extérieur à
eux est si répandue, et de telle nature que la
pensée naturelle, même la pensée rationnelle,
ne peuvent s'en débarrasser à moins qu'elles ne
fassent abstraction des concepts sensoriels. »
Quel miracle ce fut, lorsque, pour la pre-

224 HELEN TŒLLE.R

rnière fois, je pris conscience de mon existence!


Les souvenirs de ma plus tendre enfance
s'étaient évanouis (1); mais, au fur et à mesure
que j'entrai en contact avec les réalités du
monde extérieur, ils se ravivèrent et contri-
buèrent à ensoleiller ma première jeunesse. Du
plus profond de mon être je m'écriai : « Qu'il est
doux de vivre ! » Je tendis à la vie deux mains
frémissantes, et c'est en vain que désormais
le silence aurait pu me forcer à rester muette !
Le inonde auquel je m'éveillai était encore
mystérieux pour moi, mais j'y trouvais l'espoir,
l'amour et Dieu! Que m'importait le reste ?
Est-il impossible que notre éveil dans le ciel
soit semblable à cette expérience personnelle ?
Plus tard mon horizon s'élargit encore lorsque
j'appris à parler. Je ne puis m'empêcher encore
aujourd'hui d'être émerveillée et enthousiasmée
par cet événement qui remonte à trente-six
années, tant cette expérience fut unique, mira-
culeuse et stupéfiante. Penser que du sein des

(i) Hélène Keller perdit la vue et. l'ouïe à la suite d'une grave
maladie, à l'fige de dix-huit mois.
MA RELIGION 225

ténèbres et du silence j'ai pu arriver à trans-


former en langage un peu de cet air qui m'en-
tourait et que je respirais! Je ne me faisais lit-
téralement aucune idée de ce que pouvait
être le langage, et mon toucher ne suffisait
pas à me faire percevoir les mille vibrations
délicates dont sont faites nos paroles. Privée
comme je le suis de l'ouïe, ce n'est que par un
grand effort (le pensée que je pouvais arriver,
non seulement à me faire entendre, mais à me
faire comprendre. Encore maintenant, ce n'est
que par la seule force de l'esprit que j'arrive
à parler d'une manière à peu près intelligible.
Et lorsque je parle mieux, il m'est impossible
de réaliser en quoi consiste ce progrès et de lui
donner une forme durable, parce que je ne puis
me rendre compte suffisamment des sons qui
s'échappent de mes lèvres. Ce qui me surprend,
ce n'est pas mon insuccès, mais le fait que la
partie inconsciente de mon esprit surmonte si
souvent les hésitations de mon langage, si bien
que mes amis me disent avec un grand sérieux
« Pourquoi ne parlez-vous pas toujours aussi
16
226 liELEN KELLER

bien que cela? » Si je pouvais développer plus


complètement le pouvoir psychique de mon
subconscient, je suis certaine que ma victoire
serait complète. Les souffrances et les désap-
pointements par lesquels j'ai dû passer sont
indicibles, mais le prix qu'ils m'ont coûté
vaut la joie que j'éprouve à maintenir ce lien
vivant qui me permet de communiquer avec
le monde extérieur. En apprenant à articuler
et à exprimer mes sentiments par des paroles,
je réalise de plus en plus le miracle de tous les
temps et de l'éternité : la réalité de la pensée!,
C'est de la pensée que sont faits les livres, les
philosophies, Ies sciences, les civilisations, les
joies et les désespoirs de la race humaine! Ima-
ginez un aveugle qui, après avoir erré solitaire
pendant plusieurs années dans la nuit noire
et la mélancolie, se trouverait soudain les yeux
grands ouverts, contemplant, le soleil et toute
la gloire d'un monde de lumière... Tel fut mon
cas; et j'éprouvai les sentiments que vous
pouvez facilement supposer quand la lumière
de la compréhension vint inonder mon esprit

MA RELIGION 227

et que je réalisais que les mots étaient les pré-


cieux symboles de la connaissance de la pensée
et du bonheur. Un homme normal est tellement
familiarisé avec l'usage des mots qu'il ne peut
pas se souvenir du moment où il commença
à s'en servir. Mon expérience a été différente.
J'avais environ sept ans lorsque je commençai
à parler, et je me souviens exactement des
sentiments que j'éprouvais alors. J'appris ri
former des mots au moyen de mes mains bien
des aimées avant d'apprendre à les formuler
par des sons. Je suppose que, pour la plupart des
gens, la perception des sons d'un mot et celle
de la signification de ce mot lui-même sont
simultanées. De même, dans mon expérience,
la signification des symboles et des pensées que
les mots expriment nie fut révéiée tout d'un
coup.
A ce moment-là, mon institutrice, Miss Anne
Mansfield Sullivan, s'occupait de moi depuis
un mois environ. Elle m'avait appris les noms
de bon nombre d'objets. Elle les plaçait dans
ma main et en épelait les noms sur ses doigts

228 IIELEN KELLER

m'enseignant à former les mêmes lettres à mon


tour. Mais je n'avais pas la moindre idée de ce
qui se passait. Je ne sais pas ce que je pen-
sais alors; il ne me reste de cette expérience
que la mémoire tactile de mes doigts, passant
d'un mouvement à l'autre et changeant sans
cesse de position. Un jour, mon institutrice me
mit dans la main une tasse et en épela le nom.
Ensuite elle emplit cette tasse d'un liquide et
forma successivement les lettres w a t e r (i).
- - - -

Elle 'me dit plus tard que j'avais alors un air


intrigué et que je persistais à confondre ces
deux mots, épelant tasse pour eau et eau poUr
tasse. Finalement, je me mis en colère parce
que Miss Sullivan continuait à répéter les
mêmes mots sans se lasser. En désespoir de cause,
elle me conduisit à la pompe du jardin, cou-
verte de lierre, et elle me fit tenir la tasse sous
le jet pendant qu'elle pompait. De sa main
libre, elle épelait inlassablement w a t e r, - - - -

w a t e r. J'étais debout, immobile à ses côtés,


- - - -

concentrant l'attention de mon corps tout


(I) cc (lui signifie eau.

MA RELIGION 229

entier sur les mouvements de ses doigts, et l'eau


continuait à couler, froide, sur ma main. Tout
à coup quelque chose d'étrange passa en moi,
comme si ma conscience se souvenait vaguement
de quelque chose, comme si de la mort je res-
suscitais à la vie! j'avais compris que ce que
mon institutrice épelait sur ses doigts corres-
pondait à ce quelque chose de froid qui cou-
lait sur ma main, et qu'il m'était possible de
communiquer avec les autres au moyen de ces
signes. Ce fut un jour merveilleux, que je
n'oublierai jamais! Mes pensées semblaient
folâtrer de tous côtés et me revenir avec une
rapidité extraordinaire. Elles semblaient naître
de mon cerveau et pénétrer mon être tout
entier. Je me rends compte aujourd'hui que ce
fut l'éveil de mon esprit, et je crois que cette
expérience, par sa nature même, était en quelque
sorte une révélation. Je prouvais immédiate-
ment et de plusieurs manières, le grand chan-
gement qui s'était opéré en moi. je voulais
apprendre le nom de tous les objets que je
touchais et avant la nuit j'avais appris trente
230 ITELEN KELLER

mots. Le néant avait disparu! J'étais transpor-


tée de joie; je mc sentais forte, capable de
supporter mes infirmités! Un sentiment déli-
cieux me possédait tout entière, et des choses
étranges et douces, qui j usqu'alors avaient été
emprisonnées dans mon coeur, se mirent à
chanter. Cette première révélation valait bien
toutes ces années que j'avais passées dans le
silence et dans la nuit. Ce mot water resplendit
dans mon esprit comme le soleil sur un monde
engourdi par l'hiver. Avant cet événement
suprême, je ne possédais rien, sauf l'instinct
de manger, de boire et de dormir. Les jours
même n'existaient pas pour moi; je ne con-
naissais ni passé, ni présent, ni avenir, ni espoir,
ni anticipation, ni intérêt, ni joie.

Il ne faisait pas nuit, il ne faisait pas jour,


Mais le vide absorbait l'espace,
La fixité était: sans place;
Il n'y avait ni étoiles, ni terre, ni temps,
Ni contrôle, ni changement, ni hien, ni crime.

Je n'eus qu'un pas à faire des merveilles de


la nature aux merveilles de l'esprit. Lorsque

MA RELIGION 231

le message de Swedenborg me fut révélé, ce


fut un autre don précieux qui vint s'ajouter
à ma vie. J'essaierai d'exprimer en paroles
l'émotion que j'éprouvai. Ce fut comme si la
lumière était parvenue en un lieu où il n'y en
avait jamais eu auparavant. Le monde intan-
gible devint une certitude radieuse; les horizons
de mon esprit s'élargirent et je pus contempler
les lumineuses destinées où notre course se
poursuivrait, rapide, et où la lutte se conti-
nuerait avec succès.
La description du ciel que Swedenborg nous
fait n'est pas une simple collection d'idées
brillantes, mais un monde pratique et dans
lequel on vit réellement. On ne devrait jamais
oublier que la mort n'est pas la fin de la vie,
mais qu'elle en est simplement une des expé-
riences les plus importantes. Tous ceux que
j'ai aimés sur la terre, proches ou éloignés,
vivants ou morts, vivent dans le silence de
mes pensées où ils ont leur individualité propre,
leur charme personnel et les qualités qui leur
sont particulières. A n'importe quel moment,
232 HELEN KELLER

ils répondent à mon désir, m'entourent et


égayent ma solitude. Quelle tristesse j'éprou-
verais si des barrières quelconques venaient
les empêcher de parvenir jusqu'à moi! Mais
je sais qu'il y a deux mondes, l'un que nous
pouvons mesurer à la règle et au compas, et
l'autre que nous pouvons sentir par le coeur et
l'intuition. D'après Swedenborg, la vie future
n'est pas seulement concevable, mais désirable;
le message qu'il apporte aux vivants qui sont
sur le point de passer par les affres de la mort et
qui craignent la séparation et la tristesse qui
l'accompagnent, apporte au coeur de l'humanité
comme le souffle bienfaisant de la présence
de Dieu. Nous pouvons maintenant aller au
devant de la mort comme la naturenous enseigne
à le faire, dans une auréole de gloire, et nous
avancer vers la tombe, d'un pas joyeux, l'esprit
rempli de nos pensées les plus radieuses et de
nos espoirs les plus précieux, tout comme la
nature qui, avant son hiver, se revêt d'or,
d'émeraude et d'écarlate et défie la mort de
lui dérober son immortalité.
MA RELIGION 233

La difficulté qu'ont les hommes de croire à


l'immortalité ne provient pas du fait qu'on ne
peut pas la prouver, mais bien de leur attitude
volontairement incrédule. Leurs désirs égoïstes
tendent à étouffer tous leurs efforts spirituels.
Il serait peut-être plus vrai de dire que leurs
facultés intérieures ne se sont pas encore déve-
loppées au point de pouvoir être utilisées
consciemment. Elles sont encore trop faibles
pour qu'ils puissent s'en. servir d'une manière
effective. Les hommes sont incapables de réa-
liser l'influence néfaste que le désir de posséder
exerce sur leur caractère. Quand on leur dit
qu'ils sont avant tout des êires spirituels, ils
ne savent pas ce que cela signifie. Ils croient
que seules les choses matérielles sont réelles.
Notre civilisation est une défaite tant que nous
restons indifférents aux enseignements de phi-
losophes comme Swedenborg et aux visions
des plus grands penseurs que le monde ait
connus.
Swedenborg, tout en nous offrant les richesses
de sa pensée et de son érudition, nous raconte
234 HELEN KELLER

délibérément comment les anges le conduisirent


d'un endroit à un autre dans le monde spirituel,
lui montrèrent la vie qui vient après la mort
et la réalité de ce qui est immortel. Les anges
furent ses guides et ses maîtres. Son âme se
trouvait, dans le ciel, comme chez elle. Tl sentit
la grandeur de la Divine Providence et l'actua-
lité étonnante de la vie éternelle. Il lui fut
accordé de parcourir toutes les régions du ciel
et des mondes habités.
Je n'ignore pas que certains savants nie
traiteront avec dédain. Ils me diront que nia
pauvre philosophie a besoin d'être perfec-
tionnée et ils se mettront à l'ouvre; ils se
moqueront de moi ou bien ils voudront me
convaincre par leurs raisonnements. « Toute
la création, diront-ils, aboutit à . cet invisible
atome de matière. C'est là le commencement
et la fin. » Peut-êtrel Mais il n'en reste pas
moins une goutte de rosée dans la coupe dn
lis! Il y a un parfum dans le coeur de la rose
et, sous les feuilles, un oiselet replie ses ailes!
J'ai de la peine à comprendre une foi si timide

MA RELIGION 2 35

qu'elle craint de regarder la mort en face. Une


foi qui est vulnérable en présence de la mort
est un roseau bien free, un appui bien incer-
tain. Inébranlable, je plonge par la pensée mes
regards au delà des limites de la vue terrestre,
et ma vision se poursuit jusqn'à ce qtlo mon
âme, inondée de lumière, s'écrie « La mort et la
vie ne font qu'un! »En pensant à ma vie passée,
je sais que mes obligations les plus grandes
vont à ceux que je n'ai jamais « vus ». Mes
moments les plus précieux sont ceux que j'ai
consacrés à penser aux choses du ciel; mes
amis les plus fidèles sont des habitants du
monde spirituel.
Je ne puis imaginer ce que je serais sans reli-
gion; cela me serait tout aussi difficile que de
penser à un corps physique qui n'aurait pas
de coeur. Le monde spirituel n'offre aucune
difficulté à la pensée de quiconque est sourd
et aveugle. Presque tous les objets du mondu
visible sont aussi vagues pour moi, aussi éloi-
gnés de mes sens, que les pensées spirituelles
semblent l'être de la conscience de la plupart
236 IIELEN KELLER

des gens. Je pose mes mains sur les pages de


ces gros livres, transcrits en Braille, qui contien-
nent les enseignements de Swedenborg, et je les
retire pleines des secrets du monde spirituel. Mon
sens intérieur ou « mystique », si vous préférez,
me donne la vision des choses invisibles. Le
monde mystique dans lequel je vis est embelli
par des arbres, des nuages, des étoiles et de
gais ruisseaux que je n'ai jamais « vus ».
Il m'arrive souvent d'être consciente de la
beauté des fleurs, du chant des oiseaux et du
rire des enfants, lorsque mes compagnons,
doués de la vue physique, nie déclarent qu'ils
ne voient, ni n'entendent rien. Sceptiques, ils
me disent que je vois une « lumière qui n'exista
jamais, ni sur terre, ni sur mer ».
Mais je sais que leur sens mystique est
encore endormi et c'est la raison pour laquelle
il y a tant de vide dans leur vie. Ils préfèrent
des « faits » à la vision intérieure; ils veulent
des démonstrations, une preuve scientifique.
C'est à eux que le Seigneur S'adresse lorsqu'il
s'écrie : « Vous demandez un signe, mais il ne

MA RELIGION 2 37

vous en sera point donné. » J'aime la vie, ses


mystères, ses illusions, son besoin invincible
de temples qui ne sont pas construits par des
mains d'hommes! Les ouvrages de Swedenborg
sont une source intarissable de satisfaction
pour ceux qui vivent de la vie de l'esprit.
1Pliee

ti