Pierre MICHEL

JULES RENARD ET LES MAUVAIS BERGERS D’OCTAVE MIRBEAU
Jules Renard et Octave Mirbeau Les relations entre Octave Mirbeau et Jules Renard ne sont pas des plus faciles à cerner précisément. D’abord parce qu’elles sont dissymétriques : Mirbeau s’est peu e primé sur Renard qui! en revanc"e! évoque souvent son a#né dans son Journal. $nsuite et surtout! parce qu’elles n’ont rien d’évident! ni du point de vue "umain! ni sur le plan littéraire. Officiellement! elles sont tr%s bonnes! et de nombreuses affinités littéraires et politiques les rapproc"ent! à commencer par leur vision tr%s critique de la famille comme lieu d’oppression et de "aines recuites et par leur intransi&eant attac"ement à une la'cité combative. $n ce qui le concerne! Mirbeau a tou(ours manifesté pour son cadet une vive admiration. $n )*++! par e emple! à l’occasion de la distribution de ces dés"onorantes breloques du ,ouvel -n! dites .d’"onneur/! mais au quelles Jules Renard a la faiblesse de tenir avec une ténacité surprenante! il se ré(ouit que son ami ait été oublié par l’inamovible ministre 0eor&es Ley&ues! parce que! a(oute1t1il! c’est 2 un écrivain parfait, un pur classique, qui compte, à son actif, trois ou quatre chefs-d’œuvre – des vrais ! – et dont le nom, dans les temps à venir, s’accordera, sur des cartouches, à celui de notre La Fontaine ) 3 4 allusion au . Histoires naturelles! et sans doute aussi à oil de !arotte et au ain de ména"e. 5arall%lement! alors que deu si%&es restent à pourvoir au sein de l’-cadémie 0oncourt! instituée par la volonté testamentaire d’$dmond! il son&e en priorité à Renard et le lui propose! le * mars )*++. Mais le p%re de 5oil de 6arotte s’étant récusé! pour ne pas faire concurrence à Lucien Descaves! il a fini par se rallier à la candidature de l’auteur de #ous-offs! apr%s avoir symboliquement voté pour Maurice 7arr%s au premier tour de scrutin! le 8 avril )*++. 5our Mirbeau! ce n’est que partie remise! mais il lui faudra pour cela attendre sept lon&ues années : quelques (ours à peine apr%s la mort de 9uysmans! le premier des 0oncourt à tirer sa révérence! il propose publiquement! pour lui succéder! la candidature de Jules Renard! dans le $il %las du :; mai )*+8. ,éanmoins! on le sait! il lui faudra envoyer une lettre de démission à Léon 9ennique! le <+ novembre )*+8! pour que celui1ci le supplie de revenir sur sa décision et or&anise c"e= lui un ultime tour de scrutin! permettant à Renard de recueillir les cinq voi promises! qui lui ouvriront les portes de l’-cadémie 0oncourt:...
Octave Mirbeau! 2 6"emin de croi 3! Le Journal! :) (anvier )*++. >ur ce su(et! voir 5ierre Mic"el! 2 Octave Mirbeau et Jules Renard 3! in Jules &enard, un homme de lettres, vol. :! septembre :++)! pp. <81;).
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Mais du c?té de Jules Renard les c"oses sont visiblement moins simples. @l semble bien! à lire son Journal! que Mirbeau l’irrite plus que de raison et qu’il ait du mal à se faire de lui une ima&e vraiment positive. L’"omme para#t bien lui éc"apper : en )A*)! alors qu’ils ne se connaissent encore que fort peu! il voit en lui 2 un t'pe d’ad(udant d’artillerie 3! ce qui est pour le moins inadéquat et dé&radant! s’a&issant d’un antimilitarisme quasiment con&énital Bp. 88 <C D en décembre )A*8! 2 une peau de lion pour descente de lit 3! avec 2 des dents super)es qui ne mordent pas 3 Bp. ;;*C! ce qui traduit une étonnante méconnaissance de la portée des caricatures et satires sai&nantes de Mirbeau D en )*+;! un 2 "rand "osse 3 Bp. AA<C! ce qui fait &ratuitement fi de la maturité! de l’immense culture et de l’ori&inale *eltanschauuun" du p%re de l’abbé Jules D en )*+8! il note que! en parlant! Mirbeau a 2 tou(ours quelque chose de fou 3 Bp. ));:C! comme si le (usticier n’était qu’un éner&um%ne sans consistance D en )*+*! le se a&énaire est encore 2 un enfant 3! mais 2 un enfant terri)le, avec un cœur de mouton 3 Bp. ):;;C! comme si le &rand dreyfusard n’obéissait qu’à ses caprices et avait un tempérament moutonnier... Eoutes ces appréciations sont tellement à c?té de la plaque qu’elles en deviennent risibles : il se pourrait bien que la méc"anceté dont elles témoi&nent soit à elle1mFme sa propre fin. On peut néanmoins en dé&a&er une impression &énérale : c’est que Renard n’appréciait pas du tout le personna&e (oué t"éGtralement par Mirbeau en public et qui lui a lon&temps cac"é l’"omme réel. >ans doute avait1il tendance! comme -ndré 0ide et 5aul Léautaud! d’ailleurs! à (u&er sur une apparence trompeuse! sur la 2 mousse 3! et à voir en son a#né une esp%ce de fantoc"e! sans profondeur ni intelli&ence! comme le prétend par e emple l’oublié -ndré 5icard! dont Renard rapporte le propos sans déplaisir évident Bp. ):;HC. @l met cependant un bémol à cette appréciation &lobalement né&ative quand! à deu reprises à des années d’écart! il note que Mirbeau pourrait bien Ftre intimidé par sa 2 rosserie lé"endaire 3 Bp. <*IC et sa réputation de 2 terri)le humoriste 3 Bp. ):IIC. De fait! le 2 féroce 3 Mirbeau est en réalité un timide! qui doit se forcer pour tenter de cac"er cette faiblesse! au risque d’en faire trop. @l faut attendre )*)+ pour que! quelques semaines avant sa mort! Renard parvienne enfin à un raccourci plus (uste : 2 +ir)eau se l,ve triste et se couche furieu- 3 Bp. ):I8C. 6omme si! sur le tard! à l’approc"e de la mort pressentie! au fil des visites de son ami! il avait fini par mieu saisir la profondeur du désespoir et le secret de la violence verbale de l’imprécateur au cœur fid,le. Eristesse de devoir vivre dans un (ardin des supplices oJ rien ne rime à rien et dans une société oJ tout marc"e à rebours du bon sens et de la (ustice. Kureur de voir les "ommes! décidément indécrottables! persévérer dans leurs sottises et leurs vilenies;. 5our ce qui est des appréciations littéraires de Renard! il n’est pas aisé d’en (u&er! en l’absence de lettres et au vu du seul article qu’il ait consacré à Mirbeau. 6ertes! il a écrit une lettre de félicitations relative au Journal d’une femme de cham)re!
Les indications de pa&e renvoient au Journal de Jules Renard! 7ibliot"%que de la 5léiade! )*AI. 2 Je n’ai pas pris mon parti de la méchanceté et de la laideur des hommes. J’enra"e de les voir persister dans leurs erreurs monstrueuses, de se complaire à leurs cruautés raffinées... /t (e le dis 3! confie Mirbeau! au mFme moment! à Louis ,a==i B!omoedia! :H février )*)+C.
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mais nous n’en connaissons pas le te te et ne saurions dire s’il s’a&it d’une simple politesse! de mise entre coll%&ues! ou s’il a réellement senti une conver&ence idéolo&ique ou est"étique. >on compte rendu de la &rande comédie de Mirbeau! Les affaire sont les affaires! dans Le !anard sauva"e du )er mai )*+<H! nous rév%le bien plut?t l’ab#me qui sépare les deu dramatur&es. Renard y conc%de bien quelques élo&es B2 œuvre considéra)le 3 et qui 2 amuse tou(ours 3! 2 cent et cent fois (’ai ri 3C. Mais ses réserves! au nombre de trois! sont nettement plus importantes. @l consid%re tout d’abord que! si Mirbeau enfonce le clou! c’est par 2 une série de coups de marteau qui ne tapent que sur le meu)le 3 : autrement dit! il a raté son coup en voulant en donner trop! conformément au dicton qui veut que! à vouloir trop embrasser! on étrei&ne mal. $nsuite! la cocasserie et l’"umeur (oyeuse de la comédie ne peuvent! selon lui! que contribuer à la publicité d’@sidore Lec"at! qui pourrait mFme se permettre d’inviter toutes les cibles de son créateur à venir rire avec lui : en c"oisissant une satire &aie et en prétendant c"Gtier les mLurs par le rire! Mirbeau n’aurait donc pas produit l’effet désiré! de sorte que! apr%s la tentative ratée des +auvais )er"ers! il aurait de nouveau fait fausse route. $nfin! Renard émet une double critique révélatrice de sa conception étroite de la psyc"olo&ie : il ne comprend pas la douleur paternelle de Lec"at au dénouement et la (u&e 2 indi"ne d’une canaille 3 B2 +. Lechat est donc un )rave homme de p,re 0 3C! semblant considérer qu’un "omme doit Ftre d’une seule pi%ce! sans contradictions ni déc"irements! et que le p%re affectionné ne saurait coe ister avec le prédateur D d’autre part! le rétablissement de Lec"at! dans la derni%re séquence! lui semble trop rapide B2 as si vite, que dia)le ! 3C! conformément au principe classique selon lequel natura non facit saltus. La comple ité psyc"olo&ique du personna&e lui éc"appe donc compl%tement! et c’est bien surprenant de la part d’un écrivain qui! d’ordinaire! fait plut?t preuve de finesse en ce domaine. 7ref! la ric"esse! la force et la modernité de l’Luvre mirbellienne ne l’ont visiblement pas convaincu! comme le confirme cette appréciation aussi tardive que lapidaire : 2 +ir)eau est un réaliste qui traite la vérité sans tact, avec des procédés romantiques 3 Bp. ):++C. Des séquelles de romantisme mFlées à des aspirations au réalisme : l’impression éprouvée par Renard peut tout à fait se défendre. De fait! Mirbeau a avoué sur le tard à -lbert -d%s avoir tou(ours été empoisonné par des restes de romantisme! et il ne s’est (amais cac"é d’aspirer à un véritable réalisme! le seul qui vaille : celui qui dénude les Gmes! à l’instar de Dosto'evsMi. Mais il serait intéressant de savoir comment Renard définirait ce 2 tact 3 qui! à l’en croire! manque tant à son a#né! accusé de marteler à tort et à travers. Je serais tenté de percevoir là une réserve d’ordre politique autant que d’ordre littéraire : la péda&o&ie de c"oc mise en Luvre par Mirbeau pour ébranler l’inertie de ses lecteurs et les obli&er à re&arder Méduse en face doit Ftre trop violente et 2 e cessive 3! pour son confort de petit1bour&eois! fNt1il socialisant! et pour son &oNt d’écrivain classique! fNt1il pro&ressiste. 5our sa part! tout le mal qu’il pense des autres! Renard le &arde prudemment in petto ou le confie à un (ournal qui
Le te te en est accessible sur @nternet : "ttp:OOPPP.scribd.comOdocO:*+A:;H8OJules1Renard1 compte1rendu1de1Les1affaires1sont1les1affaires1de1Mirbeau.
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n’est pas a priori destiné à la publication : ce que faisant! il manifeste effectivement une forme de 2 tact 3... Mirbeau! lui! intervient dans la sp"%re publique! et avec une efficacité qui le fait redouter des uns et admirer des autres : ce sont là deu styles bien différents! et aussi deu conceptions diver&entes de la mission de l’écrivain. Les Mauvais bergers @l est intéressant! à cet é&ard! de se penc"er sur la perception qu’a eue Jules Renard d’une autre pi%ce d’Octave Mirbeau! totalement différente de sa &rande comédie moliéresque : sa tra&édie prolétarienne de )A*8! Les +auvais )er"ers! qui est mal"eureusement en partie ratée et que son auteur! tout à fait lucide sur ses nombreuses imperfections et ambi&u'tés! aurait aimé rayer de la liste de ses Luvres. @l se trouve que les deu dramatur&es ont assisté! non seulement à la répétition &énérale de la pi%ce! mais aussi à celle du drame concurrent de KranQois de 6urel! Le &epas du lion! qui l’a précédée d’une quin=aine de (ours. -vant d’analyser les réactions de Renard lors de la représentation de ces deu pi%ces traitant de ce qu’on appelait 2 la question sociale 3! il n’est pas inutile de rappeler dans quelles conditions elles sont arrivées à la sc%ne I. @nitialement! c’est à -ntoine! le metteur en sc%ne pro&ressiste par e cellence! tant sur le plan dramatur&ique qu’en mati%re politique et sociale! que Mirbeau destinait lo&iquement son drame. Mais son ami Lucien 0uitry s’est fait fort de convaincre la &rande >ara" de le monter dans son t"éGtre de la Renaissance. $t! de fait! lorsqu’elle invite Mirbeau à lui lire sa pi%ce! elle est tout de suite emballée! comme l’"eureu dramatur&e! éberlué! le confie à son confident 5aul 9ervieu : 2 1endredi8, (e re2ois un mot de $uitr' qui me demande de venir le lendemain lire ma pi,ce à #arah. Je la lis. /m)allement, )aisers, mouchoirs déchirés. 3ne sc,ne que (e vous raconterai, car elle fut d4un comique supérieur. %ref #arah dit 5 67u4on arr8te la répétition de La Rille MorteA ! 3ne dép8che à d49nnun:io. ;ous répétons +ir)eau demain !< /t elle est prise d4une crise de nerfs, elle se tord sur son fauteuil. =n lui (ette des )outeilles de vinai"re à la t8te, etc., etc. * 3 Le soir mFme! l’éditeur 0eor&es 6"arpentier! qui a d#né avec la Diva! écrit à Mirbeau : 2 Elle est partie à di- heures pour le thé>tre, s’occuper de la distri)ution. ?l para@t que votre pi,ce est un chef-d’œuvre – c’est #arah qui parle, et (’étais tout heureu- de son enthousiasme. %ravo donc, cher ami, et dans si- semaines la "rande soirée)+ ! 3 Stre (oué par les deu plus &randes stars médiatiques de l’époque! 0uitry et >ara" 7ern"ardt! cela ne se refuse évidemment pas! surtout quand on débute au t"éGtre. -ntoine est donc lGc"é et devra se consoler avec une farce! L’Apidémie! à laquelle il ne comprendra rien et réservera un bel étran&lement! en mai )A*A... Mais! sans attendre cette ven&eance encore lointaine! il
>ur ce su(et! voir 5ierre Mic"el! 2 Les +auvais )er"ers et Le &epas du lion 3! !ahiers =ctave +ir)eau! nT <! )**I! pp. :)<1::+. 8 >oit le <+ octobre )A*8. A Era&édie moderne en H actes de 0abriele dU-nnun=io! dont le su(et est l’inceste. La premi%re sera reportée au :) (anvier )A*A! au t"éGtre de la Renaissance! oJ sa carri%re sera br%ve : quator=e représentations seulement. * Octave Mirbeau! !orrespondance "énérale! L’-&e d’9omme! tome @@@! :++*! p. <<*. )+ 6atalo&ue .Les -uto&rap"es/! nT ))I! décembre :++H.
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décide de monter le plus rapidement possible la pi%ce de KranQois de 6urel! qui passe pour traiter un su(et voisin de celle de Mirbeau. 6"ose curieuse à noter : c’est -ntoine le pro&ressiste qui met en sc%ne une pi%ce défendant les intérFts du &rand patronat! rédi&ée par un membre d’une des BCC familles Bles de Vendel! en l’occurrenceC! cependant que l’anarc"iste Mirbeau! &rand pourfendeur de la cabotinocratie et du t"éGtre bour&eois! donne la sienne au t"éGtre de la cabotine par e cellence qu’est >ara" 7ern"ardt. Les prota&onistes (ouent à front renversé W Mais il va y avoir un pri à payer pour cette compromission avec le t"éGtre de boulevard que Mirbeau e %cre et a si souvent tympanisé. D’abord! le public de bour&eois! d’oisifs et de mondains! venus verser leur larme sur le massacre d’ouvriers désarmés! avant que d’aller souper! n’est pas vraiment celui du t"éGtre populaire qu’il appelle de ses vLu )) D en l’absence du peuple auquel il aurait voulu s’adresser! l’effet subversif espéré est évidemment nul. $nsuite! la quinqua&énaire >ara"! qui incarne la toute (eune et timide Madeleine! e i&e du dramatur&e qu’il corse ses répliques! notamment à l’acte @R):. X contre1cLur! il a donc ra(outé quelques tirades supposées &alvanisantes! mais oJ la &randiloquence et le mauvais &oNt confinent au ridicule et entac"ent sérieusement la portée de la sc%ne! oJ Madeleine1>ara" retourne les &révistes prFts à lync"er Jean Roule1Lucien 0uitry. 6urieusement! Jules Renard n’en dit mot! alors qu’il aurait dN Ftre c"oqué dans ses e i&ences littéraires! mais! on va le voir! cYest sur un autre plan que va s’épanouir la 2 rosserie lé"endaire 3 dont il semble si fier. Le :I novembre )A*8! lors de la répétition &énérale du &epas du lion! qui est un éc"ec cuisant incitant l’auteur à remanier sa pi%ce de fond en comble et de toute ur&ence! son (u&ement est sans appel : 2 Da ne peut 8tre pire. 3 $t d’e pliquer : 2 Da ne m’intéresse pas. La question sociale résolue par une métaphore. 3 $n l’occurrence! 6urel entend prouver que les ouvriers1c"acals ont besoin du patron1lion pour avoir des restes à se parta&er! une fois que le lion est &avé... La critique de Jules Renard est double : d’une part! il déteste la dimension didactique d’une pi%ce totalement dépourvue de vie et qui est 2 comme un )on cours de lo"ique d’un professeur à la mode 3 D de l’autre! il comprend parfaitement l’entourloupette de la métap"ore! qui est à la fois moralement indéfendable et &rotesquement présomptueuse dans sa prétention à résoudre la 2 question sociale 3. -vec sa causticité coutumi%re! il observe aussi que 2 +ir)eau et #arah (u)ilent. Eans le plaisir de voir tom)er une pi,ce, ils se taillent la part du lion 3 Bpp. ;;+1;;)C... 5ar1delà le (eu de mots! un peu trop facile pour Ftre totalement "onnFte! il faut tout de mFme noter la réserve! voire le soupQon! qu’il implique : dans l’écrasement probable de son concurrent! qui le ré(ouit par avance! Mirbeau se comporterait comme le lion1patron face à ses ouvriers... 6e soupQon semble bien se confirmer! au yeu du diariste! lors de la répétition &énérale des +auvais )er"ers! qui lui donne des re&rets de
Roir ,at"alie 6outelet! 2 Octave Mirbeau propa&andiste du t"éGtre populaire 3! !ahiers =ctave +ir)eau! nT ))! :++;! pp. )AH1:+<. Roir 5ierre Mic"el! 2 Octave! >ara" et Les +auvais )er"ers 3! !ahiers =ctave +ir)eau! nT )<! :++I! pp. :<:1:<8. 2 ?l faudra que (e supprime dans le quatri,me acte quelques déclamations de mauvais "oFt, et que (’avais a(outées l>chement, pour +me #arah %ernhardt 3! écrira Mirbeau à >u=anne Despr%s en décembre )*++ Bcollection JacMy LecomteC.
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sa sévérité à l’é&ard de la pi%ce de 6urel : 2 +oi, (’ai envie de faire des e-cuses à !urel, dont (e n’aimais pas Le Repas du lion 3! confie1t1il à son (ournal le )H décembre )A*8 Bp. ;;IC. $ssayons de comprendre sa réaction. Zn premier élément d’e plication est fourni par cette affirmation inau&urale : 2 Les pi,ces socialistes me rendront fou 3 Bp. ;;HC. -ppliqué à la tra&édie de Mirbeau! le qualificatif de 2 socialiste 3 ne manque pas d’étonner! car Mirbeau est anarc"iste! il dénonce vi&oureusement ce qu’il appelle 2 le collectivisme 3 de Jaur%s)< et! dans son drame! il met &ravement en cause les députés socialistes! accusés d’instrumentaliser les ouvriers en lutte avant de les laisser tomber );. 6omme en témoi&ne son manuscrit! il se permet de surcro#t de faire une allusion ironique à Jaur%s lui1mFme)H! qui dispara#tra lors de la publication en volume! pour cause de réconciliation sur l’autel du dreyfusisme. @l est aussi parado al que les pi%ces 2 socialistes 3 fassent "orreur à 2 l’ap?tre de 6"itry 3! qui se réclame du socialisme et qui! comme Mirbeau! collaborera en )*+; à L’Humanité de Jaur%s et participera au combat contre le cléricalisme. $n fait! il est asse= clair que la critique de Jules Renard ne rel%ve pas ici du politique! mais de l’est"étique : ce qu’il qualifie de 2 pi%ce socialiste 3! c’est une Luvre de t"éGtre qui se fi e didactiquement pour mission de traiter de la fameuse 2 question sociale 3 et qui confond la sc%ne avec un cours de sociolo&ie! voire avec un tract syndical! auquel font précisément penser certaines tirades de Jean Roule à l’acte @@@. La critique est parfaitement (ustifiée et Mirbeau en conviendra asse= vite. Reste que l’anarc"isme revendiqué de Mirbeau n’est pas de nature à plaire à Jules Renard qui! en (anvier )A*;! dans les colonnes du supplément littéraire du Fi"aro! s’est plu à tourner en dérision ceu qu’il appelait des 2 anarchistes pour rire 3! mFme s’il est douteu qu’il ait en&lobé Mirbeau dans le lot. 6irconstance littérairement a&&ravante! les acteurs! 2 qui veulent (ouer la vie, ne peuvent m8me pas donner la vie d’une causerie de salon, m8me pas d’un pli d’étoffe 3 : 2 =ui, tous ces "ens-là me sem)lent se m8ler de ce qui ne les re"arde pas 3 et! a(oute Renard! 2 leurs fausses imitations 3 de la vie! dépourvues de toute 2 saveur 3! constituent une offense à ce qu’il a 2 de pudeur 3 4 terme fort incon&ru! en l’occurrence! et que (e ne m’e plique pas. 2 Gous ces "ens-là 3 est bien va&ue! et l’on ne sait s’il ne parle que des acteurs qu’il critique! ou s’il y comprend aussi l’auteur et ses amis! trop 2 enthousiastes 3 à son &oNt. >i la critique vise aussi le dramatur&e! alors cela voudrait dire que! pour lui! un écrivain ne devrait traiter que de ce qu’il conna#t personnellement! par e périence! sans avoir à se mFler de ce qui 2 ne le re"arde pas 3! au risque de réduire sin&uli%rement son inspiration. 6’est (ustement son cas! on le sait. Or il se trouve que! par opposition à [ola! par e emple! c’est aussi le cas de Mirbeau : en de"ors du Jardin des supplices et! précisément! des +auvais )er"ers! qui constituent deu e ceptions dans son Luvre )I! il
Roir 5ierre Mic"el! 2 Mirbeau et Jaur%s 3! in Jaur,s et les écrivains! Orléans! 6entre 6"arles 5é&uy! )**;! pp. )))1))I. ); 2 $ffarant 3! tel est le titre de l’article de Jaur%s consacré au +auvais )er"ers! dans La etite &épu)lique du décembre )A*8. )H @l est probable que l’ironie de Mirbeau a dN c"oquer Renard! &rand admirateur de Jaur%s! mais il n’en dit mot. )I On pourrait! certes! Ftre tenté d’y a(outer Le Journal d’une femme de cham)re ! dans la mesure oJ! s’il conna#t fort bien le milieu des ma#tres de 6élestine! il n’a pas l’e périence d’une femme de
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c"erc"e en effet son inspiration dans son vécu et c"oisit des milieu et des décors qu’il conna#t. @l serait donc mieu placé que quiconque pour reconna#tre la validité de la critique littéraire de Renard sur sa pi%ce : ne connaissant pas d’e périence la condition ouvri%re! il sait fort bien qu’il s’aventure sur un terrain dan&ereu et s’e pose à des critiques de tous bords. @l y a tout de mFme quelque c"ose de &Fnant dans la formulation du reproc"e de Renard! pour peu qu’on y déc%le aussi un sous1entendu d’ordre politique! au moment oJ vient de s’en&a&er la &rande bataille dreyfusiste! à laquelle il ne prendra part que deu mois plus tard. 6ar 2 se mFler de ce qui ne les re&arde pas 3! c’est précisément ce que des anti1dreyfusards tels que Maurice 7arr%s et Kerdinand 7runeti%re reproc"eront! en février )A*A! à des intellectuels dreyfusards comme [ola et Mirbeau! é&arés dans des domaines qui éc"appent totalement à leur compétence : l’espionna&e militaire et les questions d’armement. >i c’est bien ce qu’a voulu dire Jules Renard! alors il est clair que Mirbeau ne saurait Ftre d’accord avec lui! parce que! selon la formule de Eérence adoptée par Diderot! rien de ce qui est "umain ne saurait lui Ftre étran&er : c’est précisément la mission de l’intellectuel critique que de se mFler de ce qui semble ne pas le re&arder! mais qui le concerne mal&ré tout! tout simplement parce qu’il est un "omme et qu’il ne saurait se désintéresser des in(ustices dont souffrent d’autres "ommes. J’ai tout de mFme des doutes sur cette "ypot"%se interprétative : il me semble que ce que Renard critique avant tout! c"e= 2 ces "ens-là 3! ce n’est pas de s’en&a&er! mais de se faire de l’ar&ent sur le dos des (ustes causes qu’ils prétendent servir D et puis! lui1mFme finira par prendre part à la bataille pour la Justice et la Rérité! alors qu’il n’est pas plus compétent que [ola et Mirbeau dans les questions militaires! preuve qu’il a évolué sur cette question.. 5ar1delà le cas particulier de la pi%ce de Mirbeau! il semble que Jules Renard adresse aussi une double critique au t"éGtre de son temps en &énéral. Mais (’ai le sentiment qu’il y a! dans son propos! une contradiction non résolue : d’un c?té! il semble re&retter que le t"éGtre ne soit qu’artifice et que la vie en soit totalement absente! que la responsabilité en incombe au comédiens ou au dramatur&es à succ%s D de l’autre! au contraire! il n’a aucune envie de retrouver 2 la vie 3 sur la sc%ne! car! 2 au thé>tre, la vie \le] choque 3 : 2 +a vie à moi me fait mal H ses petits drames usent trop ma sensi)ilité pour que (e trouve une saveur à leurs fausses imitations 3 Bp. ;;8C. Kormulation une nouvelle fois ambi&u^! dans la mesure oJ elle pourrait laisser croire que! comme les bour&eois! Jules Renard ne c"erc"e au t"éGtre que de simples divertissements de nature à assurer des di&estions paisibles. Mais! de nouveau! (’ai les plus &rands doutes! car (e ne puis ima&iner que telle soit la conception qu’il se fait alors de la sc%ne! et sa propre production dramatique en apporte un évident démenti. @l serait plus plausible d’ima&iner que ce sont uniquement les 2 fausses imitations 3 de la vie qui épuisent inutilement sa capacité d’émotion. X sa répulsion immédiate pour les 2 pi,ces socialistes 3 s’en a(oute bien vite une seconde! qui semble d’ailleurs bien plus forte! puisqu’il y consacre l’essentiel de son
c"ambre. $n réalité! il a fait l’e périence de la domesticité comme secrétaire particulier et il l’évoque dans son roman inac"evé et post"ume 3n "entilhomme.

commentaire : il est visiblement dé&oNté par l’insincérité et la bonne conscience qui suintent du spectacle de ces 2 enthousiastes 3 socialement privilé&iés : 2 #i, pris d’une pitié profonde, ( Iavais serré la main de Firmin, qui est le valet de cham)re de $uitr', tout ce monde-là aurait pouffé de rire 3 Bp. ;;HC. Or! dans 2 ce monde-là 3! il y a aussi Mirbeau! qui se retrouve donc (eté dans le mFme sac d’infamie que les millionnaires de la sc%ne que sont 0uitry et >ara". 5our Renard! ils sont 2 tous des fantoches ridicules 3! qui se (ouent la comédie des belles Gmes! et il aurait envie de reprendre à son compte ce que Jean Roule 2 crie au- politiciens dans la pi,ce de +ir)eau 3 et de leur dire en face leurs quatre vérités. $t! de fait! voici les propos qu’il prFte au rouleur anarc"iste de la pi%ce! avec une éloquence qui ne lui est &u%re coutumi%re : 2 1ous vous foute: )ien des ouvriers ! Les députés ne nous donnent que des paroles, et vous, si nous demandons du pain et de l’ar"ent, vous nous donne: des articles, mais c’est vous qui en touche: le pri- ! 3 L’accusation est &rave : tous ces &ens se font du fric et acqui%rent du presti&e à bon compte! sur le dos du prolétariat! qui n’en peut mais et qui se fait massacrer dans les r%&les de l’art! pour le plaisir de bour&eoises emperlées! mais qui pourrait bien avoir envie de venir leur 2 casser la "ueule 3 et leur 2 trouer le ventre 3! "istoire de leur faire rendre &or&e : 2 &ende: l’ar"ent, les honneurs, la "loire m8me ! !e n’est pas seulement du pain que nous voulons, mais de votre pain. !’est la moitié que (e veu- 3 Bp. ;;IC. $t il a(oute : 2 J )as #arah %ernhardt, la "rande passionnée, qui, aussitKt apr,s 8tre morte au cinqui,me acte, se rel,ve et court à la caisse pour savoir com)ien 2a lui a rapporté de mourir pour nous ! 3! et aussi 2 J )as +end,s 3! l’amateur de bocMs et de 2 "rues 3! et 2 J )as %auLr, à qui sa pitié pour les pauvres rapporte MC CCC francs par an et le titre d’écrivain d’avant-"arde 3. Mais! curieusement! il ne crie pas 2 X bas Mirbeau 3! comme si l’accusation ne le concernait pas. 5ourtant! une fois ses lourdes dettes payées! il est devenu ric"e lui aussi et touc"e <H+ francs pour ses articles "ebdomadaires du Journal torc"és en deu "eures. $st1ce à dire que Renard! mal&ré la méc"anceté dont il se tar&ue! reconna#t à son a#né un statut différent et plus "onorable que celui d’un Mend%s ou d’un 7au^r _ 6’est tout à fait possible. @l est une autre c"ose fort curieuse à relever : c’est que! entra#né par sa propre éloquence! Jules Renard en arrive à se couvrir lui1mFme la tFte de cendres! et ce à deu reprises. D’abord! parce qu’il &arde lGc"ement in petto ce qu’il aurait envie de crier : 2 ;ous sommes tous des l>ches, moi le premier, qui ne crie pas à %auLr, +end,s ou La Jeunesse 5 61ous 8tes tous des fantoches ridicules<. 3 $nsuite parce que! entra#né par l’éloquence qu’il prFte à Jean Roule! il en arrive à (eter sur son propre comportement! dans sa vie privée! un re&ard dépourvu de toute complaisance : 2 /t à )as Jules &enard, l’homme heureu-, le propriétaire qui se plaint tou(ours et qui n’est qu’un é"oNste et qu’un h'pocrite, car, s’il dit à sa femme et à ses enfants 5 6#o'e: heureu- !<, il leur dit aussi 5 6#o'e: heureu- comme (e l’entends, du )onheur qui me pla@t à moi, sinon "are à vous !< 3 Bp. ;;IC. Les +auvais )er"ers est momentanément oublié! ou n’est plus que le préte te à un salubre e ercice d’autocritique! oJ Renard fait preuve d’une lucidité aussi impitoyable qu’inattendue : en tant que p%re et mari! certes fort dévoué et aimant! mais

mal&ré tout é&o'ste et tyrannique à sa faQon! il ne vaut décidément pas mieu que les sépulcres blanc"is sur lesquels il e erce ses crocs. Mais du moins bat1il sa coulpe... Les deu pa&es de son (ournal consacrées par Jules Renard au +auvais )er"ers sont surprenantes à bien des é&ards. La pi%ce de Mirbeau lui inspire des commentaires in"abituellement lon&s et lui fournit l’occasion d’une remise en cause personnelle plus radicale que d’ordinaire. 5our ce qui est de la tra&édie elle1mFme! il l’e écute d’une p"rase! mais il n’a pas vraiment tort! et l’auteur lui1mFme en viendra vite à parta&er sa sévérité. Mais ce qui l’e asp%re le plus! ce n’est pas que l’Luvre soit en partie ratée! selon ses propres crit%res! c’est l’ent"ousiasme qu’elle suscite quand mFme c"e= des &ens presti&ieu et respectés! mais qui! tout bien pesé! ne sont à ses yeu que des bouffons! pour qui la mis%re du peuple est un bon moyen de bGtir leur carri%re ou d’alimenter leurs tiroirs1caisses. @l se livre là à un e ercice de salubrité publique comparable à ceu pratiqués par Mirbeau dans ses c"roniques (ournalistiques. Mais! différence notable! il &arde prudemment ses imprécations par1devers lui! laissant à son a#né le lu e de s’attirer d’innombrables inimitiés par ses c"roniques dévastatrices. Reste que plusieurs des formulations qu’il adopte sont ambi&u^s et laissent planer des doutes sur sa conception du t"éGtre et de la mission de l’écrivain. `uant à la fi&ure d’Octave Mirbeau! qu’il a apparemment tant de mal à cerner par ailleurs! elle semble s’en sortir moins mal que les "istrions Lucien 0uitry et >ara" 7ern"ardt ou que les belles Gmes lettrées que sont 7au^r et Mend%s! dans la mesure oJ il n’est pas directement pris à partie. Mais il est douteu que sa tra&édie prolétarienne ait fait vraiment pro&resser les relations délicates qu’il entretient avec son cadet. 5ierre M@69$L Zniversité d’-n&ers

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