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VIOLENCE ET POLITIQUE

VIOLENCE ET POLITIQUE Une approche argentine par Denis MERKLEN Sociologue, Enseignant-Chercheur à l’Université Paris 7 et

Une approche argentine

VIOLENCE ET POLITIQUE Une approche argentine par Denis MERKLEN Sociologue, Enseignant-Chercheur à l’Université Paris 7 et

par Denis MERKLEN

Sociologue,

Enseignant-Chercheur à l’Université

Paris 7 et à l’Institut de Recherches Interdisciplinaires

sur les enjeux sociaux (EHESS/CNRS).

et Silv ia SIGAL

Sociologue, Chercheur au Centre d’Etudes des

Mouvements Sociaux (CEMS –EHESS-CNRS).

A la sortie de la dernière dictature militaire (1976- 1983), l´Argentine ratifie l´ancien pacte politique de 1853, par lequel les acteurs politiques renoncent à l’utilisation des armes. L’acte électoral, seul, légitime le pouvoir. Rien de moins banal pour une société qui vient de traverser la plupart de son vingtième siècle dans l’instabilité et dans une perpétuelle mise en question de l’institution démocratique. Vingt- cinq ans après le 10 décembre 1983, le système institutionnel semble avoir acquis une solidité et une force inédites depuis fort longtemps. Les crises économiques de 1989-1991 et de 1998-2002 ont été de dures épreuves, mais elles ont pu être surmontées dans et par le système. Le traitement des violations des droits de l’homme, certes laborieux, donne aussi la mesure de la fermeté des nouvelles modalités de gestion des conflits.

La violence ne prend plus les formes typiques de l’avant 1983. Les forces armées ne préparent plus de coups d’Etat et ne sont donc plus des acteurs

directement politiques. La gauche, quant à elle, a cessé de chercher dans la rébellion armée le moyen pour transformer l´ordre social : l´évolution de l´air du temps doctrinaire en occident, et la sauvage répression dictatoriale l´ont confinée dans le passé. La violence politique proprement dite, c’est-à-dire le recours à la force dans les conflits pour le pouvoir, semble avoir été éliminé. Il a fallu cependant attendre quelques années pour le constater : des évènements survenus sous les deux premiers gouvernements de l´ère démocratique le montrent.

D´une part, les soulèvements des militaires - appelés « carapintadas »- qui résistent à l’examen par la justice des crimes commis pendant la dictature. Plus ou moins isolés, ils se succèdent entre 1988 et décembre 1990, jusqu´à la ferme intervention du gouvernement de Carlos Menem, qui envoie leur chef (le colonel Seineldín) en prison. D’autre part, la prise de la caserne de La Tablada, dans la banlieue de Buenos Aires, en février 1989, par un groupe de

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militants d’un parti de gauche, le Mouvement « Tous pour la Patrie 1 », en réponse aux carapintadas, est réprimé de manière sanglante - des dizaines de morts et disparus - par le gouvernement de Raúl Alfonsín. Ces épisodes perpétuent des anciennes logiques d´action: les premières renvoient à la traditionnelle prétention des Forces Armées à constituer le garant légitime de l´ordre social, tandis que la seconde s´inscrit dans la droite ligne de la guérilla. Leur défaite annonce les décisions qui affaibliront définitivement les Forces Armées, rendant à l´Etat le monopole de l´exercice de la force.

Ce double échec sonne le glas de la politique armée. Est-ce dire que la société argentine a définitivement conjuré le problème de la violence politique ? Certainement pas : aucune société ne peut l´éliminer complètement, et une telle prétention équivaudrait à souhaiter l´abolition de toute forme de conflit. Il n´en reste pas moins que le terme « violence » a reçu en héritage des dernières décennies une polysémie singulière, visible autant dans le sens commun que dans les discours politiques et ceux des médias. En réunissant des phénomènes de nature diverse qui n´ont en commun que la transgression des lois dans l´espace public, la spécificité du social et du politique s´efface. La lutte armée et la dictature, d´une part, et la dislocation des routines de la vie quotidienne par les crises économiques 2 , d’autre part, sont à l´origine d´une hantise dominante dans les strates moyennes : la dissolution de l´ordre. Tout comme la crise économique est, aujourd´hui, le signe menaçant d´une répétition de l´année 2001, l´inaction de la police, ou ses excès, rappelle la toute

1. Parti politique légal, le Movimiento todos por la patria a accueilli en son sein une partie des anciens militants du Ejército revolucionario del pueblo – ERP et la prise de La Tablada fut dirigée par l’un de ses anciens chefs militaires, Enrique Gorriarán Merlo.

. Pour une étude des conséquences de l’hyperinflation en

termes de « dissolution du lien social », voir Silvia Sigal, &

Gabriel Kessler : « Comportements et représentations face à la situation de dislocation des régulations sociales : l’hy-

perinflation en Argentine », in Cultures & Conflits n°4/5,

Hiver-Printemps 1996-1997.

puissance dictatoriale des armes, et il n´est pas exceptionnel que des affrontements violents entre des factions partisanes ou syndicales évoquent le bruit et la fureur des années 1970, et suscitent des appels au respect de la démocratie. Le souvenir du passé, enfin, subsiste en tant que cadre d´interprétation symbolique. La qualification de « setentistas » appliquée aux courants de gauche, et même à l´Exécutif -sous le couple Kirchner-, illustre bien la référence majeure que constitue cette époque et son pouvoir évocateur. Il en est de même de l´accusation de « golpismo » (putschisme), ou du tout nouveau terme « destituant », adressée par le gouvernement à ses opposants lors du conflit sur l’augmentation des taxes à l´exportation des produits agricoles en 2008.

Nous n´échappons pas facilement à cet étiquetage social, surdéterminé par l´impossibilité d´une définition générale, atemporelle et hors de l´espace, de la violence. Vouloir discriminer entre ce qui est politique et ce qui ne l´est pas, ne fait qu´ajouter des obstacles à l´heure de choisir les évènements « violents » que nous prenons pour objet. Refusant de tomber dans les excès des approches qui identifient injustice et violence, nous avons privilégié une des dimensions de la notion de « violence » : l´utilisation de la force au-delà des cadres institutionnels. Tout en sachant que la violence physique est loin d´épuiser le champ, le recours à la contrainte à la frontière du légal et de l´illégal est le trait commun aux évènements choisis. Notre énumération des « faits violents » est donc inévitablement incomplète et hétérogène car bien d´autres épisodes auraient pu être pris en compte avec une définition plus large.

La violence en démocratie

La disparition de la violence collective tradi-

tionnelle donne une nouvelle visibilité à d´autres

usages de la contrainte,

qui

se placent au centre

de la scène publique. Citons quelques-uns de

ses

protagonistes

les

plus

notoires :

des bandes

(constituées souvent par des jeunes pauvres),

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des nouveaux mouvements sociaux et, enfin, des membres de la police. Auxquels il faudrait ajouter la violence, symbolique, des « escraches », ces opérations qui visaient tout d´abord, pour s´étendre ensuite à d´autres objectifs, l´individualisation des responsables de la répression devant leurs domiciles, à l´image des anciens charivaris.

Quelle est leur teneur politique? Suffit-il de dire simplement que ces formes de la violence sont une conséquence des nouveaux conflits sociaux ? Quels sont les mécanismes sociaux et/ou politiques qui lui sont associés ? Ce sont-là quelques-unes des questions posées aujourd’hui aux sciences sociales, bien différentes de celles soulevées par les régimes autoritaires, la guérilla ou le terrorisme d´Etat. Il s´agit enfin de savoir si les sciences sociales argentines ont élaboré les outils conceptuels nécessaires pour penser, sans les réduire à de simples effets des structures sociales, ces formes de violence qui, faute d´être tout à fait nouvelles, dominent la sphère publique aujourd´hui.

Crimes et délits

Il convient d´appeler « crimes » politiques des évènements qui jalonnent la période post-1983 - et dont une bonne partie est associée aux administrations ménémistes. À la différence de la violence politique collective, dont les protagonistes s´identifient et appellent une réponse gouvernementale immédiate, sa qualité politique est clandestine. Faits divers au départ, ils sont introduits dans le politique par les médias ou des associations tels les mouvements de défense des droits de l’homme, qui dénoncent l´implication du pouvoir ou d´acteurs politiques. Ces rapports crapuleux ne sont certainement pas inédits dans l´histoire du pays, mais, révélateurs des côtés obscurs de la politique, ils sont d´autant plus insupportables, et scandaleux qu´ils semblent confirmer que peu de choses ont changé avec le retour à l´ordre constitutionnel. Aussi, ils font la une des journaux et suscitent des mobilisations populaires qui revendiquent justice et vérité, en écho

aux manifestations contre les agissements de la Junte. Rappelons-en quelques-uns : le meurtre de Maria Soledad Morales, dans la province de Catamarca en 1990, l’assassinat des journalistes Mario Bonino (1993) et José Luis Cabezas (1997), le supposé suicide d’Alfredo Yabrán en 1998, ainsi que, bien sûr le cas de la mort du fils du président de la république, Carlos Menem Jr., en 1995. C’est encore le cas de la disparition de témoins, lors des procès aux tortionnaires de la dictature, dont l’un d’entre eux, Julio López reste « disparu » depuis le 18 septembre 2006.

Bien que de nature fort différente, il convient de mentionner les nombreuses interventions des forces de l´ordre locales qui se soldent par la mort de citoyens, suspectés de crimes ou pas 3 . La violence y est présente non seulement en raison de leur brutalité mais du fait de l´utilisation illégale, aux limites de la clandestinité, d´un pouvoir légitime. Même lorsqu´elle est dépourvue de buts partisans - ce qui n´est pas toujours le cas- cette violence ne reste pas en dehors du politique du fait qu´elle est l´œuvre de membres de l´appareil d´Etat. La fréquence de ces interventions musclées a conduit la presse et les organismes de défense des droits de l’homme à baptiser l’institution « policía de gatillo fácil » (« police à la gâchette facile »), et à dénoncer les nombreux cas de torture de jeunes des quartiers populaires dans les commissariats de police. Parmi ces « bavures », les assassinats en pleine rue de groupes de jeunes dans la banlieue de Buenos Aires, à Ingeniero Budge, à San Francisco Solano et à Dock Sud, qui suscitent un scandale majeur en 1987. Ces agissements sont à corréler avec le nombre important de policiers morts, mais il est certain que la corruption généralisée au sein de la police et un fonctionnement qu´on a qualifié de mafieux constituent l’un des problèmes les plus graves du système institutionnel démocratique, que les solutions envisagées n´arrivent pas à résoudre. Les

. Deux nouvelles associations de défense des droits de l’homme émergent en réponse aux exactions policières, la Commission de familles des victimes de la violence insti-

tutionnelle (COFAVI) et la Coordination contre la violence policière et institutionnelle (CORREPI).

effets des réorganisations successives de la police de Buenos Aires (la « police maudite ») sont quasiment nuls, comme l´illustre le « massacre de Ramallo » en septembre 1999: celle-ci exécute, devant la presse, les preneurs d’otages dans le braquage d’une banque, puis tue le seul survivant au commissariat où il était détenu. Les excès policiers donnent souvent lieu à de « marches du silence » massives suite à des meurtres impunis, 39 marches entre 1989 et 1999, selon l´étude de Sebastián Pereyra .

La violence policière ne peut pas être séparée de l´extension de la délinquance, notamment après l´hyperinflation de 1989. Avec la montée du chômage et la dégradation quasiment instantanée des revenus des classes moyennes et populaires, la pauvreté, l´indigence et la faim font leur entrée tant dans les statistiques que dans les discours publics. L´image de l´Argentine sur elle-même se transforme du jour au lendemain: elle se découvre latino-américaine.

Il convient de retenir, à côté des délits ordinaires, une modalité nouvelle qui s´étend au cours des années 2000 : la vague d’enlèvements en vue de rançon. Ils sont souvent précédés par des vols dans le domicile des victimes, mais des variantes se développent, telles les séquestrations aux coins de rues, dits « express », avec des demandes modérées et marchandées, et plus tard des enlèvements « virtuels », qui annoncent faussement (généralement depuis le téléphone d´une prison) qu´un proche a été enlevé.

Il s´agit dans tous les cas de délits relevant du « droit commun », mais la diminution croissante de l´âge moyen des délinquants indique qu´ils font partie de la question sociale, dans le mesure où ils renvoient pour la plupart à l’appauvrissement généralisé et

4. L’auteur explore les liens entre les mouvements de dé- fense des Droits de l’homme sous la dictature et ceux qui protestent contre les bavures policières en démocratie. Sebastián Pereyra, « ¿Cuál es el legado del movimiento de derechos humanos? », in F. Schuster et alii.: Tomar la palabra; Estudios sobre protesta social y acción colectiva

en la Argentina contemporánea, Buenos Aires, Prometeo, 005, pp. 151-191.

à la crise des structures d´autorité traditionnelles. L´association entre la délinquance et la pauvreté est telle que le délit se banalise en tant que moyen de vie comme les autres au sein des couches populaires 5 .

Quant à leur teneur politique, elle est à chercher aussi dans une opération sous-jacente, engendrée pour l´essentiel par les médias, qui fait d´un ensemble hétérogène de cas individuels un fait collectif. Elle ouvre un vaste champ au politique qui autorise par exemple la création du mouvement dirigé par Juan Carlos Blumberg (dont le fils, séquestré en vue de l’extorsion, est trouvé mort en mars 200) qui exigeait une répression plus sévère sans cacher ses critiques envers le gouvernement.

L´impunité constitue le ciment de cet alliage, qui fait lien avec les critiques de la corruption politique. Elle permet également de réunir des faits de nature aussi diverse que les attentats à la bombe contre l’Ambassade d’Israël en 1992 et contre l’Association mutuelle israélite argentine (AMIA) en 199, ou l’incendie de la discothèque « Cromañón » en décembre 200, qui ont tous provoqué des dizaines de morts. Si ces épisodes n’impliquent que très indirectement les pouvoirs en place, l´impuissance ou la lenteur de l´action judiciaire les unifie et les politise. Un mot les réunit sur la scène publique :

« impunité », qui n´est pas sans rappeler, lui aussi, l´héritage symbolique de la dictature. Le présent se lie avec le passé, les morts s´insèrent dans le moule des disparus. À l´image des mouvements qui demandaient la vérité sur les victimes de la dictature et le jugement des responsables, ces mobilisations court-circuitent les partis, elles sont portées par des citoyens et les médias. Initiées pour la plupart par les proches des victimes, ces mobilisations reprennent le modèle d’action inventé par les « mères » sous le régime militaire, puis continué par les « grand- mères » et les « fils » des « disparus ». La Loi se révèle incapable de soumettre le Pouvoir. L’Etat a certes

5. Gabriel Kessler montre comment le délit devient plus

qu’un mode de vie, presque un métier : Sociología del de-

lito amateur, Buenos Aires, Paidós, 004.

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récupéré le monopole légitime de la force ; il lui reste à l’exercer dans la légalité.

Violences collectives

Les profondes transformations sociales des dernières années sont contemporaines de la vague de nouveaux délits perpétrés par les jeunes - et les très jeunes- des couches démunies. On est autorisé, ne serait-ce que par la coïncidence dans le temps, à les relier à une autre mutation : le renouveau du « répertoire » de l´action collective populaire. L’affaiblissement d´un syndicalisme autrefois tout- puissant ainsi que l’approfondissement de la fracture sociale et le désengagement de l´Etat, font en effet

récupéré le monopole légitime de la force ; il lui reste à l’exercer dans la légalité.

Démonstration de force du mouvement «Bloque Piquetero Nacional»

apparaître des modalités de contestation inédites. Le recours à la force y est présent sous des formes diverses, favorisé par l´inexistence de l´expérience et des cadres institutionnels propres aux luttes traditionnelles. Il convient de distinguer deux types parmi les nouvelles formes d´action collective. Tout d´abord celles, désorganisées, appelées « émeutes de la faim » ou « saqueos » 6 , qui correspondent à la notion de « rage » proposée para Hannah Arendt. Directement liées à un accroissement soudain de la misère, elles se manifestent violemment au climax des crises

. Voir l’étude pionnière de Marie-France Prévôt Scha- pira, « Pauvreté, crise urbaine et émeutes de la faim dans

le Grand Buenos Aires », Problèmes d’Amérique latine 95,

Paris, 1er trimestre 1990.

économiques de 1989 et de 2001. La détérioration à la fois vertigineuse et profonde des conditions de vie de couches entières de la population est suivie par le saccage de commerces et de supermarchés dans les périphéries des grandes villes, notamment à Buenos Aires mais également à Cordoba, Rosario, Tucuman, etc. La colère et la faim se mêlent pour mettre fin aux gouvernements de Raul Alfonsin et de Fernando de La Rua, tenus l’un et l’autre pour responsables de désastres économiques, incapables de protéger la population d´une dégradation aussi soudaine 7 . Ces deux crises enfoncent près de la moitié de la population du pays sous le seuil de pauvreté et beaucoup n’arriveront jamais à sortir la tête de l’eau.

On doit aussi ajouter dans cette catégorie les révoltes survenues dans certaines capitales de province, soumises aux plans dits « d’ajustement structurel » imposés dès le premier gouvernement de Carlos Menem. Si le non-payement des salaires de la fonction publique est généralement l´étincelle initiale, elles réclament plus largement contre la corruption et l’arbitraire des systèmes politiques locaux, népotistes et autoritaires en dépit de leur origine électorale, telles les rébellions des années 1989 et 1990 au Chaco, Chubut, Tucumán et Jujuy, dont le niveau de violence plonge les villes dans le chaos pendant plusieurs mois. Au cours de la période 1989-1993 on constate des secousses liées à des transformations du système de partis dans les provinces de Catamarca, Chubut, Mendoza, Río Negro, San Juan, Santiago del Estero, Tucumán et Santa Fe. Puis, à partir de 1993, ont lieu les épisodes les plus longs et les plus agressifs à Santiago del Estero (décembre 1993), Jujuy (de 1993 à 1995), San Juan (juillet 1995), Córdoba (juin 1995) et Río Negro (septembre et octobre 1995). Explosions

7. Le départ des deux présidents n’a cependant pas revêtu

la même forme. Raul Alfonsín, fragilisé par les graves pro- blèmes économiques et notamment par un taux d’inflation annuel de 343% en 1988 et supérieur à 3000% pour l’année

1989, renonça à la présidence cinq mois avant la fin de son mandat en 1989. Fernando De la Rua, quant à lui, après

avoir décrété l’état de siège et ordonné la répression des manifestants, dût se démettre à mi mandat, en s’échappant du Palais présidentiel en hélicoptère, le 20 décembre 2001.

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de colère que la presse baptise « estallidos » 8 , elles débutent par la mise à feu et le saccage d’édifices qui représentent le pouvoir (le siège du gouverneur, des tribunaux, des mairies, des assemblées législatives locales). Suit la mise à sac, et parfois l´incendie du domicile des autorités ; souvent contraintes à la démission, leur surdité face à la souffrance populaire est souvent interprétée comme raison des mouvements. De ce point de vue, on peut dire que ces « estallidos » ont anticipé la révolte des journées du 19, 20 et 21décembre 2001 qui culminent avec la fuite du président Fernando de La Rúa.

L´utilisation du terme « estallidos » (explosions) met en évidence la difficulté à nommer des évènements inédits. Ils seraient ainsi des « évènements » déliés des structures établies, qui résulteraient directement de l´insatisfaction voire de l´ire collective. Or l´analyse détaillée de Javier Auyero 9 montre qu´il n´en est rien, que la prétendue spontanéité de ces comportements violents censés exprimer, à l´état brut, une réaction à la misère, s´insère dans le fonctionnement ordinaire du système politique. La reconstruction de la trame politique clandestine qui relie les protagonistes de la violence avec les partis et avec la police révèle jusqu´à quel point la violence constitue en réalité une ressource politique. Si ces « explosions » sont bien évidemment la réponse à une situation, elles ne sont pas pour autant des conduites collectives totalement désorganisées et dépourvues de sens, sans rapports entre fins et moyens. L´utilisation des étiquettes telles que « explosions » ne font qu´obscurcir leurs liens avec la politique visible aussi bien dans leur déclenchement que dans leur continuité.

  • 8. Pour un panorama complet des estallidos, cf. Farinetti,

Marina: « Qué queda del “movimiento obrero”? Las for-

mas del reclamo laboral en la nueva democracia argentina»,

Trabajo y Sociedad Indagaciones sobre el trabajo, la cultura

y las prácticas políticas en sociedades segmentadas, juillet -septembre 1999, Université Nationale de Santiago del Es-

tero, ISSN: 1514-871, www.unse.edu.ar/trabajosociedad

  • 9. Voir par exemple Javier AUYERO, “The Political Ma-

kings of the 001 Lootings in Argentina,” Journal of Latin American Studies 38:1-5, 00.

Marina Farinetti apporte d´autres indications sur la signification des comportements dans le cas des révoltes de province que nous venons de citer. 10 Contrairement aux saccages des commerces, la révolte prend pour cible le siège des autorités. Est- ce exclusivement une expression d´indignation due au retard dans le paiement des salaires des fonctionnaires? L´analyse de Farinetti montre que cette explication, certes raisonnable, implique en fait la réduction mécanique du mouvement à la réponse, violente, a un stimulus : retard des salaires, autoritarisme gouvernemental, népotisme, etc. Sans nier l’importance de ces faits, l’auteur propose une caractérisation moins évidente du mouvement : il s’agit en réalité d´un règlement de comptes entre le peuple de Santiago et les autorités. Ce qui renvoie à une sorte de pacte préexistant dans lequel la population s´assure d’un emploi et d’un relatif bien-être en échange de l´acceptation de la corruption des autorités. On comprend dès lors pourquoi la multitude ne proteste pas seulement contre la politique d´ajustement imposée par le gouvernement central mais aussi, et surtout, contre les individus au pouvoir dans la province ; et l’on comprend ainsi le sens différentiel des objets du saccage, biens de consommation dans les « saqueos », trophées-souvenirs à Santiago.

Le deuxième type de violence est lié à des mouvements collectifs peu ou prou organisés, dotés d´une certaine continuité, parmi lesquels il faut citer les invasions de terres urbaines (asentamientos) et les piqueteros. Pour ce qui est des premières rappelons que la difficulté voire l´impossibilité d´accéder au logement ont été à l´origine de ces invasions illégales de terrains, publics et privés ; la première, à Quilmes, date de 1981, mais elles se généralisent pendant la deuxième moitié

des années 1980 dans l’ensemble des grands centres urbains du pays.

10. Marina Farinetti « Violencia y risa contra la politica en el Santiagueñazo: indagación sobre el significación de una

rebelión popular », F. Schuster, F. Naishtat, G. Nardacchio-

ne, S. Pereyra (editores): Tomar la palabra. Estudios sobre protesta social y acción colectiva en la Argentina contem- poránea, Buenos Aires, Prometeo Libros, 005.

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Manifestation de «piqueteros» sur la Place de Mai Différents degrés de violence semblent inhérents à l´organisation

Manifestation de «piqueteros» sur la Place de Mai

Différents degrés de violence semblent inhérents à l´organisation même de ces mouvements, et sont aussi monnaie courante, ensuite, à l’intérieur des asentamientos établis.Il faut ajouter des affrontements, qui se soldent fréquemment par des blessés et même des morts, lorsque la police, des habitants de quartiers voisins, les propriétaires des terres, etc. résistent à ces installations 11 .

Les « piqueteros », ensuite, le mouvement social le plus important par sa répercussion et sa durée, donnent naissance à une nouvelle forme d´action collective organisée. Il s’agit au départ de chômeurs et de travailleurs qui, refusant la fermeture d´usines, se manifestent tout d´abord vers 1996, dans les provinces

11. Voir à ce propos l’étude de Denis Merklen: Asenta-

mientos en La Matanza. La terquedad de lo nuestro, Bue- nos Aires, Catálogos, 1991, et du même auteur : Inscription

territoriale et action collective. Les occupations illégales de

terres urbaines depuis les années 1980 en Argentine, ANRT,

2006 - thèse de doctorat, Paris, EHESS, 2001.

de Neuquén et de Salta, pour devenir ensuite la force contestataire centrale parmi les très diverses modalités de mobilisation collective qui fourmillent lors de la crise de 2001. Par une sorte de « collective bargaining by riot », pour reprendre l´idée d´Eric Hobsbawm, la demande de travail ou d´allocations sociales des piqueteros adopte une stratégie inédite en Argentine : le barrage des routes, des rues ou des points d´accès aux centres urbains, et ce, pendant des périodes relativement prolongées. À la place de grèves impossibles, les chômeurs optent pour un moyen de contrainte dont l´efficacité provient aussi bien de leur capacité à perturber la circulation des biens et des personnes que de leur visibilité, que les médias contribuent à accroître. Tout comme les grèves de fonctionnaires, leur action ne manque pas de soulever l´indignation d’une partie croissante de l’opinion, qui dénonce l´inaction des autorités, et ils sont accusés de violer des droits constitutionnels. La répression n’a pas été absente au début du mouvement, sous les

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Manifestation antigouvernementale des producteurs ruraux contre l’augmen- tation des taxes à l’exportation Exposition des «entreprises récupérées»

Manifestation antigouvernementale des producteurs ruraux contre l’augmen- tation des taxes à l’exportation

Manifestation antigouvernementale des producteurs ruraux contre l’augmen- tation des taxes à l’exportation Exposition des «entreprises récupérées»

Exposition des «entreprises récupérées» devant le Congrès

Manifestation antigouvernementale des producteurs ruraux contre l’augmen- tation des taxes à l’exportation Exposition des «entreprises récupérées»

Mouvement national d’entreprises récupérées

gouvernements de Carlos Menem et de Fernando de la Rúa : l’institutrice Teresa Rodriguez est assassinée par la police à Cutral-Co en 1997, et l´autonomie

Manifestation antigouvernementale des producteurs ruraux contre l’augmen- tation des taxes à l’exportation Exposition des «entreprises récupérées»

Manifestation de soutien au Gouvernement lors du conflit agraire en 2008

d´action de la police de la province de Buenos Aires, doublée d’obscures manœuvres politiciennes se solde par la mort de deux militants à Avellaneda en 2002. Il faut néanmoins reconnaître que les piqueteros, à l´image de l´extraordinaire mobilisation qui déborde dans les rues au cours de l´année 2002, n´ont pas rencontré le degré de répression auquel l´Argentine était habituée 12 .

Penser et dire la violence

Le procès fait aux commandants des juntes militaires a eu l´immense valeur symbolique de séparer les armes de la poursuite d´objectifs politiques ou doctrinaires 13 . Les institutions du régime démocratique sont en place. Or tout se passe comme si l´emploi de la force implose. À la violence politique organisée succède une dissémination de la violence. La figure de la « main d´œuvre désœuvrée » 1 en dit long

  • 12. Maristella Svampa et Sebastián Pereyra ont écrit ce qui

demeure le texte de référence sur ce sujet : Entre la ruta y

el barrio.La experiencia de las organizaciones piqueteras,

Buenos Aires, Biblos, 003.

1. Et ceci même si les lois d’amnistie partielle (dites de

« punto final » et d’« obediencia debida », en 1988) et la

grâce accordée aux condamnés en 1991 a réactualisé la na-

ture politique des violences des années 1970 et 1980.

  • 14. Mano de obra desocupada : l’expression voit le jour dans

les années 1980 pour parler des membres des forces armées

et de police « occupées » pendant la dictature au travail de

tortionnaires qui, « chômeurs » en démocratie, se mettent à employer leurs méthodes à de simples fins crapuleuses.

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«Jamais plus» : manifestation contre la répression lors d’une grève des enseignants et la mort du

«Jamais plus» : manifestation contre la répression lors d’une grève des enseignants et la mort du professeur Carlos Fuentealba à Neuquén (à cause d’une grenade à gaz lacrimogène

lancée par un policier en avril 2007)

sur le début de ce processus devant lequel le système judiciaire semble impuissant. Ses réponses sont insuffisantes, contestées, perçues comme illégitimes. Dans une société qui n´a pas appris à distinguer démocratie et république cette impuissance contribue à corroder la confiance dans un système représentatif mis à mal, par ailleurs, par les partis eux-mêmes.

L’expansion du sentiment d’« impunité » met la Justice en accusation dans un procès instruit à son encontre par les victimes, les accusés ou de nombreux mouvements sociaux constitués précisément en raison de ses insuffisances. Les liens entre l´extension

des différentes formes de violence et l´augmentation vertigineuse des exclus (produite par les crises économiques et par les transformations sociales) sont évidents. Dans la mesure où elles le sont non seulement pour l´observateur mais également pour les couches sociales aisées, le profil des nouvelles classes dangereuses se précise : la si souvent citée « fracture sociale » risque de se doubler d´une frontière quasi statutaire. L’association entre la violence éparpillée et la « nouvelle question sociale » est telle qu’elle excède le seul traitement de l’illégalité par les institutions judiciaires et de police. Puis, à l’intérieur de ces institutions, la corruption et les dysfonctionnements

sont si profonds qu’ils font partie du problème qu’elles sont censées régler. Dans ce contexte, la réponse aux questions posées par la violence, ressentie comme excessive et insupportable, ne semble pouvoir venir que du politique. Encore faut-il, Javier Auyero le montre, déceler la trame obscure qui lie le système politique « réellement existant » et la violence. Les sciences sociales argentines se trouvent confrontées à un problème nouveau. Les frontières entre violence

et politique doivent être réexaminées. Toute violence n´est pas (en dernière instance) politique et la politique n´est pas (en dernière instance) violence, mais tracer une séparation trop radicale entre les deux termes fait obstacle à la compréhension des violences en tant que situations inhérentes aux sociétés démocratiques qui ne visent pas sa déstabilisation.