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ri 13 0 au sEUIL n'uN MoNDn NoUYEAU


r,'ilutuont¡,¿rrÉ
L3r
cientes ont pu se développer davantage. á la vie, qu'il est des
heures oü la solitude
Peut-étreen sera-t-il de méme pour nous, est peuplée de bienveillance,
lorsque la souffrance, suite de la guerre, te ¿¿pou¡tte_
ment accompagnéde joies
aurá changé I'orientation de l'activité occi- inexplicaúles,en
sorte que nous avons I'impressioo
dentale. Quelques-uns d'entre nous com- dinaire.d'échapperau pouvoir
mencent dé¡á á soulever le voile et nous d.es"*i"uo"-
événe_
á J'assujetüissement de nos passions,
parlent de forces étranges, qui ne nous pa- i.1ti:
oe posséderet d,embrasser
raissent surnaturelles que parce que leur toutes choses
-a*u"á
la fois, de communiquer
mobile nous échappe; monde immense dont avec f.,
grandes de tous les siécles,
quelquesbribes éparsessuffisent á nous en de vivre une
vie.si vasúe, semblepiacee ¿"Uo""
laisser entrevoir I'immense étendue et I'in- ou temps et de-qu'elle "o
l,espace.
\ calculableportée. Comme un roi áirporu de son
i.
t, nous commandonsá la
royaume,
matiére, ei touüe
l',; En nous. ohosemorüellenous esüsoumise.
ti II est incontestablequ'il se passe en nous .
Ces impressions surnaturelles
ne nous
vrennent pas de nos facultés
Í des phénoménesétrangesincompatiblesavec ordinaires,
I elles nous sont transmises
{ notre caractéretel que nous le connaissons. par d;;l;;;;"."
; inconnus. Ce n,est pas un
détachemenú des
i Qui n'a éprouvé,dans les moments d'abatte- chosesde-la úerre, une usure
,{' ment et d'inertie morale, le secoursimprévu du temps qui
r$ nous,les éprouver,,mais la conscience
d'une force qui, soudain, le rendait capable -fait
acqulse d'une
d, de faire allégrement ce qui auparavant lui
autre réalité qui esü l,expé_
rience de Ia vie éternelle.
i'l était impossible. Nous constatons avec
r l, étonnementgue certaines chaines se brisent , .Ir..l""trnu
u¡tu¡trves,
qu'en des heures spécialement
d'une clairvoyance spirituelle
d'elles-mémes, libérant nosmouvements,que
ti nous pouyons abandonnersans terreur les
plus intense,l,on distinguu nuttumáni
re qui est immortel de óe qui est
.r'.roi
our*r".
chosesque nous avions crues indispensables !{ous parvenons ainsi á vivre
¿u"'*ü3ot"
132 A U SEUII, D' UN } IONDE NOUVE.{U
L'tMtuoRt,tLITÉ 133

que üoutesles tragédies humaines passent


trés courts de compléteéternité. Tout ce aussitótau secondplan.
que nous pensons,sentons,tout ce que nous D'autres chosesencore reflétent les gloi-
sonlmesen de teis instants a été et sera res éternelles: la musique,par exemple,a le
toujours, prrce que ces émotionsse passent clonde noustransporúerimmécliatemánt dans
,lans la partie iirdestructible de notre étre. cesrégionsmystérieuses.On saiüquecertains
Il en est qui savent eeschosesdés leur en- sons ne sont pas de la terre, que certaines
fance et d'auircs qui ne les éprouverontque harmoniesparaissentdes ¿chosde l,au-clelá.
dans une vie-future. Moins que cela: I'atmosphérecl,uneGuvre
Cette impression d'immortalité se mani- d'alb, le souvenir d'un acie héroique,le fró-
feste non seulementdans la vie intérieul'e, lement d'une áme parente,la renJonúred,ur¡
rnais elle se confirme dans l'ambiance qui regard sympathique, et tout á coup nous
¡rous entoure, et c'est alors commeun ac- sentonsgue nous ne sommesplus seuls sur
cord parfait, une fusion de toute la création une terre qui s'effondre.
dans I'infini.

L'immortellejeunesse.
,{ Autour de nous.
,.i Sans doute, le ceur a des ressourcesiné-
il i1 puisableset la vie dessurprisesinattendues
tr a nature tout particuliérement exhale ;
ii pal moment ce souffle de l'au'delá. il serait injuste de limiter le bonheurá cer.-
Il y a dans l'intimité des foréús, dans la taines conditions terrestres. Élareissons
gloire du co'.rchant,dairs le recueiilement plutót son domaine jusqu'á la derníére li-
d'une nuit d'été, dans la paix silencieuse rnite du possible. Ce qúi n,empécherapas
des cimes, dans l'éclosion miraculeuse du gu'á un moment donné, l'áge, 1a malaáie,
printemps etle subtil mystérede l'automne, les sacrifices réitérés de la vie viennentfa-
ie pressentimentd'une grandeur éternelle, üalement bar.rer le chemin á l,espérance.
,¡ui remplit notre áme d'une telle espérance Nous pouvons encore exister, nous ne pou-
r34 A U SEUIL D' UN M ONDE NOUVEAU l,'llt,vont¡,LltÉ 135

vons plus vivre, car l'espérance est le seul Ce que les chrétiensentendentpar le sa-
-
stimulant du devenir. lut, n'est auüreque le passagede la vision
Si nous ne voulons pas nous éteindre avec matérielle á la visibn spirituelle. L'homme
le crépuscule, il devient dés lors indispen' est sauvé, non quand il est parfait, mais
sable de substituer aux biens terrestres, de- quand il est devenu capablede voir la per-
venus inaccessibles,d'autres biens équiva- fection, de discernerDieu.
lents et capables d'évoquer en nous les Dés qu'il s'est rendu compúedu monde
mémes sentiments. Les biens immortels ne invisible qui de tout temps a existé en lui
sont pas autre chose que des biens terres- et autour de lui, il possédel'éternité, il est
tres vus sous une autre face. En effet, tout entré dans le paradis, aucune desüructionne
objet possédedeux faces: I'une matérielle peut plus I'atteindre.
et passagére,I'autre astrale et éternelle. Il
s'agit donc moins, quand la vie nous a dé- tra mort.
pouillés, de changerI'obiet de nos désirs,
que la fagondont nous Percevonsces obiets Pour se rendre compte de la vie cl'outre-
tombe, il faut faire un pas de plus. Ici-bas,
et d'apprenclre ü discerner á, travers leur
la réalité immortelle était comme úne par-
apparence ordinaire, l'áme des choses qui
celle d'or ,enfouiedans un bloc de matiére;
nous entourent.
il fallait un ceil d'expert pour la découvrir ;
Ce n'est pas parce que Ie ceur perd ses
li-bas, l'or sera l'élément général, la réalité
facultés d'amour et d'enthousiasme que
palpable qui s'impose á. tous. < Nous ne
I'homme vieillit, mais parce que le ieu de la
verrons plus comme á travers un voile > dit
vie a cesséde lui offrir des jouissancesdi-
saint Paul, ( nous verrons face á face,
gnes de ses ambitions. Pour celui qui voit
comme nous sommes vus )), et ce que nous
le cóté profond des choses cette privation
verrons sera le cóté lumineux mais agrandi
u'existe.pas,car il trouvera toujours dansIa
des réalités spirituelles, dé¡e pergues du-
réalité invisible de quoi entretenir sou im-
rant notre vie tenestre. Le changementsera
mortelleieunesse.
136 au s E U rLD ' u N Mo N D EN o u v E AU f , 't r t n <l t t t ¡ , r . , I t É 137
l

peu sensible, gradué comme fut le passage i' familiers pour [ui, il tend ses petites mains
de la vision matérielle á la vision spiri- iri pour les saisir.
Itr.
tuelle. De mórne lc lt':vtlil de l'eil spirituel
,ir'
Nous nous trouveronsressuscitéseomme l s'opéreen nolls par rlcgréset passesucces-
nous nous sommestrouvés un jour adoles- il sivementdu prcsscnLiment au désir, á. la vo-
.',
cents puis adultes, par une suite logigue et i1: lonté, á la possessiou.De sorte qu'á un
't,. ' momenf donnó il parvient non seulementá
naturelle du devenir. La mort ne sera pas
un étonnement,une illumination soudaine, ',iii,.,
\$' saisir I'irmc des ciroses,mais á vivre, dés
un saut dans le paradis, mais une évolution : 'i t, ici-bas, comme dirns un royaume immortel.
lente et g'raduéedu devenir intérieur. Sans ',..:\:::.' Considéréeá ce point de vue et mises il
iiii, parü les souffrancesqu'eile entralue, je ne
doute nous nous trouverons en présence
d'une scénenouvelle, mais qui sera telle- :i'
:i l
vois pas ce que la morü peut avoir de si
ment amenéepar la scéne précédenteque ,ih tragique.
ii,
rl l ' L'existence terrestle n'a-t-elle pas été
nous y assisteronssanspresque nous aper- .i :
cevoir du changementdu décor, comm€ au if,'"
¡i
l'éteignoir de nos réves, la prison de notre
théAtre quand, absorbés par le déroulement t: c@ur, Ie tombeau de notre vraie vie, dans
de I'action, nous perdons de vue les trans- 1t Ieguel, par une volorté héroiquede vivre,
formations de la scéne. ,í{,$fur'rr, nousnous sommesmaintenusquelquetemps,
lI
agonisants.
Voir. La résurrection doit étre semblable au
I ,i, iil.,,,
:,1t..:' renouveauque le prisonnier éprouve au cor-
..1
L'enfant dont le reEard s'éveille aux cho- :.ti',:, tnet de la lumiére aprés une longue réclu-
ses qui I'entoureilt t{.hu d" sortir du réve ,f:
sion" L'espéranceétoufféerenait, le réve ou-
;ii,ri ,
de I'inconscience,pour üsccrner et différen- blié reprend corps, toutes les vibrations de
i..
cier les objets qu'on lui présente; il veuü ,i,i':¡: la jeuuessesecouentl'áme engourdieet I'on
'tii , .
comprendre leur forme, savoir leur utilité 8e retrouve,et I'on s'atfirme,et I'on osevivre
,."Íú,I,.
jusqu'á ce que, ces objets devenus réels et ' '
.1"1: enñn saus entravestout ce que I'on est.
il r.
t'
-irli '.
'rliil¡,|r.
:ir.

rli;ifll.
138 au srurr, D'uN n¡oNDENouvEAU

La mort ne peut étre un épouvantail au


cceur naturel, car elle fait partie des lois
universelles auxquelles I'homrne consent,
parce qu'il sait qu'elles sont f'aitespour lui.
Ce qui a faussé I'idée de la mort, comme
cellede la vie, de I'amour, de la beauté,e¡c.,
ce sont les accoutrementsdont les religions
NOUVEIIEORIENTATION DE
intéresséesI'ont revétue pour servir leurs
L'ACTIVITÉHU}IAINE
intéréts. Dieu ne heurte jamais nos senti-
ments naüurels. Il ne nous demande pas
I'impossrble,mais seulementqo" oou* nóu" Le besoin d'activité est un instinct pro-
livrions, tels que Dous sommes, au couranü fond que I'on retrouve chez toute créature
de l'éüernel destin qu'il a tracé pour vivante, depuis le Dieu, créateur du monde,
nous. jusqu'á l'hommequi laboureson champ,l'oi-
seau qui fait son nid et la plante qui puise
le suc de la terre. Nous sentons tous,
lostinctivement, que nous marchons vers
quelque chose qui est I'accomplissementde
notre destin et que ce destin ne pouma
*E'tchever
que par l'emploi judicieux et per-
¡*mérant de toutes nos faculüés.
Plus un étre est avancé, plus le don de
lnlqnéme devient une nécessité.
l"a travail nous apparait alors commeun
";fr:,,f&l fidele qui nous attend le soir sous la
f;:l;r': r--*^ t^:¡ --- l - !-_,,--
aolitaire
^^l:¿^:-^ et
^r -nous
^--- fait oublier
^--Lt:
le fover
h, gnr nous preud sous le bras et nous
140 a u s EU IL D ' u ^ \ rIo rD E Ito u v E A U N (')u\¡rit.LU oit Ii.rN't'aTIoli t41

entrainepar de lourds matins vers le de- La vie modernecst une coursefolle vers
voir salutaile, celui sur qui I'on déverseles un loint¿tinbrumcux, morcelé, chaotique,si
ardeurs improductives,les tendressesmé- v¿rgueque personne ne peut le nommer et
connues,les larmesinconsolées, qui endosse que toutes les loutes y ménent. II y a une
toutes nos décevancespour en faire un ca- épidémie de travail comme il y a une épi-
pital d'économiespsychiques,de connais- démie de grippe, dont on ne peut mesurer
sancesutiles, de vertus solidesdont les re- lcs ravages.Que d'étreshumainsauraientpu
venus nous permettront un jour de vivle éüreheureux,utiles á leur prochain,auraient
dans I'aisance de I'ii.me ¡ru étre sáuvés, si l'on était parvenu á les
NIais le travail qui était le signe de la vie aruéter une heure dans la poursuite de leur
est devenu, de nos jours, un instrument de enjeu; mais une heure d'inactivité est égale
mort, une tension maladive vers un but illu- i¡.une heure de lucidité morale; mieux vaut
soire, se tuer i la course que d'entrevoir le
Pour mainúenir en mouvement le formi- néant.
dable rouage de I'arrivisme on a imaginé le L'activité est un dieu redoutable, qui,
moteur de [a volonté, espdcede monstre qui aous le mauteau du devoir, paralysetoutes
broie tout sur son passage: les montag'nes, les sensibilités,ies intuitions, les recueille-
les fleurs et le ceur des hommes. On n'es- uents et ies réveils de l'áme. Il a appauvri
tirne plus sa qualite ; sa force, seule, im- *t vidé I'hommemoderne.
porte; on la tend démesurémentau risque
dc faire sauter tout l'arsenal humain. sr.t*il devenu une malédiction ?
Quelqu'utile que soit la volonté bien em- 'Ssree que nous en avors défiguré le
pioyée, I'imporiant á ceúteheure n'est pae **ü¡; ¡ous en avons fait un but, au lieu d'un
de vouloir, mais de voir. Ce n'est plus la ' üryF¿o,une manifestationde l'intérét, non de
volonté, mais le regard intérieur qui demande diletuü"
á étre développé.Nous n'avons pas .failli i'.t¡u bt¡t tles maehines est de travaiiler, Ie
par faiblesse,mais par aveuglement. Cnc ¿rresest de vivre.- Dés que Ia ré'
t42 AU SEUIL o'ux MoNrr NouvEAU Not-r \¡ELLtr) ORTENTATION
t43
eüla dépensecessentdes'équilibrer,
:"pt:ol
la vie tarit.
L'homme moderne n,a connu que I'effort
utilitaire, il a complétementpe"du de
vue la
nécessitédu travail intérieur. Cependant,
il
est des valeurs qui ne peuvent se
former li,.i,uoncréteI'idée épuisée, a recours d des
que dans le silence et I'inaction,parce Royens arúificiels : l,ornement abonde,
que le
leur idéveloppementfait appel á táutes geste devient emphaúique,
nos la compositionse
énergiesvitales. La force-étrange surchargepoul. ne laisser en fin de compte
qui nous
frappe chez I'oriental est oo p"ádoii
d" ," gu'"19 forme á effet, vide de toute vie.' .fous
concentrationimmobile. < Time is moneyr, de redressement
,,,1"",:ffg"ls de l,Europeac_
dit le proverbe américain,mais si Ia perte échouent parcequece sonúdesgestes
de temps équivaut á une perüed'argent, elle liutt"^
áme, des gestes égoistes.
représente souvent un gain moral. La vie i',;Xons
i reconsúruirele monde, il
moderne,'compliquée jusqu,á l,excés,a ius- i,, l:"".irriver
est inutile de se servir des anciens
tifié I'erreur de I'effort utilitaire, maté-
lá flaux. Ce n'es-tpas avec des pierres
effri-
son chátiment.Nos ambitions nous"'.ri ont en_
: r!
qtt. nous éIéveronsde nouveauxédifices,
lizés dans un cercle vicieur; pour en sor_ .,,11""
u. *l_u" nos vieux systémes que nous res_
tir, il faudra lutter eontre le double obstacle .
iterons une vie nouvelle. ie travail que
de nos mauvaises habiúudeset des circons- ssite l'heure présente est un travail
tancesfácheuses. ffiórieur, la mise en action de nouvellesva-
Tout travail qui ne procédopas d.'unené- en vue de nouveaux intéréts.
cessiúé intérieure devient inutile et nui_
sible. 11"_o"rnousagitons, plus nous entra_
l'éclosionde cesvaleurset moinsnous
La résultante pratique de notre activiúé rs capablesd'accomplir une @uvre
européenne représente, cerúes, un capital . L'áme a besoin de peu de gestes,
considérable,mais c,est un capital périmé, l'inspiration des archaiqrr",i'uo*ii
IIl.4 AU SEUIL D,UN M ONDN NOUV E A U N OU V E LLE OR IE N TA TION 1,45

besoin .que de peu de lignes pour s'expri- Leur ambition ne dépassait pas la zone de
mer. On pourrait presque dire que le mou- la matiére, leur activité se bornait á I'ex-
vement extérieur diminue en proportion de tension de leurs muscles.
l'évolutionvitale.
L'effort moderne doit viser á réduire le I!éveloppementintellectuel.
geste et á condenserla pensée.
L'homme moderneeeu.tsavoir.
Il est en effet beaucoupde fagons de tra-
L'effort physique a perdu de son utilité.
vailler. Un certain travail anime les bras,
La charrue automatigue a remplacé le tra-
tend Ie cerveau,mais ignore les vibrations
vail du laboureur, le nouvel explosif, décou-
de l'áme. fout, ici-bas, procédepar ér'olu-
vert dans le silence du laboratoire, s'est
tion. A mesure que I'homme se développe,
montré plus efficace que l'endurance d'un
sonbut s'éléve,son action évolue, elle doit
baüaillon.
pftsserdu corps á I'intelligence,de l'intelli-
La civilisation n'a que faire de bras et de
genceá l'áme. jambes, elle demandedes ceiveaux. Arriver

physique.
Béveloppement |$ l" connaissancequi assure la richesse,
$ünserver la vie est bien, l'agrémenter vaut
L'hommeprimitif ueut crottre.'
Ii vise au développement de son corps et se .l Désormais, toutes Ies énergies vitales
dé¡rense enf orcesphysiques.L' ceilauxaguets, Wüt se porter vers les productions de I'in-
le jarret tendu,la hacheá la main, il parcourt . Surcroit d'études.tension de la
la terre saurrage,en quéte de butiu. Puis le ire. Le cerveau est devenu une ma-
soir, las mais rassasié,il regagne sa tribu' ü ernmagasinerde la science,un for-
II a accornplison destin, il est satisfait' De laboratoile, d'oü sortiront toutes
rnéme que la femme accomplit le sien en ions.,les perfectionnements mo-
plocréant,nourrissant et revétant la race á f;'asüI'exploitationIa plus éteudue,
venir. , nmpléte de toutes les facultéshu-
'; ', ' t0
1"46 AU sEUIL n'ux MoNoE NouvEAU NoUvELLE onrENTATtoN

i
t 47

maines, de tous les produits de la terre, en


vue d'atteindre á la iouissance la plus raf- Développement
psychique.
finée.
N'IaisI'effortdépenséen vue de la richesse, Ir'homme nouveaupeut aimer.
aboutit á Ia misére. Une noisson de croix L'exploitation de l'étre physique s,est
remplaceles blés mürs, les crix des affamés montréeinsuffisante,celle de l,étre intellec-
dominentle fracasdesmachines,et l'homme, tuel, illusoire. Cependantil faut vivre et dé-
étonné,se dema.ndece qui a pu manquer á penser.
son héroiqueeffort pour parvenir á sesfins. Éclairé par ces expériences,I'homme a
Il se senten présenced'un mystéreet, comme constatéla vanité de bien des chosesqu,il
jadis il a constatéI'insuffisancede sesmus- croyaiú essentielles.A quoi bon les hon-
cles, il commenceá douter de la toute'puis', neurs, les richesses,les plaisirs qui ne ras-
sancede son cerveau.La faillite de son ef- sasientpas ? A quoi bon paraitre sans étre,
fort mental I'améne á rechercher et á posséder" sans avoir ? A quoi bon I'ar.rivisme
découvrir I'effort psychique. qui aboutit au bolchévisme? Car, dans la
La cülture moderneest un corps déséqui- poursuiüepassionnéedes biens extérieuls,
libré clontcertains organes ont été dévelop- il n'a pas eu un moment de vie véritabie et
pés démesurémentau détriment des autres. nlors qu'il était nrrivé aux fins cle ses am-
La volonté,la mémoire,le calcul, le savoir, bitions, il avait perdu la faculté d'en jouir.
I'esprit pratique ont pris des proportions La faillite de son effort intellectue!
anormales,ce sont des dons admirables, ;rl*méne i comprendre Ia nécessité d.,un
mais qui out fait leurs preuves; poussésplus ,qffio* p"svcirique,I'insuffisance des biens
loin, ils risqueraientde compromettrel'har- l les á chercherles trésors invisibles,
monie. La fin de leur exploitation nous a ü**,unesde la raison á prendre conseii
menésau seuil d'une nouvellephase de ité- tnüntuition.
veloppement. ',&hwmrne comprend que l'oiseau bleu á"
S n*res n'est pas dans le mondequ'il a vu
llri' ,
t48 AU SI]UIL D'UN IIIONDE NOUVEAU NOUYELLE ORIENTATION 149

et conquis, mais dans le sanctuaire qu'il a sommescn présehced'un monde nouveauá


délaisséet perdu i {pe I'on est heureux,non créer. Cette création ne peut s'efÍectuerque
parce gue I'on posséde,mais parce que l'on dans les lnémes conditions, c'est-i-dire par
sent qu'il s'agit moins d'agrandir ses terres Ie retour i la penséecréatrice, au travail
que d'étendre le domaine de ses facultés intérieur.
émotives. En quoi consisüece travail invisible ?
Il croyait avoir exploité tous ses dons, En tanb que nous nous plagonsdans la
fait le tour de tous ses biens et voici qu'un juste attitude intérieure, dans le rayonne-
domaineinexploré s'ouvre á des facultés in- ment des forces invisibles, nous devenons
soupgonnées. une puissancebonne,comme le {er que par-
La découvertede l'áme et la conquétedu 1 court un courant électrique, devient une
bonheur sont les enjeux proposésá la nou- puissance de lumiére, tandis gue nos mou-
velle activité humaine. vements les mieux combinés sont stérilisés
dés qu'ils s'isolent du contactcentral.
L'activité féconde. Ouverts aux influences invisibles. nous
i'r,:S*rvenonsá découvrir et á prendre posses-
Nous trouvons á I'origine des religions- ¡ion de notre vraie nature; c'est l'école á
méresd'Égypteque <Toumu,l'éternelincon- hquelle se forme le jugement, s'éduquele
naissable,la causepremiére, pensele monde üÉair, se forge la volonté.
puis l'engendre par sa parole, et que tout
ir., l[ e'agit enfin d'élever seb expériencesá
ce qui vit et frappe nos sensn'estgue I'exté- h:üauteur du désintéressementen se défai-
.,;,r,
riorisation de son désir créateur; < la cause *fuI'illusion de la possession.
Dés que
t@
inconnue,á. un momentdonné... se réveille, r',*lü voulons le bien pour lui-méme, nous
se dédouble,s'objective,se refléte dans Ia une force, nous devenonsune ac-
passivitéuniverselle et devientnotre univers
visible >. i une certaine hauteur morale, il
Comme Toum en face du chaos, nous
¡tü** nécessaire de se dépenser,il suf-

i,i-
ñ
i50 .,rr;sEUrL D'uN NoNDENouvEAU N OT]V E I-LD ON IE NTA TION 151

tit d'étre pour agir: la vérité élaboréeau un jour avec des paroles identiques á celle
fond du sanctuaire émane au deirors un gue vous aviez préparées á son intention;
s,¡ufllerégénérateur. venant de vous directement,ellesI'auraient
Ce que nous pensonssans le dire, d'au- peut-étre froissées; agissant sur lui du de-
tres le sentent.Ce que nous voulons sans hors, elles I'ont convaincu sans qu'il s'en
pouvoir l'accomplir, agit dans I'invisible; apergüt.
ce que nous sommessans pouvoir le vivre, Ou bien vous étes á votre travail, vous
devientréalité universelle. cherchez vainement une solution qui vous
Il peut arriver, par exemple,que votre ami échappe; le lendemain,sansaucun elfort de
prenne une fausse voie. Vous vous sentez votre part, elle vient a votre rencontre en
¡rresséde le prévenir, il suffirail d'un mot une formule touto laite. Fruit de votre tra-
pour I'éclairer; vous pouvezá peineatfendre vail invisible et en apparence inutile de ltr
I'heure de sa visite. Pour calmer votre im- veille. Voyez la force d'une parole modérée,
patience vous condensezvotre impression d'un geste réprimé, d'un silence réproba-
en une idée pr'écise,vous táchez de la pré- teur: Ie regard que Ie Christ jeta sur Pierre
s:nter sous une forme distincte. Au cours renégat, l'atteignit sans doute plus profon-
tle cet exercice,la vérité prend corps en vous, dénent qu'une épée vengeresse. Le sermon
elle dcvient une paltie de vous-méme,une le plus éloquent peut laisser l'áme vide,
réalitc. La nuit se passe, I'ani ne revient mais il est impossible,dit'on, de passerin-
pas, r'otle bonne intention s'émousse,votre sensible á cóté d'un brahme en priére, de-
peine scnrbleperdue.Nullement, car il arri- bout dans les eaux du Gange et qui ne vit
vera lresque infailliblementqu'au moment plus que de sa seule vision intérieure.
oü vous yous y attendrezle moins, oü vous
aurez1lourainsi dire perdu la chosede vue,
votre ami, poussé par des crrusesétran-
gér'es,agila dans le sensdevotle conseil.Il l{ot¡s avons constatéles effets de I'action
n'est nrémepas impossiblequ'il vous aborde *xt¡$rieur¿, nous ne pouYonsencore évaluer
g¡i

flfi
ilü 152 AÜ SEUIL D,ÜN MONDE NOUYEAU

ffi1
i lfi
flfi
la portée du travail intérieur- mais si toute
réalité a sa source dans I'inconnu, l'insai-
sissable,l'immatériel, en sorte gue I'écrqu-
I'i l l lenrent actuel ne serait qu'unemanifestation,
!, $ une transsubstantiation, de nos penséesdé-

$fr voyées, il est probable qu'il suffirait d'un


épurement générál de la pensée pour r€-
construire un monde, dont les éléments
tES GRANI}SRECONSTRüCTEURS

échapperont toujours ir nos gestes inha-


Les lois invisibles, qui seulent décident
biles.
de la destinéedes peuples,sont contraires
Lorsque I'idole des fausses ambitions
aux lois établies sur lesquellesnous fondons
sera tombée,lo désir de l'idéal moral pourra
nos cités á venir. Ce qui favorise les unes
naitre. Et du désir vers d'autres biens sor-
détruit les autres; procédant d'autres cau-

{q tira la possibilité d'autres institutions. Il


n'y a pas de délivrance sans progrés, il n'y
a pas de bonheur sans purification. Les cir-
ses, elles produisent des effets différents.
tr{ais les hommes, ancrés dans leurs systé-
mes étroits qu'ils prennent pour des convic-

ll
constancesne changent que pour autant que
tions personnelles, et qui ne sont en réalité
nous changeonsnous-mémes,et la face du
que des facsimilés de l'opinion publique,
monde ne s'améliorera que lorsque le ceur
préférent poursuivre leur marche aveugle
de l'homme sera devenumeilleur.
st inutile que de consulter le sens des réali-
Ainsi le monde á venir sera la manifesta-
üás profondes. Semblables á ces chenilles
tion, la matérialisation de la pensée nou-
1*rocessionnaires qu'une main malicieuse a
velle, de cet idéal encore chaotique, mai$
úSrposéesen rond, ils tournent indéfiniment
vivant, et en travail de devenir que nous
*ü luegu'á l'épuisement de leurs forces dans
sentons chaque iour davantage se former
t n$me cercle vicieux. Il semble presgue
en nous,
plns ils sont versés dans le mécanisme
L54 au sEUrL D'uN MoNDENouvEAU
LE S GR A N D S . R E C O N S TñU C TE U R S 155
des lois de ce monde, plus ils sont adroits,
Car il est des temps oü la production du
prévoyants,platiques,savants,plus ils s'é-
bien devient impossible; alors l'ouvrier fi-
loignentdescausesvéritableset se serventde
déle déposeses outils et attend I'heure pro-
moyensillusoirs. C'est pourquoi les grands
pice. Son travail consistedésormaisá main-
reconstrucüeurs de I'avenir ne ,qontpas ceux
tenir dans l'inaction apparentel'intégrité de
que I'on croit: les organisateurs,les politi-
ses projets entravés. Ce travail de prépara-
ciens, les révolutionnaires,les diplomates,
tion silencieuseest de tous le plus efficace,
ceux qui tiennent les conférences,écrivent
car il représentela gestation et la forma-
les traités, font les lois et proclamentla jus-
tion de l'@uvredont la mise au jour ne sera
tice, tout ce qui á l'heure actuelle représente
plus qt'une conséquencenaturelle et facile.
la force et attire I'attention, mais au con-
Tout ce que nous possédonss'est élaboréen
traire, ceux qu.ele monde ignore et dont le
nous, durant les heures douloureuseset in-
travail parait inutile, tout ce qui doit se
srttisfaisantesde la création cachée, et le
taire, se cacher,tout ce qui souffre injuste-
monde vivra un jour du seul capital que les
rnent et meurt inconr¡u.
humbles ouvriers du bien ont su accumuler
Les vraies forcesreconstructivessont dans
et dérober á la décompositiongénérale.
les bonnesintentions qui échouent,la bonté
dont on abuse, le désintéressement que I'on
forces reconstructivbs.
méprise, I'honnétetédémodée,l'amour ou-
blié et l'áme méconnue.Voici les ouvriers, Le cJésíntér'essen?ent.
- Ce n'est pas du
voilá les matériaux,on ne les voit pas sur le cerveau, mais du cceur, que sortira I'idée
chantier,car ils üravaillentencoredanslessou- magique de la résurrection ; ce ne sont pas
bassements del'édificeet leur mortier n'a pas les savants, mais les bons qui, les premiers,
atteint la consistanee voulue; ils travailient pro:loncerontson nom. Le cer.v'eau a su dé-
en silence,maisleur ceuweestassurée, tanclis molir, le ceur seul esü capablede recons-
que s'agiteau-dessusd'euxla cohortedésor- truire. Aucuneforcequiprocédede l'égoisme
donnéeet bruyante desfaiseursacclamés. ne possédele germe vital.
LEs GRANDS REcoNETRUcTEURS L57
t56 A U SEUIL D.UN M ONDE NOUYEAÜ

par intérét. On ne se sauve jamais au dé-


Aussi longtemps que chacun tirera de
triment d'un autre, on ne se sauve qu'en
son cóté, sans égards Pour les intéréts des
sauvaut les autres. Notre bonheur est aussi
autres,,il n'y aura de salut pour personne.
étroitement lié au bonheur de nos fréres que
La tension égoiste déchirele filet ct la péche
la vigueur de nos membres dépend de la
est gaspillée; dés que se reláche I'effort
santé de notre corps. Séparer Ies hommes
avide, les mailles se creusent et I'on peut
par la haine, couper les fibres naturelles de
recueillir la part de chacun.Mais les hommes
la solidarité, c'est appauvrir le sang de
sont si absorbés par la soif de l'intérét,
tous. L'amour restera toujours la supréme
qu'ils u'ontpas ercore réalisé cette vérité si
vérité, quelques savantes que soient les lois
simple: gue c'est en prenant que I'on s'ap'
que l'on veut ériger á sa place ; elles ne se-
pauvrit; et cela, tout autant dans les affaires
ront iamais que des lois stériles, polissant
de ce monde que dans le domaine moral.
la forme et tuant I'esprit.
Car prendre, ce n'est pas seulemententra-
L'id,ée de possessío L'idée de pos-
ver la main invisible qui s'apprétait á nous
session a pris de telles proportions dans
donner, mais c'est aussi miner son crédit
notre mentalité moderne qu'elle est devenue
auprés des princes de ce monde qui savent
une passion. C'est elle qui a engendrétoutes
bien, lorsqu'il s'agit de leurs intéréts, dis-
les dissensions,les révoltes,les guerresd'in-
cerner entre le risque que leur fait courir le
térút et qui empoisonne encore á I'heure
fin calculateur et l'assuranceque leur donne
qu'il est I'existence privée de chaque indi-
le simple honnétehomme.
vidu. Cette icléeest fausse, elle repose sur
En cultivant I'esprit d'accaparement,nous
ün leurre.
allons á rebours du salut et nous tournons
, Si nous voulons nous préparer á une ére
le dos á la lumiére. Qui ne travaille que
pour soi, devient aveugle et se trompe sur ',*gilleure, c'est sur ce point sultout qu'il
de réformer son point de vue. Le
ses propres avantages. Chacun pour soi,
, c'est-á-dire la chose qui importe,
c'est en réalité chacun contre soi. Car on
&peod pas et ne dépendlajamais de ce
fait contre son intérét ce que I'on ne fait que
{58 AU sEurr, D"JN MoNDENouv!:au LI'S GIT.A,NDSRECO:,[STRUCTIItfIIS 159

que nous avons, mais de ce que nous som- l'humanitéagoniseet que I'Europes'écroule.
mes. La fleur que tu cueillesest-elleplus á L'amour est le plus irrtelligent des conseil-
Loi quand elle est sur ta table que lorsqu'elle lers, car il compreud tout "et discerne la
croit dans les champs? Ce n'est pas lors- cause cacl]óe; la bolté est la suprémesa-
qu'elle est prés de toi, mais lorsque tu es gesse, car elie désarmeI'ennemi sans user
capablede respirer son parfum, qu'ellet'ap- ses propl'esforces. J'ai souvent constatéIa
partient davanüage. solitude de l'égoisme,je n'ai jamais rencon-
La richesse dont on abuse pour servir tré un étre qui eüt perdu quoi que ce soit
son égoisme nous appauvrit en réalité, car ir étre bon. Car Ia bonté attire et proyoque
elle sape en nous la faculté d'en jouir qui, Ia bonté,tandis quel'égoismeéveilleIa haine
seule, pouvait la rcndre précieuse á nos et empoisonnel'air que nous respirons.
yeux, Que servirait I'amour á qui n'a plus Laissons-nous toujours aller aux bons
de jeunesse,ou la lumidre á qui ne voit plus sentimentsqui sont en nous, tout ce qui les
clair ? Il faut ne rien posséderpour savoir réprime nui¡ á nos intéréts. C'est au mo-
que toute choseest á nous. ment oü nous avons su nous contenir,résis-
Ne demandonsjamais á avoir, avoir est ter, renoucer,oü nous avons atteint Ia pas-
rine illusion; mais demandonsá pouvoir, sivité de I'attitude réceptive, que I'objet de
car nous ne possédons. réellement que ce notre désir se forme dans I'invisible er se
rlue peut notre ceur, tluahd il est bon. prepare á venil a notre rencontre. Oh ! la
L' untouret Iu bonte,-Toutes leslumiéres plénitude des jours vides, des gestesapai-
de la tr-'rrene feror¡t pas que }es hommes sés, des désirs assouplis, tles bras déten-
voient, aussi Ii.rrrqtcrul)sque leur átne n'est dus, oü I'on avance sans volonté vers un
pas éclairéu par la fl¿rmmeintérieure de l¡ut inconnu, avec, au c€ur, la calme dignité
l'amour et de lrrbo¡rté.II esüsi faciled'ainrer tlu bon droit et Ia douce tristesse de celui
et d'étre bo¡r: il suffi[ pour cela que le ceur t¡ui accepteIe sacrifice immérité. Fiére et
soit á la bourre place, et cependantc'est dépouillée,l'áme se tient devant Dieu; elle
parceque cette chosesi simple manque,que "se demanderien, elle attend la réponsequi
r60 AU SEUIL D'UN MONDE NOUVEAU
LE S GR A N D S R E C ON S TR U C TE U R S 161
lui est due. Et son silence oblige Dieu á
parler. Sans doute sa réponse n'est jamais souffre et demandeá étre soulagé eüc,est
;
celle que le ceur attend, mais il est si dé- en diminua¡t la peine universelle que nous
pouillé, qu'il sourit au moindre geste bien- allégeons la nótre. Rendre heureux ! non
veillant; il essaye méme de le suivre et dé- pour recevoir le bonheur, mais pour le plai_
couvre alors qu'il méne,contre toute attente, sir de le voir rayonner comme ie soleii s,rr
á. des Edens inconnus. la colline lointaine et inconnue. Le bonheur
Si nous voulons une humanité meilleure, est si rare, il est si nécessaire;le monde se
éveillons cheznotre prochain le plus de sen- meurt de sa disette.Il faut que tous nos ges_
timents nobles dontil est capable.Le moyen üessoient avant tout des gestes qui sément
est simple: soulignons ses mérites, n'enre- Iebonheur.Qu'irnporteoü tombela semence,
.
gistrons pas sesfautes.Passe,oublie, laisse qu'imporüe la fleur qu,elle fera éclore. elle
tomber tout ce qui, réalisé, pourraiü proyo- ,trouvera toujours son chemin
sur cetteierre
quer ton ressentiment.Mais si I'on t'a souri dépouillée, et méme si elle devaiú s'égarer
quand tu étais seul, souligne ce sourire, sur la laude aride et ne profiüer qu,á to-i qui
afin que de ton ceur il en rayonne de la lu- ,l'as lancée, sa mission ne serait pas perdue
miére sur la foule qui passe. Car si toutes l'universel devenir du boulieur par le
. ¡1o"
les forces qui sont dépenséespour soulager ,:lÉen.
l'humanité se concentraienten un seul rayon -' La,tolérance.-.Chaque individu, comme
d'amour, la misére humaine en serait illu- ' uttaquepeupre,* yl: vérité particuliérequi
miuée au point de paraitre de la richesse. l Iñ *" rapportequ'á lui, qui est inhérenteá
L'or métal n'a jamais servi qu'á couvrir ¡*fln €ssence,une vérité qu,il a le droit de
le bonheur qui n'est plus, mais I'or moral et que nous avons le devoir de respec_
l,po*,
'l'ffi, al,orsméme que sondéveloppement
couyre toutes les dettes et refaitl'áme neuve. serait
Rendre heureu-x! peu importe que ce soit sppare¡rceinconciliable avec celui des
un parent, un ami ou un ennemi,un animal, ités voisines. Ceux qui contemplentle
un insecte ou u¡re plante; tout ce qui vit menü du sud ou du nord établissent
lrcsition différente des étoiles; leur affir-
1l
*¡i
't!::':

t62 A U SEUIL D,UN M ONOE NOUVEAU LEs cRANDSREcoNSrRucrEURs {68

mation est iustifiée, quoique les étoiles re- lorsqu'on la craint.


'Tous les malentendus
présentent des points fixes. Ce qui nous qui déchirent l,Edrope reposent sur une
manque c'est la confiance dans l'opinion éüroitessed'esprit. C'est savoir bien peu rle
d'autrui. chose que do croire que I'univer, ," ,iéro*"
On ne peut pas taire taire un droit au au petit coin de terre que, par hasard,nous.
profit cl'un autre droit, imposer une formule avons eu á défricher.
générale qui les englobe tous' Ceux qui Ayons le courage de sortir de nos boites
veulent réorganiser I'Europe en I'unissant, et d'arracher nos étiquettes, de supporter
paralysent ses meilleutes forces, car les le trouble salutaire du chaos et de p""te"""
contradictions qui la divisent et I'entrecho- le désordreau mensonge. On peut é'tre d,un
quent sont précisémentles symptÓmesde territoire, d'une caste eü d'uni religion par
son réveil. Ici aussi il imporfe moins de le ceur, c'est-á-dire par les attaches-inúimes
changerI'ordre des chosesque de modi{ier
{: "" nature, et éürepar l,esprit, c,est_á-
nos vieux points de vue. Il faut arriver á dire par la compréh.o*ioo, citoyen de I'Uni-
admettre tous les droits iustifiables en eux- yers, aclorateurde la Vérité
et membre de
mémes, quelqu'incommode qu'en soit Ia I'Humanité.
classification dans notre esprit limité, car La contagion. - Gardons_nousde l,en-
c'est par la mise en ieu des forces contra- trainement des foules et de la contagion de
dictoires que s'établit la vériüé: I'unité dans l* mode, plagons-noussans cesseenlace de
la divelsité. ril$[ernelle vérité et éprouvonstoutes choses
Sans adopter ou rcjeter les opinions des m critere des réalités profondes.
autres, uous pouvous nous y intéresser r'- Llrq¡mmeest un étre remuant et variable,
commeá un phénoménenaturelet sans doute ' 'fril d'impulsions,sujetá touteslesinfluences,
indispensable, qui vaut tout au moins la p*ndant de mille causes inconnues et qui
peine d'étre étudié. Le manque de tolérance ¡nnl lui-méme au moindre désarroi, J,il
est généralementun signe de faiblesse. On riunt chaquejour remettre chaquechose
ne se cabre contre I'opinion des autres que l¡t lumiére du sanctuaire sileucieux.
í
1

#l
c] LDs cRANDSREcoNstRUcrEURs t6b
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t6 4 Aü sEUIL D'uN MoNDE NoüvEAu
lj ils sonúdes corps sansámes, incapablesde
Le sentíment de Ia n?esure.-Le déchai- discernerles valeurs, impuissants á régler
nement des passions causé par la guerre a leur emploi.
créé autour de nous une ambiance chao' Tout travail qui procéded,unedissipation,
tique et malsaine dont il est difficile d'évi' non d'une organisationde nos forces, abou-
ter Ia contagion. Il y a une ínfectíon de tit á l'affaiblissement eüá la pauvreté. Nous
l'argent, dont nous devons, sans cesse et n'avons jamais le droit de dépenserle trésor
á mesure qu'il sembleplus nécessaire,nous du temple. Celui qui dapassela limite de la
garder de surfaire la valeur. Une ínfectíon dépensepermise, eüt-il acquis un royaume,
du mouuement, l'activité extérieure, im- chemineracommeun mendiant.
posée par des circonstances anormales et L'ínfection cle Ia rnésalliance.. nos meil-
considérée comme seul moyen de salut est leures forces n'appartiennent qu,á. Dieu, i
la plaie de I'humanité moderne. Sans doute, I'idéal, au progrés inüérieur. Il fauú savoir
pour beaucoup, il faut travailler ou mourir les ménager en vue d'un noble emploi. Mal-
de faim. Mais on peut travailler sans laisser heur á celui qui confond le but étárnel avec
empoisonnersa vie par le microbe de I'ex- les exigencespassagér.es,qui ne voit que la
tériorisation, travailler sans engager les nécessitéprésente et ignore la réalité pro-
meilleures forces de son áme, travailler fonde.
mécaniquementpar habitude, donnerla petite L'ínfection d,u sceptícísrne, quí acceptele
part aux petites choses,tandis que l'áme douteet la méfiancecommeun mal chronigue
chevauche sur les cimes du réve et que ot irrémédiable.
l'étreinte se réserve pour saisir I'immortel. En cas d'épidémie on redouble d'hygiéne;
ll y a aussi I'infectíon de la d,épense" il en poür se garer des infections morales il faut
gnltiver le sentiment de la mesure, le dis-
est qui se donnent á tort et á, travers par
surmenage, par mauvaise habitude, par ffiusnent de la juste valeur des choses.
découragement.Ils n'ont plus la force d'op' Opposer résistance... Voilá qui devrait
por." .rrn. résistance au tourbillon -fébrile notre rnot d'ordre sans cesserépété.
qui les entraine. Puis ils sont vides Ie soir,
r66 aü sEUrL D'üN MoNnE NouvEAU Lns GnANDSRncoNSrRUcrEURs 1.67

Nous ne pouvons pas faire autre chose á La prise de contactavec la réalité est une
I'heure qu'il esb, mais nous pouvons le tragédie : elle impose la triple obligation
faire et c'est énorme;c'est presquetout, car d'une sincéritéabsolue,d'un courageá toute
celui qui résiste et qui proteste, crée un épreuve, d'une énergie capable de créer un
nouyeau facteur pour Ie bien en devenir. idéal personnel.Devoir mal commodeque
beaucoup essayenúd'éviter en se réfugiant
Évolution. dansI'irréel, l'apparence,le mensongesocial.
Cette crise morale, qui fait de nous des
Il n'est pasnécessaire d'étreprophétepour étres immortels, passepar différentesphases
prédire I'avenír, il suffit de regarder en soi. dont voici les principales :
Celui qui a su marquer les étapes de sa L'étape de la sincérité:
propre évolution, connait Ia marchedu monde L'áme, tourmentéepar la vie, se révolte
en devenir. Il sait par oü l'on passeet com- contreI'inadmissibld, s'accrochedésespéré-
ment on aboutit. L'histoire de notre vie est ment á ce qui n'a plus de consistance;elle.
un résumé de I'histoire humaine, notre áme douted'elle-mémeet souffresans espoir,car
est un univers en miniature. Comme les elle souffredansl'ignorance,ce qui, de toutes
hommes,les peuples ont une á.me,et pour les douleurs, est laplus cruelle. Puis vient:
qu'un homme ou un peuple puisse remplir L'étape de l'endurance:
toute sa mission, il faut que son áme amive On souffre, mais avec moins de sensibi-
á la plénitude de sa conscience,á I'entiére lité ; l'áme a acquis la r'ésistance,elle est
possessi,rn d'elle-méme.< Le mondeactuel devenueplus apte á se défendre, plus habile
p¿rsse par la crise morale que doit traverser & déjouerles ruses du malheur.
tout étle qui s'achenineversun but ébernel.> L'étape de la patience:
En effet nous sommesdes étres naturelle- Elle nouspermetd'endurerplus facilement,
ment inconscients,qui ne parvenons it la ff{rffi que nous avons découvertque tout est
possessionde notre < moi irnmortel > que t*es${Seret relatif et que, du pire, doit fata-
par le choc des circorlstauces, lhmsnt sortir le' mieux,

lin
168 A U SEUIL D,UN M ONDE NOUVEAU LES cRANDS RricoNsrRUcrEURs 169

L'étape de la connaissance: elle souffre dans I'ignorance, elle ne voit


Tout en souffrant encore, nous comrrlen- aucuneissue, elle ignore la ligne ascendante,
gons á comprendre; les causesdeviennent elle est en < travail de sincérité > et serait
intelligibles, le but sedessineplus nettement, en droit de désespérer, si elle n'avait ses
nous découvrons en nous des ressources précurseurs qui, eux, savent et dont le té-
insoupgonnées. moignage est un garant.
L'étape de l'espérance:
Notre réve nous est resté égalementcher,
mais nous pouvonsnous en passer,admettre
l'idée de vivre sans lui, parce que nous La délivrance, quand elle se produit, est
avons trouvé son équivalent dans les joies rarement semblableá celle que nous avions
nouvelles et la perspective d'un inconnu prévue. Celle que nous escomptonsi I'heure
meilleur. présente sera probablementaussi trés diffé-
L'étape du repos : rente de ce que la plupart des hommes atten-
Nous avons dépasséla erise des événe- dent et revétira bien moins le caractére
ments, nous sommes mattres d'un capital d'une transformation extérieure que celui
acquis, nous entrons dans la réalité supé- d'unchangementmoral, d'une nouvelleorien-
rieure, d'oü nous découvrons le bonheur tation du point de vue, quelque chose qui
inexplicable. Nous prenons possessionde naitra de l'intérieur, inconsciemmenü,pro-
notre immorüalité pour nous reposer enfin gressivement, comme une sdve neuve gui
dans le devenir éternel. renouvellera notre fagon de penser et dg voir
Cette évolution représente la somme,de et fera de nous d'auürescréatures.
toutes les vicissitudes humaines, I'inexpli- Le cceur ardent ne recoit pas toujours
cabletragédie de la vie, dont on ne découvre lramour qui, seul, lui semblait nécessaire;
que plus tard le sens et la ligne ascendante. mais il regoiü de nouvelles facultés qui lui
L'humanité modernen'en est encorequ'á sa donnentnon seulementla force de s'en passer,
premiére étape; elle se débat, elle ioute, maie aussi la capacitéde concevoir d'autres
LEs cRANDs RECoNSTRUCTEURs L7l,
170 au SEUIL n'uN ¡r¡onnn NouvEAU

ioies dont il ne pouvait soupgonnerl'exis-


tence tant que ses désirs étaient absor-
bés par la convoitise d'un seul et unique
trésor. Vous qui, rósistant á I'entrainement des
Actuellementtous les regards sont tournés foules, avezsu resüervous-mémespour at'
vers l'argent et cepeudantce ne sera proba- tester le droit de I'individu, Vous, dont Ie
sentiment naturel de justice n'a pas dévié
blement pas de I'argent, mais plutét de la
faillite de l'argent que sortira la nouvelle sous l'accumulation des fausses valeurs et
qui n'avez pas bronché devant Ie triomphe
orientation qui sauveraI'humanité.
apparentde l'égoisme,Vous qui ne vous étes
Quand nos désirs vers une chosesontsans
pas laissés prendre au son des cloches,á
cessecontre-carrés.commele sont actuelle-
I'ordes parvenus,auxhonneurs des tribunes,
ment tous les efforts tentés vers la posses-
á. l'acclamationdes foules, aux pompesdes
sion matérielle, c'est un signe que nous fai-
victoires et qui n'avez pas craint de servir
sons fausse route. Impossible d'y rien
un itléal désintéressé,qui avez su opposer la
changer, l'évolution doit suivre son cours
penséeá Ia force, le mérite á I'intérét, la
progressif, mais le moment viendra oü nos
sagesse aux passions,la foi á la raison.
désirs, usés par de continuelles déceptions,
Vous qui n'avezpas eu honte de votre huml-
parviendront á un état de soumission, de
nité et qui, ir I'heure présente,osez encore
souplesse,de réceptibilité passive, qui favo-
tlire : !e crois, j'aime, i'espére; Vous qui
risera l'éclosion de nouvelles aspirations,
avez continué á. servir Ie liien méconnu et
de nouveauxhommesetd'un nouveaumonde.
déco¡rsirléré,le bien qui ne rapporte rien
Car tout procéded'un désir inassouvi, qui se
r¡n'un peu de paix au cceuret qui, eu pré'
transformeen une penséefécondeet se ma'
scncede la défaite des vérités, n'avezcessé
térialise peu h peu en une forme concrdte,
de croire á l'éternellevérité ; Vous qui avez
un monde Ilouveau.
su ir [a lois protester et maintenir, vous taire
cesset de vouloir, voir stns perdre
,'üiffitt$
172 rU SEüIL D'UN MONDENOUVEAU

famour, gardiens du trésor sacré, prophétes


de nos espoirs,héros de demain, Vous étes
les seuls sauveursdu monde ! Car, en dépiú
du chaos et'de la dérision qui frappe nos
reg'ards, nous croyons á la force régénéra-
trice du réve silencieux,en la touúe-puissance
du bien caché, et nous savons qu'un jour le
monde sera faiú de ce que Vous avez pensé.
VISION I¡'AVENIR

Parvenu aux confins des mondes habités,


I.
le vieux pionnier s'arréte. Il contemple d
ses pieds les ruines des continents oü vai-
i aement il a cherchéla vérité. Autour de lui
l", déjá tout s'effaoe dans la brume, á I'horizon
i,l des plaines un voile opaque lui dérobel'in-
connu,I'avenir... la Patrie peut-étre! Mais
il n'est qu'un pauvre humain accablé sous le
lair du jour, emprisonnédans les limites de
ron ignorance; sa táche est accomplie,il
n'est plus temps de recommencer.[I dépose
rr pioche, étire ses membres fatigués,
s'{it€ndsur la mousse et s'endort.
Mais en lui s'ouvrent les yeux de I'esprit.
l*ve.." II voit !... et se á
"rt"oolr. ieune
d'un nouveau siécle. Il parcourt avec
les sites'd'autrefois. Ce sont tou-
Iw mémes plaines, les mémes clo-
i
t,

ii
r
I
174 AU SEUIL D,UN il{ONDE NOUVEAU V IS ION D .A V E N IR 175

chers, mais ils ont commechangé d'áme, et crates de l'intelligence, leurs palais sonüles
font partie d'un monde ressuscité. rnonopoles de la culture. Maitres de la
Oü les monuments du matérialisme se science,ils exercentdans de vasteslabora-
dressaienüjadis, voici paraitre le tróne de toires les connaissancessacrées, sondent
I'Esprit. C'est lui qui régne, qu'on honore I'invisible et dirigent les forcesmystérieuses
et que-sert I'ancien troupeau des esclaves de la nature.
de I'argent. La jeunessea ses droits, elle s'ébatdans
Les hommestravaillent et luttent encorc, les parcs des ieux et des plaisirs. Son pre-
mais leurs ambitions ont pour objet la con- nier devoir est de s'essayeret de s'épanouir,
quéte de l'áme. Car á. la plus haute stature ¡r'puis de développer et d'utiliser á l'école des
morale, est décerné le plus haut rang so- c¡rgesle don particulier de chacun.
cial. ,. La femme a reconquisson rang d'initia-
'triee, elle est vénérée comme les anciennes
L'arrivisme, devenu spirituel, a ses
adeptes,sesfanatiques,ses martyrs. On en tstales, elle console, soigne, dirige et
voit qui cheminent le long des chemins, le r¡.Sroque
le chantdesámes.
corps couyert de haiilons et le front rayon- ta Vérité a sestemples,ils sont éntourés
nant; d'autres jettent leurs rames et con- :& iardins silencieux et ouverts á tous ceux
fient leur barque au seul souffle de l'intui- I s cherchent> dans quelquedomaine que
tion. Il en est dont les mains blanches *oit : á travers les religions, I'art, les
reposentsur des lauriers : ce sont les arti- ieuces et la vie. Ses prétres sont les ado-
sansde la contemplation. 's, les plus désintéressésdu Bien. Son
La mode du jour a ses héros : Princesde se fait par la méditation, la contem-
l'art, ils desserventIe culte de la beauté et de la nature, l'édification de la
vivent dans des demeures qui rappellent , et la communion des ámes. Qar il3
I'ancienne gloire des Indes. Aucun souci Ie bonheur pour tous les hommes.
matériel ne doit troubler leur inspiration, iustice a sesprisons oü les coupables
car tout ce qu'ils font est sacré. Aristo- jugés d'aprés leur valeur morale et la
vIS IoN D '¡,V E N IR 177
176 A U,SEUIL DUN M ONDE NOUVEA U

campagne. Chacune d,elles posséde un


qualité de leurs intentions, condamnésá un guartier spécial, réservé aux étrangers, oü
travail moral forcé et détenus en vue de des hommesde toutes races viennent s,ins-
leur amélioration. truire des coutumes nationales et prendre
Dans la campagne qui s'étend á perte de contactavecle caractérede sesvoisins,afin
vue, s'éparpillent Ies innombrables de- d'éviter les confliúsentre les peuples.
meuresdes artisans. Chacuny possédeson Les nations se groupent par races, et
coin de terre, y exerce son métier de prédi- chaque race a la mission de développer le
lecüion,y a droit á ses heures de loisir et de caractére qui lui est propre, en vue de favori-
recueillement, car le travail, qui est consi- ser le progrésdesEtatsConfédérés.Cartout
déré comme un honneur, doit étre exécuté homme est considérécommeoitoyen de I'uni-
avec intelligence. Parmi les artisans se ren' vers et sedoit ál'humanitéplus qu'á lapatrie.
contrent les hommes les plus cultivés, cha- Tout en cheminantparmi ces merveilles,
cun se faisant un devoir de participer aux le pionnier écoute,regarde,essayede com-
travaux manuels et de partager, pour un prendre.
temps, la vie du peuple, afin de prévenir Situé á l'écart, au confin de chaque ville,
les malentendusentre les classes. il a remarqué un vieil hermitage. Il inter-
Tout au loin s'étend la ligne bleue des roge.unpassant :
montagnes, on dit qu'elles recélent des L'étranger le considére avec surprise.
mines d'or, mais personne, sauf quelques
- C'est la retraite de nos Initiés. Ilsoc.
vagabonds incultes, ne s'amuse a I'en ex-
cupent le premier rang dans le pays, et
traire. A quoi bon ? Ceux qui travaillent
parmi eux habite le roi, qui est le plus an-
u'en ont que faire, ceux qui ne peuventtra-
cien d'entreles sages.
vailler le reqoivent,et chacun est assezin-
Yous possédezencoredes rois ?
telligent pour savoir que Ie bonheur ne se -- Sans doute, ils ont pour mission
de
paye pas avec du métal.
maintenir la bonne entente et l'union entre
La nature est partout et les villes elles-
les peuples. r
mémes ne sont plus que des centres de la
r78 AU SEUIL D' UN M ONDE NOUVEA U vrsloN D'aVENIR t79

- Sans rivalités ? la penséetraverselcs mers et se matérialise


- Puisqu'ils ont dépassé les ambitions á distance. La volonté est un levier auouel
terrestreg. rien ne résiste. Il nous suffit d'un l:out
- Et la guerre ? d'étoffe, d'un simple caillou, pour cinémato-
Son compagnonse mit ü rire. graphier la vie d'un homme et l,histoire
- La guerle ! C'est bon pour les sau- d'un peuple.
vages. Mais il parait qu'il n'en existe Le pionnier se frotta les yeux, car il
presque plus, méme dans les foréts de croyait vivre un réve.
I'Amérique du sud. - Ce n'est pas tout, continua l,étranger.
* A quoi servent vos initiés ? Certains d'entre nous peuvent voir á travers
- Comment,vous ne savezpas ?Mais ce [e bois, le, fer, la chair humaine, et suivre
sont presgue des dieux, tant ils savent de dans l'homme la maladie morale ou physique
choses. Ils connaissenttous les secrets de qoi lu ronge. Nous sommes
l'á.meet de I'univers ; ils sondentle passéet "o- "álation
conver-
I'avenir, car ils ont des yeux qui voient matiére
dans I'invisible, comme certains animaux
voient dans la nuit. Ils discernent les titres '-,'' A ce moment ils croisérent une bande de
.¡ ,. _
de noblessed'aprésle nombredesnaissances '¡*unes gens, et I'étranger dut inúerrompre sa
et I'anciennetódes ámes. Rien ne leur est se pour répondreá leurs acclamations.
étrangeret leur verdict fait loi. Du reste ils pionnier remarqua alors qu'il portait des
travaillent en collaboration avec les savants différents de ceux des autres
auxquels ils soumettent leurs expériences, ; il le considéra avec intérét et lui
afin qu'ils les utilisentpour le bien dupeuple. nda h quelle secteil appartenait.
- De quelles expériencess'agit-il ? "t ¡urcunesecte,reprit l'autre en riant.
- Elles ont bouleverséle monde et conr- is un disciplede I'Amour ; noussommcs
bien simplifié la vie I Pour se voir, pour se x dans le pays, hommeset femmes;
compréndreplus n'est besoin de véhicule, .mr*squi cherchonsles ámes parentes
{80 AU SEÜIL D'ÜN MONDD NOUVEAÜ vI.iIoN D'AvENrR r8t

pour les réunir, et qui séparons celles dont nuellementsansiamais se comprendreet les
I'union est un ob.stacleau progrés. Nous peuples s'entre-tuaient sans savoir pour-
groupons ainsi les étres en familles spiri- quoi. Oü le but de la vie consistait á se
tuelles, pour qu'ils s'entraidentet se libé- tromper soi-méme et les autres... pour
rent par Ie contact silencieux des ámes. rien !... > Et quandla jeunesseeut entendu
Nous accordons la liberté des sens á. tous ee récit d'antan, elle se moqua tellement et
ceux qui sont purs et nous .entretenons la ria si fort, que le vieux pionnier s'en éveil-
flamme de I'enthousiasmesur l'autel du sen- la. Et lorsqu'il eut ouvert les veux il sentit
timent. que, lui aussi, riait. Il resta quelquesins-
Le pionnier Iui tendit la main avec sym- tants le front appuyé dans les mains, car
pathie, et commeil se faisait déjá tard ii prit il ne savait plus bien oü iI avait vu ces
congépour rentrer chezlui. Les rues étaient choses, si c'était dans le passé ou dans
encore fort animées.La jeunessejoyeuse l'avenir, en réve ou en réalité. Puis il se
passait en foule, il en éúait qui se tenaient souvint de sa course inachevée, se leva et
par la main. < Des adeptes de mon beau marcha tóute la nuit. Vers le matin ses
prophéte ), pensa le pionnier, et il voulut forcesi'abandonnérent.Alors immobile, les
passer outre, lorsque son attention fut atti- rnainstenduesdans le vide, les yeux perdus
rée par une vieille femme accroupie-au d.ansles ténébres, conscient d'une réalité
seuil de sa porte et qu'entourait un groupe dijh présente,mais insaisissableencore,il
cl'enfants.Il s'approcha pour écouter. La
l* invoquaI'inconnu:
vieille racontait une légendedu temps ja- it,. < Par deláles haineset les guenres;les
dis < oir I'or > disait-elle, < était adoré '¡' *berrations et les douleurs, s'écria-t-il, á
comme une divinité, oü les hommesétaient lii"tnavers les noires fumées d'une civilisation
des machines remontées par I'état, oü q¡ni se consume et dont le vent emporte au
I'amour était une plaisanterie,la liberté un üoin les cendres mortes, je t'entrevois, ó
synonyme tlc prison et le bonheur un mot ffirulde nouveau, patrie de notle humanité
inconnt. 0ü les hommes parlaient conti- nue, oü notre áme errantr¡ et pour-
1.82 A U SEUIL D- UN M ONDE NOUVEAU
V IS ION D '.{VN N IR 183

sédedans lc temps. Oü je suis est la vie,


chassée retrouvera enfin ses droits et son
oü vibre la vie est l'éternité. ll :.
essor.
< Bien, mal, imperceptibles oscillations
< Sans doute, un impénétrable silencere'
de la balancequi cherchel'équilibre.
pose sur les mondesdélaissés,aucunsouffle < Joies, douleurs, convulsionsd,un jour
annonciateur ne souléve la poussiére des d'oü sortira Demain!
routes déserteset Dieu n'est pas dans les < Demain existe, demain s'approche,de-
choses que I'on voiü. Cependant, en mon
main sera ! Aujourd'hui peut s'éteindre...
ceur oü s'abrite l'inexprimable, ie sens < Ferme les yeux... Regarde!
monter I'écho d'un chant triomphal, et sur < Civilisation nouvelle, ére de bonheur,
le coteau lointain oü se cache l'inconnu,
verte Canaan... A vous mes fils !
je vois poindre les lueurs d'une nouvelle au-
< Le chemin est frayé, les portes sont ou-
rore !
vertes...Passez!>
< Seras-tu, ó monde nouveau' la forme
Et le vieux pionnier, abritant de sa main
idéale que nous cherchions á travers le la-
caleuse ses yeux fatigués, vit au loin l'aube
byrinthe de notre art dément? Le point
blanche se lever sur la terre inconnue.
d'appui vers lequel convergeaient dans Ie Sans doubeson pied n'effleurerajamais le
vide nos énergies dévoyées? Le temple que
seuil des demeuresnouvelles, mais qu'im-
nous croyons ériger en semantla ruine?.'. porte, puisque son regard en a pergu la
< Convulsions des mondes, cataclysmes
gloire ! Il peut mourir en paix car:
de la nature qui, tour á tour, abaisscz les
monts et comblezles mers sans ralentir la Voir c'estposséder
I
rotation de la terre, vous étes semblables á
ces civilisatiorts qui naissent, passent et
disparaissentá travers les áges, sansinter-
romprel'éternel devenir de l'Esprit.
< Par-dcssushier, aujourd'hui, demain,
ie suis,je me sensdans I'espace,je nre¡ros' //

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TABTE DES MATIüRES ffi


Le brisement de la forme . I
La faillite des fausses yaleurs . 90
tes précurseurs 2S
La survivance de I'esprit . 35
|:o
Le róle del'intuition
La liberté . 59
L'intangible 76
L'inexplicable bonheur 85
A la ieunesse. . 97
L'immortalité. { {5
Nouvelle orientation tle I'activité humaine . 139
Les grands reconstruoteurs . 153
Vision at'evenir . t73

6374. - Tours, Imp. E. ARRAULT et CL-