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Jean-Hugues Déchaux Laqueur Thomas, La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre

Laqueur Thomas, La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident.

In: Revue française de sociologie. 1993, 34-3. pp. 454-457.

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Déchaux Jean-Hugues. Laqueur Thomas, La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident. In: Revue française de sociologie. 1993, 34-3. pp. 454-457.

1993, 34-3. pp. 454-457. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1993_num_34_3_4269

Revue française de sociologie

est plus aisée et plus sûre que l'analyse transversale de la mortalité. Il en est ains i parce qu'on considère que l'individu subit toujours la mort. S'agissant de mob

ilité

des conditionnements structurels ou conjoncturels, bref de tout ce qui n'est pas rapportable aux volontés singulières, a beau être grand, il reste que la vie de

Béduwé qui fait le point des conclusions obtenues sur données insee uniquement

et qui,

place aux travaux persévérants de Claude Thélot. On apprendra à l'occa sionque la statistique lue sauvagement a des dangers : la montée du chômage

à juste titre,

accorde une large

professionnelle ou sociale, le poids

augmente la stabilité des actifs. Bien sûr, puisque les chômeurs de longue durée

dont la situation, hélas,

Pierre n'est pas celle de Paul, qui, st sont des actifs

atistiquement,

les cœurs, sinon les reins, s'intéresseront

tout est là. Pour certains auteurs, les in davantage aux profils psycho-sociologi

dividus

77 ans, sans maladie professionnelle, et

ne change pas. Ceux qui veulent sonder

mourront

tous

deux

à

ne

font guère plus que brouiller

quesprésentés par D. Demazière, C. Dubar et R. Sainsaulieu. Ce livre, difficile, sera pendant quel ques années un point de départ obligé

pour tous ceux que les questions de mob

ilité

que le chantier est vaste, que les avan cées théoriques et empiriques sérieuses

y sont possibles, qu'enfin les propos

tranchés et idéologiquement surdétermin

és,reposant sur des lectures primitives de matrices simplistes, ne devraient plus être reçus dans les milieux professionn els,étudiants compris. Il était bon que ces travaux fussent réunis, dans une forme qui a bénéficié de la discussion,

trop rare

point collective.

un peu l'image et ce sont les règles de la structure sociale qui les intéressent, ou des changements de règles, rapportés plus souvent à des déterminants écono miques qu'à des faits d'évolution cultu relle ou socio-politique, ce qui incite à se demander si un économisme domi nant ou un reste de marxisme non crit

ique ne

bornent pas

l'horizon

de

la

pensée. C'est ainsi

qu'Alain

Chenu

conduit pied à pied une mise à la ques tion de la thèse des deux secteurs selon Piore pour conclure que, si le premier assure plus de stabilité, les chances de promotions fortes pour les ouvriers y sont plus faibles que dans le secteur deux, alors même que les qualifications sont plus élevées dans le premier. De son côté, J.-J. Paul écrit que l'analyse de cheminements fondée sur les straté giesconduit à éliminer les phénomènes de structuration.

intéressent, et il montre clairement

en France, et

de

la

mise

au

Jacques Lautman Université René Descartes - Paris V

Pour d'autres, à démêler est

au

contraire,

l'i

nconnue mystère de ses cheminements. Telle est,

dès le départ, la logique du parti de ceux qui, comme Chantai Nicole ou Catherine Marry, étudient le devenir de groupes particuliers, des jeunes en situations lo

l'individu et le

calisées.

seulement les conclusions de Granovet-

ter, montre que

s'en tirent mieux

que les enfants de chômeurs de longue durée et autres préretraités. Au lecteur pressé et avide de résultats factuels, on conseillera le chapitre de C.

rents

Celle-ci, retrouvant en partie

les jeunes dont les pa

ont un emploi

Laqueur (Thomas). - La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident. Paris, Gallimard (NRF-Essais), 1992, 355 p., 230 FF.

Ce

livre est la traduction d'un ou

vrage

s'efforce de répondre à une très vaste question : comment, en Occident, a-t-on pensé l'appartenance sexuelle à travers l'histoire? La période couverte va de l'Antiquité à l'aube du xxe siècle. L'aut eur, professeur d'histoire à l'Université

paru aux Etats-Unis en

1990. Il

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Les livres

de Berkeley en Californie et spécialiste de la sexualité, se range dès la préface à l'édition française dans une filiation

foucaldienne. La fabrique du sexe, tr sexe dans la nature. On pourrait même

moins parfaite du corps canonique, celui de l'homme. Il n'y a aucun effort pour enraciner les rôles sociaux de chaque

aduction

and gender from the Greeks to Freud, se présente comme un livre très érudit mobilisant une impressionnante docu mentation empruntée à la littérature mé dicale et philosophique et écrit dans un style parfois lourd et imprécis, souvent redondant. Il ne saurait être question de faire de cet ouvrage foisonnant une pré sentation exhaustive, cependant nous pouvons en résumer le propos central qui intéressera tout sociologue attentif à l'étude des rapports homme-femme.

Le sexe (définition de l'homme et de la femme par les spécificités anatomi-

ques du corps) comme naturellement le genre (définition culturelle par les qual

ités morales, affectives, sociales

des construits sociaux. La nature des rapports qu'entretiennent ces deux no tions change au cours de l'histoire de l'Occident.

xvnieDès siècle,l'Antiquitéc'est le modèleet jusqu'audu sexe unique qui domine (Aristote, Galien de Pergame). Homme et femme sont rangés le long d'un axe métaphysique dont le sommet de perfection est occupé par l'homme. Au plan anatomique les diffé rences entre homme et femme sont t

enues

inélégante de Making sex, body

dire que ce sont les catégories sociales du genre qui sont en elles-mêmes natu relles. Ce modèle « unisexe » correspond à un monde public à très forte prédomi nancemasculine : «L'homme est la me

sure

n'existe pas en tant que catégorie onto-

logiquement distincte » (p. 87).

Au xvnie siècle émerge un autre mod èle, celui de la différence sexuelle. De par leur anatomie et leur physiologie, les deux sexes sont définis comme «in- commensurablement» différents. La dif férence n'est pas de degré, mais d'espèce. Le vocabulaire de l'anatomie génitale se précise : les ovaires ne sont plus l'équivalent des testicules, l'utérus et la menstruation deviennent le propre de la femme. Désormais le genre va se fonder sur un substrat biologique. A une biologie, décalque d'une hiérarchie d'or drecosmique, succède une « biologie de l'incommensurabilité» ancrée dans le corps. L'homme et la femme n'entretien nentplus de relation d'égalité ou d'iné galité, mais de différence. Les genres définissent alors des qualités, vertus et rôles selon des racines biologiques. Cependant à y regarder de près, les signes prétendument évidents de l'ana tomie et de la physiologie sont tout sauf évidents : «C'est hors des limites de l'investigation empirique que se déter minent (lesquels) comptent et à quelles fins » (p. 24). La biologie du sexe est d'abord culturelle, politique, morale. En elles-mêmes les différences sexuelles ne disent rien. Seule importe l'argumentat ionqui fait le passage du sexe au genre. La différence sexuelle n'est pas donnée simplement, ce sont les impératifs de la culture (c'est-à-dire les rapports polit

de toutes choses

et

la

femme

) sont

pour négligeables :

les organes

sexuels de la femme sont simplement à

l'intérieur du corps, alors que ceux de l'homme sont à l'extérieur. La femme est définie comme un «moindre mâle» en référence à une hiérarchie d'ordre cosmique. Les organes et leur emplace mentne sont qu'un épiphénomène d'un ordre universel plus vaste. L'anatomie

ne sert pas à établir une vérité, elle

fait

connu. En somme c'est le genre qui dé

finit

muable du cosmos et le sexe, une simple illustration. Il n'existe d'ailleurs pas un vocabulaire précis ď anatomie génitale. Le corps féminin n'est qu'une version

ne

qu'illustrer

le sexe.

un

point déjà

bien

Le genre est un fait im

iqueshomme-femme) qui dictent son lan

La thématique de la différence

«incommensurable» va servir le plus souvent à justifier la mise à l'écart des femmes de l'espace public post-révolu-

gage.

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Revue française de sociologie

tionnaire. De par sa nature anatomique, la femme est définie comme impassible, son corps peut ignorer le désir. Cette ré serve naturelle la rendrait incapable d'assumer des responsabilités civiques (Rousseau). De même, la menstruation la rendrait inapte à la concentration ré gulière et quotidienne qu'exige la parti cipation aux activités publiques. Mais cette même conception de l'im

passibilité

aussi inspirer des discours très diffé rents.xixe siècleLes (AnnapremièresWheeler,féministesSarah Ellis)du

s'appuient sur cette conception héritée du modèle des deux sexes pour reven diquer un nouvel espace politique. Plus impassibles, moins tourmentées par la passion et l'égoïsme que les hommes, les femmes ont la force intérieure qui les rend incapables d'opprimer autrui et qui ferait d'elles des souverains équitables

Ainsi, l'auteur établit le passage d'un modèle à l'autre sans réellement parven irà nous en donner les raisons. Il r

d'ailleurs ces limites: «Bien

entendu ces contextes furent le résultat de nouveaux développements politiques et sociaux, mais mon propos n'est pas

econnaît

de préciser ces liens avec un luxe de dé

tails»

(pp. 36-37).

Tout au

plus

men-

tionne-t-iî deux «évolutions générales» qui vont permettre de passer d'un mod èle à l'autre. La première est épistémo- logique et la seconde, politique. L'explication épistémologique est larg ement empruntée à M. Foucault (1). LV-

pistémè selon laquelle le corps est pensé comme le microcosme d'un ordre plus important dans l'univers s'achève vers la fin du xviie siècle, par la suite le corps est ramené à un plan unique, celui de la nature. Science et religion se dis

tinguent

le corps, un point c'est tout»

Mais l'épistémologie ne produit pas

(p. 172).

plus clairement, «le corps est

seule deux sexes opposés, elle

le

fait

dans un contexte politique spécifique qui est celui des nouvelles luttes de pou

voir et de position, notamment entre hommes et femmes, qu'engendre l'émer

gencexvnie sièclede la sphèreet surtoutpubliquedu xixe.élargieLe predu

mier argument frise la tautologie et le second demeure des plus vagues. Le refus de s'engager dans une analyse cau sale oblige T. Laqueur à rester très éva-

sif : « L'essor de la religion évangélique, la théorie politique des Lumières, le dé

veloppement

publics au XVIIIe siècle, les idées lockéennes du mariage envisagé comme un contrat, les possibilités cataclysmiques de changement social qu'entraîna la Ré volution française, le conservatisme post-révolutionnaire, le système des f abriques avec sa restructuration de la di

vision

économie de marché de services ou de marchandises, la naissance de classes,

de

nouveaux

espaces

sexuelle du travail, l'essor d'une

(1)

Histoire de la sexualité, vol. 1 : La

volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976.

naturelle des femmes peut

et justes. De par leur constitution même, elles seraient plus portées à légiférer de façon à obtenir un monde en paix. Cet exemple montre que la biologie des dif

férences

discours politiques opposés. Le modèle

des deux

sexuelles peut légitimer des

sexes est le produit de la

culture, comme d'ailleurs le modèle pré cédent. Le nouveau savoir sexuel des Lumières n'implique logiquement au cune des interprétations relatives à la différence sexuelle faites en son nom. Le langage de la science est indissocia- blement un langage du genre, de nature sociale et politique. Le sexe biologique n'existe pas à l'état pur. La biologie du sexe est déjà informée par une théorie de la différence qui doit être rapportée au «contexte» historique, social et po litique.

Or c'est là que le bât blesse. Lorsque T. Laqueur se réfère au contexte, c'est de façon très impressionniste. On aimer ait bien comprendre ce qui, dans le contexte social, conduit à privilégier telle ou telle interprétation de la diffé rence sexuelle et plus largement ce qui va permettre de passer d'un modèle «unisexe» à un modèle des deux sexes.

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Les livres

isolément ou de manière solidaire : rien de tout cela ne fut la cause de la format iond'un nouveau corps sexué. Le fait est plutôt que la reformation du corps se trouve intrinsèquement inscrite en chacune de ces évolutions» (pp. 25-26). Un tel catalogue dessine un programme de recherche, il ne peut tenir lieu d'anal yse.

Toutefois, selon l'auteur, les deux modèles présentés ne se succèdent pas dans un ordre linéaire. Même si le s econd occupe aujourd'hui le devant de la scène, le modèle du sexe unique

continue d'inspirer représentations et ré

flexions.

Par exemple, la théorie freu

dienne

de la sexualité féminine selon

laquelle le siège du plaisir sexuel fémi nin se déplace du clitoris «masculin», homologue du pénis mâle, vers le vagin indubitablement «féminin» lorsque la jeune fille devient femme mûre décrit un réinvestissement qui va contre les struc

comptant. Son argumentaire biologique est largement rhétorique. A la limite le sexe biologique n'existe pas, tant la connaissance scientifique est condition néepar des représentations culturelles. En somme, ces deux modèles sont des stratégies rhétoriques distinctes pour

dire l'infériorité des femmes, le premier n'hésitant pas à parler d'inégalité en ré

férence

second, sous le couvert d'un discours de la différence biologique, affirmant l'iné galité tout en la déniant. Et ce qui frappe avant toute chose, c'est bien la perma nence historique de la thèse inégalitaire que l'on cherche à établir.

à l'étalon du corps

mâle

et le

Jean-Hugues Déchaux OSC et Université de Paris V

Testart (Alain). - De la nécessité d'être initié. Rites d'Australie.

Nanterre,

Société

d'Ethnologie

(Mé

moires

de

la société),

1992,

290

p.,

135 FF.

L'analyse des rituels n'a pas bénéfi ciéen anthropologie de la même atten tion que l'analyse des mythes, bien que

ces deux types de récits fassent système et tendent souvent à raconter la même chose au sein d'une même société. On connaît surtout les travaux de Victor Turner, Les tambours d'affliction (Gal

limard,

1972) et Le phénomène rituel

(PUF, 1990), ou les analyses de Bourdieu dans Le sens pratique (Minuit, 1980). D'autres se sont intéressés aux rituels pour en livrer une description à la fois

eproduire

le sens qu'ils prennent pour les

acteurs ou, du moins (car le sens est loin

d'être toujours explicite), sa logique pour la culture locale. Parmi les cher

cheurs

dianistes

français, on pourrait citer les in

(C. Malamoud

),

les historiens

de l'Antiquité (M. Détienne, J.-P. Vernant,

J.-L. Durand, J. Scheid

),

les africanistes

(M. Cartry, A. Adler

).

Testart n'avait

nul besoin de faire référence à ces tra-

tures organiques du corps (2). Le proces suspar lequel la petite fille qui naît avec une disposition bisexuelle devient femme est l'expression de la puissance d'imposition de la culture sur les corps.

Les

conséquence naturelle de la différence corporelle. Et T. Laqueur de conclure que Freud donne ainsi une version mo derne au modèle antique du sexe unique. La démonstration est séduisante, mais trop ponctuelle et donc insuffisante à prouver la coexistence des deux mod èles. A l'échelle de l'histoire occident ale,tous les indices mentionnés par l'auteur montrent que nous sommes pas sés globalement d'un modèle à un autre.

La question du pourquoi reste très la concrète et structurale qui tente de r

rgement ouverte.

En dépit de ces quelques manques, le grand intérêt de l'ouvrage de T. Laqueur est de montrer que le sexe est aussi culturel que le genre. Il ne faut pas pren drele modèle des deux sexes pour argent

deux sexes ne

sont donc pas

la

(2)

Cf. S. Freud, Trois essais sur la théo

riesexuelle, Paris, Gallimard, 1987.

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