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NOTES DE LECTURE

ses, les accélérations qu'elles provoquent sont bien mis en évidence. Elle se place dans le lent cheminement d'une construction idéologique qui accompagne ou proflte de l'édification des Etats nations. La perméabilité et l'indifférence des masses ou l'inertie de l'appareil d'État conduisent à « la banalité du mal ». L'insuffisance des ripostes - par naïveté, calcul politique, lâcheté - le danger des atermoiements et des compromis paraissent donner raison à ceux qui utilisent le racisme comme un instrument de conquête du pouvoir et n'aboutissent qu'à conforter leur emprise. L'affirmation identitaire devrait-elle s'accompagner inévitablement du rejet de l'autre ? Faudrait-tl se résigner à ce que tout pas dans sa direction suscite un rejet tel que l'on ne puisse que le différer, ou l'envisager avec de telles prudences que l'essentiel en soit reporté à des calendes lointaines, à des conjonctures favorables ? Le génocide ou les déchirements yougoslaves seraient-ils au bout de toute tentative démocratique visant à briser les frontières entre les hommes ?
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Jean-Marie GUIUON 0

LA SPÉCIFICITÉ DE LA FRANCE
Bernadette LOUIS (présenté par). - Une correspondance saintsimonieone. Angélique Arnaud et Caroline Simon (1833-1838).

Avant-propos de Monique ROUILLE. Paris, Côté femmes éditions, 1990, 225 pages .

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ouvenez-vous que pour faire quelque chose de . grand, il faut être pas« sionné » : gravée en phylactère de son testament spirituel, la recommandation de Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon, fournit une clé de lecture pour aborder la correspondance inédite que vient de publier Bernadette Louis. Echangées entre 1833 et 1838 entre deux adeptes des théories saintsimoniennes, ces lettres signées d'Angélique Arnaud et de Caroline Simon bruissent, en effet, d'un enthousiasme fervent : celui que faisait alors naître la promesse d'une nouvelle organisation morale et affective destinée à déplacer ltidée de paradis terrestre du passé vers le présent, du théologique vers le politique. Précédé d'une dense et vigoureuse préface de M onique Rouillé, qui enseigne les sciences politiques à l'Université de Paris IX-Dauphine, un tel ouvrage vient, en fait, à point nommé pour combler certaines lacunes en matière d'études saint-simoniennes. Il lève ainsi un coin du voile qui pesait sur les relations intimes nouées au sein de cette communauté et prend du coup à contrepied certains des stéréotypes hérités d'une littérature de l'anathème (voir, par exemple, le féroce La religion saint-simonienne et ses prêtres de M. Chavard, publié en

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1831). Les activités générales de ce groupe avait certes déjà fait l'objet d'éclairages précis et documentés. Paul Bénichou avait, par exemple, retracé l'influence de ce « dogme scientifique » chargé de réconcilier utopie et sciences de l'homme (Le Temps des prophètes, Paris, Gallimard, 1977) tandis que Pierr~ Guiral s'était penché sur les rapports conflictuels des disciplines d'Enfantin avec l'Eglise (<< Notes sur l'anticléricalisme des saint-simoniens », Archives de Sociologie des Religions, 10, 1960, p. 31-40). Il reste qu'au terme de ces diverses approches, le mouvement saint-simonien demeurait prisonnier d'une certaine abstraction. Ramené au seul débat philosophique, il finissait par perdre de son épaisseur sociologique, sagement rangé qu'il était dans la chronologie désincarnée d'une histoire des idées. C'est à ce manque que vient répondre une telle correspondance en donnant concrètement à voir ce que pouvaient être les aspirations, les difficultés, les déceptions· des fidèles de la rue Monsigny. La rencontre est facilitée par un tableauportrait des protagonistes de ces lettres ainsi que par une présentation du contexte politique et religieux qui leur a donné le jour. Quant à l'échange épistolaire lui-même, il fourmille de notations sur l'environnement psychologique du groupe du « Père » Enfantin. Ce faisant, une telle correspondance autorise un regard plus circonstancié sur l'organisation interne de la nébuleuse saint-simonienne, notamment sur les formes d'attachement, les systèmes de défense et de solidarité, les règles de conduite et les codes rhétoriques qui pouvaient la régir à J'aube de la Monarchie de Juillet. Second intérêt principal de ces textes opportunément exhumés du fonds saintsimonien de la Bibliothèque de l'Arsenal : apporter une utile contribution à l'étude des mentalités de ces communautés charismatiques si importantes pour comprendre l'effervescence des journées révolutionnaires du XlX• siècle (2). Largement négligés par l'historiographie républicaine, ces groupements messianiques rendent compte pourtant de la ferveur indissociablement politique et religieuse dans laquelle èst venu s'ancrer le militantisme républicain tout au long du siècle. Définie comme une méthode et une croyance, la synthèse saint-simonienne est ainsi devenue, après 1825, un audacieux programme de réorganisation sociale et spirituelle. Proclamée « théorie organique », elle associait le projet d'une Société idéale aux sentencieuses maximes d'un apostolat voulu à la fois démocratique et messianique. Une formule dont l'humanitarisme républicain allait reprendre le flambeau durant plusieurs générations. Enfin, troisième apport notable de cette correspondance saint-simonienne : souligner combien, élevée à la hauteur d'une «foi nouvelle » par Bazard et Enfantin, la quête d'une « réconciliation par l'amour» a pu résonner comme un gage de salut pour les femmes. C'est d'ailleurs l'aspect sur lequel les missives d'Angélique Arnaud et de Caroline Simon se révèlent les plus éloquentes, celui justement qui leur a valu d'être arrachées à l'oubli pour être publiées aux éditions Côté-femmes. Censée transformer les rôles sociaux et imaginaires assignés aux
(2) Des mouvements dont D.G. CHARLTON avait, il y a quelques années, entrepris J e recensement dans un ouvrage demeuré trop confidentiel : The secufar religions in France 1825-1870, Oxford, Oxford University Press, 1963.

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femmes, la morale saint-simonienne se voulait porteuse d'un nouveau partage des rôles entre les sexes. Cette revendication en faveur de 1'« égaUté » n'était pas toutefois exempte de toute ambiguïté. Si l'« émancipation » réclamée par le « Père » Enfantin permit de partir à la conquête de l'autonomie du corps féminin, il ne délivrait pas ce dernier de tout attendu normatif discriminant. Inféodé au projet d'une réhabilitation de la Matière, d'une rédemption par le Sentiment, ce corps ne se voyait, en fait, émancipé que pour être asservi à une nouvelle division des tâches entre les sexes : celle, « philosophique », par laquelle la délivrance de la femme devait avant tout conforter le « juste » monopole sur la raison qui demeurait constitutif de l'identité masculine. Un statut qui n'aboutissait, en somme, qu'à redoubler l'infériorisation du féminin : emblématisée, idolâtrée, l'image de la femme venait finalement s'échouer sur le rivage d'une impossible <(libération )) puisqu'elle restait privée, dans les catégories saint-simoniennes, de tout accès à l'entendement ou au droit. C'est cette impasse doctrinale dont Caroline Simon expérimenta les contradictions en cédant à l'engouement de tenir le rôle d'une prophétesse de « l'amour nouveau ». Une telle issue renvoie également à d'autres échecs. Comme leur maître en religion, le comte de Saint-Simon, les auteurs de ces confidences épistolaires appartiennent au monde des déclassés. Membres d'une bohême intellectuelle où se recru' tera une partie de l'avant-garde des premiers mouvements socialistes, ces femmes tentent de poser les jalons d'un nouveau mode de sociabilité. Quête pathétique que cet espoir d'ériger une fraternité nourrie de positif et de -sublime : émanant d'orphelins de l'Eglise restés assoiffés de mystique et de renouveau, cet idéal prophétique demeura constamment en butte aux sarcasmes et à l'incompréhension des autorités. Transis par l'attente d'une femme-messie, ces apôtres de l'idée de progrès, de perfectibilité humaine, avaient pourtant tout abandonné à leur irrépressible besoin de grandeur héroïque. C'est le cas des auteurs de ces lettres. C'est aussi celui d'un autre disciple de Saint-Simon, Gustave d'Eichthal : « On nous a dit que· nous ferions bien de nous retirer chacun dans notre famille pour y reprendre nos fonctions de l'ancien monde, pour redevenir négociants, médecins, ingénieurs [... ]. Cette vie mesquine, cette vie étroite, cette vie sans poésie, était pour nous un insupportable fardeau. Nous rêvions quelque chose de mieux, quelque chose de grand [... ], faire ensemble une chose glorieuse, sainte, divine » {3) . Or c'est poussés par cet enthousiasme que Caroline Simon se lança dans la défense de l'« amour libre», qu'Angélique Arnaud entreprit sa croisade littéraire en faveur de la pensée libre, que Charles Duguet même, leur ami-amant, partit en Égypte répandre la bonne parole. Chacun de ces combats devait les mener au bout de leur engagement. Ayant contribué aux premières lueurs du mouvement socialiste, leur pastorale devait finir par s'éteindre, exténuée de poursuivre une mission que les nouvelles générations devaient considérer désormais
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(3) Cité par B.M. RATCUFFE,

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St-Simonism and Messianism : the case of Gustave d'Eichthal », French

Historical Studies, Fall 1976, p. 494.

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comme « utopique » : réaliser une union mystique autour de la figure de la République, en confiant son sort à un clergé séculier, détenteur d'un nouveau pouvoir spirituel.
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Raymond HUARD. - Le suffrage universel en France 1848·1946. Paris, Aubier, 1991, 493 pages. «Collection historique».

aymond Huard renouvelle l'étude des institutions politiques. Après avoir montré la genèse du parti républicain dans le Gard, il écrit l'histoire du suffrage universel. En quatre cent cinquante pages érudites il en raconte « l'enfantement révolutionnaire » en 1848, la subversion sous le Second Empire, la deuxième naissance en 1875, la brève apogée, l'apparition rapide de blocages - revendication de la représentation proportionnelle, du vote des femmes et des colonisés - qui ne seront pas levés avant 1945. Trois fils conduisent cette histoire : le choix du mode de scrutin, les modalités du vote, son refus aux dominés. En 1848 les républicains croyaient que le suffrage universel serait l'arme absolue de la République, que les pauvres, le grand nombre, exclus du vote jusquelà, leur seraient acquis. Or le suffrage révéle la concurrence du bonapartisme populaire. Sous le Second Empire, nouvelle découverte : on peut diriger les votes. Après la Commune, définir la République revient à définir le mode de scrutin. Un grand débat s'engage à ce sujet. Le suffrage universel est « une faute » dit Ernest Renan. Hippolyte Taine propose le vote à deux degrés, la droite penche pour le vote familial. Gambetta le défend car persuadé que les notables républicains sont aptes à l'influencer, expliquant aux conservateurs que les crises seront ainsi dénouées pacifiquement et les révolutions évitées. Il est entendu. Les dispositions de la loi du 30 novembre 1875 scellent le compromis passé. Le suffrage est universel mais le découpage électoral favorise la représentation des ruraux. Le scrutin uninominal majoritaire à deux tours, choisi par le Prince-président en 1852, est préféré au scrutin de liste utilisé en 1848 et en 1871. Le contrepoids le plus sérieux est la création du Sénat. ll représentera « les mérites et les intérêts » et « tous les droits que le choix populaire est appelé à méconnaître ». La solution de la crise du 16 mai 1877 par la voie électorale donne du prestige au suffrage universel. Les lois de 1881 sur la liberté de la presse et de réunion, les lois scolaires l'arriment, mais l'alerte ne tarde pas. Avec le boulangisme, la droite décide de reconquérir le pouvoir en obtenant une légitimité électorale, en se payant, au sens propre, la souveraineté populaire. La loi du 13 jumet 1889 qui interdit les candidatures multiples est un des moyens de sauver la République, mais elle entame le libéralisme initial de la représentation.

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