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Cinéma italien an 07

Günter Grass
le dernier mot

Norman Mailer
décevant
Lee Miller
passionnant
Fred Deux
Peinture et poésie
Psychanalyse et Neurologie
le dialogue, enfin !
955. Du 16 au 31 Octobre 2007/PRIX : 3,80 t (F. S. : 8,00 - CDN : 7,75) ISSN 0048-6493
D’UNE QUINZAINE À L’AUTRE

Annonces non classées


LA LECTURE, Le lendemain, 20 octobre, la même LA NUIT SEXUELLE BD sé. Ce même samedi à 14 h 30, cette
bibliothèque en partenariat avec le chaîne d’attentats donnera prétexte à une
DE NEBMÉROUTEF Service culturel de l’Université Michel
DU MONTPARNASSE table ronde intitulée : « La culture libre
AU WEB de Montaigne propose à 11 heures une peut-elle briser la chaîne du livre ? » au
Pascal Quignard, qui vient de faire
rencontre entre l’enseignante Maria Centre de la Vieille Charité de Marseille,
Nebméroutef est ce prêtre-lecteur paraître chez Flammarion La nuit
Savic et l’écrivain serbo-monténégrin avec David Grannoni et Patrick Lowie.
égyptien dont le Musée du Louvre a sexuelle, sera en présence de Catherine
Vladimir Tasiç qui est arrivé à l’âge de
rendu la position de scribe célèbre à Millot reçu chez Tschann Libraire (125
15 ans au Québec. C’est là qu’il publie
travers le monde. Il ne pouvait que deve- bd du Montparnasse, Paris 6e) le
ses romans (Cadeau d’Adieu, 2004 et UNE SOIRÉE CULTU-
nir le symbole de l’exposition « La 25 octobre à 19 h 30.
Pluie et papier, 2006) une fois traduits
Magie de l’Écrit » qui, du 15 octobre au en français. L’auteur lira lui-même des
RELLE À TOKYO
30 novembre, grâce au concours de la extraits de son dernier livre qui a obtenu
Région Nord-Pas de Calais, se transpor- en version originale les deux plus presti- TRADUIRE LAGARCE, Toute cette fanfare bien orchestrée de
te à la Médiathèque de Louvroil. Le scri- la « Nuit de l’écrit » du 19 au 20 octob-
gieux prix littéraires de son pays natal. TRADUIRE BONNEFOY re se répercute jusqu’au Japon, merci à
be et ses hiéroglyphes ne s’y rendent pas Écrire dans leur langue nationale, en
seuls : tout un panorama des écritures l’ambassade de France. C’est ainsi que
l’occurrence le tchèque, fut un choix que Jean-Luc Lagarce, édité par Les
antiques, avec la magie dont elles sont le club avant-gardiste « Super Deluxe »
bien des auteurs juifs de Bohème de la Solitaires Intempestifs, a son théâtre
chargées des pictogrammes aux alpha- programme ni plus ni moins à cette
première moitié du XXe s. adoptèrent traduit dans plus de 25 langues. Devant
bets, l’accompagnera. occasion qu’une nuit « Deleuze analo-
contrairement à Kafka. Peut-être à cause ce constat, l’Université de Franche-
Ceux qui considèrent les médiévistes gique » mêlant musiciens français et
de ce choix de langue minoritaire, ils ne Comté et le Nouveau Théâtre-CDN de
comme des gens poussiéreux sont japonais autour de performances inspi-
nous seraient que peu connus si Lena Besançon se sont associés pour un
conviés à l’« Espace Congrès Les rées de concepts deleuziens.
Arava-Novotna n’était venue nous en Colloque international parlant, en
Esselières » de Villejuif (3 bd Chastenet Une fois ainsi mis en appétit, le
donner une anthologie sous le titre Écrire compagnie de metteurs en scène argen-
de Géry, M° Léo-Lagrange / Ligne 7) le public est convié dès le lendemain matin
à l’ombre de Kafka (Elkana éd.). On y tins, brésiliens, congolais, estoniens... et
19 octobre de 9 h 30 à 17 h 30. L’Institut à une journée d’études sur la place de la
découvre que ce fut un véritable courant aux côtés de traducteurs bulgares, coré-
des Traditions Textuelles (CNRS) chanson dans la philosophie de Deleuze.
littéraire dont la veine ne s’endigua que ens, grecs, espagnols..., de la réception de
accueillera non seulement des présenta- Parmi les philosophes français invités,
par l’épuration nazie, bien de ces écri- son œuvre sur les scènes du monde.
tions de la bibliothèque numérique de la mentionnons : David Lapoujade
vains ayant fini dans les camps de Terezin Outre ce Colloque qui se tiendra du 18 au
BnF mais également du pôle HSTL (l’auteur d’« une philosophie ouverte au
et d’Auschwitz. À l’occasion de la sortie 20 octobre, une représentation exception-
(Histoire des Sciences et de Techniques dehors » dans le n° spécial du Magazine
de ce livre, le Centre culturel tchèque ( 18 nelle de Les Règles du savoir-vivre dans
en Ligne) mis au point par le Centre littéraire consacré à L’effet Deleuze,
rue Bonaparte, Paris VIe, tél. : 01 53 73 la société moderne sera donnée le 19
Alexandre Koyré, ou encore de l’édition n°406, fév. 2002), ainsi que Richard
00 25) invite l’auteur accompagné de octobre à l’Opéra Théâtre de Besançon
électronique ouverte comme Revues. Pinhas dont la thèse sur la schizophrénie
comédiens et de musiciens interprétant (rens. & réser. au 03 81 88 55 11).
org, dans un programme intitulé « Lire fut dirigée par Deleuze et Lyotard en
certaines de ces œuvres exhumées à son Yves Bonnefoy, Michel Deguy,
et être lu sur le Web ». Preuve de la même temps qu’il menait une carrière
Café littéraire (en fait, de la bière Kalasz Marton et Wulf Kirsten partagent
bonne entente entre supports virtuel et musicale (avec Deleuze en récitant sur
consommée dans ses caves). Entrée libre au moins un point commun, c’est que
papier, les maisons d’édition Brepols, des paroles de Nietzsche) comme leader
le 16 octobre dès 18 h 30. leurs œuvres, une fois traduites, tracent
Droz et Vrin seront présentes. du groupe Schizotrope aux côtés de
une passerelle entre Europe continentale
Jérôme Schmidt, présent lui aussi à cette
et Europe de l’Est. Ce constat valait bien
nuit déjantée.
ROUSSEAU HERBORISE un Colloque , il aura lieu le 17 octobre à
QUELQUES BARDES À CHAMBÉRY la BnF et le 18 à la Sorbonne sous
AUJOURD’HUI l’intitulé : « Quatre poètes contempo-
rains devant l’Europe et la mondialisa- LA REINE DU MONDE
Chambéry, ce ne sont pas que les
Ils ont pour noms Shâberdi Baltaev, panoramas de Haute-Savoie, c’est aussi
tion ». Entrée libre. Programme détaillé AU CHÂTEAU
Ramazan Güngor, Lalon Fakir. Le au : 01 40 46 29 20. DE BLOIS
L’ŒIL. Prière de lire l’acronyme dans le
premier est ouzbek, le second turc, le texte : Observatoire de l’Écriture, de
troisième bengali. Qu’ils chantent des La reine du monde, c’est l’opinion.
l’Interprétation Littéraire et de la
épopées ou des élégies mystiques, leurs « QU’EST-CE QUE LA Elle sera décortiquée par ceux qui font
Lecture. L’association donne le samedi
poésies ont plusieurs siècles d’âge. Trois l’information ainsi que ceux qui la
20 octobre carte blanche à Barbara de POÉSIE VISUELLE ? » défont en fouillant les archives, tous
films qui leur sont consacrés seront Negroni, l’auteur de l’article « Émile »
projetés le 19 octobre de 14 h à 19 h présents au « 10e Rendez-vous de
dans le n° de la revue Europe consacré Carte blanche est donnée à Jean-
dans la salle Jean Rouch du Musée de l’histoire de Blois ». Quatre jours de
au vicaire savoyard, pour célébrer la « 2e François Bory, Jacques Donjuy et
l’Homme. discussion intensives où aucun sujet
Journée Jean-Jacques Rousseau ». Dès Nicolas Tardy pour répondre à cette ques-
Le lendemain, aux mêmes heures, sensible ne sera tenu dans l’ombre à
19h00, dans les locaux de l’Université tion. Le premier est l’auteur d’une
place sera donnée à trois autres docu- commencer, le jeudi 18 octobre au
de Savoie (27 rue Marcoz), huit autres Anthologie des poètes dadaïstes
mentaires sur des compositions collecti- château de Blois, par : « Connaissance et
universitaires seront présents pour (Poésie/Gallimard, à paraître), le second
ves : les Ouïghours du Kazakhstan chan- contrôle de l’opinion aux États-Unis »
débattre du système éducatif prôné par d’une thèse sur les poésies expérimenta-
tant leurs douze Muqam du XVIIe s. ; (16 h 30-18 h) autour de Nicole
Jean-Jacques. les au XXe siècle. Le troisième est un Bacharan (Fondation nationale des
Les Ashik de culture alevi chantant une Marseillais féru de dérèglements
liberté populaire qui gêne en Turquie sciences politiques) et du rôle des agen-
syntaxiques. Leurs performances ces de presse lors de la guerre d’Irak.
aussi bien les islamistes que les nationa- s’enchaîneront ce 21 octobre à 21 heures
listes ; enfin les femmes d’Iran qui,
GÜNTER GRASS On retrouvera la même chercheur le
au Théâtre National de Bordeaux en
nonobstant l’interdit qui leur est fait EN TRADUCTION LIVE Aquitaine (TnBA). Entrée libre dans le
lendemain 19 octobre dans un program-
d’enregitrer des disques ou de se produi- me intitulé « Les chaînes d’information
L’écrivain contestataire du groupe 47 cadre du 7ème Festival de Poésie et d’Art et la formation de l’opinion mondiale »
re en public, continuent à exprimer leur Contemporain (programme complet sur
poésie propre. Entrée libre (Place du n’en a pas fini d’être la voix de la cons- (17 h 30-19 h) pour s’interroger sur la
cience morale de l’Europe. On aurait pu http : //ritour-nelles.free.fr). mondialisation des médias du type BBC
Trocadéro, Paris 16). Renseignements
complémentaires (Comité du Film croire que le prix Nobel qui lui fut World et France 24. Le samedi, Nicolas
Ethnographique : 01 47 04 38 20). décerné en 1999 l’aurait rangé. Non, Werth, Pierre Milza et Jean-Luc
rien n’y fait, il compte ici parmi les rares PROCHAIN ATTENTAT : Domenach discuteront de « L’opinion
MONTAIGNE VISITÉ clairvoyants qui s’élevèrent contre la LE 27 OCTOBRE dans les régimes totalitaires » (12 h-
mise en scène du 11 septembre érigée en 13 h 30). Dimanche, enfin, « La propa-
PAR KAFKA date martyr « pour 3000 Blancs tués ». Il gande coloniale de la France » (11 h 30-
ne se montra pas non plus exempt Cet attentat se veut un acte de 12 h 30) sera dépouillée et analysée par
Quelle métamorphose est-ce là ? d’autocritique avec le premier volet de « RéEvolution Poétique ». Il sera perpé- Pascal Blanchard (CNRS) et Sandrine
Justement c’est La Métamorphose qui son autobiographie qui vient de sortir ce tré à l’instigation des éditions Lemaire (Institut européen de Florence).
sera lue par le comédien Damien Peguet 11 octobre Pelure d’oignon, et qui Maelström (Bruxelles), Le Veilleur Ce programme des plus riches, puis-
en présence d’une maître de conférence embrasse sa participation contrainte (Paris), City Ligths (Florence & San qu’on y verra aussi Raymond Depardon
de l’Université Michel de Montaigne mais néanmoins consciente à l’horreur Francisco). Les consignes sont les et Marc Ferro, Alain Corbin et Edgar
(Bordeaux-III). Cette dernière, Fran- nazie. Cette vérité en bouche, il affronte suivantes : sortir le 27 octobre au matin Morin, est consultable sur : www.rdv-
çoise Rouquès, en profitera pour intro- à présent le public parisien dans la avec, en mains, un livre qui a compté histoire.com. Pour les lieux de confé-
duire cette œuvre aux Bordelais le vend- Grande salle du Centre Pompidou pour soi ; expliquer dessus pourquoi par rences, prière de téléphoner au 02 54 56
redi 19 octobre à 20 h 30 bans la (niveau -1) à 19 h 30 le mercredi 31 quelque dédicace ; libérer le livre à 09 50.
Bibliothèque Mériadek (85 cours du octobre. Le nombre de place étant limi- disposition du premier venu qui s’en
Maréchal Juin, tél. : 05 56 10 30 00). té, prière de se présenter à l’avance. saisira dans le lieu où vous l’aurez dépo- SUITE P. 10

2
SOMMAIRE DE LA QUINZAINE 955

EN PREMIER GÜNTER GRASS 5 PELURES D’OIGNON PAR LAURENT MARGANTIN

ROMANS, RÉCITS NORMAN MAILER 6 UN CHÂTEAU EN FORÊT PAR ANDRÉ BLEIKASTEN


MICHÈLE LESBRE 8 LE CANAPÉ ROUGE PAR HUGO PRADELLE
GILLES LAPOUGE 9 L’ENCRE DU VOYAGEUR PAR GEORGES RAILLARD
9 ENTRETIEN AVEC GILLES LAPOUGE PROPOS RECUEILLIS
PAR ÉRIC PHALIPPOU
JACQUES SERENA 11 SOUS LE NÉFLIER PAR NORBERT CZARNY
CARLOS DE OLIVEIRA 12 LA MAISON SUR LA DUNE PAR JACQUES FRESSARD
MARISHA PESSL 12 LA PHYSIQUE DES CATASTROPHES PAR LILIANE KERJAN
ALESSANDRO BARRICO 13 CETTE HISTOIRE-LÀ PAR MONIQUE BACCELLI
RACHEL CUSK 13 ARLINGTON PARK PAR NICOLE TERRIEN

ESSAIS LITTÉRAIRES JOSÉ-LUIS DIAZ 14 L’ÉCRIVAIN IMAGINAIRE, SCÉNOGRAPHIES PAR JEAN-M. GOULEMOT
AUCTORIALES À L’ÉPOQUE ROMANTIQUE

ARTS CAROLYN BURKE 16 LEE MILLER PAR NICOLE CASANOVA


EXPOSITION 17 FRED DEUX PAR GILBERT LASCAULT
FRED DEUX TRAITS D’UNION
ENTRÉE DE SECOURS (1999-2003)

PHILOSOPHIE ÉRIC VOEGELIN 18 RACE ET ÉTAT PAR JACQUES LE RIDER


MICHEL LUSSAULT 19 L’HOMME SPATIAL PAR PIERRE BERGEL

PSYCHANALYSE CATHERINE MALABOU 20 LES NOUVEAUX BLESSÉS : DE FREUD PROPOS RECUEILLIS PAR LUCETTE FINAS
À LA NEUROLOGIE. ENTRETIEN

HISTOIRE FRANCK COLLARD 21 POUVOIR ET POISON PAR DOMINIQUE GOY-BLANQUET


HENRY ADAMS 22 L’ÉDUCATION DE HENRY ADAMS PAR PIERRE LAGAYETTE

DROIT MIREILLE DELMAS-MARTY 23 LES FORCES IMAGINANTES DU DROIT (III) PAR MONIQUE CHEMILLIER-GENDREAU

SPECTACLES 24 ANNECY CINÉMA ITALIEN 2007 PAR LUCIEN LOGETTE


ARNE LYGRE 25 HOMME SANS BUT PAR MONIQUE LE ROUX

LA QUINZAINE LITTÉRAIRE 26 PETITS FORMATS PAR ÉVELYNE PIEILLER

JOURNAL EN PUBLIC STENDHAL 27 ŒUVRES ROMANESQUES PAR MAURICE NADEAU


RICHARD MILLET DÉSENCHANTEMENT DE LA LITTÉRATURE
STÉPHANE AUDEGUY PETIT ÉLOGE DE LA DOUCEUR
KARL MARX CRITIQUE DE L’ÉCONOMIE POLITIQUE
DANIEL BENSAÏD LES DÉPOSSÉDÉS
O. BESANCENOT, M. LÖWY CHE GUEVARA

LA QUINZAINE LITTÉRAIRE 28 BIBLIOGRAPHIE PAR ANNE SARRAUTE

Crédits photographiques Direction : Maurice Nadeau.


Secrétaire de la rédaction : Anne Sarraute. Réception des articles : (e.mail : asarraute@wanadoo.fr)
Comité de rédaction : André-Marcel d’Ans, Philippe Barrot, Maïté Bouyssy, Nicole Casanova, Bernard Cazes, Norbert Czarny,
P. 5 Gerhard STEIDL, Seuil Christian Descamps, Marie Étienne, Serge Fauchereau, Lucette Finas, Jacques Fressard, Georges-Arthur Goldschmidt, Dominique
P. 7 Christina Pabst Goy-Blanquet, Jean-Michel Kantor, Jean Lacoste, Gilles Lapouge, Vincent Milliot, Maurice Mourier, Gérard Noiret, Pierre Pachet,
P. 8 Jacques Leenhardt Éric Phalippou, Michel Plon, Hugo Pradelle, Tiphaine Samoyault, Christine Spianti, Agnès Vaquin.
P. 9 D. R. In Memoriam : Louis Arénilla (2003), Julia Tardy-Marcus (2002), Jean Chesneaux (2007), Anne Thébaud (2007)
P. 11 H. Bamberger, Minuit Arts : Georges Raillard, Gilbert Lascault. Théâtre : Monique Le Roux. Cinéma : Louis Seguin, Lucien Logette.
P. 13 Catherine Hélie Musique : Claude Glayman.
P. 14 Jerry Bauer Publicité littéraire : Au journal, 01 48 87 48 58.
P. 16 D. R. Rédaction : Tél. : 01 48 87 48 58 - Fax : 01 48 87 13 01.
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Éditions Maurice Nadeau. Service manuscrits : Marguerite Nowak 01 48 87 75 87.
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Conception graphique : Hilka Le Carvennec. Maquette PAO : Philippe Barrot; e-mail : philippe.barrot@wanadoo.fr
Publié avec le concours du Centre National du Livre. Imprimé en France

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D’UNE QUINZAINE À L’AUTRE

Pas trop loin de Paris


De la poésie jarnacaise mort a clos sa modestie, aussi sa jamais résolu par le verbe ? On souvent répété à l’école, mais une
renommée ne pourra plus désormais pourrait croire que peu de philoso- affaire surtout de prestige de
Il n’y a pas eu à proprement dit que grandir ». Il le mériterait, il est phes accepteraient de se confronter l’uniforme. Une grande langue ne se
d’école de Jarnac qu’on se propose- vrai, pour tous ses petits poèmes qui à ce quasi indicible. Détrompons- mesure qu’à l’ étendue et la puissan-
rait ici d’exhumer à la manière de valent bien de grosses histoires nous, il se trouve au moins deux ce de son système colonial.
l’école de Barbezieux que Jacques naturelles. Ainsi LE BOUTON Auvergnats qui ont fait de l’énigme Vu sous cet angle, le Québec
Chardonne a tout fait pour élever au D’OR : « Il se balance avec suffi- leur cheval de bataille, qui en font représente un bon exemple du
rang de mythe littéraire. Ce n’est pas sance. / Il éclate de santé et même leur cheval de Troie. Le repliement des prétentions d’une
la taille qui compte – Jarnac et d’insolence » ou le CHARDON : « premier qui n’est pas encore quin- langue, du haut de sa mission civili-
Barbezieux sont en Charente des Il est bête et il pique / Il pique, il quagénaire, Xavier Papaïs, travaille satrice d’antan jusqu’à sa petite
chefs lieux de canton de surface pique : c’est son métier ». Pierre à une théorie générale de la magie. niche identitaire d’aujourd’hui. À
comparable – mais le sentiment de Boujut non plus n’était pas mal dans Le second, Benoît Morge, de vingt l’époque de « la Nouvelle-France »,
grandeur. À Jarnac, on ne se serait pas le style. Il ne dit rien de sa vie, juste ans son cadet, a déjà derrière lui ceux qu’on n’appelait pas encore
honoré d’une revue littéraire sentant nous lance à la face ces quelques toute une recherche sur les origines « les Canadiens » se battaient du
le moisi et le clocher, on préférait vers : « L’homme est un arbre / chamanistes de la philosophie. Tous coude pour avoir en bouche ce fichu
pratiquer les lettres dans ce qu’il y a jaloux des oiseaux » , ou encore : « les deux sont de brillants hellénistes français qui servait de langue de
de plus grand et titrer « revue interna- Déchirez tout, brûlez le reste / c’est qui profitent, semble-t-il, de la communication à bien des contin-
tionaliste de création poétique ». dans nos mains qu’est le secret ». situation privilégiée de l’Auvergne – gents européens et à quelques natifs
Dedans, on ne manquait pas de Cf. Les Feux de la Tour, n°10, ses cratères en sommeil, ses massifs d’exception. On aurait bien surpris
publier les notes envoyées depuis 2007. Bulletin des « Amis de Pierre escarpés – pour renouer avec le ciel les Québécois d’alors en leur disant
Paris par l’enfant du pays, Claude Boujut et de La Tour de Feu », 11 des Anciens un contact subtil. que ce français qu’ils parlaient alors
Roy, même quand il incendiait « les rue Laporte-Bisquit, 16200 Jarnac. Ainsi, que Xavier Papaïs définis- sans état d’âme et plus par cosmo-
gens biens » restés au village et qui Prix du n° : 15 euros. se à la suite d’Héraclite l’énigme politisme qu’autre chose, ce français
« professent dans leurs églises ou comme « une voix nouée, cryptée », qui dans son hexagone d’origine ne
leurs temples l’amour du prochain, aussitôt le montagnard qui dort en ralliait même pas encore à lui une
mais le pratiquent fort peu ». De l’homosexualité lui voit se profiler derrière ces mots unité linguistique, on les aurait bien
À Jarnac, on ne nous fait pas le des « gouffres » qui tombent « à surpris à leur dire aux Québécois
coup du cocorico même quand on jobelinoise
pic ». Il redessine « le labyrinthe de que leurs descendants contraints et
est encore en plein dans les années la Crète » comme un « cirque heureux tout à la fois de cet état de
quarante. L’illustration de cette Ne cherchez pas Jobelin sur vos
atlas, il s’agit d’une contrée symbo- rocheux » sur lequel il n’y a aucune chose, qualifieraient ce même fran-
tempérance vient à point par la saisie rationnelle. Il faut franchir le çais de « langue mineure, particula-
dernière livraison du « Bulletin des lique. Demandez quand même un
guide, Thierry Martin le fait très pas, faire « un saut » et, dès lors, « le risante, chargée de mémoire verna-
Amis de Pierre Boujut et de la Tour langage s’arrache de lui-même ». culaire », bref en feraient les choux
de Feu ». Qui était Pierre Boujut ? bien. Son expérience, il la tient d’un
décryptage des Poèmes homosexuels Attention, tient-il à préciser, cet gras de leur folklore.
Laissons la parole à Claude Roy qui exercice n’a rien de l’alpinisme mais Ces derniers mots plutôt cinglant
évoque ainsi son amitié avec lui de Villon. Maintenant qu’il manie à
merveille le lexique jobelin, le voilà de « la transe », du slalom dans des contre la bêtise du nationalisme lilli-
dans Somme toute (1976) : « Nous « entrelacs de négation » et, pour putien, sont de Joseph Yvon Thériault
étions, à dix-sept ans, partis ensem- en mesure de nous donner une
« anthologie bilingue du Charles paraphraser encore Héraclite, tient qui, à l’université d’Ottawa, travaille
ble de ce qui nous semblait le même de la recherche des âmes « hors sur les rapports entre identité et fran-
refus et la même gaîté. Nous avions d’Orléans à Rabelais » avec le
dictionnaire qui va avec et sa défini- d’elles-mêmes dans un fond obscur, cophonie. Des rapports parfois
fait ensemble un petit journal-revue ténébreux ». S’il y a « éveil », il ne nauséeux avec des rêves de grandeur
qui s’appelait assez platement tion, bien entendu : « LE JOBELIN
n’offre aucune différence apparente peut-être que « conquis dans la souf- imbéciles de colons aveuglés par leur
Reflets, et qui reflétait plus de bons france », quand on se bat contre soi- rivalité, comme dans cette « ambi-
sentiments que de bonne littérature. avec le français ordinaire : il consis-
tait à n’employer que des termes même et qu’on arrive à se tailler tion démesurée à vouloir hisser le
Pierre était à Jarnac un petit patron- dans la roche, bel acte cristallin, un français au statut d’une grande
artisan, tonnelier, à l’enseigne de ayant un sens propre anodin, et un
double sens homosexuel. C’était le « rayon sec lumineux : âme la plus langue nationale à travers l’Église-
Fers et Futailles. Il ne quitta jamais sage et la meilleure » (dixit nation. Alors que le principe de
notre pays natal. Il fit de Jarnac, jargon des Sots et des Fols (nos
actuelles folles), qui pouvaient tout Héraclite). réalité force à convenir qu’il s’agit
d’année en année, une petite capita- « J’affirme qu’il existe des puis- d’un pari impossible à l’échelle
le de l’utopie fraternelle, de la se permettre puisqu’ils se préten-
daient fous ». Notre mot « gay » sances divines intermédiaires qui d’un continent décidément anglo-
poésie optimiste et d’un anarchisme résident dans un espace aérien situé protestant ». Aujourd’hui, se lamen-
idyllique. Reflets était devenue aussi vient de ce temps-là et de ce
pays de l’autre côté qu’est le jobelin. entre l’éther, tout en haut, et la terre te Thiriault, cette abstraction de
Regains qui était devenue La Tour en bas, et grâce auxquelles nos croyants qui prennent le catholicis-
de Feu ». Cette revue existe Il s’appliquait à l’homme actif, à
l’écrivain capable comme Rabelais requêtes mais aussi nos mérites me pour universel et le français avec
toujours, elle s’appelle les Feux de parviennent jusqu’aux dieux », est relayée par un autre type
la Tour, c’est le bulletin associatif dans le prologue à son Gargantua de
s’écrier : « gayement lisez le reste » professe pour sa part Benoît Morge, d’abstraction.
dont je parlais tout à l’heure avec visiblement peu effrayé qu’on le C’est l’abstraction des consen-
toujours le même esprit de « revue (et de vouloir dire dans le fond : «
labourez virilement le reste »). tienne pour l’oracle du Puy-de- suelistes, des mordus du politique-
internationaliste » consacrant des Dôme. ment correct, des abolitionnistes des
numéros entiers à Antonin Artaud Cf. Cahiers Questions De Genre
/GKC, n°60, édités par le Centre Cf. Le nouveau recueil, sept.-nov. discordes du passé qui prônent « une
ou Adrien Miatlev. Son dernier 2007, Champ Vallon éd., F. 01420 véritable francophonie nord-améri-
numéro annuel 2007 est, une fois Européen de Ressources, de
Recherches, d’Études et de Seyssel, 190 p., 14 euros. caine », à comprendre comme un
n’est pas coutume, une réédition de français aseptisé, quasi mort, vidé
la livraison du printemps 1949 de la Documentation sur les Sexualités
Plurielles et les Interculturalités (5 de ses différends, « bref une langue
Tour de Feu, dont le dossier était De la langue sans mémoire et perméable à tous
intitulé « Jarnac et ses poètes ». rue du Pavillon 34000 Montpellier),
« Poésie homosexuelle en Jobelin de provinciale les apports », une langue de civilisa-
Quel modeste artisan que ce tion open. Joseph Yvon Thériault,
Pierre Boujut qui, loin de faire la Charles d’Orléans à Rabelais.
Anthologie bilingue de Thierry dont le nom et les idées sentent bon
claque pour son syndicat Vue d’Europe, Alain Finkielkraut la Province de Québec, reste dubita-
d’initiatives, avoue en toute humilité Martin », 176 p., 14 euros. le rappelait dans L’ingratitude tif à l’encontre de ce projet civilisa-
que Jarnac n’a honoré les belles lett- (1999), la France est ce petit pays tionnel tout propre : « La civilisa-
res qu’à travers « le grand fabuliste continental qui refusa à ses grands tion, rappelons-le, est un lieu trop
Burgaud des Marets et le bon poète De la philosophie voisins de l’Est, ravalés à des « peti- abstrait pour être un vivier de
Eutrope Lambert ». Le reste de son auvergnate tes nations » (à comprendre des mémoire et de culture »
armée, une poignée de humbles, cultures subalternes), la jouissance in : « Langue et politique au
intéresse Pierre Boujut précisément Une « revue trimestrielle de litté- de leurs langues comme porteuses Québec : entre mémoire et distan-
pour son humilité propre à donner rature et de critique » publiée dans la de messages universels. En revan- ciation », Hérodote, n° du 3e trimes-
matière à une « anthologie jarnacai- région Rhône-Alpes propose dans sa che, le français se rangeait parmi les tre 2007 intitulé : Géopolitique de la
se ». On y trouve ainsi le nom de livraison d’automne un dossier sur langues de civilisations par excel- langue française, 190 p., 20 euros.
Pierre Girod (1892-1948) que Pierre l’« énigme ». Que peut-on bien dire lence. Ce n’est pas qu’une question
Boujut célèbre de cette note : « la de ce qui a pour vertu de ne se voir de culture, comme on nous l’a trop ÉRIC PHALIPPOU

4
EN PREMIER

Günter Grass :
le dernier mot
Peut-on, plus de soixante après, approcher l’être qu’ on fut, ses erreurs et ses
errances, son horreur même ? C’ est la tentative de Günter Grass, dans un livre auto-
biographique où il explore sa propre jeunesse, livre qui fit grand bruit l’ été 2006 de sa
publication en Allemagne...

LAURENT MARGANTIN

GÜNTER GRASS à la cause d’un seul, fût-il dément. Non pas la écart du fils aurait pu coûter la vie à toute la
PELURES D’OIGNON volonté de faire le mal, mais plutôt celle famille. Des années après, Grass retrouve
Beim Häuten der Zweibel d’ignorer le mal commis partout autour de l’ami disparu du jour au lendemain, qui lui
trad. de l’allemand par Claude Porcell soi, par amour d’une fiction, celle du chef raconte ce qui s’est passé après sa disparition.
Seuil éd., 412 p., 22,80 euros guidant et regénérant le peuple allemand. Son père, qui avait été député social-démo-
A plusieurs reprises dans ce récit autobio- crate, fut arrêté par la Gestapo et déporté en
graphique, l’écrivain se questionne sur sa camp de concentration. La mère se suicida
propre indifférence et ne cesse de revenir sur quelques jours plus tard. Heinrich et sa sœur
ce sentiment de honte qui le saisit soixante furent envoyés chez la grand-mère. Le père
ans après les événements. Car toutes les réussit toutefois à passer dans le camp russe
rass n’y va pas par quatre chemins. On années de guerre sont remplies de scènes qui
G peut voir d’abord Pelures d’oignon
comme le simple récit des années qui précé-
et finit par retrouver ses enfants, mais dut

dèrent la révélation de l’écrivain au public


international, suite à la parution du Tambour.
Chapitre après chapitre, le lecteur découvre
effectivement un parcours personnel qui va
de l’enfance à la maturité, années de forma-
tion de l’artiste. Mais il s’ agit en fait de bien
autre chose, d’une manière de règlement de
compte avec celui que fut Grass avant d’ être
écrivain, un enfant puis un jeune homme qui
ne lui font pas honneur. Comme un double
(bel et bien réel celui-là, à la différence des
êtres de fiction enfantés plus tard) qui n’a
cessé de le hanter et de lui faire honte, et qu’il
s’agit, à plus de quatre-vingts ans, d’exposer
aux yeux de tous, pour que paraisse enfin la
vérité, celle d’une vie d’homme au parcours
littéraire et politique devenu emblématique
d’un pays, mais dont on découvre après coup
le caractère tortueux.
« Assez d’ échappatoires » est
l’exclamation centrale du livre, dans le chapi-
tre intitulé « Comment j’appris à avoir peur »
qui raconte son expérience de la guerre, et
Grass de s’expliquer sur sa faute et sur le fait
qu’il l’ait laissée dans l’ombre aussi long-
temps : « Ce que j’avais accepté avec la
stupide fierté de ma jeunesse, je voulais,
après la guerre, le cacher à mes propres yeux
car la honte revenait sans cesse. Mais le
fardeau est resté, et personne n’ a pu l’alléger
». Ce fardeau se résume à deux lettres : SS, GÜNTER GRASS
qui sont le symbole ultime de l’aveuglement
dans lequel vécut Grass. Car c’est
essentiellement d’aveu-glement dont il est illustrent l’inconscience dans laquelle vécut souffrir à nouveau de la répression en RDA
question dans ce livre, de cet état psycholo- Grass entre douze et dix-sept ans, comme par lorsqu’il s’engagea au SPD, qui fut vite
gique particulier dans lequel vécurent une exemple le récit de cette amitié avec un cama- « fondu » dans le parti communiste. Heinrich
majorité d’Allemands sous Hitler. En rade de classe prénommé Heinrich, lequel, raconte à Grass que son père finit sa vie écar-
quelques pages initiales et essentielles – qui devant lui et d’autres élèves de sa classe, té par ses camarades, rempli d’amertume.
font de ce livre un document important, donne des détails précis quant aux pertes Des années après, le vieux Grass
tandis que les chapitres plus narcissiques sur essuyées par l’Allemagne lors de la bataille s’interroge : Comment ai-je pu ne pas me
l’après-guerre paraissent bien ennuyeux à de Narvik. Son père est un antifasciste poser de questions concernant mon oncle
côté –, Grass nous montre que c’ est une sour- convaincu et écoute la radio anglaise, il bat Franz abattu par les Allemands, comment ai-
de volonté d’ignorer une réalité politique son fils lorsque celui-ci raconte avoir informé
devenue sordide qui caractérise l’esprit aliéné ses camarades sur la réalité des combats. Cet SUITE

5
EN PREMIER SUITE GRASS/MARGANTIN

je pu voir disparaître l’ami Heinrich sans brûlèrent et les vitrines furent brisées, j’étais opposé comme dans un miroir déformant
chercher à m’informer à son sujet ? Il se certes inactif, mais j’étais là en tant que spec- l’image d’Oskar, l’enfant du Tambour :
remémore avec horreur que ces événements tateur curieux, j’observai comment une horde monstre éveillé à toutes les horreurs autour
ne l’empêchèrent pas de s’enthousiasmer de SA mirent à sac, dévastèrent la synagogue de lui, tandis que le futur écrivain, lui, ne
pour l’Allemagne et le régime nazi, au point de la Michaelisweg, non loin de mon école ». voyait rien de ce qui se passait. Étrange
de demander à être enrôlé dans l’armée alle- Cette passivité était l’expression d’une conni- phénomène qui serait propre à la littérature et
mande, pour finir dans la Waffen-SS. vence profonde : « En tant que membre des à l’art, et que Grass illustre et explore parfai-
Comment expliquer cet aveuglement devant Jeunesses hitlériennes, j’étais un jeune nazi. tement en mettant toujours en arrière-plan de
le mal absolu ? « Le souvenir aime le jeu de Croyant jusqu’à la fin. (...) Pour décharger le son récit autobiographique les futures figures
cache-cache des enfants, écrit l’auteur du jeune homme et moi du même coup, on ne de ses romans : ce que l’homme pris dans le
Tambour. Elle dissimule. Elle tend à la belle peut pas dire : On nous a séduits ! Non, nous flux de l’histoire ne sait pas décrypter,
parole et maquille, souvent sans nécessité. nous sommes, je me suis laissé séduire ». l’écrivain le peut, déchirant le voile du passé
Elle contredit la mémoire, qui se montre « Pour que paraisse enfin la vérité », écri- à travers la fiction. C’est en cela que Grass
pédante et qui, querelleuse, veut avoir raison. vais-je plus haut. Comme si, en somme, en aurait le dernier mot, malgré tout : dans sa
Quand on lui pose des questions, le souvenir nous dévoilant son ancienne appartenance capacité à regarder fixement celui qu’il fut,
ressemble à un oignon, qui veut être épluché, aux Waffen-SS et son enthousiasme de jeune interrompant l’activité fictionnelle. Mais
afin que puisse apparaître lettre après lettre nazi, Grass nous disait enfin la vérité, après avoir le dernier mot, n’est-ce pas aussi, en
ce qui peut être lu : rarement univoque, avoir longtemps menti. Le fait qu’il se soit tu l’occurrence, ne plus nourrir son écriture
souvent écrit à l’envers comme dans un sur cette faute ne devrait toutefois pas d’un silence honteux, c’est-à-dire achever
miroir ou bien encore énigmatique. » Tout au conduire le lecteur fidèle à oublier ce que l’œu-vre ? (1)
long de son récit, Grass avance d’énigme en doit l’écrivain Grass à cette honte, à ce péché
énigme, cherchant à éplucher l’oignon peau originel : sans elle et sans lui, sans son silen- 1. A signaler la parution également au Seuil
après peau, jamais sûr de bien comprendre ce aussi, jamais les fictions où il est toujours d’un livre de Per Øhrgaard intitulé Günter Grass,
les vraies raisons d’un aveuglement persis- question de l’Allemagne n’ auraient pu naî- l’homme et l’œuvre, qui permet de faire le point
tant. « Lorsqu’après mon onzième anniver- tre. Grass a œuvré à partir de sa connaissan- sur le parcours de l’écrivain (un chapitre est
consacré à Pelures d’oignon).
saire à Dantzig et ailleurs les synagogues ce intime de la conscience nazie, et lui a

ROMANS, RÉCITS

L’enfance d’un chef :


Hitler par Mailer
Norman Mailer a toujours aimé les confrontations avec les grandes figures
emblématiques de l’histoire du vingtième siècle. En 1973, il publiait Marilyn, la
première de ses « biofictions », en 1995, Oswald, une biographie de l’assassin présumé
du président Kennedy, et Portrait de Picasso en jeune homme. Deux ans plus tard, il
surprenait ses lecteurs avec L’Évangile selon le fils, le récit, par Jésus lui-même, de sa
vie, de son martyre et de sa mort sur la Croix. Et voici, à plus de quatre-vingts ans,
qu’il annonce une trilogie consacrée à Adolf Hitler.

ANDRÉ BLEIKASTEN

NORMAN MAILER historiques la matière de leurs fictions, il Reich et l’un des plus grands massacreurs de
UN CHÂTEAU EN FORÊT reconnaît volontiers sa dette envers les histo- l’histoire humaine ? Comment Hitler a-t-il
The Castle in the Forest riens dans la bibliographie de six pages qui été possible ?
trad. de l’anglais par Gérard Meudal clôt son ouvrage. Mailer n’est pas le premier à se poser la
Plon éd., 458 p., 22 euros Si l’historien s’arrête le plus souvent au question, ni le dernier à vouloir y répondre.
seuil de l’intime, rien n’interdit au romancier Le moins qu’on puisse dire est qu’il s’y prend
de s’aventurer hors du connu et d’imaginer ce d’une drôle de façon. Le récit revient en effet
qui échappe à l’ordre des faits vérifiables. à un certain DT. ou Dieter, qui se présente
e Château en forêt, paru aux États-Unis Considérant Hitler comme « l’être humain le d’abord comme un ancien SS, auquel
L en février, en est le premier volet. Avant
de l’écrire, Mailer prit la peine de lire tous les
plus mystérieux du vingtième siècle », Mailer
a voulu cerner la psychogenèse du Führer à
Heinrich Himmler avait demandé d’enquêter
sur les origines d’Hitler, mais nous apprend
biographes du monstre, de Hugh Trevor- travers le récit de son enfance et de son au bout d’une soixantaine de pages qu’il est
Roper, Joachim Fest et Ernst Nolte à George adolescence dans une famille de petits bour- en fait un démon chargé de mission par le
Mosse et Ian Kershaw, et ainsi que le font geois autrichiens à la fin du dix-neuvième et « Maestro », c’est-à-dire par Satan lui-même.
désormais, aux États-Unis comme en au tout début du vingtième siècle. Comment A en croire son témoignage, un diable était
Grande-Bretagne, la plupart des romanciers un homme aussi quelconque a-t-il pu devenir déjà présent pendant la nuit de juillet 1888 où
qui tirent d’événements et de figures le maître charismatique et féroce du troisième Hitler fut conçu, et Dieter eut pour tâche de le

6
ROMANS, RÉCITS

suivre et de le guider en secret de son enfance le dernier chapitre nous rapporte qu’au terme toujours bon pied bon œil, mais l’écrivain a
à son adolescence et de veiller sur lui jusqu’à de sa scolarité, après une nuit de beuverie vieilli, son égotisme a perdu sa batailleuse
ce qu’il eût accompli sa sinistre besogne de pour fêter sa réussite au dernier examen qui insolence, sa prose son panache. Aux défis
mort. En faisant de cet ange gardien du mal lui manquait, Adolf déchire son diplôme en audacieux ont succédé les paris stupides, au
son narrateur, Mailer a sans doute voulu quatre morceaux pour s’en torcher le cul, ni bouillonnement d’une écriture en quête du
légitimer le point de vue omniscient adopté qu’il se sente « pénétré de grandeur » réel un insipide bouillon. Écrire la vie de
dans le roman. Non seulement ce narrateur
venu de l’Enfer laisse entendre qu’il sait tout
ce qu’il y a à savoir, il n’arrête pas de nous
asséner ses spéculations et ses réflexions sur
Hitler et se flatte de « comprendre parfaite-
ment sa psychologie ». Peut-être faut-il faire
la part de l’ironie du romancier. A supposer
qu’il ne faille pas prendre Dieter tout à fait au
sérieux, quel crédit sommes-nous censés
accorder à son récit et que gagnons-nous à
lire ses pompeux commentaires ? Et que faire
des cohortes de démons et d’anges de
l’extravagante cosmologie mailerienne ?
Dans Un Château en forêt, Mailer ne se
contente pas de récrire l’histoire à sa façon, il
l’escamote entièrement. Ce roman présumé
historique n’est en dernier ressort rien de plus
que la chronique souvent salace d’une famille
de paysans autrichiens à peine décrottés, et
l’auteur a beau nous convier à la lire comme
un épisode de l’éternelle bataille entre « les
deux Royaumes, le Divin et le Satanique »,
l’allégorie reste lettre morte. Il s’en faut du
reste qu’Hitler soit la figure centrale du récit.
Et si l’on peut encore parler de biographie, le
contexte socio-historique n’y tient guère de
place. Peut-être Mailer lui en accordera-t-il
davantage dans les deux volumes suivants.
Pour l’instant son Hitler n’est qu’un sale gosse
grandissant entre une mère trop douce et un
père autoritaire, et sa « psychologie » se réduit
à la plus rudimentaire des psychanalyses.
Pour Mailer, on le sait, le plus important
est d’ordre « métaphysique », et sa concep-
tion manichéenne du bien et du mal le
conduit tout naturellement à diaboliser Hitler,
comme l’avait déjà fait Albert Speer, son
ministre de l’armement, qui parlait de
l’homme qu’il avait vénéré et servi avez zèle
comme d’un « personnage démoniaque »,
« un de ces phénomènes inexplicables qui ne NORMAN MAILER
surgissent que rarement dans l’histoire de
l’humanité ». Faut-il pour autant se laisser lorsque, le lendemain, il se souvient de son Jésus à la première personne était une folle
simplement fasciner par l’énigme du mal ? scandaleux geste de défi. gageure, et elle n’a pas été tenue. Certes, rien
Au rebours de Bertolt Brecht et de Hannah Analité tour à tour conjurée et exaltée. Le n’est tabou pour le romancier. Boulgakov,
Arendt, Mailer ne croit pas à « la banalité du démoniaque, nous explique le narrateur, a Bernanos et Flannery O’Connor réussirent
mal », et son narrateur s’empresse de faire partie liée avec l’immondice. « En tant que chacun à faire du Malin un saisissant person-
état des troublantes rumeurs qui ont circulé au diable, dit-il, je vis dans la proximité immé- nage romanesque. Le diable de Mailer est
sujet d’Hitler : qu’il serait le fruit d’un double diate des excréments sous toutes leurs volubile, il n’est rien moins que sulfureux. A
inceste, que son grand-père paternel aurait été formes, physique ou mentale... Nous les en juger d’après le premier volume, cette
juif, et qu’il n’aurait eu qu’un testicule, mais diables, nous vivons dans la merde et nous en biographie romancée de Hitler sera aussi
personne n’est plus tristement banal que le faisons notre outil de travail ». Pour Mailer décevante que L’Évangile selon le fils. Écrit
petit Adolf évoqué par Mailer. C’est un enfant également, le mal participe de l’analité, et sans allant et alourdi d’assommantes digres-
malingre, pleurnichard, sournois, férocement comme la plupart de ses romans, Un Château sions (de longs développements sur
rancunier et guetté par la mégalomanie, mais en forêt abonde en scènes scabreuses. Le sexe l’apiculture, près de cinquante pages sur le
rien en lui n’annonce un destin exceptionnel. en envahit le texte comme une moisissure. couronnement du tsar Nicolas II !), Un
Seul signe prémonitoire : petit déjà, Adolf Aussi le véritable héros du livre est-il, non Château en forêt ne nous apprend rien que
sent mauvais : « une odeur – un soupçon de pas Adolf mais son père, l’inspecteur des nous ne sachions déjà, et ce qu’il nous
soufre, l’indice de quelque chose de pourri ». douanes Aloïs Hitler, dans le rôle à la fois apprend sur la fascination de Mailer pour la
Angela, sa demi-sœur, ne cesse de lui dire épique et vaudevillesque du grand fornica- sexualité anale n’est pas non plus d’une
qu’il pue : « Bain ou pas, Adolf, tu ne seras teur. bouleversante nouveauté.
jamais une bonne personne [...]. Tu es A quoi bon tout ce débondage sexuel ? Mailer n’aura pas écrit sa Vie de Rancé. La
affreux ! Tu es un monstre ». Que nous importe après tout de savoir que vieillesse des écrivains est rarement une
Le roman est saturé de références aux lorsqu’il se masturbait dans la forêt, le jeune apothéose. Ne soyons pas ingrats. N’oublions
mauvaises odeurs, à l’anus, à la défécation et Hitler répandait sa semence sur des feuilles pas que Mailer a été l’un des plus remuants et
aux matières fécales : « le petit trou du cul mortes ? On aurait aimé que ce roman fût au des plus inventifs parmi les écrivains améri-
d’Adi était aussi immaculé qu’une opale, moins puissamment obscène. Il ne l’est pas, il cains de sa génération. Pourquoi sommes-
minuscule et scintillant... L’enfant né d’un est seulement pornographique, et sa nous au Vietnam ? est un livre magnifique,
inceste doit toujours avoir conscience de pornographie est la plus vulgaire et la plus Les Armées de la nuit un reportage époustou-
l’importance de ses excréments, même s’ils datée qui soit. flant, Le Chant du bourreau un grand roman
sortent d’un petit trou qu’on ne cesse Mailer a été un journaliste superbe et un venu des tréfonds de l’Amérique.
d’astiquer ». Il n’est pas fortuit non plus que pamphlétaire inspiré. A ce que l’on dit, il a Il lui sera donc beaucoup pardonné.

7
ROMANS, RÉCITS

Le retour
Michèle Lesbre signe un roman très doux sur un voyage intérieur et
géographique, une manière d’être heureux à nouveau.

HUGO PRADELLE

MICHÈLE LESBRE en l’autre, l’une en l’autre peut-être, les nouveau au bonheur.


LE CANAPÉ ROUGE impressions s’agrègent, il y a le sentiment Michèle Lesbre construit son récit très
Sabine Wespieser éd., 160 p., 17 euros que toutes les vies se vivent ensemble. habilement, discrètement. Par une dynamique
Depuis celle d’Olympe de Gouges et sa d’allers-retours dans le texte entre les
Déclaration des droits de la femme et de la différents moments dont elle nous confie le
citoyenne, des errances de Marion du Faouët déroulement et l’intériorité (le trajet en train
et de ses compagnons de brigandage, vers Irkoutsk, la compagnie silencieuse,
jusqu’aux élans amoureux de la jeune et presque maussade d’Igor, la rencontre avec
aire des châteaux en Espagne, n’est-ce pas
F la même chose que se ressouvenir et de
réinventer la possibilité de vivre sa vie à
magnifique Milena Jesenska, qui se jette
dans la Moldau pour retrouver son amant.
Clémence à Paris, leurs habitudes et leurs
rituels, l’errance avec Boris le musicien avant
Ces vies exemplaires s’écrivent en dedans de de retourner en France ), par la circulation
nouveau ? Anne, la narratrice du récit de ce roman très doux, comme une voix qu’elle établit entre ces différents moments et
Michèle Lesbre, lasse et inquiète de ne pas intérieure ; les influences et les connections les différentes périodes de la vie de Clémence
avoir de nouvelles de Gyl, entreprend un qui s’établissent, parallélismes et coïnci- et les remémorations des circonstances de
voyage vers les bords du lac Baïkal pour y dences troublantes, entre l’histoire de ces leur confidence, elle élabore une trame dense
retrouver cet homme qu’elle a aimé. Durant deux femmes et celles de ces héroïnes libres au roman. Elle la redouble pourtant de cette
ce voyage, elle laisse vagabonder ses pensées se font jour peu à peu, comme dans un révéla- circulation, en épaisseur en quelque sorte,
autour de leur passé, de leurs rêves, de ses teur photographique. Anne éclaire la fin de la avec les destins de ces femmes qu’elle fait
espérances. Elle les laisse cheminer comme vie de Clémence, la fait revivre, des récits de découvrir à Clémence, et qui les adorera,
chemine le train au milieu de ces paysages la vie de ces femmes qu’elle choisit pour elle, allant jusqu’à quasiment se confondre avec
immenses du bout du continent, prise entre qu’elle prend le temps de lui raconter ; Milena, sa préférée. Elle mime ce qui, pour
l’hostilité de l’inconnu et la sympathie silen- Clémence, en lui disant ces plus intimes elle, fait l’essentiel de son roman, revenir.
cieuse des voyageurs. Vite, les retrouvailles souvenirs et les anecdotes parisiennes de sa Comme dans son roman précédent, elle
avec cet homme perdent de leur importance ; vie de modiste libre et égrillarde, en lui écrit avec d’autres, avec d’autres voix, celles
lorsqu’elle arrivera à la maison de Gyl, elle confiant le secret qui se love au creux de son d’autres artistes – Dostoïevski, Claude Roy,
ne cherchera pas même à le voir. Au gré de canapé rouge, redonne à Anne de croire de Antonioni, Camille Claudel, Tarkovski. Elle
rencontres, avec Igor, Boris ou encore Volia, entremêle, par-dessous et par-dessus, allant et
et d’illuminations devant les paysages venant, à son récit, au cheminement intérieur
magnifiques qui défilent devant les vitres des de sa narratrice, les voix, l’accompagnement,
compartiments, la narratrice redécouvre un les points d’achoppement et de concordances
certain sens à sa vie, une voie nouvelle. qui s’y font jour de manière évidente entre les
Celle du retour en quelque sorte. « Je échos de ces autres et l’aventure intérieure du
savais que le véritable voyage se fait au retour que va vivre Anne.
retour, quand il inonde les jours d’après au Le Canapé rouge est un très beau livre sur
point de donner cette sensation prolongée
d’égarement d’un temps à un autre, d’un

Une aventure
La vieille tout intérieure
modiste
une certaine forme de fidélité, discrète,
enclose dans un silence que seul le livre brise
espace à un autre. Les images se super- avec une délicatesse de gestes amoureux,
posent, secrète alchimie, profondeur de comme on berce un enfant ou aidons un vieil-
champ où nos ombres semblent plus vraies lard à s’apaiser. C’est un livre sur
que nous-mêmes. Là est la vérité du voyage. » l’obstination féminine, sur l’amitié, la
Dans le vagabondage de ses pensées, dans douleur, la fragilité et l’évidence de la résis-
le transport de ses souvenirs, Anne ne fait que tance. Il faut résister à la nostalgie facile, au
se retourner vers celle qui loge en-dessous de marasme, à l’enfermement stérile, à la
chez elle, la vieille modiste, Clémence paresse de vivre.
Barrot. C’est vers elle, immobile, sise sur son C’est une aventure tout intérieure que
canapé rouge au fond de son appartement Michèle Lesbre nous conte avec ferveur, avec
silencieux, que toute la tendresse et toute la cet élan féminin très fort, c’est de la confu-
nostalgie d’Anne se dirigent. Vers celle à qui sion de la géographie et du sentiment, c’est la
elle lit des vies de femmes pour mieux joie du retour pour mieux repartir, l’élan
partager l’héroïsme ignoré, la douceur et les même du bonheur qu’elle salue, la leçon de
difficultés d’être des femmes, de connaître Clémence, le secret du canapé rouge. Ce
leur vies, de partager leurs émotions et d’en roman laisse dans l’oreille une sourdine
redécouvrir jusqu’à soi. modeste, une sorte de mélodie que l’on
C’est le retour qui importe, jusque dans la connaîtrait sans pouvoir la nommer, une
construction du roman. Le temps se dérobe, impression vague et familière. C’est ce retour
tout se mêle, se croise et fait se changer l’un MICHÈLE LESBRE qui s’opère en nous, évidemment.

8
ROMANS, RÉCITS

L’encre du voyageur
Gilles Lapouge est amoureux des rencontres ébouriffantes. Nous voici, en cieux quand, comme aujourd’hui, « les encres
ne vont pas bien ». Le temps est loin « de
compagnie de Rimbaud et de Julien Gracq, embarqués dans un voyage aux confins de l’encre sympathique et facile à produire car
la réalité qui n’existe pas et de l’imagination qui est tout. elle est faite d’un peu de citron et d’un fil
d’urine ».
Les premiers poèmes de Gilles adolescent
étaient consacrés « soit au corps de la femme
GEORGES RAILLARD aimée, soit à l’encre. Moitié-moitié. Je disais
par exemple :
“ J’ai peint mon bateau à l’encre de Chine,
GILLES LAPOUGE vert par le Vent, non par un homme, fût-ce L’ancre elle est de fer, le sel la rouille,
L’ENCRE DU VOYAGEUR celui connu sous le nom de Pedro Alvares Et la Chine
Albin Michel éd., 260 p. Cabral, maître de treize navires. Non, le Mon bateau de paille y fera naufrage.” »
Brésil est né d’un alizé en verve. Son nom, il
le doit au bois de braise, dont Lisbonne Le jeu de mots est peut-être « un peu
s’enivre. Sans ce vent la Renaissance portu- vulgaire ». Il recèle pourtant l’essence du
gaise - ses boiseries, ses couleurs, ses dorures voyage, celle du récit qui n’est jamais
encre du trimardeur n’est pas celle du
L ’ promeneur épris des paysages ouverts, ravi-
vés par « un coup de vent d’Ouest criblé de
- n’aurait pas existé. Et peut-être pas même la
Renaissance tout court.
Si Julien Gracq prise la géographie,
qu’écriture sur écriture : « Un journal de
voyage est un palimpseste. »
Si une écriture primitive, si un vent alizé,
soleil ». Entre les deux écrivains, si l’on cherche Lapouge a un faible pour l’histoire. Il l’écrit, peuvent donner corps à un pays, la
une parenté, on trouve l’Ardenne. L’un par la la récrit, persuadé que tout récit, tout écrit est Hollande, elle, a été créée par ses peintres. «
naissance, l’autre par une dilection. Et aussi, un palimpseste. Au chapitre des anniversaires Il faut dire que le Créateur ne s’était pas
comme chez Lapouge, l’Imagination. Tous trois « une affaire qui tourne rond » (où l’on trou- foulé. Il n’avait même pas achevé son ouvra-
veulent nous montrer des « poissons d’or ». Et ve, pour 2006 trois anniversaires majeurs : ge. » Des pays sont, eux, tout contraste,
les voici à foison. Mozart, Verdun, et le quarantième anniversai- insaisissables : en Inde le sourire et la
Le voyageur – ou l’esquif – vont au-devant re de La Quinzaine Littéraire), Lapouge en violence vont ensemble, on prépare exprès
de rencontres nouvelles : des choses et des tire toute une philosophie : « Le Nouveau des gâteaux pour des fillettes de trois ans,
mots, de la réalité et de l’écriture, du texte et n’existe pas. Il n’y a que l’ancien. les divinités pullulent, et les Sikhs sont si
du palimpseste, du voyageur et de l’écrivain, L’explorateur ne découvre rien. Il retrouve. Il peu « aimables qu’on se demande bien ce
qui sont tout un. ne se rend pas dans une Terra Incognita. Il y qu’ils fabriquent en Inde, ils ont du se trom-
« – Des écumes de fleurs ont bercé mes revient. » per de pays ».
dérades La philosophie de la découverte du même Lapouge, « maître jongleur » est au centre
Et d’ineffables vents m’ont ailé par nous conduit tout droit aux terres où de cette « comédie magnétique ». Il aurait
instants » l’explorateur jette l’ancre, nous mène à beau dire « j’ai seul la clef de cette parade
Comme le bateau ivre, Lapouge pratique la l’homonyme sans lequel rien n’aurait eu lieu. sauvage », il sait s’y prendre pour que nous
navigation hauturière. Le Brésil a été décou- L’encre fait l’entame du livre. C’est auda- jouissions avec lui.

Entretien
La scène se passe dans le 15e arrondissement de Paris, dans le petit bureau en rez-
de-chaussée que l’écrivain-voyageur s’est aménagé derrière ces grandes tours qu’on
appelle Téhéran-sur-Seine. Côté cour, il y a une église évangélique, côté rue une école
de garçons transformée en collège mixte. Il est huit heures ; l’église semble abandon-
née ; l’école ouvre ses portes à un public multicolore ; le bureau se partage entre ces
deux tendances : beaucoup de désordre et plus encore de livres. Nous passons une
heure ensemble à parler de son petit dernier : L’encre du voyageur.

Éric Phalippou : Est-ce la personnalité de bien. Ma région, c’était Bombay, Ahmedabad,


l’écrivain voyageur ? Dans votre livre on passe etc., ce que j’avais obtenu sans vraiment le
du « je » au « on » puis au « nous » au sein du chercher. À l’origine, c’était destiné à Jacques
même récit de voyage sans jamais savoir vrai- Lacarrière, mieux profilé que moi sur le sujet.
ment qui ces pronoms incluent... Il a beau être tourné plutôt du côté grec et turc,
l’Inde l’intéressait beaucoup. Puis il est tombé
Gilles Lapouge : C’est vrai, dans tous mes malade, il m’a téléphoné et m’a demandé si je
livres je fais ça. Et là, dans ce livre, pour la voulais bien le remplacer. Alors je suis parti,
partie qui concerne l’Inde, c’est un peu spécial. c’est la seule fois où j’ai vu l’Inde, parti sans
sentiment précis. Cela se sent je pense, et donne
É. P : Oui, dans ce récit de voyage en Inde, à ce morceau son petit charme, celui de qui n’y
c’est « nous » tout le temps. connaît rien, sauf ce que l’on m’a raconté.

G. L : C’est parce qu’il y avait ma femme. É. P : N’y rien connaître certes, mais en bon
Nous sommes deux personnes et nous ne spécialiste du Brésil, cela vous a donné toute
faisions pas tous les jours les mêmes choses de latitude pour comparer les influences portugai-
notre journée. J’y étais au titre de l’année de ses au Brésil et en Inde. GILLES LAPOUGE
l’Inde pour laquelle ils avaient envoyé là-bas
des écrivains. C’était fabuleux d’ailleurs, un G.L : Tout ce qui est traces du Brésil m’intéresse
mois et demi, deux mois, je ne sais plus très énormément. Tout le côté couleur, carnaval... SUITE

9
ROMANS, RÉCITS SUITE LAPOUGE/PHALIPPOU

É. P : Plus encore qu’à ce côté visuel, il me gauche, mais dans aucun parti, ne m’a valu à vole partout pour retrouver son chemin et voit
semble que vous êtes sensible aux gens qui ont l’époque que des critiques. On était encore très par conséquent des tas de choses, ce serait
la nostalgie d’une langue perdue. En Inde, vous idéologue en France et mes amis de gauche plutôt mon cas. C’est vrai que maintenant il y a
rencontrez dans la région de Goa un chauffeur m’ont battu vraiment froid en me disant que un retour quand même aux fondamentaux du
de taxi qui, ébloui par votre pratique du portu- j’avais écrit un livre fasciste, un livre contre le voyage avec, en particulier, la marche à pied, la
gais, ne veut plus vous lâcher à destination. Au communisme. Heureusement, après on s’est marche à pirogue, la marche à cheval et je ne
fin fond de l’Amazonie, vous avez cette histoire aperçu que ce n’était pas si faux cette espèce sais pas quoi. Cela se relie à un autre thème très
avec deux dames qui se croient encore sous le d’horreur que j’ai des utopies. En ce qui concer- important pour moi, le thème du temps. On vit
Paris de la Belle Époque et qui minaudent et ne les nostalgies, c’est comme le cholestérol, il dans un monde où le temps est devenu une
qui en rajoutent avec la madeleine de Proust. y en a une bonne et il y en a une mauvaise. La denrée très rare alors qu’on a tout pour que le
bonne, c’est l’anodine, celle des livres scolaires temps soit plus large avec toutes les aides qui
G. L : Je ne le cherche pas. C’est une chance avec des petites vignettes où l’on voit l’eau qui existent. Je sais par exemple que quand on
extraordinaire, comme dans les voyages on en coule, qui descend et qui remonte en nuages. La monte à présent sur l’Himalaya, on vous dépo-
a. Surtout dans les voyages que je fais où j’en ai mauvaise, dont je crois je suis épargné, ce sont se en hélicoptère à 5000 mètres. On fait les
plus que les autres parce que je me perds les gens qui disent : tout était mieux avant, quelques derniers kilomètres en hauteur mais
complètement, parce que je n’y comprends maintenant les enfants sont désagréables, il n’y on ne fait plus les deux mois de marche qui
rien. Alors je rencontre quelqu’un qui me a plus de solidarité, tout ça. Ce qui est en partie vous mènent jusque là. Deux mois sans lesquels
raconte des choses que je cours vérifier. Ces vrai mais c’est un discours tellement rabâcheur, il n’y a plus de voyage, plus de dépaysement.
deux dames, c’était du côté de Bélem, par un peu ronchon, aigre, très amer, que je m’en Le temps est très important à mes yeux, si on en
hasard un Français qui vivait là m’a raconté leur méfie beaucoup. Quant à avoir de la nostalgie, manque ça va être terrible. Dans le temps, dans
histoire. Puis il m’emmène le lendemain dans je n’ai aucune limite sur ce point. Ça me plait les sociétés traditionnelles, c’est vrai, on avait
sa voiture pour faire trente kilomètres et les même assez d’être triste par nostalgie. du temps alors qu’on aurait dû en avoir beau-
voir... C’est vrai que les histoires de langues coup moins qu’aujourd’hui puisqu’on n’avait
m’intéressent parfois sérieusement, parfois É. P : La grande nostalgie que vous avez pas toutes ces facilités qui nos permettent de
pour leur côté cocasse. Comme ce chauffeur de dans ce livre mais qui, elle, n’est pas ronchon, court-circuiter le temps finalement. Ils faisaient
taxi, c’était émouvant d’une certaine manière, parce que c’est une nostalgie productive de des routes qui étaient faites pour aller lentement
mais cocasse aussi. sens, une nostalgie qui ouvre sur de nouveaux d’ailleurs, pas pour aller vite comme les nôtres.
champs, c’est la nostalgie du temps où vous Dans l’histoire du voyage cet élément du temps
É. P : Paradoxal également, car les Portugais faisiez votre apprentissage de futur « écrivain- me semble fondamental, pourtant on n’en parle
n’étaient plus en Inde en état de sainteté. voyageur » sans le savoir dans des petits trains pas assez. Ce n’est pas la même chose que
qui sillonnaient l’Europe, alors qu’aujourd’hui d’aller voir la cathédrale de Vézelay si je prends
G. L : C’était un type âgé et puis, même si on l’avion vous met à l’autre bout du monde sans le train ou si je marche pendant vingt kilomèt-
ne regrette pas, je suis persuadé qu’il y a une avoir eu le temps de dire ouf. Cette nostalgie res. À bien regarder d’ailleurs, les grands écri-
imprégnation et (c’est une expression banale ouvre les yeux à certains de vos cadets qui vains classiques sont de grands marcheurs, et
que je vais employer) un côté proustien. Je suis réapprennent à marcher pour mieux voir. les prophètes n’en parlons pas, ils ne s’arrêtent
persuadé que même parmi les fellaghas qui ont Nostalgie féconde ? pas de marcher. Ils feraient mieux de s’arrêter
foutu les Français à la porte, qui les détestaient un peu, mais enfin... Jésus Christ, il marche
et qui les détestent, il doit y avoir encore G. L : C’est comme ça que j’éprouve les tout le temps, des petits voyages, lui. Bouddha
comme une odeur de nostalgie... choses et puis c’est aussi un peu polémique. La marche partout, on voit ses pieds partout... et
mode des écrivains voyageurs c’est très bien c’est vrai qu’aujourd’hui il y a un retour. Les
É. P : La nostalgie des langues perdues que mais ça m’énerve aussi parce que les écrivains- gens disent que c’est à cause du livre de
vous comprenez si bien. Il y a en revanche une voyageurs je les connais et qu’en général ils ne Lacarrière, ça je ne le crois pas : Chemin faisant
nostalgie que vous vous appliquez à dénoncer voyagent jamais. Enfin ils voyagent comme est plutôt un symptôme. Maintenant, la plupart
un bon quart de ce livre, c’est la nostalgie des moi je voyage et je ne me considère pas comme des écrivains voyageurs exagèrent aussi, je
paradis perdus. Vous la détestez parce que c’est un grand voyageur. Je suis quelqu’un comme trouve. Maintenant, ils ont pris trop d’élan et ils
une nostalgie qui génère des utopies. tout le monde qui a été obligé de voyager et partent de l’autre côté du cheval. Maintenant,
comme je voyage plus mal que les autres, je c’est la marche à pied en elle-même qui devient
G. L : Les utopies, je les déteste de longue crois que je vois beaucoup plus de choses que l’alpha et l’oméga et, ça, ça ne m’intéresse pas.
date. J’ai même écrit un livre sur l’histoire des les autres. Tous ces gens, ces écrivains-voya-
utopies. C’est curieux d’ailleurs, ce livre que j’ai geurs, ils voyagent un petit peu comme les É. P : Une nouvelle utopie.
publié dans les années, oh ! je ne sais plus, il y oiseaux migrateurs qui ne voient rien. L’oiseau
a longtemps, pour dénoncer les utopies alors migrateur, c’est le contraire du voyageur. Propos recueillis
que j’étais comme maintenant encore plutôt de L’oiseau migrateur qui ne sait plus se piloter, par Éric Phalippou

« ÉLOGE DES fois Maurice Godelier à l’écart des des relevés inédits que l’on attend de partenariat avec Le Nouvel Observateur,
SCIENCES SOCIALES » pièges du catastrophisme et à l’écoute cette constellation de cinq satellites ont décidé le 22 octobre de sortir des
des autres, aideraient à construire une défilant. La NASA, l’agence spatiale cartons de l’Inathèque des archives
Le dernier livre de Maurice Godelier, vraie démocratie, ainsi qu’il se plaît à canadienne et le CNES viennent en effet audiovisuelles relatives à Jules Roy qui
Au fondement des sociétés humaines. l’évoquer et en discutera le jeudi 18 depuis seize mois de mettre en orbite aurait eu, ce jour-là, juste cent ans, lui
Ce que nous apprend l’anthropologie octobre à 19h30 dans la Petite salle cinq instruments de mesures exception- qui s’est éteint en juin 2000. C’est un
(Albin Michel, 298 p., 20 e), se finit par (niveau -1) du Centre Pompidou (Paris nels (Aqua, Cloudsat, Calipso, Parasol descendant de pieds-noirs de la premiè-
une conclusion portant ce titre. Il y est 1er). Entrée libre dans la mesure des et Aqua) pour répondre aux défis excep- re heure arrivés en Algérie dès 1854.
dit que les sciences sociales, n’ayant pas places disponibles. tionnels des temps présents. Ce premier Politiquement il leur emboîta le pas,
pour seul objet de « comprendre bilan est ouvert. Rens. sur http://www.a- tenté même par le séminaire jusqu’à
comment fonctionnent les sociétés » train-lille2007.org/ l’âge de trente ans passé. Le débarque-
mais aussi « d’expliquer les différentes UN COLLOQUE ment des Alliés en Afrique du nord lui
déssilla les yeux. Il s’enrola dans la RAF
façons d’organiser la vie en société », SUR LE CLIMAT et son premier roman, La vallée heureu-
sont la clef qui permettra d’éclairer des QUI SE DÉTRAQUE LACOUTURE
se (1946), rend compte de son expérien-
événements tels que le 11 septembre en COMMÉMORE EN SÉRIE ce de bombardier dans la vallée du Ruhr.
allant en traquer la genèse jusque dans le Mesurer la nocivité des aérosols se
wahhabisme. La guerre d’Algérie sera l’heure pour
disait il y a encore peu dans les milieux « Les jeudi de l’Institut du Monde
Il suffit juste de libérer les sciences Jules Roy d’une seconde prise de cons-
scientifiques : apprécier l’impact des Arabe » ont demandé à Alain Chenal
sociales du politiquement correct et, cience. Désormais il n’embrassera plus
activités humaines sur le climat. Cette d’animer le 18 octobre un débat intitulé :
sans « autant nier que la France, la que le parti des victimes et des popula-
langue de bois, devant l’urgence, est « 40 ans après : relire, réinterpréter la
Grande-Bretagne et d’autres pays colo- tions civiles contre leurs tortionnaires.
mise de plus en plus de côté et les scien- guerre israélo-arabe de juin 67 ».
nisateurs ont su manipuler les différen- tifiques ouvrent leurs cénacles en L’invité vedette s’appelle Jean Jean Lacouture compte au nombre
ces ethniques et tribales (mais aussi reli- Forums. Du 22 au 25 octobre, Lacouture. À 18 h 30 dans la salle du des témoins conviés à parler de cet écri-
gieuses) à leur profit », ne pas imputer à l’Université de Lille et la Région Nord- Haut Conseil (niveau 9). Entrée libre : vain, mais d’autres aussi sont appelés :
« l’Occident colonisateur » – tendance Pas-de-Calais invitent au Grand Palais IMA, 1 rue des Fossés Saint Bernard, Christian Bourgois, Edmonde Charles-
majoritaire aujourd’hui !– « les notions de Lille des chercheurs du Centre Paris Vème, M° Jussieu. Roux... À 18 h 30 dans le Petit audito-
de tribu ou d’ethnie ». National d’Etudes Spatiales (CNES) et « Les grands témoins de la rium du site François-Mitterrand, Quai
Ces réflexions, qui ont tenu tout à la du CNRS à venir parler de l’A-Train et Bibliothèque nationale de France », en François-Mauriac, Paris 13e.

10
ROMANS, RÉCITS

Un désir de changement
Rentrant chez les siens après une visite risquée chez le médecin, le narrateur
de Sous le néflier est plein d’espoir. Et comme il a tendance à beaucoup penser, il se
demande comment engager le changement avec Anne, sa compagne et mère de leurs
deux filles. Mais Anne ne s’intéresse pas plus à lui qu’à « un vase familier posé sur le
buffet. ». Et le néflier du titre se desséchera, comme le reste du jardin abandonné.

NORBERT CZARNY
JACQUES SERENA ses coquillettes, ce bol ouvragé qui appartient cherchant à se reconstruire, le narrateur
SOUS LE NÉFLIER à une série sculptée par l’amant revient rencontre une femme et l’aime. Ainsi
Minuit éd., 176 p., 13,80 euros comme l’objet d’un crime, celui qui le sépare lorsqu’Anne lui revient, au milieu du roman,
d’Anne. dans le studio, et qu’il la regarde, nue jusqu’à
La bouche, lieu du baiser, est aussi ce qui la taille : « Si de l’extra-ordinaire pouvait
en est privé. Et ce baiser qui manque suscite encore subvenir entre nous, nous nous en
les conjectures, engage le narrateur dans une approchions, je l’ai senti, je n’étais pas loin
forme de paranoïa. Anne, de même que Rosa de retrouver sa vraie présence, de me sentir
insi commence le nouveau roman de
A Jacques Serena. Une variation sur le
couple, qui suit Plus rien dire sans toi et
Noske, une photographe qui compte sur le
narrateur pour lui écrire un texte se livre à un
autre. Cet autre, surnommé le « vieux mal
dans le monde. »
C’est pourtant avec la nourriture que tout
débute dans ce roman, avec une drôlerie grin-
L’acrobate. Pas seulement sur le couple, assis », parce qu’il l’a vu ainsi la première çante qui irrigue les premières pages de Sous
d’ailleurs. Comme ses prédécesseurs, Jack fois dans un bar louche, ou « le Letton », a le néflier. Le narrateur rentre en effet au
écrit. Ou plus exactement il fait des lectures quelque chose de dégoûtant. Du moins c’est moment du repas, des coquillettes avec des
de ses textes. Anne, qui a longtemps cherché ainsi que le narrateur le perçoit. On le saucisses, et l’indifférence d’Anne se perçoit
un « espace de liberté » en invitant le pseudo- au moment où ils devraient tous quatre être à
gratin local, essaie en quelque sorte de trans- table, ensemble, pour commencer la nouvelle
former Jack en mondain. Mais comme le vie. Mais rien : « J’ai reposé ma fourchette
protagoniste de Plus rien dire sans toi, il avec la saucisse harponnée intacte. Cernés
résiste, ne tenant pas à participer à quelque par ces trois silences, ma saucisse et moi
« action semi-bénévole pour primo- étions devenus triviaux. » S’occuper de la
arrivants ». avec les « oiseux lourds ». De nourriture était aussi l’une des tâches du
toute façon, c’est trop tard : Anne lui apprend narrateur, qui se définit comme un « rat »,
qu’elle ne tient plus à lui, qu’elle aime un prêt à tirer sur le fil du téléphone pour indi-
sculpteur sur bois « extra-ordinaire », et qu’il quer que la conversation coûte cher, ou inca-
peut s’en aller. Ce qu’il fait, consacrant pable de se concentrer et d’écrire, quand on
l’essentiel de son temps à la rappeler, à tire trop d’eau pour un bain. Jacques Serena
essayer de vivre une autre histoire, ou à se s’attache à ces petits travers qui font la trame
cloîtrer dans le studio qu’il a emménagé, de l’existence. Et de même qu’il passe du
pour manger des coquillettes au thon dans un sordide à l’émouvant, il sait rebondir sur ces
bol. détails pour montrer un ensemble ; figure de
« Toujours dans les détails que se dévoile rhétorique dont la puissance n’est plus à
la qualité des rapports, c’est-à-dire leur démontrer.
niveau de dégradation ». Paraphrasons un On ne dirait toutefois pas grand-chose de
peu la formule très juste de Serena, pour dire Serena si l’on ne parlait pas du rythme de sa
que dans ses romans, tous les détails sont phrase. On pourrait confier à Jack la lecture
révélateurs, parce que leur retour met en dans une bibliothèque ou autre assemblée de
relief la construction du texte. Et autant dire ce roman, tant l’oral y est travaillé. Ce n’est
tout de suite que c’est du cousu-main. jamais gratuit, ni facile. On est d’abord sensi-
Les déambulations de Jack ont constam- ble aux formules qui reviennent et qui parti-
ment à voir avec cette bouche par quoi tout cipent du ressassement angoissé du personna-
commence. La bouche, « lieu de la sustenta- ge, comme le « Ces livres sur la passion que
tion, de la parole et du baiser », est d’abord ce j’avais, écrits par des experts », dont
qui permet de parler. Parler ou se parler, l’ambiguïté fait sourire. Il y a aussi ces phra-
souvent en marchant, ou dans la voiture qui ses coupées à l’improviste, ruptures brutales
file dans la nuit, telle est l’activité essentielle jusque dans les sonorités qui
de ce personnage qui, à un moment enfin, se s’entrechoquent, mais on est surtout sensible
tait pour écouter Anne. Cela arrive assez tard, à ces constructions déséquilibrées qui tradui-
ne songeant qu’au moment où il pourra sent le malaise de Jack. Ainsi quand il tient le
l’appeler puis l’ appelant, laissant des messa- bol fabriqué par le Letton : « Une fois rentré
ges sur son répondeur. chez moi, l’objet sous mon bras, rien que son
Se parler, c’est aussi se raconter l’histoire contact me crispait. » Les puristes hurle-
qu’ils vivent, c’est tourner comme un animal raient, persuadés que la norme seule est belle.
en cage avec la jalousie comme seul horizon. JACQUES SERENA Mais cette phrase de guinguois est une preu-
Le narrateur voit Anne, et il voit son amant ve parmi d’autres qu’à l’instar des plus
mettre la main sur sa cuisse, geste que l’on rencontre plusieurs fois, comme une appari- grands, Serena invente constamment sa
trouvait déjà, qui revenait sans cesse dans tion à laquelle on ne saurait échapper. langue.
Plus rien dire sans toi. L’angoisse de Jack, L’homme vit dans un bouge, séduit les Une langue qui, comme celle de Gailly ou
celle de perdre Anne, elle se place dans des femmes sur un matelas décoré d’un infâme Oster, pour ne citer qu’eux, décrit un homme
objets. Le téléphone bien sûr, qui la rend à la drap à fleurs. L’atmosphère est poisseuse, qui ne sait pas trop comment vivre avec une
fois proche et lointaine, mais aussi un bol. déplaisante. femme, aujourd’hui. Un homme qui nous
Objet d’abord anodin dans lequel il pioche Le contraste est d’autant plus vif quand ressemble, dans le miroir magique du roman.

11
ROMANS, RÉCITS

Sous Salazar
n’avaient pas jugé utile d’ouvrir le livre d’un
jeune auteur inconnu. Sans le savoir peut-être
contribuèrent-ils au succès de l’ouvrage.
Celui-ci, en tout cas, ne manqua pas d’être
remarqué par le principal propagateur du
Dans les années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, et même parfois un « nouveau réalisme », l’essayiste Mario Dionisio
qui, en 1964, lors d’une réédition très remaniée
peu avant, le réalisme – on s’en souvient – refit surface comme un mot indispensable du livre – on était encore et toujours en plein
salazarisme, la dictature la mieux enracinée
autant que difficile à manier. Le discrédit du naturalisme, l’irruption des mouvements d’Europe – le fit précéder d’un remarquable
d’avant-garde semblaient avoir construit définitivement un nouveau seuil. Or des réa- essai en forme de préface où il met pleinement
en valeur l’œuvre, déjà abondante, de Carlos de
lités terribles surgissaient sous les yeux de chacun, dont il devenait impossible de ne Oliveira, en soulignant tout ce que son talent de
pas tenir compte. romancier doit à son génie de poète (2). Le juge-
ment se déplace ainsi notablement. Notre
romancier est crédité d’avoir inventé et de
JACQUES FRESSARD « continuer à inventer un langage ». C’est cette
parole nouvelle qui contribue à nourrir l’œuvre,
CARLOS DE OLIVEIRA manants – sous les coups de boutoir d’une inlassablement relue et remaniée par son auteur
LA MAISON SUR LA DUNE inéluctable modernité, symbolisée par cette et qui s’épanouira pleinement en 1953 avec Une
trad. du portugais par Françoise Laye grand-route qui débouche soudain au beau abeille dans la pluie (3). On aura une idée du
José Corti éd., 173 p., 16 euros milieu du village, et ruine, par le désenclave- talent d’Oliveira en ce domaine à travers
ment du marché, la petite fabrique de tuiles qui l’Anthologie de la poésie portugaise contempo-
devait sauver l’exploitation de Mariano Paulo. raine 1935-2000 (4) proposée par Michel
C’était mettre en avant, bien sûr, face à Chandeigne. Carlos de Oliveira était bien Du
e nouvelles étiquettes manifestent cet
D embarras : néo-réalisme, réalisme social,
voire socialiste, « nouveau réalisme » propose
l’asepsie de la littérature approuvée par le
pouvoir, le jeu déterminant de l’infrastructure
économique.
côté gauche, selon le titre d’un de ses recueils de
poèmes, mais il savait aussi y écouter « La porte
qui se ferme/ inopinément à distance [...] la
ici prudemment Françoise Laye dans la préface Il y a plus étonnant dans le détail si l’on porte qui se ferme dans le passé / faisant tres-
de son excellente traduction de ce premier songe à ce qu’était alors, sur les rives du Tage, saillir l’écrivain et son écriture. » (5)
roman de Carlos de Oliveira, paru en 1943, et le régime de la censure. Vers le milieu de
qui nous retient encore aujourd’hui mais peut- l’ouvrage, un médecin ami du propriétaire 1. La chose fut décrite par José Cardoso Pires –
être pour d’autres raisons. appelle de ses vœux « un chamboulement » et alors exilé à Londres – dans son pamphlet sur « Le
Le sujet abordé n’était pas nouveau mais ne s’exclame « je ne suis pas communiste. Mais il régime de la censure », in Esprit, septembre 1972.
manquait pas d’audace dans le contexte du ne faudra pas vous étonner si je me mets un 2. in Casa na duna, Portugalia Editora, Lisboa,
salazarisme triomphant. En une région rurale 1964, pp. 9-42.
jour à lire Marx [...] je ne peux pas voir des 3. José Corti éd., 1989.
pauvre du nord du Portugal on assistait,à travers hommes vivre comme des bêtes, ou pire encore 4. Gallimard, 2003, coll. Poésie.
trois générations, à la chute progressive d’un ». Les innombrables censeurs au crayon bleu 5. in Sobre o lado esquerdo, Iniciativas Editoriais,
domaine agricole traditionnel – maîtres et (1) s’étaient donc endormis ce jour-là, ou Lisboa, 1968.

pas nous laisser comme ça sur scène sans

Faconde dialogue ». En trompe-l’œil, le jeu construit des


pistes en même temps qu’il les brouille sans
cesse, multipliant les ajouts et les références
dans un collage qui tente d’intégrer la pop
culture. L’ironique roman d’apprentissage se
Ce premier roman de Marisha Pessl a été sélectionné par la New York Times double dans la troisième partie d’une intrigue
Book Review parmi les cinq meilleurs romans de l’année 2006, en raison du brio de policière, qui apporte le soulagement lorsque
Bleue lâche enfin : « J’en viens au moment
sa prose, tant l’engouement pour les récits d’adolescence – sans parler de leur trans- décisif de mon récit ».
Il était temps car la question des conseils
position en séries télévisées – constitue le fond de commerce de l’impertinence cali- éditoriaux taraudait insidieusement le lecteur.
brée et du jeunisme complaisant. Récit d’une année de terminale en 614 pages, Ils ont à l’évidence manqué à cette débutante
prolixe de vingt-sept ans, qui vit actuellement à
« comme un pull dont on a tiré une maille ». New York dans le quartier de TriBeCa, après
une enfance en Caroline du Nord, des études à
LILIANE KERJAN Barnard et Columbia, puis quelques années
passées à Londres comme consultant. Marisha
Pessl connaît bien les campus, pratique avec
faconde inventions et citations apocryphes, elle
MARISHA PESSL l’héroïne Bleue Van Meer, qui doit son prénom a la métaphore fréquente et assassine, s’amuse
LA PHYSIQUE DES CATASTROPHES au Cassius bleu, un papillon collectionné par sa au recyclage allusif des grands auteurs, tout en
Special Topics in Calamity Physics mère. Cette adolescente douée se pose pour se réclamant de Nabokov et d’Hitchcock,
trad. de l’anglais (États-Unis) une année en Caroline du Nord à Stockton, et comme pour compléter la liste de ses
par Laetitia Devaux suit les cours à St Gallway, des « cours parrainages. Autour de l’énigme de la mort de
Gallimard éd., 614 p., 21,50 euros avancés », il va sans dire, tant elle brille dans la la belle et énigmatique Hannah, l’enquête qui
compétition. Et tout est bien qui finit bien, elle amorce une mince réflexion sur les groupes de
intégrera Harvard, cornaquée par un père l’extrême gauche des années soixante ne
universitaire spécialiste de sciences politiques manque ni de soupçons tardifs, ni de conspira-
et de complots. tions, jusqu’au jour où Bleue constate que sa
a séduction opère d’emblée par sa promesse Il n’y a pas lieu de bouder son plaisir lorsque vie, « remplie de routes, de marathons, de
L d’intertextualité puisque le roman, très
planifié, est composé de trente-six chapitres
le bureau éléphantesque imitation Renaissance
en noyer, avec sept tiroirs qui nécessitent sept
sonnets, d’humeur bourbon, de citations de
morts célèbres, se pela comme une orange ».
dits « lectures obligatoires », qui portent clés différentes, trône dans le chapitre intitulé Ainsi Marisha Pessl flirte-t-elle avec l’art
chacun pour titre une œuvre littéraire classique La Maison des Sept Pignons, ou que les ombres subtil de la variation et du double, en intégrant
du domaine anglo-américain, à quelques excep- de Pygmalion dansent en nocturne autour de l’humour vengeur des adolescents lettrés et
tions près toutefois, dont Choderlos de Laclos, Bleue, ou même encore lorsque le pompiste de insolents dans un roman divertissant, trop long,
Flaubert, Achebe, Kafka, Sade ou Garcia la station-service pose les bonnes questions : au fil d’une première écriture qui sécrète son
Marquez. Nous voici donc en jumelages et « Faut que tu nous expliques si on est dans une propre poison lorsqu’il propose en guise
terres connues : c’est la rentrée. Un papillon comédie, un mélodrame, une intrigue, ou ce d’épilogue un sujet d’examen sous forme de
pourrait bien s’y brûler les ailes, à la manière de qu’on appelle le théâtre de l’absurde. Tu peux QCM et rédaction.

12
ROMANS, RÉCITS

Fuir dans l’utopie


Auteur-culte en Italie, révélé en France (1997) par Soie, abondamment traduit démentir sans démentir une bonne partie de ce
qu’elle note quotidiennement : « Certaines
dans le monde entier, Alessandro Barrico renouvelle la conception du roman et par le choses étaient vraies, mais beaucoup d’autres
choix de ses sujets, et par la façon dont il les traite. D’aucuns vont jusqu’à le compa- non », écrit-elle. Est-elle vraiment née dans un
palais ? Est-elle aussi méchante et perverse
rer à Gadda ou à Calvino. qu’elle le dit ? Aime-t-elle on non Ultimo ?
Ultimo l’aime-t-il ? Toujours est-il qu’ensemble
ils convoient et vendent (d’une façon très origi-
MONIQUE BACCELLI nale) des pianos à travers les États-Unis, puis
un jour se séparent, pour ne plus jamais se
ALESSANDRO BARRICO revoir, Mais Elisaveta, devenue une riche
CETTE HISTOIRE-LÀ marquise, veut retrouver son ancien ami, et
Questo storia après des années de recherches, (qui lui coûtent
trad. de l’italien par Françoise Brun
une fortune) elle découvre enfin, sinon Ultimo,
Gallimard éd., 320 p., 20 euros
mort entre-temps, du moins la fantastique réali-
sation de son projet... que le lecteur aura le plai-
sir de découvrir lui aussi. Disons seulement
qu’elle est en rapport avec sa fascination pour
la route, et qu’elle aura été pour cet homme qui
our commencer, et bien qu’il soit centré sur
P un (étrange) « personnage principal »
Ultimo Parri, le roman se divise en trois parties,
pense trop « un anesthésiant personnel contre
le chagrin de l’absurdité de tout ».
Le sens de toutes ces aventures peu ordinai-
qui pourraient presque constituer des nouvelles res est sans doute résumé dans ce que conclut
indépendantes. Trois mouvements comme Elisaveta : « Je refuse de croire à l’Histoire,
ceux d’une symphonie. (Barrico est critique l’Histoire est une illusion d’optique. Ce ne sont
musical) : l’enfance, la guerre, l’âge mûr, le que les histoires de quelques-uns, vendues
tout couvrant une bonne partie de notre XXe comme si elles étaient la vie de tous. Mais ce
siècle. Cette « histoire-là » se déroule sous le n’est pas vrai, c’est la leur. » L’histoire est une
signe de l’automobile, mais plus précisément, abstraction qui ne rend pas compte des destins
comme le révèle la fin du roman, sous celui de individuels, qui eux sont écrits d’avance.
la route « les automobiles, Ultimo ne les voyait Conclusion pessimiste ? Non, répondons à
quasiment pas, les considérant comme un l’absurdité de la vie en fuyant dans l’utopie : le
corollaire futile à la beauté des routes ». père d’Ultimo avec son garage prématuré,
Le père d’Ultimo, paysan éclairé et fausse- Elisaveta en s’inventant des vies, Ultimo en
ment utopique, pressent l’importance que va construisant quelque chose de grandiose et
prendre l’automobile (à ses débuts en 1903), et inutilisable mais hautement symbolique, du
vend ses vaches pour ouvrir un garage. Un moins pour lui. Le bonheur de l’écriture enlève
garage sans clients pendant plusieurs années tout caractère tragique à ces vies plus ou moins
mais qui lui permettra du moins de faire la ratées, dont le lecteur peut tirer quelques
connaissance d’un comte un peu extravagant, leçons.
fanatique de courses automobiles, dont il Sans être Gadda ou Calvino, Barrico mérite
devient le coéquipier-mécanicien. Ultimo, ALESSANDRO BARRICO sa notoriété.
l’enfant dont on décide d’emblée qu’il sera « le
premier et le dernier » n’est pas comme les
autres, peut-être parce qu’il est fragile et pense
beaucoup trop pour son âge, peut-être parce
qu’il est né avec « l’ombre d’or », privilège
difficile à définir, mais qui le suivra toute sa
vie : « Ils ne sont pas pareils, les gens les recon-
Destins de femmes
naissent. les gens aiment bien ceux qui ont
l’ombre d’or ». L’idyllique coopération du père Composé de dix chapitres, sans titres, qui pourraient être autant de nouvelles
et du comte, devenu ami intime-– trop intime – indépendantes, ce roman de Rachel Cusk évoque la vie d’une banlieue aisée, Arlington
de la famille, s’achève en tragédie, laquelle
suscite bien des interrogations. Très adroite- Park, où se croisent surtout des femmes plus ou moins désabusées par leur mode de vie.
ment, l’auteur ménage le suspens et ne donne Chaque histoire se focalise sur l’une de ces femmes, ou sur un couple.
les réponses qu’à la fin du roman.
Cette première partie est empreinte d’une
poésie qu’on ne retrouve pas dans la deuxième.
Celle-ci évoque la guerre de 1915, à laquelle NICOLE TERRIEN
participe Ultimo, engagé volontaire, mais plus
précisément l’humiliante défaite de Caporetto :
« le long passage à vide de toutes les certitu- RACHEL CUSK gronde, l’humidité pèse sur chacun. L’action est
des » qui marque le jeune homme presque ARLINGTON PARK bien ancrée dans une ambiance anglaise cari-
autant, mais négativement cette fois, que son trad. de l’anglais par Justine de Mazère caturale, où la voix narrative semble autant
« ombre d’or ». Pour échapper aux horreurs L’Olivier éd., 302 p., 21 euros préoccupée du temps qu’il fait que de la vie des
dont il est témoin, celui-ci commence à nourrir personnages.
un étrange projet, une utopie bien plus utopique La sensation de gêne partagée est un outil
que celle de son père, qui donnera un sens à sa efficace pour souligner le lien entre les histoires
vie, mais le mettra presque en marge du singulières et pénétrer les pensées intimes de
e lecteur ne peut s’empêcher de penser à la
commun des mortels.
Dans la troisième partie, elle aussi beaucoup
plus poétique et inédite que le deuxième,
L série télévisée Desperate Housewives dont
ce pourrait être une version britannique et
ces personnages qui s’imposent ainsi d’emblée
comme illusions de personnes. Chaque scène
est présentée du point de vue de l’héroïne du
Ultimo rencontre, en 1923 « Elisaveta. Russe. littéraire. Ici le malaise ne naît cependant pas moment, à moins qu’elle ne présente le lieu
De Saint Pétersbourg 21 ans » chassée de son d’un mystère soigneusement caché mais tout battu par la pluie, et il n’y a pas besoin de
pays par la révolution de 1917. Tout aussi étran- simplement de l’excès de banal. Il s’immisce commentaire autorial pour que surgissent
ge qu’Ultimo, elle tient un journal intime dans dans l’atmosphère par l’évocation récurrente
lequel elle s’amuse à brouiller les cartes, et à d’une pluie persistante : le vent souffle, l’orage SUITE

13
ROMANS, RÉCITS SUITE CUSK/TERRIEN

fatigue, déception et ennui. Le mode de narra- humains et des circonstances de l’existence qui
tion extradiégétique permet aux voix de se se tisse devant nous comme se tisse le texte,
multiplier, de se soutenir mutuellement, pour jouant sur la récurrence de certains détails, sur
devenir une voix de femme. L’héritage de les variations des commentaires apportés par
Virginia Woolf devient vite évident et sera les personnages. Les réactions du lecteur sont
confirmé par le dernier chapitre évoquant le ainsi anticipées et incluses dans la trame,
dîner de Mrs Dalloway. effaçant la frontière entre réel et fiction.
Juliet, brillante littéraire, héroïne de deux Le voyage au cœur du banal s’achève sur une
chapitres, a renoncé à une carrière de orchestration symphonique où les voix mascu-
chercheuse et à ses rêves pour suivre son mari, lines se font entendre sans étouffer les voix
professeur spécialisé dans les classes difficiles. féminines que le lecteur a appris à écouter avec
Elle végète désormais dans une école pour précision. Le dîner chez Christine et Joe
jeunes bourgeoises et jongle avec le classique reprend le thème de la réception chez Clarissa
emploi du temps de la mère qui travaille tandis Dalloway pour l’actualiser. Alors que Virginia
que son époux récolte l’admiration de tous. Woolf démontrait l’importance véritable
Amanda, maîtresse de maison impeccable se d’actes en apparence futiles puisque le génie de
croit enfin intégrée lorsque quelques femmes Mrs Dalloway était de faire se rencontrer et se
acceptent de venir prendre le café chez elle. parler ceux qui pouvaient influer sur le destin
Mais la visite tourne au désenchantement car la d’un pays, Rachel Cusk montre, sobrement, le
perfection de son intérieur jette un froid et elle caractère dérisoire d’une telle cérémonie dès
ne gardera de ce succès éphémère qu’une horri- lors que le pouvoir a échappé à la classe
ble tache de feutre rouge sur son canapé moyenne. L’intensité des sentiments humains
jusqu’alors immaculé. n’en est en rien diminuée. La modernité du
Maisie, Stéphanie et Christine s’embarquent texte repose sur cette mise au goût du jour de
pour une visite au centre commercial. l’héritage littéraire ; les personnages clés
L’aventure est décrite comme une épopée dans ce roman sont ceux qui passent presque
moderne et dérisoire qui ne peut offrir que inaperçus alors que leurs voix envahissent sans
quelques heures d’oubli à ces femmes, jeunes cesse l’univers des femmes : il s’agit des
mères et épouses déjà vieillissantes. Un épisode RACHEL CUSK enfants, omniprésents, dont l’existence cause
à la fois drôle et sinistre d’essayage de tenues tous les déboires des mères mais justifient leur
pour midinettes résume la vacuité de leur exis- existence. L’éclatement du personnage en
tence pourtant si remplie. Chacune sera à son parfaite car non contaminée par le désordre figures multiples, le caractère absurde de
tour la principale protagoniste d’un chapitre familial. Elle introduit alors dans le refuge l’existence sont les premiers signes du roman
consacré à sa vie de couple soulignant diverses familial des femmes qui lui rappellent que le post-moderne, mais ici l’on est passé à une
frustrations. monde peut apporter plus de richesse qu’une nouvelle étape : l’existence humaine et ses
Solly Kerr-Leigh a l’idée de louer la cham- vie étriquée mais aussi plus de danger. complications s’expliquent par la survie de
bre d’amis pour arrondir les fins de mois Les désillusions ponctuent le récit mais la l’espèce. Chacune de ces femmes, dans
lorsque s’annonce la naissance de son voix narrative s’interdit tout commentaire chacune de ces histoires, doute mais ne
quatrième enfant, renonçant ainsi à la réconfor- direct, tout discours féministe simplificateur. désespère pas car sa fonction de mère assure
tante contemplation quotidienne d’une pièce C’est bien la complexité des sentiments l’avenir.

ESSAIS LITTÉRAIRES

L’Auteur refait surface


Voilà un livre attendu. La critique littéraire a vécu la mort de l’auteur, décrétée
par Foucault et quelques suiveurs – que rien n’empêchait pourtant de signer leurs arti-
cles, fussent-ils universitaires, du titre d’écrivain. La table rase, on le sait, ne dure
qu’un temps.

JEAN-M. GOULEMOT

JOSÉ-LUIS DIAZ vienne à questionner le genre biographique gique (milieu, formation, réussite éditoria-
L’ÉCRIVAIN IMAGINAIRE, pour finir par se demander ce qu’est une vie le...) une deuxième, leur réalité texuelle
SCÉNOGRAPHIES AUCTORIALES À d’écrivain ? Le livre magistral de José-Luis comme appareil formel de l’énonciation ou
L’ÉPOQUE ROMANTIQUE Diaz apporte à cette question, dont nul ne instance nominale, une dernière que ce livre
Honoré Champion éd., 635 p., 105 euros peut nier l’évidente pertinence, des réponses explore : les images que donnent d’eux-
informées, théorisées, éclairantes. mêmes ces écrivains. Si l’on se voulait un
On n’est ici ni dans la sociologie ni dans peu canaille, on dirait que le présent livre
l’histoire. Ce qui n’empêche pas José-Luis analyse comment tout écrivain « se la joue ».
Diaz d’y recourir quand le besoin s’en fait Et tout particulièrement à l’époque roman-
epuis quelques années, l’auteur refait sentir. A cet égard, on demeure comme saisi tique. Mais bien sûr aussi au-delà.
D surface. Les biographies d’écrivain sont
des livres à succès et la critique elle-même
de vertige par sa connaissance du XIXe siècle
littéraire. Œuvres des grands et des écrivains
L’ouvrage se divise en deux parties. La
première analyse la notion de scénario aucto-
s’interroge sur ce prétendu disparu. Les ques- mineurs, correspondances, revues, presse, rial, son mode de fonctionnement à l’époque
tions sont certes nouvelles. On n’en est plus, romans, drames et poésies sont analysés, romantique mais en comparaison avec d’au-
grâce peut-être à cette mise à l’écart, au scrutés, démasqués et mis à nu. Dans tres époques. La seconde étudie les « divers
couple célèbre l’homme et l’œuvre. Et il « l’espace-écrivain », trois strates sont repé- imaginaires romantiques de l’écrivain », clas-
n’est pas un historien de la littérature qui n’en rables : une première, leur réalité sociolo- sés selon « cinq grandes scénographies

14
ESSAIS LITTÉRAIRES

auctoriales : mélancolie, responsabilité, triomphe et à cause de lui. Il y a d’abord le Et après ? s’interroge José-Luis Diaz pour
énergie, fantaisie, désenchantement ». Ce qui poète mourant, figure qui culminera avec le conclure. Un bilan des acquis en soulignant
représente un immense et rigoureux travail, suicide de Gérard de Nerval et qui va littérai- que pour l’écrivain la posture choisie
de classement et d’exposition qui ne se limi- rement de Gilbert (poète du XVIIIe siècle) commande une hygiène de vie, une apparen-
te pas au seul romantisme considéré comme jusqu’au Stello de Vigny, puis le poète ce, un choix de carrière, une esthétique.
période-phare parce que l’écrivain se trouve missionnaire, à la recherche d’un au-delà des Remercions José-Luis Diaz d’avoir
placé au coeur de la littérature. José-Luis choses et des apparences, guide de la carava- rappelé l’importance novatrice des travaux
Diaz tente aussi de comprendre comment ne humaine, ensuite le poète de l’énergie et de critiques de Daniel Oster, ami, complice et
s’est produite et ce que signifie une évolution « la force qui va », enfin les scénarios des farouche éveilleur, à qui il conviendra de
qui fait passer l’Homme de lettres (et sa Jeune-France ou l’ironie de Balzac dans le donner toute sa place dans le discours
variante le Philosophe) au Génie, puis au rôle du conteur excentrique, l’artiste critique sur la littérature. De nous obliger
Poète et enfin à l’Artiste comme autant de fantasque avec ses figures du diable, du aussi à admettre que le Flaubert de Sartre,
figures totémiques. « danseur de corde » pour aboutir enfin au trop négligé est un ouvrage essentiel. De
Indiquons d’entrée ce que l’on entend ici désenchantement dont Bénichou, sautant les montrer que cette histoire des postures de
par scénographie auctoriale en rappelant la étapes intermédiaires, s’était déjà fait l’écrivain romantique rend nécessaire une
dette, reconnue, de Jose-Luis Diaz envers l’historien. L’époque est alors au « Saute Pail- histoire de la lecture romantique ou même
Guy Debord, Régis Debray, analystes de la lasse ! » et au « misérable poète ». Le panora- de l’admiration que les œuvres font naître.
société du spectacle d’une part et Daniel ma est vaste et révèle bien des zones d’ombre, Souhaitons que cette recherche en suscite
Oster et Jean Benoît Puech, initiateurs des montrant par là, en tenant compte des décala- d’autres. Et pourquoi pas, entre autres, Le
recherches sur l’imaginaire littéraire. ges et des ambiguïtés, l’efficacité de la notion peintre imaginaire ou même Le critique
J’ajouterais volontiers à ces devanciers le de scénario auctoriel. imaginaire ?
Barthes journaliste de Mythologies, dont il
est aisé de mesurer l’influence. Car c’est
bien des mythologies de l’écrivain dont il
s’agit, que les écrivains se construisent et
que leurs lecteurs acceptent. Le mécanisme
en est complexe. La Physiologie du mariage
de Balzac avait imposé l’image d’ un méde-
cin libidineux, dont il eut du mal à se dépen-
dre. Le refus de la comédie littéraire peut
finir par constituer une image de plus : celle
de l’écrivain hors système, donc différent.
José-Luis Diaz parle de jeux de rôles, fonc-
tionnant à la façon d’un « mécano » de

Mythologies
de l’écrivain

l’imaginaire. L’image à laquelle adhère


l’écrivain est changeante. A preuve Victor
Hugo qui adopte une suite de fictionnalisa-
tions de lui-même. Il sera successivement
poète royaliste, chef de file puis contestatai-
re du romantisme, mage et prophète, figure
de l’exilé et enfin patriarche et penseur.
L’écrivain entrant dans la carrière doit se
choisir un modèle parmi ceux qui sont à
l’étal. L’écrivain qui réussit finit par renier
cette image première pour en choisir une
mieux adaptée à son présent et préparant
mieux son avenir. Les scénarios auctoriaux
sont multiples. Il en existe d’époque, de
génération, d’autres adaptés à une œuvre ou
liés au contexte politique. Ces imaginaires
ne concernent pas les seuls écrivains. José-
Luis Diaz rappelle que « l’image de lui-
même qu’un écrivain construit a une nature
transactionnelle » et il faut que le lecteur
l’accepte et reconnaisse la posture. A partir
de là se comprennent le choix d’un pseudo-
nyme, d’une thématique, la place désirée
dans une hiérarchie qui servent à construire
« une stratégie des apparences ». Dans une
même posture, divers scénarios peuvent
coexister selon d’astucieux bricolages.
La deuxième partie de L’écrivain imaginai-
re est une illustration-application à l’époque
romantique de ces vues théoriques. S’il y a
« sacre de l’écrivain » comme l’a montré Paul
Bénichou, auquel José-Luis Diaz rend
hommage, il ne faut pas négliger les scénarios
auxquels l’écrivain doit se plier, pour ce

15
ARTS

« Tête la première
et avec courage »
Elle a beau avoir éclaté en mille images de la haute couture aux champs de
bataille, la personnalité de Lee Miller, femme d’une beauté impeccable et d’une gran-
de force animale, garde une unité que cette biographie rend parfaitement.

NICOLE CASANOVA
CAROLYN BURKE du studio de Man Ray, au 31 de la rue
LEE MILLER Campagne-Première. Il est absent, elle le
Dans l’œil de l’Histoire, une photographe retrouve « par hasard » au café du coin. « Il
trad. de l’anglais (américain) ressemblait à un taureau, avec un torse extraor-
par Marie-Claude Rideau dinaire, des sourcils très noirs et des cheveux
Autrement éd., 504 p., 25 euros bruns. Je lui dis crânement que j’étais sa

Man Ray
e livre passionnant décrit un grand nombre
C de photos, mais n’en montre aucune,
hormis sur la couverture et la jaquette. Grâce au
talent de Carolyn Burke, le lecteur voit ces nouvelle élève. Il répondit qu’il ne prenait pas
photos, il les réinvente à sa manière et brûle d’élèves et que, de toute façon, il quittait Paris
d’envie de confronter le produit de son imagi- pour prendre des vacances. Je lui dis que je le
nation aux œuvres réelles de Lee Miller. Un savais et que je partais avec lui. C’est ce que
bon moyen de guérir cette frustration, c’est de j’ai fait. » Man Ray est alors célèbre dans toute
se rendre à Londres, où le Victoria and Albert l’Europe, et Lee, « l’incarnation de la garçonne,
Museum organise une exposition : The Art of une jeune femme provocante et indépendante
Lee Miller, jusque au 6 janvier 2008, « la qui entendait profiter de sa liberté ».
première rétrospective complète de sa vie et de Au bout d’un an, Man a appris à Lee « toutes
son œuvre ». Lee Miller laissa à sa mort plus de ses techniques », y compris cette « solari-
soixante mille photos et négatifs, plus de vingt sation » dont il est l’inventeur. Des visiteurs de
mille « souvenirs », documents et lettres. Man Ray ont laissé – par écrit – des portraits
Elizabeth Miller naît le 23 avril 1907 aux séduisants de Lee : « Un jeune chevrier de la
voie Appienne, hâlé par le soleil. Seule la sculp-
ture pouvait reproduire la beauté de ses lèvres
ourlées, de ses longs yeux clairs et languides,
de son cou en colonne » (Cecil Beaton).
Le mannequin Un jour, on voit sur le boulevard
Montparnasse Man et Lee attachés l’un à l’au-
tre par une chaîne d’or. En fait, malgré la chaî-
ne, Man Ray respecte ce qu’il admire tellement
Etats-Unis, dans une ville au nom imprononça- chez Lee et qui pourtant le fait souffrir : son
ble, Poughkeepsie. Son enfance est assez chao- indépendance.
tique, entre son père Theodore, directeur On dirait que pour Lee Miller, les hommes
d’usine fortuné, passionné de mécanique, et sa sont des paliers qui lui permettent de changer
mère Florence attentive par intermittence. Très LEE MILLER d’activité – sans que s’affaiblisse jamais sa
indisciplinée, Elizabeth est renvoyée de toutes personnalité. Elle procède par avancées puis-
les écoles. A dix-neuf ans, elle veut aller à santes, allant toujours plus profond, plus auda-
Paris, vivre « parmi les bohémiens dont elle cours d’une progressiste académie de peinture, cieusement vers elle-même. C’est Man Ray qui
entendait parler dans les romans », étudier l’art. l’Art Students League. encourage Lee à « trouver sa propre voie »,
Theodore lui envoie des subsides, l’autorise à Intervient alors l’épisode invraisemblable malgré sa crainte de la perdre. Et Lee devient
prendre des cours d’art théâtral. Quelques aven- (mais dont Carolyn Burke ne doute pas) où photographe pour Vogue. Elle photographie
tures amoureuses ne la bouleversent pas outre Elizabeth manque passer sous les roues d’une d’abord des parfums Chanel, des robes de
mesure et la rendent moins heureuse que Paris, voiture, est vivement tirée en arrière – et tombe Patou, qu’elle met chaque fois en scène dans
ses rues, ses jardins et ses théâtres. Ce sera une évanouie dans les bras de celui qui vient de la des décors très originaux. Puis elle photogra-
constance dans la vie de Lee Miller, où sauver : le richissime et célèbre Condé Nast, phie Paris. Carolyn Burke parle du « surréalis-
manquent des poncifs en principe inéluctables : fondateur d’un empire de presse. Elizabeth, me naturel de ses premières photos de Paris ».
cette biographie ne narre pas de « chagrins belle, moderne, éclatante et déjà « remarqua- « Elle savait composer une image en esprit,
d’amour ». De même, curieusement, parmi tous ble » en tous points, est justement celle que régler l’objectif en fonction de la scène et lais-
les termes qui louent l’extraordinaire beauté de cherche pour se renouveler le somptueux maga- ser le jeu des formes s’exprimer lui-même. »
Lee, on ne trouve pas le mot « distinguée » (on zine de mode Vogue. Elizabeth figure aussitôt En 1930, Lee Miller prend son propre duplex
s’en passe). sur la couverture. Et soudain, tous les photogra- rue Schoelcher. Cela ne signifie pas une
Cette joie de vivre parisienne dure jusqu’en phes de New York se l’arrachent. Le plus célè- brouille avec Man Ray, qui l’introduit dans le
janvier 1926, où sa mère vient la chercher et la bre, à la réputation révolutionnaire, est Edward monde des artistes et aristocrates d’avant-
ramène en bateau. Mais elle ne rêve que de Steichen, pour qui elle pose. Lee dira plus tard garde, les Noailles et Beaumont, les Cocteau,
Paris, hante Greenwich Village à New York, de Steichen : « C’est lui qui m’a mis en tête Lifar, Bérard et autres. C’est ainsi que Lee en
danse dans la revue de la troupe Scandals, où l’idée de faire de la photo. » Elle décide alors vient à figurer dans le film de Cocteau Le Sang
débute Louise Brooks. de changer de prénom et choisit celui, quasi d’un poète, sous la forme d’une statue blanche
Finalement, elle se réinstalle à New York - viril, de Lee. Ainsi rebaptisée, Lee Miller sans bras et une femme en robe du soir.
non plus comme danseuse, mais comme annonce son intention de devenir photographe. En 1932, Lee revient à New York. Elle ne
« mannequin lingerie », tout en suivant les A peine arrivée à Paris, elle frappe à la porte photographie pas seulement des gens célèbres,

16
ARTS

elle fait aussi des photos de publicité, que mais Condé Nast conseille d’abord à Lee une jetée de l’autre côté de la rue et j’ai rebroussé
publie Condé Nast. « Une musique silencieuse « longue période d’essai ». Elle continue donc chemin en courant, me tordant les pieds [...].
semble émaner d’un piano à queue luisant à photographier des célébrités et des modèles Mon Dieu, c’était horrible. »
qu’elle solarise pour une publicité de luxe. de haute couture, quand, le 22 août 1940 les Lee traverse le Rhin avec la 1ère armée
Dans une photo pour des parfums d’Elizabeth raids allemands sur Londres commencent. Les américaine, et le 11 avril 1945, elle entre dans
Arden, Lee disposa les flacons en diagonale sur rues dévastées fournissent à Lee des images le camp de Buchenwald. Elle photographie les
un miroir dans lequel, comme autant de starlet- créées par « les lois insondables des explo- survivants squelettiques, les montagnes de
tes obsédées par leur image, ils semblaient sions ». « Un jour, Lee trouva dans les ruines cadavres et les habitants de Weimar forcés de
admirer leur reflet. » une statue classique abîmée, une barre de visiter le camp. A Dachau, elle voit un train
Un des avatars les plus étonnants de Lee est métal sur le cou et une brique sur la poitrine. entier rempli de cadavres. « Se rapprochant
bien celui où elle apparaît en épouse d’un La perspective oblique renforce la qualité progressivement et adoptant des angles de vue
musulman, le richissime Egyptien rencontré à dramatique de la statue abattue. [...] Ce différents, elle photographia le train sur toute sa
Saint-Moritz, Aziz Eloui Bey – si généreux symbole féminin représente la chute d’une longueur puis [...] depuis un wagon partielle-
qu’il eut pour elle toutes les indulgences. Elle civilisation. En même temps, le titre sarcas- ment vidé : une photo qui place l’observateur
sera longtemps sa femme, légitime et infidèle. tique de Lee, Revenge on Culture, renvoie à du côté du mort. [...] un corps nu avec des
Quand, à Paris, elle rencontre le collectionneur des thèmes personnels. » bottes, près de deux bols d’étain vides. » Lee
et artiste anglais Roland Penrose, celui-ci est De nouveau, c’est un homme, David intitule son reportage « Croyez-le ».
frappé d’un immédiat coup de foudre. Et Le Sherman, journaliste de Time-Life, qui la fait Elle n’est jamais plus bouleversante qu’en
généreux Aziz assure Lee qu’il ne veut pas glisser d’une activité à une autre. En décembre ces années-là, où elle endure la crasse, les vues
divorcer sans être certain qu’elle sera heureuse. 1942 elle obtient son accréditation comme immondes, avec une exultation horrifiée, son
Lee Miller part rejoindre Penrose à Londres, correspondante de guerre du Vogue britannique. corps puissant jamais entravé par l’uniforme où
et c’est par ce nouveau palier que Lee Miller va Et quand les Alliés débarquent en Normandie le elle se soucie peu de ressembler à « un lit sale
glisser vers la guerre, qui d’ailleurs venait à sa 6 juin 1944, Lee veut débarquer elle aussi bien et défait ».
rencontre. Après ce qui fut « le dernier pique- que le front soit interdit aux femmes journalis- En Angleterre, elle souffre de dépression.
nique surréaliste » à Antibes, en compagnie de tes. Sa véritable campagne commence quand on Elle met au monde son fils Antony, essaie de
Picasso, Max Ernst, Leonora Carrington, et l’envoie à Saint-Malo, que l’on croit libérée. En vivre en campagnarde dans la ferme de Roland
même Leonor Fini et Man Ray, Lee et Roland fait, les Allemands tiennent encore la citadelle. Penrose.
arrivent à Londres, le 3 septembre 1939, au « Lee suivit l’ascension du fort par les GI Le 21 juillet 1977, « Lee affronta la mort
moment où retentissent les premières alertes comme si elle avait été l’un d’eux. » Elle dit : comme elle avait tout affronté, tête la première
aériennes. « Je me suis réfugiée dans un abri boche, terré et avec courage ». Carolyn Burke salue
Durant l’hiver 1939, Vogue envoie plusieurs sous les remparts. Mon talon s’enfonça dans pour conclure « le courage joyeux de cet esprit
de ses photographes en reportage de guerre, une main arrachée. J’ai ramassé la main, l’ai rebelle ».

Les fluides de Fred Deux


Par le dessin, par la peinture, par la poésie, Fred Deux (né en 1924) crée sans
cesse. Il enlumine les fables de la grande douleur et des recours, celles des yeux multi-
ples qui se disséminent parmi les plis, celles des viscères turbulents, celles du désir
ambigu et de la mort apprivoisée, celles des visages intérieurs, celles du « labyrinthe
au nom illisible » et d’autres légendes équivoques. Il aime raconter. Et il donne à voir
les « secousses de l’âme », les spasmes de l’espace, l’ébranlement des corps.

GILBERT LASCAULT

FRED DEUX La création de Fred Deux se situe souvent


ŒUVRES RÉCENTES du côté des fluides. « L’intérieur de ma tête
Galerie Alain Margaron, 5 rue du Perche, Paris 3e (écrit-il) est comme de la boue noire. Encre de
13 septembre 2007 – 27 octobre 2007 Chine et sang. Salive pour murmurer ». Ou
bien, « mes mots sont des éponges dont je me
FRED DEUX sers pour essuyer la sueur qui les recouvre. La
TRAITS D’UNION (peintures et poèmes) douceur n’en est pas absente ». Il murmure :
Préface de Manuel Jover « Seulement laisser couler/ la salive du
L’Atelier des Brisants éd., 144 p., nb ill. coul., 25 e temps ». Ou encore : « L’encre de Chine se
FRED DEUX laissait mener/ et moi je la regardais intensé-
ment / remuer pour rester vivante ». A
Le Temps qu’il fait éd., 226 p., 23 euros
ENTRÉE DE SECOURS (1999-2003) certains moments, il exhibe les spermes
colorés ou les spermes noirs... « Je rêve (dit-
il) de ma chair blessée / qui n’a cesse de
saigner. » Il s’interroge : « Qu’y a-t-il dans la
tête que la salive attise ? » L’humide séduit. Il
red Deux excentre les coulures, les se souvient de la sueur des serveuses des
F macules, les résilles, les lacis, les sinuo-
sités, les cellules insolites, le maillage, les
cantines : « Sous leurs bras aussi, où deux
fleuves s’ouvrent et lâchent leur bonne
damiers exigus, les peaux pathétiques, les odeur ». Il note aussi : « Mes aisselles, source
orifices désirés, les fentes, les blessures, les et cascade, sont un bienfait ». Parfois, il
surfaces suspectes, les muqueuses, les dessine une « ligne pleine de larmes ». Il est
membranes, les trames, les étranges textures, attentif aux humeurs, aux élixirs de vie, mais
les lignes exactes et errantes, les pointillés, aussi à la bile, ou au poison subtil et cruel de FACE À MA LUMIÈRE
les coupures, les sillons, les fibrilles, les la douleur. Il explore une région intérieure :
profils indécis, le moiré, la lueur secrète. « Un pays sans bord, à l’eau sans fond ». SUITE

17
ARTS SUITE FRED DEUX/LASCAULT

Depuis 1985, il vit et travaille à La Châtre ; il vient à moi masquée... Un dessin est lent, Fred Deux est encore marqué par une
se promène parfois près de l’Indre : « Après long à approcher ». Il ne veut jamais être ni « souffrance qui ne s’explique pas », mais
un orage, la rivière est comme une femme, les maître ni perdant. qu’il aime. Il la suggère avec pudeur : « Dès
cheveux défaits ». Par les mots, par les lignes, par les signes, ma venue (dit-il) je suis déjà tombé de la
Depuis l’âge de vingt-quatre ans, Fred Fred Deux se considère comme un « puisatier » hauteur du ventre maternel... Une étoile
Deux privilégie assez souvent, dans sa pein- mélancolique qui a vécu, pendant l’enfance, noire este suspendue au-dessus de nous...
ture, les taches, les coulages, les bavures, les dans une cave ; comme un « sourcier de Douleur dans la poitrine, une pointe qui
mouillures. « La tache (dit-il) s’ouvre, s’étale, l’abîme » ; comme un explorateur des s’enfonce... J’aime ma souffrance si elle
se referme... Elle aspire. Elle vit toutes mes « couloirs du corps » et des « gouffres » ; m’aide à avancer, que ce soit dans le noir ou
vies... Elle coule encore, s’étire une dernière comme un cartographe des zones du Désir ; dans la lumière... » Un de ses dessins
fois... Hémorragique aventure... Ma tendre comme un trapéziste qui joue avec l’équilibre s’intitule Blessure cherchant dessinateur
tache... Une tache est un autoportrait... » et le déséquilibre ; comme un zoologue inquiet. (2005). La blessure est une brèche, une
Mais, parallèlement, il dessine des formes Très souvent, il est un rat, « mon rat », et il le liberté amère.
en partie nettes, en partie indéterminées, des découvre dans une radiographie. Il est un Avec persévérance, Fred Deux murmure :
lignes précises. Il est patient : « Chaque fois, corbeau qui fait claquer ses ailes. Il est proche « Je ne m’obstine à dessiner que pour faire
c’est lent à venir... J’attends. Ça ne peut pas de l’araignée de la cave et il tend des toiles. Il reculer la mort ». Sa création est une tentative
ne pas venir... La longue attente du dessin est un piégeur piégé des formes furtives. de renaissance. « Je m’accroche. »

PHILOSOPHIE

Race et État
Éric Voegelin (1901-1985), né à Cologne en 1910, dont la famille s’installa à
Vienne en 1910 et qui vécut dans la capitale autrichienne jusqu’à 1938, avant de
s’enfuir aux Etats-Unis pour échapper à la menace d’une arrestation, doit sa célébrité
à l’ouvrage Les Religions politiques (1). C’est justement ce livre, publié à Vienne,
curieuse coïncidence, en mars 1938, au moment de l’Anschluss, qui avait achevé de
rendre Voegelin suspect aux yeux des nazis.

JACQUES LE RIDER

ÉRIC VOEGELIN corps propres aux communautés politiques Voegelin, il faut concéder que cette théorie du
RACE ET ÉTAT antiques et de l’idée de corps propre à « corps » est parfois difficile à suivre,
trad. de l’allemand par Sylvie Courtine-Denamy, l’imperium chrétien ». d’autant plus que l’auteur emploie le plus
précédé de Pierre-André Taguieff, Au lecteur qui buterait sur cette phrase de souvent le mot Leib, qui désigne habituelle-
« Éric Voegelin, 1933 : Un philosophe face à l’idée ment le corps en tant qu’organisme vivant,
de race et au racisme » alors même qu’il parle du corpus politicum et
Vrin éd., 344 p., 35 euros du corpus mysticum. La traductrice, Sylvie
Courtine-Denamy, explique qu’elle a dû
« traduire uniformément par “corps”,
“corporéité”, “corporel” », ce qui produit un
effet d’étrangeté dans un contexte de théorie
politique. On lit par exemple p. 232 : « La
ans Les Religions politiques, Voegelin catégorie de corpus mysticum, qui a été
D met en évidence la dimension religieuse
des mouvements politiques de masse contem-
élaborée en particulier pour désigner la
chrétienté comme le corps du Christ, doit
porains, en particulier du nazisme, conçu voir sa signification élargie à d’autres
comme religion politique anti-chrétienne conceptions du corps. La phratrie antique ou
apparue dans une culture profondément sécu- la gens sont également un corps mystique,
larisée, comme le retour du religieux après la tout comme la race ; ce n’est jamais un lien
mort de la religion. Sa réflexion originale n’a, biologique réel qui constitue l’unité essen-
de toute évidence, rien perdu de son actua- tielle des différents membres d’un tel corps. »
lité... On reconnaît le type de raisonnement dont
Voegelin, dans Race et État, ouvrage Les Religions politiques apporteront,
publié en 1933, est parfaitement informé des quelques années après Race et État, un nou-
développements des théories raciales à vel exemple : ce n’est pas le lien entre reli-
l’époque contemporaine : la préface érudite gion et politique qui constituerait un fait
de Pierre-André Taguieff permet de mesurer nouveau, mais le retour du religieux antichré-
l’étendue des connaissances de Voegelin en la tien (et antijudaïque, cela va sans dire) dans
matière et de repérer ses quelques lacunes. une culture parvenue au terme d’un long
Mais l’originalité de son livre consiste à processus de sécularisation. De même, ce
affirmer que l’idée de race ne peut surpren- n’est pas le lien entre race et État qui poserait
dre que ceux pour qui « les idées politiques un problème, si l’on admet que la race n’est
depuis le XVIIe siècle sont devenues l’unique que le nouveau nom donné à la « corporéité »
manière naturelle de concevoir une théorie du corpus politicum, mais l’épuisement des
politique ». Car l’idée contemporaine de race représentations traditionnelles et leur
n’est, selon lui, qu’un avatar « des idées de ÉRIC VOEGELIN remplacement par des « fictions dans

18
PHILOSOPHIE

lesquelles l’idée du corps, bien qu’elle n’ait de devenir la doctrine de l’État. Retraçant la comment on passe de l’idée de race élaborée
plus de fondement réel, n’est pas pour autant généalogie de l’antisémitisme, il accorde une par les intellectuels au racisme diffusé dans
abandonnée ». L’État national fondé sur le très grande importance à Renan : « C’est à lui tout le « corps social ». Il ne montre pas non
« corps » du Volk (peuple au sens d’ethnos et qu’on doit l’opposition, étayée par ses plus la voie qu’il faudrait suivre pour
de race) est une communauté post-chrétienne recherches philologiques, entre les Sémites et s’affranchir de la corrélation « Race et État »,
qui s’isole des autres et, selon l’expression de les Aryens. » Voegelin montre que, dans la pour mettre l’analyse du racisme au service
Voegelin, « prétend être le royaume de situation politique et sociale présente de de l’action anti-raciste. Mais reprochera-t-on
Dieu ». Dans le temps présent, chaque corps l’Allemagne, l’idée de « race nordique » se à Voegelin de ne pas avoir trouvé, dès 1933,
national est convaincu d’être la nation élue et heurte à de sérieuses difficultés. « L’idée de la réponse à des questions qui se posent
cherche à accumuler les preuves « scien- race, sur le plan pratique et politique, ne se aujourd’hui plus que jamais ? Il vaut mieux
tifiques » de sa supériorité. En particulier, la définit donc pas tant de façon positive par un rendre hommage à sa remarquable perspica-
race est le corps mystique du nouveau Reich. idéal racial, que négativement par opposition cité face à l’une des plus redoutables perver-
Après avoir montré « comment l’idée de au judaïsme. » sions idéologiques de notre temps.
race pénètre dans les communautés post- Les limites de cet ouvrage original et
chrétiennes », Voegelin s’interroge sur passionnant sont celles de l’histoire des 1. Éric Voegelin, Les Religions politiques, trad.
l’antisémitisme allemand qui, en 1933, vient idées : il n’entreprend pas de montrer Jacob Schmutz, Éditions du Cerf, 1994.

Partie de cache-cache avec l’espace :


homme spatial ou animal politique ?
En épilogue de son ouvrage, Michel Lussault propose que la géographie du meuvent. Lors des funérailles du Prince de
Conti (exemple évoqué au début du chapitre
XXIe siècle se donne pour programme d’étudier l’ensemble des usages de l’espace que quatre), de prestigieux invités se voient ainsi
vivent les êtres humains. Pourquoi une telle urgence ? refuser la possibilité de s’asseoir sur des
fauteuils placés au premier rang. S’inclinant
devant leurs récriminations, l’organisateur de
PIERRE BERGEL la cérémonie renonce in extremis à l’intrigue
qu’il projetait et des fauteuils supplémentaires
sont apportés en urgence. Mis un instant en
MICHEL LUSSAULT Empruntant à de multiples références des cause, l’ordre spatial est sauvé et
L’HOMME SPATIAL. sciences humaines et sociales la démonstration l’escarmouche des pouvoirs ne produit pas un
La construction sociale de l’espace humain est ambitieuse car elle propose rien moins nouvel ordre des places.
Seuil éd., 363 p. qu’un mode d’emploi de l’espace humain, une En revanche, le 1er décembre 1955, dans un
sorte de grammaire géographique, à la fois bus de la ville de Montgomery (Alabama),
universelle et opératoire en toute occasion. Rosa Parks refuse de laisser sa place à un
Pourtant, le lecteur-géographe restera sur sa passager blanc. Cette « révolte spatiale »
faim car une ambiguïté n’est pas levée. Quelle contribue d’une manière déterminante au
elon lui, la société mondiale est de plus en est la nature de l’espace humain ? Une caté-
S plus spatialisée. La tyrannie du temps réel
abolit l’Histoire pour accorder une place domi-
gorie indépendante de l’activité des sociétés
ou bien une production de ces dernières ?
mouvement qui, dix ans plus tard, conduira à
l’abolition de toute forme de ségrégation
raciale aux États-Unis. Dans ce second cas, un
nante au sens et à la hiérarchie des places. Hésitant entre ces deux interprétations incom- refus individuel initie un changement qui, à
Dans ce nouvel ordre, les hommes sont à la patibles, l’auteur se livre tout au long de son tour, bouleverse l’ordre spatial.
fois urbains et ruraux, mobiles et enracinés, l’ouvrage à une partie de cache-cache avec la Pour que ce livre soit pleinement réussi, il
proches et fortement ségrégés. Ils sont de plus catégorie d’espace. aurait fallu que l’auteur cesse de jouer à
en plus soucieux d’un environnement à leur Dans la première hypothèse, l’espace est cache-cache avec l’espace et qu’il choisisse
mesure et simultanément pris dans le moule considéré comme un « quasi-personnage ». son paradigme. Comme le suggère la face la
des grands commutateurs géographiques que Sous l’autorité bienveillante du géographe, les plus intéressante de son propos, l’espace
figurent les aéroports, les centres de loisirs, les habitants de la Terre sont conviés à apprendre n’est ni support ni acteur des rapports soci-
shopping centers. Évoquant Peter Sloterdijk, le langage de cet être venu on ne sait d’où. aux. Il est produit social, et ce de part en part.
l’auteur considère l’espace des sociétés L’espace est doté de caractères que l’homme Plus que sur les spatialités, la géographie de
comme un agrégat de sphères de différents doit apprendre à connaître s’il aspire à vivre demain devra donc travailler sur le mode de
formats (couple, foyer, entreprise, associa- en « bonne entente » avec lui. Relookée au production social et politique des espaces
tions), qui se jouxtent comme des bulles dans moyen d’un lexique inédit, cette thèse plonge humains.
une montagne d’écume. l’épistémologie géographique cinq ou six Car avant de devenir un individu spatial
De nombreux exemples sont convoqués décennies en arrière, au temps où l’espace et hypermoderne, l’être humain demeure un
pour appuyer la démonstration : le tsunami de la société étaient présentés comme deux animal politique qui s’apparie tout en
décembre 2004, la diffusion mondiale du virus instances autonomes et symétriques. Assise s’opposant, un politikon zoon qui se fond dans
du SRAS, la promotion de l’image d’une sur la tradition de Paul Vidal de la Blache, elle le collectif en même temps qu’il joue sa
métropole. Des scènes d’apparence plus anec- envisage la géographie à la manière très clas- propre carte. Aujourd’hui comme hier, les
dotique sont également disséquées avec brio : sique d’un face-à-face entre l’Homme et le rapports sociaux se réifient en des produc-
les funérailles d’un prince de cour dans la Cosmos. tions spatiales qui enregistrent ces conflits en
France du début du XVIIIe siècle, un bus où À cette philosophie des essences, l’auteur même temps qu’elles fossilisent les positions.
sévit la ségrégation raciale dans le Sud états- superpose heureusement une interprétation À armes inégales, dominant et dominés
unien des années cinquante. À des échelles plus actuelle, notamment dans le chapitre cinq. fabriquent des espaces dotés de valeurs et
variées, ces exemples démontrent que la Dans cette seconde hypothèse, l’espace est d’attributs hiérarchisés en vue, littéralement,
maîtrise des espaces constitue un élément présenté comme une production sociale de de se tailler leur place. Le jeu est fait pour que
capital des rapports sociaux. L’homme spatial l’activité des hommes. La prééminence de les puissants demeurent et que l’ordre triom-
est celui qui maîtrise les situations certains par rapport à d’autres fixe des contro- phe. Mais il arrive parfois, comme dans une
géographiques dans lesquelles il se confronte verses où les normes, les représentations, les sanguine de Picasso, que le taureau embroche
aux autres. Dans la plupart des cas, un conflits d’intérêt déterminent les places des le matador.
compromis s’ébauche par ajustement. Mais si individus et des groupes comme les localisa-
les opérateurs spatiaux sont défaillants, la crise tions des équipements ou des événements. Ce Pierre Bergel est Maître de conférences en
se dénoue par la catastrophe ou bien par le sont ces rapports sociaux qui produisent les géographie sociale et urbaine à l’université de
choc des civilisations. espaces dans lesquelles les sociétés se Caen, Basse-Normandie.

19
PSYCHANALYSE

Psychanalyse et neurologie :
le dialogue, enfin !
En présentant une lecture de Freud radicalement neuve à la lumière des recher-
ches neurologiques contemporaines sur l’émotion et les affects, Catherine Malabou
poursuit ici l’étrange et incomparable itinéraire philosophique qui est le sien et la
conduit aussi bien à écrire sur Hegel et sur Heidegger que sur le cerveau et
l’architecture neuronale. Elle montre tout ce que les blessures cérébrales, par leur
pouvoir métamorphique (pensons à ces malades d’Alzheimer devenus des sujets
méconnaissables), révèlent sur l’inconscient et la subjectivité.

Entretien
CATHERINE MALABOU vivre. L’accident cérébral révèle ainsi la Les « nouveaux blessés » sont tous ces
LES NOUVEAUX BLESSÉS possibilité qu’a le sujet de survivre à blessés psychiques que la psychanalyse tradi-
De Freud à la neurologie : l’absence de sens de ses accidents. C’est cette tionnelle ne peut précisément pas compren-
penser les traumatismes contemporains survie psychique à l’accident cérébral que dre. Leurs troubles ne proviennent jamais
Bayard éd., 362 p., 21 euros Freud n’a précisément jamais admise. d’un conflit affectif et la sexualité n’est
d’aucun secours pour les éclairer. Il s’agit des
L. F. : Vous venez de parler de l’enjeu victimes de diverses lésions ou attaques céré-
« politique » de votre démarche. Les brales, ou des patients de maladies neurodé-
Lucette Finas : Pourquoi vous a t-il paru « nouveaux blessés » ne seraient pas seule- génératives comme la maladie de Parkinson
important d’ouvrir ou de réouvrir le dialogue ment les malades cérébraux mais toutes les ou d’Alzheimer. Plus largement, les
entre Freud et la neurologie contemporaine ? victimes de traumatismes en général (guerre, nouveaux blessés sont tous les individus en
Vous ne vous livrez pas du tout à une attaque viol, attentats,...). état de choc. Sans avoir forcément subi au
contre la psychanalyse. Cependant, vous départ des lésions cérébrales, ils n’en voient
remettez en question une certaine compré- C.M. : Les textes que Freud consacre aux pas leur équilibre psychique altéré et souf-
hension freudienne de l’événement et du trau- traumas, notamment aux traumas de guerre, frent d’une atteinte du « cerveau émotionnel
ma. Pouvez-vous préciser ? sont éloquents. Dans Introduction à « La (emotional brain) ». La frontière entre trau-
psychanalyse des névroses de guerre » matismes organiques et traumatismes socio-
Catherine Malabou : J’ai tenté de réorien- (1919), il écrit : « les affections survenant politiques est très mince.
ter le débat sur des bases plus claires.
Laissant de côté les questions stériles et pure- L. F. : Vous faites preuve d’une connais-
ment polémiques de l’inefficacité de la sance impressionnante des travaux de Luria,
psychanalyse d’un côté, du tout médicament Sacks, Damasio, Cyrulnik, ou encore de la
et du positivisme de l’autre, j’ai cherché à psychiatrie de guerre (Kardiner, Salmon,
comprendre quel pouvait être le fondement Crocq, Barrois...). Mais votre intuition philo-
de cette polémique elle-même, son enjeu sophique de départ, la plasticité, est bien
philosophique et politique, qui n’avait jamais encore le fil directeur de toutes ces lectures.
encore été dévoilé. Cet enjeu tient à la défini- De La plasticité au soir de l’écriture à ce que
tion de l’événement, plus précisément de vous appelez ici « la plasticité destructrice »,
l’événement traumatique. Je tente de montrer qu’est-ce qui a changé ?
que sous les noms bien connus de « sexuali-
té » pour la psychanalyse et de « cerveau » ou C. M. : L’événement traumatique crée un
de « cérébralité » pour la neurologie nouveau sujet, c’est là sa puissance métamor-
s’abritent en fait deux régimes de causalité phique, que je nomme ici plasticité destruc-
spécifiques, et, par voie de conséquence, trice. Il ne s’agit pas, ou plus, de la plasticité
deux régimes d’événements. créatrice de forme, mais bien de cette plasti-
Il existe une différence fondamentale entre cité explosive, qui forme une identité nouvel-
l’« événement psychique » régi par le par anéantissement de l’identité précéden-
l’étiologie sexuelle et « l’événement te. La blessure cérébrale provoque une
psychique » régi par l’étiologie cérébrale. transformation qui fait surgir d’un lieu onto-
Pour Freud, un « événement psychique » a logiquement et existentiellement secret un
nécessairement toujours deux faces, une part sujet méconnaissable. Je discute, dans la
de survenue inopinée, et une part de prédesti- dernière partie du livre, avec Foucault et
nation. La sexualité est le lieu rencontre entre CATHERINE MALABOU Derrida. Ce qui se passe aujourd’hui n’est ni
l’exogène et l’endogène, l’entrecroisement de l’apparition d’un nouveau chapitre de
l’« énergétique » et de l’« herméneutique », après un effroi ne sont pas des névroses. » l’Histoire de la sexualité, ni l’émergence
du « non sens » et du « sens ». Les blessures à la tête, les troubles fonction- d’une nouvelle écriture inconsciente. La
Le régime d’événements régi par la céré- nels et moteurs, les paralysies, les tremble- plasticité, je le maintiens, est l’avenir de
bralité est d’une tout autre nature. Dans le cas ments, les pertes de mémoire consécutifs à l’écriture en ce qu’elle révèle des modes
d’une lésion cérébrale par exemple, le carac- des lésions organiques saisissables du systè- d’être du système qui ne doivent rien à la
tère extérieur de l’accident reste extérieur au me nerveux n’ont pas, en tant que tels, trace. Les blessures dont je parle se produi-
psychisme lui-même. Les accidents de la d’impact sur le psychisme. Ils doivent, pour sent précisément quand la trace est perdue.
cérébralité sont des blessures qui déchirent le constituer des événements psychiques à part
fil d’une histoire et demeurent « irrécupéra- entière, réactiver un conflit qui ne doit rien à Propos recueillis
bles » alors que le psychisme continue de la guerre : un conflit affectif. par Lucette Finas

20
HISTOIRE

Les poisons de la couronne


Depuis l’Antiquité, pouvoir et poison ont toujours eu partie liée, selon des
modes variables que passe en revue Franck Collard. Si le sang renvoie à la guerre, le
venin renvoie à Satan, et surtout il procède d’un imaginaire bien plus actif.

DOMINIQUE GOY-BLANQUET

FRANCK COLLARD l’arme de prédilection des femmes, des orien- siècle des Lumières, observe l’auteur.
POUVOIR ET POISON taux, des médecins juifs, des Italiens. Collard, Permanence également, de la peste de 1348 à
Seuil éd., 300 p., 22 euros qui oublie l’ascendance médicéenne du la grippe espagnole de 1918, imputées l’une
souverain, s’étonne d’une affaire étouffée par et l’autre à une action criminelle allemande
Louis XIV, « inversant les rôles du Français par le biais d’animaux domestiques.
empoisonnement est une continua-
«moyens.
L’»tion de la politique par d’autres
Collard développe sa thèse dans un
atteint par l’Italien empoisonneur ». Plutôt
qu’à ces suspects ataviques, il s’attache aux
catégories visées, évêques, papes, princes,
Les rumeurs de poison faisant plus de
ravages que les substances toxiques, on
s’attendrait à voir prêter plus d’attention aux
ouvrage fascinant et frustrant comme une souverains, en bref tous ceux qui ont quelque écrivains qui s’emparent du thème. Ulysse
bibliothèque de romans policiers auxquels chose à prendre ou à perdre. Les meurtres
manquerait presque toujours la dernière page. réels ou suspectés sont la plupart du temps
L’étendue du champ couvert, l’Occident de des attentats contre un personnage haut placé,
l’Antiquité à nos jours, ne laisse pas le loisir perpétrés par son entourage. Parfois toute une
de refaire l’enquête ni d’examiner en
profondeur le contexte politique des homi-
population sert de cible à un ennemi politique
ou religieux : les viandes, les puits d’une ville
Rumeurs
cides recensés. La mort suspecte était-elle ou sont empoisonnés, par des Juifs qui veulent de poison
non un meurtre, on l’ignore la plupart du détruire la chrétienté, ou des lépreux alliés
temps. Pour un crime avéré, d’innombrables aux Infidèles. L’empoisonnement prend alors
rumeurs circulent sans jamais aboutir à une dans les récits une valeur symbolique, de la
preuve. Quelle était l’efficacité des outils de maladie du royaume ou du pouvoir. L’affaire
détection, ou encore celle des goûteurs, des Poisons sous Louis XIV couvre surtout figure au chapitre des flèches empoisonnées
combien sont tombés raides morts à la table des appétits matériels ou sentimentaux mais mais pas Hercule ni son héritier Philoctète
du banquet ou dans les semaines qui devient une affaire d’État parce que la malgré leur longue descendance littéraire. Le
suivirent, on ne le saura pas davantage. Brinvilliers compte de nombreux clients dans diabolique Henry II occupe le terrain en
D’après les historiens, les armes de la l’entourage royal. Au XVIIIe, ce sont les l’absence de son épouse, la non moins
médecine et l’hygiène alimentaire étaient Jésuites qu’on accuse de collusion avec les redoutable Aliénor que les ballades contem-
souvent plus meurtrières que les assassins Noirs de Saint-Domingue dans un complot poraines accusaient d’avoir empoisonné sa
patentés. Sans parler des tentatives visant à élimiter tous les Blancs, et qui sont rivale « Fair Rosamund », et Catherine de
d’amateurs où le mélange de doigt de pendu, expulsés des îles. « Magnifique permanence Médicis est réservée au seul Alexandre
farine, sang de chauve-souris ou autre de l’accusation d’empoisonnement » au Dumas. Collard s’étonne naïvement qu’on ne
n’offraient pas le résultat espéré. laisse pas les rois détrônés vieillir en paix
Collard s’applique à déceler une évolution dans un monastère, Edward II ou Richard II
chronologique dans une forme d’assassinat aurait pu l’éclairer sur ce point. Il rapporte
dont les mobiles varient peu d’un siècle à l’affaire Lopez sans mentionner les pièces
l’autre : le poison sert aussi bien à éliminer qu’elle inspire, Le Marchand de Venise, Le
un rival qu’à détruire sa réputation, le constat Juif de Malte empoisonneur d’un plein
ne va guère plus loin. On s’y perd un peu couvent de religieuses, ou plus largement la
entre les soupçons, les rumeurs malveillantes riche production du théâtre de la vengeance
et les accusations fondées, ainsi lorsqu’il dont les empoisonneurs rivalisent
évoque à propos de Louvois la fin de Fouquet d’ingéniosité, enduisant de venin les lèvres
trente ans plus tôt : « Signalons que cette d’un cadavre ou d’un portrait aimé. Le
disgrâce, achevée par un décès qui n’était phénomène tient en une phrase sous le titre «
pas non plus exempt de soupçon Poisons du Grand Siècle » : « la société tout
d’empoisonnement, n’avait pas été amorcée entière baigne dans les effluves toxiques : la
par une accusation du même ordre qui littérature, roma-nesque ou théâtrale, s’en
apparut toutefois plus tard et s’avéra donc ressent et fourmille d’histoires
inutile malgré la notoire dilection du surin- d’empoisonnement, notamment dans l’œuvre
tendant pour la chimie pharmaceutique. » de Shakespeare ». A ce stade quelques
Plus on s’élève sur l’échelle du pouvoir, plus bonnes plumes, Saint-Simon, Voltaire, appor-
le poison circule dans les corps et les esprits. tent leur goutte de vitriol à l’index des mots
Collard cite à ce propos une phrase de Vigny vénéneux. Désormais le poison se dédia-
: « Il y a deux choses que l’on conteste aux bolise : après les derniers feux napoléoniens,
rois : leur naissance et leur mort ; on ne veut « il ne reste d’actualité qu’au titre d’intrigues
pas que l’une soit légitime ni l’autre anecdotiques et de cabales superficielles qui
naturelle. » Cependant certaines époques, ne remettent plus guère en cause la marche
certains types de société semblent plus prop- de l’État et encore moins le salut des
ices à la propagation des poisons, celles peuples ». Avait-il ce pouvoir aupa-ravant, le
notamment où le pouvoir s’isole et rend plus livre de Collard malgré sa fabuleuse richesse
difficile l’usage des armes conventionnelles. d’exemples ne l’établit pas tout à fait. Quant
Les périodes plus ouvertement violentes au dernier chapitre, qui voit pas-ser Staline «
connaissent une « pause toxique », comme la le super-Borgia du Kremlin », des espions
Révolution française, qui rend hommage au assassins, et des armes de destruction
tyrannicide Brutus et verse le sang au grand toxiques, apanage à l’en croire des régimes
jour. non démocratiques, il contredit un peu ce bel
Sans grande surprise, le poison passe pour LA VOISIN optimisme.

21
HISTOIRE

Histoire d’un homme qui fut historien


Si l’on en croit son titre, cet ouvrage est une biographie, c’est-à-dire l’histoire
d’un homme dont la destinée personnelle mériterait qu’on contât les péripéties de son
existence en suscitant ainsi l’attention des foules. Tous les grands hommes ont leurs
biographes, parfois même tentés de s’essayer à l’hagiographie lorsque le sujet s’y
prête. Pourtant qui connaît Henry Brooks Adams ?

PIERRE LAGAYETTE

HENRY ADAMS conquiert son espace vital, et s’étire sur tout parce que l’épistémologie d’Adams se nour-
L’ÉDUCATION DE HENRY ADAMS un continent, puis l’étoffe se déchire, on frôle rit de parallèles et de divergences, et de la
The Education of Henry Adams le chaos avec la guerre de Sécession, enfin la nécessité d’ordonner le désordre de l’univers.
éd. de Pierre-Yves Pétillon nation réunie se précipite dans une course au Véritable saga du savoir, son « Education »
trad. révisée par Régis Michaud progrès qui, au tournant du siècle, en fera la est profondément géographique et aven-
et Franck L. Schoell première puissance économique du monde. tureuse, conformément aux canons du récit
Imprimerie Nationale éd., 424 p., 28 euros Henry Adams entre avec elle dans son d’initiation. Mais Adams se promène aussi
troisième siècle, celui de la modernité, de la dans le temps, comme il sied à l’historien, et
science toute-puissante et des empires finan- avec lui le lecteur revisite pratiquement
ciers. Le vieil homme résiste comme il peut à toutes les époques de l’humanité. L’« Éduca-
l’effritement d’un monde que son intellect tion » est encyclopédique et les références
avait cru pouvoir savamment maîtriser. Mais érudites ne manquent pas ; pourtant jamais le
il n’est plus temps : celui qui s’était décrit lui- lecteur n’est laissé, livré à lui-même, sur le
h, bien sûr, le nom de famille nous dit
O quelque chose, il y a des quasi-
homonymes à la télé, mais sorti de là, seules
même comme un « anarchiste chrétien
conservateur » reste confronté à une anarchie
qui remet en cause tous les systèmes par lui
bord du chemin de la connaissance.
L’aventure est aussi la sienne. Car Henry
Adams était un pédagogue, au sens noble du
quelques poignées d’initiés sont capables de savamment élaborés pour donner sens à terme, à la plume alerte, ironique souvent,
retracer la généalogie de cet historien améri- l’accélération de l’histoire. Les soubresauts mais toujours accessible.
cain, né en 1838 et mort en 1918, au moment des décennies passées, voire des derniers Imprimé à compte d’auteur en 1907,
même où se conduisent les dernières offen- siècles, semblent défier toute prétention à distribué à quelques amis pour tester leurs
sives de la Grande Guerre. l’ordre et à la raison. Alors Adams, ex- réactions et solliciter leurs corrections, ce
Il vient d’avoir 80 ans et a connu, si l’on professeur d’histoire médiévale à Harvard livre paraît ici dans sa version originale,
peut dire, trois siècles : celui des Lumières, (l’école communale de la famille), remonte le magnifiquement traduite dans les années
dont il est héritier et d’où est issue toute la temps pour aller se griser d’architecture goth- trente par Régis Michaud et Franck Schoell.
culture familiale, attachée à l’aristocratie de ique, de cathédrales et de clochers, de vitraux Par la magie des célébrations centenaires, la
l’esprit et aux principes fondateurs de la et de retables, jusqu’à ce que la Vierge lui voici à nouveau disponible, livrée à un public
République. Pensez, les Adams ont donné, en apparaisse – pas à Lourdes, mais à Coutances dont Adams n’aurait jamais osé imaginer
peu de temps, deux présidents aux Etats-Unis et à Chartres – comme la seule force à avoir qu’il pût un jour être aussi vaste. Plus intime,
d’Amérique, le second et le sixième, des jamais unifié l’activité humaine, mieux que moins copieuse que l’édition de 1918, celle-
ambassadeurs et deux historiens, Henry lui- toute politique, mieux que toute philosophie, ci fait l’impasse sur la guerre de Sécession,
mieux surtout que ces machines qui vécue de l’étranger (Londres) par Adams et la
fredonnent la chanson du Progrès dans les fin des années 1860. Mais elle dispose, en
grands halls des expositions universelles, revanche, d’un appareil critique exceptionnel
notamment celle de Paris, en 1900, dont qui la rend plus abordable et compréhensible.
Une nouvelle aristocratie l’ombre plane sur les derniers chapitres de D’abord, la présentation de Pierre-Yves
de l’esprit cette biographie. Pétillon, lumineuse, parfaite pour bien
On dira bien biographie car, malgré le percevoir les lignes de forces qui courent
sous-titre, « An Autobiography », ajouté à dans le texte richissime d’Adams. Et puis un
l’édition commerciale de 1918, il s’agit bien ensemble de notices biographiques, une
pour Henry Adams de prendre une sorte de chronologie commentée et un index, qui sont
même, et son frère Brooks. Le XVIIIe siècle a distance narrative par rapport à l’histoire autant de repères pour mieux accompagner le
installé la famille dans l’élite politique, révo- d’une vie afin d’en dégager, si possible, une capitaine de cette croisière historico-
lutionnaire et patriotique, de la nouvelle rassurante unité, à défaut d’avoir pu en culturelle inouïe. Enfin, incluses dans la
nation. Ce sont des fondateurs, des discerner une dans l’histoire du monde. chronologie, le lecteur trouvera des vignettes
« Brahmins », comme on les appelle à Adams met en scène son propre personnage explicatives, des bijoux de concision et de
Boston, dont les racines plongent dans la dans l’acte périlleux de l’initiation, le suit sur limpidité, sans lesquelles des notions telles
terre cultivée par le premier Adams – déjà les chemins de la connaissance, pour finale- que l’« unitarisme » ou le « Free Soil Party »
prénommé Henry – venu en 1636 avec la ment conclure, socratiquement, qu’il ne ou des événements comme la « Convention
grande migration protestante en Nouvelle- connaît rien sinon l’étendue de son ignorance de Hartford » ou « L’exposition de Chicago »
Angleterre. Ils sont l’incarnation même et que tout est à refaire (on aimera le voir demeureraient obscurs.
d’une nouvelle aristocratie de l’esprit, celle clore néanmoins son récit sur la formule opti- Henry Adams disait lui-même qu’il s’était
qui peut donner le plus de profondeur miste de Lucrèce, « Nunc Age »). mis à l’écriture de l’histoire pour combattre
historique et culturelle à la jeune Amérique. Ce « mannequin » qu’Adams habille de l’ennui. Ce n’est pas entièrement vrai mais
Henry Adams est aussi l’enfant du ses propres espoirs, préjugés, doutes ou cela colle bien à l’image de ses origines
XIXe siècle, inscrit comme à contre-cœur convictions, séduit finalement assez le patriciennes. Le lecteur, lui, ne risque rien ; la
dans son temps, mais attentif à toutes les lecteur, probablement davantage que ne lassitude ne le guette à aucun moment.
transformations de la société américaine, l’aurait fait le vrai Henry que l’on découvre
comme se doit de l’être l’historien qu’il est plus intimement dans sa volumineuse corre- Pierre Lagayette est Professor of American
devenu par métier. Le temps n’est plus bien- spondance. Il le promène dans l’espace : cette Studies et directeur du Centre de Recherche :
tôt aux dynasties politiques, ni à la noblesse éducation est un grand périple, de « L’Ouest américain et l’Asie/Pacifique anglo-
des pensées ou des sentiments : l’Amérique Washington à Berlin, de Londres à Chicago, phone ».

22
DROIT

Refonder les pouvoirs


Le troisième volume des Forces imaginantes du droit de Mireille Delmas-Marty Il faut aller au cœur des difficultés. Or la
lecture de cet ouvrage nous le confirme, la
vient compléter les deux ouvrages précédemment publiés dans la même collection (1). route d’un droit mondial efficace est barrée par
Jalon dans un travail d’une rare érudition juridique et générale, ce volume, qui n’est la force des souverainetés. Étrange paradoxe
que celui par lequel les souverainetés partout
sans doute pas le dernier, gagne à ne pas être lu isolément, mais dans la continuité des affaiblies, érodées, impuissantes à assurer le
précédents. Il fallait une certaine audace intellectuelle pour se lancer dans une synthè- bonheur des peuples sont encore considérées
par les plus faibles comme le rempart de leur
se de cette ampleur. indépendance et restent la clef efficace de la
paralysie de la justice internationale, notam-
ment par le refus des plus puissants de s’y
MONIQUE CHEMILLIER-GENDREAU soumettre. Sur les cinq membres permanents
du Conseil de sécurité, seul le Royaume-Uni
accepte par avance la juridiction de la Cour
Internationale de Justice. Celle-ci ne peut être
MIREILLE DELMAS-MARTY doctrine juridique française, et dans une moin- saisie que dans l’hypothèse où les États concer-
LES FORCES IMAGINANTES DU DROIT (III) dre mesure la doctrine européenne, restent nés y ont consenti. Et la récente Cour Pénale
La refondation des pouvoirs engluées dans leur positivisme et refusent de Internationale voit sa compétence fortement
Seuil éd., 320 p., 22 euros s’interroger sur les fondements du droit, on ne limitée par le fait que beaucoup d’États parmi
peut que se réjouir qu’un large public soit les plus concernés (États-Unis, Israël, Russie)
amené à entrer dans les arcanes du droit et de n’ont pas adhéré à son statut. De surcroît, ces
ses enjeux, à mesurer les changements en souverainetés proclamées comme égales dans
cours, leurs limites et les espoirs qu’ils peuvent la Charte des Nations Unies sont dans un
auteure, pénaliste de formation et d’une
L’ longue et riche pratique dans ce domaine, a
été portée à une réflexion générale sur la place
susciter. On notera que l’auteure y apparaît
comme ayant une grande confiance dans la
possibilité des sociétés humaines de se trans-
rapport d’inégalité criant, lui-même entériné
par la Charte qui consacre le rôle des grandes
puissances. Si les grandes conventions interna-
du droit dans la mondialisation, par former au fil de l’histoire pour répon-dre aux tionales qui lient les États ne parviennent pas à
l’ébranlement des approches classiques des besoins nouveaux que celle-ci fait surgir. avoir une portée universelle, comme cela est le
systèmes pénaux nationaux. Corruption, trafics D’autres juristes auront sans doute du mal à cas par exemple du Protocole de Kyoto de 1998
transnationaux, terrorisme, épuration ethnique partager l’optimisme, pourtant très volontariste sur les changements climatiques, c’est un effet
à la suite de la dislocation d’États préexistants, de Mireille Delmas-Marty. C’est le cas de ceux direct et inévitable de la souveraineté. Si les
toutes ces formes de criminalité contemporaine qui mettent les mains dans le cambouis du droit crimes contre l’humanité ne sont pas universel-
ont provoqué, non sans difficultés et, il faut international général et de sa branche la plus lement poursuivis et sanctionnés, c’est pour la
bien le dire, avec une efficacité réduite, l’entrée dénuée d’effectivité, le droit humanitaire. Il est même raison. L’outil principal du droit interna-
en scène des Tribunaux Pénaux Internationaux difficile en effet de se réjouir des changements tional est le contrat, or il est à portée relative.
pour l’ex-Yougoslavie et le Rwanda et de la si ténus en cours alors que tant de victimes se Les progrès du droit international sont condi-
Cour Pénale Internationale. Elles ont occasion- heurtent à l’impossibilité d’activer les procédu- tionnés par l’accord des États et la société
né aussi la réactivation timide d’une possibilité res par lesquelles elles pourraient obtenir répa- mondiale manque d’un outil juridique adapté à
assoupie, celle de la compétence universelle des ration pour les violations graves dont elles ont sa dimension universelle.
juridictions nationales. été l’objet. Cette impossibilité tient, on le sait, à Mireille Delmas-Marty détecte avec beau-
Parallèlement, Mireille Delmas-Marty a la volonté des États, notamment celle des plus coup de finesse et même une véritable avidité,
développé une connaissance approfondie des puissants qui jouent du rapport des forces en les quelques avancées du droit et surtout le rôle
mécanismes de mise en œuvre juridictionnelle leur faveur pour entraver le cours de la justice chaque jour plus grand de ces citoyens qui ont
des Droits de l’homme, notamment à travers la internationale. compris que seule, leur action tenace, pouvait
jurisprudence de la Cour Européenne des En effet, la criminalité qui s’étend est sans venir à bout des résistances des gouverne-
Droits de l’homme de Strasbourg. Elle s’était doute l’objet de l’attention des citoyens, des ments. Mais comment ignorer que ces avan-
penchée, dans des travaux précédents, sur la ONG, des juges et quelques avancées sont cées ne sont souvent que des discours dénués
difficulté à appliquer concrètement un système indiscutables. Mais la violence déchaînée, celle de réelle efficacité. Bien des textes ne sont que
de normes communes (la Convention de la guerre, des armes les plus mutilantes, de des déclarations. S’ils prennent la forme de
Européenne pour la Sauvegarde des Droits de la torture, des migrants noyés en mer ou scot- Conventions, elles ne valent que pour les États
l’Homme) dans un nombre élevé de pays aux chés au fauteuil de l’avion qui les ramène à leur signataires et encore, en fonction des réserves
cultures et aux traditions juridiques très diffé- misère, celle de la prostitution à grande échelle qu’ils peuvent avoir émises. Quant aux juge-
renciées (2). Cette double expérience condui- exercée sur de jeunes enfants, cette violence-là ments des tribunaux, dans les quelques hypo-
sait inévitablement à cette question centrale du déborde les forces de la résistance et rend le thèses où les conditions de leur saisine sont
monde contemporain : comment peut-on cons- droit dérisoire. Il y a plus d’un siècle déjà, lors réunies, ce qui est le cas de la Cour Européen-
truire un socle d’universalisme juridique, de la conférence tenue à La Haye en 1899, un ne des Droits de l’Homme dont la juridiction
indispensable à un monde mis en intenses rela- diplomate nommé Martens avait fait introduire est obligatoire pour les États (ce qui consacre
tions et cependant garantir la survie et le déve- dans le texte final une clause qui porte encore l’inégalité entre les humains, puisqu’il n’y a
loppement de toutes les singularités, ces socié- son nom et qui exprimait le refus de toute aucune juridiction du même type à l’échelle
tés différenciées qui sont mises en péril par des méthode de guerre contraire « aux principes de mondiale), elles sont à portée restreinte. En
forces uniformisantes prêtes à les broyer dans le l’humanité et aux exigences de la conscience effet, une décision de jurisprudence est de
même moule ? publique universelle ». Qu’avons-nous fait en portée limitée au cas jugé. Et ces décisions,
Aussi, son dernier opus témoigne-t-il, un siècle de ces principes d’humanité et qu’est lorsqu’elles mettent en œuvre les droits, sont
comme les précédents, d’une lucidité aiguë sur devenue la conscience universelle devant les cependant bien peu de choses face aux méca-
le besoin d’une rénovation, pour le moment poussées de barbarie qui ravagent l’Irak, la nismes de domination qui gouvernent la socié-
inaccomplie, des mécanismes du droit afin de Palestine, le Darfour, le Guatemala (entre té mondiale. Aussi le droit international est-il
répondre aux besoins d’une société ouverte. Le autres) et qui ont ravagé la Bosnie, le chichement appliqué et en dépit de sa volonté
travail finement ciselé qui nous est donné à lire Cambodge, la Sierra-Leone, le Libéria, la Côte de voir le système en progrès, l’auteure dans
correspond à un véritable regard d’Ivoire, le Liban, etc. Que de massacres, un paragraphe intitulé « L’émancipation des
d’entomologiste étudiant dans le détail chaque aujourd’hui parfaitement décrits et restés pour- juges » est amenée à un bilan bien mince de
transformation des pratiques du droit et du rôle tant impunis, comme celui de Sabra et Chatila ! l’application du droit international par les
des différents acteurs, chaque avancée (ne Mireille Delmas-Marty analyse les quelques juges internes.
serait-ce que dans les termes) des idées de expressions de cette conscience encore si timi- Sans doute, une communauté de valeurs est-
justice pour tous, de respect et de garantie pour des et elle nous exhorte à la patience car il faut elle en voie de construction et quelque chose
chacun. N’est-ce pas la condition pour que le du temps pour que les germes des changements d’aussi blafard qu’une aurore, pointe-t-il à

SUITE 
guetteur du changement soit aussi portent leurs fruits. Mais l’urgence du moment
l’accoucheur du renouveau ? Alors que la n’autorise pas la patience.

23
DROIT SUITE DELMAS-MARTY/CHEMILLIER-GENDREAU

l’horizon. Une nouvelle architecture du monde au profit d’un super État. Ce n’est ni l’un, ni rasser l’humanité du double fléau d’une part de
semble se construire par hybridation. Et l’autre et il en sera de même pour le monde. Les la montée des armements, des peuples aban-
l’ouvrage porte bien son nom : les forces imagi- compétences et les solidarités doivent désor- donnés, des prédations légitimées ou garanties
nantes du droit, car la communauté mondiale mais être distribuées en harmonie avec l’échelle par les armes et d’autre part, de la réponse par
est sommée d’inventer. Cette communauté des besoins. Le tout naturellement n’est possi- le terrorisme ? La communauté politique
mondiale à venir ne fera pas disparaître les ble qu’en cessant de se référer à un droit natu- universelle, matrice de protection des commu-
communautés nationales, mais entrera dans une rel qui ne l’est que pour certains. L’évolution nautés politiques nationales, régionales ou
nouvelle complexité juridique avec elles et des hommes et de leurs technologies fait que les communales, est la seule voie pour ramener
aucune ne pourra plus être nommée souveraine. valeurs sont relatives dans le temps. Mais elles tous les candidats à la violence (celle des États
Car le mot de souveraineté doit être réservé au peuvent avoir une dimension universelle dans ou celle des réseaux) à former un lien avec tous.
« souverain bien » évoqué par Spinoza dans le un espace mondial politisé. Car là est le cœur
Traité sur la réforme de l’entendement. Ce ne de l’enjeu de la paix. Une communauté de
peut être un attribut imprudemment affecté à valeurs doit être une communauté politique, 1. Le premier avait pour sous-titre : Le relatif et
une personne ou à un groupe. Le grand malen- c’est-à-dire un groupe au sein duquel les l’universel. Seuil. 2004 et le second, Le pluralisme
tendu sur l’Europe, laboratoire du monde, est valeurs se débattent et se forgent dans ce ordonné. Seuil. 2006.
venu de ceux qui ne savaient penser le politique mouvement des humains conscients de leur 2. Mireille Delmas-Marty. Le flou du droit. Du
qu’en termes d’États. Soit l’on gardait les États destin qu’Hannah Arendt appelait « l’agir poli- code pénal aux droits de l’homme, 2e éd. PUF,
souverains préexistants, soit on les supprimait tique ». Comment pourrait-on autrement débar- Quadrige. 2004.

SPECTACLES

Cinéma italien, an 07
Nous le regrettions déjà l’an passé, à pareille époque : la folle dérive de
l’exploitation ne touche guère les cinéastes italiens. Aux quinze films transalpins
présentés chez nous en 2005, ont succédé dix films en 2006. Pas des moindres, certes,
puisque l’on a pu voir Le Caïman de Moretti et Romanzo criminale de Michele
Placido, tous deux traités ici, et dans un registre moins spectaculaire, Libero de Kim
Rossi Stuart, et Un silence particulier de Stefano Rulli. Cette première semaine
d’octobre serait presque riche en italianité, puisque deux films sont à l’affiche à Paris,
l’un de façon confidentielle, et après un an et demi d’attente, Le Metteur en scène de
mariages (Marco Bellocchio), l’autre, Mon frère est fils unique (Daniele Luchetti) avec
un meilleur affichage, dû à sa sélection cannoise. Mais la voie vers une meilleure
connaissance de ce cinéma voisin n’est toujours pas dégagée.

LUCIEN LOGETTE

ANNECY CINÉMA ITALIEN 2007 règnent les multiplexes, avec les mêmes compétition, six étaient des premières (dont
25e ÉDITION conséquences qu’en France (rotation rapide Baciami piccina, Roberto Cimpanelli, Prix
Bonlieu scène nationale Annecy des titres, élimination immédiate des films en du public) ou secondes œuvres (dont Riparo,
23 septembre – 2 octobre cas d’insuccès) ont déterminé une fronde Marco Simon Puccioni, Grand Prix). Le
inédite : le regroupement d’une cinquantaine niveau de l’ensemble était même si relevé
de réalisateurs et scénaristes, vite multipliés que l’on aurait pu remplacer les noms des
(on parle désormais du “ mouvement des Cent vainqueurs par d’autres, Andrea Molaioli ou
ertes, dix films accessibles en 2006, c’est Salvatore Maira, sans trouver cela autrement
C mieux que rien, un peu plus que
l’Argentine ou le Danemark (neuf), un peu
auteurs “), réclamant des mesures permettant
d’assurer leur survie. Revendications à la fois
économiques, quant au financement des
injuste. L’inspiration un peu « jeune » de la
sélection 2006 (plusieurs films d’ados,
moins que l’Espagne (onze) ou la Chine œuvres, et politiques, sur la place que le d’ailleurs plaisants) a laissé place à des sujets
(douze), mais c’est insuffisant pour garder le système peut encore offrir à une expression plus variés, plus ou moins directement poli-
contact avec une cinématographie aussi culturelle libre, qui recoupent le discours tenu tiques - l’immigration, la Mafia, le terrorisme
vivace. Car le cinéma italien existe, forte- par Pascale Ferran lors de la remise des – ou sociaux – le chômage, les croisements
ment, ne serait-ce qu’en audience locale : Césars, discours courageux mais qui n’a pas urbains –, sans que la thèse prenne le pas sur
pour la première fois, les films nationaux ont encore éveillé dans l’Hexagone l’équivalent de la narration. Même les films de genre, poli-
dépassé, en 2007, en Italie, les 40% de parts ce mouvement. Que sortira-t-il de ces “ états cier (La ragazza del lago, Andrea Molaioli)
de marché (25% les années précédentes), généraux du cinéma “ ? Les faits sont têtus et ou thriller (Notturno bus, Davide Marengo)
c’est-à-dire bien au-dessus de la moyenne l’industrie vaincra, mais on suivra avec intérêt échappent à leur cahier des charges : le
européenne. Il ne faut pas rêver non plus : les cette lutte pleine d’enseignements. premier, constamment tenu, elliptique
produits les mieux accueillis, Natale a New Le festival d’Annecy demeure irrem- jusqu’à l’austérité, parvient à donner à ses
York, Manuale d’amore 2 ou Ho voglia di te, plaçable pour prendre ponctuellement des protagonistes une épaisseur rare sans jamais
se placent, selon ce que l’on en sait, plus du nouvelles de ce cinéma si proche et si peu forcer le trait, et Toni Servillo, en Maigret
côté des Bronzés 3 ou de Camping que de fréquenté. Même s’il ne s’agit que d’un état campagnard, y est, comme d’habitude,
Lady Chatterley. Le gros public demeure le des lieux partiels - en tout vingt-cinq films remarquable. Le second navigue entre débor-
gros public. récents projetés dans les différentes dements sanglants et comédie à l’américaine
Mais les difficultés causées aux réalisateurs sections –, le panorama est toujours riche de (Valerio Mastandrea et Giovanna
indépendants par les circuits d’exploitation où découvertes : parmi les neuf films en Mezzogiorno en héritiers de Cary Grant et

24
SPECTACLES

Katharine Hepburn), jouant sans faillir sur les la Mezzogiorno, la beauté du profil casqué de En revanche, on verra certainement ici,
deux registres de la violence extrême et du Valeria Solarino (Valzer, Salvatore Maira), celui-ci représentant l’Italie aux Oscars, La
marivaudage, sauvant par un dialogue sur les l’aisance d’Anita Caproli (Non pensarci), sconosciuta de Giuseppe Tornatore. Pour ne
pointes l’aspect mécanique de l’intrigue. toutes capables de se transformer d’un film à pas avoir toujours été convaincu par l’auteur
Plus que tout autre, le cinéma italien est un l’autre en demeurant inoubliables. de Cinéma Paradiso, on ne peut que recon-
cinéma d’acteurs. Les « grands », Marcello, Formellement, Valzer est sans doute naître la puissance de son dernier-né. Entre
Vittorio, Ugo, ont disparu, mais leurs l’œuvre la plus intéressante du festival. Au- un scénario remarquablement construit qui ne
successeurs ne déméritent pas, même si leur delà de sa performance acrobatique — un dévoile que très lentement ses motifs, une
renommée, à l’exception de Michele Placido plan séquence de 87 minutes qui parcourt un direction d’acteurs étonnante, avec un
(présent ici dans trois films), ne dépasse pas hôtel de luxe, des sous-sols aux étages –, et Placido méconnaissable et, surtout, une
encore les frontières. Mais la puissance de la manière dont l’auteur parvient à faire éblouissante Xenia Rappoport, inconnue au
comique dérangeante de Neri Marcorè s’entrecroiser ses personnages, mêlant dans bataillon, nous sommes là devant une œuvre
(Baciami piccina), le jeu retenu mais capable le même mouvement narration au présent et de première importance qui vaudra d’y
d’éclairs de Mastandrea (Non pensarci, retours en arrière sans que jamais l’artifice revenir le moment venu.
Gianni Zanasi, Notturno bus), la force de gêne, Maira réussit une belle variation sur la Pierre Todeschini, fondateur et infatigable
David Coco (prix d’interprétation pour tromperie et l’identité (après dix ans de animateur des rencontres d’Annecy depuis
L’uomo di vetro, Stefano Incerti), l’immense prison, un père découvre que les lettres de sa 1983, est mort brutalement au mois d’août ;
présence immobile de Toni Servillo, déjà vu fille étaient écrites par une autre). Le prix des son ombre a plané sur cette 25e édition, et la
dans les films de Paolo Sorrentino, sont des cinéma d’art et d’essai qui lui a été attribué qualité de cette dernière sélection n’a fait
qualités bien rafraîchissantes pour qui a vu laisse espérer qu’il atteigne un jour les spec- qu’accentuer la tristesse de son absence. Jean
sept fois dans l’année Mathieu Amalric ou tateurs français (ce qu’aucun des titres laurés A. Gili, cofondateur et directeur artistique du
François Berléand. Quant aux interprètes en 2006 n’a pu faire), ce qui nous consolerait Festival, reprend seul le flambeau. On sait donc
féminines, on reste pantois devant les yeux de de voir sortir tant de films inutiles. que l’on peut attendre en confiance la 26e.

Un théâtre en apesanteur
Claude Régy crée Homme sans but d’Arne Lygre à l’Odéon-Théâtre de
l’Europe, dans le cadre du Festival d’Automne. Inlassablement il continue à faire
œuvre de découvreur et cette fois il révèle une pièce accordée à son art singulier de la
mise en scène.

MONIQUE LE ROUX

ARNE LYGRE recueil de nouvelles et un roman, quatre duire, se répéter entre les survivants. Dans
HOMME SANS BUT autres pièces ont suivi. La première, traduite une filiation qui passe par Knut Hamsun et
Mise en scène de Claude Régy par Terje Sinding, grand passeur des littéra- Jon Fosse, Arne Lygre refuse la référence à
Odéon-Ateliers Berthier tures scandinaves, lue à la « Mousson d’été », Ibsen. Comme lui il dissémine des indices de
jusqu’au 10 novembre la manifestation annuelle organisée par prime abord indéchiffrables ; mais il ne les
Michel Didym en Lorraine, a été publiée dès dévoile pas au rythme d’une mécanique
2000 par les Solitaires intempestifs (2), sans inéluctable. Sa singularité réside dans le
susciter un intérêt comparable à celui rencon- maintien du doute et de l’incertitude, du
algré ses premières déclarations lors de
M sa nomination à la tête de l’Odéon-
Théâtre de l’Europe, Olivier Py a conçu une
tré dans d’autres pays. A travers l’évocation
de soixante années, depuis la seconde guerre
mondiale, elle témoignait déjà d’une belle
simulacre et du faux-semblant.
« Ainsi, dans Homme sans but, la vie est
ouverte à la multiplicité des scénarios possi-
première saison équilibrée, qui associe liberté dans l’écriture des dialogues et de bles, imaginaires » écrit Claude Régy dans le
diverses générations, alterne répertoire et fréquents monologues, dans le jeu de la programme (4). Et il ajoute : « Chez Arne
écriture contemporaine ou les présente en temporalité. Elle ménageait insidieusement, Lygre, ce qui n’est pas écrit appartient aussi
parallèle dans les deux lieux, la salle à l’ita- par les répétitions et les variations d’une à l’écriture. Très peu est écrit, c’est ce qui
lienne au cœur de Paris ou les espaces trans- génération à l’autre au sein d’une même donne au texte une sorte d’apesanteur ». La
formables à la périphérie. Après avoir briève- famille, la progression vers un dénouement pièce conserve un ancrage spatial : la rive
ment repris ses Illusions comiques, il chargé d’une sourde violence, imprégné de d’un fjord, une chambre d’hôpital, une salle
programme aux Ateliers Berthier le travail fantasmes cauchemardesques. vide dans la maison de Peter après sa dispari-
d’un créateur octogénaire sur un jeune Homme sans but, la quatrième pièce tion.Mais elle est désarrimée des repères
écrivain norvégien quasiment inconnu en toujours traduite par Terje Sinding, mais temporels : la variation des perspectives, le
France et sur le plateau historique une éditée par l’Arche (3), paraît aussi se situer passage, au milieu de chacun des trois actes,
première mise en scène d’ après Molière. dans un contexte familial. Sur les six person- d’une adresse directe à un commentaire à la
Associant, sur les traces d’une très illustre nages, cinq sont désignés par le lien de paren- troisième personne par les mêmes locuteurs,
troupe, Les Précieuses ridicules, Tartuffe, Le té : frère, femme, fille, sœur, ou de subordi- s’accompagnent de sauts temporels, de
Malade imaginaire, Eric Louis présente Le nation : assistant (auparavant propriétaire), au plusieurs décennies ou de quelques minutes.
Bourgeois, la mort et le comédien (1) comme protagoniste, Peter, le seul doté d’un prénom. Ainsi seules dix années séparent l’acte I et
le spectacle d’une compagnie, « la Nuit Mais peu à peu cette assignation semble l’acte II, le projet urbanistique et la mort de
surprise par le jour », groupe de comédiens relever d’un autre type de relation, d’un jeu Peter après sa réalisation; une semaine
issus de l’École de Chaillot, la dernière année de rôles stipendié. Dans un délire de toute s’écoule avant l’acte III, les règlements de
de sa direction par Antoine Vitez, et des puissance, peut-être l’architecte Peter ne compte et ceux de la succession. Dans une
ateliers de Didier-George Gabily. s’est-il pas seulement emparé, par la force de anticipation fantasmatique, la ville a pourtant
Né en 1968, Arne Lygre semble, lui, s’être la menace et le pouvoir de l’argent, des rives déjà vingt ans lors des festivités de son
tenu longtemps à l’écart du théâtre avant vierges d’un fjord pour y construire sa ville. anniversaire et trente ans lors de son premier
d’écrire Maman et moi et les hommes, vite Et dans ce cas, même après sa mort, cette
reconnu et monté en Norvège. Outre un emprise sur les êtres ne pourrait que se repro- SUITE P. 30 

25
LA QUINZAINE LITTÉRAIRE

PETITS FORMATS
EVELYNE PIEILLER

GÉRARD POMMIER te, examine précisément les apports ALESSANDRO BARICCO archaïsmes, choisit de proposer des
COMMENT LES NEUROSCIEN- des neurosciences, pour à la fois en HOMÈRE, ILIADE récits sous forme subjective, et
CES DÉMONTRENT LA souligner les apories, le travail de s’autorise quelques adjonctions, qui
l’idéologie dans la construction trad. de l’italien par « amènent en surface des nuances
PSYCHANALYSE
Flammarion (Champs), 432 p., 10 e
Françoise Brun
Gallimard (Folio), 244 p., 6 e
scientifique, et la signification de que l’Iliade ne pouvait dire à voix
leurs éclaircissements. Et c’est haute mais cachait entre les lignes ».
émerveillant. Et c’est enthousias- En bref, il s’agit de « ramener
mant. Sa réflexion s’organise autour l’Iliade dans l’orbite des récits qui
de la pulsion « qui anime le nous sont contemporains ». Pauvre
psychique en même temps qu’elle L’auteur se fait un plaisir de nous Iliade, pauvre récits contemporains.
Ce n’est pas tout à fait nouveau, intègre le somatique », force en informer : son Iliade fit l’objet de Et donc, « Ulysse, c’était celui qui
qu’on réduise l’amour à une ques- psychique étayée sur les besoins et deux « readings », qui eurent plus de faisait travailler son cerveau », et
tion d’hormones, ou qu’on rende les orifices correspondants du corps dix mille spectateurs payants : pas Pâris dit à Hélène « Viens ici,
compte des troubles de la mémoire – localisées dans l’aire corticale de doute possible, l’œuvre doit être faisons l’amour », comme il se doit,
chez les personnes âgées par la droite, et du langage. A la naissance, sensationnelle. Il faut dire qu’Ales- la « féminité » est une dimension
« mort » des neurones. Ces explica- le matériel neurobiologique dépasse sandro Baricco a fait le nécessaire. Il importante du produit, qui porte la
tions-là n’ont pas seulement le char- les nécessités physiologiques, les a soigneusement tenu compte, dans tendresse et l’amour de la vie,
me prenant du cercle vicieux, elles neurones non connectés sont un sa version de l’Iliade, du « public comme il se doit, l’Iliade est censée
séduisent également parce qu’elles support organique en attente de d’aujourd’hui », « qui a besoin être un « monument à la guerre », et
renvoient à une conception du corps potentialités. Ces neurones non d’identification », et, ma foi, à sa beauté, mais nous devons trou-
comme machine, ce qui est à la fois affectés vont être modelés par le d’action: donc il coupe, supprime ver à aimer une « autre beauté ».
réconfortant – une machine se répa- langage, chose matérielle, d’abord les « répétitions », « crée des L’ensemble est d’une niaiserie cari-
re – et délicieusement humiliant – sensations pulsionnelles que l’infans séquences plus resserrées », évacue caturale, d’une pauvreté torpillante
nous ne sommes que rouages et mémorise et associe puis représenta- les dieux (« si l’on enlève les dieux d’ennui, on peut supposer que
chimie, habitants pas tout à fait tion des mots de l’Autre. Et c’est de ce texte, reste une histoire l’adaptation de Moby Dick que
responsables d’une mystérieuse grâce au refoulement de la pulsion éminemment humaine ») élimine les Baricco envisage aura le même
usine qui distille notre plus secrète, par la parole que le sujet peut exis- succès : vive le chef-d’œuvre
et étrangère, identité. Mais, Dieu ter: et l’enfant rit quand il babille... sympa.
merci, il ya les experts: qui sauront rit de n’être plus pulsion dévorante MICHAEL ONDAATJE
prescrire la bienfaisance ritaline aux et menacée. Les expériences les plus BILLY THE KID
enfants agités, castrer à coup de récentes, ainsi que les travaux sur les ŒUVRES COMPLÈTES
médicaments les déviants sexuels, disfonctionnements (hystérie, épi- POÈMES DU GAUCHER
adoucir les trop longs deuils, et ainsi lepsie, accidents cérébraux, etc.) JEAN-HENRI FABRE
maintenir l’ordre, et la sérénité. Les confirment cette irréductibilité du trad. de l’anglais (Canada) par
Michel Lederer LE SCARABÉE
tenants de l’organicisme peuvent fonctionnement psychique à la
Points-Seuil, 135 p., 5,50 e
désormais s’appuyer avec confiance physiologie du cerveau,la mise en Textes choisis et présentés par
sur les découvertes des neuroscien- tension de l’organisme par le corps Jacques Brosse
La Table ronde (La petite vermillon),
308 p., 5 e
ces, quant à la psychanalyse, elle ne psychique, et il y a une splendeur
peut, scientifiquement, qu’être hon- poétique immense, bouleversante, Des petits poèmes tourbillon-
teusement dépouillée de sa préten- qui permet d’appréhender l’humain nants et mystérieux, des récits
tion à être autre chose qu’une non plus dans l’obscurantisme d’un hachés, des grands éclats lyriques et
coûteuse méthode Coué. Gérard scientisme en impasse, mais dans sa des compte-rendus familiers, des
Pommier, psychiatre et psychanalys- capacité de faire corps avec le sens... coupures de presse, des photos C’est en 1879, à cinquante-six
grisâtres, des visions, l’ouvrage ans, que Jean-Henri Fabre s’engage
d’Ondaatje est une fulgurance, dans la publication de ses Souvenirs
ANDRÉ GREEN Jean-Luc Donnet, cette élaboration herbe, alcool, folie, succession entomologiques, dont la parution
lumineuse et poignante de la notion d’éclairs et d’histoires horribles, s’échelonnera jusqu’en 1909. C’est
NARCISSISME DE VIE définitivement un « original », un
de « blank », de l’espace inoccupé, sang et fureur, Billy. Pat Garrett,
NARCISSISME DE MORT
Minuit (Reprises), 315 p., 11,50 e
vide, qui signe le désinvestissement Sally Chisum composent un chant aventureux, que ce solitaire, qui dut
par le Moi des représentations, ce obsédant et violent aux « planètes de gagner sa vie à quinze ans, sut néan-
qui le laisse « confronté à son vide sang dans la tête ». Ce livre est moins devenir professeur, mais
constitutif », solitude intolérable, hanté, et stupéfiant comme un délire préféra aux honneurs d’une belle
Ce recueil composé pour impossibilité de penser, impulsion qui donnerait la fièvre à celui qui en carrière les joies de l’observation
l’essentiel de contributions parues envahissante du corps. Le narcissis- est spectateur. minutieuse, rusée, et folâtre. Il
entre la fin des années soixante et le me négatif se construit quand le sens gagne sa vie en écrivant des manuels
début des années quatre-vingt n’est est perdu, quand par exemple la scolaires, et il étudie la mouche, la
pas d’une lecture facile, ce qui, mère, brusquement, change et H. G. WELLS mante religieuse, l’araignée... en
d’une part, fait le plus grand bien, « s’absente », le Moi, pour soutenir L’AMOUR ET M. LEWISHAM marge de tout courant, comme il
car la vulgarisation péri-psychanaly- son illusion de toute-puissance, va Histoire d’un très jeune couple l’entend. Jacques Brosse, dans les
tique est ravageuse de sottise, et chercher l’immortalité en se refu- dix gros volumes de Souvenirs, a
d’autre part, n’empêche pas les sant à la blessure du désir. Du mythe trad. de l’anglais par Henry-D. choisi des textes consacrés aux
concepts proposés par André Green à Proust, de l’étude du transfert au Davray et B. Kozakiewitcz scarabées, qui passionnèrent dura-
d’éclairer le lecteur. Appuyée sur la Roi Lear, de la bisexualité à Gallimard (Folio), 347 p., 7,20 e blement Fabre. Il y a de quoi. On est
discussion de l’usage qu’en fait l’examen de l’héroïsme, de la étonné par le scarabée voyou qui
Freud, sur les théorisations qu’en « belle âme » hégélienne à vole son congénère, épaté par le
font les héritiers et dissidents remar- l’évocation de cures, c’est à la fois C’est bien après ses grands dévouement maternel du Copris, et
quables, en fraternité avec le tenace, l’inventif « désir de l’Un » romans de science- fiction que on reste tout rêveur devant le
Winnicott, la réflexion d’André qui est analysé, jusqu’en son secret Wells écrit ce roman charmant, Minotaure Typhée, ses trois cornes,
Green définit un narcissisme « posi- « désir du neutre », jubilation, souriant, désolant, qui conte son courage, et son abnégation.
tif », lié à l’unification du moi par le malaise, masochisme ou mélancolie l’histoire d’un jeune homme pauvre Mais il arrive qu’on se lasse par-ci
biais des pulsions sexuelles, et un de l’individu, et aussi bien la tenta- et méritant, tout dévoué aux études par-là des mœurs des bousiers,
narcissisme « négatif », qui tend à tion de la mort qui semble marquer et à l’idéal socialiste, porté par le d’autant qu’inévitablement, Fabre,
« l’abaissement au niveau zéro de aujourd’hui les civilisa- désir d’apprendre et de faire carriè- au fil des volumes, s’est un peu répé-
toute libido ». On retrouve là tions...narcissiques. Autant dire que re, et qui tombe amoureux, et qui va té. En revanche, on ne se lasse jamais
l’émotion, l’aventure intellectuelle cet ouvrage, plus encore sans doute enterrer tous ses rêves, sans toujours de ses commentaires et digressions,
bouleversante qui naissaient de la qu’à sa première parution, il y a près parvenir à se leurrer. Les hommes gambadeurs, souriants, savants et
lecture de L’enfant de ça, qu’André de vingt-cinq ans, est de façon ordinaires sont des hommes extraor- gais : on retrouve là un pur bonheur
Green écrivit en collaboration avec secouante, indispensable. dinaires contrariés... d’enfance.

26
LA QUINZAINE LITTÉRAIRE

JOURNAL EN PUBLIC
MAURICE NADEAU

un journal, fût-il en public, on se confie. agonie (...) Notre langue s’est épuisée (...) Un renouveau. J’en vois le signe dans ce
A Vais-je avouer que, voulant confier à ce
journal, dire à ce public, ce que je pense de ce
Nous sommes les contemporains d’un effon-
drement... » Décidément, les choses ne
numéro 20 de la revue Contre-temps : Marx
hors-limites, pour qui « les défis de la
deuxième tome des Œuvres complètes de s’arrangent pas. Marie Étienne pense qu’il y mondialisation ont donné à sa pensée (la
Stendhal dans la Pléiade, je me trouve embar- a « beaucoup de choses justes » dans le pensée de Marx) un regain d’actualité ».
rassé ? A propos de ce volume. A propos de pamphlet de Richard Millet. Je lui demande « Elle alimente dans le monde entier des
Stendhal. Qui fait partie de moi comme en d’en rendre compte pour La Quinzaine, recherches novatrices sur les questions de
font partie Montaigne, Flaubert et Rimbaud, pensant à part moi, que Richard Millet, non l’écologie, de la production de l’espace, les
mais devant qui je refuse de plier le genou. plus, ne va pas très bien. études de genre ou les études postcolonia-
Bien sûr, comment faut-il les appeler? ce sont les... » Un signe encore dans ce « poche » :
les beylistes, les stendholâtres qui m’agacent e requinque Petit éloge de la douceur Les dépossédés de Daniel Bensaïd, Karl
un peu, mais ce pourrait bien être également
le maître des lieux, son côté bel esprit, soyons
M que publie Stéphane Audeguy. Un, qui
ne penserait pas que la littérature est « entrée
Marx, les voleurs de bois et le droit des pau-
vres, des articles de Marx publiés en 1842
vulgaire : casseur d’assiettes, pour tout dire en agonie » et qui l’a prouvé, par la Théorie dans La Gazette rhénane sur le droit de glana-
salonnard, comme l’avait jugé l’ermite de des nuages et par Fils unique. « La douceur ge ou de ramassage de bois mort par les pau-
Croisset. Confier cela à son journal, c’est se est vouée à une irrémédiable minorité. Son vres, droit coutumier de plus en plus contesté
montrer ridicule. Le dire en public, ce n’est charme est secret. C’est précisément pour- par les propriétaires d’alors. Quels rapports
faire preuve ni de goût ni d’intelligence. quoi, il me semble, toutes sortes de forces, avec nous ? Avec le capitalisme triomphant
C’est que la moutarde me monte au nez à politiques, sociales, morales s’acharnent à la d’aujourd’hui ? Daniel Bensaïd les énumère :
propos de ce Lucien Leuwen qui constitue falsifier. Toute force réactive hait la douceur à propos des brevets d’invention, du téléchar-
l’essentiel de ce deuxième volume et que je et cherche à la remplacer par d’odieux simu- gement sur le Net, de la propriété intellectuel-
ne parviens pas à lire bien que je me sois lacres : la mièvrerie, la niaiserie, l’infanti- le, du droit opposable au logement... Il oppo-
appliqué à cette lecture depuis plus d’un lisme, le consensus ». se le « domaine public » (comment le
mois. A bien dire, je le trouve, tel qu’il est ici Kundera a écrit sous forme de récits allé- définir ?), l’intérêt commun, au calcul égoïs-
présenté, illisible. Peut-être parce que je l’ai goriques un éloge de la lenteur. Bienvenu, cet te, au droit de propriété. C’est en ce moment
lu, et rudement apprécié ce Lucien Leuwen, éloge de la douceur, qui n’est pas non plus que le combat se livre. Qui triomphera ?
quand j’avais vingt ans, que je l’ai relu et une valeur révérée. L’auteur écrit au débotté,
admiré à quarante présenté par Henri sous forme d’abécédaire. J’y ai plaisir à t ce Che Guevara d’Olivier Besancenot et
Martineau, relu à cinquante dans l’édition de
V. del Litto, ces deux admirables passeurs, et
rencontrer Roland Barthes dont me revient en
souvenir le tempérament en effet très doux.
E Michael Löwy ? « Une braise qui brûle
encore », osent-ils dire. Il avait bien quelque
que je ne le reconnais pas dans le salmigon- Dieu sait s’il avait des opinions, et sur toutes chose de marxiste cet ex-médecin argentin
dis de ce « manuscrit autographe » reproduit choses, tous personnages, des convictions devenu ministre de l’économie cubaine avant
ici. On sait que Stendhal laissait son ouvrage aussi, bien sûr, et le coup d’œil décapant, de finir en guerillero. Certes. Un marxiste,
inachevé. Fallait-il donner le spectacle de ses mais l’ayant pratiqué durant quelques années, disent les auteurs, qui ne craignait pas de
imperfections sous prétexte d’inviter le je me souviens de mon peu d’étonnement à le critiquer Marx, par exemple quand celui-ci
lecteur à mieux comprendre « la création voir me refuser, sans formuler de refus, fait l’éloge de Simon Bolivar, « grande figu-
littéraire » ? Je prends en grippe l’érudition. d’apposer son nom à certain manifeste. re de la libération en Amérique latine au
Elle me gâche le travail de Romain Colomb, « La philosophie n’est pas étrangère à une XIXe siècle ». Parce que, disent-ils encore, les
l’ami et exécuteur testamentaire, qui de certaine violence » remarque Stéphane révolutionnaires n’ont pas forcément les
l’ouvrage laissé en plan par son auteur avait Audeguy. Il évoque les fabricants de systè- bonnes réponses sur tous les sujets, parce que
su tirer Le Chasseur vert, elle me renvoie, et mes, les totalisateurs, Hegel par exemple. le marxisme n’est pas un dogme, mais « un
c’est une chance, à Martineau et à del Litto, J’ai le nom de Marx sur les lèvres. A cause de guide pour l’action ». Cette énième biogra-
lesquels n’ont pas eu l’honneur ne serait-ce Staline, le faux disciple, à cause de l’oppro- phie du Che n’est pas une hagiographie, un
que d’être salués dans l’« avertissement » du bre dont Marx a été l’objet ces dernières poster pour rockers. Ce sont des questions
deuxième volume de cette nouvelle Pléiade. décennies. Oubliant qu’il refusait de se dire que se posent les auteurs et qu’ils posent à
J’ai en même temps conscience de mon « marxiste », et que la lecture de ses œuvres, celui qui n’y répondra plus mais dont la vie et
incompétence. J’ai demandé à un connaisseur telle que me l’a enseignée Pierre Naville, la pensée peuvent fournir des pistes de
de Stendhal de dire à nos lecteurs ce qu’il consiste à constamment dépasser la lettre. Le réflexion. « Quelle image avait-il du socialis-
pense de ce bégayant Lucien Leuwen. marxisme, me disait Naville, est une méthode me, de “l’homme nouveau”, de la société
d’explication, un moyen d’y voir clair dans enfin émancipée du cauchemar capitaliste ?
uvrant à nouveau un des Lucien Leuwen ces ténèbres que le capitalisme a le plus Voilà les questions qui nous occupent dans ce
O de Martineau (Editions du Rocher, 1945),
j’y trouve ce billet manuscrit, écrit par mon
grand intérêt de faire régner sur la réalité des
rapports humains. Nous voici loin de la
livre, sans avoir la prétention de livrer la
réponse ».
épouse, décédée en 1984, à ma fille, toujours douceur. « Chaque fois que l’on fait apparaî-
Stendhal, Œuvres romanesques complètes, II.
bien vivante : « Le Rendez-vous de demain tre une violence là où l’ordre social feint de Edition établie par Yves Ansel, Philippe Berthier
soir avec Mahia Simon est annulé. Elle te télé- voir un simple état de fait, on paraît violent, et Xavier Bourdenet, Bibliothèque de la Pléiade,
phone demain matin ». Maïa Simon était une on se voit reprocher son cynisme, etc. » Gallimard,
amie de Claire, camarade du Cours Simon. (Stéphane Audeguy, article « violence »). Richard Millet, Désenchantement de la littéra-
Elle vient de partir se faire euthanasier en ture, Gallimard,
Suisse. Je pense à un autre suicide récent. A la ’a-t-on pas l’impression qu’il n’était pas
vérité, je ne cesse d’y penser. N nécessaire qu’advint le scandale pour que
Marx reprenne de la vigueur ? Je vois que des
Stéphane Audeguy, Petit éloge de la douceur,
Gallimard,
Contre temps, Marx hors limites : une pensée
e tombe entre les mains Désenchan- éditeurs qui ne passent pas pour révolutionnaires devenue monde, Textuel
M tement de la littérature de Richard
Millet. « Nous serons bientôt seuls. Nous
se mettent à republier, l’un, le 18 Brumaire de
Louis-Napoléon Bonaparte (voir Q. L. 953),
Karl Marx, Critique de l’économie politique,
traduit de l’allemand et précédé de « De la
critique du ciel à la critique de la terre » par
cheminons dans la désolation et dans un autre Critique de l’économie politique (les Kostas Papaioannou, Allia,
l’angoisse, mais aussi dans une jubilation qui « Manuscrits de 1844 »). L’actualité s’y prête- Daniel Bensaïd, Les dépossédés, La Fabrique
n’appartient qu’à nous. Jamais nous n’avons rait-elle ? Ce n’est pas tout à fait un hasard si éditions,
eu à montrer plus de courage, surtout si l’on Vuitton accepte de publier avec La Quinzaine Olivier Besancenot, Michael Löwy, Che
accepte l’idée que la littérature est entrée en un « Marx en voyage ». Guevara, essai, Mille et une nuits.

27
ÉCRIVAINS toute une foule d’esclaves Hans Werner Kettenbach par S. Estournet et S. Seago
BIBLIOGRAPHIE TRADUITS DE
noirs libérés, Blancs en
fuite, prostituées, voleurs,
Verglas noir
(Glatteis)
Gallimard, 208 p., 17 e
Un roman noir par James
déserteurs... trad. de l’allemand Sallis, poète, traducteur,
Aharon Appelfeld
ÉCRIVAINS est l’auteur d’ouvrages sur
l’art et d’œuvres de fiction : Badenheim 1939 Stuart Dybek
par Marie-Claude Auger
Christian Bourgois,
essayiste et nouvelliste.
DE LANGUE FRANÇAISE Crier gare, L’homme au (Yr Nofes) Les quais de Chicago 252 p., 25 e Mihail Sebastian
gant... trad. de l’hébreu (The Coast of Chicago) Enquêtant sur la mort de la Théâtre
5 auteurs par Arlette Pierrot trad. de l’américian femme de son patron, un Avant-propos
nouvelles Félix Guattari L’Olivier, 168 p., 17,50 e par Philippe Biget Allemand moyen décide de Georges Banu
Bleu autour, 5 e (coffret) Ritournelles Au printemps 1939, Finitude, 224 p., 17 e d’employer des mêmes trad. du roumain
5 nouvelles signées de Sait Lumes (35 av. Malraux. une station thermale Mêlant la vie quotidienne à moyens pour assassiner son par Alain Paruit
Faik Abasiyanik, Marie- 37000 Tours), 136p., 9 e fréquentée par la bour- l’onirisme, ces nouvelles se épouse. L’œuvre de L’Herne, 464 p., 19 e
Hélène Lafon, Saadat Texte poétique « entre geoisie juive se transforme situent dans le Chicago Keffenbach, journaliste, a « Le théâtre tendre et
Hasan Manto, Annie le poème comme fragment « en antichambre de la populaire des quartiers été « comparée à celle de miniatural, proche de
Saumont et Leïla et le travail sur la mémoire “délocalisation” vers la polonais et mexicains. Simenon, de Patricia l’intime et des êtres qui
Sebbar. et la schizophrénie ». Pologne ».. Highsmith... » frôlent l’anonymat... »
Jules Feiffer Recueil de quatre pièces.
Huguette de Broqueville Benjamin Guérif Jakob Arjouni Harry, Norman Mailer
Lydia Pietro Querini Devoirs d’école salaud avec les femmes Un château en forêt Mark Haskell Smith
l’éclat de l’inachevé Les naufragés de Röst (Hausaufgaben) (Harry, the Rat with (The Castle in the Forest) Delicious
Michel de Maule, Rivages, 322 p., 20 e trad. de l’allemand Women) trad. de l’anglais trad. de l’anglais
212 p., 22 e Récit d’aventures inspiré par Marie-Claude Auger trad. de l’anglais (États-Unis) (États-Unis)
Lydia découvre en son d’un fait réel : la dérive, au Christian Bourgois, (États-Unis) par Gérard Meudal par Benjamin
arrière-grand-mère, XVe siècle, d’un bateau de 154 p., 16 e par Lazare Bitoun Plon, 470p., 22 e et Julien Guérif
femme âgée, aveugle et commerce vers la Norvège Un certain visage de Joëlle Losfeld, 192 p., 24 e Voir ce numéro. Rivages/Thriller,
presque sourde, une et son naufrage dans l’île l’Allemagne d’aujourd’hui Le premier roman publié en 272 p., 19,50 e
héroïne de la résistance désolée de Röst. raconté à travers la 1963 et réédité cette année Katherine Mansfield
dans la Belgique des situation familiale d’un aux États-Unis de Jules Juliet Zadie Smith
années 1943-1944. Pierre Guyotat professeur, pur produit de Feiffer, l’un des maîtres de trad. de l’anglais De la beauté
Formation l’après 68. la bande dessinée « intel- par Henri Prémont (On Beauty)
Raphaël Confiant Gallimard, lectuelle » américaine, et Marie Rivet trad. de l’anglais
Case à Chine 238 p., 17,50 e Laurence Block romancier, scénariste et Ed. de Paris, 96 p., 13 e par Philippe d’Aronson
Mercure de France, Un enfant, né au début de la Le Blues du tueur à gages auteur de livres pour Commencé en 1906, à l’âge Gallimard, 560 p., 23,50 e
450 p., 20 e Deuxième Guerre mondiale, (Hit Parade) enfants. de dix-sept ans, un premier Deux professeurs, intel-
Les destins croisés dans une famille catholique, trad. de l’anglais roman resté inachevé de lectuels aux idées politiques
de trois familles de décide, à l’adolescence, (Etats-Unis) Steve Hamilton Katherine Mansfiled. et affectives différentes,
Chinois qui comme des d’écrire. par Frédéric Greillier Un chapeau dans la neige s’affrontent ainsi que leurs
milliers d’autres essayèrent Seuil/Policiers, (Ice Run) Juan Mayorga familles sur un campus
de s’intégrer à la vie Nancy Huston 344 p., 21 e trad. de l’anglais Hamelin universitaire américain.
urbaine de La Martinique Passions d’Annie Leclerc (États-Unis) trad. de l’espagnol Zadie Smith est l’auteur de
au XIXe siècle. Actes Sud, Mario de Carvalho par Laurent Bury par Yves Lebeau Sourires de loup et
360 p., 23 e Fantaisie pour deux Seuil/Policiers, Les Solitaires intempestifs, L’homme à l’autographe
Jean-Claude Dorchies A travers la vie et la colonels et une piscine 304 p., 19,50 e 96 p., 11 e couronnés de prix
Le Promeneur de la fin littérature dont elles parta- (Fantasia para dois Coronéis Juan Mayorga enseigne la littéraires.
des terres gaient le même goût, Nancy e una piscina) Kathryn Harrison dramaturgie à l’École
Le Riffle, 184 p., 15 e Huston nous dit qui fut trad. du portugais Envie Royale Supérieure d’Art Antonio Tarantino
La Cornouaille n’est plus Annie Leclerc, l’écrivain et par Marie-Hélène Piwnik trad. de l’anglais dramatique de Madrid. Il Vêpres de la Vierge
seulement la toile de fond l’amie qu’elle vient de Christian Bourgois, (États-Unis) est l’auteur d’une trentaine Bienheureuse
du récit « mais un person- perdre. 180 p., 25 e par Sylvie Schneiter de pièces qui ont, presque trad. de l’italien
nage à part entière qui Sur fond de post-Révolution J.C; Lattès, 300 p., 19,50 e toutes, été jouées. par Jean-Pierre Manganaro
oriente le voyage... » Armel Job des Oeillets, les aventures Un psychanalyste en proie à Les Solitaires intempestifs,
Les mystères de deux couples, colonels à des fantasmes sexuels Mayra Montero 64 p., 10 e
Jean-Pierre Ferrini de sainte Freya la retraite et leurs épouses, comprend, par hasard, la La Havane, 1957 Peintre, Antonio Tarantino
Bonjour Monsieur Robert Laffont, dressent un portrait du raison de ses obsessions. (Son de Almendra) commence à écrire pour le
Courbet 294 p., 19 e Portugal contemporain. trad. de l’espagnol (Cuba) théâtre en 1992. Ses pièces
L’Un et l’autre Tout en enquêtant sur une Robert Hill par Serge Mestre connaissent rapidement le
Gallimard, 160 p., 16,90 e religieuse canonisée par Robin Cook Tout est bien qui finit Gallimard, 336 p., 22,90 e succès.
La vie et l’expérience d’un Jean-Paul II, ce polar se Erreur fatale (When All Is Said And La fin du règne de Battista
homme en osmose avec moque des milieux trad. de l’américain Done) à la Havane en 1957. Mayra Javier Tomeo
Courbet et son ecclésiastiques. par Pierre Reignier trad. de l’anglais Montero, cubain, est Le regard de la poupée
œuvre. Albin Michel, (États-Unis) l’auteur de plusieurs romans gonflable
Yves Lériadec 496 p., 21,90 e par Emmanuelle Fletcher et vit à Porto Rico. (La mirada de la muneca
Nicolas Fromaget Les hommes ont aussi Un thriller médical par Rivages, 160 p., 17 e hinchable)
Le cousin de Mahomet besoin d’amour Robin Cook, médecin Scènes de la vie quoti- Bahiyyih Nakhjavani trad. de l’espagnol
Anacharsis, 240 p., 17 e L’Arpenteur, 144 p., 12,50 e reconverti en auteur de best dienne racontées, tour à La femme qui lisait trop par Denise Laroutis
Une peinture de la société Yves Lériadec anime des sellers mondiaux. tour, par un couple tout au (The Woman Who Read Christian Bourgois,
ottomane du XVIIIe siècle ateliers d’écriture et publie long de leur vingt ans de Too Much) 180 p., 16 e
par Nicolas Fromaget, ce premier recueil de Hassan Daoud mariage. trad. de l’anglais Auteur de nombreux
mort en 1759, ami de nouvelles. Le Chant du pingouin par Christine Le Bœuf romans, Javier Tomeo, né
Lesage et co-auteur avec (Ghinâ’ al-batrîq) Oriza Hirata Actes Sud, 418 p., 23 e en Aragon, s’exhibe cette
lui de certaines pièces. Martin Melkonian trad. de l’arabe (Liban) Gens de Séoul A la cour du Shah, au fois, « en voyeur solitaire,
Seul de tous ses ouvrages, par Nada Ghosn
Des mots pour jouir 1919 XIXe siècle, une poétesse affalé sur son canapé, entre
ce roman écrit en 1742, Intervalles, 264 p., 14 e Actes Sud/Sindbad, trad. du japonais fort connue, Tahirih sa poupée gonflable et le
connut le succès et fut Journal intime de Martin 160 p., 19 e par Rose-Marie Makino- Qurratu’-Ayn, osa affronter fantôme de sa mère ».
souvent réimprimé. Melkonian, l’auteur de Utilisant le monologue, un Fayolle le clergé, les théologiens et
Désobéir, Le camériste... fils handicapé raconte sa Les Solitaires intempestifs, les interdits de l’époque.
Jérôme Garcin (sous la dir.) vie quotidienne au sein de 192 p., 13 e
Nouvelles Mythologies
Seuil, 192 p., 14 e
Eric Michel sa famille, dans une HLM
située probablement au
Créée le 28 septembre, Alan Pauls POÉSIE
Algérie ! au théâtre de la Criée à La vie pieds-nus
S’inspirant des Mythologies Algérie ! Liban à la fin du XXe Marseille , ce second volet (La vida descalzo) Jean-Paul Auxeméry
de Barthes, Jérôme Garcin Presses de la Renaissance, siècle. d’un ensemble de trois trad. de l’espagnol Les animaux industrieux
a demandé à une 492 p., 24 e pièces poursuit la saga (Argentine) Flammarion, 192 p., 18,5 e
soixantaine d’écrivains Un couple subit les réper- E.L. Doctorow d’une famille de papetiers par Vincent Raynaud Jean-Paul Auxeméry a
et de journalistes cussions de la guerre La marche japonais établis en Christian Bourgois, publié Parafe, Codex... et a
d’écrire une mythologie d’Algérie en France. (The March) Corée. 128 p., 15 e traduit nombre de poètes
sur un sujet contemporain Un premier roman. trad. de l’anglais Pour étudier la plage, son américains.
(les 35 heures, le plombier (États-Unis) Jonathan & Faye Kellerman histoire et sa signification,
polonais, les séries Patricia Reznikov par Jacqueline Huet Double homicide Alan Pauls puise dans la Jean-Claude Dorchies
télévisées...). Le paon du jour et Jean-Pierre Carasso (Double Homicide) littérature, le cinéma et ses Imagier pour Manhattan
Rocher, 268 p., 16 e L’Olivier, 384 p., 22 e trad. de l’anglais propres souvenirs et quelques îles
Hervé Gauville La fuite dans les montagnes Pendant la guerre de (États-Unis) d’enfance. Riffle, 156 p., 15 e
Pas de deux d’un homme blessé, Sécession, Sherman écrase par Marie-France de
Verticales, 130 p., 14,90 e sa solitude et son amour les forces confédérées en Paloméra James Sallis Jean-Yves Masson
Ancien journaliste à des papillons qui détruisant les villes du Sud. Seuil/Policiers, Cripple Creek Neuvains du sommeil
Libération, Hervé Gauville l’obsède. Il entr28aîne derrière lui 282 p., 19,50 e trad. de l’américain et de la sagesse

28
Cheyne, 128 p., 15,50 e me une contre-morale. événement historique et un Publiés en un recueil,
Second volet d’un triptyque Brigitte Munier phénomène esthétique différents textes de Guattari BIBLIOGRAPHIE
dont le premier publié, il y Quand Paris porteur de valeurs qui lui écrits à partir du journal et
a onze ans, s’intitulait Les était un roman sont propres ». de la correspondance de
firme que la révolution « a La discrimination négative
Onzains de la nuit et du La Différence, Kafka.
transformé le monde de Seuil, 142 p., 11,5 e
désir. 480 p., 35 e
façon définitive et qu’elle La situation des « jeunes de
Promenades dans le Paris Anne Levallois
Philippe Rahmy du XIXe siècle, décrit par PHILOSOPHIE Une psychanalyste dans continuera à le faire
évoluer ».
banlieue », aujourd’hui en
France, surtout lorsqu’ils
Demeure le corps les nombreux romans de l’histoire
sont issus de l’émigration
Chant d’exécration l’époque, évocateurs Alain Badiou Préf. de Michel Tort
Marie-Claude Smouts est le fait de sociétés qui
Cheyne, 64 p., 14,50 e souvent des événements du Le concept de modèle Campagne Première,
(sous la dir.) proscrivent les différences
Philippe Rahmy continue temps. Fayard, 216 p., 15 e 280 p., 20 e
La situation postcoloniale de traitement entre les indi-
à « questionner son Réédition, augmentée d’une Anne Levallois (1935-
Préf. Georges Balandier vidus en raison de leur orig-
corps malade dont Alessandro Piperno préface, d’un essai publié 2006), psychanalyste et
Presses Sciences PO, ine mais les pratiquent
l’aventure loin d’être close Proust antijuif en 1969 et devenu introuva- anthropologue a fondé le
456 p., 20 e massivement.
sur elle-même, n’est pas (Proust antiebreo) ble depuis trente ans. collège des psychanalystes
sans trad. de l’italien en 1980 et a été directrice Les postcolonial studies
dans le débat français vien- David Le Breton
lien avec les tumultes du par Fanchita Gonzalez Barbara Cassin de la revue Psychanalystes.
nent des universités anglo- En souffrrance :
monde ». Liana Levi, 224 p., 18 e Avec le plus petit et le plus Elle interroge ici
phones. Ces études dénon- adolescence et entrée
Proust et la bourgeoisie inapparent des corps les conditions de la
cent entre autres choses les dans la vie
Jules Roy israélite, pour mieux Fayard, 130 p., 12 e pratique analytique et
lenteurs de la France à Métailié, 368 p., 18 e
L’homme à la licorne s’intégrer dans les salons A travers ces courts confronte l’histoire à la
prendre en compte les Sociologue, David Le
Albin Michel, 112 p., 12 e parisiens, gomme ses origi- textes, Barbara Cassin, psychanalyse.
réalités postcoloniales. Breton étudie les souf-
Pour le centième anniversai- nes comme en témoignent philosophe et philologue,
frances et les diffcultés du
re de la naissance de Jules son œuvre et sa correspon- met en récit un certain
Javier Teixidor passage de l’adolescence à
Roy, sa femme a réuni ces dance. nombre d’opérations de
poèmes inédits qui, à discours et en montre les POLITIQUE Hommage à Bagdad
CNRS, 144 p., 15 e
l’âge d’homme en ce début
de XXIe siècle.
travers les siècles, Alain Rey effets, constitutifs
renouent avec les images Miroirs du monde d’une vie. Marc Joly Javier Teixidor, Professeur
honoraire au Collège de Paul Virilio
de chevalerie. Une histoire de Le mythe Jean Monnet
France (chaire d’antiquités L’Université du désastre
l’encyclopédisme François Gachoud CNRS, 240 p., 15 e
sémitiques) fait revivre du Galilée, 160 p., 25 e
André Velter Fayard, 264 p., 19 e Par-delà l’athéisme Pour Marc Joly voir en Jean
VIIIe au Xe siècle la splen- « Le monde de demain sera
Le Haut-Pays Depuis l’Antiquité classique Préface de Luc Ferry Monnet le « Père
deur de Bagdad, capitale une lutte de plus en plus
suivi de La traversée du et chinoise jusqu’à l’ère de Verdier, 180 p., 25 e fondateur » de la construc-
des califes ‘abbassides avec serrée contre les limites de
Tsangpo l’informatique, l’aventure Luc Ferry avait proposé la tion européenne, serait une
ses traducteurs et ses lettrés. notre intelligence »,
Gallimard, 200 p., 14 e des savoirs humains, leur conception d’une transcen- idée reçue qu’il analyse
annonçait Norbert Wiener...
Une unité de lieu : l’altitude mondialisation par la dance dans l’immanence. comme un mythe politique
Gilles A. Tiberghien « A ce confinement s’ajoute
du Tibet et de l’Himalaya. « science » et les problèmes L’auteur en dégage une produit par les élites
Finis terrae aujourd’hui non seulement
« celle de ce Toit du Monde qu’ils posent. éthique fondée sur la recon- dirigeantes de l’Union.
Imaginaires et imagina- l’effet de serre du réchauf-
qui ne recouvre rien mais naissance de l’autre.
tions cartographiques fement climatique, mais
donne sur le ciel dans une Alain Rey
Bayard, 208 p., 21 e aussi celui d’une incarcéra-
autre lumière ». L’Amour du français Bénny Lévy
Une réédition. contre les puristes et Pouvoir et liberté HISTOIRE Les différents types
d’investissement imaginaire
tion dans les limites de plus
en plus étroites d’une
autres censeurs de la Verdier, 192 p., 13 e
dans la fabrication des sphère d’accélération... ».
langue Édition de 4 cahiers dépo- Olivier Bosc
Denoël, 300 p., 18 e sés à la Fondation Benny La foule criminelle cartes et dans leur consulta-
tion si bien que les atlas
ESSAIS LITTÉRAIRES Pour Alain Rey, lexicolo- Lévy qui subsistent comme Politique et criminalité
restent pour nous des
HISTOIRE LITTÉRAIRE
gue, éditeur des dictionnai-
res Le Robert et de très
témoignage du livre
d’entretiens que, sous le
dans l’Europe du tour-
nant du XIXe siècle machines à rêver. SCIENCES
nombreux ouvrages sur la même titre, Satre avait eu Fayard, 502 p., 27 e HUMAINES
Jean Alaux langue, « le génie d’une en tête de 1975 à 1980. Grâce au livre d’un jeune Pierre Vidal-Naquet
Origine et horizon langue, c’est le produit de criminaliste italien Scipio Les images de l’historien Jean-François Mattéi
tragiques son histoire, notamment de Sighele (1868-1913), la dialogue avec François Le regard vide
Presses univ. Vincennes, toutes ses évolutions et de Serge Margel foule devient simultanément Soulages Essai sur l’épuisement de
196 p., 21 e tous ses métissages ». De l’imposture objet sociologique et acteur Klincksieck, 86p., 11 e la culture européenne
Quels points communs Jean-Jacques Rousseau politique. Dans cet entretien réalisé le Flammarion, 306 p., 20 e
entre l’écoute d’un public Jean-Xavier Ridon Mensonge littéraire et 9 mai 2006, François La culture de l’Europe
grec du Ve siècle av. notre Le poisson-scorpion fiction politique Florence Dupont Soulages interroge Pierre menace de s’éteindre en
ère et celle du spectateur Nicolas Bouvier Galilée, 146 p., 20 e Aristote Vidal-Naquet sur la place raison d’un regard
ou du lecteur aujourd’hui ? Zoe, 112 p., 8 e Le « lecteur » et le « légis- ou le vampire du théâtre de l’image et de la profondément critique
Jean-Xavier Ridon est lateur » constituent les occidental photographie dans le travail devenu profondément auto-
Thomas Browne l’auteur de Le Voyage en deux grandes figures de Aubier, 320 p., 22 e d’un historien. critique.
Le Jardin de Cyrus son miroir et Essai sur l’imposteur, que Rousseau Aristote inventait avec
trad. par Bernard Hoepffner quelques tentatives de réin- situe à l’origine de toute La Poétique, il y a 2500
José Corti, 128 p., 16 e
Tentative d’acclimater le
ventions du voyage au 20e
siècle.
société. ans, une machine de guerre
contre le théâtre SOCIÉTÉS ANTHROPOLOGIE
baroque dans la littérature
anglaise, la dernière
Jean-Clet Martin traditionnel encore
M. Pinçon &
ETHNOLOGIE
Daniel Sangsue Constellation présente aujurd’hui.
œuvre de Thomas Browne La relation parodique de la philosophie M. Pinçon-Charlot
François Laplantine
(1605-1682) devenue un José Corti, 386 p., 21 e Kimé, 254 p., 25 e Orlando Figes Les ghettos du Gotha
Ethnopsychiatrie
classique. Le sens de la parodie, un Un panorama de la philoso- La Révolution russe Seuil, 302 p., 19 e
psychanalytique
genre célèbre et mal connu. phie actuelle. 1891-1924: la tragédie Grâce à un réseau d’asso-
Beauchesne, 238 p., 26 e
Laure Himy-Piéri d’un peuple ciations, de comités, de
Ces textes dispersés dans
Paysages avec figures Eric Trudel Chris Younès Préf. de Marc Ferro conseils, de cercles, la
différentes revues, augmen-
absentes La terreur à l’œuvre Henri Maldiney trad. de l’anglais grande bourgeoisie se
tés d’une réédition revue de
Philippe Jaccottet Théorique, poétique et Philosophie, art par Pierre-Emmanuel protège des autres.
L’Ethnopsychiatrie (PUF,
Zoé, 110 p., 8 e éthique chez Jean Paulhan et existence Dauzat Que sais-je? 1988)
Presses univ. Vincennes, Cerf, 224 p., 18 e Denoël, 1110 p., 39 e constituent la genèse de
Annie Leclerc 224 p., 23 e Conférences et entretiens Par un historien anglais, l’ethnopsychiatrie, posent
L’Amour selon Madame
de Rénal
Eric Trudel, enseignant aux inédits de et avec Henri spécialiste de l’histoire SOCIOLOGIE les principaux jalons et
États-Unis, propose une Maldiney, l’auteur de moderne et contemporaine examinent certains des
Actes Sud, 80p., 10 e nouvelle lecture de l’œuvre Penser l’homme et la folie, de la Russie. Zygmunt Bauman travaux de Laplantine.
Un court livre posthume de Jean Paulhan. L’Art, l’éclair de l’être... La décadence
resté inachevé où Annie Eric J. Hobsbawm des intellectuels
Leclerc s’est identifiée à René Wellek Aux armes, historiens des législateurs
Madame de Rénal et peut-
être aussi à Julien Sorel
De la critique
quatorze essais
Deux siècles d’histoire de
la Révolution française
aux interprètes CORRESPONDANCES
trad. de l’anglais
sur la crise des idées PSYCHANALYSE Postface inédite de l’auteur par Manuel Tricoteaux Gustave Flaubert
Richard Millet
Désenchantement
Etabli, prés., trad. de
l’anglais (États-Unis) par
PSYCHIATRIE trad. de l’anglais
par Julien Louvrier
Jacqueline Chambon, Lettres à sa mère
d’Égypte
272 p., 24,80 e
de la littérature Ernest Sturm MÉDECINE La Découverte, Entre sociologie et histoire L’Amateur, 200 p., 15 e
Gallimard, 72 p., 5,50 e Klincksieck, 344 p., 30 e. 156 p., 14,50 e des idées, trois siècle Choix de lettres envoyées
Un écrivain se révolte René Wellek (1903-1995), Félix Guattari Revenant sur les lectures et d’histoire des intellectuels par Flaubert, d’Égypte,
contre lui-même, met la admiré des uns et méprisé Soixante-cinq rêves de interprétations qui se sont occidentaux. à sa mère, et de photos
civilisation et la littérature des autres, « pour qui Franz Kafka succédé depuis deux prises par Maxime du
actuelle en question et affir- l’œuvre est à la fois un Lignes, 64 p., 10 e siècles, Hobsbawm réaf- Robert Castel Camp.

29
BIBLIOGRAPHIE LA QUINZAINE LITTÉRAIRE

Giacomo Leopardi C. Vierling, A. Peyro


Correspondance générale Cerf, 162 p., 25 e
(1807-1837)
Introd. d’Antonio Prete
L’Europe devrait respecter
« tous ses citoyens de la
Suite Monique Le Roux de la mort, telle qu’elle s’exprime dans le
dernier livre de Claude Régy, Au-delà des
trad. de l’italien même façon: croyants et larmes (5), trouve un écho chez Arne Lygre,
par Monique Baccelli non-croyants, chrétiens et qui fait intervenir la brutale disparition à
Allia, 2320 p., 50 e non-chrétiens... et reconnaî- ravalement, évoqués par son concepteur en chaque génération de Maman et moi et les
Toute l’œuvre, la vie et les tre le christianisme comme apparence encore vivant. hommes, qui donne l’expression la plus
sentiments de Leopardi se l’un des éléments centraux Claude Régy parachève cette impression simple et forte à l’interrogation existentielle
retrouvent dans cette du développement de sa
énorme correspondance. civilisation ».
d’apesanteur, en déréalisant aussi le contexte devant l’iné-luctable, à l’éternelle plainte de
spatial. Il poursuit avec son scénographe Job dans Homme sans but. La rencontre de
Sallahdyn Khatir et son éclairagiste Joël ces deux artistes, si éloignés par l’âge, trouve
Hourbeigt le travail pleinement abouti son achèvement dans les derniers instants de
BIOGRAPHIES ESSAIS naguère avec Daniel Jeanneteau et l’architecte, dans les premiers gestes à
AUTOBIOGRAPHIES Noëlle Châtelet
Dominique Bruguière, la recherche la plus accomplir, jamais représentés ainsi au
Le baiser d’Isabelle
élaborée au service de la sobriété la plus théâtre dans le dénuement de la fin, permis
Kinta Beevor
Seuil, 320 p., 18 e exigeante : plateau nu, lumières toujours par l’écriture d’Arne Lygre et l’ascèse de
Une enfance en Toscane faibles dans leur subtiles variations, parfait Claude Régy.
Une enquête sur la première
(A Tuscan Childhood)
trad. de l’anglais
greffe mondiale du visage silence des déplacements. Même la première
réalisée le 27 novembre prise de parole de l’architecte dans 1. Le Bourgeois, la mort et le comédien, par
par jean-Noël Liaut Eric Louis, est présenté salle de l’Odéon du 9 au
2005 à Amiens sur la l’affirmation de son pouvoir, de Jean-
Payot, 304 p., 20 e 27 octobre.
femme mordue par son Quentin Chatelain dans la puissance
Née en Angleterre en 1911
chien. 2. Arne Lygre, Maman et moi et les hommes,
dans une famille singulière de son phrasé, donne la lenteur du Les Solitaires intempestifs, 2000.
d’intellectuels, Kinta décou- rythme reprise, prolongée, accentuée par ses
vre très tôt la Toscane, le
René Girard 3. Arne Lygre, Homme sans but, L’Arche,
Achever Clausewitz partenaires : Redjep Mitrovitsa (Frère), Axel 2007.
château de sa grand-tante
Janet Ross et côtoie les
Carnets Nord, 366 p., 22 e Bogousslav-sky (propriétaire /assistant), 4. Programme du spectacle.
Anglo-Florentins.
Dans ces entretiens avec Bulle Ogier (Femme), Marion Coulon (Fille), 5. Claude Régy, Au-delà des larmes, Les
Benoît Chantre, René Bénédicte Le Lamer (Sœur). L’omniprésence Solitaires intempestifs, 2007.
Girard aborde l’œuvre de
Christophe Rousseau
Clausewitz (1780-1831)
Jean-Philippe Rameau
qui, hanté par le conflit
Actes Sud, 176 p., 15 e
franco-allemand, éclaire
Rameau compositeur mais
« mieux qu’aucun autre, le
également auteur d’articles
mouvement qui va détruire
et d’ouvrages théoriques
l’Europe ».
suscita la polémique et fut
parodié de son vivant par
Jean-Yves Mollier
Christophe Rousseau, clave-
et collectif
ciniste et chef d’orchestre,
Où va le livre ?
l’un des grands interprètes
Edition 2007-2008
de Rameau et du répertoire
La Dispute, 400 p., 24 e
baroque.
Troisième édition refondue
et mise à jour d’un essai sur
le monde extrêmement
TÉMOIGNAGES vaste du livre.

Georges Nivat
Pepita Dupont
Vivre en russe
La vérité sur Jacqueline et
L’Age d’Homme,
Pablo Picasso
480 p., 35 e
Le Cherche Midi,
Orthodoxie, poésie, mythes
288 p., 17 e
fondateurs, littérature,
Journaliste à Paris-Match,
Goulag, les différents pans
Pepita Dupont raconte sa
de la culture russe sont ici
longue amitié avec
examinés par Georges
Jacqueline Picasso rencon-
Nivat, spécialiste du monde
trée après la mort du peintre.
slave et traducteur d’auteurs
russes.

SCIENCES François Rollin


Les belles lettres du
professeur Rollin.com
Etienne Klein
Plon, 224 p., 19 e
Le facteur temps ne sonne
Modèles de lettres qui vont
jamais deux fois
de la « lettre à un génie » à
Flammarion, 272 p., 20 e
la « lettre à une marmotte
Aux questions que pose le
pour lui faire savoir qu’on
facteur temps, physiciens et
ne s’étonnera pas qu’elle ne
philosophes tentent
réponde jamais ».
d’apporter des réponses
« souvent fascinantes ».
Philippe Sollers
Guerres secrètes
Carnets nord, 306 p., 21 e
« Je me suis toujours pensé
RELIGIONS comme grec, chinois et
catholique. On m’a beau-
Olivier Le Gendre coup reproché cette identité
Confession d’un cardinal multiple. Je montrerai la
J.C. Lattès, 413 p., 18,50 e cohérence qui l’anime. »
Dialogue entre un
cardinal qui doute et un William Ury
journaliste qui trouve Comment dire non
l’Église parfois Savoir refuser sans offen-
« énigmatique ». ser
Seuil, 304 p., 19 e
J.H.H. Weiler Par William Ury, directeur
L’Europe chrétienne? du Global Negotiation
Une excursion Project à l’université de
trad. par T. Teuscher, Harvard.

30
LA QUINZAINE RECOMMANDE

Littérature
Mahmoud Darwich Comme des fleurs d’amandiers QL 954
Auxeméry Les animaux industrieux Flammarion
Éric Reinhardt Cendrillon QL 952
Jean Hatzfeld La stratégie des antilopes QL 952
Philippe Forest Le nouvel amour QL 952
Éric Chevillard Sans l’orang-outan QL 952
Pierre Michon Le roi vient quand il veut QL 953
Juan Jose Saer Grande fugue QL 952
William T. Vollmann Central Europe QL 954
Michael Ondaatje Divisadero QL 954
Patrick Modiano Dans le café de la jeunesse perdue QL 954

HARMONIA MUNDI
Yannick Haenel Cercle QL 954

Biographies, Journaux, Essais


André Bleikasten William Faulkner. QL 954
Paul-H. Bourrelier La Revue blanche (1890-1905) Fayard
Wole Soyinka Il te faut partir à l’aube, mémoires Actes Sud
Jean Lacoste Goethe, la nostalgie de la lumière QL 954 268 p. 20 e
René Wellek De la critique Klincksieck
Alain Rey L’amour du français Denoël
Daniel Mendelsohn Les Disparus QL 954
William Hazlitt Du goût et du dégoût QL 954
Paul Virilio L’université du désastre Galilée
François Dosse Deleuze Guattari QL 954
Catherine Malabou Les nouveaux blessés. Ce N°
De Freud à la neurologie...
Besancenot/Löwy Che Guevara Mille et une nuits
Œuvres rassemblées
William Faulkner Œuvres romanesques IV QL 954
D. H. Lawrence Poèmes (Éd. Sylvain Floch) L’Age d’Homme

Rééditions
Umberto Eco De la littérature Livre de Poche
Karl Marx Critique de l’économie politique Allia
Karl Marx Le dix-huit brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte QL 953

Albums
Apollinaire Je pense à toi mon Lou Textuel
Michel Delon Sade (2 vol. emboît.) Textuel

Revues
Rue Descartes Penser et créer au Mexique PUF
Contre-temps Marx hors-limites Textuel
Cahiers du mouvement ouvrier (juil.-sept.) N°35

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31
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Directeur de la publication : Maurice Nadeau. Imprimé par SIEP, « Les Marchais », 77590 Bois-le-Roi Diffusé par les NMPP – Octobre 2007