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L’or volé des incas : l’exposition coloniale

Pérou « à la carte » : des échanges Mise en scène des indiens pour le grand
culturels ou tourisme transnational ? profit des marchands

Vendre l’exotisme péruvien, le voyage imaginaire On ne peut rien dire de ces péruviens résidants en
pour 7 € à ceux qui ne pourront pas y aller, c’est une France qui viennent nous offrir des danses aussi
grande affaire quand il s’agit de 250 000 visiteurs spectaculaires qu’occidentalisés du folklore natif,
en 10 jours (sans compter le prix des parkings). car c’est leur métier et ils sont conscients du
Mais pour séduire une clientèle selecte, de « haut mensonge culturel.
gamme », on a des voyages « à la carte » organisés Mais l’utilisation, la manipulation et l’exploitation
par une transnationale de tourisme qui opère au d’un petit groupe d’indiens quechuas et aymaras qui
Pérou, Bolivie, Argentine et Brésil, en partenariat ont été ramenés depuis leurs terres, dépasse toute
avec le déjà connu tourisme de masse. Cette méga notre compréhension. On les a vus sous le
agence de voyages, interlocuteur exclusif des chapiteau, tout comme d’autres pièces d’artisanat et
organisateurs de la Foire, d’après sa page web, se d’exotisme, exposés pour amuser les passants :
serait chargé de repérer des indiens artisans, « Abel ».de Uros, île du lac Titicaca, au beau milieu
danseurs, et musiciens, et d’obtenir leurs visas
auprès de l’Ambassade de France au Pérou. Les d’une salle, entouré de ses bateaux en roseaux et
reportages que l’on voit sur le JT de France 3 font jouant son rôle à la demande des organisateurs, ou
aussi partie de l’encadrement de cette agence appelé « Francisca ». et « Apolinario », d’une communauté

Même si les quechuas et aymaras n’attendaient que vendre leurs tissus, car peut-être on leur a dit que la Foire de Caen est
une sorte de marché de dimanche péruvien, ce n’est pas vrai que toute personne mise à travailler à la Foire de Caen
mérite un salaire français ? Les tisserands et l’homme aymara d’Uros n’avaient pas moyen de communiquer, n’ayant pas
d’interprète, donc, pas moyen d’établir de contact direct avec des probables acheteurs pour s’en défaire des
intermédiaires. Leurs imprimés étaient faits en espagnol (qu’ils ne comprennent pas non plus) et l’adresse e-mail du seul
indien bilingue aymara-espagnol était un peu changé… comme par hasard !

« ATRACTION ». Des mécènes désintéressés ? quechua, en train de jouer les tisserands sur un petit
L’or doré des incas s’est transformé en or vert de podium au milieu des stands d’artisanat péruvien
l’Amazonie, ou brun de la Pachamama des Andes gérés par des commerçants qui sont habitués aux
(« mère nourricière » en langue quechua), ou bleu allés-retours entre l’Europe et le Pérou.
du lac Titicaca dans les hauts plateaux des aymaras, Pire encore, cette mise en scène se déroule toute la
par les agissements de l’industrie du tourisme qui journée, dès l’ouverture jusqu’à la fermeture de la
pervertit les coutumes et la culture des indiens et qui Foire, avec des maigres pauses pour manger ou se
n’a aucun respect pour leur environnement duquel reposer. Certes, on ne les a jamais vus manger au
ils font intrinsèquement partie. restaurant « El Picaflor », trop classe pour des
Non seulement l’or n’est plus sacré depuis l’arrivé indiens, mais ils sourient, ils semblent heureux de
des conquistadores (cet or que les indiens utilisaient nous faire plaisir en nous montrant leur savoir-
pour le culte n’avait provoqué que la convoitise faire ; peut-être ils croient très fort qu’ils
chez l’homme blanc et, par la suite, leur massacre et accomplissent une mission d’un peuple envers un
leur spoliation), mais l’industrie du tourisme est une autre. Leurs aura-t-on expliqué qu’il ne s’agit pas
nouvelle forme d’exploitation et d’humiliation de d’un échange culturelle mais du commerce où la
ces peuples. part du lion est pour les plus gros poissons ?
Il y a de quoi s’indigner : nous ne Normandie, Conseil Général du Calvados, Ville de
voulons pas participer au festin Caen, France 3) comme péruviennes (PROMPERU,
d’Indiana Jones et Tintin réunis ! dépendance du Ministère du commerce extérieur du
Pérou, l’Ambassade de Pérou en France, une ONG
censé de protéger les indiens quechuas qui devrait
La Foire de Caen « L’or sacré des incas » nous offre
leur expliquer le vrai but de leur voyage).
cette année un voyage fait à la mesure de la
Ce n’est pas nouveau de dire que la Foire de Caen
superficialité de l’industrie touristique, où se cache
est un festin marchand : on voit bien que
en définitive, derrière cette vitrine, une autre
l’exposition colonial n’a rien à voir avec une
réalité : celle de la grossière utilisation d’une culture
éthique d’échange culturel.
ancestrale et l’exploitation des précaires d’ici et
d’ailleurs pour le grand profit de marchands de
toute sorte. On aurait bien aimé inviter ces femmes et
Tout cela est fait avec le concours ou complicité, ces hommes quechuas et aymaras à
directe ou indirecte, des responsables des parcourir avec nous non pas seulement le
institutions d’Etat ou privés en tant que partenaires, Mont Saint Michel pour leur faire des
autant françaises (Conseil Régional de Basse photos en preuve du bon traitement reçu en
Travail précaire à la Foire de Caen : toutes les nationalités confondues.

Ce qui est le plus dramatique dans un emploi précaire c’est l’incertitude du lendemain. Quand un patron demande à
quelqu’un de travailler pendant 10 jours à la Foire, et que le patron n’établit pas un contrat de travail, le travailleur/eusse
n’a pas le choix, il/elle doit se soumettre et tout accepter. Tout ?
Le restaurant péruvien EL PICAFLOR (dont le siège est à Paris), et qui fait le plein tous les jours sous le chapiteau
des Incas, nous offre un beau exemple : pas de contrats de travail pour les serveurs/eusses, pas des horaires établis (donc,
on peut travailler comme un fou toute la journée ou être renvoyé chez soi, dépendant du goût du patron), intimidation
verbale, et le comble, pas de droit aux pourboires.
Les conditions de vie précaire des gens et la pression du chômage, obligent à accepter tout type de travail,
notamment un travail non déclaré comme c’est le cas à la Foire de Caen. Mais les précaires s’organisent, ils se relient en
cachette, ils prennent leurs précautions pour se défendre au cas où… Attention les profiteurs !

France, sinon aussi le vrai monde,


notre quotidienneté, nos rêveries et nos
vies précaires dans ce pays où il n’y a
pas d’êtres humains mais surtout des
consommateurs… mais ils n’avaient
pas d’interprète pour nous comprendre
et leurs passeports étaient bien gardés
par des intermédiaires.
EXPOSITION COLONIALE DE 1907

FOIRE INTERNATIONALE DE CAEN 2008