Vous êtes sur la page 1sur 5

Discussion et réflexion sur divers aspects du judo par Ronald Désormeaux

JUDO RON 20-Maîtriser la peur de l’inconnu

Nous voici devant la rentrée d’une nouvelle saison de judo. Les débutants
comme certains anciens seront soumis aux exigences de la peur. On a peur
de ce qui nous est étranger. On a peur de quelque chose qui peut nous causer
des menaces physiques ou mentales. On a peur devant l’exercice de
certaines techniques étrangères et desquelles nous n’avons pas encore sût
maîtriser. Ces expressions d’angoisse peuvent provenir de notre bagage
génétique, notre milieu social, notre éducation, notre environnement social
ou du milieu familial.

Le cri de la peur de Edward Munch 1910

La peur est une émotion normale que nous ressentons tous à certains
moments devant l’inconnu ou le danger. Au dojo, les conditions de la nature
humaine s’expriment là aussi sous diverses facettes. On appréhende d’abord
les chutes, puis, on craint de faire face à divers adversaires de tailles
différentes. On a peur pour soi ou pour les autres devant le danger réel ou
imaginaire qui accompagnent une chute, une projection, un étranglement ou
une clef portée contre une articulation. Ce phénomène est naturel, il n’est
différent de celui que nous ressentons devant les choses inconnues : de la
mort, de la souffrance, de la maladie et même de l’obscurité. Le monde du
judo n’offre pas d’exception à la règle.

Pour le débutant qui comprend mal le besoin de se protéger dans sa chute


arrière ou ne saisi pas l’orientation spatiale cachée dans la dynamique de la
roulade, ces deux mesures de sûreté seront pour lui des occasions de crainte
et d’appréhension. Si après quelques pratiques, la crainte se maintient, elle
peut se développer en angoisse, au stress négatif et à la frustration continue.
L’échec répété alimentera la peur.
Discussion et réflexion sur divers aspects du judo par Ronald Désormeaux

Il en est de même pour celui qui se voit incapable d’effectuer aisément une
technique ou de subir une contre prise non planifiée. Des conditions
similaires seront apparentes. Une hésitation, une peur, un raidissement
musculaire et autres conditions frustrantes font leur apparition. Ne pouvant
trouver une solution adéquate immédiate, il y aura un début de
procrastination. La peur de se compromettre, d’être mis en danger durant le
déplacement ou faillir à percevoir le bon moment de porter le Kake vont
ralentir les gestes efficaces et retenir l’élan de s’affirmer. Donner trop
d’importance aux éléments de risque conduit à un ralentissement de la prise
de décision.
Ces conditions émotionnelles peuvent conduire à un manque de confiance en
soi et une sous estimation des valeurs propres qui ralentiront la progression
technique et la liberté de mouvement de l’élève.

Devant de telles situations, le professeur de judo doit apporter une


expérience positive dans le geste désirée pour contrer l’appréhension. Il doit
explorer l’offre de d’autres avenues positives et variées qui seront
interprétées par l’élève comme étant des chemins plus faciles de réussite et
avec lesquels il pourra mieux maîtriser cette émotion et la diriger à bon
escient en corrigeant sa posture et son comportement en réponses aux
corrections suggérées. Il ne faut pas laisser traîner la situation de difficultés
car devant la persistance de l’effort à déployer ou les répétitions non
réussies, la colère, la tristesse, le découragement, l’imprudence et même
l’abandon sonnent à la porte de la décision qui va suivre.

L’instructeur doit alors chercher à mettre l’élève dans de nouvelles situations


de combat, d’encourager le changement de partenaire de pratique, écourter
le temps ou varié le genre de Randori offerts et même se servir du Kata pour
faire un retour vers les principes fondamentaux. De nouveaux contacts avec
des judokas plus expérimentés vont permettre des échanges plus positives et
offrir de nouvelles opportunités de poser des gestes en se servant
d’approches différentes tout en bénéficiant de l’expérience et des conseils
des anciens.

Pour le professeur, il est important d’être attentif aux signes avant coureurs
exprimant la crainte et la peur : angoisse, tension, transpiration, expression
vocale négative, recours aux raccourcis, abandon. Tous ces éléments
entourent l’appréciation et la confiance en soi.
Discussion et réflexion sur divers aspects du judo par Ronald Désormeaux

Si l’élève ne peut pas trouver son mode d’expression personnel sans avoir
recours à des pressions sociales, il ira chercher ailleurs ce dont il a besoin
pour s’affirmer et jouir de ses activités dans d’autres sports.

L’abandon au judo suit les mêmes parcours que l’arrêt dans d’autres
activités sportives : on aime pas l’ambiance, on ne s’entend pas avec
l’instructeur, les règles sont trop sévères, on ne termine pas les exercices, on
se sent insatisfait de sa performance, on a peur d’être jugé par les autres, on
craint de se blesser ou blesser les autres, on entre dans la déprime, on
compte les difficultés et les erreurs et non les succès, on remet à plus tard, on
doute de ses capacités, on perd la direction du but visé, on a peur de
demander de l’aide, on distance nos séances de pratique et on fini par tout
abandonner.

Pour le professeur aguerri, une fois l’identité de la situation de déséquilibre


perçue, il doit s’assurer qu’il peut attirer l’attention de l’élève vers un
chemin différent avec une formule modifiée qui lui sera plus aisée à
articuler. Il lui faut donc motiver l’élève par des expressions claires et lui
transmettre une nouvelle connaissance des faits. Il doit tenter de rétablir des
moments de détente et de relaxation qui plairont à l’élève.

Ce qui est demandé ou changé doit être clair pour l’élève. Le but doit être
précis et les étapes bien définies afin de canaliser les efforts. Les propriétés
de l’action demandée doivent être facile à découvrir et à cerner. Encourager
l’élève à se prendre en main, à se découvrir et à laisser son naturel
s’exprimer en fonction de ses capacités, faire ressortir le meilleur de ses
qualités et de son potentiel sont des étapes importances à suivre. Le
professeur doit tenter également de récompenser verbalement l’élève des
résultats même fractionnels qui seront obtenus à travers le nouveau
cheminement.

Si l’émotion de peur ou de crainte n’est pas encadrée et diminuée à temps,


elle peut se transformer en honte, culpabilité et mépris de soi. Maintes
transformations peuvent survenir : malaise et honte de participer en groupe,
sentiment d’impuissance devant les autres et envers soi. Il ne faut surtout
pas que l’instructeur porte des jugements hâtifs sur la situation. Il doit
plustot exercer une présence calme, chaleureuse et réconfortante envers celui
et celle qui connaît des difficultés transitoires d’apprentissage.
Discussion et réflexion sur divers aspects du judo par Ronald Désormeaux

Il doit prendre le temps de bien expliquer, de décomposer les mouvements et


les gestes afin qu’ils soient vus sous différent angles et étapes cumulatives. Il
doit faire les liens clairement entre chacune des étapes et sécuriser chaque
portion par une répétition guidée. Le calme, la compréhension et la patience
sont de rigueur.

Devant l’inaptitude ou l’hésitation, il nous faut motiver à nouveau l’élève


vers l’effort de se découvrir et de participer à l’amélioration de soi. Sans
motivation, il n’y aura pas de regain d’énergie, ni progrès. Plus la crainte
sera diminuée, plus le goût à l’exercice reprendra. Il est dit que nous n’avons
pas peur de ce que nous aimons alors asseyons de présenter des exercices qui
soient à la fois pertinentes et agréables.

Si l’élève peut s’exprimer librement sans qu’il soit sous la loupe d’un
jugement omniprésent de ses pairs ou du professeur, la transformation sera
possibles. La pendule doit maintenant osciller vers une remontée de
confiance en soi. L’élève doit s’affirmer à nouveau et être prêt à affronter les
difficultés avec une meilleure connaissance de cause. Il reprendra espoir en
ses capacités intellectuelles et physiques s’il connaît des réussites
occasionnelles. L’enseignant doit diffuser les idées positives qui
accompagneront les nouveaux gestes ou décisions. Pensons à l’ancien
proverbe Zen qui dit : « Celui qui sait qu’il peut réussir n’est pas à l’abri de
l’échec pour autant, mais tant qu’il ne sait pas qu’il peut réussir, il
échouera. » Le maître doit alors lui proposer une telle attitude positive de la
réussite.

Au judo, le calme, la douceur et la flexibilité dans l’approche doivent


devenir des consignes d’enseignement. C’est avec prudence et sérénité que
nous devons entreprendre l’éducation des judokas. Les anciens disaient que
quand l’homme ne tient pas compte des besoins d’autrui, il court de graves
dangers et la honte de ne pas avoir rempli son devoir sera portée en lui.
Assurons-nous que celui qui vaincra sa peur pourra se tenir debout avec
fierté et qu’il pourra profiter des leçons apprises dans la poursuite de son
chemin vers le perfectionnement.

« Il y a dans le monde une voie toujours victorieuse et une voie qui ne l’est
jamais. La première s’appelle douceur, l’autre la violence. Elles sont toutes
les deux aisées à connaître, mais l’homme les ignore. » Lie Tseu1

1
Lie-Tseu, Le vrai Classique du vide parfait, chapitre 17, Gallimard, 1961
Discussion et réflexion sur divers aspects du judo par Ronald Désormeaux

Terminons cet exposé à propos de la peur avec une pensé de Lie Tseu :
Vaincre n’est pas difficile.
S’y maintenir après la victoire là est la difficulté. »2
Épilogue
Il est souvent dit que les violents l’emportent sur ceux qui sont moins
agressifs. Mais il faut penser que ceux-là s’exposent à graves dangers
lorsqu’Ils confrontent des égaux. Cependant, la victoire des doux provient
de la connaissance et de la maîtrise de soi.

Devant un adversaire ou un inconnu, ils n’ont pas peur du danger car ils
n’ont pas le désir de le confronter force avec force ou de s’imposer à
outrance. Leur supériorité étant à l’intérieur d’eux-mêmes, ils possèdent une
puissance sans pareil car l’agresseur ne peut évaluer ni leur force ni leur
intention. Ils peuvent mieux juger de l’apparence et de la réalité des choses
et ce, avec un esprit calme. De plus, ils savent apprécier les sentiments et les
émotions des hommes et peuvent aisément se mettre en harmonie avec eux
avant de porter une action.

Bien avant la venue du maître Jigoro Kano, les écritures chinoises nous
révèlent de sérieuses réflexions à propos du comportement humain. Il est
dit : « Désires-tu la rigidité? Tu l’obtiendras par la souplesse. Désires-tu la
force? Tu dois la protéger par la faiblesse. Pratiques la souplesse et tu
deviendras ferme. Exerces-toi dans la faiblesse et tu deviendras fort. »
Telles étaient les recommandations attribuées au maître Yu de la Chine
ancienne.3

Le maître Jigoro Kano qui avait étudié les textes chinois classiques s’en est
inspiré pour formuler l’un de ses principes du judo :
Emploie intelligente de l’énergie.

Il faut se rappeler que la réputation du grand champion de judo ne repose pas


sur le fait qu’il a su imposer sa force contre un adversaire, mais sur le fait
qu’il a su l’employer intelligemment en temps opportun.

Gatineau, Septembre 2009

2
Lie-Tseu, Discours sur les conventions, chapitre 12
3
Yu Hiong, roi de Wen de Tcheou. Le chemin de la victoire, Chapitre 17