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L'AMI DE ROBESPIERRE

TÀ TOUR ÀU

PÀIEN-HIST0IREDEMAGR.ND'1'ÀNTn

tÀ DÀMA DES MARÀIS SÀLÀNTS

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nÉclïs DAI'ls LA TouBELLË {J

{rnorsrùne sÉnrr)

PAR x.-8. SAINTINE ,{w

PARIS

LII}RÀIRItr] DE L. HÀTHATTE AT

RUE PInRRE-înAZINt

1857

Droit, de traduction

reserve

Nn llt

Ct'

,fi

i. 1:1{.",

AI\[TOII\T

L'AMI DE ROBESPIERRE

TYPOGIIÀPHIB DE CH. LÀHURE Imprirneur du Sénat et de la Cour de Cassation

rue de Vaugirard, I

RHCITS

DAI\S TA TOT]RE[I,E.

ANTOINE,

['ai\[I Da

Yers 1767 à 1?68, dans.la voiture pubtique

{ui,

d'Arras,

se rendait à Paris à ,petites jourpéel r.sê trouvai.ent deux jeunes garçons , dônt le p[us âgé FoUvait compter treiâe ou quatorze lns, Tous deux, avaient'pour glride et pour corn- pagnon de routè un bon frère quêteuri chargé de leur sùi'- veillance jusqu à leur arrivée à Paris, où ils-devaient ehtrer au collége Louis-le-Grand, Iun comme élève payant, l'autre commê boursier.

En faveur de ses bônnes- dispositions religieusesn M. de

Conzié, évêque d'Arras

,

avait

pris celui:ci en affection , et

s'était déclaré son plotecteur. ,

Le frère, ayairt le sommeil' facile en voiture., choisit un

coin sur la banquette orh ils se trouvâierit-tous trois, et, grâce

à cet arrangement e[ au somm.eil presque"continu de l'ârgus

encapuchonhé, les jeunes garçons , livrés à eux-mêmes,

2

ANIoINE.

après un instant d'examen silencieux, écharigeaient quelques

paroles, êt commençaient une liaison qui; pour le malheur

de I'un d'eux, ne devait durer que trop longtemps.

L'autre s0 trorn-

mait Isidore,

Antoine était l'un de nos petits voyageurs

< Que fait votre père? disait Isidore à Antoine.

-. Mon père est brasseur dans la cité I il occupe quarante

ouvriers ; vous savez cette grande brasserie z Antoine-Antoône,

ù Ia Rranche d,'acacia,

- Js connais I mais vous,, je ne, me rappelle pas vous

avoir jamais vu I Yous avez rtohc commencé vos classes à

l'école , et non au collége d'arras ? sans cela nous oous s0-

rions déjà rencontrés, dit Isidore d'un ton quelque peu dé-

daigneux.

- l!l6a père m'a fait instruire à la maison, soug ses yeux ;

il a

mieux aimé cela, quoique ça cotte plus cher, répliqua Antoine avec la fierté du plus riohe. -- Qui est-ce qui vous donnait des leçons ?

l'sfobé Porret.

-

- Ah I "un petit vieux, toujours sale. Est"oe qu'il eait le latin ?

^- Très-bien, puioqu'il me l'a enseigné.

- Q'ssf qu'il ne le savait pas assez pour le collége, où il était chiçn, d,e cour, Il y apprenait à lire aux enfantsr n Ce mépris, jeté à mauvaise intention sur son premier proâ fesseurr fit moqter la rougeur au front d'Antoine; il méditait

sa réponse quand Isidore , revenant tout à coup à ces senti"

rnents

, en

'lui,

disant :

d'humilité chrdtienne que M, de Conaié avait aimés

tentlit la main à son oompagnon de route, en lui

< Je vous demande pardon, monsieur Antoineo si i'ai pu ; vous contrarier par mes paroles ; je me le reprp-che et voqs ''

prie de m'exouser. ))

Antoine, bien éloigné de s'attendre à oes ayauces

,

en fut

vivement tsuehé ; il pressa ayeo émstion la main qu'on lui

LE COtrÉGE.

3

tendait, Le soir de ce môme jour, ils étaient amis et se tu- toyaient à qui mieux mieux.

Nos jeunes gens n'avaient pas séjourné ensemble un mois au collége que leur position respectiye fut fixée. Antoine avait

subi I'ascendant d.'Isidore. cependant celui-ci

renco grêle, d'une figure disgracieuse, était le plus jeune des

n'avait guère plus de savoir ni plus âu ruison que

ileux; il

son camarade. A quoi donc attribuer l'empire exercé

,

d,,une appa-

par lui

sur antoine? a la haute opinion quoil avait de lui-mÀme, à

la nature

sérieuse de son esprit; et même à certain état mae

irritation neryeuse qui du physique réagissait

latlif, à une

gun le mora'l.

'antoine se soumit d'abord aux

fulécs de son ami , parcs

d.,âme , parce qu,il

moindru ,ooîru.

€t cruû

,

qu'il l'admirait; ensuite, pâr pure bonté

I'ainaa[t. Il Ie voyait pâlir et s'émouvoir à 1a

diction; iI traita ses exigences comme des malaises

qu'en fait de diseussion c'était au

l'autre. Le pli une fois marqué ne soeffaçu

tant moins s'en méfier, que le protégé de tr\l[. de conzié afflchait

Il devait d,auo

mieux portant de céder à

!u*.

sur toutes

choses une sorte de rigorisme câpable d,imposer à

mais ee rlgorisme , chez un garçoL de cet

son compagnon i

âge, procédait moins de

tation de cerveâtl, 'Jusqu'à

convictions sincèrer qo* d\rne eial:

présent, cette exaltation se mani.'

festait au sujet des idées religieuses dont on l'atait entne.

tenu; mais qu'elle devait facilement se détsurner sur d'autres

objets, même des plus eontradictoires

la pfeuve.

Pour les préparer à la première comnrunion et les ddifier durant leurs heures de loisir, on avait mis entre les mains

iles deux amis un livre plein de prestige

t Nous allons en fournir

;

de c1évouements

, un livre doirt

merveilleux, de pensées sublimes et naTves

ehaque histoire est un drame paxpitant; la vie des guints.

Nos deux amis ressentirent à la lecture de ce livre une

impression dsnû le résultat dépassa de beaucoup le but

voulait atteindre; Isidore, s'enthousiasmant au réoit d; ces

qu,on

I+

ANTOINE.

pieuses abnégations, cle ces renoncements au monde, ne rêva

[ientôt plus que la vie érémitique, et le je'ûne et les austé-

rités dans quelque solitude

Antoine songea

ami, même dans

à sa mère, et fefusa d'abortl tle suivre son

ses rêves ; mais celui- ci , à force de le cir-

convenir, de lui parler

rêveuse passée face à

dans son tourbillon.

des joies du désert et d'une existence

face avec Dieu, flnit par I'entratner

Renoncer au monde et à ses joies était ce qui- coûtait le

moins aux

deux . écoliers : cela signifiait simplement pour

eux quitter le collége

et des châtiments.

et s'affranchir des leçons,'des pensums

Mais ils ne s'abusaient pas sur un point :

c'est qûe I'argent

leur était indispensable pour gagner }e

désert. Le seul

celui que M. de Conzié envoyait à Isidore pour ses déjeuners

et ses menus plaisirs, et celui qu'Antoine recevait tle sa fa-

mille pour le même objet.

. f,eJ voilà donc se condamnant au pain sec chaque matin

et à la privation de tout plaisir onéreux. En attendant }'ac- croissement de leur trésor, les voilà enfantant projets sur

projets pour organiser leur Thébaide et y vivre en vrais

moyen d'en amasser fut de mettre cle côté

anachorètes'

Comme logement, à la rigueur?

profoncle pouruait suffire ,

â,églantiers,

rieurement

de

une grotte spacieuse et

décorée 'à I'entrée de buissons

liserons et de chèvrefeuilles , tapissée inté-

de mousse et de lierre : ce serait encore là une

retraite assez agréable. On aurait soin de la choisir tout au-

près d'une ,oot

se

claire, Iimpide et non saumâtre' Quand on

décide à ne boire que de I'eau , faut-il au moins la boire

à son gott. Mais la nourriture?

Y a-t-it pour si peu de

quoi rester embarrassé?

< Nous travailleïons à la terre, et Dieu bénira notre cul-

ture comme il a béni celle de saint Facôme.

}[sss aurons, aYant tout r un champ de blé ; car 0n ne

-

peut se passer de Pain'

I

i

LE" COttÉGE.

- Ouï, et un verger.

Oui, et un potager. >

5

Et - déjà, aux alentours de leur grotte , ils voient se dérou-

ler la verdure de leurs épis,

soleil sous les brises du

escadronnant, tourbillonnant au

mâtin; eæla leur réjouit la vue et

leur procure une douce fratcheur; les rameaux de leurs ar-

bres se courbent sous le poids des fruits; ils en ont de pleines corbeilles, qu'ils travaillent eux-mêmes aYec I'osier croissant aux bords de leur ruisseau.

tout allait bien. les animaux sauvages se jettent à travers nos

Jusqu'alors < Mais si

champs et détruisent noS moissons ? dit Antoine.

-

-

-

$[sss les tuerons, répond Isiclore.

Oh 1

O'est vrai ; eh bien I nous accepterons cela comme une pu-

iI ne faut tuer personne t

nition du ciel.,

Pourtant, $'ils nous attaquent nous-mêr,nes ?

- Q'sst autre chose; la défense est trn rlroit : nous nous.

défendrolls t

.

- fivsc quoi? il nous faut des armes I

- }[ggs en aurons : un fusil

- Chacun, et une paire de Pistolets.

'

,

- pss beaux I à deux ooups t N'oubliong pas cle nous bien approvisionner de poudre et de plomb ; car, la récolte fiIâII'

quant, la chasse nous sera une ressource,

'-

Sans doute ! >

Une autre objection se présenta.

rc Si, au lieu d'animaux sauvages, ce sont des hommes,

des malfaiteurs, qui viennent piller, ravager nos champs ?

car enfln, même au désert, on peut avoir de mauvais voisins I

Saint Porphyre fut surpris et maltraité par des méohants qui

lui supposaient des trésors.

i'

f, ; -".

i''

- $['nsrons-nous pas des armes ?

Mais s'ils sont les plus forts?

- Eh bieq ! nous ferons alliance ayec d'autres, et nous irons les piller à notre tour I I

-

6

ANTOINE.

ainsi, de rêves en rêves, nos deux petits saints étaien[ de-

venus deux bandits, et la grotte de la Thébaide se tran$for- mait insensiblement en une eaverne de voleurs. Isidore était

le chef de la troupe; Antoine son lieutepant en premien. Ils

devaient non convertir leurs cbmpagrons, mais les, disei- pliner, leur d,onner un sostume pittoresquê, une armure bril- lante, et, grâce à eux, jouer un cortain rôle de eonquérants. tes histoires de Fra-Diavolo et de Rtnaldo-Rinaldini avaient

"nisés, remplacé la via des Saints,' ils ne visaient plus à être oâil.o-

mais à être pendus !

Ne oroyez pas gue je me sois appesanti sans raison sur ces détails, en apparence puérils. Les petits événements que je

signale ici renfermaient en eux le germe d'événements bien

autrement gnaves, Mais il me reste à parler d'un fait encore

plus étrange, de I'im,agination désortlonnée d'Isidore, et

qul valut à Antoine d être, pour ainsi dire, ebassé du collége touis-le.Grand,.

Leur première communion avait fait reprendre son cours

naturel aux idées pieuses des deux amis. Ahtoine néanmoins,

au lieu de ces instincts si doux et si. purs éclos sous les ca-

resses de sa mère, de cette religion éclairée qu'il devait à de saints exemples, se trouvait déeormais aceessible aux 0rr-

tratnements les plus irraisonnés,

Isiclore tomba malade et fut mis à I'inflrmerie tlu collége.

A l'épo.que de sa convalescence, il sembla sortir d'un aut"re

mooae, tant ses anciennes oroyences s'étaient modifiées, et

tant il

avait acquis "de notions positives sur des matières

jusqu'alors totalement

étrangères pour

lui.

il réapparut devant Antoine avec un système eomplet de

religion nouvelle, basé sur les inspirations de I'âme d'une part, de I'autre, sur le fluicle magnéti{ue, alors inconnu en France; le tout mélangé d'un reste de traditions catholi- ques : illuminisme grossier que I'Allemand Jung-Stelling et

Mme de Krudner devaient propager plus tartl.

il avait d.es

visions, des révéIations ; ses songes étaient des avertisse.

[E EOITEGE,

7

-t

I

ments du ciel qu'il savait interpréter avec certitude, F4gciné

par ses discsurs,, par son éloquence, par l'étrangeté mêrne de

ses doctrines, Aatoine se laissa .encore une fnr! aller à son

impulsion, Isidore fut à ses yeux un sracle, ùn prophète, un Christ futur appelé à répover le mond,e.

Ils en vinrent à ce degré de folie, de croire qu'autrefois

leurs deux âmes avaient été unies par un lien sacré. La mère d'Isidore avait perdu son Bremier fllç en bas âge ; eh bien I

l'âme de ee filq habitait maintenant le corps d'Antoine ! Telle était, ils n'en doutaient pas, Ia cause décisive du penchant

qui les avait çntratnés I'un yers I'autre. Dans toutes les

grandes affections se montrait ainsi la force attractive de

cleux âmes déjà appareiltées dans des temps antérieurs I leur

instinct divinateur, leurs rêves, tout venait cofroborer cette

doue,e persuasion.
'

La source originelle de tout ce mysticisme et de toute cette fantasmagorie nagnétique était une vieille folte qui croyait à peine en Dieu et prétendait avoir des entretiens avec la Yierge Marie. Nquvellement arrivée de Yienne, où elle avait

été la servaate de Mesmer, cette sibylte, dont la principale occupation consistait daris la surveillance de la lingerie au

devenait aussi garde-malade par

ciroonstance. On la nommait lVlme Lépicier. C'est elle qui

collége Louis-tre- Grand

,

avait soigné et veillé Isidore lors de son inilisposition; eû quand, affaibli Bar Ie jetne et par l'alitement, il fut pris de

vertiges et d'hallucinations flévreuses, elle lul avait traduit

ses visions, déroulé tout entière sa scieuce de soreière et de

pythonisse ; et il ayait oru, car il avait vu. Quelque temps après, non contents -de se bercer mutuelle-

ment de leurs rêves, ils tentèrent de,"faire des proséIytes

parmi leurs eopdisciples. L'illuminisme gagne un=e partie des classes, et ne laissa pas" que d.'amener une grande per-

turbation dans les études. Mais les apôtres furent dénoncés par un inôrédule I l'abbé Proyard, prinelpal du collége, chassa

Mme Lépicier, et prit poin d'instruire la mère d'Antoine de

8

ANTOINE.

ce qui se passait. Son père était mort depuis un an. La pauvre

femr4e, justement effrayée du cours que prenaient les idées

de son fils, et préférant pour lui un peu moins de latin et

plus de bon sens, se hâta de le rappeler auprès d'elle. Quant

à Isidore, la haute protection de M. tle Conzié Ie maintint dans son privilége de boursier.

Antoine quitta donc te collége, et avec de vifs regrets? car

il lui fallait se séparer

de son ami, de son guiôe,' dire adieu

Au'moment clu départ, tous deux se ju-

rèrent de rester fidètes à leurs croyances' en dépit des per-

sécutions; puis, dans un dernier embrassement :

à son étoile polaire.

(( Nous nous reverronsr mon ami ! dit Antoine.

Bientôt, mon frère I n répondit Isidore.

-

Il fallut les arracher des bras l'un de I'autre. Arrivé dans sa ville natale, heureux de se retrouYer aYec

sa mère, Antoine I'aida à diriger la bra.qserie de la Branehe

d,'aaaa'ta, à la tête de laquelle iI ne tarda pas à se mettre. Le

temps s'écoulait,

lement bon et sensible, il eùt rendu heureux ceux qui I'en- touraient, s'il avait pu réprimer les tendances tyranniques de

son caractère.

Lui, si faible vis-à-vis d'un jeune homme dont rien ne dé'

montrait la supériorité, il ne pouvait plus supporter d'autre

joug : tant il:est vrai que tout esclave devient facilement

tyran I It faut avouer que les circonstances contribuèrent

en lui ce malheureux penchant à

ses idées mystiques s'effaçaient, et, naturel-

puissamment à clévelopper

dix-sept ans, commandant à un grand

nombre d'ouvriers, contraint cle suppléer' par la ténacité de sa volonté, à ce qui tui manquait et d'âge et de force phy-

ia domination. A"

sique, it s'habitua à imposer ses idées à ses subordonnés et

à regarder toute résistance comme une révolte. Sa mère, en

la tendresse qu'il ne c"essa jamais de lui témoigner,

usant de

ett pu assouplir cette volonté de fer, màis elle fut la première

Elle avait obéi sous son mari, elle obéissait

sous Sgn fils, heureuse encore, la pauYre femme, de retrouver

à *'y soumetir

tE col,lÉGp.

I

-=_l

'

dans celui-ci un trait de plus qui tui rappetât l'époux qu'elle

pteui'ait I

Trois ans après, Antoine se maria; il . eut un filç qu'il

nomma Yictor et qu'il adora. CeIIe qu'il avait épousée, ?nge tle rlouceur et de résignation, so fit une loide répondre aveu- glément au moindre des désirs de son mari. Ainsi ce qui au- rait peut-être été en lui force raisonnée de caractère devint un principe absolu d'entêtement incurable. Un seul homme,

devait faire tomber ce rude échafaudage et régler

du doigt

d'un 4ot,

les mouvements de ce cæur de bronze.

Un jour, A.ntoine , s'e promenant avec son fils, près tle la

ville, sur les bords de Ia Scarpe, du côté des Ecluses' -

c'était

en 1?80, son petit Yictor avait alors six ans,

-vit

sortir du

intlividu qui

Yal-Masset, herbage entouré de haies vives, un

semblait déclamer en gesticulant.

dans ]'ancienne province

Les poêtes étaient rares

d'Artois. Antoine le prit d'abord

pour un fou, et, comme son fiIs, partageant sa croyancel CoID-

et te tirait par la basque de son habit en ville , il obéissait au mouvement de

mençait à s'effrayer

pour le faire rentrer

I'enfant,

Ce

quand son nomlui fut jeté deloin par le déclamateur.

nom, Cê seul mot sufflt. Une sensation à lui inconnue

depuis bien longtemps, celle de la peur, le saisit tout à coup.

Était-oe un pressentiment

encore exerser sur lui

ne s'y était point trompé une seconde I Ses traits se contrac- tèrent, sa poitrine se gonfla i et , à peine remis de son émo- tion, il sentit une des mains d'Isidore presser la sienne, tan-

dis que I'autre tombait familièrement sur son épaule :

cet homme? car c'était bien lui; il

de la fatale influence que devait

( Ah I te voilà ! ) tlit celui-ci

cle sa voix aigre.

Et il sembla à Thonnête brasseur d'Arias que le mauvais génie reprenait possession de son âme, Aux yeux du nouvel

arrivant, ce trouble ne fut que celui de la joie et de Ia sur-

prise.

< Il s'est paBsé bien des choses depuis que nous ne nous sommes vos, dit Antoine, à peu près redevenu maître de sa

I

1

I

f--

--

I

 

I O

ANToINE.

I

pensde i i'ai noilte félieitations à t'adresser sur tes succès

dans les concours universitaires et même dans tes études du

droit,

- Oui, répondit Isidore d'un ton de nonchalance afectée j'ai travaillé depuis toi I Que veux-tu? une fois ma tête débar-

;

rassée de ce fatras de billeyesées mystigues dont la mère té-

picier l'avait remplie, il a bien fallu y rdorrer autre chose. J'y

ai uris du grec, du latin, et mieux que cela, Le temps est venrl

i{ faut songer aux intérêts de la terre et non à cenx du

ciel; le meilleur moyen d'honorer Dieu, c'est d'être utile aux

hommes ! Je viens d'être reçu avocat; eh bien I si je le puis, je concourrai de toutes mes forces à mettre fln à ce grand pro-

depuis trop longtemps, se débat entre les esclaves et

les tyrans I I

cès qui,

Il parla alors avec enthousiasrue de l'orgaaisation des ré-

publiques anoiennes,

r< En effet, lui dit antoine, on m'a appris que notre profes-

seur Hérivaux t'avait surnommé le Romain.

'-

Q'sst vrai, et j'en suis fier I

)

Et il entama une longue thèse en faveur d.e I'humanité.

Pendant eette coilyersation, le petit yictor, toujours ts'ef- frayant des gestes multiptiés et de la voix glapissante de I'é-

tranger, redomandait à grands crie sa mère,.Les deux anciens

amis se séparèrent donc, en promettant de se revoir souventn

sar Isidore était revenu daBs arras pour y erercer Êa, pro-

fession d'avocat. A la premièrg visite qu il fit à la Branche d,'acacia, clès que

la femnre tfAntoine I'aperçut, elle sentit en elle un vif Ttrog-

vement de répulsion ; sitôt qu'elle I'eut entendu développer

avec complaisance 3es idées audacieuses en politique comme

en morale, elle le prit en horreur, êt conjura son mari

les

,

mains joiRtes, de rompre avec cet homme, Qui lui serait fatal. Sublime privilége de ces âmes aimantes à qui se révèle pres-

que toujours, comme d'instinct, le péril caché qui meuaee les

objots .de leur affectiou t

tE corrÉçu.

I

I

Ântoine attribua d'abord à des raisons vutgaires la répu-

gnance de sa femme pour son 0x-cotrd.iseiple.

cr $a laideur, so& visage pâle et stigmatifi'é de petite vérolen I' ont seuls prévenue contre Isidore, se dit-il I puis, guelle femme

ne jalouse pas les amis de son mari? >

Il la railla de ses appréhensions. Pour la première fois, sa

parole ne put la convai,nere ; elle insieta n le suppliant,

au nom

I

Quo

lui I Oui ,

ooest a,u uom de leur enfant qu it lui prit Ge cûurâSg, cette

de son fils, de ne point reoevoir cet homme ehez

foree inaccoutumée de résistance et de supplications

eraignait-elle donc? Elle-même peut-être I'ignorait; et c€pen dant, si elle avait pTr convaincre so& mari, elle sauvait la vie

de eon fils, elle se sauvait' elle-même I

Mais Ântoine résista l bien plus, pour la guérir de ce qu iI appelait ses folles préventions, il invita dès le lendemain so&

"'

ami à dtner, et eontraignit sa femme à le servir.

Yers la fin du repas,

excité par le vino le convive tint sur

les gens titrés, sur Ia cour et sur les eourtisans, des pfopos

que le roattre de la maison n'approuva pas plus que }es autres.

Dès qullsidore fut parti, la mère Antsioe prit en main la

cause de sa bru :

s Tu as voulu le recevoir, tu l'as reçu, o'est bien, dit-elle àl

son fils

;

tu es }e mattre I Mais shis"&u qui vient de s'asseoXr

I ta.table? Quoiqu'ils soient originaires du pays, beaucoup

ignorent Ia chose r car son père a changé dc nom par ortlre de la justice, et n'est revenu iei qu aprèe un long exil I

Comment? fit Antoine,

Oui I et certes n si Je n'étaie poussée à bout, ie ne révé-

-

-.

lerais point ee fa,it ; car je, n'aime poiut à nuire à mon pro-

chain, surtout à l'égard d'un Sarçon a pris en pitié, bien qu'il sache d'orb

que notre tligne évêque iI sort.

-* Mais d'oth sort-iI enfin ? s'écria Antoine.

'-.*

Ne tel'a-t-il pas dit, puisqu il est ton ami?

Si je le lui tlemander il me le dira.

.- Ainsi soit'ill nturmura la mère. Je n ai déjà que trop

T2

parlé

;

ANTOINE,

car ce que j'en sais m'a été confié, et je I'aurais oublié

s'il n'avait pris soin de me le rappeler par ses discours.

Crois-moi, cepend.ant, il ne peut rien'"venir de bon de ce

côté-là! > Il était de la destinée d'Antoine cle résister à ceux qu iI ai-

mait"et de n'êtrç sans force st sans volonté que vis-ilvis

d'Isidore. II continua donc tle le voir et de Ie recevoir. Le

pompeux appareil de philosophie républicaine fastueusement développé par I'avocat avait eu d'abord peu de prise spr le brasseur; il s'en inquiétait faiblement : tout cela lui semblait une amplification d.e ce qu it avait autrefois traduit lui-même

et par conséquent ne lui causait guère que de

l'ennui, pâr réminiscence. Mais ces principes

au collégu

,

s'ils étaient

,

attaqués par sa femme ou par sa mère

,

il croyait sa vanité

intéressée à les soutenir. Il les défendait contre elles ayec violence, avec emportement, et, à force de les défendre, il

finit par les adopter.

Il les adopta surtout

(

lorsqu'il vit poindre ce temps orÏ les

prédictions de son ami semblaient près de s'accomplir. La révolution n'était pas encore en marche, mais tout l'an- nonçait. Dans la maison d'Antoine on cessa de lutter contre

des iddes devenues les siennes : de ce côté, tout était rentré dans la sour_nission habituelle. De même, n'ayant d'autre guide

que son ancien compagnon, iI s'abandonnait d'autant plus frànchement à l'impulsion qu'il en recevait, qu'Isidore avait repris sur lui une vraie supériorité,Bar une instruction plus

complète et I'acquisition, de connaissances réelles.

Les années s'écoulèrent; les succès du nouvel avocat à la

Cour royale d'Amas, le renom littéraire dont iI jouissait dans

'b

cette ville ,

où il venait d'être nommé président de I'Acadé-

mie, semblèrent assez justifier I'engouement d'Antoine pour lui. Néanmoins , malgré cette intimité de tous les instants ,

Antoine n'avait pas encore osé solliciter une confidence d'Isi-

dore au sujet de ce secret dont sa naissance était voilée ;

quand iI essayait do diriger l'entretien de ce côté, l'entretien

tE coLtÉGE-

13

lui'merhe, se dit

restait en route. ( Ce secret., l'ignore-t-i1

Antoine, .ma

menteurs?

mère a-t-elte été abusée

par quelques bruits

comme il en circule tant dans les'petites villes ? >

plus, quantl une

oirconstance inattendue vint subitement

souvenir, et donner à ses premiers doutes toute I'importance

d'une certitude. L'Académie de Metz avait mis

touchant le préjugé juridique

II finit par se Ie persuader, ei il n'y songeait

réveiller en lui ge

au concours une question

qui déverse sur toute une fa'

L'académicien d'Amas

à son ami; il obtint le

apprit à Antoine le nom du

mille l,infamie