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ND 2127-179-00

MÉTHODOLOG I E

Cahiers de notes documentaires - Hygiène et sécurité du travail - N° 179, 2e trimestre 2000

→ J.C. Grosjean, M. Neboit,


Département Homme au travail,
INRS, Centre de Lorraine
Ergonomie et prévention
en conception
des situations de travail
ND 2127-179-00
MÉTHODOLOG I E
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Cahiers de notes documentaires - Hygiène et sécurité du travail - N° 179, 2e trimestre 2000

→ J.C. Grosjean, M. Neboit,


Département Homme au travail,
INRS, Centre de Lorraine
Ergonomie et prévention
en conception
des situations de travail

es évolutions du travail ont entraîné une transformation des pratiques préventives :


ERGONOM I C S AND
PREVENT I ON I N WORK
L celles-ci, techniques et presciptives, prennent progressivement en compte les exi-
gences humaines, individuelles et socio-économiques. A travers une analyse théorique et
S I TUAT I ON DES I GN bibliographique, ce document vise à fournir aux fonctionnels de la prévention, des repères
méthodologiques ainsi que des concepts clés, contribuant à l’intégration de la prévention
dans les projets de conception des situations de travail. Les principales étapes développées

Cwhichhanges in working methods have


transformed preventive practices,
are gradually incorporating
ici sont :
- l’analyse du projet et de son contexte,
- l’anticipation du travail et l’association/participation des acteurs,
- l’évaluation de la construction de la prévention dans le projet.
human, individual, social, and econo-
mic requirements into technical and
prescriptive practices. This document  méthodologie  prévention  ergonomie  conception
is a theoretical analysis and
bibliographical review intended to
provide those in charge of occupational
risk prevention with methodological
references and key concepts that will
help integrate prevention into work
situation design projects.
The main phases developed here are:
- analysis of the project and its context,

L
- anticipation of the work to be done es évolutions du travail et les seulement « d'intégration » ; en effet il ne
and the association/participation of changements intervenus dans la s'agit pas « d'injecter » de l'extérieur, à la
players, nature des problèmes de préven- conception, quelque recette toute faite, ou
- evaluation of risk prevention built into tion, ont amené également des quelque règle même connue, ni une
the project. transformations des pratiques préventives. norme existante. Il s'agit de mettre en
La prévention, essentiellement technique œuvre, au sein de l'évolution même du
 methodology  occupational risk
prevention  ergonomics et préscriptive (nécessaire au demeurant) projet, un processus de construction inté-
 design prend progressivement en compte les exi- gré aux exigences mêmes de celui-ci.
gences humaines (individuelles, sociales,
socio-économiques) et il est clair que son L’objectif général de ce document (1) est
efficacité ne peut en être que renforcée. donc de fournir aux préventeurs, ou de
De plus, dans la mesure où cette prise façon générale aux fonctionnels de la pré-
en compte est possible dès la conception vention, des repères méthodologiques,
(des outils, des équipements de travail, ainsi que des concepts clés, qui contri-
des installations, des situations de travail), buent à l’intégration de la prévention dans
il est alors possible, non seulement de les projets de conception des situations de
mettre en œuvre des mesures palliatives travail, projets pour lesquels ils sont de
spécifiques après que le système ait été plus en plus fréquemment sollicités.
installé, mais encore de véritablement
construire une stratégie de prévention (1) Cette analyse a été réalisée dans le cadre des travaux,
intégrée au projet. C'est dans cette optique au sein du sous-groupe «Approche méthodologique
pour la conception des situations de travail », du grou-
que cette analyse théorique et bibliogra- pe institutionnel « Application en ergonomie », com-
phique a été menée. posé de G. Cazeau (CRAM Aquitaine), G. Mignot
(CRAM Bourgogne-Franche-Comté), P. Penel (CRAM
On a donc pris le parti de parler de Normandie), R. Schneider (CRAM Rhône-Alpes),
« construction » de la prévention et pas M. Rocher et M. Neboit (INRS).
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On a donc tenté de lister et de dévelop- moyens d'intervention dans le déroule- plusieurs concepteurs est à considérer
per les points qui doivent nécessairement ment du projet. L’objectif ici n’est pas de comme un rapport de « prescriptions réci-
être pris en compte lors de la conception restituer un ensemble de données écono- proques » : « chacun d'entre eux va indi-
des situations de travail, ceci dans une miques et sociologiques sur la question, quer à l'autre les prescriptions qu'il doit
perspective d'intégration de la prévention mais de souligner brièvement les caracté- respecter pour que leurs deux interven-
dans les phases les plus en amont du pro- ristiques principales d’un tel contexte. tions soient compatibles et aboutissent à
jet. Pour ce faire, ont été rassemblés à la Les concepts de concurrence et de telle ou telle performance d'ensemble.
fois les connaissances actuelles acquises demande sont à placer au centre de cette Mais aucune de ces prescriptions ne va
lors d’interventions dans les projets de dif- analyse restituée dans l’encadré 1. complètement déterminer l'espace d'ap-
férents secteurs professionnels, et les prin-
cipaux travaux scientifiques réalisés sur la
question. On a considéré que le rôle du Identification des acteurs
préventeur, au cours des projets de ENCADRÉ 1
conception, consiste à s'assurer que les Un projet de conception, de par sa com- Environnement de l’entreprise
situations de travail nouvelles générées plexité, son importance et sa durée, fait
par le projet sont compatibles avec la intervenir une multitude d’acteurs que l'on Comme le soulignent de Terssac et Lompré (1994, 1995),
santé et la sécurité des travailleurs, ou en peut regrouper en deux grandes ins- la concurrence s’accroît quel que soit le secteur d’activi-
tout cas, à s'assurer que les conditions de tances : té ; quant aux demandes, celles-ci se révèlent être, d’une
sécurité/santé exigées socialement, sont - maîtrise d'ouvrage, part de moins en moins homogènes et d’autre part, incer-
remplies dans le contexte de la nouvelle - maîtrise d'œuvre. taines et variées. Les entreprises, de plus en plus proches
situation de travail issue du projet. Cette distinction, quoique réductrice du client, doivent en outre s’approcher au plus près de la
On a également estimé que la connais- correspond à une réalité sur le terrain. perfection, en ne répondant plus seulement à un seul cri-
sance de l’activité des concepteurs (plus La maîtrise d'ouvrage définit les objectifs tère, mais à plusieurs simultanément, tels la qualité, les
justement, celle de tous les acteurs impli- du projet, choisit la maîtrise d'œuvre, coûts et les délais ; si elles en sont incapables, d’autres y
qués dans le processus de conception) et contrôle les résultats et paie. La maîtrise parviendront...
la connaissance de la nature des projets de d'œuvre, elle, est chargée des études et du Pour qualifier un tel environnement, on peut donc évoquer
conception, pourraient constituer un atout suivi de la réalisation du projet. Un chef de un certain nombre de contraintes :
pour les préventeurs, en vue d’une projet maîtrise d’ouvrage (CPMO) est char- ◆ économiques ;
meilleure implication au sein d’une dyna- gé de la cohérence du projet ; un chef de ◆ liées à la nature de la population de l’entreprise ;
mique de projet. projet maîtrise d’œuvre (CPME) est chargé ◆ liées à une réglementation toujours en progression ;
Les projets de conception des situations de la cohérence des études techniques. ◆ liées à l’évolution de la clientèle ;
de travail seront ici définis comme l’en- Mais le risque d’une dérive radicale de ◆ milieu d’implantation ;
semble des étapes de lancement d’un sys- cette distinction vers une maîtrise d'ouvra- ◆ de marché.
tème, dont la conception proprement dite ge, auteur uniquement de « prescriptions » De la prise en compte de ces contraintes, parfois diffici-
n’est qu’une des phases : le processus de définitives et invariables, et vers une maî- lement conciliables, dépend la survie de l’entreprise
conception sera ainsi abordé dans son trise d'œuvre dont le rôle serait simple- (Daniellou, 1997a).
ensemble. Il pourra donc aussi bien ment d’y répondre, impliquait une néces-
concerner la conception d'un nouveau saire évolution. D’autres auteurs, dont de Terssac et Lompré (1994), s’ac-
système (au sens strict) que la reconcep- cordent à évoquer la nécessité pour l’entreprise de :
tion ou l'amélioration d'un système exis- Les échecs ou retards constatés de bon - réduire les délais commerciaux,
tant. Ainsi, on a considéré que l'on est en nombre de projets de conception de situa- - intégrer l’ensemble des facteurs de production et des
face d'un projet quel que soit le cas de tions de travail causés par : niveaux de décision dans le temps et dans l’espace,
figure : « conception, reconception ou  des objectifs de projet mal définis par - repenser le cycle de conception, de fabrication et de
amélioration des systèmes existants » la maîtrise d'ouvrage, recyclage des produits,
(Fadier, 1998).  l’abandon complet de la conduite du - développer pour un projet important, complexe ou risqué,
projet par la maîtrise d'ouvrage au profit des opérations de partenariat et des formes d’organisa-
Cet article définit les grandes étapes de la construction de la maîtrise d'œuvre, tion en réseau.
de la prévention au sein des projets de conception.  la non prise en compte du facteur
humain, des aspects liés à l’organisation Il est clair que cet ensemble d'exigences consiste donc
du travail et à la formation par une maîtri- pour l’entreprise, à mettre en œuvre, puis à mener à
se d'œuvre ayant des compétences essen- terme, toutes sortes de projets, puisque chaque exigence
1. Analyse du projet tiellement techniques,
 une conduite de projet mal organisée,
évoquée par de Terssac renvoie à ce que l'on peut consi-
dérer comme un projet potentiel particulier, dont l'origine
ont accentué ce phénomène, alors qu’en tiendrait en l'existence de ces nouvelles contraintes et de
parallèle, depuis le début des années 90, ces nouveaux critères.
Contexte le courant de « l’ingénierie concourante », Le projet est même considéré (Pradère et coll., 1994)
c’est-à-dire l’association durant toute la comme l’arme du développement stratégique des entre-
Lorsque le préventeur est confronté à durée du projet de tous les services prises qui cherchent à réduire leur coût de production et
une demande d'intervention dans le cadre concernés par la conception, prenait de à anticiper la demande du marché.
d'un projet, il est important d'avoir une l’ampleur. Nous ajouterons qu’il devient même incontournable dans
idée précise, non seulement du projet lui- De plus, comme le souligne Hatchuel le quotidien de toute entreprise : omniprésent, son rôle
même, mais aussi du contexte dans lequel (1994, 1996), le processus de conception s’amplifie, ses enjeux se multiplient ; sa maîtrise est donc
il s'intègre. Ceci facilitera les décisions stra- est avant tout « un processus d’apprentis- indispensable.
tégiques relatives aux moments et aux sage croisé ». Le rapport s'installant entre
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prentissage de chaque concepteur. Ainsi, 4 - Qui sont les partenaires ? (consulta- par le candidat choisi en collaboration
leur coopération engage-t-elle plusieurs tion de la direction, des représentants des avec la maîtrise d'ouvrage),
apprentissages en interaction, chacun salariés, de l'encadrement et premiers 5 - sélection des entreprises,
d'eux s'efforçant de produire les connais- contacts avec les opérateurs). 6 - exécution et suivi des travaux,
sances qui lui permettent d'atteindre ses 5 - La demande relève t- elle de la com- 7 - réception,
propres objectifs tout en respectant les pétence du préventeur ?, ou en quoi les 8 - évaluation.
prescriptions de l'autre». (Hatchuel, 1994). compétences du préventeur sont elles
L’articulation maîtrise d'ouvrage/maîtri- nécessaires au projet ? A ce « phasage classique » correspond,
se d'œuvre est alors considérée par 6 - A partir de ces données, la deman- le plus souvent, une représentation du
Daniellou (1997a) comme « l’articulation de doit-elle être reformulée ? processus de conception comme un pro-
continue », c’est-à-dire la négociation per- cessus hiérarchique de phases : un modè-
manente, entre « une volonté politique Ces questions doivent permettre : le classique, le seul jusqu'à la fin des
concernant le futur » (à l’origine du projet)  l'identification des enjeux de l'inter- années 80 et qui reste encore dominant
et « l’expérience de la faisabilité » (pro- vention, pour l'entreprise et ses acteurs ; aujourd'hui (Perrin, 1999).
priétés techniques dont il faut tenir comp-  la négociation des conditions d'inter- Perrin (1999) souligne l'apparition
te). Daniellou (1997a) précise donc les vention : moyens, modalités de participa- depuis quelques années de quatre autres
fonctions de ces deux instances (2). tion des personnes concernées, établisse- modèles de représentation du processus
Quoi qu’il en soit, il est important que ment d'un planning prévisionnel d'inter- de conception :
le préventeur puisse identifier avec préci- vention ;  le premier le représente comme un
sion chacune de ces deux instances ainsi  construction du problème : problé- processus d'itération d'un cycle élémen-
que les acteurs extérieurs qui viendront matique, hypothèses, méthodologie et taire de conception ;
s’y greffer : l'action du préventeur sera visite de l'entreprise.  le second le représente comme un
d'autant plus efficace qu'il pourra se situer processus de production mobilisant des
en tant qu'acteur parmi les autres acteurs. A l’issue de cette analyse, le préventeur doit pouvoir ressources ;
La place des futurs utilisateurs - identifier :  le troisième le représente comme un
ensemble des acteurs qui, directement ou - l’entreprise, sa place dans son environnement, processus de construction d'un compro-
indirectement, interviendront sur le pro- - l’origine du projet, mis entre des fonctions et des métiers ;
cess à concevoir : opérateurs, encadre- - les objectifs de base du projet en intégrant ceux  le quatrième le représente comme un
ment, direction, maintenance (Maline, amenés par la réflexion que le préventeur pourra processus d'apprentissage mobilisant et
1994a) - est un peu particulière, mais, susciter, créant des ressources spécifiques.
qu’ils soient intégrés ou exclus de ces - la faisabilité du projet, ses enjeux, délais, exi-
deux instances, leur participation au pro- gences et contraintes, Tout comme le modèle « classique »,
cessus de conception est essentielle pour - les changements déjà prévus, mais contrairement aux modèles 3 et 4,
la réussite effective du projet, comme on - les situations de travail concernées et les acteurs les modèles 1 et 2 relèvent du paradigme
le verra plus loin. impliqués dans celui-ci, de la résolution de problème vue comme
On peut surtout affirmer que l’activité - les acteurs intervenants dans le projet. un processus par étapes successives.
des futurs utilisateurs est au centre de la Nous verrons plus tard que l'ingénierie
réussité du projet (cf. fig. 1, page suivante). concourante cherche à apporter des
Les possiblités réponses aux limites de cette perspective
d’intervention du préventeur purement séquentielle.
Caractéristiques de la demande
relative au projet Les différentes phases
du projet de conception L’intérêt d'une prévention
Cette demande peut être analysée suc- le plus en amont possible
cinctement autour de six questions clés : Dans le cadre de projets industriels,
1 - Qui fait la demande ? Maire et Brument (1988) identifient quatre Intégrer la prévention le plus en amont
2 - Pourquoi cette demande ? phases : possible du projet ne va pas de soi.
3 - Est-ce le bon problème ? (n'y-a-t-il 1 - études préliminaires, Conscient d'une telle difficulté,
pas de problèmes cachés ou plus cru- 2 - études de base, Amzulesco (1997), en discutant plus par-
ciaux ?) 3 - études de détail, ticulièrement de l'ergonomie, insiste par
4 - réalisation décomposée en trois exemple sur quatre freins à l'intégration
périodes : chantier, essais, démarrage. de celle-ci :
 un rejet « pur et dur » de la part des
En ce qui concerne les projets architec- chefs d’entreprise ;
turaux, le schéma classique de ce type de  un manque de professionnalisme des
(2) La maîtrise d'ouvrage est un véritable collectif dans projet propose huit phases : ergonomes dans le cadre de la conduite
lequel toutes les logiques sont représentées. Le CPMO 1 - études préalables : étude de l’op- de projet ;
en assure la cohérence et l’animation, favorise la
confrontation des différentes logiques et la nécessaire portunité et de la faisabilité générale,  la perte de temps occasionnée au
réflexion sur la population, le produit et le process 2 - programmation et programme : début du projet par les nombreuses ques-
(Daniellou, 1997a).
La maîtrise d'œuvre reste technique, mais la présence définition des objectifs et contraintes, tions posées par ces derniers ;
en son sein d’un CPME pour la coordonner est indis-
pensable tout comme l’est la participation régulière de
3 - concours architectural (esquisses  et enfin, le coût de l’intervention qui
ce dernier aux réunions de la maîtrise d'ouvrage détaillées successives) puis choix du est difficilement justifiable par la direc-
(Daniellou, 1997a, 1997b). projet, tion ; l’aide apportée est en effet peu
(3) APS : avant-projet sommaire - APD : avant-projet
détaillé. 4 - conception (APS, APD (3), effectués visible et peu quantifiable.
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Fig. 1. Présentation schématique des éléments du système socio-technique (Neboit, 1986 ; d’après Leplat, 1980) - Schematic presentation
of social and technical system elements (Neboit, 1986; from Leplat, 1980)
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Pourtant, valoriser une démarche de architectural) les deux grands volets de lui-même et sur l'entreprise dans son
prévention le plus tôt possible dans les pro- l'action du préventeur qui permettront de ensemble, peuvent, au début de cette
jets de conception fait l'objet d'un très large construire au mieux la prévention. étape, commencer ou se poursuivre. Le
consensus chez les auteurs. En outre, préventeur, dans une perspective plus
Schneider (1997) rappelle que « le travail,  Dans le cadre d'un projet industriel, les ergonomique, pourra alors mener deux
c’est une tâche à réaliser, dans un contexte préventeurs sont rarement sollicités au types d'analyse, se centrant toutes deux
donné, à l’aide de moyens, par des per- cours des « études préliminaires » ; les sur l'activité, afin de prendre en compte la
sonnes qui vont développer une activité à études de faisabilité, avant tout techniques nature du travail et sa dimension
composantes physique et mentale qui a des et financières, réalisées à cette étape du santé/sécurité :
effets sur la santé et sur l’efficacité ». projet, sont souvent rapides et confiden-  analyse de l'existant,
Intégrer la prévention en amont du pro- tielles. Toutefois, si le préventeur est  analyse des sites de référence.
jet, c’est donc prendre en compte le rôle consulté à ce moment, il peut, comme Ces deux types d'analyses seront effec-
de l'homme, dès les premières étapes du nous l'avons vu précédemment, aider la tués en s'attachant principalement aux cinq
processus de conception, afin de favoriser maîtrise d'ouvrage à définir les objectifs du dimensions suivantes et à leurs consé-
la réussite à court et à long terme du pro- projet par une description approfondie quences en termes de santé et sécurité :
jet entrepris. des utilisateurs et des contextes. process ; équipements ; flux ; population ;
En effet, quatre dimensions : technique, organisation du travail.
économique, humaine et sociale, dont l’in- La phase suivante, celle des « études de
terdépendance et le poids sont largement base », est beaucoup plus cruciale puis- Le cahier des charges sera donc enrichi
démontrés, sous-tendent les projets de qu'elle se termine par une décision ferme « d'informations descriptives, préscriptives
conception des situations de travail. On d'investissement et par la rédaction d'un et procédurales » (Daniellou et Naël, 1995 ;
constate malheureusement, bien souvent, cahier des charges qu'il sera très difficile Daniellou, 1997b). Les premières simula-
soit que les deux dernières dimensions de changer par la suite : intervenir après sa tions peuvent d'ores et déjà être envisa-
sont négligées voire absentes du projet, rédaction est particulièrement délicat pour gées, afin de mieux définir les situations
soit que celles-ci sont envisagées en der- les préventeurs. L'aide à la définition des de travail futur.
nier lieu, parfois dans la précipitation, objectifs et à la réflexion, sur le projet en
mais toujours en fonction des données
économiques et techniques.
Deux voies certes différentes, qui pour- ENCADRÉ 2
tant conduisent au même résultat : retards
ou échecs du projet, conséquences désas- Qu’est-ce qu’un projet ?
treuses sur l’efficacité du nouveau système
et sur la santé des travailleurs, qui elle-
même, à long terme, entraînera des coûts L’AFITEP-AFNOR (1992), définit le projet comme « une Daniellou (1997b) affine ces définitions en considé-
supplémentaires pour l’entreprise. démarche spécifique qui permet de structurer méthodi- rant le projet comme « une volonté concernant le futur »,
Afin d'éviter de tels problèmes, la pré- quement et progressivement une réalité à venir ». et ce, sur plusieurs dimensions :
vention cherchera donc à placer le plus tôt Midler (1996) propose, quant à lui, les six points ◆ produits et prix de revient,
possible les dimensions humaines et caractérisant les situations de conception pour aider à ◆ évolution du marché / attentes du client,
sociales au coeur du projet (cf. encadré 2), mieux cerner la nature d'un projet : ◆ état de la population de travailleurs disponibles,
à rapprocher le travail de sa réalité et à ◆ une heuristique tendue par une finalité globale, ◆ évolution de la réglementation,
faire se rencontrer des logiques et valeurs ◆ une affaire de communication et d’intégration de ◆ politique des autorités locales, nationales ou euro-
différentes (Labille et Maline, 1997). Cette différentes logiques, péennes,
position est soutenue par Daniellou et ◆ la prise en compte de l’incertitude, ◆ relations sociales.
Naël (1995), selon lesquels « la prise en ◆ la présence d’une temporalité particulière en termes
compte des données relatives à l’homme de convergence et d’irréversibilité ; plus le niveau de Tout projet est donc l’occasion de faire un état des
ne peut être un supplément d’âme tardif, connaissance augmente, plus la capacité d’action sur le lieux. Il doit conduire l’entreprise, toujours selon Daniellou
elle se joue dès les premières phases d’un projet, diminue, (1997a), à une véritable réflexion « sur sa population, sur
projet architectural ou industriel ». ◆ la singularité en tant que phénomène incontour- son avenir en terme de production, process et produits,
nable, sur les nuisances en terme de conditions de travail et sur
◆ un espace ouvert et fluctuant. la conduite de projet elle-même », un dernier point de
Modalités d’intervention réflexion capital puisque l’organisation de la conduite de
Guérin et coll. (1991) parlent quant à eux de projet « projet apparaît souvent a posteriori comme un des fac-
En fonction de la demande, des besoins, pour tout processus de conception ou de transformation teurs expliquant les échecs de ceux-ci.
des interlocuteurs, du moment où l'action d'une situation de travail qui a fait l'objet d'une décision
de prévention est engagée dans le projet de l'entreprise (à l'exclusion donc des modifications En somme, le projet se veut une prise de position par rap-
ou encore de l’importance de ce dernier, directement réalisés par les opérateurs eux-mêmes sur le port au futur que l’on veut, toujours bien au-delà des com-
la marge de manœuvre du préventeur sera poste). La taille d'un projet peut donc aller de l'achat d'un posantes techniques et dans lequel la coopération doit
variable et les modalités d’intervention palan jusqu'à la conception d'une usine entière, en pas- être placée au centre en tant que condition de réussite ;
devront s’adapter au degré d’avancement sant par l'informatisation d'un service ». ce que Bernoux (1997) confirme : « la réussite d’un pro-
du projet. jet dépend de l’acceptation par le groupe humain que
Prévoir le travail futur (en tenant comp- constitue l’entreprise de décisions dont la logique ne cor-
te des dimensions humaines et sociales) et respond pas forcément à toutes celles qui existent dans
associer les différents acteurs en présence, ce groupe ».
seront tout au long du projet (industriel ou
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A ce propos, « l'expérience montre A cette étape, le préventeur tient, vis-à- l'homme et des collectifs dans les nou-
qu'en l'absence de prise en compte de la vis de la maîtrise d'ouvrage, le même rôle velles situations de travail, sont encore
prévention dès ces premières phases, la que dans le projet industriel (aide à la trop rarement pris en compte de façon
mise en service de nouvelles installations définition d'objectifs, à la réflexion sur le explicite, systématique et programmée.
ou de nouvelles situations de travail peut projet, au maintien d'une interaction per- En effet, les choix de production, de
générer des risques et des problèmes de manente avec la maîtrise d'œuvre, à la technologies, mais aussi les choix d'orga-
santé pour les opérateurs et que des tra- prise en compte des besoins et de la santé nisation sont souvent décidés sans que les
vaux de correction coûteux devront des utilisateurs...). Il peut utiliser les façons concrètes de travailler des opéra-
ensuite être réalisés pour les réduire » mêmes outils et encourage toujours à teurs et les conséquences prévisibles sur
(Document de travail du sous-groupe considérer le processus de conception les risques d'atteinte à la santé ne soient
CRAM/INRS, 1999). comme une construction de problème - envisagées (en articulation avec ces
Si le préventeur intervient seulement à des aspects qui se retrouveront dans les choix) » (4).
la phase des « études détaillées », sa marge phases suivantes - Cette absence de réflexion sur le travail
de manœuvre sera plus réduite pour Puisque la définition des objectifs du futur, constitue, selon Daniellou (1997b),
impulser l'analyse de situations existantes projet revêt un caractère essentiel dans un des facteurs explicatifs des retards ou
et de référence. Cependant, il pourra tou- l'intervention des préventeurs au cours des échecs de certains projets. La notion
jours développer un questionnement des projets de conception des situations de variabilité est ici fondamentale, car le
orienté autour des cinq dimensions énon- de travail, nous nous contenterons ici de travail des opérateurs ne se limite pas au
cées précédemment, tout en insistant sur rappeler à titre d'exemple quatre ques- respect des consignes : une part impor-
les notions de santé et sécurité. Dans le tions incontournables et à se poser tout au tante du travail réel des opérateurs, pour
cas contraire, cette phase permettra l'ap- long du projet, proposées par Daniellou atteindre les objectifs de production tout
profondissement des analyses effectuées (1997b) : en préservant leur santé, consiste à gérer
et, éventuellement, la poursuite « naturel-  Pour quelle population de travailleurs la variabilité (dans le temps et dans l'es-
le » de la démarche ergonomique par la construit-on cet atelier ? pace) ; les opérateurs répondent par des
reconstitution du travail futur (deuxième  Quels types d'organisation du travail, stratégies explicites (parfois jusqu'à un
série de simulations) dans une interaction de compétences et de qualification veut- fonctionnement en mode dégradé) ou
permanente avec les concepteurs. Les on favoriser dans le nouvel atelier ? implicites à ces écarts par rapport aux
préconisations, relatives aux moyens de  Quels aspects relatifs aux conditions de situations prévues. La variabilité, comme
travail, seront plus précises, tout comme travail ou à la sécurité veut-on améliorer ? le souligne Daniellou (1997b, 1999), est
le seront aussi les détails concernant les  Le projet va-t-il être l'occasion de en général sous-estimée, et la non prise
aménagements extérieurs et intérieurs, nouvelles formes d'association des ins- en compte du travail réel des opérateurs
l'organisation du travail et la sécurité. C'est tances représentatives du personnel, de dès les premières phases de la conception
également l'occasion de développer, sur nouvelles formes de participation des peut avoir par la suite de nombreuses et
des bases plus solides, la formation. opérateurs concernés ? fâcheuses conséquences :
On assiste souvent, au cours de la  problèmes de sécurité (récupération
phase « de chantier », à un décalage entre d'incidents sous contraintes de temps,
ce qui était prévu et ce qui est effective- sans y avoir été préparé et sans le matériel
ment réalisé par la maîtrise d'œuvre :
apparition de nouvelles contraintes
2. Mise en place adéquat...),
 problèmes de santé (lombalgies,
(retards, coûts supplémentaires...) et de du projet TMS, stress...),
problèmes de coordination entre les diffé-  problèmes de fiabilité des systèmes
rents acteurs ; d'où la nécessité d'une de travail (pannes, dysfonctionnement,
veille permanente de la part des préven- Le rôle des préventeurs, dans les pro- sous-emploi des équipements...).
teurs sur le projet. Cette phase est celle jets, est de prévoir les risques, en particu-
des derniers ajustements puis des der- lier ceux associés au travail futur. Pour ce La correction de ces situations de travail
nières évaluations, le support idéal de la faire, un des moyens les plus puissants conçues de manière incomplète est après
formation, mais elle correspond encore développé par la prévention est : coup très difficile et très coûteuse ; ce qui
bien trop souvent aussi au moment où la  l'anticipation des risques, plaide aussi en faveur d'une prise en
maîtrise d'ouvrage fait appel pour la pre-  l'association des acteurs. compte le plus en amont possible de
mière fois à des ergonomes, mais dont le Ces deux pôles de la construction des cette variabilité, même sur le plan écono-
rôle, dans ce cas, est limité à celui situations de travail doivent être menés de mique.
d’« ergonomes pompiers » (Falzon, 1993). pair, puisqu'ils s'appuient mutuellement
l'un sur l'autre. Un principe, des outils, des méthodes
 Dans le cadre d'un projet architectural,
la démarche est sensiblement la même Un des principaux enjeux de la condui-
que précédemment. Anticipation des risques te de projet est de produire des aménage-
L'intervention, pour être optimale, doit ments qui vont répondre adéquatement
donc s'effectuer au stade de la program- Une réflexion aux activités, voire aux besoins, des futurs
mation qui donne lieu à l'élaboration du utilisateurs ; caractériser la population des
programme architectural, document « Aujourd'hui dans les entreprises, les futurs utilisateurs (données biomètriques,
contractuel, adressé aux concepteurs, qui projets sont traités surtout d'un point de sociales, culturelles...) est nécessaire :
définit les objectifs et les contraintes du vue économique et technique ; le point de envisager le travail futur l'est également.
projet (l'équivalent du cahier des charges vue des risques liés au travail réel et à son Daniellou (1988) nous apporte quelques
dans le projet industriel). contexte, ainsi que le fonctionnement de précisions quant à ce dernier : « la notion
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d'activité future probable (ou plutôt activi-  une situation relative à la population Simulation et reconstitutions
té future possible) vise à rendre compte qui conduira le système (situation éven- prévisionnelles d'activité
d'une délimitation progressive des formes tuellement confondue avec la première
possibles de l'activité future par les déci- citée). Nous insisterons ici sur un outil particu-
sions prises au cours du projet. [...] Cet lier : la simulation du travail futur dans un
espace des formes possibles de l'activité Les méthodes projet de conception, qui permet de faire
réelle est délimité par : Plusieurs méthodes complémentaires émerger les besoins, à savoir « ce qui est
 les propriétés générales de l'être proposées par l'ergonomie, peuvent donc nécessaire à un opérateur ou à un collec-
humain et les propriétés particulières des être utilisées : tif d'opérateurs pour une action de travail »
opérateurs concernés ;  l'observation des traces de l'activité (Maline, 1994b).
 les objectifs qui seront assignés à des utilisateurs,
ceux-ci, et les moyens de travail qui leur  les mesures psychophysiologiques, La simulation du travail futur poursuit
seront fournis ;  l'analyse des données de maintenance principalement quatre objectifs, rappelés
 les propriétés des matières, des outils, et du service après-vente, par Thibault (1998) :
de l'environnement. »  les entretiens,  instruire voire valider les hypothèses
 les questionnaires, de conception ;
Toujours selon Daniellou (1996b) :  l'analyse de documents,  réinterroger la conception du point de
« l'approche de l'activité future possible  et surtout l'analyse de l'activité, c'est à vue du travail futur des opérateurs ;
n'est pas une tentative de prévision de l'ac- dire l'analyse des conduites, processus  pronostiquer le fonctionnement futur
tivité, mais une prévision des marges de cognitifs et interactions mis en œuvre par du système de production ;
manœuvre, de l'espace à l'intérieur duquel un opérateur ou une opératrice en situa-  définir des solutions pour améliorer
pourra se déployer l'activité. La prévision tions de travail au moment des observa- les futures situations de travail.
de cet espace permet de repérer que des tions (5).
stratégies seront impossibles, que les com- L'activité développée par l'opérateur
portements attendus sont improbables, ou L’utilisation des résultats (dimensions physiques, cognitives,
que les zones de compromis probables pour la prévention sociales..., mais aussi contraintes, risques,
seront coûteuses, certaines fonctions L'analyse du travail dans ces sites de marges de manœuvres...) dans la future
humaines étant obligatoirement sollicitées référence, puis, plus précisément, celle situation de travail constituera donc la
de façon excessive ou inapropriée » : un des situations d'action caractéristiques cible principale de la simulation pour la
point important, que doit assimiler notam- (situations normales de production et prévention, tant à un niveau microsco-
ment la maîtrise d'ouvrage. situations qui devront être gérées sans pique que macroscopique (tout dépend
problème dans les futures installations), du degré d'évolution du projet !). Comme
Pour ce faire, l'ergonomie propose des fournit un large éventail de données, mais le souligne Maline (1994b) : « il ne s'agit
outils et des méthodes largement définies comme le souligne Daniellou (1988) : donc pas de prédire l'activité future pos-
et développées, que l'on se contentera ici « L'activité observée dans l'une ou l'autre sible, trop spécifique à un individu mais
de rappeler. de ces situations n'est pas transposable en les conditions dans lesquelles il aura, ainsi
tant que telle aux futures installations. Un que ses collègues, à développer une acti-
Analyse des sites de référence travail d'abstraction est nécessaire [...] afin vité de travail » . Les différents aspects de la
de dégager certains des facteurs détermi- future situation de travail doivent ainsi,
L'analyse des sites de référence, c'est-à- nant l'activité dans ces situations, et sus- dans la mesure du possible, être envisagés.
dire de situations déjà existantes, permet ceptibles d'être présents dans l'installation Cette simulation ou plutôt ces simula-
de mettre en évidence les éléments de projetée : éléments de variabilité des pro- tions sont fondées sur les données
variabilité, des incidents ou encore des duits et des outils, dysfonctionnements des recueillies au cours des analyses décrites
phases critiques. Elle permet d'identifier systèmes techniques, certaines caractéris- précédemment et concernent « les situa-
les stratégies des opérateurs, les compé- tiques organisationnelles. » tions caractéristiques » identifiées. Plus le
tences nécessaires pour les opérateurs projet avancera, plus elles gagneront en
futurs en se fondant sur des situations Ce travail effectué, l'usage de l'ergono- précision.
d'action caractéristiques. mie permet alors de fournir au reste de De telles simulations, selon Maline (1997,
l'équipe de conception des informations des- 1998), mettent en scène trois entités :
Le choix des situations criptives, préscriptives et procédurales, qu'il  un outil de représentation ;
Trois types de situations de référence conviendra de « traduire » afin de les rendre  une situation de travail projetée ;
seront recherchés (Daniellou, 1988): exploitables (Maline, 1994a), et que l'on qua-  un groupe d'individus en interaction
 une situation relative aux matières lifiera alors de « repères ergonomiques pour avec les deux précédentes.
premières et aux procédés de fabrication, la conception » (Daniellou, 1988).
qui pourra être l'atelier à moderniser, ou Ces éléments seront nécessaires pour les Sept conditions préalables au déroule-
une unité pilote ; reconstitutions prévisionnelles d'activité et ment d'une simulation sont dénombrées
 une situation relative aux technolo- pour construire une base solide au service par Daniellou et Naël (1995) :
gies qu'il s'agit d'installer ; des futurs échanges entre acteurs du pro- 1 - définitions d'objectifs précis de la
jet, en particulier sur les risques potentiels simulation, adaptés à la phase de concep-
liés à l'activité. tion en cours ;
(4) Cf. Document de travail CRAM/INRS, 1999.
2 - composition de l'échantillon d'utilisa-
(5) L’ouvrage « Comprendre le travail pour le transfor- teurs qui participeront à la simulation ;
mer » de Guérin et coll. (1991), fournit une description 3 - dans le cas d'un projet industriel,
plus détaillée de ces diverses modalités d'observation
et d'analyse. accord social sur la composition de cet
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échantillon, et les modalités de diffusion hypothèses de conception à une réalité, savoirs. Dans ce cadre précis, l'analyse
des résultats ; celle du travail, sans négliger la moindre ergonomique du travail devient « un outil
4 - définition des scénarios d'utilisation de ses dimensions. Au croisement de dif- au service de l'élaboration des programmes
qui feront l'objet de la simulation. Ces scé- férentes logiques, elles enrichissent et faci- de formation de type professionnel »
narios sont directement issus des situations litent de façon certaine les échanges entre (Teiger, Lacomblez, Montreuil, 1997).
d'action caractéristiques identifiées lors de acteurs du projet en les interrogeant sur
l'analyse de l'existant dans des sites de l'adéquation entre le système et ses utili-  Enfin, certains modes de simulation,
référence ; sateurs. Le processus est itératif, et cette puisque construits au plus près de la réa-
5 - mise au point du mode de représen- nouvelle réflexion peut elle-même engen- lité future, servent de support idéal à ces
tation du produit ou du système futur : drer de nouvelles hypothèses, de nou- plans de formation. Dans certains cas (uti-
simulations sur plans, sur maquettes ; veaux choix et de nouvelles simulations. lisation de prototypes par exemple), les
6 - mise à disposition d'accessoires néces- En outre, la nécessité que cette opérateurs ont ainsi l'occasion de réaliser
saires au déroulement de la simulation ; démarche s'appuie dans son ensemble sur leur activité en grandeur réelle bien avant
7 - mise au point des modalités de pré- une « construction sociale du projet », fait la phase de démarrage, ce qui constitue
sentation du produit ou de l'installation l'objet d'un très large consensus (voir § un atout non négligeable.
aux utilisateurs avant la simulation (conte- Acteurs - Interactions, ci-contre).
nu, forme et durée de la présentation L'action de prévention engagée dans le
préalable, existence d'une notice...). cadre des projets de conception ne peut
Formation professionnelle pas non plus se permettre de négliger
Selon les auteurs, la démarche de simu- et organisation du travail voire d'ignorer, au cours de cette
lation se décompose en principe en quatre démarche d'anticipation du travail futur,
phases (cf encadré 3). Cette démarche d'anticipation du travail les aspects liés à l'organisation du travail.
Quant aux supports utilisés lors des futur intégrée dans le cours des projets de D'une part, parce que ces aspects organi-
simulations, ceux-ci sont très nombreux et conception des situations de travail a des sationnels constituent d'importants déter-
seuls les principaux seront évoqués ici : répercussions directes sur le plan de la minants des futures situations de travail, et
 les plans (support naturel du concep- formation des futurs utilisateurs, principa- plus particulièrement de la santé et de la
teur) : croquis, schéma, plan papier- lement à trois niveaux. sécurité : « Un projet ce n'est pas que de
crayon agrandi, plans DAO ; la technique, c'est aussi de l'organisation :
 les maquettes (particulièrement bien  Premièrement et d'une manière géné- il faut concevoir l'organisation en même
adaptées en conception architecturale) : rale, « la participation des opérateurs à de temps que la technique » (Amzulesco,
échelles et coûts variables, très pratiques ; telles démarches de conception constitue 1997) ; d'autre part, parce que les trans-
 le prototype : plus sophistiqué, dans pour eux une formation approfondie à la formations de l'organisation du travail
une perspective expérimentale connaissance des nouvelles installations » s'avèrent être de plus en plus souvent des
 les progiciels : champs concernés, (Daniellou et Naël, 1995 ; Daniellou, demandes explicites de la part des entre-
coûts et complexité très variables. 1997b). A cela s'ajoute une connaissance prises lors de la conception des systèmes
plus approfondie de leur propre activité, techniques ou encore lors des projets
Les résultats obtenus renvoient aux puisque celle-ci est au centre d'une véri- architecturaux (Carballeda, 1995, 1997).
objectifs affichés par cette démarche ; le table réflexion de la part de tous les
principal intérêt de telles simulations est acteurs impliqués dans le projet (surtout A ce propos, Daniellou (1998) rappelle,
qu'elles permettent de confronter des d'eux-mêmes) et qu'elle fait l'objet quant à lui, qu'on ne peut envisager de
d'échanges et de débats (Pélegrin, Martin tels changements d'organisation sans une
et Faïta, 1998). fine description au préalable de l'organi-
ENCADRÉ 3 sation du travail existante.
 Ensuite, cette démarche de prévision Celle-ci, selon Carballeda et Thibault
Démarche de simulation du travail futur (situation normale et inci- (1997), relève à la fois de la structure (à
dentelle) permet de déterminer avec pré- savoir la répartition des tâches et des fonc-
cision les compétences nécessaires pour tions, l'organisation des services, la répar-
Ses 4 phases : les opérateurs des futures installations et tition des horaires... c'est-à-dire tout un
donc d'aboutir à l'établissement d'un plan ensemble d'éléments qui prendront la
◆ l'analyse préalable (analyse de l'existant...) ; de formation adéquat (6), afin de « prépa- forme d'un organigramme, de procédures,
rer au mieux les hommes à celle-ci ». de règles et de règlements écrits, de
◆ l'élaboration des conditions nécessaires à la Selon Guy (1997), ce point revêt un carac- modes prescrits de circulation d'informa-
simulation (cf. précédemment) ; tère essentiel dans le cadre des projets à tion) et d'un processus d'interactions
haut degré d'innovation, en particulier sociales : l'organisation du travail est alors
◆ la réalisation de la simulation avec les supports dans les secteurs de pointe, puisque les un processus d'interactions sociales qui
appropriés et en obéissant à trois règles lors de nouvelles situations de travail à concevoir produit des règles. Celles-ci se matériali-
l'animation de celle-ci : respect de la continuité nécessitent l'acquisition par les opérateurs sent, à un moment donné, en une struc-
chronologique (temporelle et spatiale), respect de de nouvelles compétences, de nouveaux ture qui détermine à son tour partielle-
la continuité cognitive et respect de la compatibi- ment les interactions.
lité avec les propriétés de l'homme au travail (6) « Un plan de formation organise les actions des for- Analyser l'organisation du travail exis-
mations en fonction des besoins retenus. C'est la liste
(Daniellou et Naël, 1995 ; Thibault, 1998) ; des moyens prévus pour atteindre les objectifs définis. tante nécessite donc de tenir compte à la
Il comporte : les objectifs, les priorités, le contenu, la fois de sa dimension structurelle et de sa
pédagogie, la durée et le calendrier, le budget, les caté-
◆ les pronostics et repères pour la conception. gories de bénéficiaires, la manière dont ces actions dimension sociale, et consiste plus préci-
seront évaluéesi » (Peretti, 1998). sément, toujours selon les mêmes auteurs,
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dans l'optique d'une transformation, à : ENCADRÉ 4


 analyser l'ensemble des régulations
individuelles et collectives ; Elargissement de la polyvalence et risques
 analyser le travail des cadres : « la
prise en compte du travail des cadres est
doublement nécessaire : comme tra- ◆ La polyvalence diminue la spécialisation sur une acti- ◆ La polyvalence n'est souvent pas instaurée avec un
vailleur à part entière pouvant être sujet vité donnée, la raréfie, ce qui entraîne une moins grande soucis de complémentarité des tâches (Dadoy, 1991).
d'analyse de l'activité (en tenant compte maîtrise du travail de la part du travailleur avec des
des spécificités de celle-ci) et comme conséquences sur le matériel et les installations, sur la ◆ Impromptue (c'est-à-dire au pied levé), elle peut être
acteur dans l'instruction des choix organi- qualité des produits, sur les temps d'exécution, sur la mal supportée par le travailleur puisque « la mise au tra-
sationnels » (Carballeda, 1997) ; sécurité (Christol, 1994 ; Dadoy, 1991). vail réclame du travailleur une préparation psycholo-
 mettre en évidence les logiques d'en- gique, une mobilisation des savoirs et savoir-faire, une
treprise et les logiques professionnelles. ◆ Le manque de fréquentation des situations de travail remémoration des procédures, une anticipation du cours
De ce point de vue, il peut être intéressant par l'opérateur ne permet pas de capitaliser des compé- des événements, une planification de l'activité » qui sont
de s'interroger sur ce qui « justifie » ce tences et d'avoir un retour de ses expériences, d'où un totalement bousculées dans ce cas (Dadoy, 1991).
changement : obstacle à l'acquisition de réelles compétences, d'un vrai
- une évolution technologique (matériels métier (Christol, 1994) . ◆ Elle a en outre des incidences sur l'activité collective
nouveaux, compétences et savoir-faire dif- et sur les relations interpersonnelles au sein du groupe de
férents, énergies nouvelles...) ; ◆ Souvent imposée, la polyvalence bouscule des habi- travail (Christol, 1994).
- une adaptation de l'outil de production tudes et peut se traduire par une intensification du travail
à une évolution du volume de fabrication sans contreparties vraiment conséquentes - par exemple ◆ Enfin, elle peut être en opposition avec l'organisation
(augmentation générale ou sectorielle, évo- une revalorisation du salaire - (Dadoy, 1991) ; de plus les du travail plus traditionnelle rencontrée dans l'entreprise
lution différenciée par ligne de produits, différences de statut et de salaires des différents postes (Christol, 1994).
introduction de nouveaux produits...) ; peuvent accentuer ces difficultés (Christol, 1994) ;
- une mise en adéquation de l'outil de
production par rapport à une évolution
réglementaire ou normative ou de
démarche qualité... ;
- des contraintes extérieures locales, pro-
fessionnelles...
duquel des mécanismes de coopération et que « coopérer, c'est poser des règles pour
Il est donc essentiel de caractériser l'or- de coordination peuvent et doivent lier ensemble les différentes actions vers le
ganisation du travail existante et d’infor- prendre place, dans la mesure où la parti- but commun ». Cette définition est com-
mer sur les effets négatifs connus des cipation d'une multitude d'acteurs est plétée par de Terssac et Lompré (1994)
changements organisationnels envisagés recherchée pour mener à bien le projet. qui considèrent la coordination comme
sur la santé et la sécurité des personnes L'organisation est définie, selon l'ensemble des dispositions formalisées
concernées : résistance au changement, Friedberg (1989), comme des ensembles pour permettre d'une part, la mise en
bouleversement des équilibres individuels humains ordonnés et hiérarchisés en vue cohérence des actions développées pour
et collectifs construits au fil du temps, d'assurer la coopération de ses membres réaliser des tâches réparties et d'autre part,
diminution des marges de manœuvre, pour la réalisation de buts donnés ; une pour favoriser la mise en ordre temporel
démotivation... Les risques liés à l'élargis- définition que de Terssac et Lompré (1994) des tâches, les ordonner du point de vue
sement de la polyvalence sont également ont élargi aux organisations productives. chronologique, les synchroniser, mécanis-
connus ; ils méritent donc d'être signalés me qui viserait à orienter le comportement
dans certains contextes d'intervention (cf. La coopération, qui est avant tout des individus dans le sens de leur coopé-
encadré 4). « construite », revêt un caractère essentiel ration pour limiter leur indépendance,
Ce travail approfondi peut conduire, en pour la survie de l'entreprise dans son pour limiter les effets de leur concurrence
s'appuyant dans le même temps sur une ensemble, mais aussi, à un niveau plus donc à les inciter à négocier, et enfin pour
démarche participative, à une véritable « micro », pour la réussite effective de tout rendre prévisibles et stables leurs interac-
simulation de l'organisation future : « simu- projet de conception de situation de tra- tions stratégiques.
lation centrée sur l'activité future des vail ; d'où la nécessité de s'y intéresser.
acteurs sur la base des déterminants révèlés Maggi (1995) la considère comme « l'ac- Ces auteurs soulignent également les
par les analyses effectuées antérieurement » tion collective par laquelle les sujets deux limites de ces procédures de coordi-
(Carballeda, Daniellou, Garrigou, 1994). contribuent au même résultat » ; toujours nation. D'une part, celles-ci comportent
selon cet auteur, elle serait soit spontanée des blancs, des incertitudes voire des
soit imposée. Consciente d'un tel poids, incohérences (de Terssac, 1992 ; de
Acteurs - Interactions toute organisation cherchera donc, par le Terssac, Lompré, 1994). D'autre part, elles
biais de mécanismes de coordination, à ne sont pas totalement structurantes
Participation, coopération structurer les différents contextes d'action puisque « parfois contredites par la pra-
et coordination afin d'inciter cette coopération (de tique, remises en question ou adaptées ».
Terssac, Lompré, 1994). La participation de tous les acteurs
Tout projet de conception des situations Coordination et coopération sont ainsi concernés par le projet (et plus particuliè-
de travail apparaît selon nous comme l'un intimement liées, constat confirmé par rement des futurs utilisateurs) fait l'objet
de ces contextes d'action propres aux Maggi (1995) pour qui la coordination est d'un large consensus dans la littérature.
organisations productives, au cours « l'ordre de la coopération », et qui ajoute Pourtant, celle-ci ne se décrète pas et relè-
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ve plutôt, comme le soulignent Martin et


Baradat (1998) « d'une expérience sociale
non maîtrisée ».
Compte tenu du nombre de personnes LA DIMENSION COGNITIVE
mobilisées, de leurs différences de statut,
de rôle, de formation, et des différents
objectifs et logiques représentés, cette par- Caractéristiques générales des tâches ◆ des stratégies d'anticipation, consistant à ten-
ticipation exige une réflexion préalable et et des activités de conception ter d'augmenter la connaissance sur le projet
surtout une gestion qui ne peut s'improvi- avant que l'irréversibilité des choix n'empêche
ser. Elle doit donc s'appuyer sur ce qui est Hoc (1987) distinguait dans les situations de d'en tirer parti, sont nécessaires ;
déjà connu de l'organisation. résolutions de problèmes, trois classes de pro- ◆ puisque les situations sont singulières, les
Car des difficultés, voire « des risques » blèmes : les problèmes d'induction de structure, les problèmes qui sont à traiter sont nouveaux : ce
liés à la participation de l'ensemble de ces problèmes de transformation d'état et enfin les pro- sont des cas particuliers qui doivent être traités
acteurs au projet de conception existent blèmes de conception. Selon lui, ces derniers se en tant que tels : la conception implique d'inven-
(Martin et Baradat, 1998). A titre caractérisent par : ter des savoirs nouveaux, ad hoc, c'est-à-dire
d'exemple, ces deux auteurs présentent ◆ un état final qui n'est pas connu ; ajustés à ces singularités.
certaines difficultés qu'ils ont eux-mêmes ◆ un état initial qui n'est qu'imparfaitement
rencontrées sur le terrain : connu ; Après avoir distingué, dans une perspective
◆ une construction de problèmes et de solutions cognitive, la nature des tâches de conception, les
 au sein de l'entreprise : différentes, possible à partir de données initiales travaux issus de l'ergonomie cognitive seront à nou-
- le choix (ou le non choix) des partici- pourtant identiques ; veau utilisés afin de caractériser cette fois l'activité
pants ; ◆ une procédure de résolution qui n'est que par- même de conception.
- la difficulté pour certains participants tiellement préplanifiée. Les principales caractéristiques d'une telle acti-
de s'exprimer ; vité, toujours dans une perspective individuelle, sont
- l'impossibilité de sortir les personnes Ces tâches de conception sont également abor- développées par Darses et Falzon (1990) et surtout
de la production ; dées en terme d'exigences cognitives par Darses et par Falzon et coll. (1990) :
- la gestion du nombre de personnes Falzon (1990, 1996) ; ceux-ci précisent leurs spé- ◆ le concepteur doit construire une représenta-
qui participent au projet ; cificités : tion de plus en plus détaillée du but à atteindre
- la gestion de la confidentialité ; ◆ les problèmes sont larges et complexes : leur (Hoc, 1987) ;
- les difficultés face à des prises de posi- résolution requiert par conséquent des compé- ◆ le concepteur doit construire et utiliser des
tion de principe ; tences multiples ; représentations de niveaux différents ;
- la maîtrise du temps d'intervention ◆ l'état initial du problème est caractérisé par un ◆ la définition du problème ne préexiste pas à sa
(modifications dans la constitution des fort degré de liberté (manque d'information et solution ;
groupes ou des décideurs, vie privée... caractère mal défini) ; ◆ de multiples solutions sont acceptables ;
contexte économique, érosion du temps ◆ il n'y a pas de solution unique mais un ◆ c'est une activité opportuniste marquée par
et lassitude) ; ensemble de solutions acceptables; des retours en arrière, des anticpations qui peu-
- la prise en compte du positionnement ◆ il n'y a pas de chemin prédéterminé vers la vent entraîner des modifications, des corrections
des participants face aux enjeux politiques solution ; ou le report de l'activité ;
et privés se retrouvant dans les groupes de ◆ le problème et la solution se construisent ◆ l'évaluation joue un rôle prépondérant et inter-
travail ; simultanément ; vient tout au long de l'activité ; elle comporte des
◆ l'évaluation des solutions est différée à l'éta- mécanismes de réutilisation de connaissance :
 au sein du projet, on retrouve ces blissement de la solution finale, d'où des solu- « l'évocation et l'utilisation de problèmes ou de
mêmes difficultés auxquelles s’ajoutent : tions satisfaisantes et non pas optimales ; solutions plus ou moins abstraits développés pour
- la gestion du nombre de personnes ◆ la formulation des spécifications et la produc- des problèmes présentant des similarités avec le
participant au projet (diversité, nombre et tion de l'objet sont distantes dans le temps. problème traité » (Id.) ; mécanismes dont la sour-
niveaux de connaissances) ; ce peut être interne et/ou externe.
- la gestion du planning des réunions; Garel et Midler (1995) reviennent, quant à eux,
- la multiplicité des logiques des inter- sur certaines caractéristiques des situations de Compte tenu de cet ensemble de caractéris-
venants ; conception (présentées dans la première partie de tiques, les mêmes auteurs envisagent une assistance
- la gestion des différents groupes ce document) déterminantes d'un point de vue cogni- à l'activité de conception qui tient en trois points :
constitués. tif ; ainsi au cours d'un processus de conception : ◆ éviter une hiérarchisation forcée de l'activité ;
◆ trois types de savoir (savoirs techniques, d'éva- ◆ multiplier les niveaux de représentation et de
Ces auteurs reviennent également sur luation et relationnels) doivent être combinés ; planification ;
les raisons rendant parfois plus que diffici- ◆ les savoirs mobilisés sont nombreux, com- ◆ assister à la réutilisation de connaissances.
le la gestion de la participation : plexes et incertains, et l'exploration réciproque
- « l'apparente simplicité » de réunir des doit se doubler d'une exploration réflexive des
personnes et de les faire s'exprimer ; acteurs ;
- l'animation et la gestion de groupe
sont difficiles à improviser ;
- le risque de devenir un espace de
revendications ;
- un sentiment d'inutilité et de perte de
temps de la part des participants ».
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Enfin, d'autres auteurs (Béguin, 1997 ;


De Nanteuil et Mercieca, 1998) insistent
sur le coût potentiellement important de
DE L’ACTIVITÉ DE CONCEPTION la participation. De Nanteuil et Mercieca
(1998) précisent ainsi, à l'issue d'une
recherche réalisée par l'ANACT sur les dif-
Application et élargissement au niveau Selon Béguin (1997), les dimensions générales ficultés rencontrées par les salariés au
de l'activité collective d'une telle intégration sont doubles. cours des démarches participatives, que
celles-ci s'accompagnent de prise de
Darses et Falzon (1996) se fondant sur les points D'une part, c'est « produire un savoir général sur risque, de ruptures, de sauts et qu'elles ne
repris précédemment ont identifié les composants l'état de la situation, un référentiel commun », ce qui répondent pas à un enchaînement linéai-
cognitifs particuliers auxquels les acteurs ont équivaut, selon la terminologie utilisée par Darses et re. Les critères de coût et de risque sont
recours quand ceux-ci coopèrent en situation de Falzon (1996), à la construction « d'une synchroni- multiples : il s'agit à la fois des dépenses
conception collective : sation cognitive » dont l'objectif est d'établir « un et des investissements nécessaires au pilo-
◆ la planification, l'utilisation des procédures ou contexte de connaissances mutuelles ». tage de projet, du temps passé individuel-
des connaissances du domaine, la construction lement et collectivement, du risque
des solutions intermédiaires ; D'autre part, c'est « mettre en œuvre des proces- d'échec face à des situations imprévues,
◆ la transformation et l'utilisation collective des sus d'anticipation, qui portent sur les caractéris- de l'investissement dans de nouvelles
représentations ; tiques futures de l'objet en cours de conception, et normes relationnelles, du risque de fragi-
◆ l'évocation de schémas et la réutilisation de sur les actions au sein de l'équipe » (Béguin et lisation identitaire, enfin de l'atteinte à la
solutions ; Nicolas, 1997). santé (physique ou psychique) dans des
◆ l'évaluation des solutions ; situations exposées, génératrices d'anxiété
◆ la gestion des contraintes » . Il reste que ce référentiel commun n'est pas ou d'angoisse.
simple à construire, et que plus largement la coopé-
De Terssac et Lompré (1994) considèrent, quant ration nécessaire à la réussite du projet, n'est pas Le préventeur doit pouvoir apprécier et
à eux, que les processus de coopération développés forcément simple à gérer. être préparé à ces éventuelles difficultés
par les acteurs dans ces situations de conception liées à la mise en œuvre des démarches
collective consistent à expliciter les connaissances Pour expliquer les difficultés rencontrées lors participatives, puisque ces dernières sont
qu'ils manipulent, les informations dont ils disposent des expériences participatives, Garrigou (1992) devenues indispensables pour réussir les
et à les transmettre aux membres du groupe. Ils soulève notamment la question de la nature différen- projets de conception des situations de
aboutissent à la création « d'un référentiel opératif te des connaissances des opérateurs et des concep- travail.
commun (...) d'une vue partagée », c'est-à-dire « teurs, deux groupes qui sont régulièrement amenés Dans la pratique, les concepts de coordination, de
une représentation partagée par ceux qui ont à réa- à se rencontrer au cours des projets de conception coopération et de participation renvoient tous trois,
liser le même objectif et qui est élaborée pour ser- des situations de travail. Selon cet auteur, le poids d'une part aux dimensions cognitives et sociales de
vir la réalisation de cet objectif » (de Terssac, des problèmes d'ordre cognitif serait sous-estimé l'activité collective de conception (voir encadré ci-
Chabaud, 1990). Selon de Terssac et Lompré dans les explications avancées jusqu'alors. En effet, contre) et d'autre part, aux aspects concrets de la
(1994), un tel référentiel est : les connaissances des premiers sont à la fois consti- formation.
◆ opératif, au sens où il est construit pour ser- tuées d'acquis de formation, du fruit de l'expérience,
vir la préparation ou la réalisation d'une tâche, et des traces des actions effectuées et encore des sen-
de ce fait (...) transitoire ; sations du corps, alors que celles des seconds sont La dimension sociale
◆ élaboré en commun par ceux qui sont impli- avant tout techniques. de l'activité de conception
qués par l'élaboration ou la mise en œuvre d'une
décision ; Une telle différence fait que chaque groupe La conception n'est pas un problème
◆ élaboré par la mise en commun des compé- possède ses propres registres d'orientation socio- purement cognitif et les confrontations
tences et des savoir-faire de chacun. cognitives, ce qui les amène à privilégier certains entre les différents acteurs des projets de
modes d'exploration de la situation future conception de travail, « concerneront
Cette « mise en commun » apparaît donc, pour de (Garrigou, 1992). beaucoup d'autres domaines que celui
Terssac, au centre du processus de conception ; des connaissances » (Daniellou, 1997a). Le
celle-ci est en outre nécessaire à ce que Béguin projet de conception sera ainsi l'occasion
(1994) considère comme étant la dimension tech- de confronter et de combiner, entre
nique du processus de conception, à savoir l'inté- autres, des représentations du travail ou
gration, qu'il définit comme la prise en compte à encore des valeurs propres à chaque
titre de définition du problème à résoudre par cha- acteur. Daniellou (1997a) considère donc
cun des acteurs, des hypothèses et des résultats avant tout le processus de conception des
intermédiaires des autres acteurs du processus de situations de travail comme « un proces-
conception. sus de délibération » au cours duquel
chaque acteur s'implique totalement ;
selon Pomian, Pradère et Gaillard (1997),
c'est avant tout « un processus social qui se
construit sur des jeux complexes de straté-
gies de pouvoir qu'il est nécessaire de bien
mesurer ». Le propre positionnement du
préventeur relève donc aussi d'une gestion
active de ce processus selon ces critères.
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Cahiers de notes documentaires - Hygiène et sécurité du travail - N° 179, 2e trimestre 2000

Plusieurs aspects « sociaux » ne doivent  Enfin, l'articulation maîtrise d'ouvra- individuelle et collective - de tous les
pas être perdus de vue quand un ergono- ge/maîtrise d'œuvre peut être considérée acteurs, du fait même de leur participation
me (et, selon nous, plus largement un pré- comme « la négociation permanente entre à l'intervention et de la réflexion sur l'acti-
venteur) est confronté à un projet de une volonté politique et l'expérience de la vité présente et future qu'elle suscite ». Ces
conception (Daniellou, 1996a, 1997a). faisabilité » (Daniellou, 1996a, 1997a), dans mêmes auteurs ajoutent que cette dimen-
un espace où de multiples logiques, de sion participative est alors « le garant de
 Un premier aspect concerne l'inévi- multiples enjeux sont représentés ; en effet l'appropriation des connaissances par les
table transformation des acteurs au fur et à au cours du projet certains lieux, certains acteurs concernés ainsi que de l'enclen-
mesure du projet : une transformation de moments seront déterminants : les repérer, chement d'un processus de changement
leur place (évolution du positionnement voire même les provoquer, est crucial dynamique basé sur le dialogue entre opé-
des acteurs les uns par rapport aux autres) aussi bien pour l'ergonome que pour le rateurs et experts ».
et de leurs représentations du travail, mais préventeur (Daniellou, 1997a). Maintenant, le préventeur peut aussi
aussi une possible transformation liée à juger souhaitable (ou peut avoir pour mis-
l'éventuelle émergence de nouveaux col- Ce caractère social, ce caractère négocié sion, puisqu'on sait que cette demande est
lectifs (pendant le projet ou suite au pro- de la conception amène à introduire les très forte au sein de l'entreprise) de déve-
jet) au delà de ce que prévoit l'organi- travaux de Friedberg, de Terssac et lopper une formation plus poussée et plus
gramme de l'entreprise. Ce dernier point Lompré. Selon ces derniers (et il rejoignent spécifique à l'analyse du travail dans un
est développé par Martin et Baradat là Daniellou), les échanges cognitifs déve- but de prévention. Cette formation peut
(1998), qui considèrent en effet qu'il s'agit loppés au cours d'un projet de conception aussi bien s'adresser aux opérateurs, aux
là d'un des deux principaux « dangers » liés s'accompagnent en effet de transactions instances représentatives du personnel, à
à la participation dans les projets, mêmes sociales : « les individus acceptent de l'encadrement, aux ingénieurs... ; chaque
si ceux-ci sont institués : « L'entreprise est mettre en commun leurs ressources sous acteur de l'entreprise, quel que soit son
constitué d'un ordre à la fois hiérarchique réserve d'une contrepartie » (de Terssac et service d'appartenance, peut donc être
(cadres, salariés) et institutionnel (institu- Lompré, 1994). concerné par une action soit de sensibili-
tions représentatives du personnel - CE, Friedberg (1989) souligne quant à lui sation (très courte et surtout informative),
CHSCT, délégués du personnel -) connu et que la coopération en tant qu' « échanges soit de formation proprement dite, soit de
reconnu dans l'entreprise. On prend le négociés » repose sur des arrangements et formation approfondie (souvent répartie
risque en instituant d'autres structures en des compromis (devant être « satisfaisants en deux périodes entrecoupées d'une ana-
parallèle (également officielles : comité de pour chacun des protagonistes, qui tentent lyse sur le terrain).
pilotage, groupes de travail, etc.) de bou- de tirer le maximum d'avantages de cette Le principal objet de ce type de forma-
leverser cet ordre établi ». transaction », de Terssac et Lompré, 1994), tion reste, selon Teiger et Frontini (1998),
et comporte deux dimensions : l'apprentissage des notions et méthodes
 Un autre aspect soulevé est celui de la  une dimension instrumentale par de l'analyse des activités de travail dans
confiance qui peut s'instaurer entre les laquelle les protagonistes échangent des leur contexte technico-organisationnel et
différents acteurs du projet, d'où un point ressources sur fond de contreparties réci- de leurs conséquences sur les personnes
que nous ne devons pas négliger : « Du proques ; en termes de développement des compé-
point de vue de la confiance, des per-  une dimension politique par laquelle tences, de sécurité et de santé. Toujours
sonnes à compétence égale, ne sont pas les acteurs essaient de peser sur les règles selon ces auteurs, il s'agit bien là de four-
interchangeables » (Daniellou, 1997a). qui gouvernent les échanges et de les nir aux personnes concernées un
L'instauration de celle-ci est primordiale tourner à leur avantage. ensemble d'éléments (dont la maîtrise
dans les projets de conception, au cours d'outils et de méthodes) leur permettant :
desquels il faut échanger sur des doutes Conséquences en termes  d'aborder dans leur entreprise les
plutôt que sur des certitudes. Or, l'incerti- de formation des acteurs situations de travail concrètes et de pou-
tude, comme le souligne Midler (1996), est et de conduite de projet voir en repérer les caractéristiques cri-
de nature à fragiliser les acteurs, et néces- tiques,
site justement de la confiance. La formation à l'analyse du travail pour  de partager pratiquement les connais-
Du point de vue de l'ergonome, et tou- la prévention est une conséquence directe sances acquises avec les autres acteurs de
jours selon nous du préventeur, la confiance de la démarche participative que le pré- l'entreprise, et de pouvoir envisager des
n'est pas non plus donnée d'avance, même venteur cherche habituellement à engager actions de transformation avec eux.
si elle est essentielle à toute intervention. dans le cadre des projets de conception
Martin et coll. (1996) abordent cette ques- des situations de travail. En effet, l'implica- La formation à l'analyse du travail est
tion dans le cadre d'un projet architectural : tion des acteurs, leurs échanges, leur donc envisagée comme une situation
« Il semble important d'établir une relation réflexion sur le travail actuel, sur le travail « d'apprentissage mutuel » (Teiger,
de confiance dont la base est sans doute la futur souhaité ainsi qu'une confrontation Lacomblez, Montreuil, 1997), ou encore
crédibilité de l'ergonome. Crédibilité favori- aux outils et méthodes utilisés par le pré- comme « un lieu d'échanges » (Béguin,
sée par une bonne connaissance du dérou- venteur tout au long du projet, conduisent 1998), dont la spécificité réside dans le fait
lement d'une conduite de projet architectu- naturellement les acteurs à s'inscrire, si ce que c'est « une formation par et pour l'ac-
ral, mais aussi par une bonne connaissance n'est à long terme, du moins à court terme, tion » (Teiger, Lacomblez, Montreuil,
des rôles et des missions des différents dans une perspective de prévention et 1997 ; Teiger, Montreuil, 1995), d'où doit
acteurs, côté maîtrise d'ouvrage, mais aussi d'anticipation systématique. Teiger, émerger une transformation des représen-
côté maîtrise dœuvre ». Lacomblez et Montreuil (1997) notent à ce tations des participants sur le/leur travail.
propos que la démarche participative Près d'une centaine de sessions de for-
« permet que se réalise une formation - mation analysées sur 25 années de pra-
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Cahiers de notes documentaires - Hygiène et sécurité du travail - N° 179, 2e trimestre 2000

tique, permettent à Teiger et Laville (1991), solution retenue par une phase devenant Mettre en œuvre les principes de l'ingé-
d'une part de résumer en cinq mots les une contrainte pour la suivante, avec le nierie concourante dans des projets de
objectifs de telles sessions : (faire-) dire, souci permanent d'augmenter la qualité, conception ne se fait pas sans « coût » et
découvrir, structurer, réaliser, imaginer ; et de réduire les coûts ainsi que le temps de suppose une certaine préparation. D'où,
d'autre part, d'analyser leur démarche. Ils développement et de déploiement des selon Bossard (1995), la nécessité pour
notent ainsi que les principales phases de la systèmes. Aussi s'agit-il pour les membres l'entreprise de :
formation consistent en : de l'équipe projet « de rechercher collecti-  repérer le degré de nouveauté de l'or-
 des expériences spontanées, à partir vement, à partir de données et de ganisation par projet, d'un fonctionnement
de quelques questions générales de l'er- contraintes qui ne sont pas définitivement transversal pour l'entreprise, notamment,
gonome, décrivant les caractéristiques de arrêtées, une solution globale, correspon- par un bilan de l'expérience, une identifi-
l'activité de travail, des conditions de tra- dant au besoin du client » (Bossard, 1995). cation des obstacles, des dysfonctionne-
vail et de ses conséquences ; La concourance (en effet « on concourt » ments ;
 un exercice d'analyse « guidée » de à un résultat) « conjugue un double mou-  analyser l'activité de développement
son travail par un ou plusieurs partici- vement transversal : et les enjeux des différents acteurs ;
pants ;  d'une part, une remontée en amont  associer les acteurs au processus de
 des apports de connaissances géné- des métiers de l'aval (se rencontrer tôt changement ;
rales et spécifiques par les ergonomes ; dans un lieu commun appelé "plateau" ;  définir un cadre de coopération avec
 des travaux pratiques divers, réalisés  d'autre part, un accompagnement par des outils, des techniques et des méthodes
en salle et en entreprise ; l'ensemble des acteurs du déroulement du adaptés ;
 un bilan, en présence et/ou hors pré- projet jusqu'à son terme (rester impliqués  valoriser les interactions conception/
sence des ergonomes-formateurs. ensemble jusqu'à la fin » (Garel et Midler, 1995). fabrication.

Comme on peut le distinguer clairement Plus précisément, cette approche, quel De telles nécessités sont parfois
dans ces phases et comme ces auteurs le que soit le type de conception envisagé, connues des préventeurs qui interviennent
soulignent explicitement, la formation à « encourage des recouvrements importants régulièrement dans les projets de concep-
l'analyse du travail, repose dans son entre phases avec une rétroaction perma- tion des situations de travail.
ensemble sur « la confrontation de deux nente de la phase aval sur la phase amont Associer les acteurs et coordonner leurs
modalités de connaissances : celle des pour discuter des incidences d'une solu- interactions, c'est donc avant tout préparer
acteurs, le plus souvent concrètes et opé- tion que des responsables techniques de et réaliser cette construction socio-cogniti-
ratoires ou provenant d'autres champs dis- la phase amont se proposent de prendre » ve qu'est le projet, construction dont la
ciplinaires, et celle des ergonomes-forma- (Giard et coll., 1993). prévision du travail futur (que nous consi-
teurs, constituées à partir de données Midler (1997) caractérise, quant à lui, ce dérons comme étant le premier pôle de
scientifiques générales et de leur expérien- modèle en six points : l'intervention) constitue paradoxalement
ce acquise par la pratique de recherches  affirmation d'un nouvel acteur, le (puisqu'elle nécessite, dès ses premières
sur le terrain » (Teiger, Laville, 1991 ; Teiger, directeur de projet (qui incarne la finalisa- étapes, la participation de tous les acteurs
Lacomblez, Montreuil, 1997). tion du processus de conception) ; concernés !) l'incontestable assise.
Tenir compte des dimensions collectives  développement de nouveaux disposi-
(cognitives et sociales) du processus de tifs et instrumentations de coordination
conception des situations de travail amène des différentes expertises de conception
inévitablement à s'intéresser à l'organisa-
tion du projet. Il s'agira ici d'envisager un
(dialogue et négociation très tôt) ;
 refonte du contrôle et de la mobilisa-
3. L'évaluation...
mode récent d'organisation : l'ingénierie tion sur les enjeux du projet (le contrôle
concourante, que Béguin (1997), considè- est opéré de manière très décentralisée,
re comme « une réponse organisationnelle sous une forme d'autocontrôle de la ... une activité présente
aux aspects collectifs du travail de concep- conception impliquant les acteurs tech- tout au long du projet
tion », et à laquelle les préventeurs seront niques ; l'implication des acteurs sur le chez les concepteurs
de plus en plus confrontés au cours de projet est clarifiée afin de les responsabili-
leurs missions. ser) ; Il sera, une nouvelle fois, fait référence
 révision des rapports avec l'extérieur aux travaux de l'ergonomie cognitive, et,
L'ingénierie concourante se définit par un passage de la sous-traitance au co- tout particulièrement, à ceux de
comme une approche tendant vers la développement ; Bonnardel, auteur qui utilise le terme
conception systématique, intégrée et  révision des processus de gestion des « d'évaluation réflexive » pour qualifier ce
simultanée des produits et processus asso- carrières ; type d'évaluation (Bonnardel, 1998).
ciés, incluant la fabrication et le soutien  développement de l'ingénierie
logistique. Cette approche est surtout concourante, crises et mutations des Objet des évaluations
développée dans le cadre de la concep- métiers de conception (les métiers sont
tion de produits, mais la conception des dans de nouvelles situations de coopéra- L'évaluation joue un rôle essentiel, dans
situations de travail est aussi concernée. tion qui impliquent, notamment, la négo- le processus de conception, vis-à-vis des
Le principal objectif de ces techniques ciation dans un temps et un espace qui concepteurs, puisqu'elle assure le contrôle
d'ingénierie concourante, selon Giard et appartiennent désormais au projet). de l’objectif visé ; en cela, elle est donc
Coll. (1993), est de se substituer à l'ap- présente tout au long du projet.
proche séquentielle « classique » qui tend à Elle porte à la fois sur les paramètres
découper un projet en phases et à auxquels les concepteurs se réfèrent lors
résoudre successivement chaque phase, la de cette évaluation, c'est-à-dire « les réfé-
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Cahiers de notes documentaires - Hygiène et sécurité du travail - N° 179, 2e trimestre 2000

rents évaluatifs » (critères, contraintes à res-  l'émission d'un jugement d'acceptabi-  « L'élaboration et le suivi d'indicateurs
pecter pour la conception) et sur les solu- lité des solutions en fonction de leur com- constituent une démarche primordiale en
tions envisagées par les concepteurs patibilité avec les contraintes jugées perti- vue de permettre aux acteurs impliqués
(Bonnardel, 1989, 1995, 1998 ; Falzon et nentes (le premier critère est d'ordre tech- dans le processus de conception-dévelop-
coll., 1990). nique ; si celui-ci est rempli, on peut alors pement d'avoir (et même de construire)
envisager la faisabilité et l'intérêt de la une vision claire de ce processus et des
 Les « référents évaluatifs » prennent le solution) ; étapes mises en œuvre ; cela constitue un
plus souvent la forme de contraintes ; selon  la sélection d'une solution parmi facteur de motivation et d'amélioration
Bonnardel (1989), citée par Falzon et coll. d'autres possibles selon un processus de continue » (Barthélemy, 1999).
(1990), ces contraintes sont de trois types : restriction progressive de l'ensemble des
 prescrites (issues de spécifications ini- solutions, d'abord en fonction de  Les projets de conception des situa-
tiales, elles sont donc floues et incom- contraintes de validité puis de contraintes tions de travail, comme les projets de
plètes et nécessitent donc le recours aux de préférence ; conception de produits auxquels fait réfé-
deux suivantes) ;  la détermination de l'étape suivante rence Houdoy (1999), peuvent impliquer
 construites (issues de l'expérience du de conception (liée aux points précé- quatre niveaux d'évaluation :
concepteur) ; dents) ;  évaluation réflexive, réalisée par le
 déduites (résultant de l'analyse de  l'orientation du focus de l'attention du concepteur au cours de son activité (cf.
l'état de résolution ou des implications des concepteur sur des aspects positifs ou néga- précédemment),
contraintes déjà définies). tifs, et donc, par la suite, de son activité.  évaluation tactique, réalisée par l'équi-
L'évaluation porte, à ce niveau, sur le pe de projet à propos de l'objet (au sens
statut de ces contraintes, sur leur impor- Procédures d'évaluation large) à concevoir,
tance relative et sur les difficultés que ren- et connaissances évaluatives  évaluation stratégique, réalisée par les
contreront les concepteurs pour parvenir à grandes directions ou les grandes ins-
une solution satisfaisant celles déjà prises Bonnardel (1995) met en évidence trois tances de l'entreprise,
en compte (Bonnardel, 1995). L'objectif est modes d'évaluation :  évaluation politique, réalisée par
donc de déterminer l'importance respective  un mode global (qui consiste à une « l'état-major » de l'entreprise qui permet
des contraintes en jeu et surtout de définir appréciation « d'emblée » de l'intérêt de la de déterminer son positionnement sur le
un ordre de priorité entre celles-ci et plus solution sans entrer dans les détails) ; marché.
largement entre les « référents évaluatifs »  un mode analytique (qui consiste à
(Bonnardel, 1995 ; Falzon et coll., 1990). apprécier les avantages et inconvénients  Cinq principaux critères peuvent inter-
des solutions eu égard à certains « réfé- venir dans l'évaluation des projets de
 L'évaluation des solutions a lieu en rents évaluatifs ») ; conception des situations de travail :
alternance avec l'élaboration de ces solu-  un mode comparatif (qui s'exerce - la qualité du processus de conception
tions : « chaque solution envisagée est éva- entre des solutions, termes à termes, eu et des situations de travail à concevoir,
luée » (Falzon et coll., 1990). Bonnardel égard aux mêmes « référents évaluatifs »). - le coût du projet de conception,
(1995) souligne trois caractéristiques prin- - les délais de conception,
cipales : En outre, Bonnardel (1995, 1998), note, - la fluidité du processus de conception,
 même si les aspects positifs et négatifs entre autres, que les concepteurs utilisent, - l'organisation du processus de
des solutions sont dégagés, on assiste à d'une manière générale, un nombre res- conception.
une plus grande focalisation de l'attention treint de « référents évaluatifs », au cours Les objectifs visés étant de différents
des concepteurs sur les aspects négatifs ; du processus de conception, mais que ce types, ils peuvent donc être évalués dans
 quand c'est un trait négatif qui est nombre peut varier en fonction du degré différents registres ; dans le présent
retenu, on évalue son importance ; d'expertise du concepteur (l'expert en uti- contexte, il s'agit surtout de s'attacher :
 on assiste le plus souvent à l'émission lise plus).
d'un jugement en réaction à d'autres, par  à vérifier que les objectifs définis en
compensation par exemple. termes de prévention soient atteints, sans
L'évaluation de la perdre de vue qu'ils ne pourront être com-
Darses et Falzon (1994) notent que les construction de la prévention plètement dissociés des objectifs généraux
évaluations de solutions sont d'un intérêt dans le projet du projet définis, soit dans le cahier des
certain pour les concepteurs dans la mesu- charges, soit dans le programme ;
re où elles : Evaluer, c'est comparer le résultat obte- Il est donc important de vérifier l'adé-
 donnent l'opportunité aux partenaires nu au résultat attendu, l'état final aux quation entre, d'une part, les principes, les
de justifier les contraintes qu'ils ont privilé- objectifs visés. besoins et les désirs, les contraintes et les
giées et d'argumenter leurs points de vue ; exigences posées par la maîtrise d'ouvra-
 permettent d'élargir les divers champs Il n'est pas question ici de discuter l'éva- ge, d'autre part, les réponses architectu-
d'application de la solution considérée luation « globale » des projets de concep- rales, techniques ou socio-techniques
(elles ne sont, en effet, pas seulement cri- tion des situations de travail, d'autant que posées par l'équipe maîtrise d'œuvre, et
tiques, elles sont aussi l'expression d'enri- les travaux réalisés à ce propos sont enco- enfin, les aspects relatifs à la prévention
chissement ou alternatives). re assez peu nombreux (contrairement à soulevés soit par le préventeur, soit par
Cette évaluation réflexive, effectuée par l'évaluation de la conception de produits). certains acteurs du projet ;
les concepteurs au cours du processus de Il sera néanmoins rappelé, à cet égard,
conception, a évidemment plusieurs trois points importants :  à contrôler que les moyens jugés
conséquences (Bonnardel, 1995, 1998 ; indispensables pour la prévention, et défi-
Falzon et coll., 1990) : nis au départ, ont bien été mis en œuvre.
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Cahiers de notes documentaires - Hygiène et sécurité du travail - N° 179, 2e trimestre 2000

Par exemple, s'assurer d'une analyse des Les destinataires de l'action Modalités d'évaluation
dysfonctionnements à partir de l'analyse Les destinataires de l'action de préven- Différentes modalités d'évaluation peu-
de l'existant, ou encore s'assurer de la par- tion (direction, encadrement, opéra- vent être mises en place.
ticipation des bons acteurs : deux élé- teurs...), encore plus s'ils sont demandeurs
ments incontournables, parmi tant de l'intervention, sont en droit d'évaluer Selon la position temporelle
d'autres, pour une construction efficace et celle-ci. dans le projet :
solide de la prévention au sein des projets De plus, comme le note Dejours (1996),  évaluation finale : à la fin du projet,
de conception des situations de travail ; « l'évaluation passe nécessairement par la puis un à six mois après, par un suivi ;
médiation du jugement des destinataires  évaluation continue : tout au long du
 à s'assurer que l'ensemble du dérou- de l'action, car l'amélioration subjective projet, par comparaison systématique des
lement du projet (ainsi que son mode glo- échappe à l'observation directe et n'est objectifs par rapport aux résultats, et ceci
bal de gestion : méthodes, fonctions et accessible qu'en passant par la parole des à chaque étape ;
personnes) ait pu effectivement garantir agents » : le préventeur et les organismes  évaluation itérative : en réalité, dans
les exigences de prévention. Par exemple, externes doivent donc obligatoirement la mesure du possible, il est préférable
comment le processus de décision a-t-il avoir recours à ces acteurs pour mener à que l'évaluation ne soit pas seulement vue
pris en compte les questions concernant bien leur propre évaluation. comme une phase finale mais qu'elle soit
le travail, la santé et la sécurité ? intégrée au développement du projet, qui
Sur ce point, un des objectifs de l'éva- Les organismes extérieurs lui même est un processus itératif plutôt
luation est de fournir des éléments d'amé- Des organismes extérieurs (ministère du que séquentiel. La traçabilité de l'en-
lioration de la démarche elle-même, en travail, CRAM, CNRS...), financeurs de cer- semble du projet revêt ici toute son
particulier sous la forme d'une auto-for- taines actions de prévention, par le biais importance.
mation utile pour d'autres projets. de contrats FACT, de contrats d'objec-
tifs..., sont souvent amenés à réaliser des Selon la nature des évaluations :
Qui peut évaluer l'intégration évaluations. - évaluations quantitatives,
de la prévention ? L'extériorité vis-à-vis de l'intervention - évaluations qualitatives,
est un atout important (dont les préven- - évaluations des effets prévus,
Les préventeurs eux-mêmes teurs et les acteurs du projet ne disposent - évaluation des effets non prévus,
Comme toute évaluation, celle du pré- évidemment pas) pour garantir, en théo- - évaluations de ce qui peut être encore
venteur suppose, au préalable, la construc- rie, l'objectivité de l'évaluation. Mais pour amélioré.
tion d'indicateurs appropriés ; plus précisé- que cette dernière soit efficace et adaptée,
ment, elle implique une triple construc- les évaluateurs externes doivent avoir :
tion : trouver des repérages, valider la sen-  une certaine connaissance de la per- Des moyens d'action aux
sibilité et construire la pertinence. sonne qui a mené l'intervention, quant à différentes étapes des projets :
Ici l'évaluation sera centrée, soit sur les sa mission, à ses objectifs et quant au vers une stratégie itérative
effets de l'action dans l'entreprise contexte général de l'action ;
(puisque de par leur fonction spécifique  une bonne connaissance des outils, Les projets de conception des situations
d'accompagnement et de suivi des actions moyens et méthodes utilisés. de travail, marqués à l'arrivée, dans le
dans celle-ci, les préventeurs ont un rôle cadre de nouvelles installations, par un
privilégié dans l'évaluation au plan de leur Néanmoins, divers aspects négatifs sont démarrage retardé, par des difficultés
valeur préventive), soit sur les effets de reconnus, consensuellement à ce type pour atteindre un fonctionnement nomi-
cette même action, mais cette fois, sur le d'évaluation, quand elle a pour objet l'ac- nal en matière de qualité et de quantité,
préventeur, en matières de connaissances tion de prévention : et, dans un cadre plus général, par une
et de carrière.  elle est soumise à des enjeux poli- multiplication d'incidents (auxquels les
Le préventeur, comme tout intervenant, tiques et financiers, opérateurs ne peuvent faire face ou qu'ils
peut ainsi évaluer certaines dimensions de  elle conserve souvent un caractère tentent de « régler » dans des conditions
sa propre intervention, telles que « la per- secret et confidentiel, dangereuses), par divers accidents ou
tinence des objectifs qu'il poursuit, la qualité  elle exerce plus un contrôle qu'une encore par une dégradation du climat
des services qu'il dispense et des ressources véritable évaluation, social, sont aujourd'hui toujours très fré-
dont il dispose, ou encore les retombées de  elle reste ponctuelle et avant tout quents (Daniellou, 1997b).
ses activités » (Berthelette, 1998). quantitative,
Mais, cette « auto-évaluation » réalisée  de ce fait, les aspects immatériels et L'explication de ces échecs fait l'objet
par le préventeur peut également poser les effets invisibles, comme par exemple, d'un très large consensus. Il s'agit de la
quelques problèmes : la transformation des représentations des non prise en compte - suffisamment tôt -
 être extérieur à l'action évaluée est un acteurs concernés, ne sont pas toujours des dimensions humaines, sociales et
des critères garantissant l'objectivité de pris en compte, organisationnelles (niveau projet / niveau
l'évaluation ; or le préventeur fait partie  elle prend surtout en compte des future situation) par les concepteurs (au
intégrante de l'action ; normes. sens large). Celle-ci se traduit concrète-
 une évaluation à long terme peut ment durant le projet, par l'absence d'une
poser des problèmes d'accès quand le démarche rigoureuse d'anticipation du
préventeur n'est pas lié à l'entreprise. De travail futur et par l'absence d'une
plus certains acteurs concernés par l'ac- démarche participative réfléchie et impli-
tion peuvent quitter l'entreprise ; quant l'ensembles des acteurs concernés.
 elle suppose une traçabilité rigoureu- Ces constats symbolisent à eux seuls les
se de l'intervention. difficultés rencontrées par les préventeurs
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Cahiers de notes documentaires - Hygiène et sécurité du travail - N° 179, 2e trimestre 2000

pour intervenir tôt, efficacement, avec les cette convergence induite : au préventeur Le préventeur se fondera ici sur les
moyens qui leur sont nécessaires, dans les de savoir la gérer. résultats issus de deux types d'analyse :
projets de conception des situations de tra- La dynamique de convergence explique une analyse rigoureuse de l'activité des
vail. aussi pourquoi, en l'absence d'une action opérateurs dans la situation en grandeur
de prévention démarrée très tôt et réelle et l'analyse que ceux-ci en font.
L'action de prévention doit donc être envisagée construite tout au long du projet, toute L'expression de leur point de vue, de leurs
comme un processus de construction. La prévention intervention du préventeur engagée seule- conclusions, est ainsi indispensable, essen-
se construit tout au long du projet et fait donc partie ment à partir des ultimes étapes du projet tielle... tout particulièrement au moment
intégrante de la dynamique de celui-ci. de conception, sera rendue non seule- des essais (Demor, 1998 ; Guy, 1997).
Maintenant, deux points importants restent à souli- ment difficile à mener mais encore perdra Daniellou (1997b) précise que si des
gner : en efficacité. ajustements sont alors à réaliser, ils doivent
- l'action du préventeur dépend pour beaucoup de la l'être immédiatement, car, « d'une part (...)
dynamique de convergence du projet ; Les moyens d'intervention en aval : les équipes de conception et les fournis-
- cette action a les moyens de se prolonger, plus poursuite et approfondissement seurs sont encore disponibles, ce qui ne
qu'efficacement, dans les dernières étapes du projet. de la construction va pas durer longtemps ; d'autre part, des
aspects "mineurs" non réalisés peuvent
Prévention et dynamique L'intervention du préventeur envisagée saper l'impression globale du projet
de convergence des projets comme une construction progressive de la auprès des opérateur et de la maîtrise, et
prévention ne se limite pas aux phases conduire à une démobilisation, voire à des
Midler (1996) note que « la temporalité « amont », elle se poursuit et se précise au difficultés sociales ».
des situations de conception s'inscrit (...) cours des dernières étapes des projets de
dans un temps historiquement situé, borné conception industriels. Le recours aux analyses citées précé-
entre le début et la fin annoncée du projet. demment pendant ces deux périodes
Entre les deux se déploie une convergence Durant la période de chantier (d'essai et de démarrage) présentent donc
irréversible», qu'il représente schématique- L'action du préventeur se caractérise par des intérêts similaires, mais aussi des inté-
ment (Midler, 1993) (cf. fig. 2). un suivi et une veille permanente (cf. rêts complémentaires.
fig. 1) avec le souci pour celui-ci d'être En effet, selon Demor (1998), détacher
Avec l'avancement du projet, plus le systématiquement associé aux arbitrages des opérateurs (en particulier des conduc-
niveau de connaissance sur celui-ci (ou importants marquant inévitablement cette teurs d'exploitation), dès le début de l'im-
plus précisément sur l'objet de la concep- période. plantation des nouvelles installations et
tion) augmente, et plus les degrés de liber- durant la période d'essai, présente trois
té (c'est-à-dire la capacité d'action sur ce Durant les périodes d'essai intérêts :
même objet) se réduisent. et de démarrage  former sur les nouvelles installations,
Midler (1993, 1996) résume ainsi ce Ces périodes du projet sont d'une  assurer la logistique des pièces lors
paradoxe : en amont du projet, « on peut importance cruciale pour le préventeur des essais pour la mise au point des nou-
tout faire mais on ne sait rien », alors qu'en puisqu'elles permettent enfin de placer, en velles installations,
aval, « on sait tout mais on a épuisé toutes grandeur réelle, les futurs utilisateurs face  assurer la remontée d'éventuels pro-
ses capacités d'action ». à leurs nouvelles installations. blèmes liés à l'installation future. Ces
Les éventuels problèmes surgissant alors remontées des problèmes sont formalisées
Si l'on s'en réfère à cette dynamique, les pourront donc être corrigés, résolus, et les sous la forme de « réserves ».
premières phases sont donc propices à points non encore réalisés, voire oubliés L'étude de ces « réserves » (analyse de
l'exploration, aux analyses ainsi qu'à une par les concepteurs dans les phases anté- celles-ci, entretiens individuels menés sur
réflexion de qualité, puisque aucune déci- rieures, pourront être mis en évidence. En la base des réserves respectives des opé-
sion ne peut encore être prise ; d'où l'in- effet, tout ne peut pas vraiment être prévu, rateurs, puis analyse de ces entretiens),
térêt pour le préventeur d'intervenir dès et c'est cette confrontation au terrain réel, révèle, selon Demor (1998), la présence
les premières étapes du projet, le plus tôt qui permet d'évaluer et de valider les d'une grande capacité « d'anticipation de la
possible. Par la suite, la construction de la choix et le travail réalisés auparavant par situation future et donc de gestion prévi-
prévention sera fortement dépendante de les acteurs du projet de conception. sionnelle de la dynamique temporelle du

Capacité Niveau
d'action de connaissance
sur le projet sur le projet

Fig. 2. La dynamique de la « situation projet » -


The « project situation » dynamic

Temps

Axe de déroulement du projet


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système » chez les opérateurs (ici, les  contribuer à une accumulation d'ex- Les aspects développés dans le docu-
conducteurs d'exploitation). périence pour les réalisations suivantes » ment ne renvoient donc pas à des
En impliquant ainsi les opérateurs (en (Daniellou, 1988). « recettes », mais rendent plutôt compte
particulier exploitation-maintenance) pen- d’une démarche utilisant l’ergonomie dans
dant la période d'essai, le préventeur, non Si la prévention s'est bel et bien construi- le but de construire la prévention dans les
seulement considère ces derniers comme te tout au long du projet, ces derniers ajus- projets de conception des situations de
des experts de la situation de travail à tements et approfondissements seront à la travail ; une démarche d’ensemble, dont
concevoir (comme au cours des autres fois peu coûteux et fort précieux. l’intérêt est de pouvoir s’adapter, d’évoluer
phases du projet), mais fait en plus émer- en fonction des spécificités de chaque
ger chez eux le sentiment de l'être vérita- situation rencontrée.
blement et surtout concrètement.
L'opérateur voit ainsi son travail valorisé et L’idée est donc de profiter de la dyna-
reconnu, il peut aussi réaliser toute l'utilité C ONCLUS I ON mique du projet pour contruire progressi-
de sa participation. vement la prévention, non seulement au
Trois éléments sont néanmoins à sein de celui-ci, mais aussi, plus large-
prendre en considération : L’objectif de ce document était de four- ment, dans l’entreprise entière, et d’assu-
 le fait que les ingénieurs ne partagent nir des repères méthodologiques et théo- rer la prise en compte, le plus tôt possible
pas forcément la représentation « opéra- riques aux préventeurs concernés par des dans les activités de conception, des
teur = expert », projets de conception. Il ne s’agissait en dimensions humaines, sociales et organi-
 le problème du choix de ces opérateurs, aucun cas ici de rapporter une procédure sationnelles au même titre que les dimen-
 la difficulté de pouvoir les détacher toute faite et invariable. Comme le sou- sions techniques et économiques.
dans la phase d'implantation c'est-à-dire ligne Falzon (1993) à propos de l’inter- La mise en œuvre d’une telle démarche,
de les sortir de leur poste de travail. vention ergonomique : « Est-il réellement se fondant principalement, au cours de
possible d’aboutir un jour à une activité l’intervention sur la prévision du travail
Enfin, l'analyse du travail réel des opé- procéduralisée ? ». L’intervention ergono- futur et l’anticipation des risques ainsi que
rateurs ainsi que leur implication, leur col- mique, comme toute intervention, ne peut sur l’association des acteurs et la coordi-
laboration avec le préventeur, au moment être que négociée puisque de multiples nation de leurs interactions, permet donc,
et après le démarrage « permettent, quant intérêts s’affrontent, puisque de nombreux d’une part, de réaliser des progrès
à elles, de : enjeux coexistent. Selon Falzon (1993), la concrets dans les domaines de la protec-
 repérer des éléments insuffisamment diversité des objectifs apparaît ainsi tion de la santé et la sécurité (objectifs affi-
pris en compte au cours de la conception comme « le frein ultime à une activité chés du préventeur) et, d’autre part, de
et d'y apporter des solutions rapides ; réglée ». favoriser la réussite du projet d’un point
 compléter par l'analyse des incidents Il en est de même, selon nous, quand le de vue à la fois technique et humain. Cette
survenus la formation des opérateurs et de préventeur intervient dans les projets de réussite peut alors apporter à l’entreprise
l'encadrement ; conception. les atouts nécessaires à sa compétititvité.

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JOUVE - Paris

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Tiré à part des Cahiers de notes documentaires - Hygiène et sécurité du travail, 2e trimestre 2000, n° 179 - ND 2127 - 1 200 ex.
N° CPPAP 804 AD/PC/DC du 14-03-85. Directeur de la publication : J.-L. MARIÉ. ISSN 0007-9952 - ISBN 2-7389-0856-X

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