Vous êtes sur la page 1sur 17

Article publié dans Las ciudades y el fin del siglo XX en América

Latina : Literaturas, culturas, representaciones, Berlin, Peter Lang,


2007, p.487-502.

Résumé

La périphérie de Buenos Aires s’est constituée par étapes, intégrant les


processus d’immigration qui se sont succédés au cours du XXème siècle,
et participant de la création de l’identité nationale du pays. Espace
controversé car marginalisé, la banlieue argentine est le théâtre d’une
appropriation et d’une réappropriation identitaire de ses occupants qui
n’ont eu de cesse de lui redonner un sens dans le paysage urbain de la
capitale. En suivant la trajectoire historique de sa constitution, il convient
de différencier le quartier populaire de la villa et des asentamientos,
occupations de terrain des années 1980. Phénomène constant depuis les
années 1960, la villa miseria s’est constituée en véritable microcosme
social, avec son fonctionnement et sa logique interne, dépendante des
évolutions politiques et économiques de ces quarante dernières années.
La villa est à la fois en marge et aux portes de la ville, qui repousse
toujours plus loin ses limites, et modifie la structure et le tissu urbain dans
son essence. Les types de sociabilités qui caractérisent la villa posent la
question de l’identité des villeros. En ce sens, quels sont les rapports entre
le péronisme et la villa, comment se manifeste le protagonisme politique
et social des villeros ? Quelle place occupent-ils à l’heure actuelle, où
l’identité même de la villa est revendiquée par les mouvements
piqueteros qui territorialisent la lutte? Enfin, comment cette société
parallèle trouve-t-elle les moyens d’expression nécessaires à son existence
tout en participant d’un phénomène de résistance.

1
Appropriation et réappropriation identitaire de l’espace
périphérique de Buenos Aires de 1960 à nos jours

Hélène Finet, ICT, Université Paris VII

Buenos Aires, « port d’Extrême Occident » en perpétuel débordement,


ne cesse de dépasser ses propres frontières, provoquant ce que M.F
Prévost Schapira appelle une « dilution de l’urbanité dans l’étalement sans
fin des périphéries »1. La ceinture de la capitale argentine, le conurbano,
s’est façonnée au cours du XXème siècle suivant les pratiques politiques
et territoriales des gouvernement successifs qui ont repoussé les plus
pauvres au-delà de la banlieue. Ceci a entraîné une territorialisation du
pauvre aux portes de la ville, l’obligeant à recréer un espace urbain qui lui
soit propre. On observe un déplacement progressif du conventillo abritant
la population immigrante du début du siècle à la villa miseria des années
1940 jusqu’aux occupations illégales de terrain des années 1980, les
asentamientos. Ce phénomène a permis que se tissent de véritables
sociabilités périphériques, qui réinventent l’espace assigné aux pauvres, la
villa miseria devenant un microcosme parfaitement organisé qui
revendique son identité à travers une pratique sociale et alternative
défiant les lois de la citadinité traditionnelle.
L’observation de la trajectoire historique des banlieues de Buenos
Aires rend compte d’une première phase d’appropriation de l’espace
urbain dans un contexte que l’on pensait transitoire (les quartiers ouvriers
liés à la phase d’industrialisation sont devenus des quartiers de
chômeurs), puis une réappropriation de ce même espace depuis les
années 1980 qui s’accompagne de nouvelles pratiques sociales
concrétisées dans l’actuel mouvement des chômeurs et des piqueteros.
Mais qui sont ces acteurs sociaux qui constituent ces tribus urbaines
périphériques? Comment investissent-ils la ville et sa conurbation ?
Comment luttent-ils contre la marginalisation sociale et spatiale qu’ils

2
subissent depuis la croissance de la capitale argentine dans les années
1940? Les référents de la banlieue sont parvenus à s’exprimer à travers
une multitude de réseaux associationnistes. Par ailleurs, l’action des
prêtres issus de la Théologie de la Libération, les actuels mouvements de
chômeurs (M.T.D, Movimiento de Trabajadores Desocupados) permettent
de recréer un espace urbain riche de sens, développant ce que Raúl
Zibechi appelle une dynamique de « zapatisme urbain », mécanisme de
résistance et de recomposition identitaire.

Trajectoire historique de la villa

Désignée en 1880 capitale de la nation argentine, Buenos Aires


connaît une croissance rapide avec les vagues d’immigration européenne
qui se succèdent jusqu’en 1914. Les immigrants s’entassent alors dans les
conventillos, grandes maisons coloniales abandonnées par les élites suite
à l’épidémie de fièvre jaune de 1871, dans les quartiers de Barracas et de
La Boca. Le conventillo est le antécédent historique de la villa miseria. A
l’époque les quartiers périphériques correspondent aux arrabales, les
faubourgs, qui appartiennent à l’agglomération de Buenos Aires. Ils
rassemblent les populations les plus pauvres, jugées misérables et
malsaines par les élites et les hygiénistes sociaux, tel Wilde, qui considère
que le faubourg est le lieu « où vivent confondus les hommes et les
animaux »2, le lieu qui abrite des établissements de perversion et
d’insalubrité. Wilde propose donc d’éradiquer les arrabales et de repousser
les plus pauvres vers la périphérie, vers ce qui devient le Gran Buenos
Aires. Cette nouvelle catégorie territoriale est officialisée en 1947 et
comprend 17 partidos (division administrative communale de la Province
de Buenos Aires). La croissance de la ville en îlots implique un nouveau
mode d’urbanisation et la périphérie se définit au-delà de l’avenue
General Paz, ligne de démarcation entre le centre et la banlieue.
La crise des années 1930 voit l’apparition des premières villas
miserias3, processus qui se consolide dans les années 1940 sous le
gouvernement péroniste. Le développement des industries de substitution

3
de produits d’importation va de pair avec un exode rural massif en
provenance de l’intérieur. On observe que la dialectique Ville/Campagne,
Civilisation/Barbarie marque également l’urbanisation de la capitale
argentine. Hugo Ratier fait justement remarquer que le criollo arrive en
ville, et que « la población porteña, producto importado por excelencia, ve
llegar algo que no comprende : el propio país. »4 Les villas se situent dans
les quartiers de Lugano, Bajo Flores, Mataderos, ainsi que dans les zones
de Retiro, Puerto Nuevo et Bajo Belgrano. A l’époque de Perón, la villa est
d’abord « de emergencia », et possède un caractère transitoire. Les
nouveaux migrants tendent vers une amélioration de leur condition
sociale, qui passe par l’achat à plus ou moins long terme d’une parcelle
dans les communes périphériques sur lesquelles ils vont construire leurs
maisons individuelles.
Entre 1955 et 1966 la population des villas est multipliée par cinq
( avec l’arrivée massive de migrants de Santiago del Estero et de
Corrientes). A cette époque, 700 000 personnes vivent dans les villas de la
capitale et du conurbano5. La provenance géographique des villeros
correspond à trois zones : les provinces du Nord (Salta, Jujuy, La Rioja,
Tucumán, Santiago del Estero, Formosa, Chaco, Misiones, Corrientes), la
Bolivie et le Paraguay. La configuration interne de la villa se caractérise
par l’entassement de ses habitants et la précarité de l’habitat. Il n’existe
pas de planification de la villa. Par conséquent, elle est souvent le produit
d’une spontanéité désordonnée, le seul critère stratégique de ses
habitants étant sa localisation à proximité des lieux de travail.
Cependant, le caractère marginal de la villa et du mode de vie de ses
habitants commence à déranger, et la discrimination à l’égard des
« cabecitas negras » s’accentue, en même temps que le racisme à l’égard
des communautés boliviennes et paraguayennes. Le stigmate du villero
s’ancre petit à petit dans l’imaginaire social, il devient l’archétype du
« vago », délinquant, sale et malhonnête. La villa trouble profondément le
paysage urbain. Le gouvernement de Frondizi crée alors une Commission
d’Eradication des Villas de Emergencia, qui lance un Plan suite aux
inondations de 1967. Le Plan d’Eradication interdit les villas et, afin de les

4
éliminer définitivement, propose de construire 8000 logements6. Ces
« Núcleos Habitacionales Transitorios » viennent se greffer aux villas, leur
caractère précaire devenant progressivement définitif. Le Plan prévoit le
« gel » des villas et interdit d’agrandir celles qui existent déjà, arguant de
« la urgencia de disponer de terrenos actualmente ocupados por viviendas
precarias para la realización de obras públicas especialmente los accesos
a Capital »7.
La situation se complique avec le coup d’Etat, la villa devenant l’objet
d’une répression forcenée. S’ensuivent des disparitions, des arrestations
massives (avec pour seul motif le défaut de pièce d’identité), ainsi qu’une
campagne de diffamation contre les villeros lancée en 1977 par le docteur
Guillermo del Cioppo, Directeur de la Commission Municipale de la
Vivienda8.

Le quartier populaire

La politique d’urbanisation des premiers gouvernements péronistes


s’articule autour de l’accès au lotissement populaire qui consiste à
fractionner la terre pour la revendre en lots payables en mensualités. Le
Gran Buenos Aires, qui devient une véritable ceinture industrielle dans les
années 1940, s’urbanise donc de cette façon. La visée du gouvernement
péroniste est d’intégrer au paysage urbain les nouveaux migrants. A cette
époque, les quartiers ouvriers se créent autour de l’usine, car c’est le
travail qui définit alors l’identité territoriale. M.F Prévost Schapira
remarque que « la culture des classes populaires –ouvriers et employés-
qui se sont identifiées au péronisme repose sur l’identité professionnelle,
politique et résidentielle »9, ce qui a renforcé le sentiment d’appartenance
à la nation.
L’amélioration du réseau urbain passe également par la construction
d’un réseau de services et d’infrastructures diverses : goudronnage de
rues, hôpitaux, écoles… Toutefois l’Etat ne parvient pas à satisfaire les
besoins fondamentaux de la population des quartiers ouvriers, du fait de la
lenteur de la mise en place des nouvelles infrastructures ; la faiblesse du

5
réseau de transport en commun en est un bon exemple. Par ailleurs, les
lotissements se dessinent sous formes d’îlots fragmentés, laissant entre
elles de grandes extensions de terrains vides. Le système est donc
imparfait, d’autant plus que bien souvent, les travailleurs qui accèdent à la
propriété le font en s’endettant sur plusieurs années. Cependant, la
croyance en l’ascension sociale, rendue possible par l’esprit de sacrifice et
d’effort personnel lié à la doctrine péroniste, demeure la plus vivace. La
dépendance du travailleur vis-à-vis de l’Etat est tenace, car c’est lui qui lui
donne un travail et un toit, et qui garantit les droits sociaux.
Denis Merklen, décrivant le travailleur pauvre des quartiers populaires
parle de pauvre « prolijo » (soigneux, méticuleux), qui règle sa vie en
fonction de son statut social, et le compare à l’ouvrier des usines Ford,
assisté par l’Etat dans un monde qui semblait lui donner sa chance10. Mais
cette réalité est bien souvent trompeuse, car les travailleurs continuent à
vivre dans un monde qui les marginalise, les discrimine : en définitive le
pauvre accède à bien peu de choses, et à des choses de mauvaise qualité.
La grande crainte du travailleur est de perdre son emploi, et de finir dans
la villa. C’est là un spectre tangible dans la mesure où le monde de la villa
côtoie celui du quartier populaire. La menace de l’exclusion est bien
présente. Cependant les ouvriers revendiquent et défendent leur condition
de travailleurs par opposition à la marginalité et la « vagancia » de la villa.
Des phrases telles que « Acá él que no labura es porque no quiere »11 sont
fréquentes et témoignent de la négation de l’identité du villero. Celui-ci
est décrit comme un sujet moralement méprisable et socialement
inadapté. Toutefois, on remarque que cette dialectique a tendance à
perdre progressivement de son poids à partir de la déstructuration des
classes moyennes entraînée par la crise économique des années 1990-
2000.
Historiquement, le cycle des lotissements populaires s’achève avec la
loi 8912 de 1977, qui interdit de vendre des terres constructibles ne
possédant pas d’infrastructures12 préalables. Les années 1970 amènent la
crise et la paupérisation du pays, les réductions de salaire et
l’augmentation du chômage qui s’accompagnent de la diminution de la

6
classe ouvrière. Les secteurs non salariés sont marginalisés. A ceci
s’ajoute une crise du logement des pauvres, repoussés par le
gouvernement de la dictature militaire dans le conurbano avec une ferme
volonté de les ghettoiser en déstructurant les rapports sociaux. Mais c’est
sans compter sur l’action collective des secteurs populaires qui
réinvestissent l’espace urbain avec les asentamientos et définissent un
mode de sociabilité alternatif.

Les asentamientos des années 1980

Le recensement de 1980 met en évidence un phénomène de


polarisation sociale, le nombre des plus pauvres augmentant en proportion
de celui des lus riches. De façon générale, on constate une détérioration
généralisée des conditions de vie des secteurs populaires. Le Gran Buenos
Aires regroupe 10 millions de personnes, et le nombre de foyers
caractérisés par les N.B.I (Necesidades Básicas Insatisfechas 13) s’élève à
21,9 %. Dans ce contexte, le processus des occupations illégales de terrain
correspond à une dynamique de réappropriation de l’espace urbain car
c’est un acte autonome et volontaire, impliquant une organisation sociale
de base territoriale. Un asentamiento est assimilé à un véritable
« mouvement social »14, et sa grande force est de constituer une
« respuesta solidaria, comunitaria y organizada »15 à la marginalisation
territoriale. Les occupations massives de terrain dans le conurbano
débutent à Quilmes en 1981, alors que les militaires sont toujours au
pouvoir. Il faut souligner le rôle fondamental joué par l’évêque du diocèse
de Quilmes, Jorge Novak, adepte de la Théologie de la Libération et sa
fameuse « option pour les pauvres » telle qu’elle est définie par le Concile
Vatican II. D’autre part, la zone sud du conurbano est traditionnellement
liée aux luttes sociales qui ont ponctué le XXème siècle, une zone où s’est
ancrée une « territorialidad obrera, de carácter comunitario, durante la
primera etapa del sindicalismo de masas »16. De fait, 71% des
asentamientos se situent dans la zone sud17, et en 1990, on en compte
encore une centaine, réunissant quelque 170 000 personnes18. Malgré la

7
dictature militaire, les secteurs populaires se sont réorganisés dès 1976,
année du coup d’Etat, sur le modèle des Communautés Ecclésiales de
Base (C.E.B), d’inspiration brésilienne et colombienne. La première
communauté se crée à San Francisco Solano, et en 1980, on en compte
une soixantaine. Vers 1981, les C.E.B du diocèse de Quilmes comptent
encore entre 1000 et 2000 personnes, permettant ainsi la maturation
d’une « conscience communautaire sur le droit à la terre »19 Le
mouvement social généré par les asentamientos regroupe les migrants de
l’intérieur, les chômeurs, les ouvriers qualifiés, les « changarines »20 ainsi
que les nouveaux pauvres liés au démantèlement de l’Etat « bienfaiteur »
et à la désindustrialisation. La population des asentamientos ne provient
pas directement de la villa, mais des quartiers ouvriers. Elle est
majoritairement jeune et rassemble des familles récemment constituées.
Par ailleurs, il subsiste une peur de la stigmatisation du villero. En effet, La
villa symbolise la marginalité éternelle et subie alors que les
asentamientos représentent un progrès social. L’actuel dirigeant
piquetero, Luis d’Elia, ex représentant de El Tambo, l’un des
asentamientos de La Matanza qui a vu le jour en 1986, est très clair à ce
sujet : « El tipo de la villa es un tipo que sabe que nunca va a progresar,
entonces no hace nada porque eso nunca va a pertenecerle. El tipo del
asentamiento pelea, pelea por esto-el barrio- porque lo vive como
propio. »21 Il est donc évident que ce qui importe, c’est le sentiment
d’appartenance à la ville et au quartier. L’identité territoriale et urbaine est
déterminante dans la constitution du sujet social. En effet, la réunion d’un
groupe autour d’un espace est un élément de base de toute forme de
socialité. Le lieu devient lien entre les hommes22. Dans ce sens, les
réseaux d’occupation de terrain qui se développent dans la banlieue sont
essentiels à la vie communautaire car ils se posent « en réponse aux
exclusions économiques, aux stigmatisations identitaires et aux
cantonnements urbains »23, ils sont un facteur de structuration sociale et
de recomposition identitaire.
D’un point de vue matériel et stratégique, à la différence de la villa qui
se constitue de façon désordonnée, l’occupation de terre est une action

8
organisée. Celle-ci respecte des critères urbanistiques dans le sens où elle
choisit son ancrage territorial en respectant le tracé de la ville.
L’occupation se planifie à l’avance et nécessite la réunion préalable d’un
groupe d’individus mus par un intérêt commun, c’est-à-dire la construction
d’un quartier et d’un habitat qui leur appartiennent. En effet, occuper un
terrain permet de s’enraciner, matérialisant et pérennisant l’appartenance
au lieu en lui conférant une dimension historique. L’enracinement permet
de laisser une trace dans la mémoire collective. De façon pratique, les
terrains sont donc repérés à l’avance, mesurés, et les occupations
surviennent souvent la nuit et en été. La conquête de la terre est un
processus difficile mais qui consolide les liens de ses participants en tant
que communauté. Comme le remarque Zibechi, « el cerco policial, las
enfermedades, los enormes sufrimientos los convierten por un tiempo en
una comunidad de destino »24. Au départ, les asentamientos ressemblent
à d’énormes campements où les conditions sanitaires sont extrêmement
précaires et où s’instaure une défiance vis-à-vis de l’Etat, ce qui crée une
tension permanente.
Les asentamientos sont donc divisés en lots de terre et en
« manzanas » (pâtés de maisons), et prévoient des espaces pour la
construction d’une école, d’un dispensaire ou d’une cantine populaire,
d’un terrain de football. Le but est d’éviter l’entassement caractéristique
des villas et d’attribuer une parcelle de terrain à chaque famille. A long
terme, ses habitants cherchent à devenir propriétaires. Par conséquent, il
n’y a pas de remise en question de la propriété privée, car, en définitive,
l’asentamiento remplit un objectif d’intégration et d’ascension sociale. En
fondant un nouveau quartier, ces hommes et ses femmes procèdent à une
inversion symbolique du monde qui les marginalise et réinventent un
espace urbain qui leur est propre, même si avec le temps, l’esprit
communautaire de l’expérience initiale s’est considérablement détérioré.
En effet, il ne reste presque plus rien de l’organisation des asentamientos
depuis la moitié des années 1990. Les pressions de l’Etat et des partis
politiques pour récupérer le mouvement (en particulier l’action des
punteros, militants péronistes qui cherchent à contrôler le quartier par des

9
pratiques clientélistes), les divisions internes quant à la gestion de la terre
et des ressources sont venues à bout de ce que qui reste cependant un
modèle pour les nouvelles organisations de chômeurs et de piqueteros. En
effet, le mouvement social des asentamientos confirme l’irruption sur la
scène d’un nouvel acteur politique que l’Etat et les partis politiques ont
des difficultés à contenir, car il évolue dans un espace indépendant, en
dehors du système politique traditionnel, sur un mode relationnel refusant
le paternalisme étatique. Par conséquent, ces réseaux alternatifs
« représentent une forme de plus en plus directe et efficace d’accès à la
participation politique. Ils deviennent plus présents encore quand les
participants sont mis à l’écart des formes institutionnelles de la
politique »25. C’est ainsi que les hommes réinventent la politique, surtout
en temps de crise de la représentativité, une politique qui redonne un sens
à la vie de la cité en tissant des liens durables entre ses occupants.

Sociabilités périphériques

Comme nous l’avons observé, le peuplement des villas miserias est


indissociable du phénomène migratoire. Les migrants de l’intérieur ainsi
que les boliviens et paraguayens rappellent les immigrants « maudits » du
début du XXème siècle dans le sens où ils sont indomptables socialement
et renferment un formidable potentiel de lutte. C’est ce qu’ont compris les
organisations de bases qui se sont implantées dans les quartiers
périphériques depuis les années 1960. Les premières d’entre elles sont
liées à la présence des prêtres villeros inspirés de la Théologie de la
Libération qui viennent s’installer dans les bidonvilles aux côtés des plus
pauvres. L’action pastorale sur le terrain est le maître mot de ces religieux
qui bien souvent appartiennent au M.S.T.M. (Mouvement des Prêtres du
Tiers Monde), et dont la figure emblématique reste le Père Carlos Mugica,
indissociable de la Villa 31 de Retiro, dans laquelle il construit la chapelle
Cristo Obrero dans le secteur de Comunicaciones. Suivant les préceptes de
Dom Helder Camara, il s’agit « d’être la voix des sans voix » et de
développer une stratégie de « non violence active »26 afin de résister à

10
l’exclusion et à la marginalisation prévues par le Plan d’Eradication lancé
en 1968. Concrètement, les prêtres, qui se sentent investis d’une mission,
participent aux travaux d’amélioration des services et des infrastructures
des villas. Il se constituent en Equipe Pastorale des Villas et proposent de
les transformer en quartiers ouvriers.
Durant la période du Gran Acuerdo Nacional de Lanusse en 1972 et de
la cohabitation des partis politiques, on assiste dans la villa à la
renaissance d’une ferveur péroniste, qui cristallise le désir d’amélioration
et de changement social, réactivant la nostalgie des « descamisados » et
de la figure du villero péroniste des années 1940/1950. Les photos de
Perón et Evita tapissent les murs des villas, qui attendent le retour du
caudillo comme celui du messie. Les élections de 1973 et le triomphe de
Perón font demander aux prêtres « la socialización del poder a través de la
organización de las bases villeras, dentro de la política nacional del
movimiento peronista »27. Toutefois, le Ministre de Bienestar Social, López
Rega, par ailleurs instigateur de la Triple A (Alliance Anticommuniste
Argentine, qui organise la répression contre la guérilla urbaine dès le
début des années 1970), voit d’un mauvais œil l’ampleur du rôle social
croissant de la villa et tente de reloger dans des « monoblocs » (grands
ensembles de béton) de la localité périphérique de Cuidadela les résidents
de la Villa 31 (qui se trouve en plein coeur de la capitale). Ceci a pour effet
d’augmenter la tension dans la villa. A la politique d’éradication des
bidonvilles s’oppose la stratégie des villeros qui eux souhaitent améliorer
les infrastructures existantes. Confronté à une situation délicate, le père
Mugica, alors assesseur du Ministère, doit renoncer à sa charge. Il est
assassiné en 1974 dans des circonstances troublantes. A partir de ce
moment l’action des prêtres se trouve entravée par la répression militaire
qui cherche à briser les liens de sociabilité dans la villa. Ils se réorganisent
cependant sur le modèle des C.E.B et on les retrouve dans les
mouvements des asentamientos des années 1980.
Le trait marquant du mouvement d’occupation des terres peut se
résumer à l’émergence d’un nouveau cycle de protestations fondé sur
l’identité territoriale de ses participants. L’intérêt de cette stratégie réside

11
dans la volonté de construire un nouvel espace à partir de la différence,
une différence mise en valeur. En effet, on ne considère plus l’exclusion
géographique et sociale comme une tare, mais comme la possibilité de
construction d’une société nouvelle.

Identité du villero

Le villero est victime d’une étiquette sociale qui le marginalise depuis


toujours, et empêche l’élaboration d’une identité propre. Mis au ban de la
société et repoussé aux confins de la périphérie, le villero renvoie une
image négative aux classes dirigeantes qui voient même en lui un
obstacle à la consolidation de l’identité nationale argentine. Considéré
comme un étranger dans la ville, il est maudit, tel le barbare et le gaucho
du XIXème siècle. Le stigmate de la villa s’abat sur lui comme une fatalité,
produisant un enfermement social et spatial : « de la villa no salís más »28.
Devant la volonté de l’Etat de « fermer l’enclos »29 et de priver le villero de
sa liberté, celui-ci doit inverser la dynamique de fermeture sociale pour se
réapproprier l’espace et accéder à une construction identitaire autonome,
qu’elle soit individuelle ou collective. Le « ser villero » (« être villero »)
devient alors une revendication positive, qui se traduit par des
manifestations culturelles telles que la « cumbia villera », style de
musique populaire qui fait l’apologie d’une culture populaire et tribale qui
critique les formes de dominations économiques et morales d’une société
qui le rejette. Le villero cherche alors à se différencier du « cheto » (petit
bourgeois) en raillant les valeurs de la société de consommation et de la
mode tout en revendiquant la culture du quartier, son monde bien à lui. Il
appartient à une tribu à part, qui fonctionne selon des codes bien précis,
et fondée sur une identité territoriale à laquelle ils sont fiers d’appartenir.
Comme le souligne Michel Maffesoli, « la constitution de tribus qui
ponctuent la spatialité se fait à partir du sentiment d’appartenance, en

12
fonction d’une éthique spécifique et dans le cadre d’un réseau de
communications »30.
Quand on observe la formation d’une cité, le principe organisateur
puise son essence dans le territoire-mythe31, dans la mesure où il
rassemble des quartiers, des corporations, des tribus diverses qui
s’organisent autour de territoires et de mythes communs. Pour le villero, il
s’agit de créer ses propres mythes afin de dépasser la marginalisation
périphérique. C’est alors que se met en marche l’histoire de la villa.
Enfin, il existe aussi une dimension temporelle dans la mesure où le
territoire est lié à la mémoire collective, à la nécessité de laisser une trace,
une empreinte. En effet, « le quotidien est ce qui assure la souveraineté
de l’existence »32. L’identité territoriale renvoie au présent, et c’est là que
prennent tout leur sens les nouvelles organisations sociales issues du
mouvement des asentamientos des années 80.

La territorialisation du mouvement piquetero

La construction de l’espace urbain découle d’un processus de


réorganisation sociale due à la marginalisation des travailleurs,
dépossédés de leur emploi et de leur appartenance à la ville. A l’heure
actuelle, l’action des piqueteros se situe à la fois en marge de la société et
en marge de la ville. Le mouvement des piqueteros se construit à partir
des bordures sociales, culturelles, politiques et territoriales, car les
chômeurs « no sólo están fuera de la producción, también viven en el
margen de la ciudad : el barrio pobre o el asentamiento »33. Exclus d’un
espace économique et social structuré, le piquetero n’a d’autre choix que
de couper la route afin de revendiquer son existence sur la base d’une
identité territoriale : il s’agit pour lui d’occuper un espace vidé de son sens
et de se le réapproprier.
Denis Merklen34 rapproche très justement l’action des piqueteros de la
vision du banditisme social définie par Eric Hobsbauwm, phénomène

13
accentué en temps de crise économique. En effet, les exclus du système
régi par le capitalisme profitent de zones non contrôlées du territoire pour
« piller le patron », selon la logique du « brigand au grand cœur qui prend
aux riches pour donner aux pauvres ». Cette analyse nous paraît coïncider
avec la réalité argentine.
La non appartenance à l’espace urbain, cette situation d’entre deux
entre le centre et la périphérie dans un non-territoire crée un désir
d’identification à une territorialité hors norme. L’existence des chômeurs
et des piqueteros, « à la pointe de la déterritorialisation »35, pour
reprendre la formule de Deleuze, est revendiquée comme un espace social
à part entière. La nécessité du référent identitaire est visible dans les
noms mêmes des groupes de chômeurs, qui reprennent les noms des
martyrs ou les symboles de la cause : M.T.D Anibal Verón (militant
piquetero assassiné lors des émeutes de Salta en 1996), M.S.T Teresa
Rodríguez, M.T.D Evita, M.T.D Justicia y Libertad… Nommer permet ainsi la
reconnaissance du groupe.
La trame communautaire qui régit nos sociétés s’articule autour de la
proximité et des relations entre les hommes. Si l’on reprend l’analyse de
Michel Maffesoli, ce qui importe, « c’est ce qui me lie à un territoire, à une
cité, à un environnement naturel que je partage avec d’autres »36. Et c’est
du lieu que va naître le « nous », essence même de la socialité, qui permet
l’action collective du groupe. Cette action passe par le retour à la terre, au
territoire. De cette façon, de nombreuses organisations de chômeurs ont
recréé leurs propres quartiers à la manière des asentamientos, en luttant
pour s’y établir, en nommant leurs rues, en construisant leurs propres
maisons grâce à des réseaux de famille et de voisinage. En définitive, « se
apropiaron del espacio y le dieron un significado acorde con su cultura »37.
Les mécanismes de réappropriation sociale et spatiale passent par la
nécessité de combler les vides laissés par les institutions étatiques et le
chômage. Concrètement, les organisations de quartiers mettent en place
crèches, cantines et dispensaires communautaires, ateliers de production,
autogèrent certains services urbains, transformant l’espace urbain en un

14
lieu de résistance dans lequel les réseaux de distribution se fondent sur la
proximité.
La question de l’interventionnisme de l’Etat se pose inévitablement
dans la mesure où les premières organisations de quartier ont aussi
fonctionné sur le mode de la demande d’assistance. Pour les groupes, le
dilemme majeur consiste à se déterminer entre le mode de la protestation
et celui de la négociation. Les partis tentent bien évidemment de
récupérer un protagonisme politique largement remis en cause ces
derniers temps au sein du quartier, le péronisme se présentant comme le
seul à pouvoir apporter des réponses concrètes à la crise. Le réseau
clientéliste péroniste s’est organisé par exemple autour du Programme
Vie, mis en place par le gouvernement de la Province de Buenos Aires
dirigé par Duhalde en 1994 et qui distribuait des denrées alimentaires
dans les villas38. Reste aux organisations piqueteras à se démarquer du
clientélisme des punteros et à consolider les nouveaux espaces de
sociabilité, ce qui demeure difficile.

15
1
PREVOST SCHAPIRA, Marie France, « Les banlieues de Buenos Aires : territoires urbains et
politiques sociales », in Problèmes d’Amérique Latine, n°14, juilllet-septembre 1994, p.284.
2
NOVICK, Alicia, CARIOLI, Horacio, « La construction de la banlieue à Buenos Aires 1924-1947 », in
Nommer les nouveaux territoires urbains, sous la direction d’Hélène Rivière d’Arc, Paris, Editions
de l’U.N.E.S.C.O, 2001, p.111.
3
La première d’entre elle étant Villa Esperanza, dans la zone de Puerto Nuevo, durement touchée
par le chômage.
4
RATIER, Hugo, Villeros y villas miserias, Buenos Aires C.E.A.L, 1985, p.15. C’est nous qui
traduisons « La population porteña, produit importé par excellence, voit arriver quelque chose
qu’elle ne comprend pas : son pays à elle.».
5
Ibid, p.29.
6
VERNAZZA, Jorge, Una vida con los pobres : los curas villeros, Buenos Aires, Guadalupe, 1989,
p.19.
7
RATIER, Hugo, op.cit, p.87. C’est nous qui traduisons « l’urgence de disposer de terrains
actuellement occupés par des habitations précaires pour la réalisation de travaux publics,
particulièrement les accès à la capitale. »
8
VERNAZZA, Jorge, op.cit, p.58.
9
PREVOST SCHAPIRA, M.F, op.cit, p.286.
10
MERKLEN, Denis, « Un pobre es un pobre. La sociabilidad en el barrio; entre las condiciones y las
prácticas », in Márgenes, n°26, Hiver 2002, Buenos Aires, p.7.
11
Ibid, p.7 C’est nous qui traduisons « Ici, celui qui ne travaille pas, c’est qu’il ne veut pas ».
12
Ibid, p.7
13
Nécessités de Base Insatisfaites. Il s’agit d’une des mesures possibles de la pauvreté, se fondant
sur des observations matérielles qui mettent en évidence la manque d’accès à certains types de
services tels que l’habitat, l’eau potable, l’électricité, l’éducation et la santé.
14
MERKLEN, Denis, Asentamientos en la Matanza, la terquedad de lo nuestro, Buenos Aires,
Catálogos, 1991, p14.
15
Ibid, p.33.
16
ZIBECHI, Raúl, Genealogía de la revuelta, La Plata, Letra Libre/Nordan, 2003, p.86. C’est nous qui
traduisons « une territorialité ouvrière, de caractère communautaire, pendant la première étape
du syndicalisme de masse ».
17
MERKLEN, Denis, « Un pobre es un pobre. La sociabilidad en el barrio; entre las condiciones y las
prácticas », in Márgenes, n°26, Hiver 2002, Buenos Aires, p.10.
18
ZIBECHI, op.cit, p.164.
19
IZAGUIRRE, Inés, ARISTIZABAL, Zulema, Las tomas de tierra en la zona sur del Gran Buenos
Aires, Buenos Aires, C.E.A.L, 1988, p.31, cité par ZIBECHI, Raúl, op.cit, p.87.
20
Ce sont ceux qui effectuent les « changas », sortes de petits travaux de proximité mal
rémunérés.
21
MERKLEN, Denis, op.cit, p.11. C’est nous qui traduisons “Le type de la villa est un type qui ne
progressera jamais, alors il ne fait rien parce que ça ne lui appartiendra jamais. Le type de
l’asentamiento se bat, se bat pour ça –le quartier- parce qu’il le vit comme sien ».
22
MAFFESOLI, Michel, Le temps de tribus. Le déclin de l’individualisme dans les sociétés
postmodernes, Paris, La Table Ronde, 2000, p. 230.
23
PREVOST SCHAPIRA, Marie-France, « Territoires urbains et politiques sociales en Amérique Latine.
Réflexion à partir des cas argentins et mexicains », in Villes du Sud, textes réunis par E. Le Bris,
Paris, Editions de l’Orstom, 1996, p.158.
24
ZIBECHI, Raúl, op.cit, p.89. C’est nous qui traduisons « Le siège policier, les maladies, les
énormes souffrances les transforment pendant un temps en une communauté de destin ».
25
MAFESOLI, Michel, op.cit, p. 236.
26
VERNAZZA, Jorge, op.cit, p.21.
27
Ibid, p.44. C’est nous qui traduisons « la socialisation du pouvoir à travers l’organisation des
bases de la villa, au sein de la politique nationale du mouvement péroniste ».
28
MERKLEN, Denis, op.cit ; p.5. C’est nous qui traduisons “De la villa tu ne sors plus”.
29
MAFFESOLI, Michel, Du nomadisme. Vagabondages initiatiques, Paris, Librairie Générale
Française, 1995, p.16.
30
MAFFESOLI, Michel, Le temps des tribus.., op.cit, p.246.
31
Ibid, p.217.
32
Ibid, p.219.
33
ZIBECHI, Raúl, op.cit, p.143.
34
MERKLEN Denis, « Le quartier et la barricade. Le local comme lieu de repli et base du rapport au
politique dans la révolte populaire en Argentine », in L’homme et la société, n°143-144, janvier-juin
2002, p.143.
35
DELEUZE, Gilles, Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie, Paris, Editions de Minuit, 1980,
p.298.
36
Ibid, p.216.
37
ZIBECHI, Raúl, op.cit, p.165. C’est nous qui traduisons « ils se sont approprié l’espace et lui ont
donné une signification en accord avec leur culture ».
38
MERKLEN, Denis, op.cit, p.8.