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La Fondation Carnot (1895-1914)*

par Olivier Thl

En 1895, la veuve du président Sadi Carnot confie à l'Académie des sciences morales et politiques la mission de découvrir les plus « méritantes» des veuves d'ouvriers chargées d'enfants et frappées par la pauvreté. L'acte de donatio n - un titre de rente de onze mille fra ncs provenant d'une

souscriptio n ouverte à la suite de l'assassinat du 24 juin 1894

ses dé buts que la délivrance de quelques dizaines de secours. Mais pour en désigner les heureuses élu es, les ac adé miciens devront mettre sur pied un vé ritable concours de la misère . Invités à comparer des milliers de demandes, historiens, criminologues, économistes ou sociologues couronnés par l'Insti- tut de France seront conduits à rétri buer les vertus du malheur. À établir des degrés dans la pén uri e, à construire une figure spécifique de l' exclue méri- t ante , à fixer des principes de la grandeur indigente. En somme, à mettre un tarif à la moralité des plus démunis.

ne présente pas q u'un intérêt

- n'autorise à

Ce travail de classe ment et de séle cti o n

historique. Il fait aussi mieux comprendre les ressorts d'une figure que l'offensive néo-libérale contre les politiques sociales tend de nos jours à

~ Je t iens à remerc ie r Ma rtine Kaluszyn ski pour son aide dans la découverte des réseaux phi lanthr opiques de la fi n du XIXe siècle.

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réhabiliter, celle de 1'« indigence vertueuse ». Fondée sur u ne ligne de par- tage : entre le groupe des pauvres méritants et le groupe de ceux qui ne méritent rien, celle-ci justifie un appel à l'assistance privée plutôt qu'à des politiques publiques. C'est que la pauvreté n'y est plus un rapport social mais un malheur, individuel et familial. Voilà avant tout ce que révèle l'examen de cette forme d'administration du social, alliance étonnante de la science et de la charité : qu'il n'est de perspective républicaine d'appréhension de la pauvreté que celle mettant explicitement au cœur de son interrogation la problématique des conditions de l'égalité. Car en proclamant les vertus de la misère, la philanthropie mondaine des fondations académiques s'est bel et bien enferrée, au tournant du siècle, dans la célébration des misères de la vertu.

Un philanthropisme mondain

Le XIXe siècle n'a cessé de s'interroger sur les conditions d'intégration du monde ouvrier rejeté aux marges de la société par le paupérisme et le développement de la fabrique. Après 1850, l'action des fondations est venue insuffler une vigueur nouvelle à cet impératif. Un « libéralisme charitable» (Bec, Duprat, Luc, 1994) qui a abouti à confier à la seule Académie des sciences morales et politiques l'organisation, à la fin de la Ille République, de près de 80 concours à caractère philanthropique.

Graphique n 0 1

Évolution du nombre d e fondations

confiées à l'Académie des Sciences

morales et politiques entre 1830 et 1930

16 r<-- - 14 12 iZ=1 .c:::; 10 r<-- ,.c=; 8 ~ 6 4 ('--
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Source: Annuaire de \'ASMP, (1932).

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Dans l'esprit des donateurs , c'était le moyen d'organiser la rencontre de deux monde s, sinon de deux savoirs : le monde de la pauvreté et celui de la no tabilité scientifique, le « savoir de la vie » et le « savoir académique ». En réalité, il n' y eut pas de rencontre, encore moins de découverte mutuelle. Car le dispositif retenu pour célébrer ce modèle d'indigence vint s'interposer entre l'expérience vécue des uns et les connaissances théoriques des autres. Dès la première année , la nécessité se fit sentir de bâtir un règlement. Il fall ait éviter le flot des demandes hors conditions. Il fallait également stand- ardiser les procédures d'évaluation. Le premier rapporteur général, Georges Picot1, y travailla activement. Son objectif? Faire en sorte que la mission d' honorer les veuves d'ouvriers soit « digne de la douleur qui nous l'a confiée et de l'Académie qui l'a acceptée »2. Mais, ne nouS y trompons pas: établir des règles du jeu, c'était aussi le moyen de s'assurer la maîtrise politique d'un tel système de récompenses. D'où, en premier lieu, l'importance des « notables dignes de foi » qui servi rent de garants et de relais: des maires, des responsables de bureau de bienfaisance ou de comité de charité et des membres du clergé paroissial sensibles à cette thématique. Les services préfectoraux ont apporté leur co ncours. Mais, leur collaboration se révéla d'année en année plus relâchée. De sorte que c'est surtout l'Office central des œuvres de bienfaisance, dirigé par Léon Lefébure3, qui apporta l'aide la plus constante. Grâce à ses relais locaux (notamment à Lille, Tourcoing et Marseille, ville dans laquelle l'Office central de l'assistance par le travail est présidé par un « collègue », l'académi- cien Eugène Rostand), nombre de demandes purent être relayées et mises en form e selon les schémas retenus par l'Académie. Ce partage des tâches signale un fo nctionnement en réseau fondé sur des affinités électives et des échanges de bons procédés, tel celui qui vit Georges Picot, secrétaire perpétuel de l'Académie, nommé vice-président du Conseil d'Ad ministration de cet Office en 1895 tandis que, récompensé du prix Monthyon en 1890 et du prix Audéoud trois ans plus tard, Lefébure était élu membre de l'Académie des sciences morales et politiques en 1903. Appuyé sur d'aussi « fidèles» corres- pondants, il ne restait plus à la reconnaissance académique qu'à sagement prêter sa voix à une reconnaissance mondaine dorénavant mise en règle. La maîtrise de ce système de récompense est passée, en second lieu, par la définition des critères de la « pauvreté vertueuse », Le premier d'entre eux était le nombre d'enfants à charge. Assimilant une donnée démographique à un acte de bravoure, ce préjugé nataliste ratifiait ce qui était alors une véritable obsession (Koven et Michel, 1990). « Si la société, si la nation reconnaissante n' aide pas ces femmes à porter jeur fardeau en retour du service qu'elles lui rendent de la retenir sur le penchant de son déclin, de compenser par leur fécon d ité dévouée la stérilité égoïste de t ant d ' au tres, que s'ensuivra-t-il ? » :

1interrogatio n de Gabriel Tarde en 1901 est révélatrice 4 Célibat et malthu- sianisme étaient les adversaires d'une œuvre de d istinction conçue comme

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Grapbique n° 2 Le réseau ph ilanthropique et éditorial de Georges Picot

Académiedes sCIences

m

( perpétuel)

politiques

Ligue de la liberté de l'enseignement (fondateur)

Soc. d'aide aux

engagés-volontaires (vice-président)

Ligue pour le repos dominical

Société française

de tempérance

Ligue de défense et de progrès social

Société d'habitations

à bon mafché (président)

Musée social

(conseil de

direction)

1 1

Office central des œuvres de bienfaisance (vice-président)

Société générale des prisons (président honoraire)

Société de protection des apprentis (fondateur)

Société d'économie sociale (président)

Conférence de Saint-Vincent de Paul (secrétaire)

Société d'apprentissage des apprentis-orphelins (président)

d'apprentissage des apprentis-orphelins (président) Revue critique de législation « patriotique» autant que

Revue

critique

de

législation

(président) Revue critique de législation « patriotique» autant que « philanthropique ». Outre

« patriotique» autant que « philanthropique ». Outre le nombre d'enfants à charge, ce sont surtout trois principes de la grandeur indigente qui ont retenu l'attention: les infirmités et maladies qui frappent les parents et enfants de la veuve secourue; l'abnégation à soigner son mari de longues années durant avant de le perdre; les titres du père de famille disparu (actes de courage, métier périlleux, distinctions militaires)5. C'est par ces catégories de jugement que les dossiers devinrent comparables, par ces catégories qu'ils furent individualisés et mis en compétition.

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EUROPE

La réappropriation de ce système de gratifications s'est jouée, en dernier lieu, sur la définition de ce qu' il fallait entendre par « victime ouvrière ». Non pas la veuve d'un préparateur dessi nateu r, non pas celle d'un facteur rural, d' un gardien de la paix ou d'un gardien de prison, mais l'épouse de « tout ho mme vivant d ' un tra vail manuel, so it à la ville, soit à la campagne aussi bien le cultivateu r, le marin, le garde forestier, le domestique, le commis, l'employé au service de compagnies privées» : voilà l'ouvrier pour l'Académie, celui « d ont rien n'assure le lendemain et do nt l'outil fournit le pain à la famille par la peine ou les autres produits du labeur journal ier »6. C'est la construc- tion de cette figure sociale qui permettra, d'un côté, d' opposer une fin de non recevoir à l'appel d'autres infortunes, de l'autre de redéfinir les contours d'un groupe social dont la dangerosité, avec la montée du syndicalisme révolution- naire et le durcissement des conflits sociaux, passait désormais pour justifier une lutte de tous les instants?

Les poses académiques de l'indigence

Légalisation des signatures, rédaction d'avis motivés, enquêtes adminis- tratives, rapports des bureaux de bienfaisance, certificats médicaux: sans ces formalités, une lettre émanée de veuve ne pouvait être reçue. Mais même avec ces formalités, la frustration des académiciens fut grande. La formule revient inlassablement : « les renseignements que nous sollicitons ne doivent pas avoir la concision banale d'une annotation administrative ,,8. D'où une pressante demande pour obtenir plus de rapports et plus de preuves. Que les enquêteurs énumèrent le nombre des enfants, qu'ils dressent le compte des ch arges, peignent le mode de vie de ces veuves, en un mot qu'ils fassent

obscur de la

misère commune »9 : c'est l'appel que reprirent en chœur, année après année, les membres de l'Académie. TI est vr ai qu e le s r ap ports envoyés à l' I nstitut s'avèrent de statut très inégal. Si ce r tai ns son t de véritable s mémo ires ret raça nt les origines et la vie d'une famille sur plusieurs générations, mult iplia nt les avis et les rapports, les témoignages et les attestations, la plu part se réduisent à quelques formules administratives, disp arates et convenues. Ils s'assim ilen t à des marques d'ap- probation d' une candidature sur laqu elle peu d'indications précises sont fournies. De so rte q ue sur « la famille, sa situ atio n, ses embar ras, ses malheurs et sur l' action de la mère au point de vu e matéri el et sur tout au point de vue moral », l'attente n e pouvait q u' ê tre dé çue. Alors que ces hommes r êvaie n t d 'accéder à des « arch ives d'un très haut intérê t sur la situation véritable de la famille ouv riè re dans les grandes villes et les campagnes »10 , à une sorte

« d'enqu êt e spon tanée et des plus instructives » 11 , il neleur fut p résenté qu'un

« ressortir la physionomie propre de chaque fam ille sur le fond

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ensemble décousu de pièces et de témoignages faisant entendre une seule et même p lainte: « Il n'est pas en France de veuve plus malheureuse q u e m o i ». Dans les certificats joints aux suppliques, les mêmes mots reviennent cons- tamment : « Misère noire, misère navrante, image vivante du dénuement ». Comme si la pauvreté s'y révélait prisonnière des poses rhétoriques que charriait la représentation académique de l' indigence. Ainsi, de la célébration de la « première des vertus », la charité: « ce lle qui ouvre les bras sans rejeter personne, celle qui, secourant celui qui reçoit, améliore, épure, grandit, console celui qui donne, celle où le pauvre trouve l'allégement de ses maux, où le riche puise un remède infaillible contre la satiété qui naît du plaisir, contre le découragement qui naît de la douleur, celle enfin qui venant de Dieu et y retournant demeurera avec sa toute puissance rédemptrice quand tout le reste nous aura délaissés »12. Elle s'ac- corde aux préceptes d'une conception théologique qui veut que la grâce soit le principe premier et radical dont procède le mérite, que ce qui la retarde, c'est l'imperfection de l'acte ou le défaut d'intensité, la gloire n'étant payée qu'au ciel. Son influence s'observe dans l'usage fait de certains portraits. Comme dans cette lettre de maire assurant qu'il « est vraiment beau de pouvoir admirer la grandeur d'âme, le désintéressement, l'ordre, l'activité, le savoir faire de cette femme étonnante par son calme et sa magnanimité ». Il faisait référence à la formule utilisée par cette veuve pour achever sa requête:

« Si ma demande n'est pas prise en considération votre équité m'est un sûr garant qu'il y a encore en France des situations plus tristes et plus malheureu- ses que la mienne »13. Apologie donc de la charité mais aussi mise en garde contre « les utopies d'où la misère ne peut sortir que plus aigrie» et suspicion lancinante d 'une responsabilité individuelle de la pauvreté, « à ce qui dans les causes de la détresse pourrait ressortir de façon plus ou moins large à l'imprévoyance ou au désordre »14. Autant d'opinions qui n'ouvrent guère sur une explication mais dont l'intérêt est de refléter les parti-pris de leurs auteurs. Ici, de célébrer avec Bergson 1'« élan vital » d'une génération morale, là de saluer, avec Gabriel Tarde, des « rayons d'exemple» qui, par mimétisme, susciteront dévouement et abnégation. Le concours est d'abord le miroir des hantises de ses organisateurs. S' il fait accéder des comportements à l' attention publique, c'est par l'exemplarité qu'il leur concède, par le rejet aussi d'actes qu 'il tie nt en retour pour inaptes à une telle qualification.

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Le contrôle social de la dignité familiale

Exemple de déqualification héroïque d'une supplique ouvrière: le 25 septem- bre 1901, la veuve Rigard Cerizon envoie sa candidature à la préfecture de l'Isère:

« Je soussignée Séraphine Angèle Reynier; Veuve Rigard Cerizon, domiciliée à G renoble, quartier à la Bajatière, ai l'honneur de solliciter de votre bienveillance mon admission à la Fondation Carnot. Voici mes titres à cet effet: je suis née le 12 avril 1866 et mariée le 4 août 1884 avec Mr Rigard Cerizon de qui j'ai actuellement cinq enfants, savoir : Eugène Alexandre né le 29 septembre 1885, Hyppolyte né le 6 avril 1888, Angèle Joséphine née le 31 mars 1891, Estelle Rose née le 21 mars 1893, Adrien Eugène né le 28 septembre 1898. Les deux premiers enfants sont en apprentissage; les deux filles cadettes sont avec moi et font leur instruction primaire et le dernier est en nourrice. Depuis le décès de mon mari:

soit depuis le 1 er septembre 1899, je suis accablée de charges et ce n'est qu'avec l'aide du bureau de bienfaisance et de quelques travaux supplémentaires des dimanches et jours de fête que j'arrive péniblement à subvenir bien faiblement à tous les besoins de ma famille. Aussi Monsieur le Préfet me trouvant dans les conditions présentes, je viens solliciter de vous mon admission à la Fondation Carnot et c'est avec un confiant espoir que j'attends votre bienveillante décision. Veuillez agréer Monsieur le Préfet à ma respectueuse considération. Votre dévouée servante ». Le préfet s'empressa de classer la demande sans suite, après avoir appris de l'adjoint au maire à qui il s'était adressé par un courrier du 10 décembre 1901, que l'aîné des enfants fut détenu pour vol de bicyclette. Selon les termes mêmes de l'élu, il « y avait, pour l'attribution du prix Carnot, des familles plus dignes d'intérêt ». Source: A.D. Isère, 87 M 2.

avait, pour l'attribution du prix Carnot, des familles plus dignes d'intérêt ». Source: A.D. Isère, 87

U ne géograp hie du « malheur»

Sur la seule période de 1895 à 1908, ce sont au total plus de 12 700 dossiers qui ont été envoyés aux bureaux: de l'Académie, suscitant l'octroi de 1 134 secours. L'examen de la répartition des secours le signale: ce que mesure l'action philanthropique de l'Académie, c'est d'abord l'extension des procédures de publicité mises en œuvre. En 1908, sur 1 082 demandes, 596 proviennent de Paris et sa banlieue, 503 de province: en retour, Paris et sa banlieue ont reçu 19 secours contre 63 pour le reste de la France (23 d'entre eux allant aux: seuls départements du Finistère, des Côtes-du-Nord, du Nord et du Pas-de-Calais). Plus significatif encore: les distorsions constatées entre les départements. En 1902, vingt départements parmi les plus pauvres n'ont envoyé aucune demande, l'année même qui voit le Finistère rassembler à lui seul 82 demandes. La répartition fait apparaître, pour l'année 1900, que 16 départements totalisent les 2/3 des demandes tandis qu'au bas de la pyramide 13 n'en ont exprimé qu'une seule et 14 aucune (en 1904, ces deux dernières

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catégories regrouperont respectivement 15 et 23 départements). La H aute- Savoie, avec 66 demandes, et la Seine (Paris compris) avec 368 demandes représentent, à eux deux, la moitié du total des départements en 1900. Comment continuer à en douter? L'action de la Fondation s'est exercée dans la seule France que ses réseaux lui rendaient accessible, une France dominée par Paris, l'Ouest breton et les Flandres. Parmi les régions restées résolument à l'écart du concours, on peut relever une dizaine de départements du Sud-Ouest et du M idi (le Vaucluse, l'Hérault, l'Aude, l'Ariège, en passant par le T arn, le Gers et les Landes), des régions de petite et moyenne propriété, gagnées elles par une forte tradition républicaine et socialiste. Autre trait: au tournant du siècle, le nombre d'enfants s'accroît dans les familles secourues; autour de 6, 5 en moyenne en 1897, il passe à plus de 7,3 en 1902. Mais, là encore, c'est l'organisation du concours qui est en cause, notamment les exigences accrues de l'Académie en matière nataliste 15 Cela apparaît nettement si l' on compare la structure des familles qui postuient et celle des familles secourues. En 1906, la moyenne d'enfants à charge par demande reçue s'élève à 4,75 pour environ 7,32 pour les veuves secourues. La disproportion observée à propos de la Bretagne, de la Flandre et de l'Artois vient probablement de là : du maintien dans ces régions dominées par des patronages traditionalistes d'un taux élevé de fécondité. Toutefois, l'argument socio-économique doit être manié avec précaution. Le Calvados où le nombre de veuves (en valeurs absolues) est en ces années le plus important de tous les départements (entre 32 et 33 000, soit plus de

18 pour 100 habitants contre 14 pour la moyenne nationale) ne tient qu'une

place très modeste da ns le palmarès de la Fondation. On objectera que c'est aussi l'un des départements les plus riches et un de ceux où la natalité a le

plus baissé dans le dernier tiers du siècle. Pourtant, avec une proportion de

13 pour 100 et un nombre absolu qui ne dépasse pas 24 ou 25 000 veuves,

le département du M orbihan, pourtant plus pauvre et plus nataliste, ne s'avère guère plus « méritant» : il n'a reçu qu'un secours entre 1900 et 1904, n'envoyant aucun dossier cette dernière année. Certes l'industrie y est peu développée en dehors du port militaire de Lorient. Mais les activités indus- trielles sont encore moins présentes dans des régions ou les veuves à secourir se révèlent plus nombreuses et leurs demandes plus constantes. Comme dans les Basses-Alpes, la Creuse ou la Haute-Savoie. (voir tableau ci-contre) Il faut en convenir : la France de la Fondation Carnot n'est pas la France de la pauvreté, encore moins celle du mérite. Elle est celle que circonscrivent et les parti-pris et les relais institutionnels d 'u n groupe social qui, à travers ces récompenses, défendait l'honneur d'une institution, une « Académie des sciences morales et politiques à qui rien d'humain n'est étranger »16.

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Tableau nO 1 : La rép artition géographique d es d emandes et des secours en 1907

Département

Nombre de demandes

Nombre de secours reçus

La Seine dont Paris Nord Finistère Ardèche Alpes-Maritimes Corse Côte-d'Or Pas-de-Calais Seine-Inférieure Gironde Haute-Savoie Vendée Rhône Charente Marne Autres dont 18 départements

308

24

95

12

82

10

45

3

15

3

14

1

13

0

13

0

Il

2

10

4

9

0

9

2

9

1

7

1

6

0

6

0

129

23

0

dont 53 départements = 0

Total

689

75

Le p auvre méritant

Quelles sont les analyses qu'inspire le spectacle de la misère ouvrière ? Elles n'ont jamais pour objet - il faut l'observer - la source de la pauvreté mais se limitent à appréhender la cause morale de comportements individuels. Mieux encore: par le fait de se confondre avec le concept de malheur, elles dévient l'attention des raisons sociales du phénomène pour l'attirer sur le double terrain de l' « aléa » et du « destin ». Des catégories qui sont une manière de consacrer un rituel de discipline sociale en incitant à voir dans la malédiction présente le signe d'une élection future.

de la morale classique

val ent encore pour saluer les vertus de la misère: « le malheur ouvre le cœur à la compassion et peut produire de tels héroïsmes. Haud ignara malt~ miseris succurere disco! » 17. Certes, il ne s'agit pas d'affirmer que la misère crée par elle -même le mérite. Reste que nu l ne doute de cette évidence: le mérite naît « du courage avec lequel la souffrance est supportée, du bon exemple et de l'éduc ation morale donnés aux enfan ts, m ême dans la détresse, du dévoue- ment aux malheurs d'autrui »18. Comme dans l'éthos aristocratique du point

Pour le juriste Villey- Desmeserets, les préceptes

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d'honneur, l'éclat de la vertu s'accroît ici de la puissance de l'effort et de l'intensité du « malheur ». C'est pourquoi la constans ex perpetua volontas des anciens devient, chez les académiciens, une sorte de noblesse que l'on a acquise et qui oblige. C'est le sens de la formule d'un Félix Rocquain en 1900 :

« les vertus du dévouement au lieu de disparaître étouffées sous le farde au de l'infortune se dégagent et fleurissent au milieu de la misère »19. La pauvreté est, en somme, une épreuve salvatrice. Située hors de l'espace social, elle relève d'une Providence qui ne peut que fortifier la volonté, cela au moment où se propage le thème d'une « dégénérescence nationale» (Pick, 1989). Le mérite distingué n'est lui-même qu'une censure distributive de la louange et du blâme. Qu'on en juge. D'un côté, il y a « le découragement maternel de celles qui perdent la tête et abandonnent leur famille à la commune » , de l'autre, les « mères vaillantes qui acceptent toutes les charges de la maternité ». Ici, une femme qui eut quatorze enfants, dix sont encore à sa charge quand les deux aînés ne gagnent pas même leur nourriture; ayant perdu son mari et l'un de ses enfants quelques mois plus tôt, elle vit, épuisée, dans la plus grande des indigences. Là une veuve dont le mari est resté d ix ans malade avant de disparaître, laissant derrière lui neuf enfants dont deux seulement gagnent un maigre salaire, les sept autres ayant moins de douze ans, l'aîné étant aveugle; tous habitent une baraque en planches construite sur un terrain communal 2o • Dans ces circonstances, le concours se donne à voir comme une récompense publique qui sauve de l'irrémédiable. Mais il signifie aussi que toute aide doit être « gagnée» par une attitude appropriée. Et de ce point de vue, il consacre une aristocratie de l'aptitude individuelle. Comment l'identité de classe y résisterait-elle? L'appartenance ouvrière n'est plus attribut collectif mais simple toile de fond pour des parcours individuels qui se répartissent sur une échelle du mérite.

De même, parce qu'il est à la fois neutre et inaccessible, le concept de malheur permet de narrer une histoire qui pour dramatique qu'elle soit n'en est pas moins réconfortante: celle d'une disgrâce qui met à l'épreuve puis attend réparation. Comme celle de cette veuve qui ne se borna pas aux enfants que la « Providence » lui avait donnés. Nourrice, elle avait accepté une petite fille de cinq ans confiée par le Dépôt des enfants assistés de Paris. Ne parvenant pas à s'en séparer, elle rebrousse chemin, se tourmentant déjà po ur

les conséquences qu'aura son geste sur le reste de sa famme. C'est alors qu'elle rencontre son mari malade qui tentait de la rattraper : « Femme, si tu l' avais abandonnée, je ne t' auras jamais pardonné. Nou s p ayero ns le p ain plus cher

mangerons avec elle » . De telle s fables morales le disen t à leur vertu, pour les académiciens, c' est une cap acité d'affliction , le

respect absolu d e la lettre d'un code de comportement prescrit par une stricte di vision sexuell e du travail. Si la sauvegard e du lien fa milial en est la forme

la plus achevée, c'est parce que, de manière irréversible, elle vient fixer l'univers du normal et du pathologique.

mais nous le manièr e: la

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En fin, le secours des fondations est moins une aide à la détresse qu'un

signe de distinction. À ce titre, il est un instrument public de mesure, une norme imposée de l'extérieur à ceux qui s'y soumettent par souci d'exempla-

des fondations philanthropiques, c'est un acte qui

est donné en spectacle, à peine un nom et une vie. Cet acte témoigne d'une vé rité possédée non par celui qui s'y livre mais par ceux qui le révèlent au grand jour: les organisateurs du concours. Partant, la distinction honorifique organise une prise de pouvoir sur le cours d'une vie. Et de deux façons. Parce qu 'avant d'être vue et donc décernée, elle réclame de son détenteur qu'il se laisse voir par elle, qu' il accepte sa marque et s'y laisse attester. Ensuite, parce qu'elle consacre un style de vie, lui donnant la valeur d'un modèle de conduite. Les veuves d'ouvriers furent, dès lors, invitées à « jouer» le scénario de leur

propre vie devant des puissants qui en décidaient.

On le voit : rien n'est plus étranger à la logique du concours honorifique que la formule « La récompense d'une bonne action, c'est de l'avoir faite »22. Hiérarchiser les mérites du dénuement, c'est décerner le « privilège» d'être un pauvre vertueux. Difficile de ne pas lire dans cette récompense une entreprise de mise en conformité. Dans ces poses que le pouvoir académique impose se déploie une conception culpabilisante de la pauvreté. On dira qu'il s'agissait d'encourager à la prévoyance individuelle, de valoriser l'épargne et les avantages de l'association. En réalité, il s'agissait surtout d'apprendre les vertus de la patience et la foi dans le salut. Bergson le relèvera comme un succès en 1902 : « Chacun s'imagine qu'il n'y a pas de détresse plus grande que la sienne et aux yeux qui sont témoins de cette misère et qui comparent dans le cercle restreint de la commune certains peuvent partager cette illusion. Avec le concours, des infortunes qui croyaient avoir passé toute mesure apprennent à se mesurer et à s'effacer devant d'autres qui ont atteint la limité extrême ,,23.

rité 21 . Avec les concours

Que les concours de la misère soient, en définitive, une manière de dévaloriser politiquement la question de l'inégalité, l'exemple de la Fondation Carnot le montre à l'envi. Nulle mention ici d'une quelconque exploitation industrielle, encore moins d'une évolution historique ou d'un sort collectif. Le thème de la pauvreté est subordonné à une logique individuelle et à un réquisit moral. Il ne se déploie pas le long d'une structure sociale mais au contraire sépare la question de l'indigence de la citoyenneté. « Secourir la misère qui ne fut pas le vice et qui par surcroît se rehausse de vertu »24 est ainsi une forme d'administration du social qui coupe court à la question de savoir comment traiter les inégalités dans une société d'égaux. Quant à l'indigence vertueuse, elle est cette catégorie que les politiques de l'État-pro- vidence vont faire éclater, quelques années plus tard, au profit de la logique abstraite et bureaucratique des « groupes d'ayants-droits » (Nord, 1994). Gageons que pour l'avoir simplement dénié, parfois oublié, une certaine

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critique de l'aide sociale moderne contribue aujourd'hui à en raviver l'éclat, au risque d'en reconduire les faux-semblants.

Notes

1. Élu le 6 juillet 1878, en remplacement de Thiers, Georges Picot exerça une grande influence

au sein de l'Académie. Successeur de Jules Simon au secrétariat perpétuel, cet ancien directeur des affaires criminelles et des grâces du cabinet Dufaure (décembre 1877-janvier 1879) fut le leader (au côté de Henri Bardoux, magistrat de la Cour d'Appel et membre de l' Académie française et du publiciste Léon Say) de l'Union libérale républicaine. En un mot, une figure de proue de la lutte du conservatisme orléaniste contre « les assauts du radicalisme, du socialisme et de l'anarchisme contre la société» (Kaplan, 1995, p. 123 et suiv.).

2. Académie des sciences morales et politiques. Fondation Carnot. Rapport de M. Georges Picot,

Paris, Imprimerie nationale, 1895, p. 3.

3. Né à Wintzenheim (Haut-Rhin), le 31 mars 1838, cet auditeur au Conseil d'État mena un e

carrière politique sous le second Empire et l'Ordre moral: conseiller général puis député, il accédera à un poste de sous-secrétaire d'État au ministère des Finances en 1873 avant de qui trer

l'arène électorale pour se consacrer à un philanthropisme marqué du double sceau d u conservatisme et du catholicisme. Ayant participé à la création de la Société générale des prisons en 1877, il fondera en 1890 l'Office central des œuvres de bienfaisance qui constituera le vecteur d'un patronage tout acquis à ces principes.

4. Rapport de Gabriel Tarde de 1901, Paris, Imprimerie nationale, 1901, p. 4.

5. Rapport de Georges Picot, op. cit., 1896, p. 2.

6. Rapport de Adolphe Guillot de 1898, Paris, Imprimerie nationale, 1898, p. 4. à Paris,

en 1836, cet ancien juge d'instruction est l'auteur d'ouvrages sur l'expertise médico-légale ou le Code d'instruction criminelle dont plusieurs couronnés par l'Académie française . La taxinomie qu'il propose renvoie directement à la conception propagée alors de la bourgeoisie:

celle d'un groupe dont « l'opulence permet de ne pas avoir à travailler pour gagner sa vie» (Art. « Bourgeois » dans Dictionnaire universel du XIXe siècle, Paris, Larousse et Boyer, 1867, p. 1126).

7. Le Comité de défense et de progrès social fondé par Anatole Leroy-Beaulieu en 1894 en fut

le fer de lance. Il regroupait, aux côtés de Georges Picot ou de Eugène Rostand des hommes comme Albert Gigot, président de la Société d'économie sociale, directeur des Forges d'Alais, E.-D. Glasson, membre de l'Institut de France et professeur à la faculté de droit de Paris, Claude Jannet, professeur à la faculté libre de droit de Paris, le docteur Rocard, président de l'Académie de médecine, inspecteur général en retraite des services de santé de la marine ou Henri Beaune, président des Unions de paix sociale du Sud-Est.

8. Roppan de Georges Picot

9. Rapport de Adolphe Guillot, op. cit., 1898, p. 3.

,

op. cit., 1896, p. 2.

10.

Ropport de Georges Picot

,

op. cit., 1896, p. 3.

Il. Rapport de Gabriel Tarde

,

op. cit., 1901, p. 4.

12. Rapport de Pierre de La Gorce, Paris, 1908, Imprimerie nationale, p. 11.

13. Lettre en date du 12 octobre 1901, sans lieu. A.D. Hautes-Alpes, 1 M 123.

14. Ropport de Adolphe Guillot

15 . Rapport de Gabriel Tarde, op. cit. , 190 1, p. 4.

16. Ropport de Albert Babeau, op. cit., 1903, p. 5.

17. Ropport de Villey-Desmeserets

,

op. cit., 1898, p. 8.

,

Paris, 1907, Imprimerie nationale, p. 7.

192

LES

EXCLUS

EN

EUROPE

18.

Rapport de Villey-Desmeserets

,

Idem, p. 5.

19.

Rapport de Félix Rocquain

,

Paris, Imprimerie nationale, 1900, p. 6.

20.

Lettres des 22 et 12 novembre 1898 de maires de Bron et Villeurbanne. A.D. Rhône, 1 M

313.

21. Le concours est une tech niq ue d'universalisation de l'exemplarité. C'est le sens de la

réflexion d'un Jules Simon sur les moyens de publiciser les actes de bravoure : « Sans la

) Pour que l'esprit public se forme et

publicité, le courage civil est toujours une exception (

se maintienne il faut cette grande et puissante voix de la nation qui distribue chaque jour l'éloge

et le blâme qui rappelle sans cesse les principes sociaux, les intérêts communs » Uules Simon,

De la liberté). Cité dans Maurice Block, Dictionnaire de la politique, art. « Publicité », Paris,

O.

Lorenz, 1872, p. 100.

22.

Anonyme, Honneur et patrie à travers les âges, Paris, Picard Bernheim, 1886, p. 3.

23.

Rapport de Henri Bergson

,

op. cit., p. 6.

24.

Rapport de Pierre de La Gorce, op. cit., 1908, p. 3.

Références bibliographiques

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American Historical Review, 95, p

Kaplan R. E. (1995), The Forgotten Crisis. The Fin-de-Siècle Crisis of Democracy in France, Oxford, Berg Publishers. Nord P. (1994), « The Welfare State in France 1870-1914 », French Historical Studies, 18,

p. 821-838.

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