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ECOLE DES HAUTES ETUDES EN SCIENCES SOCIALES

ANNEE 2001 - 2002

THESE

Pour l’obtention du grade de

DOCTEUR DE L’EHESS

Discipline: Recherches comparatives en développement

présentée et soutenue publiquement

par

Alessandro Warley Candeas

Le 01/02/2002

Titre:

TROPIQUES, CULTURE ET DEVELOPPEMENT AU BRESIL.

LA TROPICOLOGIE DANS L’OEUVRE DE GILBERTO FREYRE

Directeur de thèse: M. Ignacy Sachs

Jury:

Hervé Thèry Cristovam Buarque Renato Boschi Afranio Garcia Ignacy Sachs

O Seigneur Dieu, que tes oeuvres divers Sont merveilleuses par le monde univers; O que tu as tout fait par grande sagesse! Bref, la terre est pleine de ta largesse. (Psaume 104: 24 cité par Jean de Léry in «Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil»)

Moro num país tropical abençoado por Deus e bonito por natureza 1 . (Simonal et Jorge Ben)

Le sociologue qui veut comprendre le Brésil doit souvent se transformer en poète. (Roger Bastide, in «Brésil, terre de contrastes»)

Tant de Brésils Mais qu’est-ce que leur variété d’aspects au prix de la diversité des hommes? Et quelle étonnante accumulation de peuples, de races, de civilisations:

unique, je crois bien, sur la surface du globe? (Lucien Febvre, in «Brésil, terre d’histoire»)

1 “J’habite un pays tropical / béni par Dieu / et beau par nature”.

A Ana Paula, ma compagne chérie et fidèle, source d’encouragement, dans le bonheur et dans la tristesse, sous les tropiques et sous des climats tempérés

Au Professeur Ignacy Sachs, avec la plus grande admiration et respect de l’élève, par sa vigueur intellectuelle, son engagement social et sa foi dans les pays tropicaux, en particulier mon Brésil, en dépit de ses élites et des opportunités ratées.

Remerciements

A mes parents et à ma soeur, par le soutien toujours présent

A Vamireh Chacon, président de la Faculté de science politique de l’Université de Brasília,

par l’extraordinaire appui à la préparation de cette thèse, notamment par le partage de sources bibliographiques fondamentales et de ses impressions personnelles acquises avec la fréquentation de Gilberto Freyre

A Sebastião Vila Nova, directeur du Séminaire de Tropicologie, par le soutien, les

suggestions, les livres et les renseignements très utiles sur l’histoire et le fonctionnement actuel du Séminaire

A Fernando de Mello Freyre et à Gilberto Freyre Neto, fils et grand fils de Gilberto Freyre,

respectivement président et directeur-général de la Fondation Gilberto Freyre, par

l’encouragement et les renseignements

A

Lucia Gaspar, Lucia Carvalheira Cunha et Manuel Zozimo, du Séminaire de Tropicologie

et

de la Fondation Joaquim Nabuco, par l’efficacité et la gentillesse dans la prestation de

renseignements et dans l’envoi de livres

Au Secrétaire Tarcisio Costa, du Ministère des Affaires Etrangères du Brésil, par le cours mémorable sur l’histoire des idées à l’Université de Brasília

A l’Ambassadeur Jeronimo Moscardo, qui m’a réveillé la sensibilité aux questions culturelles

A Melquisedeq, vendeur de livres anciens à Recife, à travers qui j’ai pu obtenir de véritables

préciosités bibliographiques sur Gilberto Freyre

A Isabel Barbosa, de l’Institut Rio-Branco, pour la révision du français

A Adriano Moreira, ancien Ministre d’Outre-Mer du Portugal, par son témoignage personnel

à propos de Gilberto Freyre

A Cecília Maria Westphalen, historienne, disciple de Fernand Braudel à l’Ecole Pratique des

Hautes Etudes, par les précieuses informations sur l’histoire des mentalités

Et aux amis suivants, qui m’ont encouragé et partagé des livres, des suggestions et des renseignements très utiles pour la thèse: Ambassadeur Claudio Sotero Caio et Secrétaire Nilo Barroso, du Ministère des Affaires Etrangères du Brésil; Neli Aparecida de Mello, de l’Ecole Normale Supérieure; José Eduardo Lampreia, du Centre Brésilien de Recherches sur les Relations Internationales; Ronald Ayres Lacerda, professeur à l’université CEUB, à Brasília; Mariza Veloso, professeur à l’Université de Brasília et à l’Instituto Rio-Branco; Alexandre Magno da Cruz Oliveira; Veridiana da Silva Velame; et Liana de Brito Oliveira.

Résumé

La thèse étudie l’interaction du binôme culture-développement au Brésil dans la Tropicologie – synthèse des sciences sociales et écologiques par Gilberto Freyre. Sur le plan des mentalités, Freyre réhabilite la place des tropiques dans l’histoire des idées. Quant à la civilisation matérielle, l’histoire du développement du Brésil révèle la combinaison d’apports européens, africains et amérindiens. Cette configuration exige la remise en question de l’universalité des modèles basés sur l’évolutionnisme linéaire des «étapes de la croissance» et de la mondialisation à l’occidentale. La diversité culturele et écologique s’impose comme atout pour le développement human et durable. Sous une perspective de longue durée, Freyre élabore un modèle théorique de la société brésilienne marqué par une triple causalité: culture, race et environnement. Ce modèle conduit à identifier des processus socioculturels et écologiques: l’interpénétration raciale et culturelle et l’adaptation aux tropiques. Si le Brésil est fier de sa condition métisse, il faut aussi hausser sa tropicalité au même rang du métissage comme sa contribution à la civilisation humaine. La thèse propose que les processus de symbiose raciale, culturelle et écologique soient pris en considération par la théorie du développement. La «crise de paradigmes» offre ainsi une opportunité pour que la Tropicologie devienne une branche des sciences du développement. Le relancement de la Tropicologie permettrait d’ouvrir de voies nouvelles pour l’histoire du développement du Brésil et des pays tropicaux. Si le sous-développement accentue des conflits sociaux, culturels et raciaux, le développement tendrait à réaliser la démocratie raciale et l’interpénétration culturelle.

Abstract

The thesis focus on the interaction between culture and development in Brazil within the framework of Tropicology - which is a synthesis of social and ecological sciences, according to Gilberto Freyre. In the field of the history of ideas, Freyre rehabilitates the place of the tropics. In the realm of material culture, the history of development in Brazil unveils the intermingling of European, African and Indigenous contributions. This configuration casts doubt on the universality of models based on the linear evolutionism of «stages of growth» as well as of globalization as mere westernization. Cultural and ecological diversity are thus assets for a sustainable, human development. Building on the long-run perspective, Freyre elaborates a theoretical model of Brazilian society based on a triple causality: Culture, race and environment. This model leads to the identification of social, cultural and ecological processes: racial and cultural interpenetration and adaptation in the tropics. If Brazil is proud of being a melting pot, it must also raise its tropical condition to the same level of its racial mix as a powerful contribution to the human civilization. The thesis proposes that racial, cultural and ecological symbiosis be taken into account by development studies. The «paradigm crisis» thus offers Tropicology an opportunity to become a branch of development sciences. The resurgence of Tropicology would open new paths to the history of development in Brazil and in tropical countries. If underdevelopment stirs social, cultural and racial conflicts, development may lead to racial democracy and cultural interpenetration.

Mots clés: tropiques, développement, culture, tiers-monde, histoire des mentalités, culture matérielle, mondialisation, Brésil, luso-tropicalisme.

TABLE DE MATIERES

 

Page

Introduction

 

8

Chapitre I Culture, développement et tropiques dans les perspectives de l’histoire des mentalités et de la civilisation matérielle

15

I

– Freyre et l’Ecole des Annales

15

L’histoire des mentalités et la civilisation matérielle

15

Convergences et divergences de thèses et de méthodes

18

II – Importation de mentalités et «idées déplacées»

 

28

 

L’importation de mentalités

28

Casa-Grande e Senzala: la rupture avec les mentalités importées

31

Les critiques à dominante idéologique

35

III – Culture, développement et tropiques

 

42

 

La culture

43

Le développement

53

Culture et développement sous les tropiques

70

Chapitre II Les tropiques dans l’histoire des mentalités au Brésil:

 

obstacle ou opportunité?

89

I

– La vision pessimiste: les tropiques comme obstacle

90

La mentalité colonisée

90

Paradis ou enfer? L’exotique sauvage, barbare et dangereux

96

La perception scientifique: le déterminisme climatique et racial

97

La perception littéraire: le réalisme, le naturalisme et le modernisme

104

La perception religieuse: la croisade civilisatrice

107

II – La vision optimiste: les tropiques comme opportunité

 

111

 

La mentalité sensible, séduite, créative

111

Le paradis et le bon sauvage

113

La perception scientifique: une meilleure connaissance du pays

117

La perception littéraire: l’arcadisme, le romantisme et le modernisme

123

Le soleil tropical et le métissage

130

L’équilibre d’antagonismes

143

Chapitre III Culture matérielle et environnement dans l’histoire du développement au Brésil

 

147

I

– Produire

148

Les questions ethnique et démographique comme fonction de la main-d’oeuvre

148

Les cycles de production économique

155

La «mystique industrielle» versus «l’industrialisation tellurique»

166

Les transports

177

L’énergie

179

II – Consommer

 

181

 

L’alimentation

181

Les styles de consommation et «l’européanisation»

187

III – Habiter

196

L’architecture

196

L’urbanisation et la «rurbanisation»

202

Chapitre IV La Tropicologie de Gilberto Freyre

211

I – L’évolution thématique et méthodologique de Freyre

………

214

La thématique et la méthode des années 1930 et 1940: le luso-tropicalisme

………

……… …………

214

Les années 1950: du luso-tropicalisme à la luso-tropicologie ………….…………………

222

Les années 1960: de la luso-tropicologie à la tropicologie

226

II – Eléments de la Tropicologie …………………

227 ……………………………

Le besoin d’un modèle original de développement

227

La symbiose et l’intégration culturelles

…………………………….

…………………….……………….

………………

229

Le Brésil: leader des pays tropicaux

234

Le régionalisme comme modèle d’organisation transnationale

236

Le cadre institutionnel: le Séminaire de Tropicologie

242

III – Critiques à la tropicologie

………………

244

Une idéologie néo-colonialiste?

………………

244

La modeste répercussion. Il faut manger le poisson et jeter les épines

………………

258

Un nouveau paradigme?

261

Chapitre V

Une «Ecole des Annales» tropicale: le Séminaire de Tropicologie ……

………

265

I – Une synthèse des Annales du Séminaire sous la coordination de Gilberto Freyre (1966-1987)

…………………………

266

II – L’ère post-Gilberto Freyre (1988-2001)

282

Conclusion

286

Bibliographie

296

INTRODUCTION

La science répond, certes, à des stimuli rationnels et matériels. D’autre part, cependant, son progrès est tout aussi affecté par la sensibilité de l’esprit et par l’attachement affectif de l’observateur par rapport à l’objet. Voilà la première leçon apprise par Gilberto Freyre: dès le début de sa vie intellectuelle, il s’est laissé imprégner «par une sorte d’osmose affective» – un «procédé proustien» 2 – envers les tropiques brésiliens qui le nourrit dans sa vaste production intellectuelle. Sous la même inspiration, cette thèse se joint, modestement, aux travaux de ceux qui souhaitent contribuer à une nouvelle sensibilité envers les tropiques. Il faut que les tropiques – réalité à la fois écologique, sociale, culturelle et historique – trouvent une place d’honneur dans «l’outillage intellectuel» d’académiciens et de décideurs. Ce défi s’impose à une époque où les lieux communs de la mondialisation à outrance cherchent à homogénéiser les valeurs des sociétés à travers les continents, faisant table rase de leur diversité dans la quête hâtive d’un développement compris de façon erronée comme processus de rattrapage vis à vis des sociétés riches situées dans des espaces tempérés. Une mondialisation seule vécue comme «cosmopolitisme imitatif» 3 . L’objet de recherche de cette thèse est l’interaction du binôme culture- développement au Brésil dans la tropicologie fondée par Gilberto Freyre. Il peut paraître inadéquat, prima facie, de s’appuyer sur les réflexions de Freyre pour une étude sur le développement, puisque les profondes transformations subies par le Brésil au XXe siècle l’éloignent du pays sur lequel s’est penchée la plupart de l’oeuvre du sociologue. Ses reflexions sur les mentalités, la civilisation matérielle et l’écologie sociale sont faites en dehors de toute analyse économique et historique du capitalisme. En outre, il est lieu commun de considérer Freyre conservateur, anti-moderniste. Toutefois, une lecture attentive de son oeuvre, libérée à la fois des a prioris idéologiques appauvrissants et de son appropriation par les régimes autoritaires du Brésil et du Portugal, met en relief des éléments fondamentaux qui doivent être pris en considération dans tout projet de développement durable pour le Brésil et, par extension, pour d’autres pays tropicaux. La très vaste oeuvre de Gilberto Freyre – presque une centaine de livres, outre articles et conférences, produits au long de six décennies de féconde activité intellectuelle – se penche, dans sa richesse, son originalité et ses prolongements logiques, sur un même objet: la

2 FREYRE, Gilberto. Terres du sucre. Paris, Gallimard, 1956, préface pour l’édition française, p. 7. 3 BUARQUE, Cristovam, Une économie pour l’homme, la culture et la terre des tropiques, in Annales du Séminaire de Tropicologie (1985). Recife, Ed. Massangana, FUNDAJ, 1992, pp. 235 à 276.

promotion d’un nouveau tropicalisme 4 moyennant la réhabilitation des valeurs tropicales. A cette fin, l’objet d’étude privilégié est le Brésil, la plus grande nation tropicale, et, plus largement, toute la «civilisation luso-tropicale». A cette fin, le sociologue formule des conceptions brillantes et originales, autant que polémiques, qui enchantent et gênent à la fois intellectuels de droite et de gauche. Ses idées ont été soit mal connues, soit mal interprétées. Il s’impose d’aller au-delà de la contamination du débat scientifique par ces disputes idéologiques, aujourd’hui anachroniques. Ayant marqué à jamais la vision que le Brésil a de soi-même, à une époque où l’existence d’une nation brésilienne était mise en question – les années 1930 –, Freyre élit l’identité nationale comme thème central de sa réflexion et dégage les trois composants basilaires de la formation brésilienne: l’interpénétration entre races et cultures, la société patriarcale et les tropiques 5 . Culture, race et environnement sont les catégories de base de l’oeuvre de Freyre. Or cette thèse se propose d’étudier sa pensée à partir d’une autre catégorie jusqu’à nos jours pratiquement absente dans l’interprétation de sa production intellectuelle, à savoir, le développement. Cela imposera un accent sur les éléments culture et environnement tropical et une moindre importance relative accordée aux questions raciale et patriarcale. En ce qui concerne la culture, cette étude cherchera à identifier dans quelle mesure les thèses de Freyre anticipent ou convergent avec celles de l’histoire des mentalités et de la civilisation matérielle développés par l’Ecole des Annales. La discussion sur le développement ne prétend pas faire une révision théorique; elle se concentre plutôt sur la mise en évidence de sa dimension culturelle, question lancée par l’UNESCO, et écologique, en particulier le modèle d’emploi des ressources naturelles et techniques dans l’agriculture et l’industrie, le planning régional et les rapports ville-campagne. Quant à la catégorie environnement, la contribution à la réhabilitation académique et historique de la tropicologie de Freyre – le «nouveau tropicalisme» – constitue le vrai coeur, la vraie prétention de cette thèse. Dans cette perspective, deux questions se posent:

1) Les tropiques constituent-ils un facteur d’obstacle ou de possibilité de développement? 2) Est-il possible ou souhaitable un modèle de développement authentiquement tropical?

Cette problématisation s’appuiera sur trois hypothèses:

4 FREYRE, Gilberto. Em torno de um novo conceito de tropicalismo, in Um brasileiro em terras portuguesas. Introdução a uma possível tropicologie. Rio de Janeiro, José Olympio, 1953. 5 BASTOS, Elide Rugai. Ordem e Progresso e o tempo do trópico em Gilberto Freyre, in Séminaire «Novo Mundo nos Trópicos». Recherche internet (voir bibliographie).

1) La Tropicologie contribue à la réhabilitation des tropiques dans l’histoire des mentalités au Brésil, en particulier si l’on incorpore dans la théorie du développement. Dans sa formulation, Freyre se démarque d’une tendance de l’intelligentsia brésilienne, à savoir, la copie de mentalités extérieures, et s’efforce d’établir une pensée authentique; 2) Pour Freyre, si d’un côté les tropiques ne sont pas forcément un facteur bénéfique, de l’autre, ils ne sont sûrement pas non plus un obstacle insurmontable au développement. Cela impose une différenciation du modèle de développement adopté, une recherche de chemins propres qui excluent la copie de modèles étrangers; et 3) La civilisation matérielle dans l’oeuvre de Freyre est un atout pour la compréhension du rôle de la culture dans histoire du développement du Brésil, car elle prouve que la combinaison des apports européens, africains et amérindiens est la seule forme possible de durabilité du développement sous les tropiques.

Une question supplémentaire s’impose: il faut s’interroger s’il y a une rupture thématique ou méthodologique entre les travaux de Freyre sur les tropiques brésiliens dans les années 1930, son luso-tropicalisme des années 1950 et sa tropicologie des années 1960. Sur le plan méthodologique, cette thèse est une recherche bibliographique tournée vers l’explication et l’interprétation de la tropicologie de Gilberto Freyre, de ses commentateurs et des Annales du Séminaire de Tropicologie. En outre, des entrevues ont été faites avec des interprètes et biographes intellectuels de Freyre 6 . La vision que Gilberto Freyre a du Brésil est celle d’une «civilisation européenne sous les tropiques» 7 . Plus précisément, un «nouveau style de civilisation» aux valeurs européennes «acclimatées» aux tropiques et mélangées avec des apports non- européens. Si sa perspective n’est pas eurocentrique, elle n’en est pas pour autant anti- européenne.

Le Brésil ne souhaite pas être sous-européen dans ses apparences, ni anti-européen dans ses attitudes; il souhaite joindre son héritage européen aux valeurs tropicales afin de former un nouveau style de civilisation. Au lieu de suivre passivement les européens et anglo-américains dans toutes les créations de leurs artistes, de leurs industries, de leurs sciences, il prétend contribuer au bien-être de l’humanité avec des

6 Des entrevues ont été maintenues avec Vamireh Chacon, directeur de l’Institut de Science Politique et Relations Internationales de l’Université de Brasília, Sebastião Vila Nova, directeur du Séminaire de Tropicologie de la Fondation Joaquim Nabuco, Fernando Freyre, fils de Gilberto et président de la Fondation Gilberto Freyre, Adriano Moreira, ancien Ministre d’Outre-Mer de Salazar et l’historienne Cecília Maria Westphalen, disciple de Fernand Braudel à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. 7 FREYRE, Gilberto. New world in the tropics. The culture of modern Brazil, NewYork, Alfred Knopf, 1959, p. 141. Annales du Séminaire de Tropicologie (1989). Recife, Ed. Massangana, FUNDAJ, 1989, p. 20.

valeurs développées par son propre effort (

)

en harmonie avec ses conditions

( 8 .

écologiques, ethniques, culturelles, anthropologiques )

Sergio Buarque de Holanda souligne, à ce propos, au premier chapitre de Racines du Brésil – intitulé Frontières de l’Europe –, que le pays naît de l’expansion de la civilisation européenne, occidentale, à l’échelle globale 9 . Il ajoute que l’effort de mise en place de la culture européenne sur un territoire vaste, aux conditions naturelles, sinon adverses, largement étranges à sa tradition millénaire, constitue le fait prédominant et le plus riche en conséquences dans l’origine de la société brésilienne. En effet, la mise en place d’une société aux valeurs européennes amalgamées avec de puissants éléments non-européens ne serait possible que par le truchement du métissage et de l’acculturation. Toute la pensée de Freyre, qui se projette vers plusieurs domaines du savoir scientifique, converge vers la tropicologie – sa synthèse personnelle des sciences sociales et écologiques 10 . La tropicologie cherche à s’imposer au milieu des visions manichéistes qui se confrontent dans l’histoire des mentalités à propos des tropiques. D’une part, une vision pessimiste des «tristes tropiques», qui doute de la possibilité de formation de sociétés modernes dans ces espaces; de l’autre, les visionnaires d’une «terre de bonne espérance» en affirment le potentiel de développement 11 . En effet, comme le souligne Pierre Gourou, le monde tropical n’a pas dans l’économie de la planète une place proportionnée à son étendue et aux avantages de son climat 12 . La tropicologie de Gilberto Freyre s’insère dans la deuxième perspective et ouvre une voie positive et innovatrice de recherche d’un modèle de développement tropical authentique. La vision des «tristes tropiques» conduit à la croyance que la solution des problèmes se trouve dans la copie de modèles et institutions étrangères et la «transplantation culturelle». Cela comporte un sentiment de dépaysement, d’exil même, de la part d’individus – appelés mazombos par le poète Gregório de Matos – dans leur propre pays. Ce courant nie les singularités des problèmes locaux, car ceux-ci auraient été vécus par des sociétés plus avancées, qui y auraient déjà trouvé les bonnes solutions. L’importation d’idées aurait ainsi le sens utilitaire de «brûler les étapes».

8 FREYRE, Gilberto. Homem, Cultura e Trópico. Recife, Université Fédérale de Pernambuco, 1962, pp. 75 et 76. Puisque plusieurs citations – dont celle-ci – ne sont pas disponibles en français, des traductions ont été faites par l’auteur afin de garder la fluidité du texte. Les citations en anglais seront cependant maintenues sans traduction. 9 DE HOLANDA, Sergio Buarque. Raízes do Brasil, São Paulo, Companhia das Letras, 1998, p. 31.

10 Annales du Séminaire de Tropicologie (1989), op. cit., pp. 48 et 50.

11 SACHS, Ignacy. Brésil: tristes tropiques ou terre de bonne espérance? Paris, Hérodote, numéro « Nation Brésil », 2000, pp. 184-201. Dos tristes trópicos aos trópicos alvissareiros, in Séminaire «Desenvolvimento Brasileiro e Trópico». Recherche internet (voir bibliographie).

12 GOUROU, Pierre, Terres de bonne espérance. Le monde tropical. Paris, Editions Plon, 1982, p. 7.

D’un autre côté, les partisans de la vision de la «terre de bonne espérance» croient en la possibilité de solutions originales et locales. Ce courant cherche des approches créatrices par le fait de l’inédit des problèmes du pays, qui ne sauraient être comparés à ceux vécus par les sociétés plus avancées. Il comporte une vision positive, voire nativiste. Deux adjectifs très employés par Gilberto Freyre – se rapportant à l’harmonie avec la nature et au métissage –, synthétisent les qualités essentielles de cette vision positive: «tellurique» et «mélanisé».

La perception de la nature tropicale est souvent plus proche du mythique que du scientifique. Les tropiques ont fait l’objet au Brésil de perceptions soit positives, idéalisées – arcadiques, romantiques, nativistes – soit négatives – évolutionnistes, déterministes. Paradis et enfer côte à côte. Terre promise et monde déchu. Actuellement, surgissent des perceptions «mondialisées» écologiques, préservationnistes et holistiques. Les tropiques ont rarement fait l’objet d’une vision scientifique rigoureuse, sans déterminisme, de la part de segments importants de la société et du gouvernement brésiliens. En opposition à cette tendance, la tropicologie de Gilberto Freyre représente la plus importante initiative d’envisager les tropiques d’une façon scientifique non-déterministe, originale et propositive. La question de savoir s’il est possible de suivre un chemin authentique vers le développement sous les tropiques remet en question l’universalité des modèles exogènes et conteste, en particulier, la civilisation occidentale comme seule possibilité d’avenir offerte aux populations pauvres. Il s’agit, au fond, d’une profession de foi dans le pluralisme des civilisations et l’immense variété des contextes culturels, historiques et écologiques. En outre, cela met en garde contre le traitement simplificateur du processus de développement. Selon Gilberto Freyre, le Brésil pourrait jouer le rôle de leader d’une civilisation tropicale moderne et écologique 13 . Le Brésil est la plus large, la plus moderne et la plus riche nation des tropiques, tant par les dimensions de son territoire et de sa démographie, par le dynamisme de son économie, par la puissance de son industrie et de son agriculture, comme par son potentiel de développement technique et scientifique. L’articulation entre les tropiques et les variables socioculturelles, écologiques et économiques s’opère au cours de l’histoire dans le processus d’expansion de l’économie de profil périphérique, mercantiliste ou capitaliste. L’organisation économique «extravertie» empêche le développement endogène, décourageant la consolidation du marché intérieur et l’attachement affectif au terroir. Le Père Manuel da Nóbrega lamentait déjà au XVIe siècle:

Personne n’a d’amour pour cette terre (

bénéfice, bien qu’aux dépens de la terre, car ils désirent partir 14 .

).

Tous veulent oeuvrer en vue de leur propre

13 FREYRE, Gilberto. Homem, Cultura e Trópico, op. cit., p. 195. 14 Lettre écrite en 1552. DE HOLANDA, Sergio Buarque, op. cit., p. 107.

Le processus d’expansion de la frontière économique se réalise par l’appropriation de la disponibilité de ressources naturelles et humaines suivant un modèle prédateur. L’esprit aventurier y est toujours présent, à l’exclusion de l’esprit d’organisation, de persévérance et de discipline. Cela est à la base de la distinction faite par Sergio Buarque de Holanda entre une vraie «civilisation agricole», comme celle d’Europe, et une simple «civilisation aux racines rurales» 15 . Cette dernière est condition nécessaire, mais non suffisante, pour la première, qui suppose des valeurs culturelles et institutionnelles, traduisant l’amour de la nature, profondément enracinées dans la société. Gilberto Freyre, en dépit de ces difficultés, souligne que l’occupation agraire constitue un mérite historique du Brésil, car elle jette les fondements de la stabilité de l’organisation sociale de l’âge moderne sous les tropiques:

En passant à São Vicente et à Pernambuco, la colonisation portugaise se transforma facilement; de mercantile elle devint agricole; c’est parce qu’au Brésil la société coloniale s’est organisée, sur une base plus solide et dans des conditions de stabilité plus grandes que dans l’Inde ou que dans les comptoirs africains, que le Portugal a donné ici la preuve définitive de son aptitude coloniale. A la base de cette société, l’agriculture; comme conditions, la stabilité de la famille patriarcale, la régularité du travail par le moyen de l’esclavage, l’union du Portugais avec l’Indienne qui se trouvait ainsi incorporée à la culture économique et sociale de l’envahisseur. Il s’est ainsi formé en l’Amérique tropicale une société agraire dans sa structure, esclavagiste dans la technique, celle d’exploitation économique, et mêlée à l’Indien – plus tard au nègre – dans sa composition 16 .

D’autre part, Freyre reconnaît que cette économie de base rurale et exportatrice de produits tropicaux, qui a permis l’établissement d’une société stable, s’est fondée sur des «éléments négatifs», à savoir, la monoculture, le latifundium et l’esclavage 17 . En dépit de ces profonds problèmes, l’oeuvre de Freyre demeure une professoin de foi dans le Brésil. Cette dissertation est composée de cinq chapitres. Le premier articule les concepts de culture et de développement interprétés dans les perspectives de l’histoire des mentalités et de la civilisation matérielle dans le contexte tropical. Une fois établis les

15 DE HOLANDA, Sergio Buarque, op. cit., p. 73.

16 FREYRE, Gilberto. Maîtres et esclaves. La formation de la société brésilienne. Paris, Gallimard, 1974, p. 27. Il convient de noter une nuance dans le texte original en portugais qui n’a pas été transmise en français: plutôt que de suggérer une colonisation portugaise qui se «transforma facilement», ce que Freyre signale, c’est que cette colonisation a changé son cours «du facile, le mercantile, vers l’agricole» – c’est-à-dire, d’un processus aisé d’intermédiaire commercial en Asie, vers une entreprise «difficile», agricole, seule capable de fonder une civilisation stable sous les tropiques. Lecture de l’oeuvre en portugais: Casa-Grande e Senzala. Recife, Imprensa Oficial, 1966, p. 5.

17 FREYRE, Gilberto. Rurbanização: o que é? Recife, Editora Massangana, 1982, p. 13.

fondements théoriques, les deux chapitres suivants se dédient à une analyse de l’histoire du développement au Brésil à partir de ces concepts dans l’oeuvre de Gilberto Freyre. Le deuxième chapitre analyse l’histoire des mentalités du pays afin de s’interroger si les tropiques constituent un obstacle ou si, au contraire, ils abritent de grandes possibilités de développement. Ensuite, le troisième chapitre analyse la culture matérielle au Brésil. Le quatrième chapitre, coeur de la thèse, examine le contenu, l’évolution historique et les critiques à la tropicologie. Enfin, le chapitre V se concentre sur la production scientifique de la version tropicale de l’Ecole des Annales: le Séminaire de Tropicologie.

CHAPITRE I

Culture, développement et tropiques dans les perspectives de l’histoire des mentalités et de la civilisation matérielle

Selon Evaldo Cabral de Mello, le Brésil est en train de redécouvrir Freyre à travers la France – qui l’avait découvert dans les années 1950 grâce à Febvre et Braudel – par l’influence de l’histoire de la vie privée et de l’histoire des mentalités 18 . Si la nouvelle histoire ne se consolide que très tard dans l’historiographie brésilienne – dans les années 1980 –, Gilberto Freyre et Sergio Buarque de Holanda en sont les précurseurs «sans le savoir» 19 . Ce chapitre, théorique et conceptuel, identifie les points de contact entre l’oeuvre de Freyre et les méthodes et thèmes de l’Ecole des Annales, notamment de ses protagonistes Febvre et Braudel, pour ensuite définir culture et développement tout en articulant ces concepts dans l’espace tropical. En particulier, il importe de démontrer que Freyre, contrairement à une tendance profonde de l’intelligentsia brésilienne, n’adopte pas de façon passive des concepts et mentalités extérieurs, mais les incorpore à son outillage mental de façon critique afin d’enrichir son analyse de la société brésilienne.

I - Freyre et l’Ecole des Annales L’histoire des mentalités et la civilisation matérielle Les rapports intellectuels entre Gilberto Freyre et les noms les plus célèbres de l’Ecole des Annales sont très féconds. «La Révolution Française de l’historiographie» «débarque» sur les sciences sociales au Brésil par l’influence de Freyre 20 . Roland Barthes souligne les affinités de Freyre avec les protagonistes de l’Ecole dans son éloge de Maîtres et esclaves:

L’oeuvre est un produit brillant de cette sensibilité à l’Histoire totale, élaborée en France par des historiens comme Bloch, Febvre ou Braudel. Maîtres et esclaves emporte l’admiration: c’est un livre exceptionnel à beaucoup de points de vue. Aussi largement intelligent que du Marc Bloch ou du Lucien Febvre 21 .

18 DE MELLO, Evaldo Cabral, O ovo de Colombo gilbertiano in Folha de São Paulo, le 12 mars 2000, p. 14.

19 Georges Balandier aurait affirmé que la sociologie du quotidien aurait été anticipé à Recife. FREYRE, Gilberto. Relendo a 1 ª edição do Livro do Nordeste, in Manifesto Regionalista, Recife, FUNDAJ / Editora Massangana, 1996, p. 151. VAINFAS, Ronaldo, História das mentalidades e história cultural, in VAINFAS, Ronaldo et CARDOSO, Ciro Flamarion (orgs.). Domínios da História: ensaios de teoria e metodologia. Rio de Janeiro, Editora Campus, 1997, pp. 158 et 159.

20 BURKE, Peter. A Escola dos Annales – 1929-1989. A Revolução Francesa da Historiografia. São Paulo, Editora UNESP,

1990.

21 BARTHES, Roland. A propos de Maîtres et Esclaves, in Les Lettres Nouvelles, Paris, v. 1, mars 1953, p. 108. Selon Darcy Ribeiro, Barthes regrette le fait que la France n’aurait pas d’interprète pour ses premiers siècles de formation nationale,

comme Gilberto Freyre l’a été pour le Brésil. RIBEIRO, Darcy. Préface à la 40ème édition de Casa-Grande e Senzala. São Paulo, Record, 2000, p. 11.

Il convient de rappeler les points forts de cette «révolution dans l’historiographie» avant d’en souligner les convergences avec l’oeuvre de Freyre. Lucien Febvre et Marc Bloch s’insurgent contre «l’Ancien Régime de l’historiographie» et proposent une histoire des structures sociales. A cette fin, ils lancent une revue internationale d’histoire économique, les Annales d’Histoire Economique et Sociale, dont les idées maîtresses sont la substitution de l’histoire événementielle par une histoire- problème, la prise en considération de toutes les activités humaines (l’histoire totale) et l’interdisciplinarité, en collaboration avec la géographie, la sociologie, la psychologie, l’économie, la linguistique, l’anthropologie, le droit. Dans sa thèse La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Braudel élabore une problématisation originale de l’espace et du temps historiques. Dans l’analyse du temps, Braudel développe ses structures les plus innovatrices:

la marche de l’histoire à plusieurs vitesses comporterait un temps géographique, un temps social et un temps individuel. D’abord le temps long, qui s’applique aux relations entre l’homme et l’environnement. Il convient de souligner l’opposition relative entre un certain déterminisme chez Braudel et le volontarisme de Febvre 22 . Ce concept de longue durée est très important pour la conception des mentalités, conçues comme des structures de croyances et de comportements qui changent lentement, tendant souvent à la stagnation. La longue durée est surtout employée pour l’étude des rapports entre l’homme, la géographie et les conditions de vie matérielle. Ensuite, le temps «moyen» des structures changeantes, qui s’applique aux conjonctures économiques, sociales et politiques. Et finalement le temps «court», qui s’applique au champ étudié par l’ancienne histoire événementielle, politique et militaire. Etant donnée cette catégorisation temporelle, on pourrait affirmer que le processus de développement, compris comme changement de structures sociales, économiques et écologiques, dans un cadre d’accélération de l’histoire, serait mieux situé entre l’intersection des perspectives braudeliennes de temps moyen et court. L’histoire des mentalités, née au sein de l’historiographie de l’Ecole des Annales, nourrit une préoccupation avec les «formes de vivre, sentir et penser». Vovelle rejette l’autonomie de l’esprit et le concept de mentalités appuyé sur l’abstrait et définit

22 La métaphore de la prison – Braudel décrit l’homme comme prisonnier de son environnement physique aussi bien que de son cadre intellectuel – est très présente, ce qui est révélateur du contexte dans lequel l’oeuvre a été écrite – une prison près de Lübeck, en pleine deuxième guerre. Les hommes, anéantis par le poids des structures, ne sont que des «insectes humains». Le déterminisme relatif de Braudel n’est pourtant pas simpliste, car il met l’accent sur des explications plurielles: il déplace l’examen du capitalisme de la dimension de structure vers celle de processus historique, social, économique et culturel.

l’histoire des mentalités comme l’étude des médiations entre les conditions objectives de vie et la manière comme les hommes l’assimilent et la vivent 23 . L’idée que la «vraie histoire» est celle de l’intimité prend sa source dans Balzac, Proust et les frères Goncourt, mais son fondement conceptuel est «l’outillage mental», d’abord inspiré par le concept de mentalité primitive ou pré-logique de Lévy-Bruhl, ensuite formulé par Antoine Meillet et finalement développé par Febvre et Bloch 24 . Meillet, dans l’Encyclopédie Française, propose la notion «d’outillage mental». L’histoire du quotidien est aussi une méthode à la mode dans les années 1910 et 1920 parmi les anthropologues nord- américains 25 .

Le champ d’étude des mentalités s’oppose à l’histoire économique qui prédomine dans l’historiographie française des années 1950 et 1960, ainsi qu’à l’histoire des idées, qui appartiendrait au domaine de la philosophie. L’histoire des mentalités s’éloigne, dans les années 1970, de l’esprit de synthèse proposé par Febvre et Braudel. En ce qui concerne les thèmes, l’histoire des mentalités donne la préférence aux questions du quotidien et à leurs représentations – religiosité, sexualité, sentiments collectifs, comportements, famille, mort, modes de s’habiller, manger, bref, des «microsujets». Quant au style, la narration et la description l’emportent sur l’explication. Sur le plan des sources de recherche, c’est l’hétérodoxie qui prévaut: tout document peut se prêter à la recherche des mentalités – testaments, sermons, articles de journaux, documents administratifs. Le temps des mentalités est le temps braudelien de la longue durée. Or, le développement, comme cela a déjà été souligné, accélère le rythme d’évolution des idées. Cela exige que l’échelle temporelle d’analyse des idées doit se raccourcir si l’on veut appliquer la méthode à l’étude du développement des sociétés modernes. D’ailleurs, Vovelle avertit lui-même contre le risque de figer le temps historique des mentalités, au risque de «fossiliser» l’histoire, ce qui empêcherait d’examiner et d’expliquer les transformations sociales 26 .

Le développement du concept de civilisation matérielle est le résultat d’un ambitieux projet pour lequel Lucien Febvre invite Fernand Braudel: l’élaboration de

23 Apud VAINFAS, Ronaldo, op. cit., pp. 140 et 141.

24 Les oeuvres de base de l’histoire des mentalités sont ainsi Les Rois Thaumaturges (Bloch), Rabelais et le problème de l’incroyance (Febvre) et le volume de l’Encyclopédie Française écrit par Meillet.

25 ZNANIECKI, Florian et THOMAS, William. The Polish Peasant in Europe and America. Boston, Richard Badger, 1918. Cet ouvrage classique de l’histoire de la vie privée inspirera Gilberto Freyre dans Ordem e Progresso. D’autre part, Franz Boas ne démontre pas grand intérêt à l’histoire intime. VILA NOVA, Sebastião. Sociologias & Pós-sociologia em Gilberto Freyre. Recife, Editora Massangana, 1994, pp. 55 et 62. CARDOSO, Fernando Henrique. Livros que inventaram o Brasil in Novos Estudos CEBRAP, São Paulo, no. 37, novembre 1993, p. 24.

26 VAINFAS, Ronaldo, op. cit., p. 141.

Civilisation matérielle et capitalisme 27 . Dans cet ouvrage, Braudel affirme que les civilisations créent un ordre formé par des liens entre les biens culturels que l’humanité produit, utilise et consomme: des aliments, vêtements, maisons, outils, monnaie, des villes. Cet ordre relève de la culture matérielle. Dans l’introduction au premier volume, intitulé Civilisation matérielle et capitalisme, l’histoire économique est décrite comme un édifice à trois étages. La civilisation matérielle – définie comme des actions récurrentes, des processus empiriques, de vieilles méthodes et solutions – occupe le premier étage, la base presque immobile, routinière 28 ; l’étage intermédiaire est le lieu de la vie économique articulée dans le cadre d’un système de règles et de besoins naturels; le troisième étage contient le «mécanisme capitaliste», plus sophistiqué.

Convergences et divergences de thèses et de méthodes Les coïncidences sont remarquables entre les thèmes, style et méthodes employées par Freyre et celles de l’histoire des mentalités et de la civilisation matérielle. Le Séminaire de Tropicologie mettra en relief, dans la conférence «Un modèle d’histoire sociale» 29 , de l’historienne Cecília Westphalen, les profonds rapports entre les thèses et méthodes de Gilberto Freyre et celles de l’Ecole des Annales (voir chapitre V). Les premiers contacts de Freyre avec la «nouvelle histoire» avaient été faits avec des professeurs français et anglais visitants à l’Université de Columbia. Il compare la «New history» avec

le renouvellement des études historiques et sociales entrepris en France par Marc Bloch, continué par plusieurs de ses disciples, l’un desquels le Maître Fernand

Braudel, dans le sens de l’étude du passé humain sur la base de critères différents des

conventionnels ( )

30

.

Freyre reconnaît l’influence de la «nouvelle histoire» très tôt dans sa vie intellectuelle: une décennie avant Casa-Grande, son mémoire soutenu à l’âge de 22 ans à l’Université de Columbia, intitulé Social life in Brazil in the middle of the XIXth century, s’appuie sur une interprétation du passé social brésilien par la reconstitution de la vie intime

27 BRAUDEL, Fernand. Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-VIIIe siècles. Paris, Armand Colin, 1979, 544 p.

28 BRAUDEL, Fernand, op. cit., p. 12.

29 Annales du Séminaire de Tropicologie (1980). Recife, Ed. Massangana, FUNDAJ, 1983, pp. 231 à 282.

30 FREYRE, Gilberto. Préface à la 1ère édition en portugais de Vida social no Brasil nos meados do século XIX. Recife, FUNDAJ / Ed. Massangana, 1985, p. 32. Au lieu de Marc Bloch, il semble que Freyre aurait du parler de Lucien Febvre.

de ses habitants 31 . Entamée à New York, cette influence est ensuite approfondie à Paris, où Freyre maintient un étroit contact avec Lucien Febvre. Gilberto Freyre note, à Columbia, que l’une des faiblesses de la sociologie nord-américaine serait le mépris de la perspective historique 32 . Il souligne que l’observation d’un phénomène social «en état de repos» doit être complétée par l’observation de groupes similaires dans des périodes diverses et dans des situations dynamiques. Deux inférences découlent de ces remarques. D’abord, l’importance que Freyre accorde à la nouvelle histoire se justifie par le besoin d’enrichir la sociologie nord-américaine avec les apports de l’histoire intime et de la civilisation matérielle. Le luso-tropicalisme résultera de l’observation du processus de colonisation portugaise au Brésil en comparaison avec la colonisation plus courte et récente en Afrique et Asie. Freyre croît que des processus similaires apparaissent dans ces continents quelques siècles plus tard et dans des conditions politiques et économiques distinctes. Lucien Febvre écrit la préface – «Brésil, terre d’histoire» – de l’édition française de Casa-Grande e Senzala traduite par Roger Bastide comme Maîtres et esclaves 33 . Son témoignage est flatteur:

Mais vais-je me montrer convenable préfacier? Peut-être ai-je pris trop de plaisir à relire ce livre qui rendit célèbre son auteur (…). Un essai d’écrivain-né, et qui

contraint le moins artiste des lecteurs à percevoir le talent de l’auteur: ce don étonnant

de vision (…) fait de lucidité et de sensualité. (

brésilienne telle que la met sous nos yeux Gilberto Freyre. Elle est tout entière une immense expérience, une expérience privilégiée de fusion de races, d’échange des civilisations (…). Casa-Grande e Senzala: un livre d’historien ou bien de sociologue? (…) Un livre de l’homme sur l’homme. Et si je m’inquiétais de ce problème de définition (…) c’est que j’ai le malheur, le grand malheur d’être historien, à la fois, et Européen (…). Et de tout coeur, pour cette dernière leçon qui n’est pas la moindre:

merci à Gilberto Freyre, et bonne chance à son livre 34 !

Grande leçon de cette histoire

)

Le livre de Gilberto Freyre est considéré par Febvre «plein de talent (…), noble d’inspiration et courageux en tout ce qui touche au racisme, à la sexualité, à l’esclavage» 35 . De sa part, Freyre compte Febvre parmi les humanistes modernes qui s’emploient à réintégrer

31 FREYRE, Gilberto. Préface à la 1ère édition en portugais de Vida social no Brasil, op. cit., pp. 33 et 34.

32 FREYRE, Gilberto. Sociologia: introdução ao estudo dos seus princípios. Rio de Janeiro, José Olympio, 1967, Tome 2, pp. 496 et 497.

33 Le titre de la traduction française est jugé «pauvre» par Febvre: «Casa-Grande e Senzala (…) devient chez nous, un peu pauvrement, Maîtres et Esclaves». FEBVRE, Lucien, Brésil, terre d’histoire, in FREYRE, Gilberto, Maîtres et esclaves, op. cit., p. 11. Roland Barthes le considère «un titre presque trop hégélien pour un contenu somme toute matérialiste». BARTHES, Roland. A propos de Maîtres et Esclaves, op. cit., pp. 107 et 108.

34 FEBVRE, Lucien, Brésil, terre d’histoire, op. cit., pp. 11 et 20 à 22.

35 Idem, p. 18.

le savoir autour de l’homme considéré comme un tout organique: Febvre ajoute aux sciences sociales l’humanisme, en dépit d’un «scientisme» européen opposé à un humanisme considéré comme «poétique» ou prisonnier du «passé» 36 . Quant à Fernand Braudel, Pierre Daix et Peter Burke soulignent combien la période qu’il a vécue au Brésil – de 1935 à 1937 – lui a apporté de bonheur et d’opportunités de rayonnement intellectuel 37 . Gilberto Freyre devient admirateur du «jeune et déjà notable savant français» 38 . De sa part, Braudel est frappé par la représentation de la Casa-Grande comme microcosme et métaphore de la société agraire et esclavagiste. Vamireh Chacon indique même que Freyre exerce une influence sur Braudel 39 . L’historien français écrit l’Introduzione à l’édition italienne de Casa-Grande Padroni e schiavi –, qu’il considère, plus qu’un chef d’oeuvre, une révolution 40 . Cet ouvrage remarquable

a été suivi d’une série de livres merveilleux, dans lesquels le Brésil s’ouvre infiniment devant nous, tranquille e multiple, avec l’odeur de ses plantes, ses forêts, ses maisons, ses cuisines, ses corps brillants de sueur (…). Il est difficile de dire mieux: parcourir le livre de Gilberto Freyre donne un plaisir concret, physique, comme voyager dans un rêve à travers les paysages tropicaux et luxuriants du douanier Rousseau. Mais il est aussi un plaisir intellectuel d’une qualité exceptionnellement rare (…). Plus qu’un chef d’oeuvre, donc, le livre de Freyre est une révolution, une victoire de l’amour des hommes vis à vis leurs semblables 41 .

La trilogie Casa-Grande & Senzala, Sobrados e Mucambos et Ordem e Progresso anticipe de quelques décennies la «nouvelle histoire» des années 1970 et 1980 dans le traitement de thèmes comme la famille, la sexualité, la religiosité populaire, l’enfance et la culture matérielle. Fernando Novais, organisateur de l’«Histoire de la vie privée au Brésil», souligne l’importance de la production, dans le pays, des volumes sur l’histoire du quotidien et des mentalités directement inspirés de l’oeuvre de Philippe Ariès et Georges Duby 42 . Selon lui, il fallait «acclimater» les modèles de la nouvelle histoire par la reconstitution d’habitudes, de gestes, de saveurs, de la vie matérielle, du quotidien et des mentalités sur la base de la

36 FREYRE, Gilberto. Terres du sucre, op. cit., préface à l’édition française, p. 11.

37 DAIX, Pierre. Braudel. Paris, Flammarion, 1995. Traduction en portugais: Fernand Braudel. Uma biografia. São Paulo, Record, 1999, pp. 129 et 162. BURKE, Peter, op. cit., pp. 46 et 116.

38 FREYRE, Gilberto. Terres du sucre, op. cit. La citation est inscrite sur le préface à la 2ème édition brésilienne, publiée en 1951, p. xviii.

39 CHACON, Vamireh. Gilberto Freyre – Uma biografia intelectual. Recife, Editora Massangana, 1993, p. 247.

40 BRAUDEL, Fernand, Introduzione, in FREYRE, Gilberto, Padroni e schiavi: la formazioni della famiglia brasiliana in regime di economia patriarcale. Turin, Giulio Einaudi Editore, 1965.

41 Idem, pp. ix et x. Braudel considère Sobrados e Mucambos du moins aussi beau – sinon plus – et intelligent que Casa-Grande.

42 NOVAIS, Fernando, et SOUZA, Laura de Mello e (orgs.), História da Vida Privada no Brasil, vol. 1 – Cotidiano e Vida Privada na América Portuguesa. São Paulo, Cia. das Letras, pp. 7 et 8.

longue durée et sans qu’il y ait forcément un rapport avec les structures de la société et de l’Etat.

Toutefois, il est curieux – même décevant – de constater combien sont faibles les références à l’apport de Freyre dans les domaines de l’histoire du quotidien et notamment de la civilisation matérielle dans l’«Histoire de la vie privée au Brésil». Bien au contraire, au lieu de reconnaître le rôle précurseur du sociologue et son puissant apport, l’oeuvre – d’ailleurs un chef-d’oeuvre de l’historiographie brésilienne – ne considère pas les domaines ci-dessus indiqués, mais se borne, sur un ton critique, à mentionner les remarques de Freyre à propos du patriarcat et du métissage. Ronaldo Vainfas lui reproche, par exemple, le fait d’avoir prétendu établir un paradigme unique, fruit de «stéréotypes et de généralisations hâtives» composé par le privatisme des familles et agrégés, dans une confusion entre les sphères du public et du privé 43 . Lucien Febvre et Fernand Braudel ont mieux compris la portée et les mérites de l’oeuvre de Freyre, qui n’est sûrement pas résultante de «stéréotypes et généralisations hâtives». Au contraire, Braudel souligne l’intelligence sous-jacente au style du sociologue:

Une intelligence qui ne nous est pas imposée à la française, comme une construction préconçue, logique, autoritaire. Elle naît des pages tumultueuses, plus chantées qu’écrites (…), et c’est le secret profond de la jeunesse de ce livre, pensé avec force, avec joie, sans pédantisme (…). Le miracle décisif est celui d’avoir su mélanger une narration historique exacte, attentive, avec une sociologie d’une finesse sans défauts (…) 44 .

Au lieu de stériliser la perception du Brésil par l’emploi de schémas théoriques rigides, l’oeuvre de Freyre est féconde, inspiratrice et libératrice. A propos de Casa-Grande, Febvre se réjouit du fait que Freyre ne conclut pas et ne s’adresse pas au lecteur minimaliste et simplificateur, car le livre

ne fournit pas au lecteur pressé, sous forme de trois paragraphes de cinq lignes, bien frappées (…), tout ce qu’on doit, non point penser (…), mais savoir, et même savoir «par coeur» du Brésil pour en posséder la clef unique et magique, la tirer de sa poche d’un geste nonchalant et forcer l’admiration des dames en ouvrant devant elles quelques-unes de ces serrures qui n’enferment que du vent: «Le Brésil, Mesdames, c’est bien simple…». Mais le livre de Gilberto Freyre n’est pas simple. A la fois une histoire et une sociologie (…) hostile aux déductions vaines comme aux sonorités creuses 45 .

43 VAINFAS, Ronaldo, Moralidades brasílicas, in NOVAIS, Fernando, et SOUZA, Laura de Mello e (orgs.), História da Vida Privada no Brasil, op. cit, p. 224.

44 BRAUDEL, Fernand, Introduzione, op. cit., pp. x et xi.

45 FEBVRE, Lucien, Brésil, terre d’histoire, op. cit., p. 11.

Roger Bastide baptise la sociologie de Freyre de «sociologie proustienne» par sa fiction mémorialiste et affective, écrite avec imagination 46 . La même méthode minutieuse de l’écrivain français sera appliquée par Freyre à l’étude du comportement des hommes sous les tropiques. Le style inspiré de Goncourt et Proust, réaliste et romantique à la fois, se manifeste déjà dans son mémoire Social life in Brazil in the middle of the XIXth century 47 : un essai d’histoire sociale et intime. Cette démarche répond au besoin d’appréhender un objet «perdu» – le Brésil tropical – selon une méthode originale: le «procédé proustien de recherche»,

non seulement du temps mais de l’espace-temps jusqu’à un certain point perdus, tentait de compenser tout ce qui, par l’effet d’une science seulement européenne, d’une sociologie seulement anglo-américaine, aurait pu l’éloigner de cette réalité tropicale. Tropicale, et brésilienne 48 .

Gilberto Freyre affirme la singularité de la situation brésilienne, «qui ne se laisse pas toujours comprendre par les sociologues, historiens ou anthropologues étrangers», étant donné leur absence de sensibilité aux éléments non-européens 49 . D’autre part, cependant, Freyre fait l’éloge de cette sensibilité de la part de Lucien Febvre, Roger Bastide et Frank Tannenbaum.

Dans le domaine des sciences sociales, les situations socio-économiques spécifiques

exigent des approches différentes de celles employées par

des scientistes sociaux européens et anglo-américains pour l’étude, l’analyse, l’interprétation de situations propres à leurs pays d’origine. Les transplantations de méthodes, de concepts, de solutions de caractère socio-économique échouent à cause du rejet 50 .

aux régions tropicales (

)

Il est à noter une autre convergence significative de Freyre par rapport à l’Ecole des Annales: l’hétérodoxie dans le choix des sources de recherche et la dilution des frontières entre l’histoire et la littérature. Roberto da Matta souligne que Freyre étudie le Brésil avec originalité méthodologique, employant un véritable «multi-média épistémologique»: au lieu des sources formelles de l’historiographie traditionnelle, il utilise aliments, plantes, vêtements, médecines, habitudes d’hygiène, architecture, façons de parler,

46 Folha de São Paulo, 22 janvier 2000, p. 5/9. Freyre reconnaît que l’oeuvre «A la recherche du temps perdu» le touche de façon particulière par l’évocation de son enfance. FREYRE, Gilberto, Tempo morto e outros tempos, pp. 136 et 137.

47 FREYRE, Gilberto. Préface à la 1ère édition en portugais de Vida social no Brasil, op. cit., p. 27. Le Portugais et les tropiques, op. cit., p. 135.

48 FREYRE, Gilberto. Terres du sucre, op. cit., préface à l’édition française, p. 7.

49 FREYRE, Gilberto. Préface à la 2ème édition en portugais de Vida social no Brasil, op. cit., p. 16.

comportements sexuels, prières, chants, dessins, articles de journaux, photographies, lettres, testaments 51 . Selon Da Matta, l’originalité de la méthode de Freyre se fonde sur la décision de ne suivre aucune épistémologie établie. Freyre reconnaît en soi-même un «dadaïsme scientifique» 52 . Il préconise une science au service des hommes, des causes nationales et humanitaires plutôt qu’une science prétendument «pure» ou neutre. En ce qui concerne l’interdisciplinarité, Freyre affirme qu’il n’a jamais fait des «voeux de chasteté sociologique» 53 . Evaldo Cabral de Mello souligne que quand l’histoire et l’anthropologie s’ignoraient mutuellement au Brésil, Freyre mettait l’accent sur l’utilité des méthodes anthropologiques – synchroniques, employées pour la compréhension des sociétés primitives – pour expliquer les schémas évolutifs des sociétés historiques – pour lesquelles étaient réservées les méthodes diachroniques de l’histoire et de la sociologie 54 . Freyre se réjouit de l’arrivée au Brésil de nouvelles méthodes d’investigation du passé brésilien sur la base d’une science politiquement désintéressée et vouée à éclaircir et à interpréter les origines et la formation du peuple, au lieu d’une histoire seulement intéressée par la recherche d’un rapprochement avec l’Europe 55 . En effet, l’histoire conventionnelle, souciante de «l’unique, du dramatique, du politique, de l’héroïque, du passé le plus noble et le plus grandiose», opposait une forte résistance aux techniques et méthodes de l’histoire sociale et culturelle, plus intéressée au vulgaire, au quotidien typique. Freyre souligne l’importance des études de l’histoire sociale et culturelle du Brésil dans un sens identique à celui prôné par l’Ecole des Annales en réaction à l’histoire événementielle. Il s’agit d’employer des

éléments méprisés par l’histoire qui ne s’occupe que du grandiose et de l’héroïque et qui ne fait attention qu’au document illustre, au registre littéraire, à la chronique officielle ou de la religion dominante ( Le passé brésilien commence à être vigoureusement analysé et reconstitué par la technique anthropologique, psychologique et sociologique de l’étude de la formation des sociétés: analysé et reconstitué par l’anthropologie, la psychologie, l’histoire sociale, la géographie humaine, la sociologie génétique, le folklore. Un vaste matériel laissé de côté par les cultivateurs de l’histoire conventionnelle qui ne se soucie presque pas d’autre chose que des noms illustres et des dates glorieuses

50 FREYRE, Gilberto. Rurbanização: o que é?, op. cit., p. 62.

51 DA MATTA, Roberto. Dez anos depois: em torno da originalidade de Gilberto Freyre, in Ciência e Trópico, 25 (1): janvier/juin 1997, p. 20.

52 Annales du Séminaire de Tropicologie (1980), op. cit., p. 476. FREYRE, Gilberto. Le Portugais et les tropiques, op. cit., p. 243.

53 FREYRE, Gilberto. Aventura e Rotina, Rio de Janeiro, José Olympio Editora, 2ème édition, 1980, p. xxxii.

54 Selon Cabral de Mello, tout comme Braudel met l’accent sur le «temps long» ou presque immobile de la géographie, Freyre recherche une infrahistoire à l’aide de l’anthropologie et de l’histoire sociale du Brésil. DE MELLO, Evaldo Cabral, Postfácio – «Raízes do Brasil e Depois», in DE HOLANDA, Sergio Buarque, op. cit., p. 192. DE MELLO, Evaldo Cabral. O ovo de Colombo gilbertiano, op. cit., p. 13.

est en train d’être étudié, au Brésil, par les chercheurs les plus jeunes de l’histoire

les recettes de gâteaux et de

pâtisserie

chaussuriers, (

des gravures de modes, des comptes de couturiers, modistes,

sociale et culturelle: les annonces de journaux, (

)

)

56

.

(

),

)

des portraits anciens de famille (

Cette inclination vers l’histoire intime, à l’exclusion du recueil d’actions officielles, est présente en 1925, lors de l’organisation par Freyre du Livro do Nordeste, édition de commémoration du centenaire du Diário de Pernambuco 57 . Freyre souligne l’influence de Lucien Febvre et Henri Berr sur la nouvelle historiographie sociale et culturelle brésilienne, par laquelle les jeunes intellectuels se libéraient de l’influence positiviste et recevaient les nouveaux stimuli des «excellentes méthodes modernes de géographie humaine et histoire économique» 58 . Il met en particulier l’accent sur le travail de Lévi-Strauss, Roger Bastide et Arbousse Bastide à l’Université de São Paulo.

En somme, la technique littéraire de l’historiographie traditionnelle cherchait à trouver les racines européennes du Brésil; en opposition, les recherches de terrain et celles faisant usage des sources hétérodoxes conduiraient aux racines amérindiennes et africaines. L’originalité méthodologique de Gilberto Freyre consiste donc à appliquer à l’étude d’une société historique – la brésilienne – la perspective synchronique de la nouvelle anthropologie de son époque. Selon Freyre, il serait d’une «vanité stérile» de se conserver

dans l’ignorance d’une grande partie de nous mêmes par le plaisir de nous borner à l’étude de l’histoire basée sur le document écrit, quand il est vrai, à plusieurs égards, que la situation de notre population est proche, même aujourd’hui, de celle des populations primitives ou presque sans histoire écrite. Qu’il soit clairement établi que pour nous, brésiliens, l’histoire sociale ne peut être la même que pour les peuples européens: un registre presque exclusif des aspects de la vie sociale déjà civilisée. Parmi nous, l’histoire sociale devra recueillir dans ses pages le plus profond de la contribution amérindienne ou africaine au développement brésilien. Ses interprétations doivent se baser sur le fait que dans le passé brésilien – et même plus récemment – deux éléments s’interpénètrent: celui accessible à l’étude par le document écrit et celui qui n’est accessible que par d’autres techniques – l’histoire culturelle, l’anthropologie, la psychologie, le folklore 59 .

55 FREYRE, Gilberto. O mundo que o Português criou, Rio de Janeiro, José Olympio Editora, 1940, pp. 77 et 83.

56 Idem, p. 71.

57 FREYRE, Gilberto. Manifesto Regionalista, op. cit., pp. 58 et 59.

58 FREYRE, Gilberto. O mundo que o Português criou, op. cit., pp. 83, 84 et 89 à 91. Le Portugais et les tropiques, op. cit., p. 29.

59 FREYRE, Gilberto. O mundo que o Português criou, op. cit., pp. 73 et 74.

Dans sa tropicologie, Freyre propose une étude interdisciplinaire de la civilisation brésilienne, basée sur une analyse scientifique ample et minutieuse rassemblant l’anthropologie, l’histoire, la sociologie, la psychologie et la botanique. Cette approche devrait même dépasser la dimension purement scientifique afin d’incorporer d’autres perspectives moins orthodoxes – la philosophie, l’art, l’esthétique et même la poésie et le «drame» des rapports entre la société et le milieu naturel 60 . A côté de l’observation et de l’expérimentation, Freyre insiste sur l’importance de l’empathie et de l’intuition par opposition aux spéculations abstraites. Cela implique le refus de la compartimentalisation des savoirs dans des spécialités étanches ou dans un «esprit de chapelle» épistémologique. La période coloniale et le XIXe siècle sont les périodes privilégiées par Freyre pour l’application de l’histoire des mentalités – ce qui renforce l’hypothèse que ces approches sont mieux adaptées à l’étude des sociétés pré-industrielles. La perspective temporelle de Freyre est proche des trois catégories de temps de Braudel, qu’il réinterprète à sa manière 61 : d’ailleurs, il les mélange d’une manière qui étonne l’historien français:

Le miracle décisif est celui d’avoir su mélanger (…) le temps frénétique des événements avec le temps à demi endormi de la réalité sociale 62 .

Le temps court de Braudel, siège des événements quotidiens, équivaut chez Freyre au temps psychologique; le temps moyen, celui des structures socio-économiques, est envisagé surtout dans sa dimension sociale; le temps long, celui de la géographie et de l’écologie, revêt chez Freyre une dimension culturelle, qui se traduit notamment dans le métissage et l’adaptation à l’environnement tropical. Si ce temps long a pu mûrir au Brésil permettant la réalisation du métissage et de l’adaptation au sein d’une «civilisation luso- brésilienne tropicale», cela ne sera pas le cas des autres possessions d’outre-mer portugaises, toujours soumises au temps moyen, comme on le notera au chapitre IV. Sur le plan de l’espace institutionnel de production scientifique, il est également possible de trouver des similitudes entre les efforts de Freyre et de Braudel. Pierre Daix affirme que Braudel a développé son espace scientifique au Brésil sans des liens

60 FREYRE, Gilberto. Nordeste, op. cit., préface à l’édition espagnole, publiée en 1943, pp. xx et xxi. Les citations de cette préface en espagnol ne sont pas reproduites dans la traduction française Terres du sucre.

61 Gilberto Freyre affirme l’existence d’un temps tridimensionnel dans la vie des personnes et des sociétés, qu’il appelle tempo tríbio – une synthèse du présent, du passé et du futur, qui s’interpénètrent. FREYRE, Gilberto. Ordem e Progresso, op. cit., p. 142. Selon Vila Nova, la notion de tempo tribio découle d’une synthèse des perspectives historique (diachronique) et naturaliste (synchronique). VILA NOVA, Sebastião. Sociologias & Pós-sociologia em Gilberto Freyre, op. cit., p. 59.

62 BRAUDEL, Fernand, Introduzione, op. cit., p. xi.

académiques et institutionnels étroits et établis – il est lui-même son propre espace 63 . Ce ne sera qu’ultérieurement, à la Maison des Sciences de l’Homme, que l’historien établira le centre de rayonnement de l’École des Annales dans «l’ère Braudel». On pourrait l’affirmer de même à propos de Freyre, dans la mesure où il développe sa production intellectuelle sans connexion avec les centres académiques les plus réputés du pays. Il est commun d’entendre des commentaires tels que «s’il s’était établi à São Paulo ou à Rio, ses thèses auraient été plus acceptées». Freyre a préféré investir dans l’approfondissement des compétences au Nordeste dans la Fondation Joaquim Nabuco (FUNDAJ) et en particulier le Séminaire de Tropicologie. Il est aussi à souligner la coïncidence entre les critiques adressées à l’histoire des mentalités et celles dirigées à la méthode descriptive et au style de rédaction de Freyre. A côté de ces vastes convergences, d’autre part, il faut aussi souligner des différences importantes entre Freyre et l’Ecole. Vamireh Chacon affirme que Gilberto Freyre se démarque de l’Ecole des Annales par sa vision du monde et par sa méthodologie. Quant au premier point, Febvre et Barthes reconnaissent la priorité accordée par Freyre aux rapports inter-raciaux et au métissage. Conscient du contexte historique en Europe et dans le tiers- monde, Lucien Febvre se réjouit de l’introduction de Casa-Grande dans les milieux intellectuels français dans les années 1950, car l’oeuvre permet aux européens de comprendre les forces sous-jacentes au processus de décolonisation:

C’est parce qu’il pose (…) les plus gros des problèmes qui se dressent, en 1952, devant les porteurs de la vieille civilisation européenne. Partout, ils voient se révolter contre eux ces peuples de couleur (…). Et voici que ces peuples secouent leur joug (…). De la force, les non-Européens en ont assez pour revendiquer contre les Blancs d’Europe leur droit humain d’être libres. De se faire responsables de leurs propres destins. De renouer le fil rompu avec leurs vieilles civilisations (…) 64 .

En outre, l’oeuvre de Gilberto Freyre ne suit pas la tradition de l’histoire quantitative de l’Ecole des Annales. Le sociologue ne se penche pas sur des chiffres, très présents chez Braudel, afin de soutenir ses thèses sur l’évolution historique de la démographie, de l’écologie et de l’économie. L’une des critiques au luso-tropicalisme, comme l’on remarquera au chapitre IV, est l’absence de support statistique pour la confirmation des thèses sur le métissage et l’interpénétration culturelle dans les colonies portugaises.

En outre, les historiens des premières générations des Annales ont été critiqués par le fait de n’accorder aux femmes et aux enfants qu’une place secondaire – sinon leur

63 DAIX, Pierre. Braudel, op. cit., p. 139. 64 FEBVRE, Lucien, Brésil, terre d’histoire, op. cit., pp. 17 et 18.

exclusion même – dans l’histoire 65 . Or, de sa part, Freyre élève au premier rang dans l’histoire sociale la «masse» formée par les noirs, indigènes et esclaves – la masse de «héros anonymes» –, déplaçant les «héros officiels» 66 . Il hausse en particulier les esclaves de la condition de sujets passifs de l’histoire à la condition de «co-colonisateurs» du Brésil. En outre, la femme, conservatrice des traditions, et l’enfant acquièrent un rôle prépondérant en tant qu’agents stabilisateurs des valeurs et médiateurs de l’équilibre social et de l’adaptation des traditions européennes sous les tropiques 67 . Enfin, peut-être la différence la plus significative entre les méthodes de Braudel et de Freyre est le fait que l’historien français fait le saut de la civilisation matérielle vers l’économie pour ensuite analyser le capitalisme, dans un crescendo thématique et méthodologique. C’est précisément la séquence des volumes de Civilisation matérielle, économie et capitalisme. De sa part, le sociologue brésilien part de la civilisation matérielle et de l’histoire des mentalités, sur le même pied d’égalité, les intègre avec l’écologie sociale, en dehors de toute analyse économique et historique du capitalisme, et couronne son édifice avec la tropicologie, synthèse particulière des sciences sociales et écologiques. En dépit de ces différents chemins parcourus, l’un et l’autre coïncident dans l’objectif majeur la compréhension et l’interprétation de civilisations. Dans le cas de Braudel, la Méditerranée et la civilisation occidentale; pour Freyre, la civilisation luso-brésilienne- tropicale. La Méditerranée, notamment européenne, et l’Atlantique transcontinental. D’autre part, cependant, si Braudel met l’accent sur la limitation des possibilités ouvertes à l’homme par le cadre géographique et historique, la vision de Freyre est justement l’inverse, celle de l’élargissement de ces possibilités, pourvu que le cadre géographique, historique et culturel des tropiques soit respecté dans le processus de développement.

II – Importation de mentalités et «idées déplacées» L’importation de mentalités

65 Une histoire des femmes ne sera organisée que par Georges Duby et Michèle Perrot; Philippe Ariès étudiera aussi L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime.

66 PEREIRA, Astrogildo, Gilberto Freyre: sua ciência, sua filosofia, sua arte. Apud MOTA, Carlos Guilherme. Ideologia da cultura brasileira. São Paulo, Ática, 1995, p. 68.

67 Elide Rugai Bastos, Folha de São Paulo, le 12 mars 2000, cahier Mais!, p. 19. Freyre affirme que les iaiás, patronnes blanches, ont été facteurs de stabilisation de la civilisation européenne et d’un style aristocratique de vie et de maison. FREYRE, Gilberto. Sobrados e Mucambos, op. cit., pp. 32 et 33.

L’un des obstacles à une vision originale du développement au Brésil est le phénomène des «idées déplacées» identifié par Roberto Schwarz 68 : une grande partie des idées qui gouvernent la société ne découle pas de façon organique des expériences vécues dans le pays; elles font l’objet d’un processus d’importation au cours duquel elles perdent leur vrai sens en relation à leurs sociétés d’origine. Par exemple, lorsque l’on cherche à concilier l’irréductible – le libéralisme politique et économique et la réalité esclavagiste du Brésil au XIXe siècle – une «comédie idéologique» s’installe. Dans la mesure où l’élite reproduit des «mentalités» extérieures, notamment de l’Europe et des Etats Unis, celle-ci se détache de son environnement tropical et de son histoire. Si l’histoire des mentalités chez Febvre a la conscience que les idées répondent à une demande sociale, au Brésil, au contraire, les idées ne découlent pas de l’expérience sociale, mais sont souvent l’objet d’importation. Or, comme le souligne le Séminaire de Tropicologie, on ne peut pas importer les présupposés culturels qui donnent lieu au monde moderne – les expériences vécues d’où découlent les mentalités 69 . Ceci étant, Schwarz dénonce l’assimilation sans critique d’idées étrangères et le caractère postiche, inauthentique et imité de la vie culturelle brésilienne. Darcy Ribeiro remarquait souvent que les brésiliens se voient avec les yeux d’autrui. Les constitutions sont aussi importées que le frac et le chapeau haut de forme 70 . Si dans l’histoire intellectuelle les idées représentent des maillons qui s’enchaînent dans une succession cohérente avec l’évolution sociale, au Brésil les idées ne descendent pas les unes des autres: ce sont presque des articles «jetables» de consommation, appréhendés de l’extérieur comme des vérités absolues 71 . Cela produira une «mentalité colonisée» pessimiste, thème traité au chapitre II. L’appropriation de «l’outillage intellectuel» développé ailleurs sert à des fins politiques internes: ce savoir, revêtu de prestige idéologique, contribue à maintenir ou transformer la réalité interne selon les intérêts des classes dirigeantes. Sergio Buarque de Holanda remarque l’autorité intrinsèque et le pouvoir de séduction intellectuelle des théories étrangères sur la pensée brésilienne 72 . L’adhésion à ces doctrines relève ainsi plutôt de la «croyance magique» que de la réflexion, empêchant la prise de conscience et la maturation d’une pensée nationale authentique. Le problème est résolu par un «bricolage intellectuel»: les idées étrangères sont traduites sur le plan interne après une interprétation politique utilitaire selon les intérêts des

68 SCHWARZ, Roberto. As idéias fora do lugar in Ao vencedor, as batatas, São Paulo, Duas Cidades, 2000; Misplaced Ideas: Literature and Society in Late-Nineteenth-Century Brazil, in Misplaced Ideas. Essays on Brazilian Culture, Londres, Verso; Nacional por subtração, in Que horas são? São Paulo, Cia. das Letras, 1987.

69 Annales du Séminaire de Tropicologie (1966), op. cit., p. 450.

70 Annales du Séminaire de Tropicologie (1980), op. cit., p. 348.

71 Silvio Romero critique le fait que les idées politiques au Brésil se développent dans des «serres» sans rapport avec l’environnement extérieur. Apud SCHWARZ, Roberto. Nacional por subtração, op. cit., p. 39.

élites propriétaires 73 . La pensée scientifique devient proche de l’idéologie: l’importation d’idées joue un rôle à la fois d’interprétation et de légitimation de la réalité, avec l’incorporation de quelques éléments, sans que pour autant l’essence des thèses soit employée. Buarque de Holanda souligne l’assimilation sélective, à travers des méthodes d’interprétation douteuses, des idées européennes 74 . Dans ce cadre, par exemple, la diffusion du positivisme s’accorde bien avec ce processus de «commodité spirituelle», qui s’explique par l’autorité «irrésistible et impérative» des arguments d’Auguste Comte 75 . Dans la même ligne s’insèrent le «libéralisme ornemental» et l’absence d’un vrai esprit démocratique 76 . La force irrésistible de la «pensée unique» et des stratégies d’insertion dans la mondialisation au sein de l’élite politique et économique n’est pas un phénomène nouveau. Dans son analyse du caractère imitatif de la vie culturelle, Roberto Schwarz remarque le fait que le passage d’une «école» à une autre au Brésil, c’est à dire, les ruptures épistémologiques et le changement de paradigmes, correspondent rarement à l’épuisement d’un cycle scientifique. Ce passage correspond plutôt à la croissance en prestige des nouvelles doctrines face aux antérieures sans répondre aux besoins scientifiques internes 77 . La réaction négative à cette tendance serait ce que Schwarz appelle «national par soustraction», c’est à dire, la découverte de la singularité nationale par l’expulsion des apports extérieurs amenés par l’impérialisme, les formes mercantiles de production et de consommation culturelles et la «bourgeoisie anti-nationale» 78 . En outre, on ne saurait oublier que les instruments d’analyse élaborés pour l’étude de réalités étrangères sont souvent politiquement conditionnés: l’ethnologie élaborée en Europe au XIXe siècle a joué un rôle important dans la justification de l’entreprise coloniale de peuples «non-civilisés». Roberto Schwarz souligne que les valeurs bourgeoises répandues en Europe – travail libre, égalité, universalisme – correspondaient à des apparences tandis qu’elles

72 DE HOLANDA, Sergio Buarque, op. cit., pp. 155 et 160.

73 BASTIDE, Roger, Sociologie du Bricolage, in Année Sociologique, vol 21, 1970, cité par ORTIZ, Renato, op. cit. pp. 32 et 33. Ortiz illustre ce point par une citation de Hegel sur l’influence de l’environnement sur l’homme faite par Euclides da Cunha dans Os Sertões. Il se demande pourquoi l’écrivain se contente d’une citation superficielle et n’emploie pas les thèses de Hegel sur la dialectique, plus significatives.

74 De Holanda cite le Vicomte de Cairu, noble conservateur de l’Empire, qui essaie de prouver la supériorité des travaux de l’esprit s’appuyant sur un commentaire secondaire d’Adam Smith. Le Vicomte passe à côté de tous les points d’Adam Smith sur l’industrialisation, le libéralisme social et l’éthique qui fondent l’idéologie capitaliste. Idem, pp. 83 et 84.

75 Sergio Buarque affirme que les positivistes brésiliens n’étaient pas vraiment «positifs», car ils croyaient dans le pouvoir «miraculeux» de leurs idées. Idem, pp. 158 et 159.

76 Selon l’auteur, la démocratie au Brésil a toujours été «un malentendu regrettable». Idem, p. 160.

77 SCHWARZ, Roberto. Nacional por subtração, op. cit., p. 30.

78 Schwarz constate deux caricatures dans cette illusion de découverte du «national par soustraction»: le personnage naïf et ultra-nationaliste Policarpo Quaresma, de Lima Barreto, décide de ne s’exprimer qu’en langue tupy, mais il ne la connaît pas; les personnages de Quarup, d’Antonio Callado, décident de chercher le centre géographique du pays, distant de la côte et de ses influences étrangères, et lorsqu’ils atteignent l’endroit précis, ce qu’ils trouvent est un fourmiller. Idem, pp. 32 et 33.

cachaient l’essentiel, à savoir, l’exploitation des travailleurs; au Brésil, cependant, l’importation de ces idées était loin de correspondre même aux apparences – pire encore, cela mettait plus en relief l’hypocrisie et l’injustice de la situation sociale 79 . Il est à souligner que pour Schwarz, toutefois, la question de la transplantation culturelle est un faux problème, dans la mesure où le phénomène est en quelque sorte inévitable dans le contexte contradictoire de modernisation superficielle des pratiques économiques et politiques sur la base du maintien de pratiques sociales rétrogrades 80 . L’argument cache la question essentielle dans la mesure où elle place la discussion sur le plan des rapports entre l’élite et les mentalités importées, alors que le vrai problème est, pour Schwarz, la ségrégation des pauvres de la production et de la consommation culturelle. La solution n’est donc pas, selon Schwarz, le changement de mentalité de l’élite, mais la démocratisation de l’accès aux foyers de culture. Il faut également rappeler qu'une des raisons de la consommation avide d’oeuvres étrangères serait la longue interdiction d’importation de livres pendant la période coloniale. Portugal craignait la diffusion d’idées dans la Colonie, ce qui contraste avec la création d’universités, de presses et de périodiques dans l’Amérique hispanique. Dans ce contexte culturel dépressif, il n’y avait pas d’encouragement à la production et diffusion d’idées. L’ouverture des ports entraînerait une «ouverture des mentalités» 81 . D’autre part, l’importation d’idées toutes faites, reçues de façon «prêt-à- penser», peut être envisagée comme un moyen permettant à l’élite de faire le Brésil brûler des étapes intellectuelles, la «transplantation culturelle» étant un phénomène naturel et même nécessaire des sociétés coloniales 82 . Ceci étant, Ortiz affirme que le processus d’industrialisation et d’urbanisation tend à remettre ces idées «à leur place», du fait de l’évolution des structures sociales et économiques du Brésil dans le sens d’une approximation des sociétés développées 83 . La question d’importation de mentalités sera développée au chapitre II, lorsque l’on examinera les visions pessimistes des tropiques. Le problème sera à nouveau posé au chapitre IV, lorsque l’on s’interrogera si le luso-tropicalisme est une «idée déplacée» dans les territoires d’outre-mer portugais.

Casa-Grande e Senzala: la rupture avec les mentalités importées

79 SCHWARZ, Roberto. As idéias fora do lugar, op. cit., p. 12.

80 SCHWARZ, Roberto. Nacional por subtração, op. cit., pp. 45 à 47.

81 CRISTÓVÃO, Fernando Alves. A cultura lusófona, uma cultura ameaçada? in Séminaire «Novo Mundo nos Trópicos». Recherche internet (voir bibliographie), p. 3.

82 RAMOS, Guerreiro, O tema da transplantação e as enteléquias na interpretação psicológica do Brasil, in Serviço Social, São Paulo, 1954, p. 75. Apud SODRÉ, Nelson Werneck, op. cit., pp. 18 et 486.

83 ORTIZ, Renato, op. cit. p. 106.

Loeuvre séminale de Gilberto Freyre rompt avec la tendance profonde d’importation des mentalités et fonde une interprétation autentique du Brésil. Darcy Ribeiro affirme qu’il s’agit de

l’oeuvre la plus importante de la culture brésilienne. Casa-Grande e Senzala est le plus grand des livres brésiliens et le plus brésilien des essais que nous avons écrit (

).

Gilberto Freyre, d’une certaine manière, a fondé – ou du moins a reflété – le Brésil sur

le plan culturel comme cela a été le cas avec Cervantes en Espagne, Camões au Portugal, Tolstoi en Russie, Sartre en France 84 .

Roland Barthes met en perspective l’importance de Casa-Grande en affirmant à quoi l’oeuvre équivaudrait dans l’histoire française:

Qu’on imagine que trois ou quatre siècles seulement après les dernières invasions franques, quelque clerc historien muni par miracle de tous les pouvoirs de la science moderne, ait produit une oeuvre de synthèse sur la formation ethnique du peuple français. On peut facilement penser de quel intérêt prodigieux serait pour nous autres, français, une analyse de la diététique ou de la psychanalyse, et appliquée à des faits ethniques vieux seulement de quelques générations. La conjonction d’une histoire raciale encore toute fraîche et d’un grand esprit nourri aux disciplines les plus avancées, a donné au Brésil ce livre prestigieux 85 .

Frank Tannenbaum, professeur à l’Université de Columbia, dont la méthodologie d’organisation de débats académiques inspirera le format du Séminaire de Tropicologie, affirme que l’histoire du Brésil devrait se diviser en deux phases – avant et après Gilberto Freyre, la ligne de partage des eaux étant Casa-Grande 86 . Freyre a réussi à changer l’image que le Brésil avait de lui-même, se reconnaissant un peuple métisse, tropical et universel, fier de son héritage et confiant dans l’avenir. Tannenbaum ajoute que le seul autre pays en Amérique latine où cette conscience de peuple s’est produite, c’est le Mexique. Toutefois, cela a exigé une révolution sanglante, alors qu’au Brésil cela a été réalisé par «un homme et un livre». En effet, s’il y a une unanimité – parmi ses défenseurs tout comme parmi ses critiques – par rapport à l’importance de l’oeuvre de Freyre, c’est sa contribution majeure au processus d’auto-connaissance de l’identité brésilienne – dont les piliers seraient le métissage et la tropicalité.

84 RIBEIRO, Darcy, Préface, op. cit., pp. 11 et 12.

85 BARTHES, Roland. A propos de Maîtres et Esclaves, op. cit, p. 107.

86 TANNENBAUM, Frank, préface à The mansions and the shanties: the making of modern Brazil, New York, Alfred Knopf, 1963.

Antonio Candido situe Casa-Grande e Senzala parmi les trois principaux ouvrages pour la compréhension du Brésil, à côté de Raízes do Brasil, de Sergio Buarque de Holanda, et de Formação do Brasil Contemporâneo, de Caio Prado Júnior 87 . Selon lui, Casa- Grande se situe dans la transition entre le naturalisme et le positivisme des interprètes du Brésil de la fin du XIXe et du début du XXe siècles et les visions sociologiques qui s’imposeraient à partir des années 1940. Pour bien comprendre la pensée de Gilberto Freyre, il faut connaître l’environnement intellectuel du Brésil dans les années 1930. A l’époque, l’intelligentsia nationale était dominée par une pensée sociale spéculative, rhétorique, déterministe. Le thème central était l’identité de la nation et la construction d’un projet national, ayant comme toile de fond le processus de modernisation matérielle, urbaine et industrielle. Deux traditions intellectuelles se confrontaient: la weberienne et la marxiste 88 . Le Brésil, intellectuellement inféodé à la Rive gauche, était dominé par la tradition de l’historiographie politique, juridique et institutionnelle – bref, l’ancien régime de l’historiographie. A l’époque, remarque Fernand Braudel, le pays se mettait du côté de la Casa-Grande.

En 1933, Casa-Grande e Senzala naissait dans un Brésil malade, comme le monde d’alors, souffrant dans sa vie matérielle, dans sa réalité politique, sociale, intellectuelle. Le nouveau livre, d’une écriture très fine, a tout de suite produit un scandale: le Brésil de ces années-là voulait être une Europe et se plaçait du côté des seigneurs, des blancs (…) 89 .

Or les théories et méthodes en vogue dans les années 1930 aboutissaient à une condamnation de la viabilité de la civilisation brésilienne. C’est dans ce contexte adverse que Freyre bouleverse la tradition intellectuelle et ose écrire une histoire de la formation sociale du Brésil mettant en valeur la «réussite» de la civilisation nationale, en particulier les apports africains et amérindiens et le métissage racial et culturel. En articulant l’anthropologie avec l’histoire sociale, Freyre se débarrasse des méthodes et théories sur lesquelles se sont penchés les auteurs de son époque et élabore une nouvelle interprétation du Brésil fondée sur l’histoire de l’intimité, du quotidien, de la civilisation matérielle et de l’écologie humaine ou sociologie régionale. Freyre en dégage une vision originale et optimiste du Brésil tropical.

87 CANDIDO, Antonio. O significado de Raízes do Brasil , in DE HOLANDA, Sergio Buarque, op. cit. , pp. 9 et 10.

88 La sociologie et l’histoire d’inspiration weberienne marquent l’oeuvre de Sergio Buarque de Holanda et Raymundo Faoro, alors que Caio Prado Júnior et Werneck Sodré s’inscrivent sur la tradition marxiste.

89 BRAUDEL, Fernand, Introduzione, op. cit., p. ix. Selon Freyre, s’éloigneraient de cette tendance Capistrano de Abreu, Manuel Bonfim, Sylvio Romero, Nina Rodrigues, João Ribeiro, Euclides da Cunha, le Baron de Rio Branco, Affonso d’Escragnolle Taunay, Joaquim Nabuco, Oliveira Lima, Afrânio Peixoto et Alberto Rangel. Cependant, ajoute Freyre, ces savants ont été mis dans une certaine marginalité de l’historiographie brésilienne, dominée par un presque «exclusivisme européen» dans ses objectifs et méthodes. FREYRE, Gilberto. O mundo que o Português criou, op. cit., pp. 74 à 76.

Vila Nova affirme que Freyre assimile la tension entre la sociologie et l’anthropologie dans l’environnement académique nord-américain des années 1930 90 . Il s’agit de la tension résultante entre, d’une part, la conception culturaliste et relativiste proposée par Boas, tournée vers le singulier et méfiante des généralisations et, de l’autre, la conception naturaliste, tournée vers l’identification de régularités universelles dans le comportement de l’homme. Cette tension est surmontée par Freyre d’une façon «brésilienne», hybride:

l’interprétation originale d’une société métisse, naturelle et culturelle à la fois. D’autre part, Freyre note et corrige la faible attention accordée par les sociologues nord-américains à la perspective historique 91 . L’oeuvre de Freyre est marquée par une opposition relative – jamais absolue – à l’évolutionnisme: il s’oppose à la perspective ethnocentrique selon laquelle la civilisation européenne serait la référence pour les autres et se place du côté du culturalisme, sans toutefois tomber dans l’autre extrême – le relativisme culturel à outrance.

Opposer au déterminisme biologique ou ethnique le déterminisme culturel serait

A l’inverse de ce qui indique le déterminisme

culturel absolu – pour ne pas parler du déterminisme économique ou géographique –, il semble que des groupes de «races» diverses développeraient des cultures différentes, si placées dans des mêmes opportunités d’environnement et de culture, selon les différences de tempérament et, possiblement, de mentalités 92 .

opposer un simplisme à un autre. (

)

Le paradoxe n’est qu’apparent: ni son évolutionnisme ni son culturalisme sont absolus. D’une part, il ne rejette pas complètement le concept d’évolution et l’expérience européenne, car pour lui le développement – comme on le verra ci-dessous – serait l’adoption et adaptation de valeurs européennes sous les tropiques. Il est aussi possible d’identifier une approche évolutionniste dans ses comparaisons entre groupes indigènes et africains. De l’autre, sa luso-tropicologie contient la problématisation d’un certain relativisme culturel, dans le sens de la défense et mise en valeur de la diversité culturelle à l’échelle mondiale, chaque peuple ayant sa rationalité et sa singularité. Il est même possible de voir dans sa luso- tropicologie un certain évolutionnisme, l’expérience de la colonisation portugaise étant pour Freyre supérieure à celle des autres nations européennes. Freyre combine ainsi des éléments de relativisme et d’évolutionnisme, ce qui lui permet de parler de

Supériorité et infériorité que, du point de vue anthropologique et culturel, nous devons considérer comme relative sous bien des aspects, tout en reconnaissant que l’Europe

90 VILA NOVA, Sebastião, Gilberto Freyre: bases teórico-conceituais do seu pensamento, especialmente da tropicologie, op. cit., pp. 28 et 29.

91 PEREIRA, José Esteves. Coordenadas epistemológicas de Gilberto Freyre, in Séminaire «Novo Mundo nos Trópicos». Recherche internet (voir bibliographie).

92 FREYRE, Gilberto. Sociologia. Tome 2, op. cit., pp. 338 et 339.

(

)

a réuni pour son expansion dans les espaces non-européens (en particulier sous les

tropiques) des avantages principalement d’ordre technique et scientifique qui peuvent être considérés comme des éléments supérieurs de civilisation universellement

valables 93 .

Freyre substitue le déterminisme par le concept de symbiose entre cultures «donneuse» et «receveuse» – catégorie plus utile à la compréhension de la complexité des rapports inter-ethniques et avec l’histoire et l’environnement. Le refus de généralisation abstraite de Boas est très fort chez Freyre – d’où sa prédilection pour la description et son aversion aux systèmes théoriques simplificateurs de la condition humaine, y compris son habitude de ne pas formuler de conclusions 94 . Culturaliste modéré et historiciste, il se refuse à donner des réponses définitives, toutes prêtes; préfère inviter à penser, à réfléchir. Freyre refuse de réduire la richesse de la réalité humaine dans des schémas théoriques et méthodologiques simplificateurs fondés sur des rapports causaux nécessaires. Il garde une prudence extrême envers les lois universellement valides, les réductions et les systématisations théoriques. D’autre part, cependant, s’il s’éloigne du discours théorique abstrait sur la nature des rapports sociaux et culturels conduisant à une théorie générale, il faut reconnaître qu’il ne manque pas de faire des généralisations – souvent contestées – sur la base de la civilisation sucrière et portugaise sous les tropiques. La «sociologie génétique» de Freyre lui permet d’interpréter les époques historiques dans le cadre d’un changement socioculturel constant. Ce caractère «génétique» envisage la réalité sociale en tant que procès, et non pas comme catégorie fixe et autonome dans le temps et dans l’espace. Bien que Freyre n’adopte pas le structuralisme anthropologique de Lévi-Strauss 95 , Fernando Henrique Cardoso affirme que le sociologue fait une analyse historique structurelle 96 . Vila Nova qualifie la sociologie développée par Freyre comme «méta- sociologie», née de la convergence de la sociologie de la connaissance avec l’histoire des idées, l’épistémologie et la biographie 97 . La «méta-sociologie» s’intéresse à l’homme situé

93 FREYRE, Gilberto. Les Portugais et les tropiques. Lisbonne, Commission exécutive des commémorations du Ve centenaire de la mort du Prince Henri, 1961, p. 57. Lecture de l’oeuvre en Portugais: O Luso e o Trópico. Lisboa, Comissão Executiva das Comemorações do V Centenário da Morte do Infante D. Henrique, 1961, p. 51.

94 VILA NOVA, Sebastião, Gilberto Freyre: bases teórico-conceituais do seu pensamento, especialmente da tropicologie, in MOREIRA, Adriano et VENÂNCIO, José Carlos (orgs.) Luso-tropicalisme: uma teoria social em questão. Lisbonne, Vega éd., 2000, pp. 26 et 27.

95 CHACON, Vamireh, op. cit., pp. 237 et 288.

96 CARDOSO, Fernando Henrique. Livros que inventaram o Brasil, op. cit., p. 27.

97 VILA NOVA, Sebastião. Sociologias & Pós-sociologia em Gilberto Freyre, op. cit., p. 15. La méthode biographique, basée sur des entrevues, a été employée par Freyre dans Ordem e Progresso, sous l’inspiration de l’oeuvre de Znaniecki et Thomas, The Polish Peasant in Europe and America (ci-dessus). Freyre rappelle que la combinaison des méthodes anthropologique et biographique dans l’analyse de l’homme sous les tropiques a été faite par Pierre Verger. FREYRE, Gilberto. Homem, Cultura e Trópico, op. cit., pp. 48 et 49.

dans l’environnement socioculturel en opposition à l’homme abstrait, déraciné des circonstances et du milieu social et naturel. Bref, une «sociologie existentielle» 98 . Dans cette perspective éclectique, il est très difficile de classer la pensée de Gilberto Freyre selon des courants théoriques rigides et exclusifs – de même que selon son appartenance de classe, d’une perspective gramscienne –, étant donné sa liberté de style, d’écriture et de raisonnement. Darcy Ribeiro ne comprend pas comment Freyre, si «réactionnaire sur le plan politique», ait écrit Casa-Grande, «ce livre généreux, tolérant, fort et beau» 99 . Les origines sociales et affiliations politiques de Freyre l’auraient rendu «inapte» à produire une interprétation «aérée et belle de la vie» brésilienne. Ce paradoxe est résolu, selon Darcy, par l’attitude d’empathie anthropologique:

Le fait d’être anthropologue a permis à Gilberto Freyre de sortir de soi-même, tout en demeurant lui-même, pour entrer dans la peau des autres et voir le monde avec les

yeux d’autrui (

[mais se sent aussi] esclave, hérétique, indien, gamin, femme 100 .

).

[Il est] successivement seigneurial, blanc, chrétien, adulte, mûr (

)

Dans cette ligne, le Séminaire de Tropicologie souligne que Freyre est capable d’apprendre à la fois avec Franz Boas et avec le peuple le plus humble (Zé povinho) 101 .

Les critiques à dominante idéologique L’innovation intellectuelle et méthodologique apportée par Gilberto Freyre ne s’est pas réalisée sans des critiques acides. Selon Carlos Guilherme Mota, l’oeuvre de Freyre cristallise une partie importante de l’idéologie de la culture brésilienne, à savoir, la «vision seigneuriale» du pays – celle de la classe propriétaire dominante en crise 102 . Les thèses de la démocratie raciale et du luso-tropicalisme contribueraient à l’élaboration d’une idéologie de la culture brésilienne fondée sur la primauté de la vision de la classe propriétaire intéressée à l’effacement des rapports de domination sociale, raciale et culturelle dans la construction du «caractère national».

Des oeuvres comme Casa-Grande & Senzala, produite par un enfant de la Vieille République, indiquent les efforts de compréhension de la réalité brésilienne réalisés par une élite aristocratique qui était en train de perdre le pouvoir ( De grands essais comme celui-ci, de haute interprétation du Brésil, cachent, en vérité, sous des formules «régionalistes» et / ou «universalistes», le problème réel qu’est celui des rapports de domination au Brésil. Les essais de Freyre arrivent à offusquer

98 VILA NOVA, Sebastião. Sociologias & Pós-sociologia em Gilberto Freyre, op. cit., p. 34. 99 RIBEIRO, Darcy. Préface, op. cit., pp. 11 à 13.

100 Idem, p. 14.

101 Annales du Séminaire de Tropicologie (1980), op. cit., p. 252.

102 MOTA, Carlos Guilherme, op. cit., pp. 54 et 55.

un critique de la taille de F. Braudel, qui le considérait «le plus lucide de tous les essayistes brésiliens» ( [Des] mythes comme ceux de la démocratie raciale et du luso-tropicalisme servent à l’affermissement d’un système idéologique dans lequel se perpétue la notion de la culture brésilienne 103 .

Le courant marxiste, qui dans un premier moment a salué le matérialisme sous- jacent à son analyse, se révolte contre l’appui de Freyre au régime autoritaire en 1964. La gauche brésilienne souligne les répercussions sur la pensée et l’action politiques de l’attachement de Freyre aux valeurs de la société patriarcale et l’éloge des rapports personnalistes et affectifs au détriment des liens impersonnels, des processus institutionnels et des règles abstraites, selon la formule weberienne 104 . L’apologie de la société patriarcale a été souvent mal comprise comme éloge de la politique de la faveur personnelle, de la médiation sociale par les maîtres et propriétaires fonciers envers leurs protégés, donnant lieu à l’arbitraire politique. La thèse de «démocratie raciale» découragerait, aux yeux des critiques de Freyre, tout combat contre les pratiques de discrimination, notamment contre le noir. De même, la thèse de mobilité sociale cacherait les structures de domination et d’oppression économique et sociale. Il est vrai que Freyre note que les caboclos, noirs et indigènes, au lieu de s’insurger contre l’ordre économique et social établi par les blancs, défendaient des valeurs traditionnelles – le patriarcalisme, la monarchie, le catholicisme 105 . Cette attitude conservatrice de la population pauvre la rend méfiante, voire hostile, aux innovations – le libéralisme, le républicanisme, l’égalité, le socialisme. En outre, l’indéfinition de Freyre sur le système économique et social – si féodale ou capitaliste – viderait toute polarisation entre dominants et dominés 106 . En effet, Gilberto Freyre parle d’un «féodalisme brésilien» qui permettrait des fluctuations de classe d’individus, contrastant avec la rigidité du féodalisme européen 107 . L’organisation sociale brésilienne est ainsi décrite à la fois – et paradoxalement – comme féodale et capitaliste. Ce qui avait d’aristocratique dans l’organisation patriarcale de la famille, de l’économie et de la culture est touché pour ce qu’il y avait de démocratique ou anarchique dans le mélange de races et cultures.

103 Idem, pp. 58 et 59.

104 Toutefois, d’autre part, Chacon identifie l’influence de Weber dans l’oeuvre de Freyre par l’identification de types idéaux dans le complexe Casa-Grande – Senzala, des archétypes présents là où se rejoignent les éléments latifundium, monoculture, esclavage et patriarcalisme. CHACON, Vamireh, op. cit., p. 239.

105 FREYRE, Gilberto. Sobrados e Mucambos, op. cit., pp. 364 et 366. La raison serait que ces classes et races subjuguées préfèrent la protection effective des seigneurs, rois et papes aux libertés abstraites.

106 MOTA, Carlos Guilherme, op. cit., p. 66.

107 FREYRE, Gilberto. Sobrados e Mucambos, op. cit., pp. 354 et 355.

Renato Ortiz note que l’idée d’harmonie des opposés – Casa-Grande et Senzala, Sobrados et Mucambos – empêche la problématisation des conflits 108 . Freyre se bornerait à décrire les différences sociales et culturelles, sans s’interroger sur les rapports de pouvoir et les processus historiques d’exploration. L’accent est mis sur les contributions de chaque groupe, plutôt que sur leurs oppositions. L’importance accordée aux aspects «folkloriques» du travail et du métissage cacherait les rapports de domination sociale et raciale. Les thèses de Freyre conduiraient ainsi à une mystification nuisible à toute discussion scientifique et action politique. La séduction des tropiques, lieu de bonheur, abritant un peuple qui rejette les solutions politiques et historiques violentes, désarmerait a priori les esprits et empêcherait toute prise de conscience et toute mobilisation politique. La réaction aux «sophismes» de Freyre concernant le «paradis racial et social» éloignera les nouvelles générations d’intellectuels de l’approfondissement des études sur le métissage et le syncrétisme symbolique. Par conséquent, le caractère fécond de son oeuvre se voit remplacé, aux yeux de ses critiques, par l’accent sur des accomodations opportunistes – ce qui lui vaut l’image de représentant d’un «Brésil de trames» conservatrices 109 . La gauche portugaise s’est également opposé à Freyre sous l’accusation que son luso-tropicalisme a été fort utile pour le régime néo-colonial du Premier ministre Oliveira Salazar, notamment en Afrique. Cet aspect sera développé au chapitre IV. Florestan Fernandes est à la tête de l’opposition formée aux idées de Freyre dans les années 1960 à l’Université de São Paulo – entre autres, par Fernando Henrique Cardoso, Jacob Gorender et Octavio Ianni. Le sociologue est mis à l’écart des principaux centres de formation intellectuelle. Guilherme Mota ajoute que la perspective des courants progressistes est urbaine, plus attentive aux conflits qu’aux tendances d’harmonisation des classes et d’adaptation aux singularités tropicales. En particulier, l’école paulista de sociologie réalisera une lecture du Brésil appuyée sur des méthodes structuralistes et quantitatives, déplaçant l’accent sur la catégorie «culture» vers celle de «mode de production» 110 . Mota note que cela est dû à la radicalisation de la pensée progressiste issue d’institutions telles que les Facultés de Philosophie, dont la réflexion implique une rupture avec les grandes interprétations oligarchiques de l’histoire du Brésil 111 .

108 ORTIZ, Renato, op. cit. pp. 94 et 95. La question de l’équilibre d’antagonismes sera traitée au chapitre II.

109 DE ARAÚJO, Ricardo Benzaquem. Guerra e Paz. Casa-Grande & Senzala e a obra de Gilberto Freyre nos anos 30. Rio de Janeiro, Editora 34, 1994, p. 7

110 RISÉRIO, Antonio, Historiador valoriza a mistura genética e cultural, in O Estado de S. Paulo, édition du 12 mars 2000, cahier D-5.

111 MOTA, Carlos Guilherme, op. cit., p. 74.

Comme le souligne Chacon, plusieurs critiques adressées à Freyre révèlent en effet la méconnaissance de ses idées 112 . Il semble qu’une grande partie de ces critiques dénotent des essais d’insérer Freyre, coûte que coûte, dans le rôle de représentant des intérêts de la classe propriétaire dans l’organisation de la culture brésilienne – suivant la vision d’intellectuel organique indiquée par Gramsci. Le coeur de l’incompréhension est la vision particulière de Freyre à propos des processus de démocratisation sociale, notamment ceux du métissage racial et de la symbiose culturelle. Selon lui, ces processus sont peu étudiés par les sociologues «de formation européenne», qui se concentrent plutôt sur les «stratifications sociales rigides» 113 . D’autre part, les conflits sociaux font aussi l’objet de la réflexion de Freyre, contrairement à la suspicion ou critique courante à l’égard de son oeuvre. Dans son livre Sociologia: um estudo de seus princípios, il en fait une analyse sous une approche particulière:

l’étude des révolutions en tant que processus de compétition ou de conflit social n’intéresse de façon plus particulière à aucune autre sociologie spéciale comme à la sociologie de la culture (…). Le même vaut, d’ailleurs, pour les perturbations de la vie économique (…) qui peuvent conduire à des révolutions: l’inflation, par exemple; ou la très brésilienne politique de valorisation du café, du caoutchouc, du sucre (…). Ce sont des expressions – inflation, déflation, valorisation – de processus sociaux de compétition ou de domination 114 .

Freyre s’inquiète, en particulier, des insurrections causées par la réaction contre des formes de culture étrangères et antagoniques qui poussent les cultures locales à la différenciation ou à l’isolement 115 . C’est cette préoccupation qui l’encouragera à sonner l’alerte contre la menace à la culture luso-brésilienne – inaugurant le luso-tropicalisme, comme on le verra au chapitre IV. Il faut réfuter les critiques selon lesquelles Freyre nierait les facteurs économiques et les luttes de classe. Ceux qui l’accusent d’être l’idéologue de la classe propriétaire ne connaissent pas sa réaction à propos des très mauvaises conditions de vie qui expulsent l’homme de la campagne vers la ville:

112 Cette méconnaissance est aggravée par la critique élaborée à partir de la lecture de sources secondaires – des oeuvres des commentateurs qui s’opposent aux thèses ou aux positions politiques de Freyre – et, ce faisant, ne considèrent pas l’argumentation originale de l’auteur. CHACON, Vamireh, Gilberto Freyre, a globalização e o luso-tropicalismo in MOREIRA, Adriano et VENÂNCIO, José Carlos (orgs.), op. cit., p. 41.

113 FREYRE, Gilberto. Sociologia. Tome 2, op. cit., p. 701.

114 Idem, pp. 538 et 595.

115 Idem, pp. 540 et 544.

Il faut changer l’image tragique de notre homme de la campagne. L’image terrible du travailleur de la Zona da Mata. De l’homme trituré dans les engrenages du latifundium et de la monoculture 116 .

Il est aussi curieux de constater que la Faculté de Sociologie de l’USP, source de plusieurs critiques à Freyre 117 , est une institution en grande partie formée par Roger Bastide, dont la vision du Brésil a reçu une influence profonde du pernambucano. Sa sensibilité, la perspective d’ensemble qu’il inscrit dans Brésil, terre de contrastes 118 et plusieurs passages et illustrations de ce livre sont directement inspirés de Casa-Grande, Sobrados e Mucambos et Nordeste. Des notions chères à Freyre fréquentent ce livre: la «rencontre» de races et de civilisations, la démocratie raciale, la singularité de la colonisation portugaise, la civilisation du sucre, la famille patriarcale, la présence africaine, la sensualité, le plaisir, la douceur des rapports interpersonnels Bastide souligne un autre raisonnement de Freyre: les systèmes de concepts et notions appris en Europe et aux Etats Unis ne sont pas forcément utiles pour l’étude du Brésil 119 . Pour le sociologue français, les termes «classe sociale» ou «dialectique historique» n’ont pas le même sens au Brésil, et ne couvrent les mêmes réalités. Au lieu d’employer des concepts rigides, il vaudrait mieux, ajoute-t-il, découvrir des notions un peu floues capables de se modeler aux réalités complexes et mouvantes. Une autre critique à l’oeuvre de Freyre serait la limitation géographique et historique de sa validité – le Nordeste colonial et sucrier. L’interprète de la société brésilienne passerait du régional au national sans présenter ni discuter des médiations 120 . Pour Freyre, la matrice de l’organisation sociale du Brésil – le métissage et l’ordre patriarcal – fondée au Nordeste serait la même pour l’ensemble du pays. Roger Bastide partage la vision de Freyre selon laquelle le café établit à São Paulo, deux siècles après, une société patriarcale identique à celle de Pernambuco et Bahia, les barons du café reproduisant le même modèle de l’aristocratie sucrière basée sur le latifundium et l’esclavage 121 . Cela est vrai du moins pour l’époque qui s’étend de l’établissement des premières plantations dans la vallée du Paraíba jusqu’à la fin de l’Empire. Bastide identifie, cependant, des différences entre les deux systèmes: le fermier paulista avait

116 FREYRE, Gilberto. Rurbanização: o que é?, op. cit., p. 17. Voir aussi p. 134.

117 Le livre de Freyre Sociologia: um estudo de seus princípios est pratiquement banni de l’université – «un rejet moins pédagogique qu’idéologique». Annales du Séminaire de Tropicologie (1980), op. cit., p. 461.

118 BASTIDE, Roger. Brésil, terre de contrastes. Paris, Hachette, 1957. Lecture de l’oeuvre en portugais: Brasil, terra de contrastes, São Paulo, Difel, 1975. Roger Bastide écrit plusieurs passages, chapitres, articles et livres basés sur les idées de Freyre. Annales du Séminaire de Tropicologie (1972). Recife, UFPE, 1978, p. 10.

119 Idem, p. 15.

120 MOTA, Carlos Guilherme, op. cit., pp. 56 et 58.

121 BASTIDE, Roger. Brasil, terra de contrastes, op. cit., pp. 129 à 134.

une mentalité capitaliste exigeante de la productivité du travail, éloignée du «féodalisme» des plantations de canne; l’esclave n’y trouverait pas la même «fraternité raciale» du Nordeste car il serait désormais soumis au système de mécanisation; la «civilisation du café» était moins rustique que celle des engins à sucre et ne se fait pas accompagner de la dimension luso- africaine avec la même vigueur. Selon Cecília Westphalen, les grandes lignes de la société patriarcale, esclavagiste, autarcique, monoculturelle et bâtie sur le latifundium sont aussi présentes au Paraná 122 . Comme noté dans sa conférence qui sera résumée au chapitre V, les vagues d’immigrants italiens, allemands et de l’Orient qui fondent un profil de polyculture et de petites propriétés sont postérieures à l’établissement de la société et de l’économie traditionnelles dans le Sud du Brésil. Pierre Gourou critique la «fausse comparaison» entre les parties tropicale et sous-tempérée du Brésil – celle-ci étant plus développée à cause de prétendus mérites intrinsèques du climat et de sa population d’origine européenne 123 . La décadence relative du Nordeste colonial ne peut être attribuée au climat, mais aux obstacles et préjugés sociaux et politiques, d’un côté, et, de l’autre, aux encadrements sociaux et techniques qui ont fondé l’économie du sud – travail libre et techniques plus avancées. Selon Evaldo Cabral de Mello, le processus d’industrialisation de l’après- deuxième guerre a contribué à rejeter davantage la pensée de Gilberto Freyre 124 , considérée appropriée seulement pour une réalité pré-industrielle. Son oeuvre était lue comme arriérée selon la logique dualiste où le moderne déplace le traditionnel. La modernisation imposerait des changements structurels et de mentalités incompatibles avec l’ibérisme dont il fait l’éloge. La thèse de la civilisation matérielle a aussi été l’objet de critiques. Il convient de citer, sur ce point, une intéressante polémique qui s’est installée entre Gilberto Freyre et Affonso Arinos de Melo Franco à propos du rapport entre les éléments de la vie matérielle et la pensée 125 . Affonso Arinos, l’un des premiers intellectuels brésiliens à réfléchir sur la «civilisation matérielle du Brésil», se penche sur le progrès de l’urbanisation notamment à Rio de Janeiro et São Paulo depuis 1860, les effets du cycle du café sur les transports et les communications, les services urbains et le développement du crédit pour la production 126 . La discussion part de l’affirmation de Freyre selon laquelle la proximité culturelle de l’Orient du Brésil colonial, plutôt que de l’Europe, aurait fait le pays participer

122 Annales du Séminaire de Tropicologie (1980), op. cit., pp. 231 à 282.

123 GOUROU, Pierre, op. cit., pp. 105 et 106.

124 MELLO, Evaldo Cabral de. O ovo de Colombo gilbertiano, op. cit, p. 14.

125 FREYRE, Gilberto. Sobrados e Mucambos, op. cit., p. 475.

126 DE MELO FRANCO, Afonso Arinos, A civilização material do Brasil, Rio de Janeiro, SPHAN/MEC, 1981; Desenvolvimento da Civilização Material no Brasil (1944), in MENESES, Djacir (org.), O Brasil no Pensamento Brasileiro, Brasília, Senado Federal, collection Brasil 500 anos, 1988, pp. 51-60.

sur une moindre échelle que l’Amérique espagnole du siècle des Lumières. Afonso Arinos considère que l’analyse de Freyre se réfère à la vie matérielle plutôt qu’aux idées. Il suggère que Freyre s’occupe rarement des problèmes intellectuels et politiques. Dans sa réponse, Freyre accuse Arinos de promouvoir un «intellectualisme dans le vide». Quant aux accusations de «matérialisme», Freyre se défend en citant Arbousse-Bastide:

Les éléments matériels ne sont jamais pour Gilberto Freyre que des signes d’autres

réalités, plus difficiles à saisir, mais plus essentielles (

une telle conception, n’ont de sens, ni d’intérêt, que dans la mesure où ils traduisent

des réalités immatérielles, des mentalités, des croyances, des préjugés, des inventions 127 .

Les objets matériels, dans

).

En effet, pour Freyre, les choses physiques se prolongent en valeurs sociales, représentations idéologiques ou sentimentales; l’étude des objets ne saurait être faite en dehors de l’étude des valeurs 128 . Tout être social est ainsi entouré de «choses-valeurs» qui sont des créations culturelles. En ce qui concerne le matérialisme et l’influence de la structure de production sur la société, Gilberto Freyre affirme:

Pour le moins incliné que nous soyons au matérialisme historique, si souvent exagéré dans ses affirmations, surtout dans les travaux des sectaires et de ses fanatiques, il nous faut bien admettre l’influence considérable, sinon prépondérante, des techniques de production économique sur la structure des sociétés, sur la caractérisation de leur physionomie morale. (…) Bien des traits, que les travaux encore si hésitants d’eugénisme ou de cacogénisme attribuent à des caractères ou des tares héréditaires, relèvent plutôt de la persistance, à travers les générations, de conditions économiques ou sociales favorables ou défavorables au développement de l’homme 129 .

Les traits de sous-développement ne relèvent donc pas de la race ou de l’environnement, mais des conditions économiques. Une fois faite cette introduction à la pensée de Freyre, il importe de se concentrer sur la discussion des concepts de culture et développement en général et de les articuler à la lumière de la tropicologie.

III – Culture, développement et tropique

127 Préface d’Arbousse-Bastide dans le livre Um engenheiro francês no Brasil, Rio de Janeiro, 1940. FREYRE, Gilberto. Sobrados e Mucambos, op. cit., pp. 475 et 476.

128 FREYRE, Gilberto. Sociologia. Tome 2, op. cit., pp. 561 et 563.

129 FREYRE, Gilberto. Maîtres et esclaves, op. cit. Préface à la première édition, p. 436.

Trois catégories s’articulent et s’interpénètrent de façon dynamique dans la vaste oeuvre de Freyre: la culture, la race et l’environnement. Un système complexe de causalité plurielle et d’influences réciproques exclut tout déterminisme causal absolu et toute prépondérance d’un facteur sur les autres garantissant l’équilibre et l’adaptation 130 . Les définitions courantes de culture et de développement découlent de l’histoire des mentalités de l’Occident. Dans le cas du Brésil, ces concepts, notamment celui de développement, suivent la tendance d’importation sans critique de la part des élites dirigeantes. La question se pose de savoir dans quelle mesure le développement est une «idée déplacée» et comment la prise en compte de sa dimension culturelle peut adapter ce concept à la réalité sociale et écologique du tropique. Cette réflexion s’inscrit sur le besoin de mise à jour de la définition de développement. Cette notion est le produit historique de la conjonction de facteurs politiques, institutionnels, économiques, épistémologiques et technologiques de l’après-guerre. Cette conjonction a produit des effets profonds sur le plan des mentalités dans le sens de la valorisation des changements structurels ayant comme modèle la modernisation économique et technique de la civilisation occidentale. Or, la combinaison historique des facteurs qui ont produit la «mentalité du développement» a subi de profonds changements pendant les dernières décennies. Organisations internationales, universités et entités non-gouvernementales réclament un raffinement des thèses de développement. En particulier, par la prise en compte des éléments culturels pour la définition des besoins, des capacités et du bien-être de l’homme. Cette thèse se penchera, dans cette perspective, sur l’analyse de la contribution de l’UNESCO dans le débat sur le binôme culture-développement dans les années 1990. Cette organisation a inspiré un grand respect et de l’espoir de la part de Gilberto Freyre, qui a souvent contribué à ses travaux dans les domaines des études sociologiques sur les sociétés multiculturelles aux tropiques et le métissage 131 .

130 Certains affirment toutefois que cette équation complexe de catégories aggrave le risque d’imprécision conceptuelle chez Freyre. DE ARAÚJO, Ricardo Benzaquem. Guerra e Paz, op. cit., p. 38. 131 Freyre prend part à plusieurs travaux de l’UNESCO. Invité par le directeur général Julian Huxley, il participe en 1948 d’un débat de savants sur le nationalisme agressif en contraste avec «l’internationalisme constructif»; le thème du rendez-vous est «tensions qui affectent la compréhension internationale». Il étudie la situation en Afrique du Sud et présente à l’Assemblée Générale de l’ONU en 1954 un rapport intitulé Elimination des conflits et tensions entre les races. En 1966, un séminaire sur l’Apartheid se tient à Brasília, à l’occasion duquel Freyre présente le travail «Race mixture and cultural interpenetration: the Brazilian example», où il affirme que la civilisation européenne transplantée en Afrique du Sud ne se conserve que comme une «serre sociologique». A l’époque de l’inscription d’Olinda sur la liste du patrimoine de l’humanité, le directeur général de l’UNESCO, Amadou Mattar M’Bow, visite le Musée de l’Homme du Nordeste, de la Fondation Joaquim Nabuco. En outre, plusieurs documents de l’UNESCO sont employés dans les débats du Séminaire de Tropicologie, notamment sur l’éducation, la communication et les statistiques sociales. FREYRE, Gilberto. Uma cultura moderna: a luso- tropical in Um brasileiro em terras portuguesas, op. cit., p. 147. Le Portugais et les tropiques, op. cit. , pp. 189, 256 et 257. Annales du Séminaire de Tropicologie (1981). Recife, Ed. Massangana, FUNDAJ, 1986, p. 37.

Le thème «culture et développement» a été traité à l’UNESCO dans deux cadres: la «Décennie des Nations unies du développement culturel» (1988-1997) et le Rapport «Notre diversité créatrice» de la Commission mondiale de la culture et du développement, appelé Rapport Cuéllar 132 .

La culture

Le statut épistémologique du concept de culture est variable et demeure discuté dans l’anthropologie et la sociologie. Etant donnée la difficulté de produire une définition à la fois exhaustive, consensuelle, opérationnelle et transdisciplinaire, Marc Poncelet juge préférable d’admettre le libre examen théorique au lieu d’une obstination normative 133 . Il convient d’entamer la discussion sur le concept de culture par la réflexion magistrale faite à l’occasion du Séminaire de Tropicologie de 1966 par le vice-président de l’Université Fédérale de Pernambuco, l’éducateur et humaniste Newton Sucupira, qui définit la culture comme le

produit de l’activité de l’esprit (…) qui cherche à se réaliser soi-même (…) [et] crée des objectivations pleines de sens (…). La culture est l’objectivation de l’esprit dans son chemin vers la pleine actualisation et l’auto-conscience. (…) Dans son aspect objectif, la culture représente le système des expériences et créations d’une société selon ses possibilités et exigences. Dans son volet subjectif, il s’agit du processus d’humanisation, dans la mesure où l’homme ne se réalise qu’en tant qu’être culturel, lorsqu’il crée de la culture ou apprend le sens des oeuvres culturelles. De telles oeuvres définissent l’effort de transcendance de l’homme, qui s’échappe de la nature afin de créer son propre monde (…). Cependant, du moment où l’homme est lui-même nature, espèce animale, la culture est l’expression de cette existence double – nature et esprit. L’homme essaie continuellement de s’évader de la nature, du domaine du besoin, afin d’instaurer le royaume de la liberté, qui est l’histoire, et de projeter son avenir comme transcendance. Voilà le caractère irrémédiablement ambigu et dialectique de l’existence humaine: pour se réaliser, l’homme nie ou s’oppose à la nature dans une certaine mesure. (…) D’autre part, pour qu’il puisse créer son monde, il ne pourra jamais se passer de la nature, car les formes les plus pures de l’activité spirituelle ne sont pas étrangères aux influences de l’infrastructure naturelle et se rendent objectives dans des supports tangibles, physiques – les biens culturels. Ce sont

132 UNESCO. Notre diversité créatrice. Rapport de la Commission mondiale de la culture et du développement. Paris, UNESCO, 1995. 133 PONCELET, Marc, Une Utopie post-tiermondiste: la dimension culturelle du développement. Paris, Editions L’Harmattan, 1994, pp. 41, 139 et 142.

ainsi les conditions extérieures de la nature qui fournissent la matière travaillée par l’acte humain, qui lui donne une forme et un sens (…) 134 .

Dans ce sens, Sucupira affirme que la nature conditionne l’oeuvre culturelle, car celle-ci est docile à l’action de l’homme en même temps qu’elle lui oppose une résistance. D’autre part, il nie que le milieu détermine le type de culture: l’anthropologie démontre que certaines cultures insérées dans le même habitat produisent des formes différentes d’expression et de solutions techniques d’adaptation 135 . La culture peut être envisagée dans trois catégories, à savoir, philosophique, anthropologique et de classe (érudite et populaire, y compris le folklore) 136 . La première est universelle, tandis que les autres présupposent le pluralisme. Dans son acception philosophique, la culture constitue le trait exclusif de l’homo sapiens. La notion se réfère à la capacité intellectuelle d’appréhender le réel de façon abstraite, de le représenter par des signes et de lui donner un sens. Dans cette perspective, la culture rend la réalité intelligible à l’homme, un préalable à toute action transformatrice. La culture représente également la transformation du réel et de la nature par le travail de l’homme, qui échappe ainsi aux déterminismes imposés par l’environnement. Cela implique surmonter les contraintes naturelles par l’intervention anthropique sur la base de connaissances et d’objectifs socialement définis afin de construire un environnement culturel et garantir la liberté et l’expansion des capacités de l’homme 137 . La deuxième acception de la culture est anthropologique, l’approche la plus féconde pour le processus de développement. Dans un sens large, la culture comprend l’ensemble des éléments responsables pour l’organisation socio-économique et pour l’identité des peuples. De tels éléments peuvent être regroupés dans deux catégories: la première comprend les modèles conscients et inconscients et les structures de la pensée et de la perception du réel (vision du monde, valeurs, idéologies, connaissances, croyances, signes et significations); la deuxième renvoie à leur manifestation soit de façon immatérielle, dans les comportements et dans l’organisation de la société (styles de vie, habitudes, institutions et techniques), soit de façon tangible, dans les monuments, documents et artefacts. La définition classique proposée par E. B. Tylor s’inscrit dans cette acception de culture:

134 SUCUPIRA, Newton. Trópico, educação e cultura in Annales du Séminaire de Tropicologie (1966), Recife, UFPE, 1969, vol 2, p. 439.

135 Idem, p. 440.

136 Preliminary Draft of the World Report. Paris, UNESCO, World Commission on CultureandDevelopment, 1995.

137 L’homme échappe aux déterminismes naturels et les remplace par d’autres déterminismes. Cette autodétermination relève du domaine culturel et se traduit par l’organisation de la vie sociale. Contrairement à l’ordre naturel, l’ordre instauré par l’homme peut être modifié.

that complex whole which includes knowledge, belief, art, morals, law, custom, and any other capabilities acquired by man as a member of society 138 .

Kroeber et Kluckhohn ont analysé 160 définitions de la notion de culture en les regroupant en 6 catégories: descriptive, historique, normative, psychologique, structurale et génétique 139 . Ces auteurs ont abouti à leur propre version, qui peut être aussi inscrite sur la deuxième acception ici considérée:

Culture consists of patterns, explicit or implicit, of and for behaviour, acquired and transmitted by symbols, constituting the distinctive achievements of human groups, including their embodiments in artefacts. The essential core of culture consists of traditional (i.e. historically derived and selected) ideas and their attached values. Culture systems may, on the one hand, be considered as products of action, [and] on the other as conditioning elements of future action 140 .

Une synthèse des définitions de Tylor, Kroeber et Kluckhohn permettrait de mettre l’accent sur deux traits de la culture qui soulignent son importance pour la notion de développement: la culture définit les «capacités» de l’homme acquises par son expérience historique; ces «capacités» sont à la base des accomplissements et de l’héritage culturel matériel et immatériel. Le concept de «techniques d’encadrement» social employé par Gourou s’inscrit également dans la deuxième acception de culture:

L’homme est premièrement un organisateur, membre d’une société plus ou moins capable d’encadrer un nombre plus ou moins grand d’humains, sur un territoire plus

civilisation

«supérieure» (

durée. (

Etre de société – et non pas premièrement un producteur – l’homme s’est «encadré» de mille façons; langage, famille, habitudes alimentaires, régime foncier, cadres

ou moins vaste, pour une durée plus ou moins longue. (

est très efficace aux points de vue de la densité, de l’espace et de la

)

Une

)

)

villageois, tribaux, étatiques, systèmes de communication, religions, préjugés,

philosophies concourent à encadrer les hommes, à modeler les paysages, à créer des conditions plus ou moins propices à la maîtrise du milieu naturel. Certains

encadrements sont plus capables que d’autres (

à accueillir de nouvelles techniques

)

138 TYLOR, E. B., Primitive Culture, citée par UNESCO, Preliminary Draft of the World Report, Paris, 1995, p. 9. Cette définition fournit un argument important dans la contestation de l’évolutionnisme.

139 KROEBER et KLUCKHOHN. Culture: A Critical Review of Concepts and Definitions. In Papers of the Peabody Museum of American Archeology and Ethnology, vol. 47, no. 1, 1952. Cité par UNESCO, Preliminary Draft of the World Report, op. cit.

140 Idem.

de production. Les civilisations armées de la sorte sont plus aptes au «développement»

(

)

141

.

Les techniques efficaces d’encadrement constituent, pour Gourou, la clé du développement. Toutefois, pour lui, l’ouverture et l’orientation des techniques d’encadrement ne sont pas déterminées par les techniques de production 142 . De ce fait, le progrès d’un pays attardé n’est pas simplement l’affaire d’accès ou de transfert de capitaux et de technologie; il requiert d’abord des techniques et des structures d’accueil de nouveautés techniques et d’appui aux changements sociaux, qui de leur part relèvent du domaine culturel. Ce que Lucien Febvre appelle les «façons de penser, de sentir, de se représenter le monde et sa destinée» pourrait être considéré la synthèse du concept de culture telle que celui envisagée par l’Ecole des Annales. Cette vision se situerait sur la frontière des deux acceptions de culture jusqu’ici considérées, c’est-à-dire, la philosophique et l’anthropologique. La troisième acception de culture est envisagée du point de vue de la production d’oeuvres culturelles selon une distinction de classe. On peut distinguer entre culture érudite et culture populaire. La culture érudite désigne, depuis la Renaissance, l’expression esthétique raffinée du génie humain traduit dans les beaux-arts et dans les lettres. En ce qui concerne la distinction entre culture populaire et folklore, Florestan Fernandes et Renato Ortiz critiquent Gilberto Freyre car celui-ci met en valeur, selon eux, la tradition comme élément conservateur et paternaliste 143 . L’accent sur le caractère traditionnel du patrimoine culturel populaire découle d’une position conservatrice de l’ordre social. En opposition, selon Ortiz, la «culture populaire» ne doit pas être vue comme la représentation de la conception du monde des classes subalternes, ou de la «mentalité du peuple», mais comme un projet politique de transformation. La distinction entre culture populaire et folklore traditionnel s’accentuera au Brésil à l’époque de la dictature militaire (1964-1985), qui encourage la production et l’organisation de la culture nationale quoique sous un système de censure 144 .

Cette thèse saisira la notion de culture dans l’acception anthropologique et sociologique ample, qui est celle employée dans la réflexion de Gilberto Freyre. Toutefois, avant de se pencher sur le rôle de la culture dans l’oeuvre de Freyre, cette étude essaiera de

141 GOUROU, Pierre, op. cit., pp. 7 et 350.

142 Idem, pp. 7 et 369.

143 FERNANDES, Florestan, Sobre o Folclore, in O Folclore em Questão, São Paulo, HUCITEC, 1978. Cité par ORTIZ, Renato, op. cit. pp. 70 à 72, 93 et 102.

144 L’idéologie de la culture brésilienne cherchera à favoriser une intégration nationale forgée par la doctrine de sécurité nationale de l’Ecole Supérieure de Guerre – basée sur les thèses de Durkheim sur la culture fonctionnelle en tant que ciment de la solidarité organique de la nation. Manual da Escola Superior de Guerra MB-75, ESG, 1975 apud ORTIZ, Renato, op. cit. pp. 80 et 82.

démontrer la convergence entre la vision du sociologue brésilien sur la question et celle adoptée par l’UNESCO, instance suprême pour la discussion de la culture à l’échelle mondiale. L’organisation établit sa définition de culture à la Conférence mondiale sur les politiques culturelles (Mundiacult) tenue au Mexique en 1982, comme

l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et croyances 145 .

Cette définition permet l’examen de l’influence de la culture sur le développement dans deux dimensions, à savoir, la dimension patrimoniale et l’organisationnelle. Dans son acception patrimoniale, la culture peut être définie comme l’ensemble de connaissances et richesses mobilisables. La culture n’est donc pas seulement la médiatrice cognitive et affective qui rend la réalité intelligible à l’homme, comme affirmée dans la première acception ci-dessus. Elle est aussi la ressource de base, d’une part, pour l’identification et la transformation de l’environnement naturel dans un patrimoine humanisé; et, d’autre part, pour la formation et la gestion des capacités humaines. La notion même de ressource naturelle et humaine est une construction culturelle et historique, pouvant conduire soit à une relation symbiotique entre la nature et les agents socio-économiques, soit à la domination prédatrice de la première et à l’asservissement des derniers 146 . Dans sa dimension organisationnelle, la culture comprend la rationalisation de tous les aspects normatifs et institutionnels de la vie sociale susceptibles d’influencer l’action économique: les règles de propriété, l’organisation des entreprises, le régime de travail, l’emploi de techniques et équipements, la protection de l’environnement, l’épargne, l’investissement et la distribution de la richesse collective. Le Rapport Cuéllar met en garde contre une vision statique de la culture:

Aucune culture nationale n’est statique ou immuable. Au contraire, chacune est en état

de flux permanent, influençant et étant influencée par d’autres cultures ( de ne pas lui donner une signification excessivement conservatrice 147 .

). Il importe

Dans cet esprit, les éléments culturels peuvent être classés en statiques ou structurants et dynamiques ou structurés, les premiers étant nécessaires à la stabilité des

145 Conférence mondiale sur les politiques culturelles (Mundiacult). Déclaration du Mexique sur les politiques culturelles. Paris, UNESCO, 1982.

146 SACHS, Ignacy. Cultures, environnements et styles de développement, op. cit., et A la recherche de nouvelles stratégies de développement: Enjeux du Sommet social. Paris, UNESCO, MOST, 1995, p. 26.

147 UNESCO, Notre diversité créatrice, op. cit., p. 19.

sociétés, et les autres à leur évolution 148 . Les composants statiques, «lourds» ou structurants sont des signes culturels chargés d’une valeur symbolique puissante qui confèrent l’authenticité et le cadre de référence existentiel d’une civilisation et lui assurent équilibre et continuité. Il s’agit des mythes fondateurs, traditions, religions et croyances, langues, la vision du monde et les modes d’occupation de l’espace géographique. Les fondements du luso-tropicalisme jetés dans Casa-Grande se réfèrent à certains mythes fondateurs de l’identité nationale du Brésil qui seront examinés dans le chapitre IV. La formation de la société brésilienne – et, par extension, luso-tropicale – prend en compte la complexité de la formation portugaise. De cette formation découlent les vertus essentielles de la nation tropicale: la mobilité, le métissage et l’adaptation à l’environnement. Les composants dynamiques, «légers» ou structurés, pour leur part, englobent les expressions productives de la société, qu’elles soient économiques ou artistiques. Ces éléments sont les vecteurs du changement, permettant l’adaptation aux nouvelles réalités. Selon la théorie diffusionniste, ci-dessous analysée, ces éléments peuvent être transmis et assimilés par des échanges interculturels produits par le commerce, les migrations et la domination politique ou militaire. L’ouverture à l’extérieur, en particulier dans un contexte de mondialisation, tend à accélérer ces échanges. L’assimilation des apports externes n’est pas faite par simple reproduction, car ceux-ci font l’objet d’un processus de réinterprétation endogène qui peut même changer le sens et l’usage des éléments empruntés. Dans un contexte de décalage technologique, politique et économique entre les sociétés en interaction, au lieu d’un échange équilibré, ce qui s’instaure, c’est l’influence unidirectionnelle des sociétés modernes sur les communautés autochtones.

La transformation de ces composants dynamiques peut aussi résulter de facteurs endogènes tels que le changement dans l’équilibre des forces politiques ou sociales, dans le sens de l’accroissement du pouvoir des secteurs dynamiques (p. ex., la bourgeoisie), ou la découverte de nouveaux procédés techniques. Il importe, ici, de confronter les notions fondamentales de culture et de civilisation. Le concept de civilisation correspond à la culture dans la littérature anglo- saxonne. En effet, la traduction en langue française de Primitive culture, d’Edward B. Tylor, est La civilisation primitive. L’absence du terme culture dans l’acception anthropologique anglo-saxonne dans le monde intellectuel français révèle une significative divergence dans l’approche scientifique des phénomènes sociaux 149 .

148 CLAXTON, Mervyn, op. cit., p. 10. UNESCO, La dimension culturelle du développement: vers une approche pratique, op. cit., p. 135. 149 CUCHE, Denis, La notion de culture dans les sciences sociales, 1996. Commentaire de Sebastião Vila Nova in Ciência e Trópico, 28 (2), juillet/décembre 2000, p. 233

La notion de culture en anglais recouvre l’ensemble des techniques d’encadrement et de production, alors que le mot français «culture» comprend l’ensemble des activités intellectuelles. Quant au terme civilisation, consacré par le Siècle des Lumières, il désigne les accomplissements supérieurs de l’humanité. La notion de civilisation présuppose l’unité de la nature humaine et l’approche évolutionniste linéaire du progrès et de l’histoire. L’usage pluriel du concept de civilisation désigne le rayonnement historique de sociétés telles que la chinoise, l’égyptienne, la grecque, la romaine, la chrétienne, la musulmane et la luso-tropicale. Il est vrai que ce concept a joué un rôle capital dans la justification idéologique de l’entreprise coloniale – la «mission civilisatrice». C’est en opposition à cette conception ethnocentrique de civilisation que la pensée allemande du XIXe siècle élabore le concept de Kultur, dont l’accent est mis sur la diversité de la nature humaine, permettant de fonder des idéologies nationales. Ce courant proclame l’irréductibilité des contenus culturels nationaux dans un rationalisme universel. La définition de culture proposée par Tylor (ci-dessus) donne une nouvelle orientation à la confrontation entre les notions de Kultur et civilisation. Dans les années 1920 et 1930, lorsque l’intelligentsia brésilienne s’efforce de réfléchir sur l’identité de la nation, le concept de «civilisation» est très répandu dans les sciences sociales. Marisa Velozo note que l’emploi de ce concept, au lieu de celui de «culture» brésilienne, reflet une synthèse originale de la pensée nationale, qui combine l’idée de «civilisation» de la tradition française et celle de la «culture» de la tradition allemande 150 . Voilà une solution hybride, brésilienne, de mélange d’idées extérieures. Dans cet esprit, Roberto da Matta souligne que Gilberto Freyre réussit à combiner l’universalisme illuministe et le relativisme culturaliste 151 . C’est dans ce sens que le sociologue affirme:

les sciences sociales seront insuffisantes tant qu’elles resteront ethnocentriques, c’est à dire, fondées seulement sur l’expérience occidentale de sociétés qui se sont considérées comme la société humaine, de cultures qui se sont intitulées la civilisation. Je suis de ceux qui se sont refusés, dès le début, à prendre cette position unilatérale et qui se sont lancés à la recherche de perspectives véritablement universelles pour cette science, en partant – pour paradoxal que cela puisse paraître – du régionalisme 152 .

Il importe de comprendre comment Gilberto Freyre envisage le concept de culture. Il s’agit, pour lui, d’une réalité à la fois psycho-sociale, matérielle et politique. Quant

150 VELOSO, Mariza, et MADEIRA, Angélica. Leituras Brasileiras. São Paulo, Paz e Terra, 1999, p. 140. L’auteur cite Elias, 1990.

151 Entrevue à la chaîne TV Cultura – série «Gilbertianas», 2001.

152 FREYRE, Gilberto. Le Portugais et les tropiques, op. cit., p. 86.

au premier aspect, sa vision s’approche des «façons de penser, sentir et représenter le monde» de l’Ecole des Annales: c’est «l’unité de sentiment et de culture» employée par Freyre dans «O mundo que o português criou» et les formules inscrites dans sa conférence «Uma cultura moderna: a luso-tropical» 153 dont on parlera au chapitre IV – les styles de fréquentation et de vie ensemble, les «façons luso-tropicales» non seulement de penser et de sentir, mais aussi d’agir, ce qui permet la viabilité de «l’unité de la civilisation fondée par le Portugais». Cette unité n’exclut pas, bien entendu, les différences régionales ou nationales 154 . L’analyse de Freyre du rôle de la culture, omniprésente dans sa vaste oeuvre, est présentée dans «Sociologia: introdução ao estudo dos seus princípios». Freyre y affirme que le concept de culture découle de l’organisation sociale comprise comme «système de rapports» 155 . C’est en effet de l’interaction sociale que naissent «les idées, les activités, les habitudes et les méthodes d’envisager les problèmes et situations sociales». Il est donc à noter que sa notion de culture met en évidence que les phénomènes présents dans la définition classique de Tylor résultent des rapports sociaux et de l’influence de l’environnement. Ces rapports sont

[Il

s’agit des] influences de l’environnement social et de la distribution écologique des

sous-groupes dans l’espace ( )

conditionnés, mais non pas déterminés, par des influences du milieu physique (

).

156

.

Freyre rappelle la distinction entre la nature et la culture, entre les choses données et celles produites artificiellement 157 . Dans cette distinction, l’objet culturel est soumis aux jugements de valeur, qui sont absents des sciences naturelles. Toutefois, cette distinction ne doit pas être rigide, car

pour la sociologie, il semble nécessaire abandonner la dualité – science naturelle,

science de culture – devant (

étant (

)

une réalité mixte – la réalité sociale. Les faits sociaux

biologique et d’influences du milieu physique,

)

l’expression de l’héritage (

)

(

)

ces faits n’en sont pas pour autant purement naturels. La nature humaine se définit

(

)

par des processus non seulement naturels, mais aussi culturels – ceux-ci échappant

à la biologie et à la physique. (

«naturalisme» implique l’acceptation du système «culturaliste» messianique. ( )

) de

l’homme considéré dans son unité bio-sociale et culturelle. Une science à la fois naturelle et culturelle 158 .

Voilà l’aspect «spécifiquement humain» de la sociologie en tant que science (

Cela ne veut pas dire, cependant, que le refus du

)

153 FREYRE, Gilberto. Uma cultura moderna: a luso-tropical , op. cit., p. 131.

154 FREYRE, Gilberto. O mundo que o Português criou, op. cit., p. 42.

155 FREYRE, Gilberto. Sociologia. Tome 1, op. cit., p. 167.

156 Idem, p. 175.

157 Idem, pp. 211 et 212.

158 Idem, pp. 212 et 213.

La deuxième dimension de la culture envisagée par Gilberto Freyre est la matérielle. Ce faisant, il dépouille la culture de son caractère sacré, trop intellectualisé 159 . La concrétisation de la notion de culture – rendue prosaïque – est l’effet le plus important de son histoire du quotidien, qui rend vivant le culturalisme de Freyre. Inspiré par l’opposition faite par Ruth Benedict entre les visions dionysiaque et apollinienne du monde, Freyre fait l’option pour la première 160 . La civilisation matérielle sera traitée au chapitre III, mais il convient de souligner ici que chez Freyre la culture matérielle – surtout la cuisine – est la pièce de résistance de toute civilisation, en particulier du régionalisme:

La vérité est que ce n’est pas seulement de l’esprit que vit l’homme: il vit aussi du

pain – y compris du pain mollet, du pain sucré à la noix de coco, du gâteau (

régionaliste ne doit pas s’occuper seulement des problèmes des beaux-arts, de l’urbanisme, de l’architecture, de l’hygiène, de l’ingénierie, de l’administration; il doit aussi s’occuper des problèmes de la cuisine, de l’alimentation, de la nourriture 161 .

). Le

En ce qui concerne le troisième aspect de la culture – le politique –, Freyre se penche sur la question des «cultures menacées», très spécialement la luso-brésilienne, dans un contexte «d’impérialismes culturels» de la part de nations matériellement plus avancées. Cette intuition sera la base du développement du luso-tropicalisme.

Cette expression culture a déjà quitté la sphère anthropologique ou sociologique ( ) pour acquérir un sens politique que nous ne saurions en aucune manière mépriser, en notre qualité de jeune peuple éparpillé sur un vaste territoire très visé par des systèmes politiques européens dans leurs rêves de pénétrations culturelles qui se substituent aux expansions territoriales, beaucoup plus difficiles 162 .

Freyre se dédie donc à dégager le contenu de la «civilisation brésilienne». A une époque où l’idée même de nation brésilienne était mise en doute, car la discussion théorique se poursuivait autour du seul concept de race, l’existence d’une culture nationale étant sérieusement mise en doute 163 , Freyre met le concept de culture au coeur du débat sur l’identité du Brésil et déplace la race comme catégorie exclusive pour l’explication de la réalité nationale. C’est donc dans le concept de culture comme catégorie analytique, noyau de

159 DIMAS, Antonio, Um manifesto guloso, in FREYRE, Gilberto. Manifesto Regionalista, op. cit., p. 41.

160 La distinction faite par Nietzche entre vision apollinienne et dyonisiaque est employée par Ruth Benedict dans Patterns of Culture. CHACON, Vamireh, op. cit., pp. 237, 238 et 242.

161 FREYRE, Gilberto. Manifesto Regionalista, op. cit., p. 59.

162 FREYRE, Gilberto. O mundo que o Português criou, op. cit., p. 37. Le thème des «cultures contre cultures» est notamment repris dans la conférence Guerra, Paz e Ciência prononcée à l’Itamaraty en 1948.

163 VELOSO, Mariza, op. cit., p. 144.

la pensée de Boas, que Freyre trouve l’atout pour réfuter les déterminismes raciaux et géographiques. Vila Nova signale que si, d’une part, l’influence de Boas sur Freyre est inéluctable en ce qui concerne la place centrale de la culture, d’autre part, Freyre s’éloigne de son maître par son anti-objectivisme 164 . En outre, Freyre ne gardera pas la leçon de Boas selon laquelle il n’y aurait pas de races supérieures et inférieures: la plus importante opposition entre la vision relativiste et culturaliste de Boas et l’oeuvre de Freyre est la perspective particulière qu’il accorde à la catégorie «race», ce qui lui permettra de proclamer la «supériorité» du colonisateur portugais, idée maîtresse de sa luso-tropicologie – comme examiné au chapitre II. Ricardo Benzaquem note l’importance de la race chez Freyre, catégorie aussi importante que la culture – étant donnée son analyse détaillée des apports des portugais, noirs, indiens, maures et juifs 165 . En effet, Freyre mentionne certaines «prédispositions» ou «spécialisations biologiques», ce qui le rapprocherait du déterminisme racial du XIXe siècle plutôt que du culturalisme de Boas. Gilberto Freyre travaille avec une notion ample de culture, qui englobe des formes, des contenus et des processus, notion proche de celle de civilisation, mais éloignée du sens d’homogénéité, d’ordre, ce qui la rend compatible avec un degré de différenciation, d’anarchie 166 .

En effet, mon impression est que lorsque Gilberto défend la nationalité, ce qui est effectivement en jeu n’est pas une substance spécifique, mais cette manière particulièrement hybride et plastique de combiner les traditions les plus différentes sans prétendre les fondre dans une synthèse complète et définitive: des antagonismes en équilibre 167 .

Lucien Febvre se doute de la possibilité d’une civilisation unique, d’une patrie culturelle universelle 168 . Cette question s’inscrit sur le problème du développement en tant que facteur d’homogénéisation de la diversité de civilisations, question traitée dans la prochaine partie. Freyre partage l’opinion que la culture conditionne – plutôt qu’elle ne détermine – les bases écologiques et matérielles de la vie humaine: la culture crée son propre paysage, aussi bien que son type de mobilier, d’homme, de femme, d’enfant, d’intérieur

164 VILA NOVA, Sebastião. Sociologias & Pós-sociologia em Gilberto Freyre, op. cit., p. 41; et Gilberto Freyre:

bases teórico-conceituais do seu pensamento, especialmente da tropicologia, op. cit., p. 25.

165 DE ARAÚJO, Ricardo Benzaquem. Guerra e Paz, op. cit., pp. 31 et 32.

166 FREYRE Gilberto. Sociologia. Tome 1, op. cit., p. 141. DE ARAÚJO, Ricardo Benzaquem. Guerra e Paz, op. cit., p. 103.

167 DE ARAÚJO, Ricardo Benzaquem. Guerra e Paz, op. cit., p. 137.

168 FEBVRE, Lucien, Brésil, terre d’histoire, op. cit., p. 19.

domestique, de voiture 169 . En conclusion, « la nature humaine est plus que naturelle, elle est sociale; plus que sociale, elle est culturelle» 170 .

Le développement Comme indiqué dans l’introduction, la discussion du concept de développement dans cette thèse ne prétend pas faire une ample révision théorique; elle met plutôt en évidence ses rapports avec ses dimensions culturelle et écologique. Le projet de développement proposé par la civilisation occidentale subit depuis des décennies une double crise: d’épistémologie et de praxis. La non-durabilité des modèles de développement sur la base de l’évolutionnisme linéaire des «étapes de la croissance» de Rostow 171 impose la recherche d’un développement endogène sur la base de la prise en compte de la capacité de charge de l’environnement et de la diversité socioculturelle. La définition de développement reste controversée. Assez souvent il est considéré comme un mot magique, un mythe relevant presque du domaine de la thaumaturgie – la guérison des maladies sociales par la touche transformatrice de la modernité. Sur ce point, le PNUD alerte quant au danger que le développement ne devienne une notion abstraite plutôt qu’une pratique, un slogan plutôt qu’un plan d’action 172 . Etymologiquement, la notion de développement renvoie à la suppression des obstacles, à l’épanouissement et à la réalisation de la puissance 173 . Dans le domaine socio- économique, le concept désigne l’évolution des sociétés par l’élargissement des capacités de l’homme, qui surmonte les entraves naturelles, cognitives, techniques et sociales qui empêchent l’épanouissement des individus et des communautés. La notion de développement prend sa source dans l’idée de progrès du siècle des Lumières, d’où elle puise sa dimension universaliste et humaniste. Au XIXe siècle, l’analogie biologique lui ajoute une connotation évolutionniste de changement économique, social et technique. Le concept se réduit à une dimension purement économique et technique au long de la révolution industrielle. Au XXe siècle, on y incorpore des éléments politiques – le volontarisme économique étatique – afin de soutenir le processus de croissance, industrialisation et modernisation. La rhétorique diplomatique nord-américaine en fera usage afin de justifier sur

169 FREYRE, Gilberto. Préface à la 1ère édition en portugais de Vida social no Brasil, op. cit., p. 35.

170 FREYRE, Gilberto. Sociologia. Tome 1, op. cit., p. 144.

171 ROSTOW, Walt Whitman. The stages of economic growth. A non-communist manifesto. Cambridge University Press, 1971.

172 PNUD. Rapport mondial sur le développement humain. Paris, Economica, 1992, p. 2.

173 SACHS, Ignacy. Histoire, culture et styles de développement. Brésil et Inde: esquisse de comparaison, Paris, Editions l’Harmattan, UNESCO-CETRAL, 1988, p. 14 et Cultures, environnements et styles de développement, op. cit., p. 4; UNESCO, Preliminary Draft of the World Report, op. cit., p. 10. PONCELET, Marc, op. cit., pp. 21 et 68.

le plan idéologique l’expansion des intérêts géostratégiques des Etats-Unis dans un contexte de rétrécissement des puissances coloniales et vis-à-vis de l’Union Soviétique, selon la logique du containment 174 . Le développement constituera le moteur du tiers-mondisme nourri par le Mouvement des pays non-alignés et notamment par le Groupe des 77 au sein de l’UNCTAD. «L’illusion égalitaire» comportait un changement des structures de pouvoir international dans le cadre d’un nouvel ordre économique mondial. Toutefois, les crises économiques des années 1970, notamment de la dette, et la «décennie perdue» de 1980 ont porté le coup de grâce à ces illusions. La Reaganomics et le programme de réformes du Consensus de Washington anéantissent les postulats développementalistes 175 . Aujourd’hui, cependant, les démonstrations comme celles de Seattle et Prague et le forum anti-Davos tenu à Porto Alegre soulignent les limites des réformes structurelles du Consensus et mettent en question les prétendus bénéfices de la mondialisation. Ces manifestations, bien entendu, ne sauraient être vues comme menées par le Sud, mais plutôt comme preuve de l’insatisfaction de secteurs sociaux du Nord. Il convient de souligner que le développement implique la diffusion des traits culturels de la civilisation occidentale dans les domaines social, économique et technique. Il impose l’adoption de stratégies de changement par les sociétés du tiers-monde en vue de la reproduction des mêmes étapes (Rostow) historiques vécues par les pays industrialisés. Ce propos imposait une comparaison humilliante des nations pauvres vis-à-vis du monde riche:

Underdevelopment began on 20th January 1949. On that day, two billion people became underdeveloped. They ceased being what they were, in all their diversity, and were transmogrified into an inverted mirror of other’s reality: a mirror that belittles them and sends them off to the end of the queue, a mirror that defines their identity, which is really that of heterogeneous and diverse majority, simply in terms of a homogenizing and narrow minority 176 .

L’expression même «pays en voie de développement», qui est selon Gunnar Myrdal une manifestation de la «diplomatie par terminologie», contient en soi un raisonnement évolutionniste linéaire qui présuppose que les pays du tiers-monde doivent suivre les mêmes étapes franchies par les nations industrialisées. Poncelet place la question sur le plan de l’universalisation de la civilisation occidentale:

174 Le discours inaugural du président H. Truman proposait en 1949 un programme de coopération international à une échelle inédite: un «bold new program for making the benefits of our scientific advances and industrial progress available for the improvement and growth of underdeveloped areas ». Apud UNESCO, Preliminary Draft of the World Report, op. cit., p. 10. 175 Le tiers-mondisme révolutionnaire (A. Sauvy) est en déclin absolu, ce qui permet au Nord d’imposer sans difficulté l’ordre du jour international. En outre, les programmes volontaristes de changement structurel cèdent le pas aux ajustements dans un contexte de rétrécissement du rôle et des moyens de l’état.

Le développement n’est pas un projet économique, ni une théorie, mais une utopie qui témoigne de l’appropriation et de l’universalisation du projet de civilisation originellement occidental 177 .

Le développement s’inscrirait, dans cette perspective, dans le phénomène historique de l’expansion culturelle, économique et technique de l’Europe Occidentale, qui s’est affirmée comme foyer de diffusion du processus civilisateur à l’échelle globale depuis les grandes découvertes et, en particulier, depuis la révolution industrielle. En effet, traduit sur le plan culturel, le développement repose sur les valeurs culturelles fondamentales dans la configuration de l’histoire des mentalités et de la civilisation matérielle occidentale moderne et contemporaine, à savoir, l’individualisme, le libéralisme économique et politique, la réussite matérielle, la concurrence, l’efficacité, la rationalité et la modernité. La diffusion du processus de développement – compris comme projet de civilisation occidentale – s’est souvent revêtu des contours de croisade civilisatrice à l’échelle mondiale, avec les traits de sa mentalité – salut, messianisme et rationalisme – et de sa culture matérielle – qui privilégie l’efficacité, le confort et même l’hédonisme. Il est possible de distinguer trois acceptions de développement: philosophique, economico-technologique et socioculturelle. L’acception philosophique comprend sa dimension humaniste et s’appuie sur trois notions identifiées par Celso Furtado: l’entéléchie, la téléologie et l’éthique. La notion d’entéléchie signifie la réalisation de la puissance ou l’accomplissement de l’être 178 . Cela présuppose que toute société est susceptible de se développer de façon endogène. La réalisation d’un projet de nation pourvoit l’énergie mobilisatrice et oriente la transformation structurelle. En ce qui concerne les aspects téléologique et éthique, Celso Furtado plaide pour un modèle de développement fondé sur l’établissement de fins élaborées par le consensus social, au lieu de la logique des moyens imposée à partir de modèles exogènes 179 . Ces modèles sont présents dans ce qu’il dénonce comme la «logique économiste étroite dictée par les intérêts des groupes privilégiés et des entreprises internationales». Dans ce sens,

176 ECHEVA, Gustavo, Development, in The development dictionary, apud UNESCO, Preliminary Draft of the World Report, op. cit., p. 20.

177 PONCELET, Marc. op. cit., pp. 42 et 192.

178 Le principe aristotélicien d’entéléchie affirme que les êtres ont une «énergie agissante et efficace» susceptible de réaliser leur puissance. Par antithèse au développement, le sous-développement se traduirait par une involution, une «déshumanisation», un «moins-être culturel». FURTADO, Celso. Le mythe du développement économique. Paris, Ed. Anthropos, 1976, apud UNESCO, Preliminary Draft of the World Report, op. cit., p. 2.

179 FURTADO, Celso. Cultura e desenvolvimento em época de crise. Rio de Janeiro, Paz e Terra, 1984, p. 30.

Il faut s’interroger sur les rapports existants entre la culture comme système de valeurs et le processus de développement des forces productives; entre la logique des fins,

régie par la culture, et celle des moyens, raison instrumentale ( )

180

.

Dans la même ligne, le PNUD souligne l’ampliation du champ des possibilités et des capacités de l’homme – la téléologie – et la justice distributive, qui permet l’accès équitable aux fruits de la croissance – l’éthique:

le débat sur le développement ne porte plus seulement sur les moyens (croissance du PNB), mais s’étend aux fins. Le développement humain se soucie autant des possibilités d’engendrer une croissance économique que de la répartition de cette croissance; il a tout autant trait à la satisfaction des besoins fondamentaux des individus qu’à tout le spectre des aspirations humaines et les dilemmes qui se posent au Nord ont pour lui autant d’importance que la misère qui sévit au Sud 181 .

La deuxième acception du développement est économique et technologique. Elle privilégie l’élévation des niveaux de production et de productivité, la diversification et l’amélioration de la qualité des biens et des services. La troisième acception du développement est socioculturelle. Elle comprend la satisfaction des besoins de l’homme, l’amélioration de sa qualité de vie (bien-être), sa participation dans la prise de décision en matière économique et la libération de sa créativité et de ses potentialités. L’approche sociale dans la pensée sur le développement est marquée par trois tendances 182 . La première, suivie par la Banque mondiale, réduit la dimension sociale à une dimension instrumentale du principe de l’allocation optimale des ressources. La mise en valeur des ressources humaines n’aurait de sens que dans le contexte du développement compris dans le sens économico-technologique. La deuxième tendance correspond à l’approche des besoins essentiels adoptée par le BIT, qui reconnaît la finalité sociale du processus de développement, mais en insistant sur la logique de l’allocation de ressources. La troisième tendance, préconisée par le PNUD et par l’UNESCO, souligne que la dimension humaine est la vraie essence du développement. Cette dernière approche se situe au coeur des acceptions philosophique et socioculturelle du développement. Dans cette perspective, la recherche d’un «autre développement», humain et durable, impose un raffinement du concept. Le PNUD définit le développement comme le

180 Idem, p. 31.

181 PNUD, op. cit., 1992, p. 2.

182 UNESCO. Preliminary Draft of the World Report, op. cit., pp. 138 et 139.

«processus d’élargissement de la gamme des choix accessibles à chaque être humain» 183 . La croissance des revenus n’y occupe pas la place hégémonique, mais figure parmi d’autres objectifs tels que la santé, l’éducation, l’environnement et les droits de l’homme. Pour sa part, l’UNESCO a défini le développement comme un

processus complexe, global et multidimensionnel, dépassant la seule croissance économique pour intégrer toutes les dimensions de la vie et toutes les énergies d’une communauté, dont tous les membres doivent participer à l’effort de transformation

économique et sociale et aux bienfaits qui en résultent (

reposer sur la volonté de chaque société et exprimer son identité profonde 184 .

).

Le développement doit

Le développement est en effet un processus de changement des structures humaines et physiques. Du côté physique, les changements interviennent sur la base géographique et écologique. Du côté humain, la transformation se produit dans les domaines social, économique, politique et psychologique. Sur ce point, Celso Furtado affirme que puisque l’idée de développement implique une transformation de l’homme même, dans le sens de l’accomplissement de ses potentialités, toute réflexion sur le développement comporte une théorie générale de l’homme, une anthropologie philosophique 185 . La «science du développement», ajoute-t-il, doit s’occuper d’un double processus de changement, l’un et l’autre fondés sur la créativité:

l’avancement technique et les transformations de valeurs sociales. La civilisation industrielle représente, ainsi, le meilleur exemple de la canalisation de la créativité et de l’ingéniosité de l’homme vers le progrès. La notion de changement durable exige le respect de la capacité de charge des systèmes social et écologique, car elle présuppose une certaine continuité, notamment dans la préservation ou l’amélioration de la qualité et de la diversité du patrimoine matériel (naturel et historique) et immatériel (institutionnel et culturel). L’amélioration du profil écologique comprend, entre autres, la récupération des écosystèmes dégradés et l’augmentation de leur capacité de charge. L’amélioration de la société comprend les progrès dans l’éducation et dans la capacité d’organisation sociale, permettant l’accomplissement de tâches plus complexes.

Il faut se demander dans quelle mesure les thèses de l’histoire des mentalités et de la culture matérielle peuvent contribuer à comprendre et interpréter le processus de développement. Une première difficulté est le fait que ces thèses s’appliquent de façon presque exclusive à l’étude des sociétés pré-industrielles – d’où la possibilité de parler de

183 PNUD, 1990, op. cit

184 Déclaration du Mexique sur les politiques culturelles, op. cit., préambule et arts. 10 et 16.

185 FURTADO, Celso. Cultura e desenvolvimento em época de crise, op. cit., pp. 105 et 107.

«temps moyen et long» – alors que les études sur le développement doivent se concentrer sur les temps moyen et court du changement des structures sociales et des décisions politiques. D’autre part, toutefois, l’esprit de synthèse constitue un atout de ces thèses qui peut être apporté, «modernisé» et adapté à la théorie du développement afin d’enrichir ses analyses.