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Le regard, l’écoute
par Raymond BELLOUR
| Association Multitudes | Multitudes
2006/2 - 25
ISSN 0292-0107 | pages 131 à 137
Pour citer cet article :
— Bellour R., Le regard, l’écoute, Multitudes 2006/2, 25, p. 131-137.
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le regard,
l’écoute
Raymond
Bellour
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Le mot anglais choisi par Antoni Muntadas pour cerner et inspirer
un large pan de son travail depuis dix ans, « translation », possède deux
sens proches mais néanmoins divergents, qui se déclinent en français,
par exemple, au gré de deux termes : traduction, translation. À travers
son sens littéral de conversion d’une langue en une autre, le premier
ouvre sur les abîmes de l’interprétation que cette action suppose et, de
là, glisse vers les nuances propres à la transposition, l’expression et la
représentation. Le second, qui a aussi valu anciennement pour « tra-
duction », est un terme aux connotations plus matérielles et plus tech-
niques, que les mots de transfert, de transport, de mouvement et de
déplacement illustrent bien, pourvu qu’on les prenne en eux-mêmes,
pour leur valeur physique plus que figurée.
tournoiement généralisé
Pourquoi cette expression, « On Translation » — comme on dit « On
the Road » — suivie de tant de vocables variés, déjà plus de trente à ce
jour, pour incarner l’énergie autant que le sens d’une œuvre ouverte et
entraînée comme peu d’autres par le chaos d’un monde à ressaisir et
à évaluer, dans le seul espoir d’y survivre ? Disons : pour fixer mais en
les ouvrant plus encore cette énergie et ce sens. Pour les doter d’un centre
utopique, selon l’adage nietzschéen: « le centre est partout ». Et donc,
pour qualifier par la portée d’une même note tenue la quête éparpillée,
fragmentaire, variable, en chaque cas si singulière et ponctuelle qu’il
devient possible d’actualiser. « Addressing in each work chapter issues
related to a specific subject from different perspectives and media and
also related to the context where the work is produced and/ or presented.
Under the consideration that “we live in a translated world” where pro-
cesses of transcription and interpretation are related to processes of per-
ception and information, each of the works of this open series are in-
dependant but complementary. »
1
« On Translation » compose ainsi un inventaire en expansion, une en-
cyclopédie évolutive, un éventail tournant de points de vue documen-
tés sur la réalité contemporaine et les métamorphoses accélérées des
environnements de nos vies. C’est aussi une instance de retournement
de l’œuvre entière, une façon de pouvoir en rebattre les cartes d’un point
de vue qui la nomme aujourd’hui. Ainsi ces récentes expositions bap-
tisées « Proyectos » ou « Projekte » et mêlant, à la faveur d’un nouvel
épisode d’On Translation, des épisodes antécédents de la série mêlés
d’œuvres bien antérieures, des années 1ç;o, selon des recompositions
attachées aux situations locales comme aux jeux du moment
z
. Enfin,
ce mot polyvalent attire à lui la part inévitable d’autoportrait que toute
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œuvre réelle finit par former pour celui qui s’y adonne et s’y abandonne.
Le mythe veut déjà que ce soit en suivant un séminaire en trois langues
(anglais, français, espagnol) qu’il avait organisé et que tous les partici-
pants ne maîtrisaient pas aussi bien que lui, que Muntadas ait eu l’in-
tuition de la portée de ce concept-mana, depuis toujours inhérent à son
œuvre
¸
. Et son fidèle critique Eugeni Bonet n’a pas manqué de souli-
gner que c’était là, « on translation », l’état permanent propre à la vie
de Muntadas, entre les langues, les institutions, les pays et leurs villes,
dans un tournoiement du monde généralisé.
L’art de Muntadas est avant tout un art critique, un art de la lecture
et de la confrontation des signes. Images contre images, mots contre
mots, images-mots contre mots-images surtout, selon tous les dispo-
sitifs d’installation, tous les agencements possibles. De sorte à instau-
rer chez le participant (faute de ne savoir que choisir entre visiteur, lec-
teur ou spectateur) une vision faite de mouvements arrière ou de pas
de côté, par où surgissent autant d’intellections sociales, politiques, an-
thropologiques, face à des micro / macro coupes de civilisation. C’est
« la capacité critique du public à convertir la perception en sens. »
(
accoudé à la balustrade
Mais qu’arrive-t-il quand la perception, soudain, paraît s’arrêter à
elle-même ? Quand l’image n’est plus frappée d’aucun mot ni d’aucune
autre image ? Quand elle est projetée, seule, immensément, sur un
écran, et ne cesse pas de durer, de toute sa facticité, de sa fixité parti-
culière, de tout son art, le temps que du temps pur s’impose. Comme
si, après tant d’œuvres, d’art sans doute, mais surtout d’apostrophe, de
mise en conflit, de suggestion directe, d’appels de mémoire, bref de
conscience et d’analyse, soudain l’image se lâchait, se livrait à un plein
plaisir d’être, pour un quasi pur spectateur.
On Translation: On Viewest une longue image noire et blanche de for-
mat panoramique qui se développe pendant dix minutes, accompagnée
de la seule rumeur que son action suscite. Dans un lieu indéterminé,
un de ces lieux où passe notre vie d’aujourd’hui (aéroport, grand ma-
gasin, musée...), des gens sont là, debout, circulant, s’arrêtant, repar-
tant. Ceux qui sont immobiles forment au fond du cadre une ligne noire
discontinue, au gré de cinq immenses baies vitrées par lesquelles leur
regard s’engouffre, attirant le nôtre qui ne verra jamais ce qu’ils voient,
accoudés ou penchés sur une mince balustrade qui coupe les montants
verticaux des fenêtres. Parallèlement à cette ligne de spectateurs in-
terposés, ou en oblique, tous ceux qui ne font que passer traversent à
un rythme plutôt égal, à de rares exceptions, l’espace nu ainsi délimité.
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Tous les corps se reflètent dans un sol lisse formé de grands carreaux.
L’image est parfaitement noire et blanche, avec un excès contrôlé qui
fait apparaître les corps en silhouette et les rend quasi méconnais-
sables.Tout juste peut-on deviner qu’on est en Extrême-Orient, au Japon
sans doute. Ces corps vivants sont des signes, qu’on rêve d’agiter en
prenant les bords de l’image, pour les mêler et en faire surgir les en-
trelacs de noir et blanc des grandes encres d’Henri Michaux. Mais nous
sommes à distance, des spectateurs face à la fascinante et délicatement
intolérable neutralité d’une image.
Bien sûr, on peut toujours vouloir interpréter des signes. « Interro-
gations where, when, why, who and what are part of the intentions of
the work. »
¸
Mais c’est comme peine perdue, car toute interprétation
se résorbe aussitôt dans le pur souci de l’image, l’attente de l’image qui
n’en finit pas. Jamais partage n’aura été aussi net entre les deux sens
de « translation », la traduction et le transport. Ici, « on view », on est
dans la translation pure. Celle qui mène du regard délégué vers l’invi-
sible aux passages aléatoires des corps en mouvement.
Un équilibre tel tient à l’art du cadrage, à son suspens réglé. Le ha-
sard d’une image arrivée par le Net pendant la rédaction de cet article
a pu servir, presque trop simplement, de contre-épreuve : d’immenses
fenêtres identiques, des gens debout en stand by, pareillement ; mais sur
la gauche apparaissent des cadres de portes, les vitres sont ornées de
grandes lettres, et on aperçoit au travers la ville et le dôme de St-Paul.
Ceci est une information de la Tate Gallery et n’est pas une image. Du
visuel, aurait dit Serge Daney, mais en rien une image.
Il suffira de comparer, chez Muntadas, l’effet de cette image livrée
au pur regard à d’autres de ses images où la traduction l’emporte net-
tement sur la translation, où l’une, au moins, ne va pas sans l’autre. Par
exemple, cette installation vidéo ancienne,The Last Ten Minutes (1ç;6).
Trois moniteurs diffusent en même temps les dix dernières minutes de
programmes TV d’Argentine, du Brésil et des USA. La sûreté de l’ef-
fet de sens suscité a conduit Muntadas à la reprendre un an plus tard,
mêlant cette fois des programmes issus de Washington, Kassel et
Moscou.
Ou encore, ici même, dans les choix de cette Biennale, On Trans-
lation: El applauso, d’abord conçu pour une exposition à Bogota. La
force spécifique de cette installation tient au rapport qu’elle induit
entre ses trois images disposées en demi-cercle. À gauche et à droite,
des plans très rapprochés, changeants mais toujours quasi identi-
ques, de mains qui applaudissent, livrant à peine des fragments de vi-
sages. Au centre, une alternance se produit : entre des plans couleur d’un
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large public applaudissant (on imagine alors les écrans latéraux pré-
levés sur cet écran central) et des images fixes noir et blanc, pho-tos
ou images arrêtées, souvent d’une extrême violence, et qu’on entraperçoit
à peine tant elles passent vite, illustrant la vie quotidienne en Colombie.
L’effet est précis, saisissant, en apparence clair, limité à la leçon des
contrastes produits.
pris dans le plan
Pensons enfin à une image qui s’appelle « l’image » : On Translation:
The Imatje, produite en vue de la grande exposition récapitulative au
MACBA de Barcelone, moment tournant et de rassemblement pour
la série des « On Translation » regroupés, systématiquement exposés et
commentés dans un catalogue exemplaire
6
. Qu’est-ce que The Imatje ?
Tout simplement, si l’on peut dire, une image conçue par Muntadas
pour être distribuée pendant la durée de l’exposition à travers la ville,
diffusant le projet sur différents supports : cartes postales, affiches,
panneaux-réclames, espaces d’affichage dans les métros et les gares, au-
tocollants, assiettes en céramique et T-shirts. Et que voit-on sur cette
image anonyme, traits blancs sur fond bleu, comme un blueprint d’ar-
chitecte ? Une assemblée, un conseil, une réunion autour d’une table,
comme autrefois dans l’installation The Board Room. Une de ces ins-
tances de décision si parfaitement contemporaines qu’elle renvoie aus-
si bien au musée où se tient l’exposition On Translation qu’à tous les
espaces réels et symboliques dont cette image devient une icône ; en
même temps que sa circulation réglée fait miroiter le sort de toute image
appelée virtuellement à se dégrader dans la pure communication. Si
on a pu dire avec justesse que les opérations menées par Muntadas,
singulièrement dans la série On Translation, sont « des métaphores de
métaphores »
;
, on touche ici le point extrême où l’image devient la mé-
taphore d’elle-même, au point de sembler se dissoudre dans le visuel
dont elle mène la critique acérée.
À l’opposé, On Viewtouche le degré zéro de la métaphore, pour s’épa-
nouir en image intensive, comme le fait, de façon comparable et pen-
dant une durée égale, On Translation: Listening. C’est aussi un univers
tout de verre, dont la situation demeure pareillement énigmatique (on
pense à une université, dans un autre pays d’Extrême-Orient). Mais cette
fois, sans que le regard sache plus à quelle hauteur il se trouve, la pro-
fondeur perspective s’étage de tous côtés, jusqu’à d’immenses parois
vitrées qui dévoilent un fond d’arbres. Sur une large passerelle, des jeunes
gens des deux sexes sont arrêtés là, accoudés ou non aux fins rebords
de verre, pendant que d’autres vont et viennent dans un sens et dans
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l’autre, ouvrant du seul côté droit une porte dont le mouvement pro-
duit une sorte de battement hypnotique. La plupart de ces jeunes gens
téléphonent. On n’entend pas ce qu’ils écoutent, ni même ce qu’ils di-
sent, pas plus qu’on ne voyait dans On View ce que les passants obser-
vaient. Mais on est saisi dans la haute rumeur sonore qui émane de l’en-
semble du dispositif, invitant le regard à d’autant mieux se concentrer
sur l’irréelle splendeur de l’image, d’un beau bleu pâle évanescent qui
contraste avec le noir et blanc excessif de On View. Là encore, on pour-
rait jouer de la comparaison avec un autre épisode de On Translation,
El Telefonino, conçu comme il se doit en Italie, à Turin, en zoo¸ ; pour
opposer ainsi, à la pure captation d’image induite par Listening, l’éner-
gie sociocritique attachée à sept triptyques où deux gros plans de mains
et de visages détaillent un plan central illustrant chaque fois la com-
munication à l’œuvre.
On a compris ce qui rapproche On View et Listening, le regard et
l’écoute (modulant le regard). Ils forment ensemble les composants de
l’image, cinéma ou vidéo, aujourd’hui digitale, l’image en mouvement
livrée au temps. Ces deux œuvres sont aussi, c’est essentiel, les deux
seules images conçues par Muntadas comme des projections uniques
8
,
depuis l’époque déjà lointaine des bandes vidéo destinées à un simple
moniteur. Leur importance vient de là. Ce sont des pauses, des arrêts du
regard, dit Muntadas. Presque des arrêts sur image dont le paradoxe serait
d’être en mouvement perpétuel. Œuvres de pure translation, sans effet de
traduction propre, elles désignent en fait, jusque dans les œuvres les
plus ouvertement critiques, les plus construites, les plus chargées de
métaphores et de sens dédoublés, la part de translation énigmatique
qui demeure toujours, telle une réserve étrangère à tout sens, entre une
image et une autre image, comme entre les mots et les images. Muntadas
l’indiquait dans une de ses formules lapidaires : « The role of the trans-
lation/ translators as a visible / invisible fact. »
ç
De même, c’est toute
l’ambiguïté du fameux avertissement : « WARNING: Perception requires
involvement. »
1o
À montrer seulement et obstinément du visible en lui-
même, ouvrant sur l’invisible du regard et l’insaisissable de l’écoute,
On View et Listening isolent et ainsi exaltent, tant au niveau des images
elles-mêmes qu’à celui des paradoxes logiques dont elles participent,
la part d’invisible effectif interne à toutes les opérations de sens tramées
par Muntadas entre l’espace des musées et les espaces publics de tant
de villes et de pays du monde.
Pour mieux cerner la stratégie de Muntadas, Javier Arnaldo suggé-
rait une comparaison avec la sculpture
11
. Le geste essentiel de Muntadas
serait d’opérer un moulage à partir de la réalité médiatique elle-même ;
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de sorte que l’opération de traduction, le « translating » soit la réalité
ainsi recréée de ce moulage transformé en objet d’intervention esthé-
tique. Ce mot de moulage est intéressant à plus d’un titre dans l’his-
toire des images. Il renvoie en particulier à cette idée, chère à André
Bazin, que la photographie est une empreinte ou un moule de la réa-
lité, et que le cinéma en développe la vertu ontologique quand, au lieu
de manipuler la réalité par le montage, il se borne à l’enregistrer de ma-
nière à faire éprouver la profondeur de son avènement, le sentiment de
sa durée. D’une ambiguïté excessive lorsqu’elle a prétendu éclairer des
cinéastes comme Orson Welles ou Roberto Rossellini, une telle vision
connaît une vertu renouvelée dès qu’on pense au rapport insistant qui
s’établit aujourd’hui entre les œuvres primitives des premiers temps du
cinéma et la pratique d’un certain nombre de cinéastes comme d’ar-
tistes contemporains. Il y a ainsi, peut-on dire, une tendance « Lumière »
qui unit par exemple des noms aussi divers que ceux de Michael Snow,
Pedro Costa, David Claerbout, Béla Tarr,Thierry Kuntzel, Gus Van Sant,
James Benning. On View et Listening en relèvent pareillement. Ce sont
des plans-empreintes, des plans-moules, au fil desquels la réalité mé-
diatique se suspend d’elle-même au profit d’une participation inten-
sive de la perception à un pur sentiment du temps.

Ce texte a paru en anglais et en espagnol dans le catalogue édité pour
la Biennale de Venise en zoo¸, Muntadas / On Translation: I Giardini.

(1) Cette évocation ramassée a été donnée par Muntadas en note d’un entretien accordé
à Ursula Frohne, « Temporality and Space : Media, Architecture and Cultural Context »,
dans le catalogue de l’exposition Muntadas Projekte (-), Brême, Neues Museum
Weserburg Bremen, zoo(, p. z(ç.
(z) Muntadas Projekte (-), op.cit., accompagné de Muntadas On Translation :
Erinerrungsraüme (Spaces of Memory) / On Translation : Die Bremer Stadtmusikanten (The
Bremen Town Musicians), Neues Museum Weserburg Bremen, zoo( ; Muntadas Proyectos /
Muntadas On Translation: La Alameda, Laboratorio Arta Alameda et Editorial Turner, Mexico,
zoo(.
(¸) Mary Anne Staniszewski, « An Interpretation / Translation of Muntadas’s Projects »,
in Muntadas On Translation, MACBA, Barcelona, zooz, p. ¸6.
(() Bartomeu Mari, « Audiences and Translations », in Muntadas. On Translation/ The
Audience, Witte de With, Rotterdam, 1ççç, p. 6.
(¸) Catalogue cité de Brême, p. zzz.
(6) Voir, dans le catalogue cité de Barcelone, sur The Imatje, p. ¸1, 61-6¸, z;¸-z8¸.
(;) Javier Arnaldo, « Translate This Page » Ibid., p.(ç.
(8) Une exception, qui va en un sens tout à l’opposé, est Portrait (1çç¸), bande vidéo pro-
jetée de 6’, dont l’image consiste en un gros plan très ralenti sur les mains d’un orateur au cours
de sa performance. On en trouve deux images dans le catalogue cité de Mexico, p.6(-6¸.
(ç) Catalogue cité de Barcelone, p. ;¸.
(1o) Ibid., p. z(8-z¸1.
(11) Javier Arnaldo, op. cit., p. (;.
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