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Extraits de Faubourg du Saint-Espirt de Peter Hans Kolvenbach s.

j, Entretien avec Jean-Luc


Pouthier, Bayard, Paris 2004

Page 78

J.-L.P : Quelle est la place du catholicisme dans ce paysage pas très encourageant ?

Lorsque les évêques de l’Afrique se trouvent ici, à Rome, autour du Saint Père, il n’est pas
très étonnant qu’ils rappellent que l’Eglise, en Afrique, doit être la famille de Dieu. Et que la
plus grande contribution que l'Eglise petit donner à I' Afrique, c’est de vivre comme famille
de Dieu. Même si tel ou tel théologien conteste ce concept de famille de Dieu, il est possible
de comprendre I' importance qu’il revêt aux yeux des Africains. Y compris lorsqu' on pense
aux terribles expériences de déchirure de cette famille, précisément, et des liens entre ses
membres, comme au Rwanda et au Burundi. Voila deux pays de forte présence catholique qui
se sont déchires dans un massacre tellement dur que des prêtres ne peuvent plus rentrer dans
leur pays lorsqu'ils se rappellent comment leurs propres paroissiens, qui étaient ensemble
autour d'une table, la table du Seigneur, se sont entretués.
Or, il ne s'agit pas seulement de célébrer entre catholiques, mais de se comporter en
catholiques.

Pages 81 à 84

J.-L.P : J’aurais aimé, si vous le voulez bien, revenir sur ce problème du Rwanda. Vous avez
évoqué un écart entre la pratique religieuse et la vie qui peut expliquer ces soudains
déchaînements de violence. Mais il est quand même étrange que dans un pays où l’Eglise
était très présente depuis soixante-dix, quatre-vingt ans, ce qui est élémentaire dans le
fondement de la religion chrétienne, c’est-à-dire le respect de la vie de l’autre, ait disparu
d’un seul coup.

- Pour le dire d'une façon très simple, les Tutsis, qui ont longtemps été Ie groupe dominant,
sont venus de I' extérieur et ne dépassent pas 10 ou 15 % de la population au Rwanda. Les
Hutus, qui sont plutôt les gens du terrain, sont la grande majorité. L’Eglise a pris la défense
des Hutus, ce qui était un peu dans les moeurs catholiques d’intervenir pour les gens qui
souffrent et qui sont dominés par d'autres. Et, à un moment donné, les Hutus se sont vengés
des Tutsis.

J.-L.P. : Vous avez des pères jésuites là-bas. /l n'a pas été possible de freiner ce massacre?
- Non. La situation sociopolitique était un peu semblable à celle de l'Irak avant la guerre de
2003. En Irak, Saddam Hussein et les sunnites représentaient 11 % de la population dans un
pays très majoritairement chiite. La population vivait l’antagonisme séculaire des chiites et
des sunnites, avec l’idée que les sunnites étaient toujours les patrons. J'ai l'impression que
c'était un peu la même chose au Rwanda et au Burundi: une longue tradition qui ne peut être
bouleversée du jour au lendemain, qui n’a aucune justification démocratique ; et des habitants
qui n'ont pas eu, avec l'aide de l'étranger, la possibilité d'assimiler et de dépasser cet

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antagonisme en affirmant qu'ils étaient tous des Rwandais et qu'ils étaient condamnés à vivre
ensemble.

J.-L. P. : Ils étaient tutsis et hutus, mais ils étaient tous catholiques.

- Ils n’étaient pas tous catholiques, mais la grande majorité l’était. L’évangélisation n’était pas
entrée dans les mœurs. Encore maintenant, cela pose un problème. Les jésuites ont bien eu
conscience qu’ils devaient donner l’exemple ; et un exemple a été d’avoir une communauté
où les membres étaient tutsis et le supérieur hutu, pour montrer que si ce n’est peut-être pas
possible humainement, cela le devient devant le Christ, et que c’est même sa loi d’amour. Or,
cela ne va pas sans difficultés. Parmi les novices, il y a des Hutus et des Tutsis, et parfois les
novices hutus sont scandalisés de la manière dont les novices tutsis parlent des autres. C’est la
réalité. Nous avons eu un centre qui s’appelle le Centre Christus, qui a eu ses martyrs.
Plusieurs y ont été tués. Des jésuites ont été tués. Nous avons gardé leurs chambres. Ceux qui
sont là maintenant travaillent pour la réconciliation. Les Hutus se disent d’accord pour la
réconciliation, parce que tous sont, d’une façon ou d’une autre, responsables ; mais
pratiquement, la réconciliation signifie maintenir le gouvernement des Tutsis. Le pays est en
paix, mais la rancœur est forte. La valeur chrétienne de la réconciliation en vient à confirmer
la domination des Tutsis. Telle est la situation actuelle, même si elle n’est nullement sans
espoir, à en croire les témoignages des jésuites rwandais.

Nous voyons qu’il faudrait baptiser la vie politique ; mais ce n’est pas facile. Et que
peut dire l’Eglise, sinon conseiller aux gens de rester tranquilles ? L’Eglise n’a pas de modèle
politique. Elle porte des valeurs, mais sans avoir en main les modèles concrets qui doivent
être l’aboutissement de ces valeurs.