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Sous le sceau du secret

par Jean-Philippe PIERRON

| SER-SA | Études

2004/5 - Tome 400


ISSN 0014-1941 | ISBN | pages 625 à 635

Pour citer cet article :


— Pierron J.-P., Sous le sceau du secret, Études 2004/5, Tome 400, p. 625-635.

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Essais

Sous le sceau du secret

J EAN -P HILIPPE P IERRON

N
OTRE temps a le goût de la transparence, de la mise
en lumière, avec refus des masques, des chambres
secrètes et des salons obscurs. Notre architecture
s’est faite de verre : tout est à voir, tout est visible, tout doit être
vu. De l’exigeante requête d’ouverture des archives secrètes à la
demande d’un accès aux origines pour les adoptés et jusqu’à
(qu’on nous pardonne le rapprochement) la vidéosurveillance
inquisitrice du loft, en passant par les affaires économiques
(délits d’initiés), médicales (sang contaminé) ou politiques, le
credo de la modernité se dit dans les mots de la transparence.
La démocratie serait au prix d’une vérité qui prend la transpa-
rence pour la clarté, tandis que le secret serait frère du complot
ou de la machination. Dans le même temps, la revendication
d’un droit à l’intime, le repli légitime dans le domaine privé,
préservé de la tyrannie du tout voir, apparaît salutaire. Pour
vivre heureux, vivons cachés. Le secret devient le remède de
l’intime, qui vise à échapper à la soif inextinguible de la trans-
parence. Il y a des secrets qui sont tenus, des confidences qui se
refusent au partage. On fait l’éloge de la confidentialité en plus
du secret professionnel. Mais, alors, quelle est l’odeur du
secret ? Odeur de sainteté, ou bien pestilence de la manigance ?

Professeur de Philosophie. Auteur de On ne choisit pas ses parents.


Comment penser la filiation et l’adoption, Ed. du Seuil, 2003.

Études - 14, rue d’Assas - 75006 Paris - Mai 2004 - N° 4005 625
Comme si le secret suintait par les voies silencieuses de
l’odeur, malgré le grand enfermement dans l’intimité des
secrétaires ancestraux ou électroniques. Partager un secret,
est-ce « être au parfum » ?

Les parfums du secret


L’odeur du secret est celle de l’enfance. Parfum lointain de
l’enfance qui découvre dans le langage la possibilité d’une rete-
nue. Et l’enfant nous glisse à l’oreille (toujours à l’oreille, car le
secret exige ses rituels et son institution), un « C’est un
secret ! » disant que le secret, « ça ne se dit pas » — sinon, ce
n’est plus un secret. L’entrée dans le monde du secret découvre
qu’en communication la grandeur réside moins dans la lon-
gueur de ce qui est dit que dans la pesanteur de ce qui est tu.
Là où le langage est impersonnel — nos mots sont les mots de
tous —, le secret crée de la différence et de la personnalisation.
Dans le silence tenu et entretenu du langage, le secret est
l’irruption de l’intime. Autant le langage s’offre au tourbillon
de l’extériorité, autant le secret s’ouvre sur l’intériorité dans le
repli du caché. Dans les silences partagés des secrets confiés, la
proximité se fait plus profonde que dans les bavardages les
plus diserts. Devant la tentation de la transparence parfaite, le
secret s’appuie sur les replis subtils de l’âme. Modeste lorsqu’il
s’agit de cachotteries ou plus sérieux lors de confidences, le
secret est l’endroit caché du langage. Car, dans le secret
échangé, ce n’est plus la transparence qui triomphe dans le
tout-savoir sur l’autre, mais une opacité qui revendique enfin
un endroit où pouvoir se poser, se panser, se penser. Appren-
dre l’usage du secret revient à mesurer la pesanteur des mots :
il est des mots gardés qui ont la grâce de peser davantage
que bien des mots parlés.
Parfums lointains, les secrets d’enfance éprouvent le
langage par la norme. Tous les mots ne se valent pas, ni ne doi-
vent se dire. Il y a « les gros mots » dont on se demande pour-
quoi ils existent, et le « promis craché » des promesses tenues.
Un secret, cela ne se dit pas. C’est transgresser une norme que
de vouloir le révéler. S’il y a un plaisir « secret » à livrer un
secret jalousement gardé, on crée des connivences, « on est de
mèche », c’est une violence réelle que cette transgression du
secret qui n’est autre qu’une trahison. Car le secret ne tient

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qu’à la parole donnée de ne pas le divulguer. Son destin est lié
à celui de la promesse. Le gardien du secret est aussi le gardien
de la promesse ; il a donné sa parole que la parole ne dira pas.
Secret ou confidence installent ainsi une tension dans le lan-
gage : on a soustrait un objet à la discussion. Le secret ? Une
forme particulière de silence.
Mais on ne garde pas secret de tout. Ce que l’on garde
secret est soigneusement mis de côté. Voilà l’odeur véritable
du secret : le secret est une sécrétion. L’étymologie latine, secer-
nere, dénote l’idée d’une séparation, d’une mise à l’écart. Le
secret élimine. Certains secrets sentent bon et d’autres mau-
vais. Les parfums du secret ont l’odeur âcre de ce qui se
sécrète. D’ailleurs, certains secrets transpirent ! Sécrètent les
cadavres dans le placard que désignent les secrets de famille.
Faut-il s’étonner que secreta indique, en latin, le lieu d’aisance ?
Bientôt il deviendra le secrétaire, pièce de mobilier où sont
soustraits à la vue les secrets. Et le secrétariat sera le lieu du
caché, du secret — la secrétaire étant « au parfum » !
Cette séparation relève d’une exclusion volontaire (le
jardin secret, les secrets de fabrication, les secrets profession-
nels) ou involontaire (être mis au secret), posant une vérité
exotérique pour tous et une vérité ésotérique pour les initiés.
Le secret retient jusqu’à l’extrême une information
qu’on brûle d’envie de transmettre. Le secret fait vivre cette
ambivalence. Il faut de la force d’âme, de la volonté et du cou-
rage pour ne pas dévoiler un secret jusque sous la torture ;
mais il y a aussi la jouissance de se laisser aller au plaisir de
lâcher la censure exercée sur la parole. Il y a l’enfant qui ne
résiste pas à l’envie de dire là où il aurait dû se retenir, et le
héros-martyr qui ne trahit pas, qui tient parole, emportant son
secret dans la tombe. Dans le secret gardé se dit la liberté et la
conscience fidèle à sa parole. Pourtant, mettre l’autre dans la
confidence, « être dans le secret des dieux », fabrique une soli-
darité d’initiés. De même, il y a une délectation à dévoiler ce
que l’autre a cherché à tenir secret. Pensons au : « Je te le dis,
mais ne le répète à personne, c’est un secret. » Combien est
savoureuse cette petite lâcheté qui se laisse aller à lâcher la
lourdeur de l’information détenue. Etrange homonymie,
d’ailleurs, du mot « détenu ». La détention d’un secret est
une mise en détention. Confidence embarrassante dont son
détenteur ne peut rien faire !

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Mais, pas de confidence sans confiance. La confiance
est la condition de la confidence. C’est une affaire de foi, de
« fiance » en l’autre, pas de savoir. Je ne sais jamais si l’autre
gardera le secret, mais je le crois. On ne se dé-voile que
devant celui qui est capable de tenir le voile du secret. La
force du secret se tient dans cette capacité à rendre invisible
le visible : « Les yeux du médecin ne voient rien », dit le
serment d’Hippocrate.

La tyrannie de la transparence
Le secret va de pair avec l’intime. Mais quelle est la nature de
l’intime ? L’accès à l’intime — qu’il soit existentiel (confidence
amicale), corporel (secret médical), spirituel (secret de la
confession), économique (secret bancaire) ou juridique
(secret de l’avocat) — rend le secret nécessaire 1. Le droit au 1. Yves-Henri Bonello, Le
Secret, PUF, coll. Que sais-
secret est la condition de la confiance. L’histoire du secret pro- je, 1998.
fessionnel est ainsi liée à la naissance d’une médecine du
dévoilement, de la proximité et de l’intime, plutôt que d’une
médecine du traitement à distance. Le secret gardé ne défend-
il pas ainsi le fragile, le précaire, dans une société qui traque
les infirmités ou les fragilités physiques, juridiques, spiri-
tuelles ? Ne faut-il pas alors s’inquiéter de voir reculer le
droit au secret, au profit d’un droit à l’information ? On peut
interroger cette tentation de réduire à une peau de chagrin
le domaine du secret. L’exigence de transparence, l’usage
du mensonge et la trahison sont ainsi trois façons de
ronger la sphère du secret !
Plutôt la vérité que la liberté ? L’ennemi du secret, pour
l’apologue de la transparence, c’est la curiosité, l’envie de
savoir, le voyeurisme. Etrange contradiction du temps, qui
exige la protection de la confidentialité comme un droit et
revendique la transparence totale au nom de la véritable
démocratie. Comment concilier défense de la liberté dans la 2. Ici, la société se réserve
un droit de regard critique
protection de la vie privée et de son intimité, et droit à la vérité à l’égard des normes pro-
fessionnelles qui, pour être
comme fondement d’une circulation de l’information ? Droit la condition d’une exper-
de tout savoir contre droit de ne pas tout dire ! Conflit de tise et d’une efficacité,
doivent se plier devant
valeurs entre les intérêts d’une catégorie de personnes qui les intérêts de la société.
L’exemple récent de la loi
trouvent dans le secret les conditions d’exercice d’une profes- de mars 2002 sur l’accès du
sion et le droit à l’information qui garantit les intérêts de la patient à son dossier médi-
cal en est un remarquable
société et des personnes 2. La tyrannie de la transparence sus- exemple.

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pecte toute zone d’ombre d’être le masque opacifiant de pra-
tiques douteuses. Qui refuse la transparence se refuserait à la
vérité. Surprenant renversement des frontières qui veut que le
privé devienne public dans l’affirmation d’un droit de savoir
qui devient un droit de tout voir. Loft Story en serait le terri-
fiant laboratoire. Le loft modélise ce lieu où l’intimité serait
réduite à néant. Tout savoir sur tout et tous prépare aux abus
de pouvoir. La terreur fonctionnaliste de la cité « lofteuse » se
tient là : des vies transparentes n’ayant plus aucun espace
secret. Cette mort de l’intimité de l’autre fait naître pourtant
le voyeur qui, dans l’ombre, se délecte en secret des autres.
Tentative d’emprise totale, totalisante et bientôt totalitaire sur
l’autre, le principe de transparence est d’une exigeante inso-
lence vis-à-vis de la liberté.
Lorsque l’accès à l’information est pensé en termes de
réseaux (informatique), d’immédiateté de temps réel, le main-
tien d’un secret résistant à cette « volonté de savoir » est vécu
comme insupportable. Le conflit du secret et de la transpa-
rence repose ainsi sur un imaginaire de la vérité qui fait du
caché la garantie de l’authenticité. Le masqué vaudrait mieux
que le manifesté. La vérité est vécue comme une révélation
(« faire des révélations ») là où les secrets seront pensés comme
des manipulations nous confisquant la vérité. La guerre est
déclarée entre la volonté de savoir et la volonté de cacher.

Gygès et Polichinelle
Falsifier, duper, truquer, dissimuler, ruser sont autant de
façons de conjuguer le thème du « pas vu, pas pris ». Tels sont
les délits d’initié ou les confidences qui rappellent que la capa-
cité d’être invisible donne du pouvoir. Le mensonge et la dis-
simulation usent du secret dans une fabrique de l’illusion.
Pensons à l’histoire du berger Gygès que raconte Platon : Gygès
trouva par hasard un anneau d’or lui donnant la possibilité
de se rendre invisible et d’être ainsi présent aux faits et gestes
des autres, à leur insu. Sûr de cela, il se rendit au palais, y
séduisit la reine, complota avec elle la mort du roi, le tua, et
3. La République, II, 359c- obtint ainsi le pouvoir 3.
360b.
Quelle leçon tirer de cette histoire ? Une leçon qui
concerne la force d’âme dans les pratiques du secret. Agir dans
le secret est une expérience limite. Est-on le même dans

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l’ombre et en plein jour ? Qui n’a rêvé d’être petite souris pour
voir l’invisible, pour être « dans le secret des dieux », ou pour
faire ce que la pleine lumière dissuadait de faire ? L’usage du
secret questionne la fidélité à soi, voire révèle un visage de soi
tenant caché ce que nous ne ferions pas d’ordinaire. L’agir
secret est alors le courage des faibles. Leçon du secret, aussi,
qui s’ouvre aux gouffres vertigineux des activités souterraines :
délits d’initié, technique du trucage et de la falsification, police
secrète. Façon d’agir sans en assumer la paternité. Et ce, jus-
qu’au crime parfait : ne pas être vu, ne pas dire revient à
demeurer invisible. La perfection du secret tiendra à ce qu’il
restera inconnu, son détenteur (dont on est jamais sûr qu’il
le soit) emportant son secret jusque dans la tombe. Leçon,
enfin, que cet art de la dissimulation qui fait du politique rusé
un maître des apparences, et du secret un instrument du pou-
voir. Le politique se révèle expert dans l’usage bien tempéré (?)
du secret. Exclure du champ du savoir protège le champ du
pouvoir. Secret-Défense, fonds secrets, agents secrets. Les
secrets bien gardés éjectent l’autre de la communauté des
esprits pour le manipuler, l’induire en erreur, l’installer dans
un jeu de dupes avantageux. Le secret — Machiavel le savait —
capte et use de l’efficacité de l’apparence en politique.
Immoral mais efficace, le secret rappelle ainsi que la politique
se fait pragmatisme.
Le secret fait avancer masqué. Il se joue des zones
d’ombre d’un monde vivant de la conformité à une loi du
jour, ne cherchant surtout pas à la changer, préférant la mani-
puler. Le secret est cet anneau qui crée de l’invisible à volonté.
Il ne fait pas désordre, du moins en apparence, puisque l’ordre
du monde demeure, dans un « ni vu, ni connu » allant jus-
qu’à l’impunité. L’action secrète est une action sans témoins
— d’aucuns penseront sans juges, hormis, peut-être, la
conscience : « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn »,
écrira Victor Hugo !
Le symétrique inverse de Gygès sera Polichinelle. Ce
paysan, lourdaud et maladroit, tient secret ce que tout le
monde sait. Il fait rire à ses dépens parce qu’il ne maîtrise pas
les codes sociaux qui rendent efficace le secret. Le secret de
Polichinelle est su et connu de tous, comme sa bosse qui
demeure à lui seul méconnue (« à l’insu de son plein gré »),
faisant rire tant il est inadapté. Là où il faudrait savoir fein-

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ter, user de cachotteries, intriguer dans un ordre social qui
joue sur les apparences, Polichinelle, lui, a la niaiserie ou
l’innocente candeur de celui qui ignore le jeu social. Il ne
sait pas dissimuler !

Une éthique de la confidentialité ?


De bavardage en commérage, de la curiosité au voyeurisme
(jusqu’à la trahison), se manifeste une véritable compulsion
du dire. L’envers de la parole gardée, c’est la parole livrée sans
retenue. De la confidence qui nous échappe dans la délecta-
tion du « Non, je ne l’ai pas dit » à la satisfaction de livrer à la
curée de petites trahisons ordinaires pour lesquelles l’intimité
des autres ne nous semble pas un bien sacré mis en danger,
jusqu’à la trahison, trahir renégocie la place du privé d’autrui
dans l’espace public. Car il y a un coût à livrer des confidences,
comme il y a des secrets qui sont lourds à garder. La leçon de
la trahison est que, requise ou exigée, la confidentialité ne peut
pas être garantie. On peut commander la confidentialité sans
jamais pouvoir la certifier. Et si la trahison d’une confidence
est une déchirure du pacte de confiance, elle n’est pas une
violation du secret sanctionnée par la loi. Une trahison n’est
pas un délit, elle est une faute aux yeux de la conscience,
que seule sanctionne la culpabilité. Ainsi la confidentialité,
dans l’éthique professionnelle, fait-elle appel à une prise de
conscience, à une forme d’obligation morale, et non à une
contrainte strictement réglementaire. Peut-on empêcher un
commérage, une petite trahison passagère, l’effet libérateur ou
cathartique que procure la propagation d’une confidence ?
En somme, si la vérité est le paraître de l’être, dont la
trahison serait la fallacieuse expression, si le mensonge est un
paraître du non-être, une manifestation de ce qui n’est pas,
alors le secret est un non-paraître de l’être qui peut se décliner,
depuis le retrait de l’être dans la discrétion jusqu’à sa sous-
traction dans le secret professionnel.
Aux limites de la morale, de la déontologie et du droit,
la confidentialité oscille entre discrétion, délicatesse, confi-
dence et secret professionnel. Quatre temps qui sont égale-
ment quatre niveaux de règles portant sur le statut de l’intime
dans le rapport à soi, à l’autre, au professionnel et à la société.
L’intime — celui de la conscience personnelle ou celui des réa-

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lités matérielles cachées au regard d’autrui (corps, argent,
actions, etc.) — consacre la singularité irréductible de la per-
sonne. L’intimité, dont l’envers serait l’impudeur, a partie liée
avec l’intériorité. L’intimité est la manière d’être au monde de
l’intériorité. Ainsi, la jouissance exprime un plaisir intime,
voire une plénitude intérieure, là où la souffrance est la mani-
festation intime d’une atteinte à l’intégrité intérieure. De ce
fait, dans une culture qui exalte la réussite individuelle et la
force personnelle, l’individu ne peut avouer son intime fragi-
lité au public. L’intimité est alors la personne même, dans ce
qu’elle a d’irremplaçable.

La vie de l’intimité
La discrétion désigne le premier niveau de manifestation d’une
vie de l’intimité. Modalité du rapport à soi, elle est une
manière de vivre son intimité avec pudeur. Personnes secrètes,
personnalités discrètes ou effacées. Discrète, une personne
intensifie l’attention à sa vie intérieure, retenant la part de soi
qu’elle livre au public parce qu’elle le juge agressif, violent,
impudique. Pensons à l’institution hospitalière, qui mêle par-
fois jusqu’à l’extrême les intimités, où l’atteinte est facilement
portée à la pudeur, celle de la personnalité et de sa vie du
corps. L’intimité est alors livrée à une publicité, violentant
l’image de soi de la personne dans des commentaires publics
parfois complaisamment aigrelets... L’envers de la discrétion
est alors l’intrusion, qu’elle soit mécanique des soins ou des
gestes parfois invasifs, « forcing » de l’enquête psychologique
ou irruption inopinée dans l’espace d’intimité.
La délicatesse conduit doucement vers la dimension
d’un vivre relationnel de l’intériorité. Toutefois, elle reste au
seuil du public, pour se cantonner à une relation duelle
presque secrète. La délicatesse est partage d’une intimité qui
ose à peine s’avouer. Le délicat, pour être délicat, n’offre sa pré-
sence qu’invisible. Il est tout le contraire du m’as-tu-vu. La
délicatesse est d’une attention presque secrète, étant préve-
nante, attentive et attentionnée sans que visibilité soit donnée
à son geste. La délicatesse est asymétrie. En raison même de
l’intimité partagée, l’un prend l’initiative sur l’autre, anticipant
ou devançant sa demande. La délicatesse élabore une forme
d’affinité élective secrète, presque souterraine.

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La confidence est une intimité partagée, échangée entre
deux personnes qui se sont, à un moment ou à un autre, choi-
sies. Elle suppose une élection mutuelle, une estime réci-
proque. Si l’on me demande pourquoi je me suis confié à lui,
je répondrai : parce que c’était lui, parce que c’était moi. Forme
d’une communication élective, plus intense qu’une commu-
nication ordinaire, la confidence dit ce qui ne serait dit à per-
sonne d’autre : preuve de confiance. Pas de confidence sans
confiance. Deux mots qui reposent sur la même racine. Foi
réciproque en l’autre, assurance qui engage deux libertés, le
« pacte de confidentialité » dont parle Paul Ricœur instaure
une symétrie, malgré la dissymétrie possible entre malade et
bien-portant, ignorant et savant, etc. Le confident attend de
l’autre qu’il soit sincère dans ce qu’il va confier, sous peine
d’être manipulé ; et celui qui se confie attend de son confident
qu’il soit fidèle. Le pire, c’est la circulation anodine du com-
mérage ordinaire, la complaisance du bavardage (« Tu ne sais
pas ce qu’Untel m’a dit... ») ou même la trahison. Dans la
confidence, un pacte de confiance s’installe, oscillant entre la
foi fervente dans le confident et la critique lucide d’une
confiance rien moins qu’aveugle.
La confidence n’est pas la confidentialité. Si la confidence
signifie l’élection de deux personnes, la confidentialité engage
une collectivité. De la confidence à la confidentialité, s’opère le
passage d’une éthique personnelle à une éthique profession-
nelle, la confidentialité érigeant en norme commune la pro-
tection de l’intimité. Elle consacre l’idée que le vis-à-vis du
malade ou de l’usager n’est plus une personne spécifiquement
choisie, le confident, mais une institution dans sa globalité.
Pratique collective du dépôt de l’intime dans une institution
publique, la confidentialité devient la façon institutionnelle
de tenir la confidence.

La dimension instituée du secret


Mais le pacte de confidentialité n’est pas contractuel. Telle sera
la différence entre confidentialité et secret professionnel. La
confidence est d’ordre éthique ; le secret professionnel est
d’ordre légal. Celui-ci est du droit, celle-là est de la morale.
Ayant affaire avec l’intime, le secret conquiert un statut public.
Le secret professionnel est le vivre-public de l’intime, puisqu’il

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est admis publiquement qu’il est possible de ne pas tout révé-
ler en public. Préserver la fragilité de l’intime, tel est le rôle
du secret professionnel.
Que signifie alors professionnel dans l’expression
« secret professionnel » ? Le caractère professionnel insiste tout
d’abord sur l’encadrement institutionnel, qui protège l’inti-
mité par le cadre public de la déontologie et du droit.
L’institution d’un droit au secret et d’un droit du secret le
sécurisent. Cette institution révèle une forme d’expertise sus-
ceptible de protéger et de garantir la liberté. Il y a ensuite une
façon professionnelle de tenir le secret. Une profession élabore
une façon d’être soi jusque dans une ascèse de la parole qui
apprend « à tenir sa langue » pour se bien tenir dans la profes-
sion. Enfin, le secret professionnel rappelle que celui qui se
trouve détenteur de secrets ne l’est pas en vertu de sa per-
sonne, mais de sa profession. C’est une situation profession-
nelle qui nous fait accéder à des informations auxquelles, par
ailleurs, nous n’aurions pas accès. En ce sens, les secrets pro-
fessionnels ne nous appartiennent pas, ils appartiennent à la
profession. Le secret n’est pas à lui-même adressé, mais en
référence à une foi en la profession garantie par la déontologie,
voire par le droit. Qui est le dépositaire du secret dans le cadre
professionnel ? C’est l’individu privé revêtu de l’aura de la
confiance, mais également le membre d’une communauté
professionnelle. Le dépositaire du secret l’est, comme le dit le
Nouveau Code Pénal, par état ou par profession. Parler d’état
ou de profession, plutôt que de personne, insiste sur le fait
que le secret devient le fait d’une institution tout entière.
C’est là l’enjeu soulevé par le secret concernant des maladies
infectieuses (HIV) à l’hôpital ou les délits d’initiés. La tenue
du secret est ici collective.
Cette dimension instituée du secret en fait une condi-
tion d’exercice et un droit, garantie pour que l’intime, dans sa
pudeur et sa fragilité, puisse se livrer. Les institutions qui ont
fait du secret un principe font partie de ces rares espaces
publics où l’on quitte les grandeurs d’établissement pour les
grandeurs naturelles, c’est-à-dire où l’on peut, littéralement
ou de façon figurée, se mettre à nu. Instituer la confidentialité
comme valeur et le secret comme règle permet à l’intimité de
se livrer sans être livrée en pâture. Rempart contre la férocité
du social ou du public (pensons aux assurances...), la valeur

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de confidentialité manifeste que toute notre socialité ne
se tient pas dans la représentation sociale. Ainsi, le secret pro-
fessionnel voit une profession jouer le rôle de tiers entre
un individu et une société, d’où son enjeu politique : « Les
4. Marie-Anne Frison- professionnels, en assurant le respect des individus par
Roche, Secrets profession- la garde de leur secret, contribuent à la sauvegarde d’une
nels, Autrement, 1999,
p. 18. société de liberté 4. »

Reste une difficulté : une part de secret ne doit-elle pas


être préservée entre la liberté qui exige le secret (l’accou-
chement sous X, par exemple) et celle qui exige que soit levé le
sceau du secret (la demande d’un libre accès aux origines) ?
Une défense de l’intime invite à se demander s’il est des choses
secrètes par nature. Secret et confidentialité défendent le lieu
du recueil, de l’invention, de la fragilité et de la créativité,
lesquels exigent la séparation, l’écart, dans un éloge de la
conscience libre. Ils sont le rempart contre une puissance
publicitaire qui confond pouvoir et droit de savoir. Les profes-
sionnels du renseignement se méfient du secret trop jalouse-
ment gardé. Le secret intrigue tout pouvoir, qui y voit toujours
une forme de l’intrigant ! Enfin, s’il y a une exigence démocra-
tique à la volonté de savoir, la même exigence impose de limi-
ter ce souci de savoir par un droit au secret, seule garantie de
la liberté. Ce n’est qu’à ce prix que vérité et liberté sont com-
patibles. La vérité sans la liberté est tyrannique, et la liberté
sans la vérité est aveugle. Si l’homme fait des secrets, c’est qu’il
ne sait que trop que le secret fait l’homme !

JEAN-PHILIPPE PIERRON

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