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Université Libre de Bruxelles

Faculté de Philosophie et Lettres - Faculté des Sciences
Langues et littératures françaises et romanes - Géographie 1re et 2e année master

Regards de voyageurs français sur le Bruxelles de la fin du XIXe siècle et du début XXe siècle

CHERKE Nassima PURNODE Marie QUICKE Jérémy Dans le cadre du cours Question d’histoire comparée des arts en Belgique - Géographie culturelle

Mme BROGNIEZ M DECROLY
Janvier 2013 Bruxelles

Regards de voyageurs français sur le Bruxelles de la fin du XIXe et du début XXe siècle
Dans le cadre des cours de Question d’histoire comparée des arts en Belgique et de Géographie culturelle, nous avons été amenés à réaliser une analyse géo-littéraire de deux récits, à savoir le « Carnet d’un voyageur à Bruxelles » de Joris-Karl Huysmans et La 628 E8 d’Octave Mirbeau. Avant de présenter ce travail, deux remarques méthodologiques s’imposent. Nous avons étudié les deux œuvres au moyen d’un cadre de référence commun, afin de faciliter la comparaison entre celles-ci. D’autre part, ce travail est le fruit d’une collaboration entre romanistes et géographes. Nous avons décidé par souci de cohérence d’adopter les références bibliographiques propres aux travaux de la filière romaniste pour l’ensemble du travail. Notre développement s’articulera en 4 étapes. Premièrement, nous présenterons quelques aspects généraux liés aux deux textes : une présentation des auteurs, du contexte socio-historique dans lequel les œuvres s’inscrivent, l’histoire des textes, ainsi que leur identité générique. Ensuite, nous étudierons la topographie littéraire de chacun des textes, afin de déterminer quels sont les lieux décrits, et leur fonction au sein des œuvres. Par après, nous proposerons un travail cartographique, qui a pour but de référencer les lieux décrits dans la réalité de l’espace bruxellois de l’époque. Enfin, notre travail se terminera par une analyse géo-littéraire qui permettra de comparer la représentation textuelle des lieux avec la topographie bruxelloise réelle. Cette dernière partie se composera également d’une comparaison entre les deux textes étudiés. Nous entendons démontrer ici que les œuvres sont complémentaires. Ces deux récits de voyageurs français à Bruxelles offrent deux regards différents qui peuvent, à travers notre analyse comparative, enrichir notre connaissance de l’espace bruxellois de la fin du XIXe siècle. Ce sont ces éléments que nous allons maintenant aborder.

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Aspects généraux
« Carnet d'un voyageur à Bruxelles »
L’auteur De son vrai prénom George-Charles, Joris-Karl Huysmans est né en 1848 à Paris, où il vécut une très grande partie de sa vie. Hormis quelques voyages et, vers la fin de sa vie, des séjours dans certains monastères, il ne déménagera du quartier de Saint-Supplice qu’une seule fois, souhaitant se couler une retraite paisible et monastique dans le petit village de Ligugé, dans la région du PoitouCharentes. Il retournera pourtant s’installer dans la capitale française, sa communauté devant se dissoudre suite à l’application d’une nouvelle loi. Par son père, le néerlandais Godfried Huysmans, Joris-Karl est le descendant d’une lignée d’artistes flamands remontant à Cornélius Huysmans, peintre anversois qui vécut au XVIIe siècle. Ce double héritage flamand et artistique, l’écrivain le proclamera au début de sa carrière littéraire en modifiant son prénom de manière à lui donner une consonance hollandaise. Ses écrits relayeront également ce patrimoine prestigieux. En effet, ces derniers, qu’ils s’agissent spécifiquement de critiques d’art ou de fictions, véhiculent bien souvent des réflexions plus ou moins directes sur l’art. Ainsi, dans A rebours, Des Esseintes donne à s’interroger sur la réception des œuvres, relevant qu’un tableau majoritairement apprécié n’est pas pour autant un chef-d’œuvre. Néanmoins, c’est dans la critique d’art que cette réflexion s’épanouira. A noter que les écoles flamandes ne sont pas en reste dans cette partie du travail de Huysmans, puisque ses deux premières critiques d’art porteront sur des tableaux flamands, successivement Le Bon compagnon de Frans Hals et Le Cellier de Pieter de Hooch. D’autres courants artistiques bénéficieront de l’attention du critique, comme l’impressionnisme et le symbolisme. A l’inverse, l’art académique essuiera un refus inébranlable de sa part. Outre cet aspect réflexif sur l’art, Huysmans est surtout connu en tant que romancier. Sa carrière commença par une période naturaliste dont Marthe, histoire d’une fille fut le premier roman. Racontant comment une jeune fille en arrive, au sein d’une société assoiffée d’argent, à se prostituer, Huysmans ne pouvait publier son roman à Pairs sous peine d’être censuré. En 1876, il se rendit donc à Bruxelles pour éditer cette œuvre. Il ne restera que quelques mois dans notre capitale belge, entrecoupant son séjour par des visites familiales en Hollande. Ce voyage sera l’occasion pour lui d’écrire un certain nombre d’articles, dont celui sur lequel porte ce travail. Ceux-ci seront relayés le plus souvent par La revue des deux mondes et La République des lettres.

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D’autres romans et nouvelles naturalistes suivront rapidement, au sein desquels Huysmans développe une réelle virtuosité pour les descriptions et se forge un style d’une étonnante précision. Cette habileté, on la retrouvera dans ses romans postérieurs, surtout lorsqu’il s’agit de dépeindre des édifices architecturaux. « Carnet d’un voyageur à Bruxelles » bénéficie aussi de cette rigueur du style : ainsi, la Grand-Place y est brillamment décrite par des mots techniques soigneusement choisis. C’est avec A rebours, œuvre huysmansienne qui suscite aujourd’hui le plus d’intérêt, que l’écrivain se détachera du naturalisme pour se tourner vers une esthétique symboliste qu’il apprécia par ailleurs également dans la peinture, à travers les œuvres de Redon, Moreau et Rops. La fin de sa vie voit sa conversion au catholicisme. Au niveau littéraire, monuments religieux et dogme chrétien deviennent les sujets privilégiés. Outre sa prolifique production littéraire, Joris-Karl entame une carrière au ministère de l’intérieur dès 1866. Il décédera le 12 mai 1907 des suites d’un cancer de la mâchoire. Histoire du texte « Carnet de bord d’un voyageur à Bruxelles » fut probablement rédigé en Belgique, où séjourna Huysmans d’août à octobre 1876 afin d'y trouver un éditeur à son roman Marthe, histoire d’une fille. Il fut publié le 15 novembre 1876 dans Le musée des deux mondes. De 1875 à 1876, Huysmans participera activement à cette revue en publiant quinze articles. « Carnet d’un voyageur à Bruxelles » clôturera cette collaboration. Le sommaire de ce mensuel parisien illustré était relayé par les deux revues belges l’Actualité des arts à travers le monde et l’Art universel, témoignage des relations foisonnantes qu’entretenaient à l’époque Bruxelles et Paris. Contexte socio-historique Nous n’avons pas jugé nécessaire d’étudier isolément le contexte socio-historique pour Huysmans, étant donné que celui-ci n’apporte a priori pas d’éclairages particuliers sur le texte. Bien entendu, des éléments de cet ordre apparaitront dans la suite de notre travail, même si de manière plus anecdotique. Étude générique Par son titre, « Carnet d’un voyageur à Bruxelles » semble se ranger dans la catégorie des récits de voyage. Pourtant, à la lecture des nombreuses descriptions, architecturales ou picturales, qui composent cet article et au vu du nombre de noms d’artistes qui le traversent, on ne peut 3

s’empêcher de le classer parmi les critiques d’art… C’est que, comme l’ensemble de ses récits de voyage, « Carnet d’un voyageur à Bruxelles » confond en son sein le guide de voyage et la critique d’art. Aude Jeannerod s’est intéressée à cette confusion systématique chez Huysmans. Confrontant l’ensemble de ses récits de voyage, elle y remarque un « glissement générique presque systématique »1 allant d’un de ces deux genres littéraires à l’autre. Ceux-ci entretiennent par ailleurs certaines similitudes au niveau de leurs sujets de prédilection : ils recourent pareillement à la mise en mouvement du narrateur, partagent un même goût pour les digressions érudites et entretiennent a priori des rapports fidèles avec la réalité. « L’itinérance du sujet »2 est un élément indissociable et du récit de voyage et de la critique d’art. Le critique, lorsqu’il visite une exposition, se doit d’entamer un parcours parmi les différentes œuvres exposées, de même que le voyageur commence son trajet à un point donné pour en arriver à un autre. On retrouve bien souvent trace de cette déambulation dans les deux types de récit. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que la « critique huysmansienne [mette] en scène un visiteur qui se déplace »3, le plus souvent selon la logique de la promenade, très en vogue à l’époque comme nous avons pu le voir en cours. Ce déplacement est appuyé par les verbes de mouvement qui parcourent les descriptions artistiques, comme nous pouvons le voir dans cet exemple :
J’ai déambulé au travers du quartier Léopold et j’ai atteint le musée Wiertz. […] Je me suis réfugié à Sainte-Gudule. […] Que faire ? où aller sinon dans cet admirable Musée royal où se trouve le tableau de Breughel d’Enfer : La Chute des anges rebelles […]. Je passe en revue les Brauwer, les Ostade, les Van Eyck, les Bouts, et je reviens, comme fasciné, devant le joujou de Bruxelles, le non-pareil Jordaens, la magique allégorie de la Fécondité.4

La deuxième raison réside dans le partage d’un même sujet que sont les musées et les monuments religieux. Véritables attractions touristiques et écrins de culture, voyageur et esthète ne peuvent les ignorer, et Huysmans encore moins, lui qui ne semble se sentir bien que dans ces lieux. Ainsi évoque-t-il avec inspiration le musée Wiertz, la cathédrale Sainte-Gudule contenant la chaire sculptée par Verbruggen d’Anvers et le Musée royal. Le caractère informatif ou érudit est également un topos commun à ces types d’écrits. Il s’insinue très souvent sous la forme de digressions. Faisant régulièrement allusion à ce qui préexiste au voyage, ces dernières sont de véritables indicateurs des préconceptions des auteurs. Ainsi, des lectures réalisées auparavant dans un but informatif ou autre peuvent se révéler au détour d’une phrase, et le lecteur peut deviner l’impact qu’elles ont produit sur l’auteur. Si l'on n’en trouve pas de

Aude JEANNEROD, « Les voyages d’art de Joris-Karl Huysmans : problèmes d’appartenance générique », p. 7, [en ligne], http://www.academia.edu/1751558/Les_voyages_dart_de_JorisKarl_Huysmans_problemes_dappartenance_generique, (page consultée le 12 décembre 2012). 2 Ibid., p. 2. 3 Ibid. 4 « Carnet d’un voyageur à Bruxelles », Musée des deux-mondes, 1, 15 novembre 1876, vol. VIII, pp. 10-11 dans Aude JEANNEROD, op.cit., p. 3.

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trace explicite dans cet article, on ne peut s’empêcher de faire le lien avec Mirbeau qui, ayant lu Baudelaire, peut se servir de son avis défavorable sur les Belges pour appuyer son propre mépris à l’égard de ceux-ci. On peut se demander si, dans une moindre mesure, cet avis baudelairien n’a pas influencé Mirbeau dont le parti-pris contre les habitants de la Belgique semble antérieur à son voyage… On peut avancer comme dernier élément d’explication de la confusion huysmansienne le fait que ces genres versent tous les deux dans la non-fiction. Narrateur et auteur sont une même personne qui rend compte de ses observations, de ses expériences. Le caractère de véridicité est parfois appuyé par le titre donné à ces articles. Ainsi « Carnet d’un voyageur » se présente par son titre comme un carnet de bord, c'est-à-dire une série de notes prises lors de son voyage à Bruxelles qu’on imagine retravaillées à l’occasion de sa publication. Il faut cependant soulever que certaines libertés sont prises par rapport à la fidélité au réel, que ce soit volontairement ou non. Ainsi, les descriptions sont teintées de subjectivité, parfois à l’excès comme chez Mirbeau, ou de manière plus nuancée chez Huysmans tandis que « Carnet d’un voyageur » nous fait la description d’une Senne à ciel ouvert, alors que les travaux de recouvrement sont achevés en 1871.

La 628-E8
L’auteur Octave Mirbeau (1848-1917) est un romancier, dramaturge, journaliste, critique d’art et pamphlétaire français. Après une enfance passée dans un collège jésuite à Vannes, il monte à Paris et exerce différents emplois en tant que journaliste ou nègre. Ensuite, il décide d’écrire sous son propre nom, afin de s’engager dans des causes qui lui tiennent à cœur, comme la justice ou la reconnaissance des artistes modernes. Il publie une première série de romans pessimistes dans les années 1880, tout en continuant à collaborer avec des journaux engagés au niveau artistique et politique. Très actif dans la vie artistique de son temps, il contribue à faire reconnaître des artistes, entre autres les peintres impressionnistes (surtout Monet) et le théâtre symboliste de Maeterlinck. En 1897, il s’engage dans l’affaire Dreyfus, au côté d’Emile Zola notamment. Il conquiert un certain succès littéraire durant cette période, grâce à deux romans : Le jardin des supplices et Le journal d’une femme de chambre. Suite à ce succès, il renonce au journalisme et tente quelques expérimentations romanesques. C’est dans cette période qu’il écrit La 628 E-8. Malade et écrivant peu, il mourra en 1917. Longtemps oublié par la critique et les manuels scolaires, l’écrivain a suscité un certain intérêt depuis les années 1980, grâce notamment à la création de la Société Octave Mirbeau publiant des cahiers annuels. Il est reconnu pour son rôle d’écrivain engagé, entre autres grâce à sa capacité à 5

remettre en question les idéologies dominantes (aussi bien dans le champ artistique que politique) : cela lui a valu le surnom de « grand démystificateur ». Histoire du texte La 628 E-8 est publié pour la première fois en 1907 aux éditions Fasquelles, après une prépublication partielle dans les périodiques L’auto et L’illustration. Mirbeau y retrace son voyage du printemps 1905 au cours duquel il visita la France, la Belgique, les Pays-Bas et l’Allemagne, aperçu européen inédit à l’époque rendu possible par la voiture. Le texte comporte une partie intitulée La mort de Balzac, qui a fait scandale. Sous la menace d’un procès, Mirbeau décide au dernier moment de retirer ces chapitres de son livre. Cette partie est replacée à sa position initiale dans l’édition qui fait référence aujourd’hui, celle du tome III de L’Œuvre romanesque de Mirbeau, publiée par la Société Octave Mirbeau en 2001, avec une préface de Pierre Michel. Contexte socio-historique Dès la lecture du titre, nous pouvons poser l'hypothèse d'un ancrage dans le contexte sociohistorique de l'époque. Il faut donc mettre en évidence l'apparition de la voiture, et les nouvelles possibilités de voyage que cette invention engendre. L’Europe est alors dans une phase de bouleversement culturel, causée entre autres par toutes ces nouvelles technologies. Bruxelles fait partie de ces grandes villes qui représentent cette modernité technologique, ce passage d'un siècle à l'autre, cette contradiction entre passé et futur. Mirbeau insiste en dédiant son livre à Fernand Charron, le constructeur de son automobile. Il évoque notamment le caractère innovant de ce moyen de transport :
Oui, ce qui est nouveau, ce qui est captivant, c’est ceci. Non seulement l’automobile nous emporte, de la plaine à la montagne, de la montagne à la mer, à travers des formes infinies, des paysages contrastés, du pittoresque qui se renouvelle sans cesse ; elle nous mène aussi à travers des mœurs cachées, des idées en travail, à travers de l’histoire, notre histoire vivante d’aujourd’hui…5

La 628 E-8 n'est pas à considérer comme un récit de voyage réaliste ; en effet, il est évident que Mirbeau utilise aussi ses voyages comme des occasions de critiquer certains aspects de la société, gardant sa posture d'écrivain engagé, comme il le fait dans la plupart de ses œuvres. Le chapitre concernant Bruxelles se démarque entre autres par une virulente critique du pouvoir de Léopold II et de la manière dont il exploite le Congo. En effet, à l'époque où Mirbeau voyage en Belgique (1905), celle-ci est une grande puissance mondiale, doublée d'un état colonial. Signalons enfin que Mirbeau s'inscrit dans un ensemble d'écrivains français ayant écrit sur Bruxelles, et que sa connaissance de ces écrivains antérieurs participe à la construction du lieu. Il
O. MIRBEAU, La 628-E8, Paris, Editions du Boucher/Société Octave Mirbeau, 2003, pp. 39-40, [en ligne], http://www.leboucher.com/pdf/mirbeau/628e8.pdf (page consultée le 25 janvier 2013).
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évoque par exemple Baudelaire : « Comme je comprends mieux tous les jours, cher Baudelaire, ton sarcasme douloureux ! — des Bruxellois »6. Étude générique Il semble impossible de classer La 628 E-8 dans un genre littéraire précis. Nous y trouvons des éléments relevant de plusieurs genres différents. Nous savons que Mirbeau a effectivement voyagé en automobile dans les pays décrits ; nous pourrions donc avoir un récit de voyage. Cependant, il est clair que le texte n’a aucune volonté de retranscrire de manière véridique les villes visitées. Le chapitre sur Bruxelles s’apparente bien plus à une caricature qu’à une description réaliste. La Société Octave Mirbeau, qui publie les œuvres complètes de l'auteur, classe ce texte dans le tome III Œuvres romanesques. De plus, l’auteur se positionne en romancier, avec une volonté de rupture par rapport au roman réaliste français au XIXe siècle (représenté entre autres par Zola ou Balzac). Pour commencer, le personnage principal, celui qui donne son titre au livre, est une voiture et non un être humain, auquel le lecteur pourrait s'identifier. Ensuite, la narration n’est pas linéaire : elle comporte de nombreuses digressions totalement injustifiées au niveau narratif. Enfin, contrairement aux romanciers comme Zola, Mirbeau ne propose pas une objectivité scientifique sur la réalité, mais une évocation fragmentée et subjective d'éléments qui n'ont pas toujours de liens entre eux. Mirbeau annonce probablement l'écriture subjective qui sera cristallisée sous la plume de Marcel Proust quelques années plus tard. Pierre Michel propose, dans la préface à l'édition de référence, d’envisager le texte comme une autofiction, c'est-à-dire un genre hybride entre roman et autobiographie. Nous retrouvons en effet le même auteur-narrateur-personnage, comme dans l’autobiographie, mais les événements et personnages présentés dans l’œuvre relèvent, en partie, de la fiction. Pierre Michel envisage aussi des parentés avec la peinture, et analyse l'œuvre comme une fusion entre l'impressionnisme de Monet et l'expressionnisme de Van Gogh. Il nous semble également pertinent de faire un parallèle entre La 628 E-8 et le mouvement futuriste, qui fonde également son esthétique sur la technologie et la vitesse. Marinetti, chef de file du mouvement, est d'ailleurs très enthousiaste à la lecture de l'œuvre de Mirbeau (voir Le futurisme7, qu'il publie en 1911). Si la filiation de La 628-E8 avec le genre de l'autofiction semble pertinente, il faut garder à l'esprit l'originalité et la nouveauté que le roman représente à son époque. Le terme d'autofiction est créé par Serge Doubrovsky pour commenter son œuvre Fils, qu'il écrit en 1977, soit très longtemps

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Ibid., p. 95. F. T. , MARINETTI, Le futurisme, Lausanne, L'âge d'homme, 1980.

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après Mirbeau! Il faut donc lire ce dernier en gardant conscience de ce mélange expérimental entre différents genres, dans le but de parcourir des voies nouvelles dans la littérature.

Topographie littéraire
''Carnet d'un voyageur à Bruxelles''
Du rôle narratif des descriptions de lieux Nous renvoyons à la base de données Excel ci-joint qui nous a aidés dans notre analyse. En tant que récit de voyage, il parait évident qu’on ne puisse passer outre la description des lieux. Celle-ci permet de rendre compte d’une réalité au lecteur, de partager une expérience, voire susciter une envie de voyager… Comme dans tout guide de voyage, la plupart des lieux relevés par Huysmans sont des lieux touristiques, comme la Grand-Place, le Manneken-Pis, le Musée Wiertz, le Palais royal, la cathédrale Sainte-Gudule… Les quartiers bas de la ville sont cependant eux aussi décrits et sont une occasion de plus de mettre en scène la population. Huysmans nous dresse ainsi de véritables tableaux tout en mouvements et en sonorités, insistant régulièrement sur le bruit créé par la foule parmi laquelle les femmes jacassent, les enfants geignent, les hommes hurlent,… Les brasseries et estaminets sont également des endroits incontournables pour découvrir le faro, la bière de Diest et autres spécialités belges. Huysmans en profite encore une fois pour nous dépeindre les personnes en présence et leurs activités. Lieux et illusion réaliste Cet article se présente comme un récit de voyage, c’est-à-dire un genre à prétention réaliste. En conséquence de quoi, les lieux qui y sont décrits non seulement participent de l’illusion réaliste mais plus encore sont eux-mêmes réels. En effet, et sans trop s’avancer, on peut affirmer que, pour une grande partie, ces lieux ont existé ou existent toujours. La plupart de ceux-ci sont identifiés précisément par l’auteur et bénéficient d’une description très précise. L’extrait dépeignant la GrandPlace en est un bon exemple, puisqu’il regorge de termes architecturaux tels que « lucarnes à volutes », « festons », « rinceaux », « pignons dentelés », « faîtes à guillochages »8. Huysmans donne l’impression de vouloir transmettre avec minutie et fidélité une réalité portée à sa vue. Si situer la plupart de ces lieux sur une carte se fait assez aisément, puisqu’ils sont formellement identifiés, d’autres lieux se dérobent à cette identification. Ainsi, nous ne connaissons pas le nom de la première brasserie dans laquelle se rassemble le « bataillon d’orphéonistes ».

J.-K. Huysmans, « Carnet d'un voyageur à Bruxelles », Musée des deux mondes, 15 novembre 1876, [en ligne], http://www.huysmans.org/carnet.htm (page consultée le 12 décembre 2012).

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L’hôtel également n’est pas nommé. Pourtant, ces différents lieux sont également décrits. La chambre d’hôtel est présentée de fond en comble dans un passage de huit lignes, tandis que les activités culinaires de la brasserie sont relevées. Du caractère pittoresque des lieux Pour la plupart, les lieux ne sont pas immédiatement liés à une volonté de faire « couleur locale ». Si l’on supprimait le nom des édifices, rues, quartiers ou autres, il ne serait pas facile pour le lecteur de savoir de quelle ville on parle. Néanmoins, les lieux sont souvent dans cet article l’occasion de parler des personnes qui les fréquentent, en général des Bruxellois, ce qui permet de dresser un tableau « typique ». La description des citadins est particulièrement associée aux brasseries, estaminets et lieux de restauration et/ou de boisson. Dans ces évocations sont également nommées les spécialités gustatives belges comme le faro et la bière de Dielst. Ce sont donc ces lieux de rencontre qui chargent le plus la « couleur locale ». Nous évoquions la possibilité de supprimer le nom des lieux. Ce jeu, intéressant à réaliser, s’opposerait cependant à la caractéristique du genre qui est de rendre compte des immanquables d’un endroit. Le choix des lieux décrits n’est pas innocent. Nous pouvons sans trop nous avancer émettre l’hypothèse que Huysmans a choisi les lieux bruxellois les plus représentatifs. Nous pouvons également mentionner le fait que, malgré une prétention à la véridicité due en partie au genre, certains éléments ne sont pas respectés. Ainsi, la Senne nous est décrite comme ouverte sur le ciel alors que ses travaux de recouvrement sont achevés depuis 1871. Le choix de la décrire comme un « ruban vert jeté au bas d’un ravin de briques roses »9 ne peut se concevoir que dans une volonté de proposer au lecteur un attendu, le courant étant une particularité locale. De l’importance d’une topographie bruxelloise Comme nous l’avons déjà dit, un récit de voyage ne serait rien sans les lieux. La topographie fait donc partie intégrante de ce genre littéraire. Cette topographie permet de rendre compte d’une manière d’appréhender, de découvrir et d’envisager Bruxelles. Les lieux, des collaborateurs à l’élaboration des personnages ? Le « personnage » central de ce récit est le narrateur. En tant que genre autobiographique, cet article renseigne non seulement sur le narrateur intra-diégétique mais également sur l’auteur, puisqu’ils sont une seule et même personne. En conséquence de quoi, ce récit pourrait contenir de précieux renseignements sur Huysmans. Si les lieux ne contribuent pas directement et

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Ibid.

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individuellement à l’élaboration du personnage, pris dans leur ensemble, ils délivrent des clefs pour comprendre l’écrivain dans la manière personnelle qu’il a d’appréhender le monde. Nous avons rapidement remarqué que deux sortes de lieux sont décrits, les institutions artistiques et le reste. Les édifices culturels sont peu dépeints en eux-mêmes : leur apparence extérieure ne semble pas intéresser Huysmans qui n’y voit qu’un écrin à l’art. En effet, l'écrivain y apparait comme totalement immergé dans les tableaux, imperméable à tout ce qui les entourerait. Mis à part les voyageurs anglais visitant Sainte-Gudule et le garde suisse qui l’en expulse, ces lieux sont vides et silencieux de toutes traces de vie, hormis celles représentées dans les peintures. Tout se passe comme s’il n’existait plus qu’une pure conscience, une subjectivité, une identité abstraite de tout élément terrestre face à ces œuvres. A ces hauts lieux culturels s’opposent les places touristiques. A l’inverse de la première catégorie, elles sont peuplées de monde, habitées des éclats de voix des êtres humains qui s’y trouvent voire des instruments qui, en fanfare, les traversent. A la lecture, cette cacophonie parait presque agressive, tant Huysmans insiste sur le vacarme environnant. La première catégorie de lieux nous présente donc un homme féru d’art au point d'être littéralement happé par les œuvres en présence tandis que la seconde nous dresse le portrait d’un homme assez solitaire (il est symptomatique qu’aucun dialogue ne soit retranscrit dans cet article) voire agoraphobe, qui ne se sentirait bien que dans les églises et édifices culturels, ces deux éléments rejoignant les aspects de la personnalité huysmansienne. Face à ce personnage-narrateur-auteur, pour reprendre l’adéquation de Gérard Genette, nous ne trouvons que des figurants. Mis à part le Suisse et les Anglais susmentionnés, ils sont pour la plupart bruxellois. Ils ne sont jamais individualisés. En général, Huysmans se cantonne à les classer par genre (homme ou femme) ou par âge (les enfants sont une catégorie à part). Nous remarquons que, dans le bas quartier de Bruxelles, les individus sont regroupés sous l’appellation de « population », comme s’ils formaient un tout compact et indissociable. La description y est la plus négative (« pullulent d’enfants », « monstrueux buchers de bois », « population fermente aux fenêtres de linge sale »10, et ce ne sont là que quelques exemples). D’autres descriptions évoquent davantage une classe plus bourgeoise, occupée à manger, brailler ou travailler, à chaque fois associée aux quartiers moins populaires de la ville. Place des lieux dans l’intrigue En tant que récit de voyage, ce texte donne une importance capitale aux lieux, comme déjà dit plus haut. Plus que des déterminants de l’intrigue et des personnages, ils sont l’objet de cet article.

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Ibid.

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Structuration de l’espace dans le récit L’espace est organisé selon le parcours du narrateur. Nous passons de la gare du Midi à la Grand-Place avant d’en arriver aux quartiers bas de la ville. Viennent ensuite le quartier Léopold et le musée Wiertz. La maison des brasseurs est l’occasion d’une pause avant que reprenne la pérégrination du narrateur sur la place de la Monnaie et les galeries Saint-Hubert. La chambre d’hôtel est ensuite évoquée, comme pour clore une journée de découvertes. Le matin suivant, semble-t-il, Huysmans se réfugie à Sainte-Gudule, puis au musée Royal. La fin de son séjour est racontée de manière plus elliptique (« les jours et les semaines s’écoulent […], j’ai épuisé toutes les joies de la ville »11). A noter que l’apparente linéarité de ce parcours est rompue par l’auteur luimême qui, alors qu’il évoque pour la première fois Sainte-Gudule, avoue avoir déjà observé les vitraux de la cathédrale (« les vitraux qui la veille éclataient »12). Nous pouvons nous demander à quel moment cette première visite s’est effectuée. Quoi qu’il en soit, la logique privilégiée de Huysmans semble s’incarner dans la promenade, très en vogue à l’époque et facilitée par l’aménagement de trottoirs (dont l’asphaltage laisserait à désirer selon Huysmans). Cependant, la description de ce trajet est parsemée d’ellipses et s’attarde principalement à des endroits ponctuels et précis. L’idée d’itinérance rejoint celle du mouvement. Cette dernière, comme nous le verrons un peu plus loin, est mise en valeur par le style de l’auteur. Narrateur et focalisation La focalisation est interne. Narrateur et auteur sont une même et seule personne. Analyse de la description des lieux d’un point de vue narratif et stylistique Les descriptions des lieux nous sont livrées à travers le discours du narrateur. Sa subjectivité se ressent implicitement dans le vocabulaire utilisé, comme nous pouvons le voir dans cet exemple : « ça et là des barques goudronnées pullulent d’enfants […], une séquelle de masures titube et va tomber dans l’eau […] »13. Les personnifications sont nombreuses et participent de la création d’une impression de vie. A ce titre, le passage dans lequel est décrite la Grand-Place est révélateur :
La grande place de la ville s’éveille. — Les lucarnes à volutes s’entr'ouvrent. — L’or des colonnades se ravive, les festons et les rinceaux des fenêtres luisent au soleil qui se joue dans les rideaux cramoisis d’un vannier. — Toute la place s’enlève avec ses pignons dentelés, ses statues de pierre, ses faîtes à guillochages, sur l’outremer violet du ciel. — Les portes baillent décloses.14

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Ibid. Ibid. 13 Ibid. 14 Ibid.

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Tout se passe comme si ce haut lieu bruxellois était doté d’une vie propre. Cet extrait n’est pas un exemple isolé de l’utilisation de cette figure de style qui parsème l’entièreté du texte. L’idée de mouvement qui en résulte est en outre exacerbée par l’évocation des Bruxellois qui parcourent l’espace décrit :
Les galopins courent et crient, les femmes jacassent, les hommes hurlent, au milieu des haquets qui roulent, clamant : eh ! hop ! et des diligentes cheminent cahincaha, sacrant, jurant, sonnant du fouet, dans ce flux et reflux de la foule.15

L’écriture se fait également plus dense lors de ces descriptions. En témoigne l’allongement des phrases qui superposent des propositions les unes aux autres à l’aide de la ponctuation sans recourir à l’utilisation de connecteurs logiques :
C’est une salle immense, meublée de chaises et de tables ; les pompes à bière manœuvrent sans relâche, un peuple de femmes engloutit des pintes et dévore, en les trempant de sel, des œufs durs ou mollets dont les coques crient sous les pieds ; les hommes fument éperdument des pipes en terre calcinée ; une petite servante galope au travers des tables, un vieillard claironne en se mouchant, un bébé piaille, le patron surveille le jet des gaz et, à la porte, accroupies sur des marches, des pauvresses vendent aux buveurs qui entrent des anguilles fumées et des crabes.16

Enfin, les descriptions font appel à la quasi totalité des cinq sens. Ainsi, vue, ouïe, odorat et gout sont réquisitionnés pour dresser le plus précisément possible un tableau des lieux. Outre le style foisonnant de prises de position implicites, le narrateur émet également des jugements de valeur explicites, comme par exemple lorsqu’il compare les galeries Saint-Hubert avec les galeries du Palais royal à Paris. Dans l’ensemble, les lieux, s’ils sont culturels, sont connotés positivement. Ils le sont de manière plus négative ou neutre pour le reste. Nous renvoyons au tableau Excel ci-joint pour l’identification axiologique de chaque lieu. Idéologies et savoirs sociaux associés aux descriptions topographiques Hormis les hauts lieux culturels, Huysmans semble appréhender de manière plus ou moins identique les différents lieux touristiques qu’il visite. Malgré le fait que le narrateur a visité les bas quartiers de la ville, qui ne sont pourtant pas repris dans les guides de voyage de l’époque, et qu’il peut donc les comparer avec les hauts quartiers, Huysmans n’émet pas d’opinion explicite. Comme nous l’avons déjà dit, le vocabulaire donne néanmoins une idée de la manière dont Huysmans a pu les concevoir.

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Ibid. Ibid.

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Du statisme et du dynamisme des descriptions Huysmans recourt aux deux types de descriptions, à savoir statiques ou dynamiques. Le dynamisme de certaines descriptions est lié à la déambulation du narrateur. Il est appuyé par les verbes de mouvement. Les lieux de consommation sont des moments de pauses où le narrateur observe les habitants du lieu et prend le temps de décrire les activités qui lui sont associées. Néanmoins, le statisme est tout relatif, puisque les lieux apparaissent comme dotés d’une vie propre via les personnifications et, mis à part la chambre d’hôtel, ils sont peuplés d’êtres vivants, soit fictionnels (comme les personnages peuplant les peintures) soit réels. Des différents types de sociabilités associés aux lieux décrits Contrairement à Mirbeau, la sociabilité chez Huysmans se cantonne aux lieux publics. Entendons par cela qu’il ne mentionne pas d’invitation chez des possibles connaissances bruxelloises, non plus qu’il n’évoque une invitation dans sa demeure momentanée qu’est l’hôtel dans lequel il séjourne. En cela, Huysmans occupe une position de retrait, puisqu’il ne participe pas activement à la sociabilité. Cette impression de retrait dans la vie sociale est en outre renforcée par l’absence de dialogue dans le texte. C’est souvent autour des cafés, brasseries et autres lieux de consommation qu’il sera confronté de manière plus proche à la population environnante, en général plutôt bourgeoise, à l’exclusion du passage dans les bas quartiers où résident les classes populaires, bas quartiers dont il s’enfuira bien vite. Ce contact restera néanmoins toujours extérieur, le narrateur se cantonnant au rôle de spectateur, décrivant les scènes, véritables tableaux vivants, qu’il englobe à l’aide de tous ses sens mais sans y participer vraiment. Huysmans évoque également la sociabilité nocturne, avec plus de distance encore s’il était possible. Ainsi, l’auteur parle-t-il rapidement des galeries Saint-Hubert et de son théâtre produisant des « pièces mille fois ressassées dans toutes les banlieues de France »17. Les lieux de boisson y « [foisonnent] d’étrangers et de filles »18, tandis que les quelques commerçants de tabacs, de journaux ou de parapluies qui y ouvrent boutique n’ont, pour Huysmans, aucun attrait. Le dernier moyen de « tuer l’interminable soirée »19 et la dernière pratique sociale évoquée est l’opium, sans qu’il soit spécifié s’il était possible d’en consommer sur place, ce qui n’aurait rien d’étonnant quand on sait que, bénéficiant d’un relais littéraire important, assuré notamment par Baudelaire, ce produit aujourd’hui illicite était consommé librement à l’époque…

17 18

Ibid. Ibid. 19 Ibid.

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Quoi qu’il en soit, la sociabilité qui apparait dans cet article est rattachée au secteur tertiaire, qu’elle soit alimentaire ou commerciale.

La 628-E8
Du rôle narratif des descriptions de lieux La base de données Excel donnée en fichier joint rend compte du rôle narratif des lieux. Ceux-ci sont surtout décrits pour évoquer les personnes qui s’y trouvent, et se moquer d’elles. Ainsi, lorsque Mirbeau évoque la Grand-Place, il ne décrit pas les bâtiments, mais caricature les militaires qui défilent ainsi que la foule qui les acclame. Certains lieux sont décrits pour être comparés à Paris, et ainsi démontrer la supériorité de la capitale française (comme par exemple le théâtre du Parc). D'autres lieux sont de simples prétextes à une digression : c'est le cas de l’hôtel où il réside, qui entraine une critique ironique sur Léopold II et sa gestion du Congo. Lieux et illusion réaliste Les lieux ne participent pas à l’illusion réaliste. Nous sommes clairement dans une caricature, qui ne prétend pas refléter objectivement la réalité. Le seul lieu qui est décrit en détail, et pourrait entrer dans l’illusion réaliste, est l’hôtel où le narrateur réside. Cette description plus détaillée suit cependant la tendance générale, puisqu’elle donne une image assez laide et négative de Bruxelles. Du caractère pittoresque des lieux Bien que les lieux participent du pittoresque bruxellois, Mirbeau détourne ici l’idée de couleur locale, puisqu’il s’en sert pour ridiculiser les traits qu’il considère comme typiquement belges. De l’importance d’une topographie bruxelloise La topographie bruxelloise est très importante, puisque Bruxelles est au centre du chapitre que nous avons étudié. Il est nécessaire de mettre en évidence la topographie de la capitale belge, car dans le récit Bruxelles est souvent comparée à d’autres villes belges ainsi qu’à Paris. Les lieux, collaborateurs à l’élaboration des personnages ? Dans l’ensemble, le narrateur et personnage principal reste spectateur et n’agit pas directement sur l’action. Nous ne voyons pas de réelle évolution entre le début et la fin de son voyage à Bruxelles.

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Place des lieux dans l’intrigue La stratégie de Mirbeau est d’utiliser les lieux comme moyen indirect pour évoquer d’autres éléments (les habitants, la politique de Léopold II, …). Il se distingue ici du récit de voyage traditionnel, où le lieu est décrit directement, sans lien avec d’autres éléments. Dans sa volonté de rompre avec le roman réaliste traditionnel, Mirbeau ne propose ni une intrigue, ni des personnages conventionnels. Les lieux déterminent l’intrigue, dans le sens où ils entrainent un mélange d’éléments narratifs originaux (scène comique, digression,…). Nous pourrions dire que ce sont plutôt les personnages qui déterminent les lieux. Structuration de l’espace dans le récit Il n’y a pas de logique dans la succession narrative des lieux, au niveau chronologique ou spatial. Nous sommes donc dans une logique subjective, qui semble suivre directement le fil de la pensée du narrateur, sans se soucier de proposer une structure claire. Nous suivons les évocations de fragments du voyage comme ils viennent dans la mémoire du narrateur. Mirbeau veut rompre avec la structure narrative du roman réaliste. Il nous entraine dans une spatio-temporalité subjective. Cette nouvelle façon de structurer un récit se retrouvera chez de nombreux auteurs du XXe siècle, entre autres chez Marcel Proust. Narrateur et focalisation Le narrateur est le seul personnage qui décrit les lieux. Nous pouvons dire que le narrateur est ici dans une focalisation interne : nous lisons tout ce que voit, entend et pense le narrateur. C’est le cas de la scène du Palais de Justice : le narrateur décrit en détail tout le procès auquel il assiste, sans entrer dans les pensées des autres personnages. Il s’agit du point de vue du narrateur, la focalisation étant interne. Analyse de la description des lieux d’un point de vue narratif et stylistique Pour la dimension axiologique des lieux, nous renvoyons au document Excel ci-joint. La tendance va vers le négatif, ou le neutre. Nous sommes dans le registre de la caricature, avec des critères de description subjectifs (par exemple, la cathédrale décrite seulement par la sonorité du nom Gudule « joli nom mais aucune femme n’en voudrait pour patronne »), et un lexique ironique. Mirbeau joue sur la comparaison avec Paris (le théâtre du Parc, « presque la Comédie Française »). Il cherche des phrases courtes et puissantes pour marquer l’esprit du lecteur, sans souci d’objectivité et de nuance. Voici comment il finit sa description du Palais de Justice : « c’est tellement laid que ça en devient beau ». La description des lieux s'apparente donc bien plus à une satire qu'à une critique objective. 15

Idéologies et savoirs sociaux associés aux descriptions topographiques Le narrateur n’exprime pas directement un savoir social, sa priorité étant la caricature et les évocations subjectives que suscitent les lieux. Derrière l’ironie, nous pouvons cependant voir un certain témoignage de la vie sociale à l’époque : l’évocation de la voiture devant l’hôtel, la critique des militaires sur la Grand-Place, … Il y a un passage important qui fait exception, un passage où Mirbeau évoque directement un point de vue idéologique : la digression sur Léopold II. Le narrateur communique ici une critique violente de la politique du roi belge, surtout en rapport avec sa gestion du Congo, et l'exploitation qui a tué de nombreux Africains pour la fabrication de caoutchouc. L'écrivain français conserve donc une posture d'auteur engagé derrière la caricature. Du statisme et du dynamisme des descriptions Mirbeau propose des descriptions assez dynamiques, puisqu’il se centre sur les habitants ou occupants des lieux décrits. Par exemple, le cabaret dans lequel il passe une soirée, à la fin du chapitre sur Bruxelles, évoque toutes les personnes, tous les plats et toutes les conversations. C’est une scène très mouvementée. Des différents types de sociabilités associés aux lieux décrits La sociabilité est très importante dans les lieux décrits. Mirbeau caricature ici les traits sociaux belges. Il choisit des lieux importants au niveau de la sociabilité (le bois de la Cambre, le théâtre de la Monnaie, le théâtre du Parc) pour se moquer des personnes qui s’y trouvent, en comparant avec des villes ayant une meilleure sociabilité (les autres villes belges, Paris).
Maintenant, il n’y a plus que des femmes qui sont presque jolies, presque bien mises, nymphes grassouillettes du Parc, de la Monnaie et de la Cambre, des messieurs presque élégants, qui font l’ornement de Spa, la parure de Blankenberge, et la royale gloire d’Ostende.20

Il détourne des usages sociaux en donnant l’impression que ce sont des usages habituels belges. C'est le cas du procès dans le Palais de Justice, qui suscite surtout l'hilarité de l'accusé (français), celui-ci pensant assister à un spectacle de théâtre où l'accent belge du juge est censé faire rire. De la même manière, l'auteur détourne la sociabilité de l’enterrement et du repas funéraire, en décrivant une grande fête et des personnages apparemment peu marqués par le deuil. Mirbeau annonce ce passage de la manière suivante : « D’ailleurs, un enterrement belge, je n’y eusse point manqué pour un empire »21. L'auteur français nous signifie ironiquement qu'un enterrement belge, par définition, serait potentiellement une scène comique. Nous sommes bien dans une caricature, dont l'exagération fait naitre le comique.

20 21

O. MIRBEAU, op. cit., p.94. O. MIRBEAU, op. cit., p. 106.

16

Nous pouvons donc dire que le chapitre sur Bruxelles dans La 628-E8 est l’occasion pour Mirbeau de ridiculiser les Bruxellois, en associant des lieux avec des scènes comiques où la sociabilité de la ville est caricaturée.

Cartographie
Méthodologie
Les bases de données qui ont permis de créer les cartes en annexes, ont été construites à partir d'informations tirées du carnet de voyage de Huysmans et de l’autofiction de Mirbeau. On retrouve 14 colonnes dans ces bases de données. La première colonne « id » permet de faire le lien entre la base de données et les tables d'attributs des différentes couches SIG. La seconde colonne est une classification des différents lieux en catégorie (Place, Quartier, Bâtiment, Bâtiment officiel, Cours d'eau, Voirie, Monument, Église, Commune, Gare, Bois). Les bâtiments officiels ont été séparés de la catégorie bâtiment car ceux-ci ont une fonction particulière et la dimension sociale y sera donc très codifiée (Palais de Justice, Maison de ville). Le bois a été séparé du parc car, par sa superficie, les usagers vont avoir des pratiques et des comportements différents. La catégorie « monument » reprend uniquement les monuments n'étant pas des bâtiments (comme le Mannenken Pis). En effet, le fait de pouvoir rentrer dans le monument ou seulement de le contempler de l'extérieur va influer sur la dimension sociale. La troisième colonne reprend le nom du lieu tandis que la quatrième indique son adresse. Cette dernière a été complétée grâce aux almanachs commerciaux de la ville de Bruxelles22. La cinquième colonne correspond à l’occurrence du lieu tandis que la sixième coïncide avec le nombre de lignes consacrées au lieu. Cette dernière fut élaborée en considérant que le nombre de lignes destinées au lieu correspondait au nombre de lignes où l'auteur décrivait le lieu en lui-même ou l'intérieur de celui-ci. Les différentes descriptions des utilisations du lieu ne sont donc pas prises en considération. La septième colonne rapporte le référencement d'ordre spatial, c'est-à-dire si l'auteur décrit directement le lieu (1) ou s’il ne fait que le citer (2). La huitième colonne correspond à la dimension sociale (1) et la neuvième reprend les commentaires faits par l'auteur à ce sujet. La dixième colonne comprend la dimension axiologique (1), c'est-à-dire la connotation que l'auteur donne au lieu dont il parle et la onzième propose les commentaires. L'auteur donne parfois plusieurs connotations au lieu qui peuvent être opposées. Dans ce cas, c'est la connotation principale (correspondant au nombre de lignes le plus élevé) qui a été retenue. Néanmoins les commentaires reprennent toutes les remarques négatives et positives faites par l'auteur. La douzième colonne reprend les numéros des pages où le lieu est cité ou décrit

22

VILLE DE BRUXELLES. Almanachs, 2012 a, [en ligne], http://www.bruxelles.be/artdet.cfm?id=6332&PAGEID=5070&startrow=21 (page consultée le 27 novembre 2012).

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tandis que la treizième reprend la symbologie du lieu sur les différentes cartes. Une quatorzième colonne est présente dans la base de données de La 628-E8 : elle correspond au rôle narratif des lieux. Dans la construction des cartes, les bâtiments ont été représentés par des cercles, les gares par des pentagones, les églises par des triangles, les bâtiments officiels par des carrés et les monuments par des étoiles. Les voiries ainsi que les cours d'eau sont symbolisés par des traits. Ceux-ci sont de largeur plus importante lorsque ce sont des voiries car elles sont généralement plus courtes et donc moins visibles sur une carte. Les quartiers, communes, parcs et places ont été matérialisés par une surface à maillage de densité 5 afin de pouvoir néanmoins distinguer les éléments constitutifs du lieu (Théâtre du Parc dans le parc de Bruxelles, Maison des brasseurs sur la Grand-Place, etc.). Nous avons décidé de ne pas descendre en dessous du maillage à densité 5 de peur de ne pas distinguer les places. En conséquence de quoi la commune d’Ixelles, les quartiers bas de la ville ainsi que le bois de la Cambre sont visibles de manière disproportionnée. La commune d'Ixelles a été représentée avec ses limites actuelles car elle était déjà, à l'époque, relativement bien urbanisée23. Afin de ne pas surcharger la carte, le bois de la Cambre n'a été localisé que de manière grossière. Aucune carte concernant l’occurrence des lieux n'a été réalisée car, à quelques exceptions près, ils ne sont cités qu'une fois. Cela vient du fait que ce sont des touristes et non des résidents de la ville qui parcourent la ville sans y vivre et n'ont donc pas beaucoup d'intérêts à voir plusieurs fois les mêmes sites. Il n'a pas non plus été fourni de cartes sur le nombre de lignes se rapportant à chaque endroit car cette variable a été jugée trop redondante avec la référence spatiale d'ordre. Il n'a pas été jugé pertinent d'établir une carte sur la dimension sociale des lieux. En effet, Huysmans décrit les interactions sociales et les personnes fréquentant les lieux pour la plupart des sites visités hormis les musées, le Manneken Pis et les quais. En tant que grand amateur d’art, Huysmans, lorsqu'il se trouve dans un musée, n’accorde d’importance qu’aux tableaux. Rappelons que Mirbeau utilise les lieux pour critiquer la Belgique et les Belges, il ne manque donc pas une occasion de mettre en scène la population belge. Dans ses descriptions, seuls les boulevards circulaires, le Manneken Pis, l'église Sainte-Gudule et la maison de ville n'ont pas de dimension sociale. Le Manneken Pis ne bénéficie d'aucune description de dimension sociale ni chez Mirbeau ni chez Huysmans, ce qui justifie le choix qui a été pris de le classer dans une catégorie à part : « Monument ».

Voir V. TIETELBAUM-HIRSCH, Ixelles se raconte. Bruxelles, Luc Pire, 2006 et VILLE DE BRUXELLES, « Plan communal de développement : Diagnostic synthétique », Agora, 2004, [en ligne], http://www.bruxelles.be/dwnld/30382015/AA%20Doc%20.Diagnostic.pdf (page consultée le 25 janvier 2012).

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Analyse des cartes
« Carnet d'un voyageur à Bruxelles » La carte représentant la dimension axiologique dégagée de l’article de Huysmans met en valeur différents éléments. La plupart des lieux parcourus par l'auteur au cours de son voyage à Bruxelles sont situés dans la partie haute de la ville. Néanmoins, au début de son périple, il se prend à suivre des musiciens jusqu'au port de la ville en passant par les quartiers bas de Bruxelles. Dans sa description de ces quartiers, nous retrouvons une connotation fortement négative : « Nous sommes arrivés dans les quartiers bas de la ville, un lacis de sentes et de rues qui s'enchevêtrent et ne se débrouillent que près des quais aux bois et à la chaux »24. De plus, Huysmans fait référence de manière systématique à l'eau dans sa description : « ce sont des débits de cordages et de gaffes, des estaminets, des fruiteries où l'on vend des endives et des choux rouges, des décrochez-moi-ça où flottent sur des tringles les vareuses écarlates des matelots »25. Ceci peut s'expliquer, en partie, par la récurrence des inondations dans ces quartiers. En effet, jusqu'au voûtement de la Senne à partir de 1867, les digues de la rivière se rompaient systématiquement aux mêmes endroits, c'est-à-dire dans les quartiers bas de la ville. La Senne, dans ces quartiers, se divisait en plusieurs embranchements, ce qui y rendait plus conséquentes les inondations. Les eaux, à cette époque, étaient relativement polluées, ce qui en faisait des vecteurs préférentiels de diverses maladies26. Tout ceci a sans doute terni l'image de ces quartiers et a défavorisé la venue de touristes. Nous ne retrouvons d'ailleurs aucun lieu situé dans les quartiers bas de Bruxelles qui soit conseillé par les guides touristiques de l'époque27. Huysmans décrit également la Senne dans son carnet comme un « ruban vert jeté au bras d'un ravin de briques roses »28. Il est donc à supposer qu'à l'époque, le voûtement de la rivière n'était pas encore complet. Dans le haut de la ville, la plupart des lieux sont décrits ou cités de manière neutre voir positive, à l'exception des galeries royales Saint-Hubert et de la maison des brasseurs. Huysmans compare les galeries royales Saint-Hubert à la galerie du Palais-Royal à Paris. De plus, selon lui, la programmation du théâtre des galeries ne fait que reprendre des pièces jouées et rejouées dans les

24 25

J.-K. HUYSMANS, op.cit. Ibid.

Voir COORDINATION SENNE. En quête de notre rivière, la Senne et le port au cœur de Bruxelles, Bruxelles, Topo-Guide, 2000 ; C. DELIGNE, Bruxelles et sa rivière : Genèse d'un territoire urbain (12-18e siècle), Turnhout, Brepols, 2003 et VILLE DE BRUXELLES, Plan communal de développement : Diagnostic synthétique, op.cit.
27

26

Voir A. WAUTERS, Guide de l'étranger dans Bruxelles et ses faubourgs, Bruxelles, Imp. De Delevingne et Callewaert, 1845 et K. BAEDEKER, Belgique et Hollande : Manuel du voyageur, Coblenz, K.Baedeker Éditions, 1866. 28 J.-K. HUYSMANS, op.cit.

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banlieues de France. Il est vrai que le théâtre a connu des débuts difficiles29. De plus, sa programmation était fortement restreinte car il ne devait pas concurrencer le théâtre royal de la Monnaie30. Huysmans a le sentiment de n'avoir qu'uniquement une pâle copie de Paris. Sur tous les endroits cités ou décrits dans son carnet de voyage, seuls trois sont localisés en dehors de la deuxième enceinte de la ville (Gare du midi, musée Wiertz et quartier Léopold). A la fin du 18éme siècle, seul le pentagone est urbanisé avec un début d'étalement vers Anderlecht, Molenbeek, Laeken, Schaerbeek, Saint-Josse-Ten-Noode, Etterbeek, Ixelles et Saint-Gilles31. Le 7 avril 1853, la ville de Bruxelles annexe 194 hectares à l'ouest de la ville dont le quartier Léopold32. Par conséquent, se rendre dans le quartier Léopold ne veut pas dire sortir de la ville comme pour la majorité des autres périphéries directes au pentagone. Huysmans visite essentiellement des lieux touristiques comme la cathédrale Sainte-Gudule, la Grand-Place ou encore le Manneken Pis mais aussi des lieux culturels tels que le musée Wiertz et le musée royal. Selon Per Buvik, « Huysmans n'est bien nulle part sauf dans les églises et les musées »33. Il est vrai qu'Huysmans consacre respectivement 26 et 45 lignes aux deux musées, ce qui est largement plus que pour les autres lieux. Comme déjà mentionné, la description de la ville de Bruxelles dans le « Carnet du Voyageur » de Huysmans peut être considérée comme un prétexte pour composer une critique d'art. Il n'a pas été possible de localiser deux lieux se trouvant dans le récit de Huysmans : une brasserie et sa chambre d'hôtel. Deux hypothèses peuvent être émises à ce sujet. La brasserie est probablement située dans les quartiers bas de la ville, or, comme déjà mentionné précédemment, ces quartiers ne provoquent pas de réel enthousiasme auprès de Huysmans. Celui-ci ne prend pas le temps de s'asseoir prendre un verre mais au contraire fuit la brasserie à toutes jambes pour se réfugier dans le quartier Léopold (à l'opposé de la ville) où se situe un musée. La description de la brasserie est fort négative : Huysmans parle des mauvaises odeurs. Tout ceci peut amener à supposer que Huysmans veuille effacer l'endroit de son esprit et donc oublier la localisation précise de celui-ci. La chambre d'hôtel où séjourne Huysmans n’attire pas davantage la sympathie de l’auteur. Elle est sans intérêt selon lui, il lui est probablement donc apparu inutile de la localiser.

29

LES GALERIES ROYALES SAINT HUBERT, Théâtre des galeries, [en ligne], http://www.galeries-sainthubert.com/index_fr.html (page consultée le 27 novembre 2012).

30

COMMUNE DE L'ILOT SACRE, Galeries royales Saint-Hubert, [en ligne], http://www.ilotsacre.be/site/fr/curiosites/galerie_st_hubert.htm (page consultée le 27 novembre 2012). 31 VILLE DE BRUXELLES, Plan communal de développement : Diagnostic synthétique, op. cit. 32 Ibid. P. BUVIK, « Huysmans à l'étranger », La licorne, 90, p.279, [en ligne], http://licorne.edel.univpoitiers.fr/document.php?id=4805 (page consultée le 25 janvier 2013).
33

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Un parallélisme peut être mis en évidence entre la dimension axiologique et le référencement d'ordre spatial car les endroits ayant une dimension axiologique négative ont généralement une référence d'ordre spatial 2, c'est-à-dire qu'Huysmans ne fait que les citer sans réellement s'attarder dessus. A contrario, les lieux à connotation positive selon l'auteur sont largement décrits par celui-ci.

La 628-E8
La carte de la dimension axiologique dégagée de La 628-E8 de Mirbeau reflète un regard largement négatif de l'auteur sur la ville de Bruxelles. En effet, Mirbeau donne aux lieux soit une connotation neutre soit une connotation négative. A la fin de son livre, il ferra d'ailleurs son mea culpa et reconnaîtra avoir été injuste à l'égard de la Belgique :
Je m'aperçois que moi, qui reproche si amèrement aux Français leur ironie agressive et leur injustice envers les autres peuples, je viens de me montrer bien français envers les Belges […]. Et de ce dernier voyage dans Bruxelles, et de tout ce que j'y ai rencontré, de tout ce que j'y ai coudoyé, je les aime plus encore et les admire avec une foi plus haute [...]. Et peut-être que la mauvaise humeur tient uniquement à ce fait puéril, que nous avons été forcés de gravir et dégringoler trop souvent, malgré nous, la rue Montagne-de-la-cour, et de tourner beaucoup trop longtemps que nous n'aurions voulu, dans les bois de la Cambre.34

Comme Huysmans, Mirbeau ne visite qu'exclusivement les endroits situés à l'intérieur de la seconde enceinte et dans la partie haute de la ville. Les lieux situés en-dehors des boulevards circulaires sont la gare du nord, l'avenue Louise, Ixelles et le bois de la Cambre. Les lieux visités par Mirbeau mais aussi par Husymans sont situés pour l'essentiel sur la promenade commerciale35. Nous retrouvons d’ailleurs, comme déjà dit auparavant, cette notion de promenade chez Huysmans. Dans La 628-E8, Mirbeau parle également de la promenade verte. La ville de Bruxelles a annexé et aménagé le bois de la Cambre et l'avenue Louise en 1864 entre autres pour des raisons économiques, et en a fait des lieux de promenade destinés à la bourgeoisie36. Chez Mirbeau, la partie sud de la promenade sur le tracé royal se retrouve également (Hôtel Bellevue, Palais de justice, Parc). Il n'a pas été jugé pertinent de réaliser une carte se basant sur les références spatiales d'ordre pour Mirbeau car, hormis le palais de justice et l'hôtel Bellevue, les autres lieux ne sont que cités et non décrits par l'auteur. Comme déjà signalé, ils sont davantage prétextes à critiquer la Belgique et ses habitants qu'à être décrits. Il n'a pas été possible de localiser trois lieux dans le récit de Mirbeau : la maison aux cygnes, l'hôtel aux vitraux de Van Rysselberghe et le restaurant de nuit. D'après Mirbeau, la maison

34 35

O. MIRBEAU, op. cit., pp. 150-152. Voir Annexe n°5. 36 Voir VILLE DE BRUXELLES, Plan communal de développement : Diagnostic synthétique, op. cit.

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aux cygnes est située derrière le Musée. Le problème est de déterminer de quel musée il s’agit car Mirbeau ne fait référence à aucun musée dans le passage précédant la maison aux cygnes. Cette omission de localisation précise est peut-être due au fait que c'est la seule habitation que Mirbeau décrit. Nous pouvons poser l'hypothèse qu'il veuille généraliser l'habitat à partir de cette maison. Devant l'hôtel orné des vitraux de Van Rysselberghe est stationnée une voiture qui, dans un premier temps, fascine Mirbeau. Celui-ci est tellement intrigué qu’il ne donne aucune description du lieu, hormis les vitraux, les mosaïques et les cuivres vernis dessinés par Van Rysselberghe qui garnissent selon lui la plupart des petits hôtels bruxellois. Le dernier lieu est le restaurant où Mirbeau se rend le soir de l’enterrement de Louise Hoockenbeck. La soirée avait été fortement arrosée, il est dès lors possible de supposer que Mirbeau ne sait plus précisément où il a passé la fin de la nuit. Baedeker La carte n°4 correspond à une comparaison entre les lieux énoncés par l'un ou les deux écrivains avec les lieux touristiques proposés par le guide Baedeker de 1869 recoupé avec Le guide de l'étranger dans Bruxelles et ses environs d’Alphonse Wauters de 1845. Il est apparu intéressant de comparer les lieux visités par les auteurs avec un guide qu'Huysmans a cité dans son récit : « Je me suis réfugié à Sainte-Gudule. Hélas ! Des Anglais m'y ont précédé. Ils jabotent tout haut, une lunette en sautoir, un Baedeker en main »37. Le Baedeker étant anglais, il a été jugé intéressant de recouper ses dires avec un guide de voyage écrit par une personne issue de la ville de Bruxelles. Nous pouvons remarquer que, comme déjà cité, la plupart des endroits recommandés se situent dans la partie haute de la ville. Les deux voyageurs n'ont que très peu visité le quartier dit « Notre-Dameaux-Neiges » situé au Nord-Est de la ville de l'époque. Cela peut être dû aux travaux réalisés dans ce quartier. Situé à proximité du quartier royal, il était constitué de ruelles tortueuses, d'impasses malodorantes et était considéré comme le quartier lépreux de la ville, ce qui entachait le paysage urbain de Bruxelles. C'est pourquoi, dès 1875, des travaux de réhabilitation furent entrepris et le quartier fut entièrement rasé et reconstruit à la parisienne38. Les deux voyageurs français ne visitent quasiment pas les lieux d'intérêt scientifique comme l'observatoire ou le jardin zoologique et s’intéressent davantage aux lieux d'art comme le musée royal ou le musée Wiertz. Enfin, ils visitent

37

J.-K. HUYSMANS, op.cit.

Voir VILLE DE BRUXELLES, Plan communal de développement : Diagnostic synthétique, op. cit. et VILLE DE BRUXELLES, Le Théâtre Royal du parc, 2012b, [en ligne], http://www.bruxelles.be/artdet.cfm/4480 (page consultée le 26 novembre 2012).

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à peine le quartier royal constitué des bâtiments liés aux pouvoirs (Palais royal etc.) mais est aussi un quartier résidentiel pour de nombreux nobles39.

Géographie littéraire
Mis à part une entorse flagrante à la réalité géographique et urbanistique de l’époque chez Huysmans (qui décrit la Senne à ciel ouvert alors que celle-ci est couverte depuis cinq années entorse que l’on peut expliquer par la volonté de faire couleur locale ainsi que par le fait qu’elle n’était pas totalement voutée à cette époque), l'analyse des rapports entre lieux textuels et lieux référentiels montre que les deux écrivains, en général, décrivent l'espace bruxellois de manière fidèle à la réalité. Cependant, les lieux ne sont pas décrits en détail, et semblent être surtout des prétextes pour évoquer d'autres sujets. Huysmans met en évidence les musées et les œuvres d'art qui l'ont marqué. Mirbeau, quant à lui, se sert des lieux comme points de départ pour évoquer des souvenirs qui leur sont associés (personnages, objets, réflexions, etc.). Pour bien comprendre ces écarts par rapport à la description générale des lieux, il faut prendre en compte les genres textuels. Nous avons vu que Huysmans se situe entre le récit de voyage et la critique d'art, et que Mirbeau propose une expérimentation que nous pouvons classer comme autofiction. Les deux œuvres illustrent l'absence de codes stricts concernant le récit de voyage ; celui-ci apparait plutôt comme un texte laissant son auteur libre de proposer des digressions de toute sorte. La subjectivité, inhérente au genre et plus ou moins exacerbée selon les auteurs, révèle, plus qu’une description de Bruxelles, un regard individuel et personnel porté sur celle-ci. Ainsi, la même ville peut être perçue, dans des genres semblables (autobiographie assez fidèle concernant Huysmans, plus fictionnelle pour Mirbeau) et par deux auteurs contemporains et d’une même nationalité de manière différente et complémentaire. Mirbeau pose un jugement personnel tout en participant plus activement que Huysmans à la vie bruxelloise, rencontrant de manière individualisée quelques-uns de ses habitants, s’interrogeant sur la politique royale et linguistique alors que le narrateur huysmansien reste plus à l’écart tout en apportant un éclairage particulier sur la culture picturale.

T. DEBROUX e.a., ''Les espaces résidentiels de la noblesse à Bruxelles (XVIIIe-XXe siècle)'', Belgeo, 4, 2007, pp. 441-452, [en ligne], http://homepages.ulb.ac.be/~mvancrie/ulb/publications_files/BELGEO_2007_4_441452_noblesse.pdf (page consultée le 25 janvier 2013).

39

23

Si ces manières de concevoir Bruxelles se complètent, un même regard français se dégage toutefois des textes. En effet, les deux écrivains ne peuvent s'empêcher d'établir une comparaison entre Bruxelles et Paris40, bien souvent au désavantage de notre capitale. Nous pouvons donc dire que les textes enrichissent notre compréhension de l'espace bruxellois par les Français, en montrant qu'il leur semble impossible de ne pas considérer Bruxelles autrement qu'à travers le modèle de Paris. Nous pouvons supposer plusieurs raisons à cela. Au niveau biographique tout d’abord, les deux auteurs connaissent Paris pour y avoir vécu, il semble donc cohérent que cette ville soit le premier point de référence qu'ils prennent en compte. Ensuite, les deux villes sont proches géographiquement l'une de l'autre, d’autant plus que les moyens de transports, voiture ou train, permettent de voyager plus aisément entre ces deux métropoles. Notons qu’il s'agit de deux capitales, qui ont toutes les deux subi des transformations importantes liées à l'industrialisation. Au niveau culturel, le symbolisme a contribué à l’affirmation de la Belgique et de sa capitale comme un pôle culturel important, bien que Mirbeau semble vouloir nier cette polarisation, Bruxelles étant comparée à une banlieue dans laquelle seuls s’exileraient des notaires tandis que ses propres habitants ne cherchent qu’à se rattacher à la ville française et à son prestige culturel. De plus, Mirbeau ne se gêne pas pour amoindrir la renommée des artistes bruxellois comme Camille Lemonnier. Enfin, notons qu’il s'agit de deux villes francophones, même si l'accent bruxellois marque l'esprit des voyageurs français. La capitale belge apparait donc comme une ville à la fois similaire et différente de Paris.

Mirbeau ne s’arrête pas là. Non content de comparer Bruxelles à Paris, il la jauge à l’aune d’autres villes belges41. Ainsi, Louvain, Liège, Anvers,… contribuent à la dévalorisation de notre capitale. Nous ne retrouvons pas ce type de comparaison chez Huysmans. Ce dernier, s’il cite de villes belges, ne le fait généralement que pour indiquer la provenance de différents articles de commerce. Nous pouvons expliquer cette absence de comparaison par le fait que c’est en train que Huysmans est arrivé en ville, et qu’il est donc limité au niveau de sa mobilité alors que Mirbeau peut librement parcourir l’ensemble du territoire belge à bord de sa 628 E8 et en avoir donc une connaissance plus approfondie. Ainsi, les moyens de transports conditionnent-ils les représentations de la ville qu’en ont les voyageurs.

40 41

Pour les différentes occurrences des mots « Paris » et « parisien(s) » chez les deux auteurs, voir Annexe n°6. Pour le récapitulatif des villes citées, voir Annexe n°7.

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Au rang des points de convergence entre les deux auteurs dénotant d’un regard partagé, nous pouvons également évoquer l’absence d’enthousiasme concernant la vie nocturne bruxelloise. Aucune activité de soirée ne semble trouver grâce à leurs yeux42… En tant que voyageur, les deux auteurs ne pouvaient s’empêcher d’évoquer le climat belge. Bien que celui de Paris ne soit pas probablement pas à l’opposé du nôtre, nos Français semblent assez sensibles à la pluie, et tout particulièrement Huysmans qui ne voit de soleil que dans les œuvres d’art. Ce temps morne a des répercussions non seulement sur la manière de concevoir la ville mais encore sur les activités des voyageurs. Ainsi, bien qu’il n’ait besoin d’aucun stimulus particulier pour les fréquenter, Huysmans utilise le prétexte de fuir les averses pour se rendre dans les musées… A travers les textes, nous avons pu constater un désir de rencontre avec cette population bruxelloise. Les deux auteurs accordent de l'importance à décrire la vie sociale de la ville, bien que Mirbeau semble s’investir davantage dans la sphère privée par les rencontres qu’il opère avec des amis. Certes, l’auteur de La 628 E8 se moque sans réserve des Bruxellois qu'il observe, tandis que le récit de Huysmans dénote à travers des tournures de phrase une certaine réticence à se mêler à la foule, mais ils montrent tous les deux, sous la forme d’une caricature pour Mirbeau, et avec détachement pour Huysmans, un désir de contact avec les Bruxellois, ainsi qu'un intérêt de découvrir la vie sociale bruxelloise. La période durant laquelle les deux textes ont été écrits est marquée par des questionnements et tensions nationalistes, qui aboutiront pour le meilleur à des voyages et des rencontres entre les peuples, et pour le pire à des conflits dont l'apogée sera la première guerre mondiale. « Carnet d'un voyageur à Bruxelles » et La 628-E8 illustrent en même temps, à travers le Bruxelles de la fin du XIXe siècle, le désir et les difficultés de communication entre communautés différentes.

42

Pour les différentes activités nocturnes évoquées par les auteurs, voir Annexe n°8.

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Bibliographie
BAEDEKER K., Belgique et Hollande : Manuel du voyageur, Coblenz, K.Baedeker Éditions, 1866. BUVIK P. , « Huysmans à l'étranger », La licorne, 90, [en ligne], http://licorne.edel.univpoitiers.fr/document.php?id=4805 (page consultée le 25 janvier 2013). COMMUNE DE L'ILOT SACRE. Galeries royales Saint-Hubert, [en ligne], http://www.ilotsacre.be/site/fr/curiosites/galerie_st_hubert.htm (page consultée le 27 novembre 2012). COORDINATION SENNE, En quête de notre rivière, la Senne et le port au cœur de Bruxelles, Bruxelles, Topo-Guide, 2000. DEBROUX T. e.a. , « Les espaces résidentiels de la noblesse à Bruxelles (XVIIIe-XXe siècle) », Belgeo, 4, 2007, [en ligne], http://homepages.ulb.ac.be/~mvancrie/ulb/publications_files/BELGEO_2007_4_441452_noblesse.pdf (page consultée le 25 janvier 2013). DELIGNE C. , Bruxelles et sa rivière : Genèse d'un territoire urbain (12-18e siècle), Turnhout, Brepols, 2003. HUYSMANS J.-K. « Carnet d'un voyageur à Bruxelles », Musée des deux mondes, 15 novembre 1876, [en ligne], http://www.huysmans.org/carnet.htm (page consultée le 12 décembre 2012). JEANNEROD A. , « Les voyages d’art de Joris-Karl Huysmans : problèmes d’appartenance générique », p. 7, [en ligne], http://www.academia.edu/1751558/Les_voyages_dart_de_JorisKarl_Huysmans_problemes_dappartenance_generique, (page consultée le 12 décembre 2012). LES GALERIES ROYALES SAINT HUBERT, Théâtre des galeries, [en http://www.galeries-saint-hubert.com/index_fr.html (page consultée le 27 novembre 2012). MARINETTI F. T., Le futurisme, Lausanne, L'âge d'homme, 1980, 222p. MELMOUX-MONTAUBIN M.-F. , « Octave Mirbeau : Tératogonie et hybridations ou la naissance d’un intellectuel », Loxias, 8, [en ligne], http://revel.unice.fr/loxias/document.html?id=100#ftn23 (page consultée le 23 novembre 2012). MIRBEAU O. , La 628-E8, préface de Michel P. , Paris, Editions du Boucher/Société Octave Mirbeau , 2003, 429p. MIRBEAU O. , La 628-E8 : un viaje en automóvil, préface de Bermudez Medina L. , Madrid, Servicio Publicaciones UCA, 2007, 485p. ROY-REVERZY E. , « La 628-E8 ou la mort du roman », [en ligne], http://membres.multimania.fr/fabiensolda/darticles%20francais/Roy-Reverzy-628.pdf (page consultée le 21 novembre 2012). SONCINI FRATTA A. , « La 628-E8 d’Octave Mirbeau : quand les Belges font peur aux Français », dans QUAGHEBEUR M. et SAVY N. (éd.), France-Belgique 1848-1914 : affinités et ambigüités : actes du colloque de Bruxelles (7, 8 et 9 mai 1996, Bibliothèque royale), Labor, Bruxelles, 1997, pp. 427-437. TIETELBAUM-HIRSCH V., Ixelles se raconte. Bruxelles, Luc Pire, 2006. ligne],

26

VILLE DE BRUXELLES, Almanachs, 2012 a, [en ligne], http://www.bruxelles.be/artdet.cfm?id=6332&PAGEID=5070&startrow=21"&HYPERLINK (page consultée le 27 novembre 2012). VILLE DE BRUXELLES, « Le Théâtre Royal du parc », 2012b, http://www.bruxelles.be/artdet.cfm/4480 (page consultée le 26 novembre 2012). [en ligne],

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Table des matières
Aspects généraux.............................................................................................................................. 2 « Carnet d'un voyageur à Bruxelles » ........................................................................................ 2 La 628-E8 ....................................................................................................................................... 5 Topographie littéraire ........................................................................................................................ 8 ''Carnet d'un voyageur à Bruxelles''............................................................................................ 8 La 628-E8 ..................................................................................................................................... 14 Cartographie..................................................................................................................................... 17 Méthodologie................................................................................................................................ 17 Analyse des cartes ...................................................................................................................... 19 « Carnet d'un voyageur à Bruxelles » .................................................................................. 19 La 628-E8 ................................................................................................................................. 21 Baedeker................................................................................................................................... 22 Géographie littéraire ....................................................................................................................... 23 Bibliographie..................................................................................................................................... 26

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Annexes
1. Dimension axiologique dégagée du ''Carnet d'un voyageur à Bruxelles'' de Huysmans

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2.

Référencement spatial d'ordre dégagé du ''Carnet d'un voyageur à Bruxelles'' de Huysmans

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3.

Dimension axiologique dégagée de la 628-E8 de Mirbeau

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Zoom sur le Pentagone

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4. Comparaison entre les lieux visités par Huysmans et/ou Mirbeau et les lieux proposés dans les guides touristiques de l'époque (Baedeker, 1862)

5.

Promenades en 1870

Source : Brogniez, L., Decroly, J-M et Loir, C.(2012). Questions d'histoire comparée des arts en Belgique/ Géographie culturelle. Cours de l'Université Libre de Bruxelles, Bruxelles.

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6.

Occurrence de “Paris” MIRBEAU Femme croisée à l’hôtel qui vient de Paris43

HUYSMANS En parlant des galeries Saint-Hubert : « On dirait en plus grand de la galerie du PalaisRoyal à Paris » Retour à Paris à partir de la gare du nord.

Hoockenbeeck devait aller à Paris avec sa femme mais son décès coupe court au projet.44 Bande de bruxellois qui se nomment les « parisiens de Bruxelles » ou encore les « bruxellois de Paris ».45 « volonté j’eusse donné[…] un Vermeer […] pour ne plus entendre parler de Paris… de Paris surtout… deParis ».46 « Mais les Bruxellois n’ont que deux sujets de conversation […] : l’art et Paris ».47 « Par malheur nos hôtes étaient particulièrement amateur d’art et de Paris ».48 « Quant à Paris, à chaque foi que le nom sortait de leur bouche, l’effet était tel que je me mettais à aboyer douloureusement ».49 « ils énuméraient les premières parisiennes où ils avaient été ».50 « J’avais honte d’ignorer jusqu’ au neuf dixièmes des Parisiens illustres qu’ils tutoyaient ».51 « le parisianisme pourtant si exalté de nos hôtes ».52 « je ne trouvais même plus la force d’exprimer toute l’horreur que l’art m’inspirait et Paris donc… ah ! Paris ».53 En parlant des Flamands « ils ne parlaient pas d’art, et pas de Paris, je vous assure ».54 J’entendais un de nos Bruxellois, de plus en plus enthousiaste clamer : Paris !... Paris !... Paris !...55

O.MIRBEAU, La 628-E8, préface de Michel P., Paris, Editions du Boucher/Société Octave Mirbeau, 2003, p.104.
44 45

43

Ibid., p.107. Ibid., p.112. 46 Ibid., p.57. 47 Ibid., p.113. 48 Ibid., p.113. 49 Ibid., p.114. 50 Ibid.,p.114. 51 Ibid., p.114. 52 Ibid., p.115. 53 Ibid, p.115. 54 Ibid., p.115.

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« je me couchais, aussi informé des choses de Paris que le moindre de ces Parisiens de Bruxelles, ou de ces Bruxellois de Paris… je ne sais plus encore ».56 7. Villes belges citées

(En rouge apparaissent les villes visitées en personne par les auteurs)

HUYSMANS

Louvain : - « bières de Louvain »

Liège - « qui se tortille, fumeuse et noire, avec son pavé de fumier coulant ». - Huysmans y découvre des sentes inexplorées.

MIRBEAU Waterloo - Mirbeau y croise des Anglais visitant le champ de bataille. 57 Ostende - Un garçon d’hôtel conseille à Mirbeau d’y faire un tour, Mme B … compte également s’y rendre - Mirbeau croise des messieurs presque élégants qui font la gloire royale d’Ostende.58 Namur - le directeur d’un casino, lorsqu’il était petit garçon, servait dans un café de la gare.59 Louvain - Il est insupportable pour Mirbeau de rester à Bruxelles quand « Louvain en prières ».60 - Mirbeau rencontre de cousines et tantes y habitant lors de l’enterrement.61 Liège - Il est insupportable pour Mirbeau de rester à Bruxelles quand « Liège en acier ».62 - Les nièces rencontrées à l’enterrement viennent de cette ville.63 - Un couple de Liégeois persuade Hoockenbeck de prendre l’air.64

55 56

Ibid., p.116 Ibid., p.117 57 Ibid., p.132. 58 Ibid., p.94. 59 Ibid., p.102. 60 Ibid. 61 Ibid., p.90. 62 Ibid., p.108. 63 Ibid.p.90. 64 Ibid.p.108.

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Anvers - chaire sculptée par Verbruggen qui se trouve dans la cathédrale SainteGudule.

Anvers - rencontre d’amis anversois65. - Bruxelles est bien inférieure à Anvers et de « ses formidables quais ».66 - faux cigares de la Havane qui proviennent de cette ville. - Un chapitre est consacré à Anvers dans La 628 E8.67 Verviers - rencontre lors de l’enterrement de la famille.68 Bruges - Il est insupportable pour Mirbeau de rester à Bruxelles quand quand « Bruges en dentelle ».69 - rencontre de Rodenbach, commentaire sur le mysticisme de cette ville qui parfois s’efface sous le bruit de la vie quotidienne, béguinages brugeois, cloches en airain couvertes d’obscénités telles celles du carillonneur de Rodenbach, …70 Gand - Il est insupportable pour Mirbeau de rester à Bruxelles quand quand « Gand d’autrefois ». 71 - Mirbeau évoque son béguinage sa grève, ses médecins et ses démocrates.72 Mons - Il est insupportable pour Mirbeau de rester à Bruxelles quand « Mons où grouillent les gueules farouches ».73 Charleroi - Il est insupportable pour Mirbeau de rester à Bruxelles quand « Charleroi et ses montagnes de crassiers que traversent des petits chemins de fer aériens ».74

65 66

Ibid., p.90. Ibid., p.94. 67 Ibid., pp. 153-193. 68 Ibid., p.108. 69 Ibid., p.90. 70 Ibid., p.152. 71 Ibid., p.90. 72 Ibid., p.120. 73 Ibid., p119. 74 Ibid., p.120.

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Furne - Il est insupportable pour Mirbeau de rester à Bruxelles quand à Furne « défilent les processionnaires du StSang ».75 - Mirbeau évoque une seconde fois les fêtes de Saint Sang dénonçant la démence religieuse à laquelle les hommes peuvent arriver.76 Blankenberge - Évocation de messieurs élégants qui font la parure de Blankenberge.77 Spa - Évocation de messieurs presque élégants qui font l’ornement de Spa.78 Quévy - Arrivée à la douane belge. Dielst - bière de cette région. Roisin - marchands de tabacs. Richemond - marchand de tabacs.

75 76

Ibid., p.90. Ibid. 77 Ibid 78 Ibid., p.119.

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8.

Activités nocturnes de Bruxelles

Aller au théâtre des galeries :

Se droguer :

Se faire accompagner : Se rendre dans des cafés…

HUYSMANS « s’enterrer tout vif dans un théâtre, aux écoutes d’une pièce mille fois ressassée dans toutes les banlieues de France » « à l’aide de quelques philtres, à l’aide de quels dictames opiacés, peut-on parvenir à tuer l’interminable soirée ? » « Cafés foisonnant d’étrangers et de filles » Ibid.

MIRBEAU

… ou des restaurants

« Que faire à Bruxelles, vers dix heures de la nuit, sinon la tournée traditionnelle dans les cafés ? De brasseries en brasseries, de cafés en cafés, notre bande grossissait d’amis rencontrés… ».79 « Il arriva, à la fin, qu’ayant épuisé tous les cafés et tous les bouges ».80 Restaurant de nuit « nous échouâmes dans un restaurant de nuit… Il était bruyant… ».81

79 80

Ibid., p.94. Ibid. 81 Ibid.

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