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83 — REVUE D'ETUDES PRESOCRATIQUES — ERIC CHAMS SUR UN FRAGMENT D’HERACLITE HERACLITE, faisant fi de tout effort _astronomico-physique, écrit un jour : Le soleil a la largeur d'un pied d'homme!, Ce disant, il annule toute recherche cosmologique, toute « métaphy- sique » au sens propre (encore qu'il conviendrait ici, pour étre juste et précis, de n'en pas inférer quill a pas de tentation métaphysicienne chez Héraclite comme on peut le voir assez nettement dans la question du mouvement en tant qu'unité et dynamisme), et réduit 'univers 4 un homme et 4 un soleil, sans espace intermédiaire, sans temps capable de mouvoir I'astre ow danéantir le pied humain, Sans lien, ni vide, ni temps, le mouvement est impossible, observera Aristote (Physique, 200 20). Mais comme Ie souligne Abel Jeaniére?, dire que « le temps est mesure du mouve- ment » suppose le mouvement comme préalable. De cette idée fondamentale du mouvement en tant que principe, introduite par Héraclite comme ‘Thalés avait fait de l'eau le principe du vivant, nait ce que jappelleraiparado- xalement une pré- ou proto- métaphysique qui sera utilisée comme on sait par Platon? et qui conduira nombre de post socratiques Tidéalisme dont, malgré certains propos ambigus, je ne ressens personnellement pas autre chose que de trés vagues germes chez Héraclite', HERACLITE D'EPHESE ~ B40 - ~ 480 av. J.-C. Heéraclite pose une mesure, celle- la méme que __Protagoras. exprimera dans une formule qui fera florés : L’homme est la mesure de toute chose. PROTAGORAS D'ABDERE ~ 485 - ~ 420 av. J.-C. L'homme est la mesure de toute chose... Point de vue athée ou religieux ? De méme que le pouvoir aurait été donné Thomme de nommer les animaux. et de les rendre ainsi, par concep- tualisation langagiére, existant hors de lui mais pour lui, ce pouvoir humain de mesurer les choses permet de les dissocier de soi en méme temps que de se les approprier. Selon une volonté divine ? La est la question. Le jardin d'Eden, Tarbre de la con- naissance du bien et du mal, Dieu lui-méme et ses anges ne sont pas nommeés par 'homme, si Ton sen référe, bien sir, aux écritures vétéro-testamentaires. Ils semblent lui pré-exister. Le « toute chose » de Protagoras semble ignorer ou évacuer ce fait : quill puisse y avoir des choses dont l'homme ne serait pas la mesure, comme, par exemple, homme ne saurait étre la mesure des diewx. Le point de vue de Protagoras semble done éminemment athée et-matéria- liste, Au mieux, thomme seul dominerait toute chose et se poserait en dieu : Dieu est la mesure de toute chose. Or Protagoras dit bien : homme et non le dieu, Le monde d'avant Thomme est sans mesure, incom- mensurable, peut-étre méme niexiste--il pas. C'est. thomme avec s qui lui donne une ERIC CHAMS dimension, voire un sens, une réalité. II n'y a pas d'en-soi des choses et du monde. L'anthro- pologie et l'ontologie éclipsent encore la théologie. Le monde est pour Thomme, comme bibli- quement le soleil et 1a lune sont la pour éclairer la terre de Thomme La fonction lumineuse du soleil et de la lune n'existe pas en soi mais pour soi, "homme. Quil ny ait plus d’hommes et les astres, peuvent cesser d'@tre lumi- nescents, dlexister ; et Ie reste du monde et des choses, idem. Rien nfa de sens en soi. Le destin du monde est lig a celui de Thomme et n'est écrit nulle part. homme fait exister son destin, en choisit la mesure comme de toute autre chose. La fatalité est absente comme Ie hasard. Mais, dira-t- on, ce sont la des concepts et non des choses. On T'a déja dit Thomme, par ses mesures, codifie et conceptualise le monde des choses, a fortiori en faisant abstraction de la vérité qui exige que le principe didentité n'est pas. Cette traduction des choses en mots, dobjets concrets en décibels nuaneés®, sallie chez. lui, de manigre —_peut-étre obligatoire, la confusion inverse qui s des décibels en concepts et ces concepts en réalités tangibles. La table existe, limitée, dans un espace lui-méme limité mais dgja plus grand, ete. Le concept du limité, issu de observation purement matérialiste, me peut empécher diengendrer le concept du moins limité et méme de Tillimité, cest-A-dire de Tinfini, de 'étemel, de l'incommen- surable. Or, sachons-le bien, Thomme est la mesure de toute chose, Et le monde n'est composé que de choses, animées ou inanimées, 14 n'est pas la question. L'homme _ engendre Thomme par la multiplication cellulaire, 1a pierre n'engendre pas la pierre, tout au plus se brise-t-elle en cailloux, cessant du méme coup détre pierre. Ces choses animées ou inanimées, procréatrices. ou non, sont limitées, mesurables, chacune dans le champ qui lui est particulier. Un enfant individuel, tout comme un callow indivi- duel, est mesurable en tant quindividu. Ce qui est beaucoup moins mesurable, c'est l'espéce animale, humaine, la catégorie minérale ou gazeuse. A cha- que mort suceédent des nais- sances, chaque galet fracturé succédent des graviers. Toute chose, prise individuellement, est a la mesure de homme. Mais Thomme n'est pas la mesure des choses. Car les choses ne sont pas. II nly a pas de catégories ni despéces rassemblant des. multitudes de choses identiques’. La encore, cest le langage et Ia pensée conceptuelle qui décident de existence a priori des catégories et des espéces. Liesprit de conceptualisation est a la fois Thonneur de Thomme et son déshonneur. Il lui a_ permis ratteindre des niveaux de raisonnement impensables sans les concepts, mais il ne doit jamais oublier que manier des concepts, théoriser, ce n'est pas agir en praxis sur les choses qui toutes sont a la mesure de Thomme. On peut imaginer Héraclite Sendu sur une plage d'Ephés face a la mer Egée, levant son pied devant le soleil qu'il fait disparaitre de sa vue. Si son pied masque le soleil, c'est qu'ils coincident en dimension, hic et nunc, et cela suffit. Tout le reste SUR UN FRAGMENT D'HERACLITE 84 est littérature, théologie, astro- nomie, discours en un mot, sophistique Ton préfere. Heraclite se pose en anti discoureur. Sa phrase n'est pas un discours, elle est un constat. Je constate que mon pied a la largeur du soleil’. Point final. Le reste est sans importance : que le soleil puisse tourner, ou la terre, que mon pied puisse pourrir ou Siatrophier, un fait est li, indé- niable : mon pied masque le soleil, II ne le supprime pas, il le fait disparaitre de ma vision. Le probléme du monde conti- nuant d'exister hors de notre présence sensible pose celui de Tétre et du néant. Suis-je, a Vinstar dun dieu, créateur du monde que je vois et suffit-il dun clignement’ de mes paupiéres pour rendre le monde en soi inexistant ? Le soleil, comme la table, existent-ils sans. moi ? Sont-ce des objets idéels ou réels ? Le soleil continue d’exister. Mon pouvoir n'est pas de I'en empé- cher. Mon pouvoir est de Yannuler de ma vue quand je veux. Il est dans la mesure de mon étre, tant que je suis vivant, et de tout homme a dannuler le soleil par son pied. Que la longévité du soleil soit sans commune mesure avec celle du pied humain, rien n'empé- chera, tant quil y aura des hommes, de reposer le constat héraclitéen. Mais aprés ? A sup- poser qu'il n'y ait un jour plus dhommes et toujours le soleil ? Mais avant ? A supposer qu'un soleil fut avant que n’existassent Jes hommes ? Quelle était, quelle sera la mesure du soleil Questions métaphysiques, ques: tions inhumaines, questions théoriques et conceptuelles — et venir, 85 qui nous dépassent — et dont Tintérét_purement spéculatif ne changera rien A la qualité du soleil, a sa nature, non plus qu’ Ia disposition musculaire ou sen sible de nos pieds. Mais ce constat d'Héraclite doit- il nous conduire a donner réelle- ment une largeur de quelques 30 centimetres au soleil, & nier quil existe un espace de & minutes/lumiére entre la locali- sation de notre pied sur terre et celle du soleil dans espace ? Certainement non. Il s'agit dun constat purement philosophique, celui dun ami de la sagesse qui pose de maniére presque naive qu'il désire par la se tenir A "cart de toute querelle essentialiste, idéaliste, idéologique, spirituelle et méme, ajouterai-je,_ maté- rialiste, A premigre vue, la phrase d'Héraclite et le comportement intellectuel quelle dénote font songer a 'autruche qui enfouit sa téte dans le sable pour faire disparaitre le monde et ses dangers — ou pour sen pré- munir, Cette « politique » appa- rait plus que limitée, si toutefo elle mérite d’étre ainsi appelée. Et pourtant, si l'on songe a ce quécrivait Hugo, que « animal a cette supériorité sur Thomme quill ne peut éire sot », la phrase d'Héraclite peut nous mener beaucoup plus loin quil n'y parait. Le soleil a la largeur d'un pied dhomme... Quoi de plus commun qu'un pied dhomme a une gpoque ott la terre est tout de méme peuplée de quelques centaines de millions hommes, quoi de plus étonnant que de réduire ainsi 4 un organe aussi banal et multiple qu'un pied un astre aussi unique et essentiel que le soleil ? Poser REVUE DETUDES PRESOCRATIQUES ainsi le pied d'homme et le soleil, deux étres aussi _antinomiques dans leur fonction, clest poser le probléme — fondamental du langage que nous avons esquissé tout a l'heure. Le langage pose des concepts la place des objets du monde, comme Ia démontré Nietzsche, s s qui tiennent autant aux nécessités d'une com- munication codifiée qu'a une économie d'une telle codification qui cela, serait infinie, La classification d'objets dont aucun ne correspond exactement a un autre, par son poids, sa densité, le nombre de ses molécules, sa forme, etc., méme dénomination, fait du langage, base fondamentale de nos rela- tions sociales et de notre pensé Tunivers du menson de Vinexact, de V'a-peu-prés par excellence, connu comme tel par les philologues et les linguistes, mais oublié ou subsumé la plupart du temps par souci de commodité ou d'efficacité. I demeure cependant capital de Tavoir toujours présent a lesprit en tant que mensonge ou conceptualisation arbitraire dés sous une lors qu'on traite de philosophie, expression avant tout langa- gidre?. Le soleil n'est pas un pied : Tun éclaire, autre marche, Tun exerce une force attractive, a le en se soulevant de terre, Tun crée la vie universelle, autre aide a la vie individuelle. Cette compa- raison du soleil et du pied humain n’a pas linnocence qu'on pourrait attribuer 4 un mot denfant. A elle seule, elle pose tous les problémes : létre vivant et ses organes, la matiére, espace, le temps, la mesure, existence, le néant, la pensée, la liberté, arbitraire, Yorigine, la dissociation, la limite, la pré/ post-existence, le verbe, la gram- maire, la mathématique. la sémantique, la logique, la raison, Dieu, le principe didentité et celui de non-contradiction, ete. Rarement une constatation a la limite du burlesque et de Vabsurde nfaura offert un tel potentiel de réflexions, d'ana- lyses, diinterprétations anago- giques ou pneumatiques, en un mot, rarement un tel anti- discours n'aura produit un tel rayonnement discursif. Les doigts de pied en éventail et le soleil en rayonnement sont ici le(s)_centre(s) de toute philo- sophie. Héraclite d'Ephése que daucuns surnommaient tObscur Evoque cet « affreux soleil noir doit rayonne la nuit» de Vietor Hugo. D'ott rayonnera de facto une nuit qui n'est pas préte de se lever, faite de toutes les idéo- logies possibles, du matérialisme et de l'idéalisme, de l'éléatisme et du pyrrhonisme, du logique et de Tabsurde, une nuit of passeront tous les météores de la pensée, oii se dissolveront en guerres religio-sociologiques, plus hallu- cinantes que des Selairs, toutes les possibilités _apocalyptiques issues du cerveau des hommes. Faut-il croire ou espérer qu'un jour se dissipera cette nuit venue des temps présocratiques et que se lavera de nouveau Taube éphé- sienne d'Héraclite linnocent ? Qui dit : Le soleil a la largeur d'un pied d'homme ? Héraclite dEphése, un homme, un locu- teur, un penseur, un peseur, un juge. Il établit une identité spatiale entre un organe qui lui appartient, qu'il sait vivre de sa propre vie, qui lui est tangible et sensible, et une chose hors du