analyse

Semer n’est pas récolter
Les déboires des géniteurs ayant recours à une "mère porteuse"
Engendrer intentionnellement un enfant pour un homme n’est plus une garantie d’en devenir le père : la Cour de cassation faisant application du droit positif signifie aux hommes, comme aux femmes, qui ont recours à la gestation pour autrui que l’invocation de l’intérêt de l’enfant ne saurait prévaloir dans l’hypothèse d’une fraude à la loi.

Par Marie-Christine LE BOURSICOT, Docteure en droit, Conseiller à la Cour de cassation RJPF-2013-11/5

Par deux arrêts, l’un de rejet, l’autre de cassation (Cass. 1re civ., 13 sept. 2013, n os  12-18.315 et 12-30.138, P+B+R+I), la Cour de cassation lève l’incertitude concernant le statut du géniteur qui a recours aux services d’une "mère porteuse" pour procréer : il ne peut pas devenir en France le père juridique de l’enfant ainsi conçu, dont la naissance est l’aboutissement, en fraude à la loi française, d’un processus d’ensemble comportant une convention de gestation pour autrui. La Haute juridiction met ainsi le législateur au pied du mur, en indiquant clairement que le pouvoir exécutif ne peut pas, par exemple par le biais d’une circulaire, tenter de régler le sort des enfants concernés au mépris de la loi d’ordre public. Dans les deux affaires jugées le 13 septembre 2013, des enfants nés à Mumbaï (Inde) ont été déclarés à l’état civil indien comme nés d’un père français et de leur mère indienne ; les deux "pères" concernés, qui avaient reconnu préalablement les enfants à naître devant l’officier d’état civil de la mairie de leur domicile en France, ont sollicité la transcription de leurs actes de  naissance sur les registres de l’état civil au Consulat général de France. Dans

les deux cas, le Consulat général n’a pas procédé à la transcription, ses recherches lui ayant permis de caractériser l’existence d’un contrat de "mère porteuse", notamment en raison du versement par le "père" à la mère, de la somme de 1 500 euros, qui représente trois ans de salaires pour celle-ci. Le "père" et la mère, dans un cas, et le "père" seul, dans l’autre cas, ont alors assigné le procureur de la République du tribunal de grande instance de Nantes devant cette juridiction ; laquelle a ordonné les transcriptions sollicitées et dans le second cas a débouté le ministère public de sa demande d’annulation de la reconnaissance paternelle. Or, sur appel du parquet, la cour d’appel de Rennes a rendu deux décisions apparemment opposées. Dans un arrêt du 10 janvier 2012(1), elle a infirmé le jugement et annulé la reconnaissance paternelle prénatale, au motif qu’il y avait eu recours à un contrat de "mère porteuse" prohibé par la loi française et achat d’enfant, contraire à l’ordre public. En revanche, dans

un arrêt du 21 février 2012(2), tout en constatant que l’existence d’un tel contrat était établie, la cour d’appel a confirmé la décision de première instance, au motif qu’elle était saisie d’une demande de transcription d’un acte de l’état civil, lequel en l’absence de contestation de sa régularité formelle et de sa conformité à la réalité de ses énonciations, satisfaisait aux exigences de l’article 47 du Code civil. La position de la première chambre civile de la Cour de cassation, qui ne pouvait être que la même dans les deux affaires, était donc attendue avec une certaine fébrilité. La réponse de principe est ainsi énoncée : « en l’état du droit positif, est justifié le refus de transcription d’un acte de naissance fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays lorsque la naissance

(1) CA Rennes, 10 janv. 2012, n° RG : 11/01846.

(2) CA Rennes, 21 févr. 2012, n° RG : 11/02758, D. 2012, jur., p. 878, obs. Mirkovic A., AJ famille 2012, p. 226, obs. Siffrein-Blanc C., RTD civ. 2012, p. 304, Hauser J. ; Corpart  I., Transcription d’un acte d’état civil dressé à l’occasion d’une gestation pour autrui, avancée ou incongruité ?, RJPF 2012-3/28.

[ 6 ] • REVUE JURIDIQUE PERSONNES & FAMILLE

NUMÉRO 11 • NOVEMBRE 2013