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B. Katho : Christianisme et développement de la RD Congo

Christianisme et développement de la République Démocratique du Congo :

Relecture théologique de Les Fantômes du Roi Léopold II

Bungishabaku Katho

Résumé

Contrairement à beaucoup de pays africains qui, depuis un certain temps, ont progressé, de manière remarquable, sur le plan de la démocratie et du développement national, la RD Congo n’a guère évolué depuis son indépendance. Elle s’est, au contraire, enfoncée davantage dans la violence et la pauvreté jusqu'à être classé le dernier pays du monde, plus particulièrement en ce qui concerne le développement humain. Cet article argumente que cette paralysie est une prolongation de l’évolution historique de la violence et de l’exploitation établies sous Léopold II et le gouvernement colonial belge vers la fin des années 1800 qui se sont malheureusement poursuivies depuis l’indépendance par le biais du contrôle des ressources et de la politique par des entités étrangères et un petit nombre de Congolais au pouvoir. Paradoxalement, le Christianisme que beaucoup de Congolais ont embrassé ne semble pas faire la différence en ce qui concerne la transformation du peuple et de la nation. Il est au contraire resté comme un observateur qui se tient à l’écart, observant le pays en train de sombrer. L’auteur argumente que les théologiens africains ont la lourde responsabilité d’aider l’église africaine en général et congolaise en particulier à cesser de former des Chrétiens de surface et de bruit et à redécouvrir le Christianisme du martyre.

1. Introduction

Cet article est un essai de théologie politique. A la lumière de la pensée d’Adam

Hochschild, dans son ouvrage Les fantômes du roi Léopold II, le travail argumente que la

situation actuelle en Afrique en général, et en l’occurrence en République Démocratique du

Congo (RDC) ne peut pas être bien expliquée en dehors de son passé colonial 1 . En effet,

contrairement aux pays africains qui, depuis un certain temps, ont progressé, de manière

remarquable, sur le plan de la démocratie ou du développement national, la RDC n’a guère

évolué depuis son indépendance. Paradoxalement, elle s’est enfoncée davantage jusqu'à être

compté dernier pays du monde en ce qui concerne le développement humain 2 . Le conflit sanglant

entourant les ressources naturelles de ce pays des Grands Lacs et l’appauvrissement de sa

population ne seraient pas un phénomène nouveau surgissant vers la fin des années 1990, comme

on pourrait le croire. Bien au contraire, la situation présente serait la prolongation d’une

évolution historique de l’exploitation établie sous Léopold II et le gouvernement colonial belge

1 Nous avons, pendant longtemps, rejeté la thèse selon laquelle la situation présente de la RD Congo continue à être la conséquence de son histoire, plus particulièrement son histoire coloniale et celle de la traite des noirs. Mais comme nous tenterons de le démontrer dans ce travail, cette thèse –parmi tant d’autres- reste bien valable et mérite d’être approfondie. 2 UNDP, 2011 Human Development Index, http://hdr.undp.org/en/media/PR2-HDI-2011HDR-English.pdf, consulté le 17 décembre 2012

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vers la fin des années 1800 qui s’est poursuivie depuis l’indépendance par le biais du contrôle des ressources et de la politique par des entités étrangères et un petit nombre de Congolais au pouvoir. En d’autres mots, l’évolution de l’exploitation des ressources naturelles par quelques élites et des groupes armés au détriment de la grande majorité des Congolais a commencé dès le début de l’ère coloniale et s’est poursuivie tout au long du siècle dernier, bien souvent par la complicité des Congolais eux-mêmes. Du 19 e siècle à nos jours, le christianisme ne semble pas avoir suffisamment transformé les Congolais pour qu’ils retrouvent le chemin de la justice, de la paix et du progrès 3 . Hochschild reproche cette lacune à l’Eglise, plus particulièrement l’Eglise catholique de l’époque coloniale.

2. La thèse de Les Fantômes du Roi Léopold II L’auteur de l’ouvrage King Leopold’s Ghost : A story of Greed, Terror, and Heroism in Colonial Africa 4 , traduit en français sous le titre Les Fantômes du Roi Léopold II. Un holocauste oublié 5 estime que la conquête et l’exploitation coloniale belge, entre les années 1880 et la première guerre mondiale, ont fait entre huit et dix millions de mort, à peu près le même nombre de victimes que dans les guerres récentes en RDC 6 . Ce chiffre a probablement forcé le traducteur français du livre à ajouter le sous-titre d’ « holocauste oublié » dans la première édition française. Pour l’auteur, l’acteur principal de ce massacre fut sans nul doute le roi des Belges, Léopold II. En effet, à l’instar des autres pays européens en action pour coloniser l’Afrique, le sort fit que Léopold II jetât son dévolu sur la région forestière du Congo, encore quasi inconnue. Ce roi créa en 1876 l’Association Internationale Africaine (AIA) dont l’objectif principal était de financer différentes expéditions pour l’exploration de cette vaste région au centre de l’Afrique. Ces expéditions s’étaient surtout appuyées sur les travaux du célèbre explorateur Henry Morton

3 A. de TOCQUEVILLE, Democracy in America, J.P. Mayer (Ed.), George Lawrence (trans.), New York:

Harper Perennial,1988, p. 292, démontre par exemple que la religion a joué un rôle central dans la transformation des Etats-Unis d’Amérique naissants. C’est pour cette raison qu’il qualifia la religion chrétienne à cette époque de « première des institutions politiques américaines ».

4 Adam HOCHSCHILD, King Leopold’s Ghost : A Story of Greed, Terror, and Heroism in Colonial Africa, Boston: Houghton Mifflin, 1998. Pour ce travail, nous nous sommes servis de cette version originale

anglaise. 5 Nous n’avons pas eu accès à la version française du livre pendant la rédaction de ce travail.

6 L’estimation globale la plus probable est que la guerre en RD Congo entre 1996 et 2003 a fait au moins six millions de morts. Voir http://www.caritas.org/fractivities/emergencies/SixMillionDeadInCongoWar.html. Consulté le 15 septembre 2012.

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Stanley. Très vite, l’AIA devint le véritable cheval de Troie d’une colonisation odieuse qui réussit à cacher son vrai visage pendant très longtemps. Moins de dix ans plus tard, en 1885, le roi des Belges parvint à arracher la reconnaissance internationale de l’AIA. Au même moment, son territoire privé du Congo devint l’État Indépendant du Congo (EIC), qui resta sa propriété personnelle et non celle de son royaume. Pendant ce temps, Léopold II organisa l’exploitation systématique de la colonie. Celle-ci prit plusieurs formes, plus particulièrement le commerce de l’ivoire et surtout celui du caoutchouc. Le moins que l’on puisse affirmer est que ce trafic très lucratif s’était fait de façon extrêmement brutale et était caractérisé par l’asservissement des populations autochtones qui était souvent sauvagement déportés, soumis aux travaux forcés avec prise d’otages des femmes et des enfants pour faire travailler les hommes à la cueillette extrêmement pénible du latex. Des milliers de villages furent rasés et des milliers de personnes torturées. Les récalcitrants étaient sauvagement mutilés ou purement massacrés. A part le fouet en peau d’hippopotame très répandu, appelé la chicotte, il y avait aussi d’innombrables cas de flagellation à mort. Mais la torture la plus répandue était l’amputation de la main. Le Congo devint ainsi le pays des mains coupées. Aussi une bonne partie de la population du Congo fut réduite à l’esclavage et au travail forcé par Léopold II et le système qu’il avait mis en place. Bien plus, en déclenchant le transfert des propriétés foncières à l’AIC et en instituant des lois limitant l’accès de la population autochtone à leurs propres terres, Léopold II aliéna tout un peuple de sa terre ancestrale. Encore faut-il souligner que les lois régissant ces terres visaient surtout à s’assurer que seuls les colons et leurs associés pouvaient avoir accès aux réserves naturelles d’ivoire, de caoutchouc et d’huile de palme du Congo et que les profits découlant de l’exportation de ces ressources devraient rester entre leurs mains. Le comble était que dans tous ses discours publics, Léopold II se présentait comme un émancipateur et un civilisateur du peuple « sauvage » du Congo. Il organisait même des conférences internationales afin de présenter aux yeux du monde son programme d’émancipation des nègres. Cette double face lui permit d’agir pendant longtemps dans l’impunité jusqu’à ce que les premiers témoignages sur la sombre réalité de la souffrance des Congolais commencent à se faire entendre.

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Parmi ces témoignages accablants contre les actions du Roi des Belges, l’on peut surtout citer ceux des missionnaires, notamment des Afro-américains qui s’étaient rendus au Congo pour étudier la possibilité de faire retourner certains de leurs compatriotes affranchis sur leur continent d’origine. Il y eut aussi les voix de deux écrivains, l’Américain Mark Twain dans son livre King Leopold’s Soliloquy publié en 1905 7 et celle de l’Anglais d’adoption, Joseph Conrad, dont le roman Au cœur des ténèbres 8 , une apocalyptique et saisissante description de la ruée coloniale, est directement né de son séjour de six mois au Congo en 1890. Mais le plus acharné des protestataires sera finalement Edmund Dene Morel, agent commissionnaire au port d’Anvers, qui décida de consacrer une bonne partie de sa vie à la lutte contre les atrocités commises par le Roi Léopold II au Congo. Mr. Morel est l’auteur de plusieurs ouvrages dont King Leopold's Rule in Africa 9 ; Red Rubber, the Story of Rubber Slave Trade Flourishing on the Congo in the Year of Grace 10 1907. Au travers de ses écrits et de ses nombreuses réunions publiques, il parvint finalement à créer un mouvement mobilisant l'Angleterre entière, toutes tendances politiques ou confessionnelles confondues (mis à part l’Eglise Catholique), contre les actions méchantes du roi des Belges 11 . Ainsi, malgré toutes ses manœuvres pour cacher ses pratiques envers les populations, manipuler la presse et corrompre des personnalités internationales influentes, Léopold II ne réussit pas à faire passer sous silence le drame qu’il a perpétré au Congo. Il s’agit d’un véritable scandale que l’on compte au nombre des situations de mépris des personnes qui ont donné lieu à la première campagne pour les droits de l’homme au sens moderne de l’expression.

3. Observations critiques A notre avis, l’ouvrage de Hochschild reste l’un des meilleurs documents pour comprendre l’horreur d’une colonisation extrêmement brutale qu’à connue la RDC et peut-être l’Afrique en général. L’auteur lui-même qualifie cet acte du pillage le plus criminel de

7 Il y a une nouvelle publication à Londres par International Publishers, 1970.

8 L’on peut maintenant télécharger le texte intégral de Conrad sur http://www.fullbooks.com/Heart-of-

Darkness1.html/.

9 Publié à Londres par W. Heinemann 1904. Le livre peut être téléchargé sur http://archive.org/

stream/kingleopold01ms.

10 Publié à Manchester par National Labour Press 1907. Le livre peut être téléchargé sur http://archive.org

/stream/details/redrubberstoryof00more.

11 http://fr.wikipedia.org/wiki/Edmund_Dene_Morel. Consulté le 8 mai 2012.

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l’Afrique 12 . Les personnes qui ont commis ces actes odieux, souligne-t-il, n’étaient pas des bandits isolés ou des personnes mal intentionnées, mais des individus au service de l’État 13 . Précis et fort documenté, l’ouvrage de Hoschild présente les différentes formes de la tragédie vécue par les Congolais. Il s’agit là d’un exemple qui ne doit pas faire oublier la situation des autres pays africains. Le Kenya et l’Algérie ont connu aussi une colonisation brutale. En effet, l’Angleterre venait de reconnaître tout récemment qu’il y a effectivement eu beaucoup de cas d’abus de droit de l’homme pendant la colonisation. De la même façon, dans une interview à la télévision France 24, le président François Hollande de la France a accepté, il y a quelques mois, que la lutte pour l’indépendance d’Algérie était très violente, et avec des conséquences graves pour ce pays. Néanmoins, le nombre extrêmement élevé des victimes et la nature des atrocités commises au Congo (exécutions, mutilations, épidémies, famine) sont une preuve d’un systématisme à cette époque inégalé. L’auteur souligne la difficulté qu’il a eue pour avoir accès aux archives. En effet, peu avant sa mort, Léopold II céda son Congo à la Belgique, mais brûla toutes les traces de ses forfaits ; et ce qui a subsisté est resté classé secret jusqu’au début des années 1980 14 . Hochschild rapporte ce que le Roi des Belges, forcés de céder le Congo, dit à un certain Stinglhamber : «Je

leur donnerai mon Congo, mais ils n’ont pas le droit de savoir ce que j’y ai fait. » 15 Dans cet effort

d’éliminer toutes les traces de l’atrocité et du pillage commis au Congo, Léopold II fit brûler les archives pendant huit jours 16 . L’histoire de l’atrocité affreuse du Congo se transforma ainsi en fumée noire dans le ciel de la Belgique. Cette scène d‘extrême violence, de massacres, d’amputation des bras, etc. n’était pas le fait du hasard ou encore moins d‘actions isolées de soldats indisciplinés. Bien au contraire, il s’agissait de pratiques bien conçues et planifiées par le roi Léopold II ou l’Etat colonial pour qui les ressources naturelles du Congo étaient de loin plus importantes que des vies humaines. La décimation de ces populations était en quelque sorte programmée. Lors d’une de ses visites, en 1899, un missionaire presbytérien américain, Mr William Sheppard tomba sur une scène horrible qui prouva au-délà de tout doute que le massacre de la

12 A. HOCHSCHILD, Op. cit., p. 280.

13 Ibid., p. 283.

14 C’est ce qui a fait dire à certains critiques de Hochschild (surtout les Belges eux-mêmes) que son texte est rempli d’imprécisions.

15 A. HOCHSCHILD, Op. cit., p. 294.

16 Ibid.

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population indigène était dans une planification bien conçue et controlée par le système léopoldien au Congo. Mr Sheppard entra dans un camps de soldats et ses yeux tombèrent sur un grand nombre d’objets en train d’être sechés par la fumée. Le vaillant chef du camp lui fit faire un tour du feu allumé qui brûlait lentement. Sur ce feu étaient rangés des objets qu’il ne parvenait pas à bien identifier. Il s’agissait en fait des mains coupées des villageois qui n’avaient pas pu atteindre la quantité voulue de caoutchouc ou qui tentaient de se rebeller. Il y avait, ce jour-là, au total 81 mains qu’on était en train de sécher à la fumée 17 . Un des soldats de la force publique présents se tourna vers Sheppard et lui dit fièrement : « Voici notre évidence. Je dois toujours couper la main droite de ceux-là que nous tuons pour montrer à l’Etat le nombre de gens que nous avons pu abattre. » 18 Avec toute fierté, il montra ensuite à Sheppard quelques corps sans vie qui gisaient encore dans les environs et dont les mains étaient en train d’être séchées. Le séchage aidait à préserver ces mains contre la pourriture dans le climat chaud de la forêt équatoriale. En fait, il fallait quelques fois conserver ces parties du corps pendant des jours ou même des semaines avant que les autorités appropriées ne vinssent faire le contrôle de nombre de gens tués et donner de crédit aux soldats auteurs de ces tueries pour leur bravoure 19 . Il apparaît qu’à partir des années 1880, le Congo a été gouverné plus comme une entreprise privée que comme un État. Les relations politiques et communautaires y étaient principalement fondées sur le capitalisme colonialiste. Le contrôle des provinces y était tellement centralisé que des ententes étaient conclues directement entre les sociétés minières étrangères et le gouvernement central. C’est malheureusement ce qui s’observe encore aujourd’hui, plus de 100 ans après. Ces sociétés minières étrangères recevaient plein pouvoir pour exploiter tous les produits de la forêt et du sous-sol du Congo. La force policière avait le plein pouvoir de détenir physiquement les personnes vivant à l’intérieur des concessions dont les limites étaient fixées selon la volonté du colon. Les indigènes qui se trouvaient dans ces concessions devenaient des simples objets au service du roi belge et plus tard de la Belgique. L’une des conséquences de ce système de gouvernance est que le droit de l’homme était inexistant. On constate qu’aujourd’hui encore, plus d’un siècle après, la même forme d’exploitation des ressources naturelles par les multinationales en complicité avec l’élite congolaise continue.

17 Ibid., p. 163.

18 A. HOCHSCHILD, Op. cit., p. 164.

19 Ibid., p. 165.

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Mais le peuple congolais, qu’on appelait encore peuple indigène, bien qu’incapables de réagir efficacement, n’étaient pas ignorants de ce qui se passait. Voici ce qu’un des personnages du livre, Mr Tswambe, dit de Léon Fievez, un des officiels en charge des travaux forcés :

Tous les Noirs considéraient cet homme (Fievez) comme le diable de l’Equateur… De tous les Corps tués sur le champ, les Soldats avaient l’obligation de couper les mains et de les garder comme preuve… Un village qui refusait d’apporter de caoutchouc était complètement nettoyé. Comme un jeune homme, j’ai un jour vu Mr Molili, un des soldats de Fievez qui gardait le village de Boyeka, prendre un grand filet dans lequel il plaça dix villageois. Il attacha ensuite de grosses pierres au filet avant de faire couler ces hommes dans la rivière… Le caoutchouc nous a fait tellement de mal que nous ne voulons plus en entendre parler. Les soldats ont forcé les jeunes gens à tuer leurs propres parents ou à violer leurs propres mères et soeurs » 20 .

En 1919 une commission officielle du gouvernement belge estima que, depuis l'époque où Stanley avait commencé à établir les fondations de l'État de Léopold II, la population du territoire avait été réduite de moitié 21 .

4. Le rôle de l’Église dans le massacre L’histoire nous informe que la période de l’exploration de la RDC coïncide avec celle de la grande évangélisation de notre pays. Beaucoup de missionnaires arrivèrent au même moment que les colonisateurs et y construisirent des églises, des écoles, des dispensaires, etc. Ces œuvres ont grandement contribué et contribuent encore à l’amélioration des conditions de vie des Congolais. Cependant, beaucoup de gens aujourd’hui, comme déjà à cette époque-là, ne comprennent pas comment une telle violence pouvait cohabiter avec l’Évangile. Comment la Parole de Dieu pouvait prospérer au milieu de cette extrême violence. Ne pouvons-nous pas nous poser la même question aujourd’hui concernant la relation entre le nombre très élevé des églises (et de Chrétien) et le genre de violence qui a élu domicile dans notre pays ? En d’autres termes, combien de nouvelles églises sont-elles implantées chaque mois dans les pays Africains notamment en RDC et en même temps combien de gens y meurent-ils chaque jour suite aux diverses formes d’injustices qui témoigne de notre déni de la Parole de Dieu? 22 De nouveau,

20 Ibid., p. 166.

21 HOCHSCHILD, Ibid., p. 273.

22 L’illustration la plus récente de cette contradiction tragique entre le christianisme et la violence dans notre pays est la décision de Mr (Bishop) Jean-Marie Runiga Lugerero, fondateur de l’église Jésus Christ Seul Sauveur (JSS) qui compte plus de 100 paroisses en RD Congo, de rejoindre la rébellion de M23 et d’être le chef politique de ce mouvement rebelle à l’est du pays. Ce mouvement est en train d’être accusé de graves atrocités. Mais le « pasteur », s’époumone à défendre quotidiennement les actions des rebelles sur terrain. Un tel comportement mériterait bien d’être étudié en profondeur.

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nous semblons voir un lien assez clair entre le passé colonial et ce qui se passe aujourd’hui dans nos pays africains. Hochschild avait déjà perçu cette contradiction dès l’époque coloniale. Pour lui, le christianisme que les missionnaires et les colonisateurs ont apporté chez nous était un simple observateur sur les champs de bataille, se contentant entre autres de collectionner les orphelins victimes de tueries et les apportant dans des nombreux orphelinats de l’Eglise Catholique 23 . Ainsi par exemple, décrivant la délocalisation des enfants des villages détruits par les colonisateurs vers une des missions Catholiques, un rapport avoua que des centaines d’enfants périrent durant les marches pour y arriver. D’une colonne de 108 enfants qui marchaient pour atteindre la station de Boma entre 1892-1893, seulement soixante-deux atteignirent la destination. Huit de ces soixante-deux moururent dans les semaines qui suivirent leur arrivée 24 . Une mère supérieure d’une des colonies Catholiques pour les filles écrivit ce qui suit à un Officiel de l’État du Congo en 1895 :

« Plusieurs de nos fillettes étaient si malades à leur arrivée que… nos chères sœurs ne pouvaient pas les sauver, mais toutes ont eu le bonheur de recevoir le Saint Baptême (avant de mourir). Elles sont maintenant de petits anges dans le ciel en train de prier pour notre grand roi » 25 .

Ce rapport de la mère supérieure est révélateur d’une certaine faiblesse, assez grave d’ailleurs, de l’Eglise à l’époque coloniale. Il s’agit d’une sorte de christianisme qui s’occupe de prendre soin des victimes de l’injustice sans jamais remettre en question la cause même de cette injustice, sans jamais chercher à mettre fin, de façon concrète, à ce qui cause le mal. Ainsi, la mère supérieure ne cherche même pas à savoir d’où venaient les fillettes, pourquoi plusieurs d’entre elles étaient si malades à leur arrivée qu’elle ne pouvait pas les sauver, pourquoi et par qui leurs villages étaient saccagés et leurs parents décimés? Sa déclaration solennelle et sa joie est que ces fillettes sont maintenant des anges dans le ciel, priant pour le grand roi, le même grand roi qui a fait massacrer leurs parents et qui a fait mettre en feu et en sang leurs villages, et qui maintenant cause leur mort précoce. Voilà le paradoxe ! L’on voit bien que cette version du christianisme de la mère supérieure dont le rôle essentiel était de faire des convertis qu’on préparait pour le ciel est un christianisme

23 A. HOCHSCHILD, Op.cit., p.172. Tout en reconnaissant que cet argument est très pessimiste pour qualifier toute l’œuvre missionnaire, nous pensons qu’il fait transparaitre une certaine faiblesse assez grave dans l’entreprise de premiers missionnaires qui évangélisèrent notre pays.

24 A. HOCHSCHILD, Op. cit., p. 135. 25 Ibid. C’est nous qui avons mis la phrase en italique.

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problématique. C’est une version du christianisme dualiste dont le domaine d’intervention se limite au pastoral et au spirituel 26 qui néglige de s’occuper de la vie de ses membres dans leur contexte social et politique concret. La plus grande faiblesse d’un tel christianisme est qu’il manque de ressources nécessaires pour comprendre, analyser et affronter la situation politique et sociale dans son contexte. Déjà à cette époque-là, beaucoup de personnes, victimes de la brutalité coloniale, s’interrogeaient sur la validité d’un christianisme qui ne leur parle que du ciel et qui ne fait aucune allusion à leur situation réelle de souffrance extrêmement atroce à cause du caoutchouc et d’autres formes d’atrocités qui leur étaient affligées. Dans ce sens un missionnaire protestant d’origine anglaise, qui tentait de prêcher à ces villageois le salut par Jésus Christ, reçut de plusieurs de ces villageois la question pertinente que voici : « Ce Sauveur dont vous nous parlez si souvent a-t-il le pouvoir de nous sauver du trouble de caoutchouc? » 27 C’est en fait cette question qui a motivé cette relecture du livre de Hochschild. En d’autres termes, quelle est la pertinence d’un Christianisme qui ne peut pas s’occuper de la souffrance présente du peuple? Quel est ce Sauveur qui laisse ses convertis périr sans qu’il n’intervienne ? Quel est ce Sauveur qui ne nous promet la vie que dans l’au-delà et qui refuse d’intervenir pour protéger le peuple dans le présent et non aider à reconstruire nos sociétés ? Aujourd’hui encore, l’on peut croire que beaucoup d’Africains se posent la même question : quelle peut être la pertinence d’un sauveur qui ne peut pas nous sauver de la situation dans laquelle nous vivons en Afrique, en RDC, en Centrafrique, au Burundi, au Togo, en Côte d’Ivoire, etc. 28 Sans aucun doute, le contexte décrit par Hochschild a beaucoup changé : le caoutchouc rouge est devenu une histoire, et les colonisateurs sont partis il y a plus de cinquante ans ; nous sommes en train d’apprendre la vie démocratique, l’administration de l’Eglise est bien entre les mains des Africains eux-mêmes. Mais les problèmes de pillages systématiques de nos ressources naturelles comme à l’époque du Roi Léopold II, la gestion du pays comme une entreprise privée, l’enrichissement d’un petit groupe au détriment de la grande majorité, de très nombreux cas de violences contre les femmes dans nos pays, par exemple à l’est de la RDC, de très nombreux cas d’abus du droit de l’homme, la corruption, etc., continuent. Le temps n’a donc pas mis fin à la souffrance du peuple africain. Les problèmes ont certes changé de formes, mais ils sont restés les

26 KATONGOLE, The Sacrifice of Africa, p. 19.

27 HOCHSCHILD, Op.cit. p. 172.

28 Pendant que nous rédigeons cet essai, une nouvelle guerre vient d’éclater dans la Province du Nord Kivu et de milliers des Congolais se retrouvent de nouveau dans des camps de refugiés.

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mêmes quant au fond. Certains diront qu’ils se sont même empirés. Dans l’entretemps, l’ironie du christianisme continue : la population de certains pays, par exemple la RDC est depuis devenue majoritairement chrétienne, sans que cela ne change profondément la qualité de la vie sociale, politique, économique, etc. des populations. Ainsi, l’Africain d’aujourd’hui peut se poser la même question : ce Sauveur dont on nous parle si souvent à l’église, dans des radios, dans la rue et les places publiques, etc., et que la majorité de compatriotes ont embrassé avec joie, a-t-il vraiment le pouvoir de nous sauver de la guerre, de la pauvreté, de la corruption et de toute forme d’injustice dont souffre gravement notre pays? Cette question se pose peut-être avec beaucoup plus d’acuité aujourd’hui qu’elle ne l’était à l’époque coloniale à cause de la situation du pays qui ne cesse de se dégrader. Bien plus, le nombre élevé des Chrétiens qui, le matin, vont dans une église et le soir dans une autre, ou encore chez les « féticheurs », témoigne peut-être du fait que beaucoup de Chrétiens africains ne sont pas satisfaits par le christianisme tel que pratiqué dans nos Eglises et en cherchent une autre version : celle qui répondra à la fois à leurs questions spirituelles et aux problèmes liés à leur contexte. Que ces Chrétien vagabonds aient raison ou pas, le problème de la pertinence du christianisme pour le développement de nos pays africains demeure. Le théologien africain a la lourde responsabilité d’y réfléchir beaucoup plus en profondeur. Il s’agit en fait de compte de se poser la question de la pertinence du christianisme dans notre pays en déconfiture. Un tel questionnement aiderait aussi à réfléchir plus profondément sur la pratique pastorale et l’enseignement biblique dans nos Eglises 29 . Le lecteur peut être frappé par le fait que, dans le livre de Hochschild, le problème provient des indigènes, des « païens », des gens non scolarisés et non pas des missionnaires eux- mêmes, porteurs de l’évangile, qui auraient constamment dû réfléchir sur la pertinence de leur message dans le contexte précis de la colonisation et de la souffrance du peuple. Comment était- il possible que les missionnaires n’aient pas pu se rendre compte de la contradiction profonde entre la souffrance des indigènes et l’essence même de « la Bonne nouvelle » qu’ils leur prêchaient? A notre avis, les premières solutions à la souffrance des Congolais ne proviendraient pas de l’extérieur (de la campagne de Mr Edmund Morel et d’autres), mais de l’intérieur, en particulier de l’échec de la mission d’évangélisation ou de l’infidélité de l’Eglise à sa mission

29 C’est dans ce même anglais que le Professeur David Kasali a tout récemment parlé de la nécessité de « redéfinir » le Christianisme en RD Congo (prédication du 29 novembre 2012 à Africa International University/Nairobi, Kenya).

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durant le temps colonial 30 . Les autorités ecclésiastiques du temps colonial devraient percevoir la contradiction entre le message qu’ils prêchaient et le comportement des colonisateurs dont la plupart était membres de l’église. Malheureusement, ce n’était pas le cas selon le livre de Hochschild. Cette impuissance de l’Église de l’époque coloniale à se poser des questions pertinentes et révélatrices de la puissance libératrice de l’Évangile explique en grande partie l’inefficacité et le manque de pertinence du christianisme africain de l’époque coloniale que Hochschild est en train de critiquer dans son ouvrage. A bien des égards, cette situation n’a pas malheureusement beaucoup changé aujourd’hui. L’Eglise Catholique est certes très active dans la dénonciation de l’injustice multiforme que connaissent les pays africains. Elle est aujourd’hui mieux organisée administrativement et s’efforce toujours davantage de faire entendre sa voix par rapport à la grave crise que traversent nos pays surtout en RDC. Malheureusement, l’impact de ses nombreuses interventions, quelque fois contradictoires, reste encore négligeable par rapport à la situation quasi chaotique que traversent nos nations. Malheureusement aussi, de nombreux acteurs politiques qui, le dimanche, fréquentent régulièrement les différentes paroisses, aussi bien catholiques que protestantes, ne font pas de grande différence par rapport à la situation de leur pays. L’Eglise protestante, quant à elle, semble souvent s’être rangée définitivement du côté du pouvoir. On y entend trop peu ou presque pas de critique sérieuse au sujet de l’injustice sociale et de la corruption que le Congolais expérimente au quotidien. Ainsi, est-il arrivé que le Président de l’Église du Christ au Congo soit le conseiller spirituel de la famille présidentielle. Dans une de ses conférences en 2006 à l’université Shalom de Bunia (RDC), celui-ci a affirmé que la raison de sa proximité avec le pouvoir se justifie par le fait qu’il mène une pastorale politique auprès du Chef de l’État. Le danger d’un tel pastoral est que les vicissitudes politiques peuvent progressivement conduire à une attitude de soutien radical et aveugle des hommes politiques. L’on peut bien se demander si le leadership de l’ECC n’est pas déjà là. En 2006, le candidat Joseph Kabila fut officiellement présenté comme le candidat des Protestants par certains

30 Nous sommes de l’avis qu’il faudra bien balancer cet argument. En d’autres termes, il serait exagéré de croire qu’il n’y avait absolument pas de critique en provenance de l’intérieur de l’Eglise comme Hochschild semble l’indiquer dans son livre. Il est cependant clair que la grande majorité des clergés étaient silencieux devant ce fléau. C’est probablement le message que l’auteur veut communiquer dans son livre.

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politiciens influents, y compris le gouverneur de la Province Orientale 31 . Avec ce soutien aveugle, l’Eglise cesse de jouer son rôle prophétique dans la nation 32 . Ainsi, l’Eglise ne prouvera sa maturité que lorsqu’elle commencera à répondre résolument aux questions vitales du peuple. Une des grandes dimensions de cette question porte justement sur le rapport entre le christianisme et la situation actuelle des Africains dans le contexte sociale, politique et religieuse. Le Christianisme devrait devenir une religion qui aide l’Africain à vivre pleinement sa vie. On constate malheureusement que malgré des initiatives prises par-ci par-là, le problème de manque de pertinence de notre christianisme se pose encore avec beaucoup d’acuité.

5. Quel Christianisme pour la transformation de l’Afrique Cette question invoque un vaste chantier qui ne peut être épuisé dans un seul travail si limité. Pour le moment, nous limiterons notre réflexion aux deux points que voici :

- recadrer notre ministère sur Christ en évitant des prescriptions hâtives ;

- redécouvrir le Christianisme du martyr.

Éviter des prescriptions hâtives et focaliser sur Christ Un observateur avéré s’étonne de lire des prescriptions presque banales dans des séminaires, des conférences, des mémoires et travaux de fin de cycle des étudiants en théologie sur ce que devrait faire l’Eglise pour changer la situation dans notre pays. Il s’agit très souvent d’organiser des séminaires, des conférences, des enseignements, etc. Ou alors, des recommandations à l’Eglise qui devrait devenir un élément de transformation, de changement, etc. Toutes ces prescriptions, nous les avons entendues plusieurs fois, et nous nous rendons finalement compte qu’elles n’ont jamais vraiment changé la situation dans nos nations. De la même façon, nous avons aussi ce dernier temps - beaucoup entendu parler de la nouvelle évangélisation en Afrique 33 , ou de la théologie de la renaissance ou du développement, ou encore de la contextualisation, etc. Mais la situation sur terrain, c’est-à-dire dans plusieurs pays, reste la même. Beaucoup accusent les pasteurs et les théologiens africains en général d’avoir surtout

31 Cette déclaration fut faite en Octobre 2006 dans le bureau du Synode Provincial de la Province Orientale à Kisangani par le Gouverneur de la Province de l’époque en présence de tous les Pasteurs des églises de l’ECC ville de Kisangani. L’auteur de ce travail ainsi que le Secrétaire Général Administratif de l’USB y avaient pris part.

32 Pour plus de clarté en ce qui concerne les relations entre l’Église du Christ au Congo et la politique congolaise, voir Philippe KABONGO-MBAYA, L’Eglise du Christ au Zaire : Formation et adaptation d’un Protestantisme en situation de dictature , Paris, Karthala, 1992.

33 Ka MANA, La nouvelle évangélisation en Afrique, Paris: Karthala, 2000.

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formé des Chrétiens de surface, des fidèles qui vivent de la spiritualité du bruit dans des églises :

« Où on chante trop, on prie trop mais où on pense peu » 34 .

Comme conséquence, l’on agit très peu ou presque pas dans la société. Or l’action provient d’une réflexion profonde et créatrice d’horizon nouveau pour la vie humaine. Ceci serait une preuve que l’église congolaise n’a pas encore découvert la vraie voie à suivre pour sortir la nation de son état actuel. Il y a donc lieu de proposer que les théologiens africains aillent beaucoup plus en profondeur, bien au-delà d’un simple itinéraire intellectuel, philosophique et personnel pour chercher à redécouvrir que l’essence du christianisme a trait à l’engagement par son apport à l’incarnation et à l’amour qu’est Dieu manifesté en Jésus Christ. En d’autres termes, l’Eglise d’Afrique devrait engendrer des Chrétiens qui analysent les situations sociales et religieuses, font une lecture pertinente de la Bible et sont capables à la fois d’écouter et de répondre au cri des Africains. Le point de départ d’un tel projet devrait être double : d’un côté la reconnaissance de l’Évangile dans son essence comme la force transformatrice de l’humain 35 et de l’autre, l’impasse de notre christianisme tel que pratiqué actuellement. L’on peut d’emblée noter que cette impasse peut bien devenir une conscience stimulante pour agir dans l’horizon du changement. Dans cette perspective on devra éviter surtout des revendications identitaires stériles entre les communautés chrétiennes pour penser l’être humain comme tâche et don, en ayant le Christ comme modèle. Le Christ est la mesure de tout projet de changement et de transformation. Il est le centre de tout projet de transformation humaine. Point de départ de tout projet, le Christ est comme le montre Kà-Mana, le pivot éthique de notre société. En effet, par la cohérence parfaite entre son être et sa vie, sa pensée et ses paroles, sa vision et la cause pour laquelle il a accepté de vivre et de mourir, le Christ s’impose dans notre existence humaine comme l’interrogation capitale à partir de laquelle nous devons mener toute réflexion pour la transformation des nations d’Afrique et du monde. Aucun autre être humain n’a su vivre si parfaitement dans cette cohérence. Ainsi, le projet de la refondation d’un christianisme du changement doit éviter de perdre du temps dans la dissertation sur la divinité du Christ ou sur son humanité, sur sa conscience messianique ou sur sa filiation divine,

34 Jean-Marc ELA cité par Nathanaël Yaovi SOEDE, Cri de l’homme africain et Christianisme : Jean- Maurice Ela, une passion pour l’opprimé, Abidjan: Seprim Ivoire, 2009, p. 55.

35 Notre argument (que nous ne saurons élaborer à ce niveau faute du temps et de l’espace) est que ce point de départ « évangélique » est important pour tout projet véritablement humain.

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etc. Beaucoup d’érudits l’ont fait et continuent de le faire en Occident, malheureusement sans que leur pensée ait un grand impact sur l’engagement concret des Chrétiens dans la cité. Nos questions devraient de plus en plus alors se formuler en ces termes : Quel a été le projet de Christ pour le monde? Comment a-t-il vécu ce projet ? Quelle a été sa motivation dans la réalisation de ce projet ? 36 Comment ses disciples ont-ils compris et assumé ce projet après lui ? 37 C’est à ce niveau que la dimension sociale, politique et libératrice tant redoutée dans le passé par des membres et des leaders de l’Eglise devient importante. Il s’agit en fait de réarticuler l’espérance d’une vision christologique dans sa double dimension : d’abord spirituelle, sociale et politique pour la vie présente et ensuite pour le Royaume à venir. A ce niveau, il devient important d’insister sur la double dimension du Royaume : le présent et l’avenir. Notre christologie n’est pertinente que lorsqu’elle prend en compte les problèmes réels de notre société locale, nationale, panafricaine, avant de parler de l’espérance d’une vie future. Il s’agit en fait d’une christologie prophétique qui décrit avec courage les conditions actuelles de la masse souffrante tout en indiquant au peuple ce que devrait être une société qui compte en son sein des Chrétiens, des disciples du Christ appelés à être le sel de la terre, un petit nombre ou une communauté de croyant qui doit pouvoir transformer la société avec les valeurs de l’évangile du royaume de Dieu. En d’autres mots, il s’agit d’une christologie éducatrice et mobilisatrice qui ne laisse pas le peuple en sommeil, dans l’attente d’un monde meilleur, mais qui tourne son espérance vers la vie éternelle, lutte pour l’avènement d’une société juste, ici et maintenant, tout en reconnaissant que la perfection ne sera atteinte qu’avec la venue du Royaume de Dieu. Redécouvrir le Christianisme du martyre Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis, dit Christ (Jn 15.13). Le vrai amour consiste donc à donner sa vie pour les autres, pour ceux-là qu’on aime et pour ceux qu’on sert. Il semble que ce passage si radical établit la différence entre le christianisme « populaire» 38 actuel et la vie de Christ. Cela peut se vérifier même dans le domaine séculier. En effet, il y a des dirigeants corrompus qui n’ont aucun souci pour le peuple. Les exemples de tels dirigeants sont légions en Afrique. Par contre, il y en a (peut-être une infime minorité) qui sont

36 Chester WOOD, With Justice for all, vol.2, p. 74-77. Pour lui, le ministère de Jésus était motivé entre autres par la miséricorde, l’amour et la compassion. Ces valeurs étaient en contradiction avec les valeurs des contemporains du Messie (Mt. 12 .7 ; 15.23 ; 19.13 ; 20.31 ; 23.23 ; Luc 10.37, etc.).

37 Sur la tâche des disciples de Christ, voir aussi Chester WOOD, Ibid., vol.2, p. 1-34.

38 Nous l’appelons ainsi par manque de terme précis pour désigner un christianisme superficiel qui manque de l’impact sur la société comme nous venons de le décrire dans le point précédent.

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prêts à sacrifier leur vie pour le peuple ou pour leur nation. Un ami nous a raconté, comment en 1993, lors du coup d’Etat au Burundi, alors qu’il se trouvait déjà hors du danger, dans un char de combat qui le faisait fuir, feu Président Melchior Ndadaye a refusé d’être évacué. Il insista qu’on l’emmène dans la capitale qui était contrôlée par les putschistes. Selon beaucoup de témoignages, la raison est qu’il ne voulait pas décevoir le peuple qui lui avait fait confiance en votant massivement pour lui. Il a, semble-t-il, déclaré qu’il acceptait de mourir que de fuir, par amour pour son peuple et son pays. Il fut effectivement assassiné de façon très atroce dans les heures qui ont suivi sa décision de se livrer entre les mains de ses bourreaux 39 . Malgré le clivage ethnique encore perceptible dans le pays, beaucoup de Burundais considèrent Ndadaye comme un leader d’une qualité exceptionnelle et le modèle d’un dirigeant qui a accepté de se sacrifier pour son pays. Dans la politique congolaise, Emery Patrice Lumumba hormis toutes les erreurs politiques qu’on lui reproche -- serait un autre modèle d’une vie sacrifiée pour son peuple. Sa dernière lettre à sa femme est indicatrice du degré de l’amour pour son pays :

Je t’écris ces mots sans savoir s’ils te parviendront, quand ils te parviendront et si je serai en vie lorsque tu les liras…. Que mort, vivant, libre ou en prison sur ordre des colonialistes, ce n’est pas ma personne qui compte. C’est le Congo, c’est notre pauvre peuple dont on a transformé l’indépendance en une cage d’où l’on nous regarde du dehors…. Ni brutalités, ni sévices, ni tortures ne m’ont jamais amené à demander la grâce, car je préfère mourir la tête haute, la foi inébranlable et la confiance profonde dans la destinée de mon pays, plutôt que vivre dans la soumission et le mépris des principes sacrés 40 ….

Lumumba était effectivement assassiné quelque temps après avoir rédigé sa lettre. Son seul péché était en vérité son excès de zèle pour son peuple et son pays. Le dernier exemple est celui de feu Président Thomas Sankara du Burkina Faso (Haute Volta à l’époque). Du 16 au 17 octobre 1988, les étudiants de l’Institut Supérieur Pédagogique de Bukavu (RDC) dont nous faisions partie, avaient refusé de suivre les cours afin de faire le deuil de leur héro, le Président Sankara qui venait d’être assassiné la veille. On a remarqué le même mouvement estudiantin dans plusieurs universités africaines durant les jours qui ont suivi la mort de Sankara. Pendant les cinq ans de son règne, ce dernier avait inspiré la grande partie de la jeunesse africaine en démontrant qu’on pouvait diriger autrement, en n’ayant qu’un seul désir :

servir son peuple de façon sacrificielle. Par exemple, quelque temps avant de devenir Président

39 Témoignage de Mr Deogratias NSHIMIYIMANA, à NEGST, 1996.

40 http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20110116020143/; consulté le 10 novembre 2012.

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de la République, lorsqu’il servait encore comme Ministre d’État en charge de l’éducation, beaucoup de gens furent surpris de le voir aller au bureau à vélo 41 . Devenu Président, il décida de vendre la plupart des voitures de luxe de Marque Mercedes-Benz des officiels pour les remplacer par des Renault 5, qui coûtaient moins chère. On rapporte qu’il refusa aussi d’utiliser le climatiseur dans son bureau. Ceux qui ont visité Ouagadougou pendant la saison chaude savent que cette décision était peut-être l’une des plus difficiles. La justification de Sankara était que le climatiseur était un luxe auquel n’avait accès qu’une petite poignée de ses concitoyens. Lorsqu’on lui demanda, un jour, pourquoi il ne voulait pas que sa photo de chef d’État soit affichée dans des bureaux comme on le fait habituellement, il répondit qu’il y avait sept millions de Sankara 42 dans tout le Burkina Faso et qu’il n’y avait pas besoin d’exhiber la photo d’un individu 43 . La leçon que nous apprenons de ces trois dirigeants politiques martyrs est que le vrai amour pour sa nation ne peut se découvrir que dans le sacrifice, et quelquefois dans le sacrifice ultime, c’est-à-dire le martyre. Ces trois politiciens étaient effectivement assassinés pour avoir voulu servir autrement. Nos pays souffrent en grande partie parce que nous manquons souvent d’autres Ndadaye, Lumumba et Sankara. En revenant dans la Bible, nous nous rendons compte sans nul doute que Jésus est le parfait modèle du martyre de l’amour ultime de Dieu pour le monde. Il est le parfait modèle de la révolution de l’amour sacrificiel pour l’humanité. Les Evangiles reprennent clairement sa parole qui déclare : « Car le Fils de l’homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie comme la rançon de plusieurs » (Mt 20.28 ; Mc 10.45). Ce passage indique que toute la vie (non pas seulement la mort) du Christ a été vécue en sacrifice pour l’amour des autres. La culmination de cette vie sacrificielle a été sa mort. Ainsi, Christ a tenu à expliciter à maintes reprises à ses disciples qu’il mourrait (Mt 16.21, 22) et que cette mort n’était pas un accident ou une erreur politique, mais un événement délibéré. Tous les gestes d’amour qu’il posait le conduisaient vers cette mort violente. Or nous savons que la plupart de ces actes étaient en faveur des malades physiques et spirituels, des opprimés, des méprisés, etc. Nous n’ignorons non plus que ce sont ces rapports en faveur des petits qui ont été particulièrement à l’origine de sa condamnation par ceux qui maintenaient le peuple de Dieu dans un système injuste et hypocrite,

41 KATONGOLE, Ibid., p. 88.

42 Sept millions représentaient la totalité de la population du Burkina Faso (Haute-Volta) de l’époque.

43 KATONGOLE, Op. cit., p. 89.

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en l’occurrence les politiciens romains et juifs, les Sanhedrins, les Pharisiens, les principaux sacrificateurs (Lc 24.20). Tom Wright a su bien présenter le visage humain de Christ lorsqu’il décrit sa vie comme « brulant de l’amour de Dieu, et mettant cet amour en pratique partout où les êtres humains étaient dans le besoin. Il s’agissait là de quelque chose d’immédiat, de vital et de profondément personnel. » 44 . Ainsi, il n’est pas exagéré d’affirmer que du point de vue purement humain, Christ a été condamné et crucifié à cause de sa persistance dans sa volonté de lutter contre toute forme du mal qui aliénait l’être humain. Il ne s’agissait pas seulement du mal spirituel mais du mal tout court. Ainsi, Wright affirme également que le Jésus authentique est celui qui guérit, qui accueille, qui prononce le jugement de Dieu sur ceux qui rejettent la voie de la paix et de la justice 45 et qui accepte de se laisser tuer par ceux qui méprisent cette justice. La conduite de ces personnes injustes se retrouve dans les pratiques de ceux qui ne favorisent pas le développement des nations africaines. Beaucoup de Chrétiens de la première heure ont suivi le modèle de leur Maître en sacrifiant leur vie pour la cause du Christ qui prône en particulier la justice, l’égalité et l’amour. Ils ont montré que le Christianisme et le martyre sont intrinsèquement liés et que l’Eglise trouve dans le sang des martyrs le témoignage de l’authenticité du christianisme dans la vie des Chrétiens dont le dire et le faire ne trahit pas l’essence de celui-ci. Ce n’est pas seulement la proclamation ou la confession verbale du nom de Jésus Christ qui fait des Chrétiens des martyrs mais aussi et surtout leur fidélité concrète au message de l’évangile qui nous demande d’avoir pour modèle le Christ qui dans son rapport aux autres a rejeté l’injustice, l’exploitation, la corruption, etc. Le combat pour la vérité et pour une société juste est exigeant et conduit nécessairement au martyre. Malheureusement, le Christianisme africain s’écarte souvent de cette logique de martyre ou de la croix. La prédication à la mode dans nos églises est celle de la prospérité. Le vrai Chrétien présente-t-on dans ce « nouvel Évangile», est celui qui est riche, qui est bien vêtu, qui a une belle maison, etc. Celui qui souffre, affirme-t-on dans cette théologie de la prospérité, n’a pas vraiment connu le Christ ou s’il l’a rencontré, il/elle vit dans le péché. Une telle théologie empêche l’Eglise, en l’occurrence ses membres de jouer leur rôle qui exige d’eux de porter la croix pour la société en souffrance comme le Christ l’a fait. En s’écartant de cette logique, les

44 T. WRIGHT, Jésus : retour aux sources. La vie et la vision d’un révolutionnaire, [France], Excelsis, 1998, p. 83. 45 Ibid.

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Chrétiens de manière générale s’éloignent de la voie qu’est le Christ. Pire encore des leaders de l’Eglise n’hésitent pas à soutenir publiquement des pouvoirs politiques dont la corruption, l’exploitation et le mépris de la personne rappellent les pratiques odieuses de Léopold II. A cause de leurs propres intérêts, ils se rendent incapables de prendre distance par rapports au système de domination coloniale qui n’a pas favorisé le développement. Sur ce point, la tâche de la théologie en Afrique, en l’occurrence en RDC consistera à libérer les Chrétien ainsi que les pasteurs de tout ce qui les empêche de devenir un ferment de libération dans des contextes socio-religieux caractérisé par toute sorte d’injustice. La libération de notre continent, sur le plan évangélique proviendrait d’un christianisme façonné par la théologie du martyre ou de la croix, totalement dégagé de l’imaginaire triomphaliste, suiviste ou passif qui fait que nous demeurons assez souvent des applaudisseurs ou des suiveurs de pratiques politiques injustes de nos pays. La résistance à opposer à ce courant doit éviter la violence et la haine. Ferme et motivée par l’amour dont le Christ est le modèle, elle doit nous conduire à désirer la résurrection, l’épanouissement humain qui passe par l’épreuve de la croix. C’est à ce prix que nous serions au sein de nos peuples les acteurs du redressement et du développement dont le continent a besoin pour libérer nos pays de système politique qui particulièrement depuis la période coloniale paralyse leur décollage dans tous les domaines de la promotion humaine.

6. Conclusion Il y a un lien historique entre ce qui se passe aujourd’hui dans nos pays en termes de pillage, d’injustice, d’appauvrissement de la masse populaire, etc. et le passé colonial. Le christianisme est présent dans nos pays et les églises y sont remplies de monde, mais l’impact des Chrétiens est faible dans nos sociétés, en termes de justice et de transformation profonde de la vie nationale, panafricaine et mondiale. La présence remarquable du christianisme et la vitalité de nos communautés chrétiennes chantantes peut constituer une chance pour l’Afrique si nous ne situons pas le salut de nos pays uniquement dans le champ politico-économique et de l’aide internationale. Le devenir de l’Afrique doit nous faire avoir une vue plus large afin d’incarner, en tant que Chrétiens et chrétiennes, le projet de la libération de Jésus en Lc 4:16-21 dans l’histoire de nos nations. Plus que jamais, l’action concertée de toutes les tendances de l’Eglise est nécessaire pour la promotion effective des valeurs de justice, de paix et d’amour dans la vie de nos peuples

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et de l’humanité entière. Ainsi donc, pour devenir pertinent et s’inscrire dans la durée, dans nos nations et Eglises, le christianisme doit se réinventer, se reconcevoir et surtout se redécouvrir à la lumière de l’Evangile du Royaume de Dieu.

Bungishabaku Katho Professeur