FORMATION | RECRUTEMENT | CARRIÈRE

QUAND LES JUNIORS FORMENT LES SENIORS

Générations

LE TAUX PLEIN, UN OBJECTIF HORS DE PRIX POUR LES JEUNES

Retraite

Supplément au Monde n° 21410 daté du 19 novembre 2013. Ne peut être vendu séparément

Métiers d'avenir en 2.0
DATA CRUNCHER, E-MARKETEUR OU LINK BUILDER POUR LES LITTÉRAIRES
VIE PROFESSIONNELLE Le break, un pari gagnant ?

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Décerné par le CRF Institute, le label Top Employeurs récompense chaque année les entreprises qui se distinguent par leurs engagements en termes de politique RH. Pour la deuxième année consécutive,ALTEN est labellisé Top employeurs France, grâce, notamment, à son rôle de tremplin professionnel pour les jeunes diplômés qui représentent 45% des recrutements et son programme de développement des carrières. Leader européen de l’Ingénierie et du Conseil en Technologies, le Groupe ALTEN accompagne la stratégie industrielle des plus grandes entreprises françaises et internationales dans les domaines de l’innovation, de la R&D et des Systèmes d’Information.

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Ingénierie et Conseil en Technologies

édito

N
ILLUSTrATIoN De CoUverTUre : Nicolas barrome

Renouveau

Président du directoire, directeur de la publication Louis Dreyfus Directrice du «Monde», membre du directoire, directrice des rédactions NATALie NouGAyrÈDe Secrétaire générale de la rédaction ChrisTiNe LAGeT Coordination rédactionnelle ANNe roDier Pierre JuLLieN Directeur artistique roDoLPh BouTANquoi Editrice AméLie DuhAmeL Illustrateurs NiCoLAs BArrome siLio DurT mArC TArAskoff séBAsTieN TouAChe fABio VisCoGLiosi Publicité BriGiTTe ANToiNe Fabrication ALex moNNeT JeAN-mArC moreAu Imprimeur seGo, TAVerNy

ous ne sommes plus seulement en crise, mais en mutation. Le choc de 2008 a masqué de profonds changements liés au développement des technologies de l’information et au vieillissement démographique. De jeunes diplômés l’ont bien compris, qui investissent des professions encore trop nouvelles pour avoir un vrai nom: «linkbuilder» pour les littéraires, «e-marketeur» dans le conseil, «webmaster» dans tous les secteurs. Ces jeunes pratiquent des métiers avant même qu’ils existent formellement. C’est le cas pour la Data Science, dont les perspectives laissent rêveur. L’offre de spécialistes en Big Data est estimée à 4,4 millions de personnes dans le monde d’ici à 2015. Les informations numérisées, stockées dans des serveurs distants interconnectés (le fameux nuage informatique baptisé « Cloud »), ne demandent qu’à être exploitées par les entreprises? Les jeunes se font «Data scientists». Les écoles élaborent des formations en marchant. La compétence précède la formation. C’est ainsi que, dans les entreprises, alors que le gouvernement conçoit des contrats de génération pour que les seniors soient tuteurs des plus jeunes, ce sont les juniors qui forment les seniors! AgRicultuRe, seRvices Mais le sort de la plupart des jeunes à lA peRsonne, industRie… n’est pas toujours enviable. Le marché les tRentenAiRes, nés de l’emploi, tous secteurs confondus, Avec les ntic, voient des leur fait toujours grise mine, au moins peRspectives floRissAntes jusqu’à 27 ans. C’est à cet âge seulement là où les stAtistiques que les jeunes Français atteignent enfin bRoient du noiR la stabilité, comme leurs aînés, avec un taux d’emploi à près de 80%. Les jeunes en quête de sens explorent donc des territoires historiquement flous mais éternellement dynamiques comme l’économie sociale, avec l’intention de marier social et rentabilité. Les entreprises sociales sont aujourd’hui nombreuses à être dirigées par des trentenaires. Ce ne sont pas des néo-bobos égarés aux marges du marché du travail. Nés avec les technologies de l’information (NTIC), ils voient des perspectives florissantes là où les statistiques broient du noir. L’agriculture, les services à la personne et même l’industrie recouvrent, à leurs yeux, des emplois d’avenir, portés notamment par l’essor de la robotisation. Un secteur qui devrait créer 450000 emplois entre 2010 et 2015, dont près de 100 000 en robotisation industrielle, selon le cabinet Metra Martech. Le ministère du travail estime, quant à lui, à 350000 le nombre de créations d’emplois entre 2010 et 2020, pour répondre aux nouveaux besoins liés au vieillissement de la population. «Les mutations de la fortune (..) ôtaient la force aux uns pour la communiquer aux autres», écrivait Anatole France, Prix Nobel de littérature au début du siècle dernier. Ce sera vrai en 2014. Mais les jeunes qui s’inventent un métier, décident de vivre leur passion ou de faire le tour du monde sont entrés dans une dynamique du changement.
Anne RodieR
mardi 19 novembre 2013 Le Monde Campus / 3

Libre à vous d’évoluer…

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sommaire

Supplément au Monde n° 21410 daté du 19 novembre 2013

3 6

Edito En bref

8 Dossier Métiers d’avenir en 2.0
12 14 16
Nicolas barrome

Data cruncher, e-marketeur… les e-jobs prennent le pouvoir Le numérique, une nouvelle chance pour les littéraires Les « freelancers» en panne de couverture sociale Le monde du sport en quête de cols blancs ONG recherchent ingénieurs, logisticiens, expérience requise Je travaille dans un secteur qui n’intéresse personne ! Entretien avec Marc Gesbert : comment tester un métier

18 20 22 24

26 28 30 32 34

Innovation Parité

Les chercheurs cherchent… leur place Quand les juniors forment les seniors Une carrière, oui, mais pas à n’importe quel prix Les jeunes dip’ investissent l’économie sociale et solidaire
fa b i o v i s c o g l i o s i

3 leviers d’action en faveur de l’entrepreneuriat féminin

Générations

Vie privée-vie professionnelle Entrepreneuriat

38 Dossier Le pari du break professionnel
38
s é ba st i e N to uac h e

La tentation de l’international Le marché florissant du conseil aux expatriés Un tour du monde sinon rien ! Je plaque tout pour faire de ma passion mon métier Quête du sens au travail, les entreprises s’engagent Le service civique détourné de ses objectifs

42 44 46 48 50

52 54 56 57 58

Recrutement

La croissance poussive de la cooptation par Internet Travailler plus pour gagner… un burn-out
silio durt

Risques psychosociaux Pension

La retraite à taux plein, un objectif hors de prix pour les jeunes Entretien avec Arnak Dalalyan et Romain Aeberhardt

Prospective

A lire

mardi 19 novembre 2013 Le Monde Campus / 5

en bref
Les apprentis en quête de mobilité
Près de 6 apprentis du BTP sur 10 (57 %) se disent prêts à changer de région pour trouver du travail, et près de la moitié (46,5 %) seraient même disposés à partir à l’étranger, selon le Baromètre de la vie de l’apprenti, du réseau de l’apprentissage dans le BTP, publié le 4 septembre, établi auprès des 63 000 apprentis du secteur, du CAP à la formation d’ingénieur.

L

Riches-pauvres, version 2013
moines moyens situés entre 250 000 et 300 000 dollars. A l’opposé, deux tiers des adultes de la planète disposent d’un patrimoine inférieur à 10 000 dollars et ne représentent que 3 % de la richesse globale. Credit Suisse précise que 98 700 personnes dans le monde disposent d’une fortune de plus de 50 millions de dollars, dont plus de la moitié aux Etats-Unis et un peu plus d’un quart en Europe. En Chine, le nombre de milliardaires est ainsi passé en dix annnées d’un à 64, précise le rapport (www.credit-suisse. com/fr).

La France, c’est pas le Pérou
Seulement 13 % des entreprises américaines ayant investi en France ont une « perception positive » du pays, selon un sondage réalisé par la chambre de commerce américaine en France et le cabinet de conseil Bain à partir de 82 réponses recueillies auprès de sociétés « représentant plus de 55 000 employés et plus de 40 milliards d’euros de chiffre d’affaires », et publié le 15 octobre. A titre de comparaison, la proportion était de 22 % en 2012, 56 % en 2011 et 46 % en 2010.

a richesse mondiale a augmenté de 68 % ces dix dernières années pour atteindre 241 000 milliards de dollars (178 000 milliards d’euros) et le centième de la population le plus fortuné détient 46 % du patrimoine global, montre une étude publiée le 9 octobre par Credit Suisse. Sans surprise, la Suisse se classe en tête avec un patrimoine moyen par adulte de 513 000 dollars, devant l’Australie (403 000 dollars), la Norvège (380 000) et le Luxembourg (315 000). Suivent les Etats-Unis, la Suède, la France, Singapour, la Belgique et le Danemark avec des patri-

Perception chez les jeunes (15-35 ans) des difficultés pour trouver un emploi en 2011, en %
Pas les savoirs ou les compétences Pas d’offres d’emplois intéressantes en rapport avec leurs études Pas d’offre dans la ville ou dans la région Il y a des emplois mais ils sont très mal rémunérés Pas au courant des offres Ne sait pas

Quels obstacles à l’emploi ?

A

A Cuba, le sport « eut » payé
Le gouvernement cubain de Raul Castro va augmenter le salaire des sportifs de haut niveau, selon le journal officiel cubain Granma. Une mesure qui entrera en vigueur en 2014. Ainsi, un médaillé olympique gagnera désormais 60 dollars par mois (quelque 45 euros), un médaillé panaméricain 50, alors que les membres de l’équipe nationale de base-ball jouant à Cuba gagneront 40 dollars, selon le quotidien.

France Suède Royaume-Uni Allemagne Pologne Espagne Italie Grèce
0 10 20 30 40 50 60 70
Source : Ramses 2014

80

90

100

la question « Quel est le principal obstacle que rencontrent les jeunes dans votre pays lorsqu’ils cherchent un emploi à la fin de leurs études ? », les jeunes Français répondent majoritairement qu’il n’y a pas d’offres dans leur ville ou leur région, alors que les Grecs disent d’abord ne pas trouver d’offre intéressante en rapport avec leurs études. Les Français sont les plus enclins à considérer ne pas avoir « les savoirs ou les compétences adéquats ».

Stéréotypes de recruteurs
E
n matière de recrutement, les stéréotypes ont la vie dure, avec des traits de personnalité encore assignés « naturellement » aux femmes, selon une étude du Centre d’études et de recherche sur les qualifications (Céreq) publiée le 9 octobre, menée pour le compte du Fonds d’expérimentation pour la jeunesse, réalisée sur la base d’entretiens avec des employeurs (hommes et femmes) de la région Paca, potentiellement recruteurs de jeunes titulaires d’un brevet de technicien supérieur (BTS), dans divers secteurs d’activité. « Seulement 2 recruteurs, sur les 30 rencontrés, considèrent que le sexe des candidats n’a eu aucune incidence sur le choix de la personne effectivement embauchée », note l’étude. Mais les autres assignent tout naturellement certaines « qualités » à l’homme ou à la femme (« pédagogues, douces, organisées, moins disponibles »)… Plus classiquement, leur charge familiale, réelle ou potentielle, « entrave clairement l’accès des (jeunes) femmes à certaines entreprises », note le Céreq.

6 / Le Monde Campus mardi 19 novembre 2013

1 521 €
La rémunération moyenne d’un salarié non cadre – 80% de la population active salariée, 18,7 millions en 2011, selon l’Insee – s’est élevée au premier semestre 2013 à 1521 euros brut (6,3 % au­dessus du smic), en hausse de 1,8 % sur un an, selon une étude publiée le 8 octobre par Randstad. Selon ce baromètre qui s’appuie sur des salaires réels extraits de 1,4 million de fiches de paie dans tous les secteurs professionnels, la progression a été plus faible qu’en 2012 (+ 2,2 %), mais reste supérieure à l’inflation (+ 0,9%).

Le travail, c’est le bonheur !
La part des salariés du privé et agents du public qui se disent globalement satisfaits du climat dans leur entreprise ou leur administration est en hausse de 5 points par rapport à 2012, à 52 %, selon une enquête publiée le 17 octobre par le cabinet de conseil Cegos, qui a interrogé en septembre 1 300 actifs (750 du secteur privé et 550 fonction­ naires) et 451 DRH. En outre, 65 % des actifs sont satisfaits de leur emploi actuel (+ 5 points sur un an), 64 % estiment pouvoir compter sur leurs collègues en cas de difficultés (+ 6 points), 71 % estiment que leur manager leur fait confiance (+5 points) et 63 % considèrent leurs objectifs comme réalistes et atteignables (+ 6 points).

My english is not rich

S

Les financiers aiment Twitter
Selon une étude d’Alban Jarry, expert en finance de l’Association française de la gestion financière (AFG), menée en septembre et octobre auprès de 139 professionnels français de la finance (gestionnaires d’actifs, prestataires de conseil, banquiers, traders indépendants), 59% utilisent Twitter, dont 78% chaque jour. Ils sont 45% à juger que ce réseau social est «professionnellement indispensable» et 50% à le trouver «utile». Au contraire, 52% d’entre eux jugent Facebook «sans intérêt professionnel» et 26% l’estiment «utile».

elon une enquête de Cadremploi et de l’organisme de formation 1to1 English, plus de 83 % des cadres sont amenés à utiliser des langues étrangères, l’anglais étant de loin la plus fréquemment utilisée (66,6 %) devant l’espagnol (12,7 %), l’allemand (10,4 %) et l’italien (5,2 %). En anglais, près de la moitié des cadres (46,8 %) estiment avoir un niveau débutant ou intermédiaire. Lors des entretiens d’embauche, si plus de 6 cadres sur 10 (60,3 %) rapportent avoir dû s’exprimer en anglais, seuls quelque 27% se sentent assez préparés pour soutenir un entretien dans cette langue. Conséquence : plus de la moitié des sondés (56,4 %) conçoivent leur niveau d’anglais comme un frein à l’embauche et à l’évolution de carrière (enquête réalisée du 18 au 21 juin par le biais de questionnaires autoadministrés en ligne auprès d’un échantillon de 3 896 personnes).

Universum : les dirigeants idéaux des jeunes diplômés

... des grandes écoles de commerce

Les dirigeants les plus charismatiques selon les étudiants...
Apple Apple

... des grandes écoles d’ingénieurs

Google

2

1

LVMH

Google

3

2

1

McKinsey & Co

3

Les meilleurs employeurs selon les étudiants...
... des grandes écoles de commerce ... des grandes écoles d’ingénieurs

L’Oréal

LVMH

2

1

Google

Google

EADS

P

3

2

1

Dassault Aviation

3

lus de 34 000 étudiants ont été interrogés entre décembre 2012 et février 2013, dans le cadre d’un sondage d’Universum, spécialisé dans le milieu étudiant, sur leur définition de l’employeur idéal. Concernant le classement des dirigeants charismatiques, les dirigeants d’Apple recueillent l’unanimité, aussi bien chez les futurs ingénieurs des universités

Source : Universum

3 300 euros sinon rien
Le distributeur Lidl Suisse – 90 magasins et environ 2 000 employés –, filiale du groupe allemand du même nom, a décidé d’augmenter à 4 000 francs suisses (3 300 euros) le salaire minimum versé à ses employés à partir du 1er décembre 2014 dans le cadre d’un accord conclu avec les organisations syndicales.

et grandes écoles que chez les étudiants en commerce-management. Or, dans le classement des meilleurs employeurs, Apple se retrouve en 4e position, et il ne figure pas dans le Top 10 des étudiants ingénieurs. La situation est similaire pour Microsoft. Pour les étudiants en commercemarketing des grandes écoles, leur

employeur idéal est LVMH et ils classent son dirigeant, Bernard Arnault, en 3e position des dirigeants charismatiques. Seul Google se démarque en étant bien classé grâce au charisme de son dirigeant, Larry Page, mais aussi en tant qu’employeur idéal.

Déborah Zago

mardi 19 novembre 2013 Le Monde Campus / 7

dossier

8 / Le Monde Campus mardi 19 novembre 2013

Nicolas barrome

Métiers en 2.0 le grand bond
L’évolution de la société jointe aux bouleversements technologiques donne naissance à des professions inédites, ouvertes aux jeunes diplômés comme aux salariés reconvertis.
ouvelles tendances, crise et nouvelles technologies: vers quel métier peut se tourner un jeune diplômé en 2014? 2800 suppressions de postes annoncées pour Air France, 900 chez Alcatel-Lucent, 850 pour l’abattoir Gad, le tout rien qu’au mois d’octobre. Le ton avait été donné dès le début de l’année avec le plan social de Goodyear qui concernait 1173 personnes. Total, Danone, IBM, Virgin, aucun secteur n’a été épargné en 2013 par des restructurations d’envergure. «Quand l’emploi est menacé, mieux vaut quitter rapidement l’entreprise», expliquait le directeur du Centre de recherche en économie et statistiques (CREST), Francis Kramarz, au colloque annuel du Conseil d’orientation pour l’emploi (COE) organisé fin septembre sur le changement de métier. Les travaux sur la mobilité professionnelle de l’économiste Gueorgui Kambourov ont en effet démontré que c’était dans l’intérêt du salarié. D’aucuns décident même de quitter le pays pour trouver à l’étranger les débouchés qu’ils croient perdus en France. Le Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq) a constaté que, sur une période de cinq ans, de 1998 à 2003, environ trois personnes sur dix avaient changé de métier.

N

Mais quelles sont les reconversions professionnelles possibles ? Quels sont les nouveaux métiers ? Croupier ? Le métier vient en effet d’être officialisé, inscrit depuis le mois d’août au registre des professions reconnues par l’Etat. « Home-stagist » ? Quasiment né de la crise pour relooker les appartements avant de les

neurosciences, marketing, finance ou génétique créent de nouveaux emplois de spécialistes formés à faire parler les données
mettre en vente, ce nouveau métier est ouvert aux professionnels de l’immobilier, aux architectes d’intérieur ou aux décorateurs. On ne sait évidemment rien de son avenir. Outre ces deux exemples quelque peu anecdotiques, d’autres professions comme celle de « data scientist » sont révélateurs des mutations économiques. La forte croissance du volume de données disponibles dans le marketing, la finance, mais aussi la génétique, les

mardi 19 novembre 2013 Le Monde Campus / 9

d o s s i e r | métiers d’avenir en 2.0
main-d’œuvre de la banque, fortement qualifiée, connaît un redéploiement massif vers l’assurance », témoigne Philippe Trainar, membre du Cercle des économistes et directeur des risques du groupe de réassurance Scor. Entre la hausse du nombre de personnes âgées, celle de la population scolaire, les besoins en services professionnels ou encore l’éclatement des familles, « les estimations de la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) tablent sur la création de 350 000 emplois dans le domaine de l’aide à domicile entre 2010 et 2020 », rappelle la Fondation Jean-Jaurès dans une moins qualifiées progressent », rappelle Stefano Scarpetta, directeur de la direction de l’emploi, du travail et des affaires sociales de l’OCDE. Mais les moyens de changer de métiers sont-ils là ? Les instruments sont nombreux, du côté des formations professionnelles comme de Pôle emploi. Bilan de compétences, bilan professionnels, congé individuel de formation (CIF), droit individuel de formation (DIF), tutorat, etc., ces moyens, encore trop peu utilisés, sont relativement efficaces : « 50 % des salariés CIF-CDD voient leur situation professionnelle se sécuriser, soit à travers une embauche en CDI (38 %), soit par une création d’entreprise (12 %) », assure l’Observatoire des transitions professionnelles dans une étude publiée à la mi-octobre. Mais les instruments à eux seuls ne peuvent assurer le succès d’un changement de métier. La première condition énoncée par les DRH pour une reconversion réussie est l’accompagnement dans la prise de poste avec un parcours d’intégration et un référent. L’exemple de mentorat conçu par la société GDBO à destination des entreprises l’illustre. Cette entreprise de «mentoring managérial» (tutorat de managers) met en réseau des cadres seniors issus du CAC 40 pour les envoyer en mission dans les grandes entreprises parrainer des jeunes fraîchement nommés à des fonctions stratégiques. Pendant six mois, le mentor accompagne le cadre en lui faisant réaliser une mission qui lui permet de prendre la dimension du poste. «Les mentors et les entreprises en redemandent», assure le PDG Bruno Diehl. Anne RodieR

neurosciences ou la climatologie, créent de nouveaux emplois pour les jeunes diplômés formés à analyser ou à faire parler les données informatiques. Le cabinet d’études de marché Gartner estime que le besoin de tels spécialistes atteindra 4,4 millions de personnes dans le monde d’ici à 2015, et qu’il ne sera couvert qu’à hauteur de 40 %. Les e-métiers sont majoritairement scientifiques, mais les littéraires sont aussi portés par la vague. Pour faire du «storytelling» (communication narrative) ou optimiser le référencement et l’image de marque des entreprises sur Internet, les elittéraires se font «community managers » ou «linkbuilders», les noms français de ces professions restant à inventer. Le Conseil d’orientation pour l’emploi s’est, avec le Commissariat à la stratégie et la prospective, penché sur le thème des reconversions possibles dans une économie en changement. Certains « facteurs tels que la concurrence internationale ou les évolutions technologiques restent largement imprévisibles », explique Jean Pisani-Ferry, le commissaire général à la stratégie et la prospective. Ils ont toutefois identifié deux grands axes porteurs de métiers nouveaux et de recrutements : le développement d’activités « big data » précitées (data scientist) et liées au vieillissement de la population. Le premier est pourvoyeur d’emplois dans l’industrie et les services associés, et le second « induira nécessairement une croissance de la demande en services à la personne », analyse M. Pisani-Ferry. Selon l’Insee, la France comptera 18,9 millions de personnes de plus de 60 ans et 4,2 millions de plus de 80 ans en 2025, soit une hausse de 31,1 % et de 25,3 % en quinze ans. Le taux de dépendance (rapport entre les plus de 65 ans et les moins de 25 ans) atteindrait ainsi 46 % en 2050. Ce vieillissement programmé de notre société nous « oblige à intégrer et à valoriser les besoins spécifiques (produits, technologies, services, etc.) liés à l’âge », note la ministre chargée des personnes âgées et de l’autonomie, Michèle Delaunay. La « silver économie » est en marche. Mutuelles, institutions de prévoyance, assureurs, en reçoivent déjà les fruits : « La

une filière «silver économie», pourvoyeuse de milliers d’emplois, selon les pouvoirs publics, vient d’être lancée
note publiée le 11 octobre. Mais contrairement à une idée préconçue, l’inéluctable expansion du marché des services à la personne concerne aussi les jeunes diplômés. Une nouvelle filière « silver économie » a été lancée en avril, qui serait pourvoyeuse de milliers d’emplois, assure le gouvernement, notamment dans l’industrie, pour produire, par exemple, des équipements de télécommunications adaptés ou des systèmes de domotique. « Les exportations dans le domaine des gérontechnologies ont déjà progressé de plus de 50 % l’an dernier », indique Michèle Delaunay. « Une projection à 2020 fait apparaître des pertes d’emploi en Europe dans les professions intermédiaires, alors que les professions supérieures et les

les drH apprécient les salariés reconvertis
Une enqUête OpiniOn Way
a été menée au printemps 2013 pour mesurer si les employeurs favorisaient les reconversions professionnelles. Elle a été réalisée auprès de 993 chefs d’entreprise et DRH ayant eu un contact avec des candidats issus d’une reconversion ou des salariés portant un projet. Les DRH interrogés sont issus à 46% du secteur des services, à 33% du commerce et des transports et à 21% de l’industrie. Tout secteurs confondus, les DRH sont plus de 60% à recevoir des candidats qui jusque-là exerçaient un métier complètement différent. Plus de 50% d’entre eux recrutent ce type de profil «en mobilité» – 70% dans le commerce. En revanche, lorsqu’il s’agit d’organiser la reconversion individuelle ou collective des salariés, ils ne sont plus que 30% à l’avoir fait. 75% des DRH interrogés considèrent la reconversion comme un atout, d’une part parce que les salariés sont plus motivés, d’autre part car ce type de profil apporte une diversité au sein de l’équipe de travail et une nouvelle vision du métier ou du poste. Les DRH estiment toutefois que les salariés auront besoin de plus de temps pour s’approprier le poste. Mais ils sont unanimes sur le bilan: c’est un succès à 74%.

A. RR

10 / Le Monde Campus mardi 19 novembre 2013

Levage et pose du dôme de l’EPR à Flamanville

EDF SA au capital de 930 004 234 € – 552 081 317 RCS PARIS – Siège social : 22-30, avenue de Wagram, 75008 Paris – Photo : 3D Production House : Illusion Co., Ltd. / La Manufacture Paris

ENERGY DAY, LE 12 DÉCEMBRE LA JOURNÉE DES MÉTIERS D’EDF
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L’énergie est notre avenir, économisons-la !

d o s s i e r | métiers d’avenir en 2.0
La numérisation galopante de nos activités nécessite des compétences nouvelles. L’offre de spécialistes en Big Data sera de 4,4 millions de personnes dans le monde en 2015. Elle ne devrait être couverte qu’à 40 %.

Data cruncher, e-marketeur… les e-jobs prennent le pouvoir
évelopper une application pour un smartphone ou une tablette, analyser le comportement d’un cyberacheteur pour lui faire une offre entièrement personnalisée qu’il ne pourra pas refuser, concevoir un site Web qui soit tout à la fois ergonomique, esthétique et convivial, ou animer la vie numérique d’une communauté qui n’existe que sur Internet sont autant de nouvelles compétences que la numérisation croissante de nos activités nécessite. Alors que le commerce en ligne prend progressivement sa place dans la consommation, que nos téléviseurs se connectent à Internet, que nos bureaux comme nos documents se dématérialisent, bref, que notre société se digitalise, le numérique suscite partout de nouveaux besoins qui, pour être satisfaits, font appel à de nouveaux métiers. Désormais, on peut se revendiquer «data cruncher», «web designer», «géomaticien» ou «e-marketeur». En fait, ces métiers émergent, portés par les grands concepts informatiques en vogue que sont le «Cloud» (stockage à distance des données), le «Big Data» et la mobilité. Ces pratiques transforment les métiers traditionnels de l’informatique et recomposent les connaissances et les compétences requises. Premier vecteur de cette transformation, le Big Data. En d’autres termes, la numérisation galopante génère des volumes toujours plus importants de données qu’il faut pouvoir analyser. Les comportements des acheteurs en ligne, les échanges téléphoniques et leur localisation, le suivi de pathologies ou d’épidémies, l’usure de nos voitures, le suivi du budget des collectivités territoriales, la mesure de la qualité de l’air, les variations du trafic routier sur un

D

axe donné, etc., toutes ces applications génèrent des monceaux de données qui ne servent que si l’on sait les interroger et y trouver des réponses. Or les technologies permettent désormais d’analyser finement ces données. «Aujourd’hui, on sait reconnaître sur quelle bannière publicitaire un internaute clique, on sait le faire pour des milliers de visites par jour et en temps réel, tout en préservant l’anonymat de l’utilisateur. Cela permet de piloter la stratégie média d’une entreprise avec une grande agilité, d’adapter rapidement une création ou un message si les pré-

cédents ne fonctionnent pas, etc. », explique Hélène Gombaud-Saintonge, directrice générale de Fullsix Data, la filiale études et analyses de l’agence FullSIX. Pour atteindre ce résultat, il faut toutefois disposer du personnel capable de « taguer » un site Web, de récupérer des données en provenance de réseaux sociaux, d’appels aux services clients, de SMS…, de les associer aux données des bases de l’entreprise et d’y trouver de l’information pertinente. « Ce que l’on cherche, ce sont des gens capables de faire parler les données, de concevoir les utilisations qui peu-

12 / Le Monde Campus mardi 19 novembre 2013

nicolas barrome

vent être faites de ces données, précise Yannick Lejeune, directeur Internet du groupe Ionis, spécialisé dans l’enseignement supérieur des nouvelles technologies. A quoi servent les données sur toutes les stations Vélib de Paris ou sur le graphe social de Facebook si vous n’avez pas décidé ce que vous en ferez » ? Les gens capables de faire parler les données sont aujourd’hui une denrée rare. Baptisés « data scientists », « data analystes » ou data crunchers, ils conjuguent des compétences en mathématiques et en statistiques, une certaine appétence de geek, une compréhension des enjeux pour les entreprises, fruit d’une formation marketing ou sociologique. Bref, des compétences rares ! « En France, on compte tout au plus une centaine d’experts en Big Data », affirme Gilles Babinet, « digital champion » de la France auprès de l’Union européenne et président fondateur de Captain Dash, spécialiste du Big Data pour le marketing. Le cabinet d’études de marché Gartner estime que le besoin de spécialistes en Big Data sera de 4,4 millions de personnes dans le monde en 2015 et que ce besoin ne sera couvert qu’à hauteur de 40 %. Car c’est bien le problème des nouveaux métiers: entre l’apparition du besoin de compétences nouvelles et la création des cursus de formation, il peut s’écouler plu-

sieurs années. Certes, il existe des formations à l’analyse de données, mais ceux qui les ont suivies ont préféré jusqu’à présent s’orienter vers les métiers de la finance, plus rémunérateurs. L’émergence du Big Data propose désormais de nombreuses alternatives de carrière, par exemple dans le marketing, comme l’analyse de trafic, la recommandation, l’e-réputation, etc. Plusieurs cursus se mettent en place. Grenoble EM et l’Ensimag créent ainsi une formation de «data stratège» de niveau bac + 6, qui allie compétences techniques,

Derrière ces appellations nouvelles se cachent parfois Des métiers existants qui Doivent s’aDapter en intégrant une Dimension numérique
business et managériales. HEC Paris avec le soutien d’IBM France lance un cursus Big Data et Business Analytics, destiné à ses étudiants de MBA. Quant à l’université Pierre-et-Marie-Curie et Sup de Co, ils réfléchissent à la création de cursus dédiés. Sans attendre, l’éditeur de logiciels d’analyses SAS a lancé en 2013 son premier Spring Campus, qui a permis à vingt jeunes diplômés de suivre un mois de formation intensive avant d’effectuer un stage de cinq mois dans une entreprise sponsor, période qui doit déboucher sur l’embauche du stagiaire. «Cette session a rencontré un tel succès auprès des candidats et des sociétés informatiques partenaires que nous ouvrons la prochaine session aux banques, assurances, opérateurs télécoms, qui souhaitent recruter des data scientists», indique

Ariane Liger-Belair-Sioufi, directrice académique de SAS France. Mais derrière ces appellations nouvelles, se cachent parfois des métiers qui existent déjà et qui s’adaptent en intégrant une dimension numérique. «Avant, il y avait les acteurs traditionnels de l’ancienne économie et les “pure players” de la nouvelle économie. Aujourd’hui, tous les acteurs dans tous les secteurs se mettent au numérique», constate Emmanuel Stanislas, président fondateur du cabinet Clémentine, spécialisé dans le recrutement des métiers du Web, du e-commerce, etc. C’est le cas des «géomaticiens», qui mettent les technologies informatiques et graphiques au service des métiers de la géographie et de la cartographie. C’est le cas des web designers, qui appliquent à Internet les règles du design et de l’ergonomie. « Le “community manager” est un bon exemple; ce métier existe déjà en politique, en lobbying, en animation de réunions consommateurs… Ce qui change avec le numérique, c’est la masse de personnes qui peuvent interagir immédiatement et le fonctionnement en 24/7!», précise Yannick Lejeune. Et quand on lui pose la question de qui doit former à ce métier, une école d’ingénieurs ou une faculté de sociologie, il répond sans hésiter : «Les deux! Tout comme il faut former à l’ancienne économie avant d’enseigner les règles de la nouvelle économie pour que les jeunes connaissent l’antériorité des métiers qu’ils vont pratiquer et qu’ils soient capables d’évoluer et d’utiliser les outils de demain.» Sophy Caulier

elodie Bongrain et aurélien pasquier, designers numériques
ElodiE Bongrain, 32 ans, voulait faire des arts appliqués, elle est aujourd’hui designer à l’agence d’innovation Fabernovel. Aurélien Pasquier, 30 ans, hésitait entre l’art et les sciences, il est à présent designer chez Applidium, éditeur d’applications mobiles, filiale de Fabernovel. Leur métier n’est pas très différent de ce qu’ils avaient imaginé pendant leurs études. Ce qui change vraiment, pour Aurélien Pasquier, « c’est qu’à l’école, nous ne pensions qu’à un seul client, l’utilisateur final. En entreprise, le client est celui qui paie ». « Nous devons donc défendre le client (celui qui paie) du client, l’utilisateur final, et ce n’est pas toujours facile chez les grands
industriels », ajoute Elodie Bongrain. Tous les deux sont enthousiastes sur l’avenir du design dans le monde numérique. « Une application mobile est devenue stratégique pour les entreprises », explique Aurélien Pasquier, « et cela change en profondeur notre métier qui se retrouve au centre de la stratégie », poursuit Elodie Bongrain. Quant à savoir de quoi leur avenir sera fait, « nous gardons notre liberté de découverte, nous ne savons pas ce qui va émerger. Pensez que les smartphones n’existaient pas quand j’ai fini mes études, et c’était il n’y a pas si longtemps... », conclut Aurélien Pasquier. So. C.

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d o s s i e r | métiers d’avenir en 2.0
Après avoir longtemps négligé la qualité des contenus marketing de leurs sites Web, de plus en plus d’entreprises font appel à des gens qui ont une belle plume et savent rédiger pour Internet.

Le numérique, une nouvelle chance pour les littéraires
littéraires sur la Toile ? Maël Roth en est convaincu. « Les tendances actuelles du Web marketing avantagent les profils de ce type, assure ce responsable des marchés internationaux pour Rankseller International, une plate-forme de marketing par contenus et de « linkbuilding » (optimisation du référencement). Aux pubs agressives, les entreprises préfèrent désormais des stratégies de communication qui mettent en avant la qualité du contenu afin de lier le consommateur à la marque. » Fini les sites en flash qui en mettent plein les yeux tout en négligeant l’information, place au contenu ! C’est un peu le nouveau leitmotiv de la Toile. « Au début, le Facebook des marques était l’apanage des stagiaires. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Une marque comme Monoprix, par exemple, se différencie par la qualité du traitement de sa page Facebook », estime Laurent Cabioch, responsable des stratégies digitales chez W&Cie. nelles et une fine psychologie : comprendre les attentes du client, trouver la formule qui touchera les internautes », explique la jeune femme. Même pour un premier boulot dans le service marketing d’une marque, « des qualités rédactionnelles comme savoir mettre en place une newsletter ou publier des nouvelles sont devenues un plus indéniable », confirme Thierry Gillmann, président de l’agence de « content marketing » Lobi. En revanche, il ne suffit pas d’avoir une bonne plume et de tenir un blog pour gagner sa vie sur la Toile. « Savoir écrire n’implique pas forcément savoir écrire sur Internet. Sur le site de La Redoute, il faut être précis, percutant, utiliser des verbes actifs, des images brèves. Ce ne sont pas des choses que l’on apprend dans les formations littéraires », met en garde David Brunat. Des formations qui s’adaptent à cette réalité commencent d’ailleurs à voir le jour. Ateliers d’écriture Web, cours de community management, communication 2.0… L’offre est abondante, mais pas toujours adaptée. « Souvent quand on parle d’écriture Web, il s’agit d’une écriture optimisée pour les moteurs de recherche, ce qui n’est pas forcément synonyme de contenus qualitatifs et créatifs pour le lecteur. L’écriture par motsclés, par exemple, n’est pas très digeste », pointe Maël Roth. Pour lui, afin de devenir un bon éditeur de contenus sur Internet, il est nécessaire « d’avoir des bases en marketing, d’établir une présence sur le Web par exemple en ouvrant un blog, mais aussi de rester ouvert à ce qui nous intéresse ». Et c’est là qu’Internet peut non seulement avantager, mais aussi satisfaire, les profils littéraires. Margherita Nasi

xploration de formats d’écriture, “multitasking”, beaucoup d’humour et de second degré. Twitter par exemple, avec ses 140 caractères, est une contrainte digne des écrivains surréalistes », s’enthousiasme Lucile Gouge, une ancienne khâgneuse. Internet, synonyme de nouveauté et d’apprentissage permanent, est en train de troquer geeks et amoureux du codage contre des profils plus littéraires. « Internet est né comme un réseau de communication militaire. A l’époque, il fallait être un pro en informatique, maîtriser l’écriture binaire pour pouvoir s’y repérer. Mais si Internet a fait fi des mots, ces derniers ont vite pris leur revanche », s’amuse David Brunat, fondateur de Or & H Conseil, une société spécialisée dans l’assistance aux dirigeants par l’écrit. Il suffit de se pencher sur le fonctionnement des moteurs de recherche pour s’en convaincre. « Les repères verbaux sont devenus leur priorité numéro un comme pour tous ceux qui produisent sur Internet. C’est la construction des textes, de la phrase, la récurrence des mots-clés qui pèsent dans la sélection. Il faut du contenu, et pas n’importe lequel. Nous sommes passés du langage mathématique au vrai langage », poursuit David Brunat. Une révolution qui pourrait faire de la place aux

E

Le Web offre une muLtitude de travaux aux Littéraires, de La sémioLogie sur internet au communauty management, en passant par L’écriture de bLogs…
Concrètement, ce sont une multitude de professions qu’offre désormais le Web aux profils littéraires, de la sémiologie sur Internet au «community management», en passant par l’écriture de sites ou blogs de marques, le «storytelling d’entreprise»… C’est ainsi grâce à son profil littéraire que Lucile Gouge s’est fait repérer auprès de l’agence en conseil et communication Spintank. « Les profils embauchés dans mon agence sont pour l’essentiel littéraires. Il faut avoir des qualités rédaction-

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Des plates-formes fédérant les travailleurs indépendants du Web se multiplient, mais en matière de chômage, de maladie ou de retraite, la précarité reste de mise.

Les « freelancers » en panne de couverture sociale
Or la particularité du régime des travailleurs indépendants est qu’ils doivent verser des cotisations, même en l’absence de revenus. Et du fait du caractère minimal de ces cotisations, elles ne valident pas complètement certains droits, notamment en matière de retraite. Dans le cas de la SASU, le freelancer est considéré comme un dirigeant assimilé salarié. A revenu équivalent, il bénéficie d’une meilleure pension de retraite que les indépendants, mais en qualité de mandataire social, il ne peut prétendre à l’assurance-chômage. C’est là le point noir pour le freelancer. S’il crée une entreprise individuelle ou adopte le régime de profession libérale, il ne peut percevoir ni indemnités de chôla mutuelle complémentaire : « En prospectant, j’en ai trouvé une qui propose des tarifs moins chers pour les travailleurs indépendants de moins de 30 ans. » Selon Régis Granaloro, président du Mouvement pour une union nationale des consultants en informatique (Munci), les freelancers peuvent bénéficier de la même couverture sociale que les salariés, s’ils en font l’investissement, «mais leurs arbitrages financiers se font souvent en défaveur de la protection sociale, surtout en début de carrière». L’hiver dernier, François-Emmanuel, 34 ans, créateur de logiciels a réalisé, lors d’une chute sévère à skis, les risques encourus. Sa mutuelle couvre ses frais médicaux, mais il n’a pas pris d’assurance supplémentaire pour les indemnités journalières à cause de son coût élevé: «Comme les salariés, nous cotisons de façon obligatoire pour la maladie et la retraite; alors, pourquoi ne bénéficions-nous pas des mêmes droits?» Le Cinov-it, syndicat des freelancers et des très petites entreprises des métiers du numérique, offre différentes prestations à ses 900 adhérents, dont une complémentaire santé au tarif négocié et le recours à la GSC, l’assurancechômage des entrepreneurs. «Cette ère du post-salariat nécessite une meilleure structuration du monde des freelancers, y compris pour améliorer leur couverture sociale», estime Marie Prat, coprésidente. Comme aux Etats-Unis, où l’organisation Freelancers Union créée en 2001, forte de ses 150000 membres, propose sa propre assurance santé, invalidité, retraite à des prix deux fois moins chers que ceux des compagnies privées, ainsi que l’accès à un centre médical à New York. Nathalie Quéruel

es plates-formes mettant en relation les freelancers et les entreprises se multiplient comme des petits pains sur la Toile. Pour la cohorte grossissante des graphistes, informaticiens, traducteurs, rédacteurs, « webdesigners » et autres se pose la question du statut d’emploi et de la couverture sociale. Depuis 2008, date de la création du régime de l’autoentrepreneur, beaucoup d’entre eux lancent leur activité sous cette forme. Avantage ? Les cotisations sociales sont calculées sur la base d’un pourcentage du chiffre d’affaires. Mais ce statut transitoire, du fait des plafonds de revenus, contraint ensuite les freelancers à créer une structure plus pérenne. Plusieurs choix s’offrent à eux: soit l’entreprise individuelle (EI) ou l’entreprise individuelle à responsabilité limitée (EIRL), soit l’entreprise unipersonnelle à responsabilité limitée (EURL) ou la société par actions simplifiée unipersonnelle (SASU). Ils peuvent aussi opter pour le régime des professions libérales ou pour le portage salarial. Dans les trois premiers cas, le calcul des cotisations sociales se fait sur la base du bénéfice imposable, et elles sont versées au Régime social des indépendants (RSI), qui gère la protection sociale obligatoire de plus de 5,6 millions de chefs d’entreprise.

L

Celui qui Crée une entreprise individuelle ou adopte le régime de profession libérale ne peut perCevoir ni indemnités de Chômage ni indemnités journalières en Cas de maladie
mage ni indemnités journalières de la Sécurité sociale en cas de maladie. Certes, il lui est possible de souscrire une assurance personnelle et de cotiser à des complémentaires santé ou retraite. Mais beaucoup ne le font pas. A l’instar de Céline, 32 ans, consultante en communication, freelancer depuis deux ans et demi : « Je n’ai pas de mutuelle car je ne suis pas malade. Je pense à bien d’autres choses qu’à ma couverture sociale. Ma priorité, c’est de trouver des clients et de pérenniser mon activité. » Parce qu’il suit un traitement médical régulier assez lourd, Raphaël, 29 ans, traducteur spécialisé dans les brevets industriels, n’a pas fait l’impasse sur

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L’essor des activités économiques liées au sport ouvre de nouveaux débouchés aux jeunes diplômés. Le secteur se professionnalise, bien au-delà des stades.

Le monde du sport en quête de cols blancs

nicolas barrome

S

oir de match au Parc des Princes. Zlatan Ibrahimovic et ses coéquipiers font vibrer des milliers de supporteurs qui ont payé leur billet au moins aussi cher qu’une place de théâtre ou qu’un dîner au restaurant. C’est logique: le football est un spectacle, en plus d’être un sport très populaire, pratiqué par des millions de personnes en France. C’est aussi un secteur économique qui crée des emplois bien au-delà des stades. Equipementiers, sponsors, médias, agences de marketing sportif, paris en ligne… tous ces acteurs s’insèrent dans une économie du sport en pleine croissance.

En 2009, la dépense sportive nationale s’est élevée à près de 35 milliards d’euros, soit 2 % du produit intérieur brut (PIB), selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). Les ménages représentent près de la moitié de cette dépense (16,5 milliards d’euros) devant l’Etat et les collectivités locales (15 milliards). Le chiffre d’affaires du commerce d’articles de sport et loisir a doublé en volume entre 1996 et 2006, signe de l’augmentation de la pratique sportive. Ainsi, avec un vélo pour 20 habitants, la France est le quatrième pays cycliste du monde derrière le Japon, les Pays-Bas et le Royaume-Uni !

Le secteur du sport est également porteur en matière d’emploi, même si la croissance s’est nettement ralentie au cours de la dernière décennie. En 2008 (dernier chiffre disponible), le sport employait environ 300 000 personnes en France, directement ou indirectement, réparties à parts égales entre les secteurs public et associatif et le privé. « La croissance se trouve plutôt aujourd’hui dans le secteur privé marchand, même si les associations et les fédérations sportives, en se professionnalisant, représentent des débouchés importants », indique Nathalie Leroux, maître de conférences en sciences et techniques des activités physiques et sportives (Staps)

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à l’université Paris-Ouest-Nanterre qui a dirigé un récent travail de recherche sur les cadres gestionnaires du sport. En effet, si le secteur a longtemps fonctionné sur le bénévolat, c’est moins le cas aujourd’hui. « La proportion de diplômés augmente dans tous les secteurs et chez tous les acteurs du sport. Par exemple, les associations qui sont en contact avec des sponsors ont besoin de personnes qualifiées pour négocier les contrats », explique Nathalie Leroux. Les fédérations recrutent des cadres spécialisés dans le management des organisations sportives. Quant aux entreprises du sport, elles recherchent des compétences de plus en plus pointues, qu’elles soient managériales, marketing ou juridiques. Accompagnant cette professionnalisation, les formations en management du sport se sont multipliées. Trente-cinq universités proposent aujourd’hui des licences générales ou professionnelles en management du sport et vingt-neuf des masters. La moitié environ est généraliste (management du sport ou management

s’est rendu compte qu’il y avait beaucoup d’autres débouchés avec peut-être plus de liberté et de responsabilités sur certains postes.» Lui a effectué un stage à l’association sportive de la Banque de France en tant que consultant. «J’ai pris en charge la refonte des outils de communication et l’organisation d’un tournoi de foot à La Rochelle pour les salariés de grandes banques centrales européennes!» Les personnes rencontrées lors de ce stage lui ont permis d’enchaîner sur un CDI à la Fédération française du sport d’entreprise. «Avoir un réseau est essentiel pour trouver un poste dans le secteur du sport. C’est pourquoi nous faisons intervenir de nombreux anciens du master spécialisé et plus largement d’Audencia auprès de nos étudiants», souligne Stéphane Maisonnas, le responsable de la formation. Le master n’est cependant pas obligatoire pour travailler dans le monde du sport. Certaines entreprises comme Décathlon recrutent à tous les niveaux de diplôme, notamment des jeunes ayant suivi une formation en sciences et tech-

nique des activités physiques et sportives (Staps). La plupart d’entre eux commencent comme vendeurs ou responsables de rayon, mais le groupe promet une évolution rapide vers des responsabilités. A coups de formations internes, le chef de rayon devient ainsi responsable d’exploitation puis directeur de magasin, avant de prendre en charge le développement d’un produit ou d’une marque. Une seule condition : être sportif et aimer la compétition. « Les distributeurs d’articles sportifs comme Décathlon jouent beaucoup sur le côté passion du sport, auprès de leurs clients comme de leurs salariés, alors qu’en fait les métiers y sont assez éloignés du sport. Dans les métiers plus proches du terrain comme les clubs professionnels, l’accent est mis au contraire sur la qualification et les compétences gestionnaires requises dans toute entreprise. Dans ce cas, afficher sa passion peut être un handicap pour décrocher un job », souligne Nathalie Leroux. Autrement dit, pour travailler au PSG, mieux vaut ne pas porter le maillot. FraNçoiS Schott

« Aujourd’hui, LA croissAnce se trouve pLutôt du côté du secteur privé mArchAnd » Nathalie leroux, maître de conférences
en Staps

A monaco, le master paix durable par le sport coûte… 17 000 euros
Preuve que le sport et la gestion de projet font bon ménage, l’Université internationale de Monaco (groupe Inseec) a créé, il y a deux ans, un master en paix durable par le sport. Ce programme d’une durée de dix mois entend former des « ingénieurs de la paix par le sport » qui iront renforcer les organisations internationales (ONU), les gouvernements et les associations dans leurs actions utilisant le sport comme un outil de développement. « Notre objectif n’est pas d’envoyer nos étudiants sur des terrains de conflit pour arrêter les guerres. La paix, c’est aussi l’absence de conflit. L’idée est de se servir des vertus fédératrices du sport pour maintenir ou renforcer la cohésion sociale dans des zones rendues vulnérables par la pauvreté ou par les séquelles d’anciens conflits », explique Moïse Louisy-Louis, le responsable de la formation. Le master s’appuie sur le réseau de Peace for Sport, une organisation fondée en 2007 par l’ancien champion du monde de pentathlon Joël Bouzou, qui accompagne des projets locaux de développement par le sport. L’organisation, parrainée par le prince Albert II, est active dans sept pays (Burundi, Colombie, Côte d’Ivoire, Haïti, Israël, République démocratique du Congo, Timor). Le coût du master, 17 000 euros, peut paraître rédhibitoire. De fait, depuis sa création en 2011, il n’a formé qu’une dizaine de jeunes gens. Les cours, dispensés en anglais compte tenu du public international de l’université en général et de ce master en particulier, passent en revue l’histoire du sport et de l’olympisme. Mais la formation se veut aussi opérationnelle avec des cours de gestion, finance, marketing et communication. Les étudiants ont ensuite le choix entre la rédaction d’une thèse ou un stage sur le terrain. Après plusieurs stages dans différentes agences onusiennes, Lin Cherurbai Sambili a choisi « ce master unique en son genre parce qu’il correspond tout à fait à ce que je souhaite faire en tant qu’ambassadrice du sport dans mon pays (le Kenya). Ce sont nos coureurs, les meilleurs du monde, qui ont permis au Kenya d’émerger sur la scène internationale. Mais il reste beaucoup à faire pour institutionnaliser l’éducation par le sport. C’est un domaine nouveau, mais je suis sûre que ça va marcher », F. Sc. explique-t-elle.

des organisations sportives), l’autre moitié correspond à des spécialités comme le marketing du sport (universités de ParisSud et Strasbourg), le droit du sport (Limoges), ou des sous-secteurs d’activité tels l’événementiel sportif (Nanterre), le tourisme sportif (Nice et Montpellier), les collectivités territoriales (Toulouse) ou le sport professionnel (Rouen). «Certaines ciblent les besoins d’une région ou d’un bassin d’emploi, tel le master ingénierie des sports de glisse à Bayonne», complète Nathalie Leroux. Les écoles de commerce ne sont pas en reste. On compte aujourd’hui dix-sept masters spécialisés parmi lesquels ceux de l’Essec, d’Audencia ou encore d’Euromed. Gurvan Heuzé fait partie de la promo 20122013 du master en management des organisations de sport d’Audencia. Cet ancien footballeur en sport-études a réalisé assez tôt qu’il ne percerait pas dans le foot mais a gardé l’envie de travailler dans le secteur du sport en général. Après une école de commerce et un premier master, il a postulé au master spécialisé d’Audencia. «Le premier jour, la moitié des étudiants ont dit qu’ils voulaient bosser dans un club pro, se souvient-il. Six mois plus tard, un seul a fait son stage dans un club, à Saint-Etienne. On

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d o s s i e r | métiers d’avenir en 2.0
Finie l’époque des baroudeurs au grand cœur. L’humanitaire s’est professionnalisé et embauche aujourd’hui des techniciens et des profils hautement qualifiés.

ONG recherchent ingénieurs, logisticiens, expérience requise…
dans l’humanitaire. » Et même quand on est sûr de son choix, mieux vaut être prévenu : depuis quarante ans qu’elles sont dans le paysage, les ONG se sont professionnalisées et recherchent avant tout des candidats dotés de sérieuses qualifications. « Il y a vraiment longtemps que l’on n’envoie plus personne pour porter des cartons », sourit Caroline Paoli, chargée de ressources humaines expatriées à Première urgence - Aide médicale internationale. Il ne suffit donc plus de vouloir s’engager, encore faut-il pouvoir offrir des compétences utiles. Les profils recherchés peuvent se classer en deux catégories. Tout d’abord les profils plus techniques. Outre les médecins, de nombreuses professions médiversitaire plus généraliste, certaines formations, notamment des masters en santé publique, sont accessibles par passerelles et permettent de se construire une expertise technique sans reprendre un cycle complet d’études. Ensuite, une partie importante des effectifs dans l’humanitaire est constituée de fonctions supports, c’est-à-dire des logisticiens qui gèrent les questions de transport, d’achats, de mécanique, etc., et des administrateurs qui s’occupent de la gestion financière, des ressources humaines. « Il existe de nombreux masters universitaires généralistes très bons, explique Pauline Cartery, chargée du recrutement et du suivi des expatriés chez Solidarités international, même si l’école de référence reste Bioforce. » Cet organisme basé à Lyon forme quelque 250 personnes chaque année, dont les deux tiers ont déjà une expérience professionnelle préalable. Et les 90 jeunes qui l’intègrent en post-bac n’en sortent pas pour partir en mission. Ils sont orientés vers les métiers des services généraux dans des entreprises pour se forger une expérience professionnelle indispensable au candidat au départ. «Les ONG exigent généralement deux ans d’expérience professionnelle au minimum», constate Marie Perroudon. «Ce n’est pas simplement une question d’âge, même si, dans certains pays, manager des équipes locales plus âgées peut être compliqué, explique Caroline Paoli. Ce qui est réellement important, ce sont les compétences transposables comme la gestion de projets. Un candidat qui a dirigé des colonies de vacances, par exemple, peut m’intéresser.» SébaStien Dumoulin

istribuer de l’eau potable aux 1,3 million de réfugiés syriens au Liban, limiter la propagation d’une épidémie de choléra au Sierra Leone ou assurer un approvisionnement en vivres après le passage d’un typhon aux Philippines, voilà autant de projets que mènent les organisations de solidarité internationales – plus de 3 300 organisations non gouvernementales (ONG) en France selon le Comité interministériel de la coopération internationale et du développement – et qui nécessitent l’envoi de milliers de travailleurs humanitaires en mission chaque année. En 2012, la seule ONG Action contre la faim comptait 308 expatriés sous contrat. Pour de nombreux jeunes qui voudraient donner du sens à leur vie professionnelle, ces métiers exercent un attrait incontestable. « Mais attention, ce n’est pas à 18 ans que l’on va vous envoyer en mission, prévient Marie Perroudon, de Bioforce, un organisme de formation aux métiers de l’humanitaire. C’est un projet qui se construit, qui nécessite de s’informer, de se projeter et de bien réfléchir. On ne se rend souvent pas bien compte qu’à 30 ans, avec une famille, ce sera moins facile, ou que si l’on souhaite revenir s’établir en France, c’est compliqué avec une expérience acquise uniquement

D

Les ong recherchent des candidats dotés de sérieuses quaLifications. « iL y a Longtemps que L’on n’envoie pLus personne pour porter des cartons » Caroline Paoli, chargée du recrutement à Première urgence
cales comme les infirmières ou les pharmaciens sont très demandées. Les ingénieurs, que ce soit sur des problématiques d’agronomie, de traitement des eaux ou de réhabilitation, par exemple, sont également très prisés par les recruteurs. A noter que, même pour ces profils, des formations spécifiques existent qui peuvent valoriser encore plus une candidature, comme des certificats en médecine d’urgence ou des masters spécialisés comme, par exemple, celui d’urgentiste bâtiment et infrastructures, créé par l’Ecole supérieure des travaux publics. Pour des jeunes ayant suivi un cursus uni-

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d o s s i e r | métiers d’avenir en 2.0
Ils sont ingénieurs dans un groupe minier, conçoivent des stations d’épuration ou gèrent des rayons de grandes surfaces… Ces jeunes diplômés se lancent bravement dans des domaines peu prisés où ils découvrent leur voie.

Je travaille dans un secteur qui n’intéresse personne !

C

e fut une révélation: j’ai compris ce que je voulais faire.» Pour Ondine Bonhomme, le déclic est venu lors de son stage d’assistante chef de rayon chez Auchan. Diplômée de l’Edhec en 2013, elle avait trouvé sa voie: le commerce. «Avoir en charge un rayon, c’est gérer un centre de profit, explique-t-elle. On est responsable de tout, d’une équipe, des chiffres réalisés... Il faut également savoir se projeter: comment voit-on son rayon à cinq ans, dix ans...» Avant même de sortir de son école, elle avait signé un contrat avec Leroy Merlin. Elle est aujourd’hui chef de secteur dans le magasin de Caen (Calvados). Une belle entrée en matière qui n’est pas toujours comprise de son entourage. «Le commerce de détail n’est pas, à première vue, unsecteur qui fait rêver, dit-elle. Les gens ont des a priori sur mon métier car on travaille avec la tenue de l’entreprise et qu’on peut être amené à faire de la vente. Cette

traditionnel plébiscite de LVMH, EADS, L’Oréal ou Google, ils répondent industrie minière ou agriculture. « Les diplômés sont logiquement intéressés par ce qu’ils connaissent, analyse Manuelle Malot, directrice Carrière et prospective à l’Edhec. Mais leur vision peut réellement évoluer quand des entreprises viennent sur le campus leur présenter leurs métiers. C’est d’ailleurs une tendance : certaines sociétés ont besoin de manageurs, de financiers et font des efforts croissants en direction de nos étudiants. » Pour les séduire, des industriels ont pu mettre en place des «graduate programs», dispositifs à travers lesquels l’entreprise définit pour le jeune diplômé un parcours professionnel attractif. Le volontariat international en entreprise (VIE) peut aussi

être également un outil de séduction. «Certains noms de sociétés ne font pas rêver, mais lorsque le premier poste proposé se situe en Australie, les perceptions peuvent évoluer, souligne Mme Malot. De façon plus simple, le stage peut être une excellente porte d’entrée.» En témoigne la «révélation» qu’a reçue Ondine Bonhomme dans les rayons d’une grande surface. Les envies professionnelles atypiques germent parfois au fil du cursus. Ainsi, les étudiants en école d’ingénieurs semblent souvent faire preuve d’une certaine souplesse d’esprit. Lorsque des opportunités se présentent, ils peuvent accepter de s’engager dans des secteurs à l’image peu porteuse. « Ils sont très attirés par la technique au sens général, explique Alexis Méténier, directeur des relations

Deux geeks osent l’e-commerce agricole
C’est Ce qu’on appelle être à
contre-courant. Alors que le secteur agricole fait souvent figure de repoussoir dans les rangs étudiants, deux d’entre eux ont décidé de partir à sa conquête. Fraîchement diplômés du master HEC-Entrepreneurs, Paolin Pascot et Clément Le Fournis lancent leur entreprise, Agriconomie, autour d’une offre de service à destination des agriculteurs. « C’est une place de marché en ligne spécialisée dans le matériel agricole neuf, les intrants comme les semences ou les engrais, et l’alimentation pour bétail, explique Paolin Pascot. L’idée est de créer un pont plus rapide et plus équitable entre l’offre et la demande. C’est un secteur que l’e-commerce n’a pas encore totalement investi. » A la clé, promettent-ils, « des réductions importantes sur l’ensemble des achats liés à l’exploitation. » Détectant un potentiel de développement économique, les associés ne se sont toutefois pas lancés au hasard. Clément Le Fournis est fils d’exploitant, lui-même titulaire d’un bac agricole. Un point essentiel pour cerner un secteur très technique et gagner en crédibilité auprès d’agriculteurs ayant pour habitude de travailler avec des acteurs bien identifiés. Le challenge est donc élevé pour les nouveaux entrants. « Il est compliqué de se faire une place dans ce monde, reconnaît Paolin Pascot. Le marché est plutôt verrouillé, assez immobile. » Mais il se veut optimiste, assurant qu’il a déjà appris au contact des agriculteurs une qualité essentielle : « la persévérance. »

«Les DipLômés sont intéressés par ce qu’iLs connaissent. mais Leur vision peut changer quanD Les entreprises viennent Leur présenter Leurs métiers» Manuelle Malot, directrice Carrières (Edhec)
fonction est perçue comme ingrate, sa richesse est méconnue». Qu’importe pour elle. A 23 ans, son «plan de carrière» est déjà fixé : «Je veux, à terme, devenir directrice de magasin.» Contre les vents dominants, certains jeunes diplômés tentent chaque année l’aventure dans des secteurs et des métiers délaissés, bien loin des sociétés qui figurent en tête des classements des entreprises préférées des étudiants. Face au

F. De.

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Secteur d’activité dans lequel travaillent les jeunes diplômés selon le secteur de leur projet professionnel, en %
Services Industrie Commerce Construction, BTP Agriculture Où travaillent ceux qui voulaient travailler… … dans les services … dans l’industrie Ils voulaient travailler dans l’agriculture, où travaillent-ils ?
Seuls 47 % de ces jeunes travaillent finalement dans l’agriculture

90

68 26 1 1
… dans le commerce

47
4 5 1 6 6
6 % dans le commerce 6 % dans l’industrie

4

… dans la construction et le BTP

41 % travaillent dans les services
Base : jeunes diplômés en emploi qui avaient un projet professionnel

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avec les entreprises à l’Institut national des sciences appliquées (Insa) de Lyon. C’est leur moteur principal. Ce qu’on demande à un ingénieur ne change pas : être capable de mettre en équation des problématiques. » L’objet d’étude peut donc passer au second plan lorsque le challenge scientifique se révèle attractif. «Les étudiants perçoivent bien l’aspect innovant et la contribution qu’on attendra d’eux pour faire évoluer un secteur», relève Mireille Jacomino, viceprésidente formation de l’école d’ingénieurs INP Grenoble. C’est précisément la démarche qu’a suivie Camille Delabarre lorsqu’il s’est engagé dans un groupe minier. Ce centralien, diplômé en 2009, reconnaît bien volontiers qu’il ne s’imaginait «pas du tout travailler dans un tel secteur. Lorsqu’on est étudiant, ce n’est pas considéré comme un domaine très “sexy’’», résume-t-il. Pourtant, quand l’opportunité s’est présentée d’intégrer le centre de recherche d’Eramet, spécialiste des métaux d’alliages, il a dit oui et assure aujourd’hui ne rien regretter: «C’est très riche intellectuellement. On nous présente une nouvelle problématique, en l’occurrence un nouveau gisement, et on doit concevoir toutes les étapes pour mener à bien l’exploitation.» Caroline Bitton n’était pas, elle non plus, destinée au secteur dans lequel elle travaille actuellement. Diplômée en 2012 de l’Institut supérieur de gestion, elle a rejoint le monde agricole en devenant consultante pour le spécialiste des cours et marchés Agritel. « Pendant mes études, on s’intéressait aux actions, obligations,

devises... Tout cela ne me parlait pas beaucoup, je recherchais des choses concrètes », explique-t-elle. Le hasard des rencontres l’a fait s’intéresser aux marchés des matières premières, puis plus spécifiquement à ceux de la production agricole. « C’est un univers très complet. Pour comprendre pourquoi les cours varient, il faut prendre en compte le contexte géopolitique, l’environnement, etc. » En expan-

Caroline Bitton travaille dans les marChés agriColes. « les anCiens de mon éCole Croient que je suis dans les Champs », s’amuse-t-elle
sion, ce secteur pouvait par ailleurs offrir des perspectives d’emploi. Toute Parisienne qu’elle est, Caroline Bitton a donc suivi cette voie. « Ça a parfois surpris mon entourage ! », reconnaît-t-elle. Et comme tous ceux qui empruntent des chemins professionnels peu fréquentés, la jeune diplômée doit régulièrement expliquer en quoi consiste son travail. « Les anciens de mon école croient que je suis dans les champs », s’amuse-t-elle. Les orientations hors des sentiers battus peuvent aussi être liées à une passion. C’est le cas pour Mathilde Freyssinier. A la fin de son cursus à l’INP Grenoble, en 2009, elle s’est tout naturellement tournée vers l’industrie lourde. « J’ai toujours été attirée par les usines et leur univers, les grandes chaînes de production, le savoir-faire ouvrier... Ce sec-

teur a une identité culturelle très marquée », relève-t-elle. Ses six mois passés chez le spécialiste de l’aluminium Rio Tinto Alcan n’auront toutefois pas de suite, l’entreprise n’étant pas en mesure de lui proposer un contrat. « Mais si ça avait été le cas, j’aurais signé des deux mains », indique-t-elle. Les aléas de la conjoncture économique l’éloigneront de ce secteur. Elle fabrique aujourd’hui des capteurs physico-chimiques pour les centrales nucléaires. C’est aussi l’intérêt marqué pour un secteur qui a orienté les choix de Claire Babaud, diplômée de l’Ecole centrale Paris en 2011. « J’ai toujours eu pour objectif de travailler dans l’environnement », explique-t-elle. Quitte à se retrouver dans un domaine peu couru : la conception de stations d’épuration. Elle a intégré une société d’une quarantaine de salariés, Epur Nature, qui réalise des installations en filtres plantés de roseaux. Rien n’a été laissé au hasard dans ses choix professionnels, pas même la taille de l’entreprise. « Quand j’ai commencé mes études supérieures, j’avais en tête de travailler dans des sociétés qui polluent pour faire changer les choses de l’intérieur. Mais j’ai compris, par la suite, qu’on n’avait pas du tout le poids nécessaire quand on n’était qu’un pion dans une grande société. » Elle l’assure, son poste actuel lui apporte à cet égard pleine satisfaction : « C’est une entreprise à taille humaine. Aujourd’hui, je peux voir tous les jours la portée de mes actions sur l’environnement. » François Desnoyers

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source : Apec 2013

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d o s s i e r | métiers d’avenir en 2.0

Pour changer de profession, c’est la préparation qui fait la différence »

Entretien avec Marc Gesbert
dr

Marc Gesbert est fondateur et gérant de Viamétiers, organisme de formation spécialisé dans l’organisation de stages d’immersion en vue de reconversion professionnelle.

D

ans le monde du travail, comme tout au long du parcours professionnel, chacun cherche sa place. Mais que l’on ait 30, 40 ou 50 ans, changer de métier ne s’improvise pas. Vous en avez fait vous-même l’expérience... En tant que salarié d’une grosse entreprise, je m’interrogeais sur mon avenir professionnel. J’avais des collègues qui souhaitaient changer de métier mais qui avaient une représentation faussée de ce qu’allait être leur quotidien. Je pense par exemple à un collègue qui se voyait fleuriste: il s’agit de se lever à 4 heures du matin pour aller à Rungis, travailler en chambre froide, passer parfois des journées entières sans qu’aucun client n’entre dans le magasin… Si les étudiants peuvent faire un stage afin de découvrir un métier, ce n’est pas possible pour une personne qui a déjà une première expérience professionnelle. C’est de ce constat qu’est né Viamétiers en 2008. Comment tester un métier? Sous forme de ministages de formation compris entre deux et quatre jours, avec une séance de préparation, une expérience sur le terrain et une synthèse pour établir un plan d’action. Les clients de Viamétiers sont suivis avant et après le stage par des consultants en ressources humaines. Nous rencontrons un peu de tout,

de la consultante en informatique devenue chocolatière, au chef de production dans une grosse entreprise qui se redécouvre photographe. Nous avons des personnes autour de la quarantaine, des jeunes ayant pratiqué un premier métier et qui veulent changer, ou encore des personnes plus âgées qui souhaitent préparer une retraite active. En moyenne quand on regarde ce qu’ils sont devenus six mois après le stage, 70 % sont en reconversion effective, soit dans un nouveau métier, soit en formation. Le coût varie entre plus de 500 euros et quelque 2 000 euros, mais la plupart des stages sont financés dans le cadre du droit individuel à la formation (DIF). Trois jours pour découvrir un métier, n’est-ce pas un peu court? C’est volontaire, car les personnes qui veulent changer de métier et qui sont en poste ne peuvent pas s’absenter longtemps de leur travail. Certes, il faut davan-

mêmes gestes, alors qu’une profession comme architecte est beaucoup plus diversifiée. Faut-il dire à son employeur qu’on souhaite découvrir un autre métier? En général on ne risque pas grand-chose en parlant de ses envies. D’autant plus que quand on en est à ce stade, les autres s’en aperçoivent et c’est une situation qui n’est saine pour personne. Enfin légalement, rien n’empêche un salarié de tester autre chose. Etes-vous les premiers à vous être lancés sur ce créneau? Le principe n’est pas nouveau. Tester un métier, c’est ce que propose aussi l’EMT (Evaluation en milieu du travail), un dispositif de Pôle emploi qui permet au demandeur d’emploi de passer quelques jours en entreprise pour découvrir un métier. C’est gratuit, mais c’est au demandeur d’emploi de trouver celle qui va l’accueillir. Or justement, trouver la bonne entreprise d’accueil peut se révéler difficile. Dans la restauration par exemple vous serez facilement accueillis, mais vous allez vous retrouver à faire la plonge ou à éplucher des patates. Certaines entreprises profitent de ce dispositif pour avoir de la main-d’œuvre gratuite. On trouve aussi des consultants qui font du reclassement et qui vont se débrouiller pour organiser eux-mêmes des stages de reconversion pour les salariés. Mais cela reste marginal. Les candidats au changement souhaitent vraiment être accompagnés car ils savent que c’est la préparation qui fait la différence. ProPos recueillis Par Margherita Nasi

« Pour tEstEr un MétiEr, nos MinistaGEs PrévoiEnt unE séancE dE PréParation, unE ExPériEncE sur lE tErrain Et unE synthèsE Pour établir un Plan d’action »
tage qu’une seule journée pour prendre du recul. A la fin de la première journée, le « stagiaire » se pose des questions qu’il pourra formuler le lendemain. Rappelons que ces ministages ne sont pas destinés à former à un métier. Trois jours ne permettent pas de voir toutes les facettes d’un emploi, même si c’est plus facile pour certaines professions que pour d’autres. Un boulanger répète toujours les

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Malgré un très haut niveau d’études et de compétences, les titulaires d’un doctorat vivent souvent un début de carrière cahotique. En cause : la baisse des débouchés dans la recherche publique et la frilosité des entreprises.

Les chercheurs cherchent… leur place

F

aut-il ou non faire un doctorat ? Il y a trois ans, la question s’était posée à l’occasion de la publication d’une note du Centre d’analyse stratégique montrant que les docteurs (bac + 8) avaient plus de chances de se retrouver au chômage après leur thèse que les titulaires d’un master. Faisant écho à cette étude, le rapport sur l’état de l’emploi scientifique en France, publié cet été par le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, souligne la réticence des étudiants à continuer dans la voie de la recherche, réputée longue et difficile. Le taux de poursuite en doctorat après un master (hors master recherche) est ainsi passé de 11 % en 2007 à 5 % en 2010. Quant au nombre de doctorants, après avoir culminé

à 70 400 en 2007, il se situe aujourd’hui autour de 66 000. La baisse du nombre de doctorants s’explique notamment par leurs difficultés d’insertion sur le marché du travail, selon Julien Calmand, chargé d’études au département entrées et évolutions dans la vie active (Deeva) du Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq). « Depuis une dizaine d’années, le taux de chômage des docteurs se situe autour de 10 %, trois ans après la soutenance de la thèse. Pour le diplôme le plus presti­ gieux de l’université, c’est beau­ coup. Par ailleurs, 30 % de ceux qui travaillent sont en CDD », indique-t-il. L’accès à un emploi stable dans la recherche publique – à laquelle se destinent 70 % des docteurs – semble de plus en plus difficile. « On observe une diminution bru­ tale du nombre de départs à la retraite dans le secteur de l’ensei­ gnement supérieur et de la re­ cherche, qui va s’accentuer dans les années à venir. Ce sont autant de recrutements de jeunes diplô­ més en moins », explique Bruno Chaudret, président du conseil scientifique du CNRS. A cela s’ajoutent les difficultés financières d’un certain nombre d’universités qui ne parviennent pas à remplir le plafond d’emplois fixé

par le ministère. Ces difficultés conduiront à une baisse du nombre de recrutements de chercheurs et d’enseignants-chercheurs en 2014, qui pourrait atteindre 40 %, d’après le conseil scientifique du CNRS. « Une géné­ ration entière de docteurs va se retrouver devant une situation véritablement compliquée », prévient M. Chaudret. Cette réduction des débouchés est en partie masquée par le développement des postes non permanents au sein des organismes de recherche et d’enseignement supérieur. A l’issue de leur thèse, de nombreux docteurs sont en effet engagés comme postdoctorants pour contribuer à des projets de recherche limités dans le

la réduction des débouchés dans la recherche et l’université est en partie masquée par le développement des postes non permanents
temps. Malheureusement, ces «postdoc» débouchent très rarement sur un emploi stable. En juin 2013, une pétition de directeurs de recherche du CNRS et de l’Inserm dénonçait les effets pervers du recours à ce type de contrats: «La loi Sauvadet stipule

que toute personne ayant été em­ ployée six ans dans la fonction pu­ blique au cours des huit dernières années est en droit d’obtenir un contrat à durée indéterminée. Les établissements publics de re­ cherche, ne disposant pas des res­ sources nécessaires pour créer de tels contrats, ont réagi par des me­ sures très restrictives. Ils limitent la durée possible d’emploi des pos­ tdoctorants à trois ans ou moins, avec de rares extensions possibles à cinq ans. Cela crée des situations dramatiques dans nos labora­ toires: des jeunes chercheurs com­ pétents sont privés d’emploi qua­ siment du jour au lendemain, même si leur équipe dispose des fonds nécessaires pour les rému­ nérer... Il devient difficile à ces jeunes chercheurs de trouver un autre emploi.» Face à cette situation, le gouvernement a promis de titulariser quelque 8 000 chercheurs et enseignants-chercheurs d’ici la fin du quinquennat. Une mesure insuffisante, d’après les syndicats de l’enseignement supérieur. Selon leurs estimations, il y aurait 50 000 travailleurs précaires dans les universités à l’heure actuelle (y compris le personnel administratif). Doctorante en sociologie à l’université de Toulouse-Le Mirail, Elsa Pibou se destine à une car-

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Effectifs de chercheurs dans les secteurs public et privé, en france, en équivalent temps plein
Secteur privé Secteur public

Effectifs de chercheurs par pays, en 2010, en milliers d’équivalent temps plein
Etats-Unis Chine Japon Féd. de Russie Allemagne Corée du Sud Royaume-Uni France Canada Espagne Taïwan Italie Australie Pologne Turquie

150 000 140 000 130 000 120 000 110 000 100 000 90 000 80 000 70 000
1997 1999 2001 2003 2005 2007 2010

Changement de méthodologie

Pays-Bas Suède Argentine Portugal 0 200 400 600 800 1000 1200 1400

Source : Rapport 2013 « L’état de l’emploi scientifique en France », ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche

rière d’enseignant-chercheur. Elle connaît les difficultés qui l’attendent mais demeure optimiste. « Jusqu’à présent j’ai eu de la chance. J’ai bénéficié d’un contrat doctoral unique, ce qui m’a permis d’être rémunérée pendant ma thèse, en échange des cours que je

donnais à l’université. » Grâce à cette première expérience professionnelle, elle a obtenu un poste d’attachée temporaire d’enseignement supérieur (Ater) pour l’année en cours. Mais pour l’année prochaine, c’est encore l’inconnue. « Tous les docteurs doivent

Une meilleure reconnaissance dans la fonction publique
La Loi Fioraso sur l’enseignement supérieur et la recherche, adoptée cet été, a apporté quelques améliorations au statut de doctorant. Elle facilite l’accès des docteurs aux concours de catégorie A de la fonction publique. Ainsi les docteurs ayant bénéficié d’un contrat doctoral (financement de la thèse) pourront se présenter au concours interne de l’Ecole nationale d’administration (ENA). Les autres auront un meilleur accès au troisième concours de l’ENA grâce à la comptabilisation des années de thèse dans l’expérience professionnelle. Ces années seront également considérées comme une
période de service effectif lors de la titularisation à un poste de chargé de recherche ou de maître de conférence. Par ailleurs, les titulaires d’un doctorat peuvent désormais faire usage du titre du docteur, en mentionnant sa discipline, «dans tout emploi et toute circonstance professionnelle qui le justifient». Pour Alexandra Collin, de la Confédération des jeunes chercheurs, ces points sont positifs mais la loi ne règle pas le problème de la précarité des jeunes chercheurs ni celui de la reconnaissance du doctorat dans le secteur privé.

F. Sc.

avoir un plan B. Pour ma part, si ça n’aboutit pas à l’université, je chercherai un emploi dans le secteur associatif, en lien avec mon domaine d’expertise, l’économie solidaire en milieu rural », explique-t-elle. Comme elle, beaucoup de docteurs n’excluent plus une carrière en dehors de la recherche académique. « Trois ans après leur thèse, 50 % des docteurs travaillent dans la recherche publique, 20 % dans la recherche privée et 30 % dans des activités hors recherche », souligne Julien Calmand du Céreq. Les entreprises françaises ont longtemps été très frileuses à l’idée d’embaucher des bac+8, leur préférant les profils d’ingénieurs. Mais la nécessité d’innover dans un monde où les technologies changent très vite pousse un nombre croissant d’entre elles à s’ouvrir aux chercheurs. « Les petites et moyennes entreprises (PME) abritent plus de la moitié des effectifs de docteurs du secteur privé », souligne Amandine Bugnicourt, directeur d’Adoc Talent Management, un cabinet de

conseil spécialisé dans le recrutement de bac+8. « Ces PME apprécient la capacité des docteurs à travailler en réseau, à faire de la veille technologique, à cerner les problèmes rapidement et surtout à gérer un projet de bout en bout. » Signe de l’importance des chercheurs pour le monde économique, le nombre de chargés de recherche et développement (R&D) a augmenté de 72 % entre 2000 et 2010 dans les entreprises françaises, alors que le nombre de chercheurs du secteur public n’a progressé que de 13,7 %. Mais les emplois sont encore concentrés dans un petit nombre de secteurs parmi lesquels l’automobile (12%), les services informatiques (11 %), les activités scientifiques et techniques (9 %), la construction aéronautique et spatiale (8 %), l’industrie pharmaceutique (7 %), ou encore le conseil en stratégie et en organisation. « La R &D est la porte d’entrée des docteurs dans les entreprises. Ensuite, beaucoup s’orientent vers d’autres fonctions comme la gestion de projet, le management ou même des fonctions commerciales», souligne Mme Bu-

les docteUrs entrent par la porte recherche et développement. ensUite, beaUcoUp s’orientent vers d’aUtres fonctions
gnicourt. D’après les enquêtes menées par le cabinet auprès de ses clients, 8% des docteurs occupent un poste de direction. Même si leur insertion sur le marché du travail est parfois délicate, le marché de l’emploi des docteurs n’est pas si figé qu’il en a l’air. Cinq ans après leur thèse, ils ne sont plus que 4% à connaître le chômage. Du reste, les dépenses de recherche devraient continuer à augmenter dans les prochaines années en France et partout ailleurs, offrant des débouchés aux nouveaux entrants. A condition de savoir s’adapter. FrançoiS Schott

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parité
40 % de femmes chefs ou créatrices d’entreprise en 2017, tel est l’objectif du plan gouvernemental lancé le 30 novembre. Au programme : sensibilisation, accompagnement, accès au financement.

3 leviers d’action en faveur de l’entrepreneuriat féminin

L

e plan du gouvernement en faveur de l’entrepreneuriat féminin prévoit 40 % de femmes en 2017. Mis en œuvre dès le 30 novembre, il s’attachera, entre autres, à développer des réseaux féminins professionnels, à favoriser le mentorat et à créer dans certaines régions un fonds expérimental pour doter des projets d’un financement complémentaire. Aujourd’hui, «les femmes ont une place trop marginale dans notre économie. Elles représentent 30% des créateurs d’entreprise, 27% des dirigeants de petite et très petite entreprise (PME-TPE) et ce taux stagne depuis plusieurs années», détaille Geneviève Bel. La présidente de la délégation aux droits des femmes et à l’égalité du Conseil économique, social et en-

vironnemental (CESE) a présenté, en 2009, un rapport sur l’entrepreneuriat féminin listant les obstacles auxquels se heurtent les femmes entrepreneures, et suggérant plusieurs pistes d’action. Pour résumer, il faut «agir en amont d’une part, accompagner et soutenir d’autre part». Le premier axe du plan, qui s’inspire des recommandations du CESE, repose sur la sensibilisation, l’orientation et l’information. « Il faut lutter tout au long du parcours éducatif contre les représentations stéréotypées des rôles respectifs des hommes et des femmes, favoriser la diversification des cursus, développer les ca-

Un programme de sensibilisation d’autant plus important que les freins à l’entrepreneuriat féminin sont d’abord dans les têtes des hommes comme des femmes, «qui ont intériorisé certains préjugés et hésitent à prendre des responsabilités», estime André Marcon, président de CCI France, le réseau des chambres de commerce et d’industrie. Le deuxième axe du plan pour l’entrepreneuriat féminin pro-

pose de renforcer l’accompagnement des créatrices. « Appartenir à un réseau renforce la confiance en soi, l’accès à des moyens, permet la transmission d’expériences et l’échange d’idées. Bénéficier des conseils d’une créatrice ou d’une repreneuse d’entreprise qui a connu et surmonté les mêmes embûches, s’est posé les mêmes questions, constitue un irremplaçable soutien », souligne Mme Bel. D’autant plus quand on

de la délégation aux droits des femmes et à l’égalité du Conseil économique, social et environnemental

« La friLosité du secteur bancaire à L’égard des femmes est patente » Geneviève Bel, présidente

pacités de management et créer un esprit d’entreprise, avec une vigilance particulière en direction des jeunes filles », explique Mme Bel. Afin de stimuler précocement l’envie d’entreprendre des femmes, l’entrepreneuriat féminin fera ainsi partie du programme scolaire dès la classe de sixième.

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M a r c Ta r a s ko f f

sait que, pour la seule Ile-deFrance, 250 000 entreprises seront en principe transmissibles d’ici à 2020. Dernier levier d’action: faciliter l’accès des créatrices au financement. «La frilosité du secteur bancaire à l’égard des femmes chefs d’entreprise est patente, déplore Geneviève Bel. Or l’accès au financement est un point névralgique: un investissement financier suffisant au démarrage constitue une garantie de pérennité.» Des aides spécifiques favoriseront donc la réalisation de projets de création d’entreprises, et l’entrepreneuriat féminin sera promu dans les principaux réseaux bancaires. « Ce n’est pas une révolution, résume M. Marcon. Il s’agit d’un plan qui s’appuie sur des moyens simples pour faire avancer les choses. Je crois que l’inversion a bien démarré, il ne faut pas relâcher cette pression et il faut que chacun y mette du sien. Au niveau de notre institution, nous nous sommes par exemple donné l’objectif de la parité au niveau des élus dès la prochaine mandature. En espérant que tous ceux qui se penchent sur cette cause apportent leur pierre et ne se contentent pas de dire aux autres ce qu’il faut faire. » Margherita Nasi

Anaïs Vivion : « Etre une femme, jeune, dans un secteur innovant, est plutôt un atout »

naïs Vivion, 25 ans, est tout à fait représentative de cette nouvelle génération d’entrepreneures qui n’ont plus à mener les combats de leurs mères et se sont affranchies de bien des contraintes. Eduquées dans des environnements totalement mixtes, elles ne voient pas leur féminité comme un handicap, mais n’en font pas pour autant un atout. «Pour moi, c’est plutôt un avantage, mais comme l’est le fait d’être jeune dans un secteur innovant. Ça me rend plus visible!», reconnaît-elle. Rapide plutôt que pressée, même quand elle parle, cette Bourguignonne a quitté Dijon pour Bordeaux après un BTS de communication des entreprises, pour faire une licence puis un master en management et stratégie des entreprises, le tout en alternance. Pendant sa licence, elle s’occupe de la communication interne du centre d’appel de S3G, société du groupe Sud-Ouest qui publie des journaux d’annonces gratuits. Elle enchaîne pour le master avec la société 8Motions, qui développe des applications pour mobile en réalité augmentée à l’intention de clients comme Decathlon, Mappy, etc. «La société, c’était 4 personnes, que des hommes et que des geeks, raconte-t-elle, mais ça m’a passionnée, j’ai vu comment naissait un produit. » L’expérience est tellement concluante que 8Motions lui propose de l’embaucher dès la fin de sa première année de master. Enthousiaste, elle accepte, sans renoncer à son diplôme qu’elle passe en candidate libre. Le premier accroc dans ce parcours presque parfait vient de 8Motions qui va mal et doit se restructurer. Anaïs Vivion, alors

A

âgée de 22 ans, a beau proposer aux dirigeants de les aider à se relancer, ils refusent. Elle décide alors de créer sa propre entreprise... à Nantes. Son mari tient une brasserie dans la région. Elle emmène dans ses bagages Cédric Guinoiseau, 27 ans et ingénieur, avec qui elle a travaillé à 8Motions, et Yann Borissoff, designer qu’elle a rencontré à S3G. Agé de 37 ans, Yann, qui a construit sa vie à Bordeaux, décide d’y rester. Qu’à cela ne tienne, la future société aura deux implantations. Anaïs Vivion affirme qu’elle a toujours su qu’elle créerait sa société. «Pour moi, c’est synonyme de liberté. Ça veut dire qu’on crée avec des gens que l’on choisit, et

« Lorsque nous avons créé Beapp avec Yann et cédric, j’étais La pLus jeune mais aussi La pLus entrepreneuse ! » aNaïs ViVioN
j’aime travailler en équipe.» Au collège déjà, elles se racontaient avec une amie qu’elles travailleraient d’abord dans des grandes sociétés, qu’après, elles auraient chacune leur boîte et qu’elles se croiseraient dans des aéroports, entre deux rendez-vous… Son amie a aujourd’hui son studio photo et Anaïs Vivion a créé BeApp à tout juste 23ans. «Lorsque nous avons créé l’entreprise avec Yann et Cédric, j’étais la plus jeune, mais aussi la plus entrepreneuse!», rappelle-t-elle. Elle était aussi consciente qu’elle avait tout à apprendre. Le parcours a démarré à l’incubateur d’Atlanpôle en juillet 2011, avec un local, une formation pour savoir faire un business plan, et un prêt d’honneur de 23000 euros qu’elle doit compléter par un prêt complémentaire auprès de banques pour donner naissance à BeApp,

en septembre 2011. Elle détient 70% du capital aux côtés de ses deux cofondateurs. Après avoir essuyé plusieurs refus, elle trouve une banquière chez BNP-Paribas qui accepte de la suivre à condition de modifier son projet, lequel prévoyait de développer des applications mobiles pour les entreprises et de mettre au point une plate-forme de développement en ligne. En octobre 2011, la banquière lui accorde 70000 euros de prêt si elle se concentre sur le premier point, plus susceptible de générer du chiffre d’affaires. «Le même mois, on signait nos premiers contrats», se réjouit Anaïs Vivion. Elle reconnaît qu’être une femme, jeune et dans un secteur innovant la sert… sauf lorsqu’il s’agit de financer son projet. Mais aucun de ses clients n’a jamais abordé le sujet. «Je suis passionnée et dans mon domaine d’expertise, ils me font confiance. De plus, c’est mieux d’être jeune quand on propose des innovations destinées aux jeunes!» dit-elle. Seule ombre au tableau, lorsqu’elle est sur le stand de BeApp dans un salon professionnel, certains ont du mal à croire qu’elle est à la tête de la société… Elle a maintenant trouvé son rythme de croisière: BeApp devrait réaliser un chiffre d’affaires de 250000 euros en 2013, «et nous sommes à l’équilibre!», insiste-t-elle. L’effectif devrait passer de 9 à 15 personnes d’ici à fin 2014. Et malgré les ateliers de recrutement qu’elle a suivis lorsqu’elle était à l’incubateur, elle avoue qu’elle ne recrute que des passionnés: «Même si ce n’est pas très orthodoxe, c’est à eux que je préfère donner leur chance!» Elle a ainsi confié le développement sous iOS et celui sous Androïd à un ex-luthier et à un ex-journaliste. Avec succès jusque-là! sophy Caulier

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génération
Dans certains domaines, comme les réseaux sociaux, les jeunes en savent parfois bien plus long que leurs aînés. Et ne demandent qu’à partager leurs connaissances. Premiers retours d’expériences des entreprises qui pratiquent déjà le mentorat inversé.

Quand les juniors forment les seniors

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30 / Le Monde Campus mardi 19 novembre 2013

é avec la deuxième génération d’ordinateurs, Michel, 58 ans, directeur général des partenariats à la division médicale de Danone, a laissé filer sous ses yeux le train du digital. «LinkedIn, encore, j’arrivais à m’en sortir, mais sur le reste, je me sentais complètement perdu», reconnaît-il. Afin de mettre ses salariés seniors au parfum des tweets, hashtags et autres flux RSS, Danone a mis au point, il y a trois ans, un programme de mentorat inversé dont Michel a tout lieu de se féliciter. Le concept a été créé, en 1999, aux Etats-Unis par l’ancien PDG de General Electric Jack Welch. «Pour poursuivre notre croissance et répondre aux évolutions de la société, nous devions sensibiliser nos managers à la pratique des réseaux sociaux et créer une vraie culture du digital au sein de l’entreprise, explique Nicolas Rolland, directeur de la formation et de la transformation digitale. Or qui

mieux que les jeunes pouvaient se faire les ambassadeurs de cette mutation numérique?» A 31 ans, Gwenaëlle Goeler, juriste spécialisée dans la propriété intellectuelle et les médias, se sent comme un poisson dans l’eau dans l’univers du Web 2.0. «Je baigne dedans toute la journée, explique la jeune femme, titulaire d’un double master 2 en droit sanitaire et social et droit des affaires, mention propriété intellectuelles et en droit des nouvelles technologies. Ayant été nommée référente sur ces problématiques

« notre inconscient est imprégné par l’idée que ce sont les aînés qui savent. l’avènement du Web 2.0 tend à faire bouger les lignes » Maurice casper, consultant
à l’institut InterGe

au sein de mon équipe, j’ai l’habitude de partager mes compétences en transversal.» Comme elle, 130 juniors ont accepté de se mettre dans la peau du mentor. En trois ans, ils ont déjà formé 1 800 collaborateurs, répartis sur quarante entités du groupe. Même les membres des comités

de direction dans les différentes divisions y sont passés. « L’objectif n’était évidemment pas d’en faire des geeks mais plutôt de leur expliquer les opportunités que pouvait leur offrir le digital pour le développement de leurs activités, précise Nicolas Rolland. Apprendre à recenser l’information pertinente disponible sur Internet, contribuer à l’alimentation des réseaux sociaux des communautés de Danone… » Le tout sous la forme la plus ludique possible. « Ce n’était pas un cours sur tableau noir, relève Michel. Chacun apportait son ordinateur et on travaillait en interactivité. » Au terme de ses douze heures d’initiation, le dynamique quinqua semble bel et bien réconcilié avec les nouvelles technologies. « Cette session n’a pas changé ma vie, tempère-t-il, mais elle m’a fait découvrir de nouvelles façons de travailler. Aujourd’hui, je me sers des réseaux sociaux pour élargir mon réseau, suivre des personnes qui tweettent sur les sujets qui m’intéressent. » Gwenaëlle aussi en tire un bilan très positif. « Cette expérience m’a permis, non seulement d’échanger avec des gens de tous niveaux hiérarchiques, mais aussi de valoriser l’expertise que j’ai acquise. »

Une reconnaissance que beaucoup de patrons rechignent à accorder à leurs jeunes pousses. «Notre inconscient est encore très imprégné par l’idée que ce sont les aînés qui savent, constate Maurice Casper, consultant à l’institut InterGe. L’avènement du Web 2.0 tend à faire bouger les lignes.» Tout doucement, on commence à prendre conscience que les moins de 30 ans ont eux aussi aussi des talents à partager. Dans le chapitre qu’il consacre au contrat de génération sur son site Internet, le ministère du travail, de l’emploi, de la formation professionnelle et du dialogue social précise ainsi que « les com­ pétences utiles à transmettre peuvent également se trouver du côté des jeunes salariés formés aux techniques et savoirs les plus récents dans leur domaine. Il peut être intéressant de les mobi­ liser pour qu’ils forment d’autres salariés ». « La plupart des jeunes qui arri­ vent aujourd’hui sur le marché du travail ont non seulement des diplômes, mais aussi très souvent des expériences professionnelles à faire valoir , insiste Nathalie Lafranchise, professeure au département de communication sociale et publique de l’université du Québec, à Montréal, et présidente de l’organisme Mentorat Québec. Il n’est donc plus question d’organiser la transmission des savoirs sur la base d’une relation à sens unique comme autrefois. » Au diable la relation maîtreélève traditionnelle ! Place à la collaboration participative. Le

Taux d’emploi par groupe d’âge Moyenne 2005-2011, en % de la population par classe d’âge

90 80 70 60 50 40 30 20 10 0
15-19 20-24

27 ans

52 ans

Groupe 1 Australie, Canada, Roy.-Uni, Danemark, Pays-Bas, Norvège Groupe 2 Autriche, Finlande, Allemagne, Japon, Suède, Irlande, Etats-Unis Groupe 3 Belgique, Luxembourg, Pologne, Slovénie, Grèce, Espagne, Italie, France, Portugal
Source : OCDE

France

25-29 30-34 35-39 40-44 45-49 50-54 55-59 60-64 Classes d’âge

groupe informatique IBM la pratique déjà depuis belle lurette. « Dans certaines entreprises, on cultive l’idée selon laquelle ne pas partager le savoir, c’est garder le pouvoir, constate Jean-Louis Carvès, responsable du programme diversité. Chez nous, on est plutôt persuadé que partager ses com­ pétences, c’est grandir. » Suivant leurs besoins et les étapes de leur carrière, seniors et juniors peuvent tantôt jouer le rôle du mentor, tantôt celui du mentoré. Pour faciliter la mise en relation, une plate-forme Intranet dédiée a été mise en place, avec des petites annonces et des outils pédagogiques sur les méthodes de mentorat. Grâce à ce système, François Bothorel, 55 ans, et Matthieu Wong-Hang, 24 ans, travaillent depuis un an en parfaite synergie. « Pendant son stage de

Coaching, tutorat, mentorat : quelles différences ?
Dans les pays anglo-saxons,
on appelait « coach » le répétiteur qui aidait un étudiant en vue d’une épreuve. Par extension, le mot a ensuite désigné la personne chargée de l’entraînement sportif d’une équipe. Ce terme est aujourd’hui utilisé dans le monde de l’entreprise pour évoquer l’accompagnement dont bénéficient des salariés ou des équipes pour développer potentiels et savoir-faire professionnels. A l’inverse du coaching, le mentorat n’est pas orienté vers les résultats. Cette pratique d’accompagnement de carrière d’un collaborateur expérimenté auprès d’un autre qui l’est moins vise avant tout à améliorer le fonctionnement de l’entreprise et le bien-être des collaborateurs. Enfin, la revue Recherche et Formation définit le tutorat comme «l’ensemble des activités mises en œuvre par des professionnels en situation de travail en vue de contribuer à la production ou à la transformation de compétences professionnelles de leur environnement». En clair, il s’agit d’aider l’apprenant à surmonter par lui-même les obstacles qu’il rencontre au travail.

E. C.

fin d’études au centre technique de Montpellier, Matthieu avait planché sur un nouvel accéléra­ teur destiné à améliorer la vitesse d’exécution des applications, raconte François. Lui me transmet donc les connaissances qu’il a ac­ quises sur cette nouvelle technolo­ gie, et moi je l’aide à se familiari­ ser avec le contexte de la vente. » Une relation gagnant-gagnant qui suppose que chacun reconnaisse ses limites et se laisse conduire par l’autre. Afin de faciliter le dialogue et la cohabitation des générations dans l’entreprise, Danone a mis en place, en 2012, le programme Octave, en partenariat avec L’Oréal, GDF Suez et Orange. L’idée ? Convoquer une fois par an toutes les générations autour d’une table et les aider à prendre conscience de leurs différences de fonctionnement pour mieux les dépasser. « Aujourd’hui, l’en­ treprise est comme un piano sur lequel on ne jouerait que sur les deux octaves centrales, compare Anne Thévenet-Abitbol, directrice prospective et nouveaux concepts. En négligeant d’un côté les plus de 50 ans, les octaves gra­ ves, et de l’autre les moins de 30 ans, qui correspondent aux oc­ taves aiguës, les 30­45 ans, qui dé­ tiennent le pouvoir, se privent de beaucoup de ressources. Les entre­ prises gagneraient beaucoup en efficacité si elles se plaçaient à la croisée des générations. » ElodiE ChErmann

mardi 19 novembre 2013 Le Monde Campus / 31

vie privée-vie professionnelle
Les jeunes diplômés aimeraient pouvoir concilier un travail épanouissant et une vie personnelle accomplie. Utopie ? Pas tout à fait. De plus en plus d’employeurs tentent de faciliter cette harmonisation des temps.

Une carrière, oui, mais pas à n’importe quel prix !

U

n mari? Des enfants? Oui, mais pas tout de suite. A bientôt 27 ans, Nathalie est déterminée: «Ma carrière d’abord.» Pour se tailler sa réputation dans le petit monde des avocats d’affaires parisiens, elle enchaîne les semaines de travail à soixante heures. Et consacre le plus clair de son temps libre à bûcher sur ses dossiers. «J’adore mon métier! En m’engageant dans cette voie, je savais ce qui m’attendait. J’assume», assure-t-elle. Vouloir s’investir corps et âme dans son travail, rien de surprenant de la part d’une jeune femme, fraîchement sortie de l’université. «La plupart des hauts diplômés qui débutent sont dans une logique de carrière, constate Gaëtan

Flocco, enseignant-chercheur en sociologie du travail au centre Pierre-Naville à Evry (Essonne). Ils ne comptent pas leurs heures, sont prêts à tout sacrifier... Jusqu’au jour où ils ressentent le besoin de réajuster, de reprendre le contrôle.» C’est l’expérience qu’ont vécue Delphine et Pierre, responsables des ressources humaines dans deux grands groupes du CAC 40. «Les premières années, nous étions comme tous les jeunes qui ont fait des études et qui nourrissent un minimum d’ambition: nous nous donnions à fond dans le boulot», se souvient Pierre. Et puis, à l’approche de la trentaine, l’envie de fonder une famille les a

Modulation du teMps de travail et des horaires, télétravail, conciergerie… diverses solutions sont Mises en place
soudain titillés. «Si nous avions tenu un raisonnement tactique, nous aurions attendu d’être tous les deux DRH avant de faire un enfant. Mais nous sommes des purs produits de la génération Y. Nous ne tenions absolument pas à laisser nos carrières guider nos vies.»

N’y voyez surtout pas, de leur part, un désengagement dans le travail. «La nouvelle génération accorde toujours beaucoup d’importance à la réussite professionnelle mais pas à n’importe quel prix, explique Karen Demaison, fondatrice du cabinet de conseil en ressources humaines Critères de choix. Elle a tellement vu ses aînés malmenés par le monde de l’entreprise qu’elle est devenue beaucoup plus méfiante.» Dans un sondage CSA de février 2013, 60% des jeunes diplômés associaient d’abord la réussite professionnelle à un travail épanouissant, mais 43% se disaient néanmoins soucieux de conserver un bon équilibre entre le bureau et la vie privée. Cette préoccupation est particulièrement prégnante chez les femmes. « Avant 30 ans, elles se persuadent qu’elles peuvent être à la fois de bonnes collaboratrices, de bonnes épouses et de bonnes mères, souligne Christine Naschberger, professeure associée à l’école de management Audencia Nantes. Ce n’est en règle générale qu’après 40 ans qu’elles acquièrent le sens des réalités. » A 27 ans, Julie n’a pas encore renoncé à ses idéaux. Ingénieure en aéronautique à la Snecma à Melun (Seine-

fa b i o v i s c o g l i o s i

et-Marne), elle préfère supporter trois heures de transport par jour plutôt que de partir s’exiler en banlieue. « Je suis parisienne jusqu’au bout des ongles, témoigne-t-elle. Autant je ne m’imagine pas exercer un métier qui me déplaît, autant je ne me sens pas prête à faire une croix sur mes amis et mes loisirs. » En plus de ses séances de sport et de ses sorties au théâtre ou au cinéma, Julie suit, tous les mardis soirs, des cours d’histoire de l’art en auditrice libre au Louvre. Pour pouvoir s’ouvrir ainsi à d’autres horizons, encore faut-il avoir affaire à une hiérarchie conciliante. «J’ai la chance d’évoluer dans une entreprise qui accorde une place importante à la famille, se félicite Julie. Quand ma mère est décédée l’an dernier, j’ai décidé d’ouvrir des gîtes dans notre mai-

32 / Le Monde Campus mardi 19 novembre 2013

son de famille en Auvergne pour éviter de vendre. Pendant tout l’été, j’ai assuré moi-même la gestion des contrats de location, la remise des clés, le ménage… C’était très lourd à porter. Ma chef m’a alors gentiment proposé de me décharger d’une partie de mes dossiers le temps que je puisse m’organiser.» Face au développement des couples à deux carrières, à la pré­ sence massive des femmes sur le marché du travail, à l’augmenta­ tion du nombre de familles monoparentales et de jeunes pa­

« les salariés gagnent en frais d’essence et en tranquillité, l’entrePrise en attractivité, turnover et absentéisme ValEntinE tuloup, DRH d’IMA
Technologies

rents, de plus en plus d’entre­ prises commencent à assouplir leur mode de management pour faciliter l’articulation des temps de travail et de vie privée. Depuis 2007, aux Etats­Unis, et 2008, en France, le cabinet Deloitte per­ met ainsi à ses collaborateurs de moduler leurs horaires, leur temps de travail, la fréquence de leurs déplacements et la com­ plexité de leurs missions tout au long de leur vie professionnelle. « Ce sont eux qui décident de leur

carrière », résume le responsable des ressources humaines Jean­ Marc Mickeler. De son côté, IMA Technologies, une filiale du groupe Inter Mutuelles Assis­ tance (IMA) basée à Nantes, auto­ rise le télétravail à raison de deux jours par semaine. Le bilan des opérations se révèle très positif. « Les salariés gagnent en frais d’essence et en tranquillité. Quant à l’entreprise, elle s’y retrouve aussi en termes d’attractivité, de turnover et d’absentéisme », re­ marque la DRH, Valentine Tuloup. Chargée de mission au sein de l’association Français du monde, Mélina, une jeune maman de 28 ans, ne bénéficie pas de ces pe­ tits coups de pouce. «Nous ne sommes que 3 salariées à l’association, explique­t­elle. Je n’ai donc ni convention collective ni jour enfant malade.» Pour concilier ses obligations professionnelles et fa­ miliales, Mélina doit se livrer chaque semaine à un subtil jeu d’équilibriste. «Le vendredi, la crèche ferme à 17h15 et même 15h15 le premier vendredi du mois, raconte­t­elle. Pour pouvoir récupérer ma fille à l’heure, je dois accomplir toute ma charge de travail sur quatre jours et demi. Même en mettant les bouchées doubles, ce n’est pas évident. Imaginez si je décidais d’avoir un second enfant!» ElodiE ChErmann

Pressing, véhicules, services administratifs, l’employeur s’occupe de tout
11 h 30, ce vendredi matin. Le ballet des cadres affamés débute dans le hall de Schneider Electric, à Rueil-Malmaison, dans les Hauts-de-Seine. Tailleur noir et chemisier blanc, Sylvie Mirilovic, une trentenaire à lunettes, prend place derrière son grand comptoir blanc à l’entrée du restaurant d’entreprise. « Bonjour M. Thooris », lance-t-elle, tout sourire, à l’attention d’une silhouette pressée qui s’éloigne vers l’ascenseur. Une grande blonde se plante alors devant elle. « C’est pour de la cordonnerie », annonce-t-elle. Elle plonge la main dans son sac et en extirpe une paire de bottes en cuir marron, avec la semelle coupée en deux. « J’espère vraiment que vous allez pouvoir faire quelque chose. Ce sont mes préférées.» A côté d’elle, un
costume-cravate lorgne les orchidées qui trônent au milieu des compositions florales. « C’est combien ? », demande-t-il. « 18 euros le pot. » Pressing, repassage, retouche, entretien automobile, démarches administratives… Plus besoin de courir à droite à gauche pour régler les tracasseries du quotidien. Sylvie et les équipes de Zen & bien conciergerie d’entreprise s’occupent de tout. «Nous avons lancé ce projet en décembre 2008, dans le but de faciliter la vie de nos collaborateurs et de renforcer leur bien-être au travail», explique Carole Ginfray, responsable des services et de l’animation chez Schneider Electric. Le succès a été tel que le service a très vite été étendu de deux à quatre jours par semaine. En dehors des heures d’ouverture, les salariés peuvent se rendre sur l’extranet pour réserver un panier de fruits et légumes bio, prendre rendezvous pour un contrôle technique ou formuler une demande d’aide à domicile. Un vrai plus pour Jimmy Dansou, responsable commercial. «Le soir, quand je rentre à la maison, tout est fermé, explique-t-il. Alors dès que j’ai un ourlet à faire, un costume à nettoyer ou des chaussures à réparer, je les apporte ici. Les prestations sont de qualité et coûtent moins cher que dans mon quartier.» Chaque semaine, Etienne Bellière y laisse tout de même une dizaine d’euros. C’est le prix à payer pour gagner en temps, en tranquillité et en liberté. «Je pars en déplacement une fois tous les quinze jours en moyenne, explique ce vendeur de 28 ans. Plutôt que de m’imposer la corvée du repassage chaque veille de départ, je dépose 5 ou 6 chemises ici et je les récupère quarante-huit heures après, prêtes à porter.» En 2012, 6748 demandes ont ainsi été enregistrées à la conciergerie pour 22012 articles traités et 480 lavages auto ou moto effectués. «En plus du complément de chiffre d’affaires généré par les commerçants locaux qui assurent les prestations, cela représente 36864 kilomètres évités et 3936 heures gagnées pour nos utilisateurs», se félicite Christophe Faelens, le directeur de Zen & bien. Autant de temps supplémentaire qu’ils ont pu consacrer à leur travail… ou à leur vie privée.

E. C.

mardi 19 novembre 2013 Le Monde Campus / 33

entrepreneuriat
Attachés au retour de l’humain dans l’économie, prêts à échanger hauts salaires contre projets d’entreprises motivants, de plus en plus d’étudiants se tournent vers la planète sociale.

Les jeunes dip’ investissent l’économie sociale et solidaire

L

a discussion est animée. Yoann Kassi-Vivier, Emilie Vuillequez et Antoine Colonna d’Istria reviennent sur leur parcours depuis qu’ils ont choisi la voie de l’économie sociale. Les trois jeunes entrepreneurs sont encore étudiants à HEC lorsqu’ils se rencontrent grâce au milieu associatif. C’est un déclic. Ensemble ils créent l’association Pro-Bono Lab en 2011, aujourd’hui une des principales structures de promotion du bénévolat et du mécénat de compétences en France. L’idée est de mettre à contribution des salariés, chacun selon sa spécialité, pour soutenir le développement des associations. Si l’économie sociale et solidaire (ESS) a longtemps été exclusivement associée aux travailleurs sociaux et au bénévolat, les temps changent. Le trio de ProBono Lab illustre ce vent nouveau de jeunes diplômés souhaitant le retour de l’humain dans l’économie. Cette tendance a projeté l’ESS dans le monde traditionnellement lucratif de l’entrepreneu-

riat. «Les étudiants cherchent des approches alternatives aux modèles “mainstream” (dominants) habituellement proposés à la sortie des écoles», explique Hervé Gouil, professeur à HEC de gestion des entreprises sociales et solidaires. Et ils sont de plus en plus nombreux, comme en témoigne le nombre grandissant de candidatures à la chaire de l’entrepreneuriat social de l’Essec, fondée en 2003 par Thierry Sibieude. La chaire accepte 25 étudiants par an. Un choix de carrière qui reste toutefois globalement marginal: 5% à 10% des élèves de grandes écoles font chaque année le choix

« les étudiants cherchent des approches alternatives aux modèles “mainstream” » Hervé Gouil, professeur à HEC
de gestion des ESS

de l’entrepreneuriat, et ils ne sont qu’une petite partie à se consacrer au social. Arnaud Mispolet est l’un d’eux. Entré à l’Essec au début de ses études, ce sont les stages au Vietnam et en Chine, puis en entrepreneuriat à New York qui lui donnent l’envie de monter une structure. Il intègre le cursus et élabore le business plan de son

projet Cric-Croc. «Ce cursus a un vrai contenu face à l’enseignement plus classique des autres filières, parfois un peu creux», explique-til. L’objectif de Cric-Croc est d’intégrer la consommation d’insectes comestibles dans notre alimentation sous forme de barres énergétiques ou de steaks pour lutter contre la crise alimentaire. A destination des entrepreneurs sociaux en herbe, des structures d’aide et d’accompagnement voient progressivement le jour dans toute la France. La plupart sont en région parisienne, comme l’incubateur La Ruche, la plus médiatisée, ou encore Antropia, structure gratuite adossée à l’Essec. Enactus (anciennement SIFE), une ONG américaine arrivée en France en 2002, est la doyenne et la plus réputée. Sa mission est d’accompagner les étudiants dans la mise en œuvre de leurs projets à travers des événements, des formations et des concours. Elle mobilise près d’un millier d’étudiants en France contre 62 000 à travers le monde. «En 2002, 90% des étudiants impliqués dans Enactus étaient issus d’écoles de commerce et de management. Les étudiants provenant d’universités ou d’écoles d’ingénieurs représentent désormais la moitié du programme, soit 15 établissements sur 30 au to-

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AUDIT, CONSEIL, EXPERTISE COMPTABLE
Rendez-vous sur et kpmgrecrute.fr

entrepreneuriat
Ce mariage du social et de la rentabilité revient dans toutes les bouches de ces jeunes entrepreneurs. Car, même s’ils revendiquent leur différence, ils restent issus du moule des grandes écoles, et peinent à trouver une via media. A l’inverse d’un certain nombre de leurs camarades, leur chemin est loin d’être tout tracé : par ce choix, ils sacrifient une carrière dans un grand groupe et une rémunération confortable. « Les enjeux des revenus et du patrimoine sont importants, insiste Thierry Sibieude, de l’Essec. Ces questions doivent être abordées de manière transparente, c’est une réalité mais pas une fatalité. » Une réalité pourtant sonnante et trébuchante : dans l’économie dite classique, l’échelle de salaires peut atteindre 1 à 900, dans les entreprises sociales elle se rapproche de 1 à 9. « Les jeunes ne doivent pas être dans une position sacrificielle. En échange de cette rigueur, il leur faut des projets motivants », explique Hervé Gouil, d’HEC. Un discours partagé par les intéressés. «Ce n’est pas un sacrifice, car l’on sait que c’est pour notre bien», note Shéhrazade Schneider. Le trio de Pro-Bono Lab a ainsi travaillé près de deux ans sans se rémunérer, mais ne regrette rien. « La finalité est plus large », résume M. Gouil. Outre la question de la rémunération, cet expert du secteur met également en garde les jeunes entrepreneurs lorsqu’ils décident des statuts de leur structure. Outre les classiques société à responsabilité limitée (SARL) et société par action simplifiée (SAS), les entrepreneurs sociaux peuvent choisir trices de Robin Food, qui sont allées rencontrer tous les acteurs du secteur avant de se lancer. « Cette démarche a été importante pour nous positionner entre une association et une entreprise et ne pas froisser les différentes parties prenantes », explique Elodie Le Boucher. Le dernier défi pour les jeunes qui créent une entreprise sociale est… leur jeunesse. «La création d’entreprise exige une certaine maturité, note Julie Rebattet, d’Antropia. Il faut à la fois maîtriser la gestion, les aides des pouvoirs publics et les exigences du monde de l’ESS.» Un bon test pour mettre à l’épreuve la ténacité des candidats… qui considèrent leur jeunesse comme un atout. «L’échec est moins cuisant quand on n’a rien à perdre, à part son temps», remarque Yoann KassiVivier, de Pro-Bono Lab, qui insiste sur l’importance de l’équipe dans la réussite d’un projet. Un avis partagé par M. Sibieude. «Les étudiants et les jeunes diplômés ont le profil parfait pour entreprendre, ils sont dans un univers apprenant, n’ont pas de famille à charge et sont entourés par des experts.» Pour l’enseignant, la clé de la réussite est de trouver l’équilibre entre les motivations émotionnelles et le rationnel du projet et de bien identifier sa finalité. Camille Février

tal», note Aymeric Marmorat, directeur exécutif d’Enactus France. D’autres incubateurs voient le jour, comme celui de 3A à Lyon. «L’objectif est d’ouvrir deux structures par an», explique Julie Rebattet, directrice d’Antropia. Ce dernier, lancé en 2008, accompagne actuellement 50 entreprises, dont 10% créées par des étudiants ou diplômés de l’Essec. « L’entreprise sociale répond à des critères spécifiques, avec des modèles économiques hybrides et des statuts juridiques différents de l’économie classique », explique-t-elle. L’incubateur teste aussi la viabilité des projets. « La rentabilité est importante : c’est en étant rentable que les objectifs sociaux sont atteints. » C’est l’expérience que sont en train de vivre Shéhrazade Schneider et Elodie Le Boucher, fondatrices de Robin Food. Fraîchement sorties de l’ESCP-Europe, elles ont rejoint Antropia en juillet 2013 pour donner vie à leur projet antigaspillage alimentaire. L’idée est d’ouvrir un restaurant proposant des plats élaborés à base de fruits et légumes mal calibrés, et donc dédaignés par le circuit de distribution classique. Robin Food est né de débats lors d’un Start-up weekend organisé par l’ESCP, et les deux étudiantes de 22 et 24 ans s’y consacrent aujourd’hui à temps plein avec l’objectif de lancer leur restaurant au printemps 2014. «Nous voulons un projet à vocation sociale qui favorise également des opportunités business», note Mme Schneider. A moyen terme, elles souhaitent fonder une chaîne. Pour ceux qui ont déjà lancé leur projet, l’association Make Sense, créée par des anciens de l’ESCP, propose son réseau d’entraide et d’échange de compétences.

«la rentabilité est importante : c’est en étant rentable que les objectifs sociaux sont atteints» Julie rebattet, directrice d’Antropia
l’association, la mutuelle, la coopérative ou encore la fondation. « Les statuts juridiques dans ce cas sont importants car ils permettent de protéger la promesse sociale de l’entreprise », explique Hervé Gouil, qui milite pour le statut associatif, dont la souplesse permet aux projets d’évoluer dans le temps. Le troisième défi est celui de trouver sa place dans un milieu traditionnellement suspicieux à l’égard des diplômes. « La professionnalisation actuelle du secteur joue en notre faveur, mon cursus à l’Essec me donne de la crédibilité. Cela montre que tout le monde n’est pas vendu au grand capital », plaisante Arnaud Mispolet. Même situation pour les fonda-

Des projets en compétition mondiale
De nombreux événements locaux et internationaux rythment la planète sociale. Un des plus incontournables est la World Cup de l’ONG Enactus, où 35 équipes de différents pays présentent leurs projets sociaux à des poids lourds de l’économie classique. Le concours Global Social Venture Competition (GSVC) est également organisé par l’université américaine de Berkeley depuis quatorze ans. Des centaines de projets d’entrepreneuriat social portés par des étudiants du monde entier sont mis en compétition
pour un enjeu de 20 000 dollars, avec un accompagnement médiatique et une formation. Les projets issus des pays francophones, une vingtaine en tout, sont pilotés par l’Essec, qui clôt les inscriptions le 1er décembre. C’est d’ailleurs une école d’ingénieurs burkinabés qui a remporté la mise en 2012, avec le projet du savon antimoustiques Faso Soap. Nouveauté cette année, l’Essec va organiser sa propre compétition avec certains dossiers retoqués par Berkeley, dont les critères de viabilité et de mise en œuvre sont stricts. Autre initiative, plus locale, prévue au printemps 2014, le Campus Pro-Bono, piloté par l’association Pro-Bono Lab, qui propose aux étudiants et professionnels de consacrer une journée à aider une association. Née en 2012 à HEC avec 4 associations, l’initiative a réuni, en 2013, 6 établissements, 160 étudiants, 110 professionnels et 25 associations. Le Campus s’ouvre l’an prochain aux écoles d’ingénieurs et universités.

C. Fé.

36 / Le Monde Campus mardi 19 novembre 2013

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d o s s i e r | le pari du break professionnel

La tentation de l’international
Assoiffés d’aventure ou lassés de la crise, les jeunes Français se disent nombreux à vouloir tenter une première expérience professionnelle à l’étranger. Au retour, l’impact sur la carrière reste nuancé.

J

’adore la France, mais parfois elle peut être étouffante pour un jeune diplômé avec des rêves », soupire Christina, 26 ans. Depuis mai, cette jeune fille issue de la promotion 2012 de l’ESC-Grenoble est donc partie prendre l’air au Togo, où elle essaie de décrocher un poste dans un service marketing ou commercial. Comme souvent dans ce type de situation, l’expérience ne se veut pas définitive: « Je pars minimum deux ans, peut-être cinq. Mais après, je rentrerai en France », dit-elle. Comme Christina, les jeunes diplômés français sont de plus en plus nombreux à imaginer une partie de leur carrière professionnelle à l’étranger. Selon le deuxième « Baromètre de l’humeur des jeunes diplômés » Deloitte/Ifop de février 2013, un quart d’entre eux envi-

sagent ainsi une partie de leur avenir hors de France. Soit deux fois plus que lors du premier baromètre il y a un an ! Aussi diverses que les histoires, les raisons qui les poussent à s’en aller s’entremêlent. Certains sont motivés par l’aventure et la quête de sens. Comme Christina : « La vision métro, boulot, dodo et RTT ne me faisait pas rêver ! J’avais en-

27 % des jeunes diplômés envisagent une partie de leur avenir hors de France Baromètre Deloitte/ifop (2013)
vie de rencontrer une autre culture, dans un pays plus optimiste. » De son côté, Roman de Rafael, 25 ans, consultant énergie climat, « voulait barouder en pays émergents ». Après sept mois en Thaïlande, il rentre. « La nourriture, la langue, le climat, la sécurité sociale, ma famille, la campagne, beaucoup de choses

38 / Le Monde Campus mardi 19 novembre 2013

s é ba st i e n to uac h e

mardi 19 novembre 2013 Le Monde Campus / 39

d o s s i e r | le pari du break professionnel
son séjour en Chine, il est revenu dans l’Hexagone avec la certitude que cette expérience lui ferait prendre de l’avance sur ses homologues jeunes salariés. Mais attention aux idées reçues : au retour, ce type d’expérience à l’étranger est surtout positif pour se distinguer au moment de l’embauche. « C’est un avantage sur un CV car cela montre la maîtrise d’une langue étrangère, la capacité à s’adapter et à ne pas céder à la facilité », estime Jean-Marc Mickeler, associé directeur des ressources humaines du cabinet Deloitte. Dans certaines grandes entreprises qui se développent sur des marchés à l’international, c’est même un prérequis indispensable. En revanche, « ça ne fonctionne que si vous avez occupé un poste qui correspond à votre parcours. Si vous avez papillonné en terme d’emploi, cela sera difficile à valoriser et vous devrez redémarrer à zéro », prévient Jérôme Gras, directeur exécutif du cabinet Page personnel. D’autant plus qu’une ligne d’expérience à l’étranger sur le CV n’est plus une rareté, notamment via les stages. « Généralement, cela ne permet pas de faire un bond qualitatif en termes de niveau de responsabilité et de salaire au retour », nuance Jérôme Gras. Une réalité dont Alexandre Van Eeckhout a d’ailleurs fait l’amère expérience : « Je pensais que ça allait me permettre de prendre quelques années d’avance en revenant en France, autant de temps gagné pour ma carrière à long terme. En fait, pas du tout. Quand je disais aux recruteurs que j’avais acquis des responsabilités plus vite qu’un junior en Chine, ils me répondaient qu’ici le marché n’avait rien à voir et que s’ils avaient à payer plus, il préféraient embaucher un senior », explique le jeune homme. Déçu des postes qu’on lui propose en France, le jeune homme hésite d’ailleurs à repartir en Chine. « Pour qu’il y ait des retombées positives en termes de salaire ou de niveau de poste, il faut trouver une entreprise qui mette en valeur la compétence apprise à l’étranger », souligne Rosa Rossignol, fondatrice du cabinet de conseil Carnet d’adresses RH. Pour elle, la condition est de « chercher une société où existent des passerelles avec ce qu’on a fait à l’international. Par exemple un marché développé dans le pays où l’on a vécu son expérience ». Dès lors, le fait de connaître les manières de travailler, d’entrer en contact, de négocier ou de parler couramment la langue est une plus-value qui pourra se traduire dans le salaire et le niveau de responsabilités accordé. Bien sûr, plus la compétence est rare, plus l’atout sera valorisé, à condition de savoir négocier. Une spécialité géographique qui pourra perdurer au cours de la carrière et qu’il faut donc avoir à l’esprit. « En rentrant en France, je garderai probablement l’étiquette “Afrique” durant une bonne partie de mon parcours professionnel, mais ça ne posera pas de problème », explique Christina, qui pense avoir fait un bon pari en choisissant une zone en devenir.

« Pour qu’il y ait des retombées Positives en france, il faut trouver une entrePrise qui mette en valeur la comPétence aPPrise à l’étranger » rosa rossignoL, cabinet Carnet d’adresses RH
L’expérience sera aussi plus ou moins valorisée selon le type d’entreprise intégrée à l’étranger. « Avoir travaillé dans un groupe du CAC 40 est forcément un avantage et agit comme une accélérateur de carrière au retour en France ou en cas de changement de pays. En revanche, si l’expérience s’est déroulée dans une toute petite entreprise à l’autre bout du monde, cela n’aura pas d’impact. Sauf, à la limite, si l’entreprise fait une partie de son chiffre d’affaires dans l’Hexagone et y est donc connue », détaille Rosa Rossignol. Et chez ceux qui ont fait durer l’expérience, la particularité peut perdre de la valeur au fil des années. « Après cinq ou six ans d’expérience professionnelle, nous cherchons avant tout de l’expertise. Donc le fait que cette dernière ait été développée à l’étranger ou en France n’est pas un facteur déclenchant pour le recrutement et ne donne pas automatiquement une position plus avantageuse », souligne Jean-Marc Mickeler. Et si l’on ne revient pas ? « Attention au syndrome de l’expatrié pour ceux qui travaillent dans une entreprise française installée à l’étranger, prévient M. Mickeler. Le risque est d’évoluer géographiquement avant d’évoluer fonctionnellement si l’on s’éloigne du centre de décision. » A chacun, donc, de trouver les autres bonnes raisons pour aller tenter sa chance hors de nos frontières. Une chose est sûre pour ceux qui envisagent l’expérience comme une parenthèse, pour avoir un impact positif sur la carrière professionnelle, le retour se prépare autant, voire plus, que le départ. Léonor Lumineau

me manquaient. Et puis quand on est payé en contrat local, comme c’est de plus en plus souvent le cas, la vie n’est pas meilleure qu’en France », se souvient-il. La plupart imaginent aussi pouvoir profiter de meilleures conditions d’emploi loin de la morosité économique française. « Ceux qui se lancent sont les mieux formés et ont les moyens de financer une telle aventure. Ils ne partent pas parce qu’ils ne trouvent pas d’emploi, mais pour des raisons d’opportunités en termes de niveaux de poste et de salaire », confirme Julien Calmand, chargé d’études au département Entrées et évolutions dans la vie active du Centre d’études

« Je Pensais que mon exPérience acquise hors de france me Permettrait de Prendre quelques années d’avance. en fait, Pas du tout » aLexandre Van eeckhout, diplômé en
marketing à l’université Paris-Dauphine

et de recherches sur les qualifications (Céreq). Selon lui, le taux de chômage à trois ans des ingénieurs n’est en effet que de 5 % et de 9 % pour les managers, contre 19 % pour la génération 2007. Des opportunités qu’Alexandre Van Eeckhout a pu apprécier à Shanghaï, où ce diplômé en marketing de l’université de Paris-Dauphine a travaillé un an et demi dans une agence de communication. « Un mois après mon arrivée, j’avais dix offres fermes pour des postes d’un niveau de responsabilité que je n’aurais pas pu espérer en France avant plusieurs années », raconte le jeune homme. Après

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d o s s i e r | le pari du break professionnel

Le marché florissant du conseil aux expatriés
Alors que de nombreux jeunes veulent tenter leur chance à l’étranger, de plus en plus de sites leur proposent conseils et bons plans pour préparer leur départ.
l’agence marketing LaNouvelle-R qui gère également le site France-expatries.com. La Chambre de commerce et d’industrie franco-australienne, par exemple, fait un gros travail pour lister les entreprises françaises installées en Australie ou y exerçant une activité – ce qui est très utile pour envoyer des candidatures. » C’est le genre d’informations que ce chef d’entreprise compile dans des brochures pays accessibles gratuitement sur le site. De l’altruisme ? Pas complètement, puisque le trafic du site Web est monétisé auprès d’annonceurs promouvant des offres de location de voitures à l’international ou des cours de langue. Et surtout, parmi les visiteurs du site, certains reviendront peut-être un jour profiter des prestations de France-expatriés destinées aux cadres en mobilité. « Pour quelques centaines d’euros, nous leur proposons d’analyser leur contrat de travail et de faire le tour des questions fiscales, agenda culturel local et de bons plans, le site propose des articles plus généraux comme un guide des quartiers où se loger à Berlin, des conseils pratiques sur les entretiens d’embauche en Espagne ou encore un panorama des différents visas pour le Brésil.

st-ce le goût de l’aventure ou plus prosaïquement la mauvaise situation du marché de l’emploi ? Toujours est-il que les jeunes diplômés sont nombreux à partir. Sur les 1,6 million de Français présents à l’étranger, un sur dix a entre 18 et 25 ans. L’expatriation est un phénomène en hausse constante. Sur les dix dernières années, la population des Français de l’étranger a augmenté de 50 %. Et la tendance ne faiblit pas. Selon Le Baromètre de l’humeur des jeunes diplômés publié en février, une étude menée par Deloitte et l’Ifop, 27 % des jeunes diplômés en recherche d’emploi situent leur avenir professionnel à l’étranger. Face à ce mouvement, de nombreux entrepreneurs se sont décidés à lancer des services à destination des candidats à l’expatriation. Bien sûr, il existe déjà des structures publiques qui orientent et informent les futurs expatriés. C’est le cas entre autres de la Maison des Français de l’étranger. « Mais il y a également Pôle emploi international ou les chambres de commerce et d’industrie à l’étranger, ajoute Renaud Alquier, directeur de

E

Gratuité des informations – financées par la publicité – et services payants, un modèle de plus en plus répandu
juridiques et de santé qui peuvent se poser dans leur pays de destination », explique Renaud Alquier. Ce modèle de gratuité des informations et de services payants est assez courant. Dans le paysage foisonnant des sites d’aide à l’expatriation, deux acteurs tirent particulièrement leur épingle du jeu. Le premier, lepetitjournal.com, est un site d’informations en français qui compte 42 déclinaisons locales dans le monde entier. En plus d’un suivi de l’actualité, d’un

La réunion des blogs L’autre site très consulté par les candidats au départ est davantage une plateforme d’échanges entre anciens et futurs expatriés. Expat-blog.com est né en 2005 de la volonté d’un ancien expatrié, Julien Faliu, de réunir en un même endroit des blogs d’expatriés des quatre coins du monde. Huit ans plus tard, le site emploie 17 personnes, compte 850 000 membres et recense 12 000 blogs. Aux témoignages sont venus au fur et à mesure s’ajouter des forums thématiques, un espace de petites annonces, ou encore des guides pays disponibles en cinq langues. « Le site permet aussi à des communautés de se constituer localement. De cette façon, les nouveaux expatriés ont déjà un petit réseau en arrivant. Nous avons même été à l’origine d’un mariage », sourit le fondateur, pour qui il est important que le service reste gratuit et se finance exclusivement par la publicité. D’autres sites, comme Australiance.fr, qui conseille plus spécifiquement les futurs expatriés en Australie, mettent gratuitement à disposition les informations générales, tout en commercialisant ses propres services de coaching ou les services d’entreprises partenaires, qu’il s’agisse de démarches fiscales et administratives, d’aide à la recherche de logement ou de cours d’anglais. SébaStien Dumoulin

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d o s s i e r | le pari du break professionnel
En France, l’idée de prendre un congé sabbatique pour mener à bien un projet apparaît souvent risquée ou farfelue. Pourtant, un congé bien préparé et une expérience adroitement valorisée séduisent des DRH, surtout avec un diplôme de grande école en poche.

Un tour du monde sinon rien !
ver l’ancre, les aventuriers se sont d’abord heurtés à la difficulté de convaincre leur entourage, aux réactions contrastées. « Les parents ont été les plus réticents… au début, se souvient Marc Beaumont. Pourquoi quitter son travail? Quel était le projet à long terme? Quels étaient les dangers? » Contrairement aux pays de l’Europe du Nord comme le Danemark, où l’année de break après le lycée est bien établie, les jeunes Français sont très peu nombreux à décaler leur entrée dans l’enseignement supérieur. « Mes professeurs de lycée ont tous essayé de me décourager, raconte Charlotte, qui est partie un an après son baccalauréat, avant de revenir passer les concours de Science-Po Lille. J’ai passé six mois à travailler dans un hôtel en Angleterre et enchaîné avec six mois de service volontaire européen en Allemagne dans une association », raconte-t-elle. Dans le cadre de ce programme, les jeunes Européens de 18 à 30 ans peuvent travailler bénévolement – le transport, le gîte et le couvert sont assurés – dans un autre pays de l’Union. « En terminale, à 17 ans, monter un tel projet, aller voir les différentes associations, ça responsabilise beaucoup. On a

ls en avaient rêvé, ils l’ont fait. Le 23 janvier 2011, Marc Beaumont et Camille Sandoz, alors âgés de 26 et 28 ans, abandonnent Paris, leurs CDI dans le marketing et les autres pesanteurs du quotidien pour enfourcher deux bicyclettes. Leur programme de voyage est simple: faire le tour de la Terre. Baptisée La Caravane à pédales, leur équipée part vers l’est, traverse la France, puis l’Allemagne, continue vers la Russie, parcourt les steppes kazakhes et la Chine pour arriver au Japon, s’envole pour la Californie, pédale jusqu’à la côte Est et revient finalement à Paris en passant par l’Espagne. 20300kilomètres avalés, des températures comprises entre –15°C et +45°C, 110crevaisons en quelque quatorze mois et pas l’ombre d’un regret. «Les réactions au retour ont été très positives», assure le couple qui, pour éviter de revenir à son point de départ, a déménagé à Bordeaux et retrouvé du travail après respectivement six semaines et six mois de recherche. Cela paraît trop facile? Que l’on ne s’y trompe pas. Comme tous ceux qui décident de s’accorder quelques mois pour le-

I

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s é ba st i e n to uac h e

le nez dans la vraie vie, assure Charlotte. Tout le monde a peur que l’on ne reprenne pas les études après cette expérience, mais je dirais que c’est plutôt l’inverse. Non seulement c’est beaucoup plus intelligent qu’une première année de fac ratée, mais cela motive pour suivre des études. » Pour les candidats au congé sabbatique déjà insérés dans la vie professionnelle, la pression ne se relâche pas. N’est-ce pas une folie d’abandonner son travail dans la crise actuelle ? Pourtant, un projet de break bien valorisé peut susciter la compréhension et l’intérêt du monde professionnel. « Je sens que cela séduit. Parfois ça impressionne », raconte Gregory Zigrand, lui-même rentré d’un périple à vélo d’un an autour du monde avec un ami il y a tout juste deux ans : « Cela nécessite une certaine force mentale, plus que physique. Et une bonne capacité d’adaptation », autant de qualités susceptibles d’intéresser un recruteur. Organiser un tel périple requiert aussi des capacités d’organisation. Rien que l’itinéraire doit être mûrement réfléchi en fonction des saisons, de la situation politique des pays traversés et des contraintes de temps. La préparation comprend aussi un volet financier conséquent. Même pour les plus économes, partir un an nécessite quelques milliers d’euros de tréso-

rerie. Enfin, certaines compétences de communication peuvent souvent être développées et mises en avant : conception d’un site Web, relation avec les médias locaux, réalisation de contenus et constitution d’une communauté. Florent et Juliette, 37 et 30 ans, qui partiront en novembre pour un an et ont baptisé leur projet « OTDM, Projets créatifs autour du monde », prévoient ainsi de réaliser un livre, une exposition et des conférences à leur retour. Ils ont déjà créé leur site et les comptes Facebook, Twitter et Instagram pour suivre leur aventure. « Un voyage peut être valorisé, renchérit Jean-Baptiste Lalot, qui a aussi sillonné le globe à deux pendant un an. Dans une entreprise où il faut parler anglais, qui se développe dans des pays culturellement très

Un droit inscrit dans le code du travail
TouT salarié peut
demander un congé sabbatique à son employeur, à condition d’avoir cumulé six ans d’expérience professionnelle, dont au moins trois dans l’entreprise en question – pas nécessairement consécutifs, et de ne pas avoir bénéficié au cours des six dernières années d’un autre congé sabbatique, d’un congé individuel de formation (CIF) de six mois ou plus ou d’un congé de création d’entreprise. Ces conditions réunies, le salarié doit simplement notifier sa demande à son employeur par lettre recommandée au moins trois mois à l’avance, en précisant la date de départ et la durée du congé. Il n’est pas tenu de préciser ses motivations. L’employeur a ensuite trente jours pour donner sa réponse – accord, report ou refus. Un refus, lorsque les trois conditions préalables sont respectées, n’est possible que dans les entreprises de moins de 200 salariés, si l’employeur estime, après avis du comité d’entreprise ou des délégués du personnel, que le congé portera préjudice à la bonne marche de l’entreprise. Cette décision peut être contestée devant les prud’hommes dans les quinze jours suivant réception de la lettre de l’employeur. Plus souvent, il demande à décaler le départ. La durée du congé sabbatique peut varier entre six et onze mois, durant lesquels le contrat de travail sera suspendu. Cela signifie notamment que le salarié n’est plus rémunéré. Il lui est possible en revanche d’utiliser les droits acquis sur son compte épargne temps (CET) pour financer son congé. Pendant les six ans précédant celui-ci, il peut reporter sa cinquième semaine de congés payés annuels et toucher la somme correspondante au moment de son départ. Travailler est aussi autorisé pendant un congé sabbatique – dans une autre entreprise ou pour monter sa propre activité –, à condition de ne pas se trouver en concurrence avec son entreprise. A la fin du congé, le salarié retrouve sa place dans l’entreprise, au même poste ou à un poste équivalent et avec une rémunération au moins égale à celle qu’il avait en partant.

« L’essentieL, c’est d’avoir de noUveaUx projets. MêMe si L’on retoUrne dans son entreprise, Les gens ne noUs ont pas attendUs » Jean-BaptiSte LaLot, ingénieur
différents, cette année d’expérience pendant laquelle on se sera adapté à toutes les situations représente un atout, assure ce jeune ingénieur, qui a retrouvé du travail en quelques mois à son retour. L’essentiel, c’est d’avoir de nouveaux projets. Même si l’on retourne dans la même entreprise, les gens ne nous ont pas attendus. » Plus facile à dire avec un diplôme de grande école en poche qu’avec un simple certificat de baroudeur. Gregory Zigrand, qui n’était titulaire que d’une licence en gestion de l’environnement, n’a pour sa part jamais reçu de réponses aux candidatures qu’il a déposées à son retour. « Je comptais mettre le voyage en avant pour avoir un CV plus attrayant, mais ça n’a jamais mordu, constate-t-il, un peu amer. Soit il fallait une expérience professionnelle que je n’avais pas, soit un diplôme supérieur. Alors je me suis décidé à m’inscrire en master. » Rétrospectivement, il n’est pas certain que le choix de partir en fin de licence, sans avoir les moyens financiers d’un salarié ni la possibilité de s’insérer facilement sur le marché du travail en rentrant, ait été judicieux. Mais « l’opportunité de partir s’est présentée à ce moment-là », relativise-t-il. Et loin de lui l’idée de regretter son choix, au contraire. Pour tous les voyageurs de retour, le plus compliqué est souvent au contraire de ne pas succomber au désir de repartir. SéBaStien DumouLin

S. Du.

mardi 19 novembre 2013 Le Monde Campus / 45

d o s s i e r | le pari du break professionnel
Lâcher son travail pour se lancer dans ce que l’on aime le plus… Un rêve, dont le chemin est parfois semé d’embûches et les résultats pas toujours à la hauteur des espérances. Encore que…

Je plaque tout pour faire de ma passion mon métier
rés. Vouloir vivre de sa passion n’est pas irraisonnable, mais il faut prendre le temps de mûrir le projet, de l’écrire étape par étape, si besoin de se former et d’en parler autour de soi », explique Claire Lelièvre, directrice adjointe de Village magazine, une publication destinée aux urbains désireux de s’inventer une nouvelle vie à la campagne. Pour elle, l’idéal est de prendre au moins un an et demi de réflexion. Un cheminement facilité par certains outils. « Il existe des formules qui permettent de commencer en douceur tout en gardant son ancien emploi à côté, comme négocier un temps partiel, faire un stage

J

’hésite… Est-ce que je franchis le pas ou est-ce que je choisis une voie moins risquée ? », se demande Anne-Catherine. A 26 ans, la jeune femme a quitté un contrat à durée indéterminé (CDI) bien payé dans le conseil en management. « Je ne pouvais pas continuer car j’ai besoin de trouver du sens à ce que je fais », se justifie-t-elle. Aujourd’hui, elle voudrait se reconvertir dans l’illustration et la bande dessinée, sa passion. Mais la démarche est osée et elle hésite entre trouver un emploi proche de sa formation initiale en maison d’édition – « plus raisonnable » – et se lancer carrément comme dessinatrice. Parier sur sa passion paraît exaltant. Mais à long terme, tout plaquer peut s’avérer risqué car les circonstances peuvent obliger à effectuer un retour en arrière. «A moins d’avoir doublé l’expérience d’une aventure entrepreneuriale, il est compliqué de justifier ce qui peut apparaître comme une rupture dans le CV», estime Jean-Marc Mickeler, associé directeur des ressources humaines du cabinet Deloitte. Et lorsqu’on est jeune, comment expliquer l’abandon d’une place obtenue après de longues années d’études? Du coup, l’idée reste souvent à l’état de fantasme. Pour ceux qui envisagent de sauter le pas, il existe quelques bonnes vérités à connaître pour que le pari vaille le coup. D’abord, « les projets qui échouent sont souvent ceux qui n’ont pas été assez prépa-

« il faut prendre le temps de mûrir le projet, de l’écrire étape par étape, si besoin se former, et en parler autour de soi » Claire lelièvre, de Village Magazine, un magazine
destiné aux «rurbains»

de découverte du métier, demander un congé pour création d’entreprise ou un congé individuel de formation (CIF) pouvant aller jusqu’à un an ou 1 200 heures », détaille-t-elle. Une fois que vous êtes lancé, les coopératives d’activité et d’emploi permettent de se tester tout en bénéficiant d’un statut salarié. Un temps de réflexion qui doit aussi servir à créer des liens. « Le secret d’une reconversion réussie réside souvent dans la capacité à transposer les compétences acquises auparavant », ajoute Claire Lelièvre. Christophe Vasseur, ancien commercial reconverti en boulanger avec succès – Meilleur boulanger de Paris 2008 – après quatre ans d’expérience professionnelle, confirme : « Mon avantage par rapport aux autres a été d’avoir

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des connaissances en marketing et de savoir gérer une entreprise. » Pour éviter les déceptions, mieux vaut en être conscient, les difficultés sont légion. Bruno Jarry, ancien cadre dans la finance et créateur de l’Epicerie de Bruno, à Paris, en 2006, en sait quelque chose : « Je ne me suis pas payé pendant deux ans et je ne récupérerai jamais ce que je gagnais avant. Il y a de gros moments de doute. Il faut avoir le courage de faire le gros dos et pouvoir s’appuyer sur son entourage pour ne pas s’isoler. » Un soutien d’autant plus important que la décision de changer de vie touche à la définition qu’on a de soi-même. « Quand on quitte un statut reconnu, certains se mettent à vous regarder de haut. Il faut être capable de se réinventer une identité professionnelle », ajoute Bruno Jarry. Car se reconvertir dans un métier passion suppose aussi de supporter de sortir des grilles de lecture habituelles. Une capacité qui n’est pas donnée à tous et qui peut rendre un projet intenable. Philippe Curt, aujourd’hui âgé de 43 ans, en a fait l’expérience. Une fois son diplôme de l’Ecole nationale supérieure

des arts et métiers (Ensam) en poche, il avait tout plaqué pour se consacrer au piano. « Tous mes amis se casaient dans des postes prestigieux, mais je voulais me réaliser en tant que concertiste. Finalement, j’ai tout arrêté au bout de deux ans car je ne supportais plus de ne pas être “comme les autres”», explique cet associé fondateur du cabinet de conseil en stratégie Performance Manager Partner (PMP). Mais si l’on accepte ces inconvénients, assure Christophe Vasseur, « l’expérience

« Quand on Quitte un statut reConnu, Certains se mettent à Vous regarder de haut. il faut être Capable de se réinVenter une identité professionnelle » Bruno Jarry, créateur de l’Epicerie Bruno
est forcément positive, même si elle se solde par un échec, car il n’existe rien de pire que les regrets de n’avoir pas osé ». « De fait, la société accepte mieux ce type de parcours, explique Catherine Negroni, maître de conférences en sociologie à Lille-I et auteure de Reconversion professionnelle volontaire. Changer d’emploi,

changer de vie. Un regard sociologique sur les bifurcations (Armand Colin, 2007). Car la reconversion est au croisement de plusieurs phénomènes que sont le chômage structurel, la fin de l’emploi à vie et les fortes attentes créées par l’idée que le travail doit être épanouissant. » La quête de soi se trouve d’ailleurs au centre des discours de ceux qui ont franchi le cap. « Je rêvais d’être infirmière, mais j’ai choisi de faire du droit car c’était plus valorisant que ce métier que je croyais manuel. Mais je découvre aujourd’hui qu’il est aussi très intellectuel », ajoute Nathalie Eypert, qui a repris des études à 30 ans après avoir quitté un CDI de chargée de mission dans une association. De son côté, Anne-Catherine a imaginé un plan B qui lui permettra de sauter le pas plus tranquillement : si son projet dans l’illustration ne se concrétise pas dans le délai de quelques mois qu’elle s’est fixé pour réussir, elle recherchera un poste moins éloigné de sa formation initiale, mais à l’étranger, ou un contrat dans un cabinet de conseil spécialisé dans l’édition. Léonor Lumineau

Christophe Vasseur : « Je referais mille fois ce choix »
En 1999, Christophe Vasseur est
passé des accessoires de mode aux petits pains. Sans aucun regret, bien au contraire. A l’époque, il est jeune commercial. Fils de médecin, passé par une classe préparatoire, puis par une école de commerce, rien ne laissait supposer qu’il opérerait une reconversion aussi brutale. Bon poste, bon salaire, stabilité, il a pourtant tout envoyé promener. Tout est parti d’une désillusion. « J’avais 30 ans, et les quatre années de vie professionnelle que j’avais derrière moi m’ont suffi pour comprendre que je n’étais pas heureux au travail. Je faisais partie de cette génération de jeunes, éduqués pour faire partie d’une élite, à qui l’on disait qu’ils ne connaîtraient jamais le chômage, que l’entreprise c’était le rêve, et qui, à son entrée dans le monde du travail, a ressenti beaucoup de désillusion », se souvient-il. Sans notion de boulangerie aucune, mais avec « un rêve de gamin en tête », il décide donc de se lancer dans ce métier d’artisan. Il passe alors un CAP de boulanger et effectue un stage de deux mois chez un professionnel. Puis il ouvre sa boulangerie après avoir racheté un vieil établissement en faillite, à quelques pas du canal Saint-Martin, dans le 10e arrondissement de Paris. Les débuts sont difficiles. La première année, Christophe Vasseur ne se verse pas de salaire. La deuxième, ce sera à peine un smic. « Il faut être conscient de cet aspect financier quand on se reconvertit et s’accrocher pour ne pas jeter l’éponge. Surtout que je travaillais comme une bête » , souligne-t-il. Sans parler « du regard négatif de l’entourage, qui ne comprend pas toujours ce choix ». Reconverti oui, mais pas pour autant amnésique, Christophe Vasseur utilise ses anciennes compétences de cadre manageur pour faire de son projet une entreprise rentable. Résultat : les affaires tournent plutôt bien pour cet artisan aujourd’hui âgé de 48 ans, qui avoue gagner plus que dans son ancien métier. Aujourd’hui, il est même fournisseur du grand chef Alain Ducasse. Une issue à laquelle il n’a jamais cessé de croire dur comme fer. « Quand on exerce une activité qui nous passionne, on donne le meilleur de soi-même, ça ne peut que marcher , assure-t-il sans hésiter. Cela fait aujourd’hui quatorze ans que j’ai tout plaqué, raccroché mon costard-cravate, remisé mes chaussures bien cirées, et j’y prends toujours autant de plaisir. Ce choix, je le referais mille fois ! De toute façon, la seule manière de savoir si c’était une bonne idée était d’aller jusqu’au bout », conclut-il. Un message que Christophe Vasseur ne cesse de marteler. En octobre 2011, il s’est même rendu à l’occasion de la Semaine du goût à l’université Panthéon-Assas afin de convaincre les étudiants qu’un parcours brillant dans l’enseignement secondaire ne devait pas empêcher de s’intéresser à l’artisanat.

L. Lu.

dr

mardi 19 novembre 2013 Le Monde Campus / 47

d o s s i e r | le pari du break professionnel
Face à la demande de leurs salariés, surtout les plus jeunes, les DRH développent des actions sociales qui permettent de répondre aux aspirations les plus profondes de leur personnel.

La quête de sens au travail, les entreprises s’engagent
estimé à 1,9 milliard d’euros en France en 2012. Il y a quelques années, il s’agissait majoritairement de mécénat culturel. Aujourd’hui, le social et la solidarité ont pris la première place. » ans le sud de l’Inde, un cinquième de la population appartient à la caste la plus basse, les dalits ou intouchables, un groupe particulièrement discriminé et touché par le chômage. Rachel Allard, une jeune Française, s’est rendue sur place l’an dernier pour donner des cours de bureautique et essayer d’améliorer leur insertion. La jeune femme n’est pourtant ni professeure d’informatique ni professionnelle de l’humanitaire, loin de là. Elle est auditrice junior pour la filiale française de PwC, un des plus gros cabinets d’audit mondiaux. Partie avec une association appelée Planète urgence, Rachel Allard a effectué un « congé solidaire », c’est-à-dire que son engagement s’est fait sur ses

D

Des salariés mis à disposition Les modes d’intervention mêmes des entreprises ont changé. Si le mécénat financier reste la forme de soutien la plus courante, deux autres progressent, à savoir le mécénat en nature – les dons de produits ou la mise à disposition de moyens matériels et techniques – et le mécénat de compétences – la mise à disposition de salariés. Dans le cadre de ce dernier, les entreprises acceptent de libérer du temps de travail de leurs employés afin qu’ils le consacrent à des projets associatifs et de solidarité déterminés. Ainsi, par exemple, depuis 2006, les salariés de l’opérateur SFR peuvent bénéficier de
Proportion d’entreprises mécènes selon la taille, en % De 20 à 99 salariés De 100 à 199 salariés 200 salariés et plus 43 32 18 18 26 26 25 Services Commerce, distribution Secteur d’activité des entreprises mécènes, en %

Congé solidaire, méCénat en nature, méCénat de CompétenCes… les modes d’intervention prennent des formes de plus en plus diverses
congés personnels, mais que l’intégralité des frais de la mission ont été pris en charge par son employeur. « Les pratiques du mécénat d’entreprise ont changé, explique Sarah Digonnet d’Admical. Cette association, qui compte 180 adhérents, promeut depuis trente ans le mécénat d’entreprise, un budget

58 %
27 27

19 % 11 % 9% 3%

Construction, BTP

Industrie, énergie

2008

2010

2012

Agriculture, agroalimentaire

Source : Admical-Baromètre de mécénat d’entreprise en France en 2012

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six à quinze jours par an pour s’engager dans une association sur leur temps de travail dans le cadre d’une mission précise, en lien ou non avec leurs compétences professionnelles. « C’est une pratique qui se développe, assure Jean-Michel Pasquier, de Koeo, une plate-forme de mise en relation des entreprises et des associations, qui travaille avec 60 entreprises et 2 000 structures associatives. Cela va d’un responsable d’agence Web, qui consacre quatre heures de son temps à expliquer aux responsables de l’association Accueil des villes de France (AVF) comment fonctionnent Facebook et Tweeter, au DRH d’une filiale d’un grand groupe, détaché pendant neuf mois auprès d’une association. » Parmi les raisons qui expliquent le développement de ces pratiques, il y a la prise de conscience des entreprises de leur rôle social et l’obligation, règlementaire pour les sociétés cotées, éthique pour les autres, d’avoir une réelle politique de RSE (responsabilité sociale et environnementale). Il y a aussi un volet ressources humaines. « Les entreprises répondent à une demande de sens formu-

nissement », explique Marie Perroudon, de Bioforce, organisme de formation spécialisé dans les métiers de l’humanitaire. Mais en règle générale, les entreprises se limitent soit à des actions sociales locales, comme les systèmes de parrainages d’étudiants de quartiers défavorisés par des salariés de la Société générale, soit à des missions ponctuelles à l’étranger dans le cadre de congés solidaires. « Il s’agit de solidarité, ce qui est très différent de l’humanitaire », précise Helena Cardona, de Planète Urgence. Pas question, par exemple, d’intervenir sur une zone de conflits, ce qui serait compliqué à gérer en termes de responsabilité pour

des entreprises. Aucun besoin d’ailleurs d’aller si loin pour donner au salarié la possibilité de trouver du sens au sein de son entreprise. Une des initiatives les plus remarquables a ainsi été lancée en 2010 et concerne aujourd’hui une vingtaine d’entreprises en France et 21 000 salariés. Il s’agit de l’arrondi sur salaire, développé par exemple par la société MicroDON, qui consiste à reverser à une association quelques centimes à quelques euros prélevés sur sa feuille de paie et abondés à 100% par l’entreprise. Les petits ruisseaux d’argent pour les associations font les grandes rivières de sens pour les salariés. SébaStien Dumoulin

Des plates-formes internes visant à stimuler le créateur qui est en vous
C’est une teChnologie
potentiellement révolutionnaire. Nom de code: eGo. Actuellement développée par le géant français de la carte à puce Gemalto, il s’agit d’une puce électronique qu’il ne sera plus nécessaire d’insérer dans un lecteur ou de faire biper, mais qu’il faudra simplement placer à proximité de la peau, dans une poche de chemise par exemple, pour que le corps tout entier véhicule l’information qu’elle contient. Il sera ainsi possible de déverrouiller la portière de sa voiture par exemple simplement en la touchant avec la main. Et le plus étonnant de cette technologie est que son inventeur n’est pas une des 1 800 blouses blanches que Gemalto emploie à travers le monde, mais un simple salarié de La Ciotat qui a déposé son idée sur BIG (pour Business Innovation Garage), la plateforme du groupe sur laquelle les 11 000 salariés peuvent proposer leurs projets les plus fous. Chaque année, sur 300 propositions, l’entreprise en sélectionne trois ou quatre. Le salarié à l’origine de l’idée se voit alors proposer de travailler six mois sur son projet pour prouver sa viabilité, dans un incubateur interne, une structure de développement de start-up comme l’on peut en trouver ailleurs, mais spécialement conçue pour les salariés de l’entreprise. Inspirés des projets temps libre très médiatisés des grandes firmes américaines comme Google ou Pixar, les incubateurs internes y ajoutent une dimension entrepreneuriale. Pour Gemalto, l’objectif est double. Il s’agit, bien sûr, de donner naissance à des produits commercialisables et rentables en stimulant l’innovation, mais aussi de donner à ses salariés l’opportunité d’exprimer leur créativité et de reconnaître leur potentiel innovant. Sur ce point, il reste d’ailleurs des progrès à faire. Selon la 20e édition de l’Observatoire du travail réalisé par BVA en mars 2012, 9 % des salariés français estiment que l’innovation fait partie de ce que l’entreprise attend d’eux. Les incubateurs internes sont loin de s’être généralisés, mais on observe un intérêt croissant. Ainsi, depuis trois ans, chez le fabricant toulousain de biscuits Poult, les idées innovantes des salariés, cadres et ouvriers, sont également accueillies avec une oreille plus qu’attentive puisqu’ils peuvent consacrer la moitié de leur temps de travail à son développement. Même principe chez Renault, où le dispositif d’appel à idées créé cette année – Renault Creative People Lab – est accessible depuis l’intranet du groupe et que des espaces d’incubation sont ouverts aux porteurs de projet. Par ailleurs, d’autres entreprises permettent à leurs salariés de ressentir les frissons de l’entrepreneuriat en accompagnant des créateurs de start-up extérieurs à la société. Là aussi, l’intérêt est avant tout de repérer et lancer des projets rentables, mais les experts qui coachent les jeunes pousses sont bien mis à disposition par leur entreprise. L’exemple le plus récent est la mise en place il y a quelques mois, par Microsoft, de Spark, un incubateur parisien accueillant actuellement treize start-up qui bénéficient d’un accompagnement des équipes Microsoft.

Pas question, Par exemPle, D’intervenir sur une zone De conflit car ce serait troP comPliqué à gérer en termes De resPonsabilité
lée par les salariés », estime Sarah Digonnet. Développer l’attachement à l’entreprise est devenu un objectif de première importance pour les ressources humaines, qui doivent tenir compte du besoin d’ethique exprimé en particulier par les jeunes diplômés. « L’impact du développement d’actions sociales par l’employeur est difficile à mesurer, reconnaît Jean-Michel Pasquier, mais cela peut être tout à fait discriminant. » C’est-à-dire qu’à choisir entre deux entreprises, le candidat va aujourd’hui donner sa préférence à celle qui lui permettra de s’impliquer, de donner du sens, que ce soit sur son temps de travail ou sur son temps libre.

La solidarité organisée Jusqu’où cela peut-il aller ? « Il arrive que certaines expertises techniques se transposent bien et puissent donner lieu à des missions courtes avec des organisations non gouvernementales (ONG). Par exemple, des salariés de Veolia ont récemment accompagné une mission comme consultants sur un projet touchant à l’eau et à l’assai-

S. Du.

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d o s s i e r | le pari du break professionnel
Conçu en 2010 pour aider ceux qui décrochent à s’intégrer dans la vie active, le dispositif de volontariat citoyen dérive, selon les professionnels du secteur associatif, vers l’emploi déguisé.

Le service civique détourné de ses objectifs
es études dans le management du secteur associatif, six mois de service civil, et ensuite un contrat à durée indéterminée (CDI) dans une association... Malgré son engagement dans le secteur associatif, Vincent Laurent ne voit pas d’un bon œil le service civique. Dès le lancement de ce dispositif en 2010, les critiques au sein du syndicat Action des salariés du secteur associatif (Asso), dont il est membre, fusent. «On voyait dans le service civique une menace: en 2010, le secteur associatif est en pleine crise, les embauches se raréfient, les contrats précaires se multiplient, ainsi que les suppressions de poste», raconte-t-il. Pour lui, c’est simple: lancer un dispositif qui offre aux associations la possibilité de disposer d’une main-d’œuvre à des prix imbattables en temps de crise est dangereux. «Nous continuons de recevoir des témoignages de déçus de ce dispositif»: aucun contrôle sur les heures, offres qui s’apparentent à des fiches de poste, manque de mixité sociale… Moinsvirulentes,lesassociationsreconnaissent que les risques de glissement vers des formes de stage ou d’emploi déguisé existent. StephenCazade,directeurnationald’Unis-Cité, qui recrute des jeunes désireux de participer à des missions d’intérêt général, pointe le manque de culture du service civique en France: «Cela demeure méconnu. On a tendance à se référer à ce qu’on connaît, c’est-à-dire au bénévolat, au stage ou à l’emploi.» Valérie Becquet, maître de conférence en sociologie à l’université de Cergy-Pontoise (Val-d’Oise), accuse, elle, le développement massif du dispositif qui, dit-elle, «entraîne des dérives. Ce risque est d’ailleurs inscrit dans la loi: le législateur a bien précisé que les missions ne devaient pas consti-

D

tuer un substitut à l’emploi. Il savait que c’était un risque inhérent au dispositif». En 2011, à peine un an après son lancement, un rapport parlementaire vient conforter ces craintes et conseille de renforcer le contrôle et le suivi de ces missions en invoquant un glissement vers de l’emploi déguisé. «Ce rapport n’a donné lieu à aucune application concrète. Au contraire, dénonce Vincent Laurent. Depuis un an et demi, l’autorisation d’avoir recours au service civique a été étendue aux collectivités territoriales, des organismes qui embauchent généraleme nt sous contrat.» L’ Agence du service civique (ASC) se veut rassurante. «Le rapport de 2011 évoquait cette dérive sans donner d’exemples ni de chiffres. Elle est plus l’expression d’une crainte que d’une réalité», estime Patrick Chanson, responsable de la communication de l’ ASC. Et l’ Agence dispose de moyens pour limiter les dérives. «De nombreuses missions s’effectuent dans de grands réseaux associatifs qui sont attachés aux valeurs du service civique et auxquels nous faisons confiance», poursuit-il. A

« Le LégisLateur a bien précisé que Les missions ne devaient pas constituer un substitut à L’empLoi » Valérie Becquet, sociologue
l’issue de leur service civique, les volontaires répondent à un questionnaire dans lequel la question d’un éventuel emploi déguisé leur est posée. «Nous ne voyons pas remonter de signaux d’inquiétude particuliers», indique M. Chanson, qui souligne «un taux de satisfaction des jeunes de 90% cette année». Prune en fait partie. Après cinq années d’études sanctionnées par un master en communication, elle s’engage auprès de l’ Association de la fondation étudiante pour la ville (Afev). «Je bossais sur les partenariats culturels

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s é ba st i e n to uac h e

et je devais négocier des tarifs avantageux pour les enfants. Lors du recrutement, ils ont été sélectifs dans le choix de la personne qui devait occuper ce poste. C’est comme pour le travail de chargé de communication, ils ont besoin de gens qualifiés. Ce sont clairement des fonctions qui devraient être occupées par des salariés, mais ça ne me choque pas. Est-ce honnêted’embaucherquelqu’un commemoi?», se demande Prune. En tout cas, la jeune fille y a trouvé son compte: «J’ai travaillé neuf mois sur une mission dont j’avais la responsabilité. C’est valorisant dans un CV. Et vu le contexte économique difficile, c’est aussi une façon de s’occuper et de connaître le secteur associatif.» Pour les plus diplômés, le service civique représente un plus en matière d’insertion

professionnelle. Ce n’est pas forcément le cas pour les moins qualifiés. C’est ce qu’estime Maud Simonet, auteure du Travail bénévole. Engagement citoyen ou travail gratuit? (La Dispute, 2010). «Le risque, c’est que le service civique, loin d’effacer les différences sociales, ne vienne les renforcer. La présence de différentes populations sous un même statut ne signifie pas nécessairement qu’elles en tirent une expérience commune et un apport semblable», explique-t-elle. Certaines associations réfléchissent à la meilleure façon d’éviter ces dérives. UnisCité est ainsi engagée dans la formation des tuteurs qui vont ensuite accompagner ces jeunes. Mais il faut aussi « être clair sur les offres de recrutement qui ne doivent

pas exiger de qualifications ou de formations particulières », estime Stéphane Cazade. Le directeur d’Unis-Cité préconise aussi des missions en binôme « afin de garantir la mixité sociale et de rendre plus accessibles certaines missions à des jeunes moins autonomes ». Retranscrire les Mémoires de personnes âgées, par exemple, implique des capacités rédactionnelles que n’aura pas forcément un jeune en échec scolaire. A moins qu’il ne soit en binôme avec un jeune plus à l’aise avec l’écriture. Surtout, il ne faut pas hésiter à arrêter si le service civique se passe mal. C’est ce que conseille Valérie Becquet: «Si on voit que ce qui est indiqué sur la fiche de poste ne correspond pas à la réalité, s’il n’existe aucun tutorat, un volontaire est en droit de casser son contrat. Il vaut mieux abandonner son service civique plutôt que de vivre une espérience négative», conclut-elle. Margherita Nasi

«On ne leur coûte pas un rond»
Après trois Ans de droit,
Valentine arrête ses études en cours de route. Ne souhaitant pas rester inactive, elle décide d’effectuer son service civique dans un foyer de vie pour personnes handicapées. Sur le contrat, il s’agit de 45 heures par semaine, 48 heures maximum. Mais la jeune fille découvre une tout autre réalité. « Je travaillais de 7 h 30 à 22 heures tous les jours, avec un seul jour de repos hebdomadaire, et deux heures de repos par jour, raconte Valentine. On nous faisait avaler nos 84 heures par semaine en nous disant qu’en tant que volontaires, nous étions soumis au forfait jour et non à un volume horaire, que travailler avec des personnes handicapées, ce n’était pas juste un job. » Mais pour Valentine, il s’agit bien d’un emploi, et d’un emploi déguisé. « Ce travail requiert des spécialistes. Lever, faire manger, entretenir la maison, laver et coucher des personnes handicapées ne sont pas des gestes anodins», observe la jeune fille. Sur une équipe de quatre ou cinq, presque tous sont des volontaires en service civique. « Financièrement, c’est très avantageux pour l’association : on ne leur coûte pas un rond. » Dans ces conditions, beaucoup partent. Valentine, elle, reste. « J’en avais besoin pour vivre, et je savais que mon directeur envisageait de m’embaucher. » La jeune fille hésite pourtant à déclencher un contrôle de l’Agence du service civique. Puis elle finit par signer un contrat d’avenir dans la même association. « Ça fait un mois, et je n’en peux déjà plus. » Les conditions de travail sont identiques. « L’association continue de reposer sur les volontaires du service civique. Sans eux, elle ne pourrait pas tourner. » M. Na.

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recrutement
Dans un marché du travail déprimé, la technique du parrainage à travers les réseaux sociaux est appelée à se développer, malgré une certaine apathie des entreprises dans ce domaine.

La croissance poussive de la cooptation par Internet

J

amais les jeunes diplômés n’ont eu à leur disposition autant d’outils de recherche d’emploi et rarement il leur a été aussi difficile de décrocher leur premier job. La faute à un marché du travail qui reste morose. Parmi ces moyens, la cooptation prendrait-elle de l’ampleur, grâce au développement des réseaux sociaux, sur lesquels la génération des moins de 30 ans partage abondamment informations et contenus ? Rien n’est moins sûr. Publiée en octobre, la dernière enquête de l’Association pour l’emploi des cadres (Apec) sur l’insertion professionnelle de la promotion 2012 ne montre guère d’évolution. Le recours au réseau personnel (relations, cooptation hors Internet) a permis à 18 % des jeunes diplômés d’obtenir leur emploi actuel, tandis que les réseaux sociaux et professionnels

sur le Web y ont contribué à hauteur de 1 %. Soit les mêmes chiffres qu’en… 2008. Pourtant, sur la Toile, les choses bougent. Lancé il y a deux ans, MyJobCompany parie sur le recrutement participatif. Avec d’un côté 600 entreprises clientes et de l’autre 45000 «coopteurs», qui peuvent toucher des primes entre 250 et 1000 euros, selon le profil recherché. Or deux sites de ce type, créés au milieu des années 2000, ont connu l’échec: «Un des problèmes des recruteurs

avec 600 clients et environ 45 000 coopteurs, myjobcompany.com parie sur la toile
est d’accéder à différentes communautés, explique Grégory Herbé, le fondateur. Les personnes qui cooptent leur permettent de le faire. Il y a six ans, Facebook venait d’arriver en France, les réseaux sociaux professionnels en étaient à leur début. Aujourd’hui qu’ils rassemblent des millions d’utilisateurs, la cooptation peut opérer d’une façon beaucoup plus rapide et efficace.» La vieille technique de recrutement par parrai-

nage serait ainsi dépoussiérée par le Web, voire débarrassée de ses travers – consanguinité, népotisme –: «En élargissant le champ des possibles, le réseau social lui donne un côté plus universel et plus neutre», estime Olivier Fécherolle, directeur de la stratégie sur Viadeo. La rencontre et l’entraide entre jeunes, tel est le principe au cœur de Wizbii, un réseau social professionnel consacré aux étudiants et diplômés, en ligne depuis septembre 2011. Avec l’idée de répondre à leurs besoins spécifiques: «Si on cherche un premier emploi chez Schneider par exemple, la fonction Carrière propose des annonces mais aussi des contacts avec des jeunes, anciens de l’école qui y ont fait un stage ou y sont employés, qui peuvent aider à s’introduire dans cette entreprise, indique Benjamin Ducousso, son président. Le but est de les guider dans la construction de leur réseau en rassemblant une communauté qui partage les mêmes préoccupations et avec laquelle il leur est plus facile d’échanger.» Du côté des entreprises, la cooptation grâce aux réseaux sociaux des collaborateurs n’est pas forcément très organisée. La Société générale n’a pas déployé de pro-

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gramme formalisé: «Il n’est pas demandé aux opérationnels d’être ou de se substituer à des recruteurs, relate Franck La Pinta, responsable marketing Web. Mais un certain nombre d’entre eux contribuent à des groupes de discussion sur les médias sociaux, comme d’autres participent à nos rencontres avec les écoles, jouant un rôle d’ambassadeur de notre marque employeur, qui complète la communication des ressources humaines.»

Une pratique spontanée Chez Spartoo, spécialiste de la vente de chaussures sur Internet, qui prévoit d’embaucher une quarantaine de personnes en 2014, on laisse faire la spontanéité: «Nos offres d’emploi peuvent être diffusées par les collaborateurs sur les réseaux où ils sont présents, mais cela se fait naturellement, sans incitation particulière de notre part, assure Marielle Lapeyre, chargée de recrutement. Cela tient à la culture Web des sa-

lariés de Spartoo qui sont jeunes, notre cœur de cible étant les diplômés entre 20 et 30 ans, ayant un profil international.» Les réseaux sociaux demeurent encore un canal de sourcing (recherche de candidat) limité. Les entreprises les utilisent surtout comme un moyen de communication décalé, notamment avec les jeunes diplômés. A l’instar de L’Oréal Opérations, qui cherche des profils techniques pour ses sites de production: «A cause de la concurrence de secteurs industriels prestigieux comme l’aérospatiale, nous devons combler la méconnaissance de nos métiers auprès des ingénieurs, afin d’attirer les meilleurs talents», souligne Grégory Ganier, responsable du recrutement. Si le marketing viral (bouche-à-oreille propre aux réseaux sociaux) joue son rôle, la cooptation reste sur un sillon étroit. D’autant que le rapport de force entre recruteurs et jeunes diplômés ne balancent guère en

faveur de ces derniers, hormis pour les compétences rares. Selon Thibaut Gemignani, directeur général de Cadremploi, la force des réseaux sociaux est incontestable: «Ils organisent et virtualisent les informations qui se transmettaient auparavant oralement, rendant plus puissant le réseau traditionnel. Toutefois, pour

Les entreprises utiLisent surtout Les réseaux sociaux comme un moyen de communication décaLé
les étudiants fraîchement diplômés, l’effet cooptation peut s’avérer limité par défaut d’environnement professionnel. Le risque, c’est qu’ils en attendent trop et s’enferment dans une démarche passive.» Un point de vue partagé par Hymane Ben Aoun, membre du conseil d’administration du Syntec conseil en recrutement qui organise le 14 novembre une opéra-

tion «Coup de pouce» pour les jeunes diplômés en recherche d’emploi. Il redoute qu’avec «ces outils gratuits et faciles d’accès, qui correspondent à leurs pratiques collaboratives», certains pensent qu’une partie du chemin est fait et n’investiguent pas à fond le marché du travail. Mais les réseaux sociaux professionnels demandent tout autant d’être proactifs pour être «visibles», comme l’assure Laurence Bret, directrice marketing Emea de LinkedIn : « Faire remonter son profil dans le fil d’actualité nécessite de partager des articles et de participer à des groupes de discussions techniques.» Or bien souvent, ces derniers estiment avoir peu à dire, vu leur manque de pratique professionnelle, constate Franck La Pinta, lorsqu’il se rend sur les campus. «Mais ils peuvent apporter au débat une approche différente qui n’a rien à voir avec l’expérience mais qui est susceptible de révéler des potentialités.» Nathalie Quéruel

Moyens ayant permis aux jeunes diplômés d’obtenir leur premier emploi en % Concours Autres*

Moyen de recherche et d’accès à l’emploi des jeunes diplômés en % Jeunes diplômés en recherche* Approche directe Offres d’emploi Réseaux En recherche du premier emploi En recherche d’un nouvel emploi Jeunes diplômés en emploi**

1

Offres d’emploi 18 Sur Internet

7
A la suite d’un stage

20

28

8 Affichées dans un organisme pour l’emploi 2 Transmises par l’établissement de formation

92

93

90

24

20 24

90
54

90
56

88
51

37
21

Relations, réseaux, cooptation 19 Hors Internet 1 Sur Internet

Approche directe 9 Candidatures spontanées par courrier 7 Candidatures spontanées sur Internet 7 Dépôts de CV sur Internet 1 Salon, forum de recrutement

Concours A la suite d’un stage

7

7

7

1

4

3

5

7 10

Autres

*Plusieurs réponses possibles : les moyens utilisés dans la recherche d’emploi *Cabinets de recrutement ou d’intérim, création d’entreprise, autres **Une seule réponse possible : le moyen ayant permis l’accès à l’emploi

Source : Apec

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risques psychosociaux
Une carrière, c’est comme un marathon. Pour aller au bout sans heurt, il faut savoir ménager ses forces. Beaucoup de jeunes pousses l’oublient et y laissent leur santé.

Travailler plus pour gagner… un burn-out

C

ela commence par des signes d’épuisement physique et émotionnel : on dort mal, on n’a plus d’énergie, on perd l’appétit. Parfois, on subit même des pertes de mémoire et de concentration, explique le Dr Christophe Bagot, psychiatre spécialisé dans le stress professionnel. Puis vient une phase de déshumanisation qui se traduit par un désintérêt soudain pour les autres, une froideur, voire un certain cynisme. Le risque alors, c’est de se culpabiliser, de se déprécier, et de souffrir d’un profond sentiment d’échec. » Ce mal, qui touche, selon les études, entre 5 % et 20 % de la population au travail, n’a rien à voir avec la dépression. Il s’agit du burn-out. Un terme emprunté à l’industrie spatiale où il désigne la désintégration par surchauffe d’un engin à court de carburant. Décrit pour la première fois, en 1974, par le psychanalyste américain Herbert J. Freudenberger, le

syndrome d’épuisement professionnel a longtemps été associé aux métiers d’aide et d’écoute : enseignants, travailleurs sociaux et surtout personnels soignants. On sait aujourd’hui qu’il touche tous les secteurs d’activité et toutes les catégories socio-professionnelles, de l’ouvrier au chef d’entreprise. Les jeunes diplômés ne sont pas épargnés. Benjamin, un brillant ingénieur de 29 ans, en est la preuve. « A l’issue d’un stage de six mois à Bornéo en Indonésie, Total m’a proposé, en janvier 2008, d’intégrer son “graduate program”», raconte cet ancien élève de l’Ecole centrale Paris. Le principe ? Exercer trois postes différents dans plusieurs pays

« Les victimes sont toujours des personnes dynamiques, consciencieuses et pLeines de bonne voLonté » Cynthia Fleury, psychanalyste
pendant six ans. « Moi qui rêvais d’aventure, j’ai sauté sur l’occasion, reprend-il. Mon premier poste consistait à assurer des missions de trois semaines au Nigeria. L’insécurité qui régnait alors

sur place nous obligeait à quitter l’aéroport en convoi, escortés par des hommes en armes. Une fois arrivés au camp de vie, nous ne pouvions plus sortir. C’était d’autant plus éprouvant qu’il fallait, en même temps, gérer les habitudes de travail africaines : là-bas, tout prend du temps, rien ne marche comme on voudrait. Mais je voulais tellement montrer à mon chef que je pouvais y arriver que j’ai continué. » Sauf qu’à force de tirer sur la corde, Benjamin a fini par craquer. Il a perdu 6 kilos, s’est détourné progressivement de tous ses amis. « J’avais une boule au ventre qui me rongeait de l’intérieur, je n’arrivais même plus à sortir acheter du pain à la boulangerie. Ma copine n’en pouvait plus. Au bout de quelques mois, elle m’a quitté… Et moi, je me suis acharné », soupire-t-il. Un mois, deux mois, six mois jusqu’à vraiment toucher le fond, à Noël 2009. Il lui faudra plus d’un an ensuite pour remonter la pente. Des histoires comme celles-là, la psychologue Catherine Vasey en entend tous les jours dans son cabinet à Lausanne. « On serine tellement aux élèves qu’ils ne réussiront que s’ils travaillent bien à l’école, que beaucoup restent dans la même logique quand

ils arrivent sur le marché du travail », analyse cette experte en burn-out. Julien a payé au prix fort son comportement « scolaire ». Douleurs dorsales, pleurs, insomnies, idées noires… cet ingénieur en

surcharge de travaiL, moyens insuffisants pour rempLir Les objectifs, manque de reconnaissance… autant de situations à risques
mécanique a connu, il y a cinq ans, une véritable descente aux enfers. « Après trois ans de bons et loyaux services chez Renault, j’avais de bonnes évaluations, mais j’en attendais toujours plus, explique-t-il. Je pensais que plus je travaillerais, plus j’évoluerais vite. » Résultat : il s’est brûlé les ailes. Avec, à la clé, trois mois d’arrêt maladie, une hospitalisation, puis un mi-temps thérapeutique d’un mois et demi. « Le burn-out atteint toujours des personnes dynamiques, consciencieuses et pleines de bonne volonté, constate la psychanalyste Cynthia Fleury, professeur de philosophie à l’Université américaine de Paris et

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silio durt

volontaire à la cellule d’urgence médico-psychologique de Paris. Elles ont tellement à cœur de bien faire qu’elles ont tendance à tout accepter sans rechigner. » La personnalité de l’individu n’est cependant jamais seule en cause. « Il faut aussi interroger le contexte de travail », insiste Patrick Mesters, directeur de l’Institut européen de recherches sur le

burn-out, basé à Bruxelles (Belgique). Et d’énumérer toute une liste de situations à risque : la surcharge de travail, des moyens insuffisants pour remplir les objectifs fixés dans le délai imparti, le manque de reconnaissance, l’absence de valeurs… « Aujourd’hui, les managers ne pensent plus qu’à mettre les salariés en concurrence, à densifier les tâches et à suppri-

mer les temps de pause, regrette Marie Pezé, docteur en psychologie et responsable du réseau de consultations Souffrance et travail. Ces méthodes de management permettent certes à la France d’afficher une productivité horaire parmi les plus élevées des pays industrialisés, mais aussi la plus forte consommation de psychotropes au monde. »

Signe d’un début de prise de conscience, patronat et syndicats ont signé, le 19 juin, un accord national interprofessionnel sur la qualité de vie au travail. Mais de là à inscrire le burn-out sur la liste des maladies professionnelles, comme c’est le cas depuis 1970 au Japon, il y a un gouffre. ElodiE ChErmann

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pension
Dans le projet de réforme qui devrait être adopté avant 2014, le rachat de trimestres de cotisation pourrait être facilité pour les étudiants, les apprentis et les stagiaires. Mais à un prix qui reste dissuasif.

Retraite à taux plein, objectif hors de prix… pour les jeunes

près la réforme, la perspective d’une retraite paisible s’autodétruira... pour les jeunes. Selon toute vraisemblance, la réforme des retraites examinée par le Sénat le 28 octobre sera votée avant Noël. Et selon toute vraisemblance également, les jeunes ne seront pas à la fête. En effet, pour toutes les personnes nées après 1973, la durée de cotisation sera portée à quarante-trois annnées. Les jeunes ne sont donc pas prêts de se la couler douce, sachant qu’en plus, ils commencent en moyenne à cotiser bien plus tard que leurs aînés. Selon le rapport de Mme Yannick Moreau, remis en juin au premier ministre, et qui a servi de base à la réflexion du gouvernement et des partenaires sociaux, les personnes nées en 1978 avaient cotisé à l’âge de 30 ans en moyenne trente et un trimestres, contre quarantedeux au même âge pour la génération née en 1950, soit près de trois ans de différence. «Alors que l’âge moyen d’accès au premier emploi stable est actuellement de 27 ans, et que la majorité des

A

jeunes n’est aujourd’hui pas en emploi, cet allongement signifie que nous devrons attendre l’âge de 67 ans pour bénéficier d’une retraite à taux plein», s’insurge le syndicat étudiant Unef, qui dénonce une «double peine». Le gouvernement, conscient de ces difficultés, a imaginé deux mesures pour les amoindrir. La première concerne la possibilité de racheter des trimestres au titre des années d’études supérieures, qui existe en réalité depuis la réforme des retraites menée par François Fillon en 2003. Les étudiants peuvent aujourd’hui racheter jusqu’à douze trimestres passés sur les bancs de la fac, d’un établissement d’enseignement supérieur, d’une école technique supérieure, d’une grande école ou en classe préparatoire, à condition que ces périodes d’études aient débouché sur un diplôme. Le tarif de rachat des trimestres d’études varie en fonction de l’âge et du niveau de revenus. Par exemple, racheter un trimestre en 2013 coûte entre 1564 et 2085 euros à 20 ans, entre 2204 et 2938 euros à 30 ans et entre 4854 et 6472 euros à 60 ans. Ces montants élevés expliquent sans doute que le dispositif demeure jusqu’à présent très peu utilisé, en particulier par les jeunes. L’âge moyen au moment du rachat est actuellement de 55 ans et seul 1% des 2500 rachats enregis-

trés chaque année concerne des salariés de moins de 40 ans. Pour inciter les jeunes à en profiter, l’actuelle réforme prévoit d’instaurer une réduction de 1000 euros par trimestre racheté, à condition que le rachat se fasse dans les cinq ans suivant la fin des études et dans la limite de quatre trimestres au total.

Une année : 4 000 euros Cela dit, le rachat restera cher. Par exemple, un étudiant qui a terminé son master à 23 ans pourra profiter de ce tarif préférentiel jusqu’à ses 27 ans. Même en tenant compte des 1 000 euLes personnes nées en 1978 avaient cotisé 31 trimestres en moyenne à 30 ans, contre 42 au même âge pour La génération née en 1950
ros de rabais, un trimestre lui coûterait alors entre 900 et 1 615 euros. « Ce dispositif est une fausse bonne idée car il faudrait tout de même que les jeunes déboursent près de 4 000 euros pour racheter une seule année : un montant impossible à réunir pour des moins de 30 ans dont le taux d’épargne est quasi nul ! », dénonce ainsi l’Unef. Sans compter que les incertitudes sur ce que

sera devenu le système de retraites par répartition dans quarante ans sont énormes et qu’il est impossible de garantir que l’opération sera gagnante. La deuxième mesure concerne plus spécifiquement les apprentis, soit 400000 jeunes actuellement, qui ne cotisent pas pleinement et ne valident donc pas aujourd’hui autant de trimestres pour leur retraite qu’ils ont cumulé de trimestres d’apprentissage. Ce décalage sera corrigé et les apprentis pourront bénéficier d’autant de trimestres de retraite que d’apprentissage. Enfin, le gouvernement a récemment annoncé qu’il amenderait son texte pour mieux prendre en compte les périodes de stage. Actuellement, seuls les stages rémunérés plus de 1008 euros par mois – soit 4% des stagiaires – peuvent valider un trimestre, alors que la gratification minimale est de 436 euros par mois. Selon l’amendement envisagé, chaque trimestre de stage donnera droit à un trimestre de cotisation, dans la limite de deux trimestres au total. En revanche, la cotisation – 300 euros par trimestre – sera à la charge de l’étudiant. Et, comme pour les trimestres d’apprentissage, la mesure ne sera pas rétroactive et ne concernera donc pas les stages déjà effectués. SébaStien Dumoulin

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prospective

La Data science regroupe des métiers pour imaginer l’avenir»

Arnak Dalalyan et Romain Aeberhardt

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Arnak Dalalyan est mathématicien et professeur à l’Ensae ParisTech. Spécialiste de la statistique en grande dimension, il évoque avec Romain Aeberhardt, directeur des études de l’Ensae, le futur du métier de Data Scientist.

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e plus en plus de Français cher­ chent à donner du sens à leur parcours professionnel. L’Ecole nationale de la sta­ tistique et de l’administration écono­ mique (Ensae) ouvre cette année une voie originale consacrée à la profession de « Data scientist ». A qui est destinée cette formation? Arnak Dalalyan Les étudiants attirés par la «Data science» cherchent des métiers qui exigent des compétences techniques et demandent d’imaginer l’avenir, d’être créa­ tifs, de chercher des applications origina­ les. C’est à eux de proposer aux entreprises les tâches qui peuvent leur être utiles, et ils ont de très bonnes idées! Par ailleurs, pour ceux intéressés par la recherche acadé­ mique, la Data science est un domaine scientifique en pleine explosion. La France est compétitive sur ces sujets, et de nom­ breuses offres de thèses sont disponibles. Romain Aeberhardt A l’inverse des do­ maines où les problèmes sont bien bor­ dés, un enjeu pour le Data scientist sera de réussir à les définir! Nous sommes très confiants dans le potentiel de ce métier, mais son avenir repose sur ce qu’en feront les élèves. L’Ensae propose un large éven­ tail de cours techniques en informatique et en statistique, mais aussi des cours appliqués en économie ou en bio­statisti­ que. L’idée, c’est que les étudiants expor­ tent ces connaissances diverses dans les entreprises qui n’ont pas encore cette culture de « faire parler les données ». Comment définir les termes «Data science» et «Big Data»? AD La Data science est un domaine scien­ tifique interdisciplinaire qui regroupe

toute la chaîne depuis la production et le stockage des données jusqu’à leur ana­ lyse. Il rassemble les acteurs qui récoltent les données, les informaticiens qui gèrent leur stockage, et les statisticiens qui les analysent et essaient d’en extraire l’infor­ mation utile de la meilleure façon pos­ sible. La notion de Big Data regroupe, quant à elle, une grande diversité de tech­ niques et de thématiques qui s’imposent quand les méthodes conventionnelles de traitement de l’information ne marchent plus en raison de l’importance du volume des données. Quels sont les secteurs qui bénéficient de la démocratisation des technologies issues du Big Data? AD On pense naturellement à des entre­ prises comme Google ou Yahoo !, qui dis­ posent de grands volumes d’informa­ tion, et qui ont mis en place des systèmes de stockage et des algorithmes très spé­ cialisés afin de faciliter l’accès aux don­ nées et leur analyse. Les entreprises qui sollicitent les compétences de Data Scientists sont nombreuses dans le sec­ teur du e­marketing : l’objectif est de ci­ bler des offres promotionnelles et d’iden­ tifier des clusters au sein de leur clientèle. Typiquement, ces sociétés bénéficient de l’explosion d’informations qu’elles récol­ tent à travers le Web. Une part importante des données provient d’Internet, mais existe-t-il d’autres sources d’information ? RA La prise de conscience s’est faite en premier lieu par les données issues d’In­ ternet. Cela ne veut pas dire que ce sont les seules données dont l’exploitation gé­ nèrera de la valeur ajoutée ! Les secteurs de la banque et de l’assurance sont aussi très intéressés par cette révolution. Dans

le secteur public, l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) utilise de plus en plus de données stockées, là où par le passé il pouvait y avoir des sondages. Par exemple, les in­ dices de prix à la consommation étaient historiquement réalisés par des enquê­ teurs. Il y a, depuis quelques années, un programme d’utilisation des données is­ sues de la numérisation des passages en caisse des produits. AD Il y a aussi l’exemple de la biologie. Les données génétiques constituent des bases massives qui nécessitent des traitements particuliers. Ou encore celui des télécom­ munications : en avril, SFR a été récom­ pensé au Salon du Big Data, à Paris, pour son projet portant sur la création d’une base de données à partir des communica­ tions téléphoniques géolocalisées. Dans quelles directions s’orientent les innovations, et pour quelles applications? RA Les questions de mise en œuvre in­ dustrielle sont désormais essentielles pour innover à partir des résultats scien­ tifiques. De nombreuses applications sur Internet nécessitent une quasi­instanta­ néité et privilégient donc les procédures qui donnent des résultats dans un temps court. AD En effet, jusqu’à récemment, les statis­ ticiens travaillaient principalement sur certains aspects théoriques de leurs mo­ dèles, indépendamment des possibilités de mise en œuvre pratique. Aujourd’hui, l’accent est mis sur la vitesse d’exécution des modèles, grâce, notamment, aux tech­ niques de parallélisation, dont l’objectif est de répartir le travail sur plusieurs ma­ chines afin de gagner du temps. ProPos recueillis Par Nicolas saleille

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à lire
ans les pays développés, le stress au travail prend des proportions épidémiques », constate Michael Chaskalson, chercheur attaché à l’université de Bangor (Pays de Galles), qui assure des programmes de formation à la méditation auprès d’entreprises et d’écoles de commerce. Considérant qu’il existe un bon et un mauvais stress, il a développé une méthode de méditation « de pleine conscience » d’inspiration bouddhiste, « une forme d’attention soutenue dans l’instant présent, à soi-même, aux autres et au monde qui nous entoure ». Les bienfaits de la méthode seraient innombrables : moins de détresse psychologique ; individus plus extravertis, acceptant leurs émotions, lâchant leurs « pensées négatives » ; capacité à percevoir le point de vue d’autrui… Une liste miraculeuse qui « représente un solide argument dans le monde du travail », car, rappelle M. Chaskalson, au Royaume-Uni, par exemple, la dépression aurait entraîné en 2007-2008 « la perte de 13,5 millions de journées de travail ». Le livre propose des exercices sur l’attention ou la respiration, qui permettent de favoriser la pleine conscience, afin de « se libérer de la tyrannie de l’autocritique », synonyme de perte de confiance. « Il existe une pratique méditative très efficace qui dure exactement une minute, explique-t-il, qui peut être appliquée presque partout, même aux toilettes si vous n’avez pas d’autres possibilités : au lieu d’observer les cycles respiratoires, vous les comptez pour savoir combien de fois vous respirez en une minute. En le réalisant plusieurs fois dans la journée, les choses se passeront mieux.» Au fil des chapitres, l’auteur incite à apprendre à ne pas réagir sans réfléchir, à cultiver l’empathie et la bienveillance envers soi.

Combattre le stress

D

jEffrEY LEE

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Etre jeune en 2014

PieRRe Jullien

n personnage virtuel sur le site Internet Second Life consomme 1752 kilowattheures par an, soit dix fois plus qu’un Camerounais, deux fois plus qu’un Algérien et presque autant qu’un Brésilien, explique Cécile Maisonneuse, directrice du Centre Energie de l’Institut français des relations internationales (Ifri). Cet exemple souligne le paradoxe entre l’investissement de la jeunesse dans les technologies de l’information (près de deux tiers des jeunes dorment avec leur portable), leur préoccupation revendiquée des enjeux environnementaux et la réalité de l’impact de l’industrie des TIC sur l’environnement. Peut-on être jeune, «vert» et «branché»? C’est une des multiples questions auxquelles répond le très sérieux panorama détaillé de la jeunesse qu’a réalisé l’Ifri dans son Rapport annuel mondial sur le système économique et les stratégies (Ramses 2014) titré Les Jeunes : vers l’explosion? L’ifri y aborde pour chaque continent les questions macroéconomiques déterminantes pour la vie des jeunes : l’emploi, la réglementation financière, la bulle de l’endettement étudiant aux Etats-Unis, la crise de la zone euro, les promesses de l’Asie du Sud-Est, etc. Ramses 2014 apporte aussi des réponses concrètes sur la course des talents, en analysant quels sont les Etats qui recherchent des jeunes. Enfin, cet ouvrage collectif est une invitation à la réflexion sur des problématiques plus sociétales, voire philosophiques comme « Les modèles d’ascension sociale en Afrique » ou « Y a-t-il davantage de conflits dans un monde jeune ? » Un plaisir de lecture. Anne RodieR
ramsès 2014, rapport annuel de l’Institut français des relations internationales. « Les jeunes : vers l’explosion ? », sous la direction de Thierry de Montbrial et Philippe Moreau Defarges, édition Dunod, 352 pages, 32 euros.

L’emploi est-il global ?

L

Méditer au travail pour concilier sérénité et efficacité, de Michael Chaskalson. Les Arènes, 272 pages, 25 euros.

vec un budget serré, un planning minuté, une minicuisine et un équipement plus que sommaire, cuisiner de bons petits plats ne relève pas de la mission impossible», explique Alix Lefief-Delcourt, rédactrice en chef de Aujourd’hui.com. Après une description de la cuisine idéale de 3 m2, l’auteur détaille son «top 12 des ingrédients économiques» avant de donner ses idées de menus: crumble jambon-brocoli, vacherin express, petits suisses aux fruits rouges pour les plus rétifs auxquels on demandera simplement de savoir ouvrir un petit suisse, de laver, d’équeuter et de couper des fraises en quatre!
La Cuisine de L’étudiant maLin, d’Alix Lefief-Delcourt, éditions Quotidien Malin, 208 pages, 6 euros.

A

deux livres pour se nourrir « bon et pas cher »

C

uisinière émérite, auteur de livres réalisés avec des chefs célèbres, Sylvia Gabet propose un livre de recettes de cuisine où elle cherche « à maximiser la promesse de plaisir et à minimiser le temps, le prix, et les difficultés techniques d’approvisionnement et d’ustensiles ». A l’arrivée, cela donne un joli florilège de recettes aux « temps de préparation écourtés » à base d’œufs, « l’ingrédient idéal des fauchés », de pâtes, de poisson, des salades ou des « desserts qui tuent » mêlant corn-flakes ou Nutella d’où n’est pas absent l’art d’accommoder les restes. P. J.

es économistes ne cessent de montrer que les délocalisations et la mondialisation des entreprises n’expliquent qu’une part marginale des destructions d’emplois», constate l’auteur, professeur d’économie à l’université Paris-Dauphine, qui dirige le groupement de recherche international du CNRS-Dreem (Développement des recherches économiques euro-européennes). Force est de constater «le divorce entre les analyses optimistes des économistes et la réalité perçue par les populations», poursuit-il. L’ouvrage s’efforce de présenter les différentes logiques de la mondialisation, ses mécanismes et son ampleur, ses paradoxes et ses effets sur le commerce international, l’emploi et l’innovation. Il analyse les réponses que les politiques publiques apportent et les récentes relocalisations industrielles. L’auteur conclut sur une «hétérogénéité des pratiques de délocalisation», phénomène qui touche aussi les emplois qualifiés de recherche & développement où domine «une relation de complémentarité plutôt que de substitution».

P. J.

FauChé gourmand. spéCiaL étudiant. 80 reCettes, de Sylvia Gabet, éditions de La Martinière, 224 pages, 19,90 euros.

mondiaLisation et déLoCaLisation des entreprises, de El-Mouhoub Mouhoud, La Découverte (4e édition, 1re édition en 2005), Coll. Repères n°413, 128 pages, 9,50 euros.

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