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CéCile Grenier

Carnets
Six mois d’enquête au cœur
du génocide français

Ubucya bukira buheza ikinyoma.


(Le jour qui passe met fin au mensonge)
Proverbe rwandais.

On doit à Cécile Grenier le scénario du livre de bandes dessinées,


Rwanda 1994, dont deux tomes sont parus, en 2005 et en 2008,
chez Albin Michel. Extrêmement documentés, ces deux livres sont le
résultat de plusieurs années de recherches dont six mois d’enquête
au Rwanda, au long desquels auront été recueillis de nombreux
témoignages de rescapés comme de bourreaux. Revenue en 2003,
Cécile Grenier aura été curieusement la première à rendre compte
de l’abondance des récits qui font état de la présence militaire fran-
çaise avant, pendant et après le génocide – « tout le long », selon
le mot du général Dallaire. Ses carnets, dont nous publions ici des
extraits, donnent un aperçu du matériel accablant qu’elle a rap-
porté de ce « voyage au bout de la nuit ».

Dans l’Histoire insupportable du génocide des Tutsi au Rwanda en


1994, une minorité extrémiste Hutu entraîne la quasi totalité de la compo-
sante Hutu dans le génocide des Tutsi.
Les quelques Hutu opposants au régime génocidaire sont assassinés dès
les premières heures des massacres. Et les rares Hutu résistants aux ordres
de génocide auront bien du mal à sauver des vies de Tutsi, subissant de
constantes pressions allant jusqu’à l’assassinat de certains d’entre eux.

La NuiT RwaNDaisE N°3 1


Ce qui frappe lors de l’étude de ce chapitre de l’Histoire de l’Humanité,
est l’incohérence de la communauté internationale et la place ignoble qu’a
joué la France dans ce génocide.
après six mois d’enquête au Rwanda en 2002-2003, je me retrouve mar-
quée à vif par l’impressionnant contraste entre une nature rwandaise1
exceptionnelle et la violence indescriptible qu’ont enseveli les collines.
L’expérience fut si bouleversante qu’il me fallut près de quatre ans pour
débuter l’écriture de ce carnet.
Lorsque j’atterris à Kanombe, aéroport de Kigali, le battement de mon
cœur s’emballe, dans une émotion démesurée. Enfin voici le pays sur lequel
je me documente depuis plusieurs années. Mais des collines accueillantes je
ne peux voir que la violence et la mort. Le pied sur un coteau, le regard sur
un autre, jaillissent en moi les images et les récits insupportables visités au
cours de mes recherches.

Je suis venue dans les collines pour récolter des témoignages sur la pré-
sence française au Rwanda, de 1990 à 1994. Je veux connaître le rôle de
mon pays dans le génocide des Tutsi au Rwanda. Je sais que la vérité va
bousculer mon éducation ; je sais... je crois savoir.

***

Méliana M.2, née vers 1920, rescapée de MuraMbi ;


GikonGoro, 7 janvier 2003
– nous avons vu les assassins se répandre sur les collines, attaquant les gens
chez eux, les emmenant pour les tuer, brûlant leurs maisons. Jusqu’au moment
où, après avoir exterminé ceux qui avaient été emmenés à Murambi, ils sont
revenus pourchasser et exterminer ceux qui avaient survécu sur les collines. Je
t’ai dit que moi c’est Imana3 qui a voulu que je survive. Je n’avais pas bougé
de là où j’étais assise, comme ceci, au milieu de cette autre meute qui avait
décimé les miens. Là-bas au site de Murambi, il y a beaucoup des miens, là-
bas dans le Bunyambiriri aussi où je suis née, je n’y ai plus de famille, elle a
été également décimée. Là-bas à Cyanika, j’y avais un beau-fils, et lui, ma fille
et leurs enfants ont été tués à Cyanika. tu comprends, je suis restée seule. Le
seul qui m’était resté, c’était le garçon qui avait rejoint les Inkotanyi4. Lui
aussi est mort au mois de janvier… et on m’a alors chassée de la maison, et
maintenant j’erre sans savoir où aller. Cette maison de laquelle on m’a chas-
sée, il l’avait reconstruite, elle appartenait à un Interahamwe, et à la mort de
mon fils, on m’a jetée dehors.

2 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


– Lorsque vous êtes partis du camp de Murambi, les Français étaient
en train de s’en aller eux aussi ?
– Ce qu’ils nous regardaient mal ! Ils nous regardaient mal depuis qu’ils
avaient vu ces petits bonshommes qui nous emmenaient. On les appelait je ne
sais plus comment… les Belges5… Ils avaient la tête ceinte d’un voile et ils nous
emmenaient là-bas où on disait que se trouvaient les Inkotanyi. et ils nous
regardaient d’un mauvais œil, ces Français.
– Parce que vous aviez préféré rejoindre les inkotanyi ?
– Justement ! serions-nous restés avec ceux qui tuaient aussi ?

***
Te rappelles-tu, Vénuste ? Nous sommes dans la voiture, sur le parking
6

de l’aéroport de Kanombe, périphérie de Kigali. Rentrons-nous de tour-


nage ? allons-nous chercher une connaissance ? Je ne me souviens que de
ce fou-rire que tu as entamé et dans lequel j’ai plongé. C’était idiot, une his-
toire vraie que je te racontais, l’histoire d’un pompier qui sauvait une jeune
femme lors d’une tentative de suicide à la Tour Eiffel. Toi que j’ai aperçu
pleurer, te voilà emporté dans un éclat de rire féerique. Pourrai-je jamais
oublier le cadeau que tu m’as offert ce jour-là ? Pourrai-je jamais oublier la
magie de ces instants particuliers qui parsèment mon séjour ?
***
ainsi, ces rescapés qui cherchent à me consoler de l’horreur que je
découvre au fil des jours, l’horreur bleu-blanc-rouge.
***
Vénuste et moi partons interviewer des rescapés. après un très long
silence qui recueille nos pensées respectives pour les victimes de ce géno-
cide, je lui dis tout doucement « s’ils demandent d’où je viens, réponds-leur que
je suis française. »
***
Dans ce pays vert, sur la terre brique des chemins de traverse, j’écoute
des cœurs qui saignent, des âmes à vif, et je me brise de l’intérieur, je
deviens sombre.
« Dis-lui que ce n’est pas elle qui a formé les militaires rwandais, ni les miliciens.
Ce n’est pas elle qui a tué. Même s’ils l’ont fait au nom de son pays, ce n’est pas
elle qui est venue aider à nous massacrer. »

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 3


Merci Vénuste de me traduire ces paroles, mais plus je les entends, plus
je souffre de la sauvagerie des miens envers les vôtres.
Plus je découvre, plus je cherche un couvert pour disparaître.
Parfois nous rentrons de tournage et un lourd silence est notre passager.
Nous nous échappons en nous, chacun dans ses pensées, dans le passé que
nous venons de rencontrer. Je m’enfonce au fil de l’enquête dans une autre
dimension, un univers surréaliste qui me projette d’un sourire à un hurle-
ment, d’un paysage sublime à la sublimation de l’horreur par des bourreaux
qui se montrent anges. Je bondis du mensonge à la vérité, de l’ombre à la
lumière, des gris à la couleur.
***
Nous nous sommes rencontrés à Paris où je t’ai un peu aidé lors de ton
séjour7. Et lorsque j’ai découvert la terre rwandaise en mai, tu voulais tant
me rendre ce que je t’avais donnée quelques mois auparavant. J’ai réfléchi.
Que pouvais-tu pour moi ?
***
Qui d’autre qu’un rescapé pouvait m’accompagner sur un site du géno-
cide ? Qui d’autre que toi Vénuste? une amitié naissait.
***

MuraMbi
Nous sommes dans un taxi collectif qui doit nous déposer à Gikongoro,
la ville qui hébergea le commandement de l’opération Turquoise, la grande
intervention humanitaire de la France en juin 1994. Je suis seule blanche.
Comme il y a beaucoup de monde dans ce taxi nous sommes séparés,
t’en rappelles-tu Vénuste ? Tu as trouvé une place devant, je suis assise sur
l’avant-dernière banquette. Nous sommes cinq par rangée.
Nous allons à Murambi. J’ai vu des images de ce site. J’ai lu des lignes sur
la présence française dans la région. Même si nous avions été l’un à côté de
l’autre nous n’aurions pas parlé, j’ai les tripes nouées, je suis enfermée, je
ne vois ni ne ressens rien de ce qui se passe autour.
Mais je suis blanche, les Rwandais s’amusent de ma présence au milieu
d’eux, nous sommes serrés comme dans les transports en commun pari-
siens aux heures de pointe. À ma gauche deux écolières jouent à se pousser
contre moi, l’une bousculant l’autre qui me percute gentiment à chaque
assaut. À ma droite une autre écolière m’observe, elle veut me parler, elle
me parle, me demande en français d’où je viens.

4 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


Comme j’en veux à cette absence de couleur qui me désigne différente
dans cet espace. Comme j’aimerais me fondre dans la masse. Les Rwandais
rigolent, parlent en kinyarwanda. sortie de force de mon isolement, je com-
prends un peu ce qui se passe. Rien que de très banal, rien que je n’ai pas
déjà vécu, le contact, la curiosité, les rencontres, en langue locale, en fran-
çais, en anglais. Rien que je ne vis bien d’habitude... mais aujourd’hui je
vais à Murambi.
Je réponds à l’écolière à ma droite qui me demande si je suis belge. J’ai
décidé de ne jamais cacher d’où je viens. Je lui dis que je suis française. Elle
est toute heureuse et continue ses questions.

Je ne sais plus ce qu’elle voulait savoir. Je ne sais plus qu’une chose de


cet instant.
À ma gauche, aussi serrées étions-nous, la jeune écolière qui me rentrait
dedans s’est écartée de moi autant qu’elle l’a pu. sa camarade, perdue dans
ses rires et le bruit du taxi, n’a sans doute pas entendu la conversation qui
s’engageait à mon propos. Emportée dans son jeu elle continuait de pousser
sa voisine prise en étau entre sa camarade et moi. Or, la malheureuse luttait
pour ne plus me toucher, je l’ai sentie envahie par la peur, le dégoût, l’hor-
reur qui remontait comme une nausée jusqu’à ce qu’elle explose en une
colère viscérale avant de retomber dans un silence de plomb et une immobi-
lité qui paralysa tout l’arrière du taxi… mise à part ma voisine de droite qui
continuait sa discussion avec moi, heureuse de pratiquer son français avec
une française de Paris.
***
J’aurais tant aimé pouvoir ne plus apparaître, ne plus parler, ne plus exis-
ter l’espace de ce trajet.
***
Lorsque l’arrêt suivant est arrivé, que par un jeu de places libérées puis
remplies par de nouveaux venus je me suis retrouvée sur la dernière ban-
quette, j’en fus un instant soulagée.
un instant. Car il faisait un silence de glace à l’arrière. J’étais désormais
à côté d’un vieillard maigre et de très jeunes garçons muets de savoir qui
j’étais. J’eus à peine le temps de les voir. Mon regard fut kidnappé par le
crâne de l’écolière traumatisée qui se retrouvait devant moi.
son cuir chevelu était rayé des cicatrices de coups de machettes.
***

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 5


À la descente du taxi, les habitants nous conseillent de chevaucher un
taxi-moto pour rejoindre le site.
Je quitte un enfer pour en rejoindre un autre, et entre les deux c’est le
paradis qui m’accueille, comme un baume sur mes douleurs du moment.
Le vent, l’odeur des eucalyptus, la vitesse sur cette route ocre-rose en
terre battue, au cœur de la verdure des collines, sous les arbres protecteurs.
Le vent qui file sur mon visage, doux comme une caresse. L’air déplacé
par le mouvement de la moto et qui ronronne aux oreilles. Mes pieds qui
volent au-dessus de la terre battue ; tout mon corps est à l’abandon dans cet
instant si précieux. Les images et les sens s’enflamment, riches des nuances
d’une vie qui déborde de toute part.
Des femmes travaillent au champ, des enfants partent à l’école ; tâches
vives au cœur des verts multiples. au loin, les collines sont chauves des
rares maisons et des quelques cultures qui ont remplacé les nombreuses par-
celles et les forêts d’avant le génocide.
Le vent fouette mon visage. En contrebas, sur une colline qui pointe ten-
drement dans la vallée, des bâtiments se rapprochent, alignés, en briques de
terre rouge, rose, ocre. C’est une école de l’église catholique. une école qui
n’a jamais vécu au rythme des enfants en uniforme bleu pour les filles, ocre-
jaune pour les garçons. À peine terminée d’être construite, aussitôt fauchée
par le génocide des Tutsi au Rwanda en avril 1994.
***
Les motos s’arrêtent devant un grand bâtiment.
ibuka. itsemba tsemba n’itsemba mbwoko. En mémoire du génocide des
Tutsi et du massacre des résistants.

Les bâtiments sont fermés. un jeune homme rescapé nous rejoint.


Comme un gardien de prison il ouvre les portes du premier bâtiment.
Le son métallique de la clef dans la serrure des portes en fer brise le
silence du lieu.
un bâtiment, six classes, chaque classe est protégée par une porte.

Les clefs tintent, la première porte s’ouvre.


Les clefs tintent, la seconde porte s’ouvre.
Les clefs tintent, le bruit lorsqu’elles frappent le métal est assourdissant
dans le silence de la colline.
La troisième porte s’ouvre.
Je reste sous le auvent à la hauteur de la première porte. Le gardien
s’éloigne un peu plus à chacune des ouvertures. Vénuste le suit. ils se par-

6 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


lent d’une voix douce dans cette langue magnifique qu’est le kinyarwanda,
une langue qui ressemble à sa terre.

Les six portes ouvertes, Vénuste m’appelle, je le rejoins à l’autre bout du


auvent.
La présence des corps qui gisent dans les pièces béantes, pressent sur mes
sens. J’avance, le regard fixe droit devant, mes yeux s’accrochent à Vénuste
et au gardien, une bouée d’humains vivants. Je ressens la présence des âmes
qui gisent dans les pièces ouvertes, j’arrive à hauteur de Vénuste.

– sors ta caméra et filme.


Je le regarde abasourdie, sans forces.
– Il faut filmer, les corps peuvent un jour disparaître, les images resteront.
***
Que puis-je faire d’autre que tenter de reprendre des forces ? accroupie,
écroulée au pied de la porte ouverte de la première salle.
Je suis entrée caméra en main. J’ai dû ressortir. Pourtant je savais, j’avais
vu les images.
Reprendre des forces et entrer à nouveau, filmer, pour la mémoire... les
corps peuvent disparaître un jour et avec eux... Ce sont les rescapés qui me
le demandent, c’est toi Vénuste qui me le demande, alors…
***
Les corps momifiés, torturés, blancs de la chaux dont ils sont couverts
pour les protéger contre l’humidité qui les détruirait ; blancs de la chaux
qui les maintient en vie.
ils sont des dizaines dans cette première salle. immédiatement je sais
qu’ils ont vécu, je me le rappelle, je l’imagine.
Ces femmes, ces hommes ont respiré, parlé, rit, pleuré, supplié.

Des cheveux noirs, frisés, comme de la laine de mouton prise dans un


barbelé, restent accrochés au sommet d’un crâne torturé, fendu par un sau-
vage coup de machette.
Des mains tendues, tordues, semblent désigner, d’un doigt levé, un Dieu
absent. Des jambes sont brisées, des nuques sectionnées, des pieds transper-
cés par des clous figés dans la chair, des tendons sont coupés, des crânes
broyés, des membres amputés...
Ces gens ont vécu, ils avaient des enfants, des petits-enfants, des soucis
de tous les jours, des joies de certains jours, des larmes aussi.

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 7


Des larmes. Je filme. Je pleure en filmant. Je coupe le son témoin de ma
caméra pour ne pas enregistrer le bruit de mes douleurs. Je ne vois plus
d’image nette dans mon viseur, les larmes ont troublé ma vue et ont créé
de la buée sur l’œilleton. Je filme, avec mon cœur, avec mes sens.
***
Je filme en couleur un univers blanc, gris, sombre, vert... vert ? Parfois
les bâches qui obturent les fenêtres sans vitres sont de couleur : verte,
bleue, blanche. avec le temps elles se détachent et claquent au vent, lais-
sant pénétrer plus vivement la lumière du dehors. avec le temps
l’Histoire se détache et nous également ; notre mémoire, nos émotions,
nos devoirs claquent au vent de l’oubli.
Le risque est si fort. ibuka. souviens-toi.
***
Pour l’heure je ne peux rien oublier, je suis dans l’attachement extrême.
La salle où je pénètre...
Dans la salle de classe où je pénètre, sur les étals en bois construits pour
recevoir les corps afin qu’ils ne s’altèrent pas par le contact prolongé avec
les dalles en ciment du sol, les victimes reposent, non, comment pour-
raient-elles reposer, elles souffrent encore de leur mort.
Dans la salle de classe où je pénètre de trop nombreux corps d’enfants
attendent de l’aide. ils ont les bras tendus vers d’improbables adultes sau-
veurs, ils ont les bouches ouvertes, béantes, comme un cri ultime.
Comment ne pas entendre ? Comment n’avons-nous pas entendu, nous,
citoyens de l’Occident, du Monde ?
Je les salue l’un après l’autre, je n’arrive pas à les abandonner. Mes plans
sur chacun d’entre eux durent, durent... durent comme si cela pouvait pro-
longer leur courte vie. Mais sans doute dois-je trop m’attarder sur ce côté
de la salle car une présence m’appelle, m’attire, une voix me souffle de
venir. Mais je suis avec un jeune garçon que je ne veux pas laisser brutale-
ment, je tente de résister quelques secondes.

Et puis je me retourne.
au milieu des cadavres momifiés, près de l’entrée, est couchée une fil-
lette en robe rouge ; rougeâtre plutôt car la chaux vieillit le vif. C’est elle qui
appelle. au milieu des corps c’est elle qui crie le plus fort.
Je m’approche et j’entends : ne me laisse pas.
alors je reste à ses côtés un moment ; je la filme. Quel âge a-t-elle ? Trois
ans ? Quatre ans ?

8 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


a côté d’elle il y a d’autres petits, tous en souffrance. Mais si je m’égare
à les observer elle me rappelle à l’ordre.
Plusieurs fois depuis j’ai regardé le film tourné. il recèle tous les détails
des bras coupés, des pieds manquants, des cous tranchés, des visages écra-
sés. Or, sans les images sous les yeux, je suis incapable de me rappeler l’état
de ce petit corps et de ceux qui l’entourent.

ibuka.

***
sans les images j’oublierais les formes… est-ce que bientôt j’oublierai
l’odeur ?
***
Lorsque les soldats français sont arrivés, ils se sont installés dans les bâti-
ments de l’école. ils y avaient l’eau, l’électricité, de l’espace. un simple petit
nettoyage pour ne pas subir les détails nauséabonds du génocide comme les
fèces, l’urine, le sang, les effets personnels souillés des morts... et tout fut
en ordre. C’est là, entre deux rangées de bâtiments, qu’ils ont planté le dra-
peau français. Et là, juste à côté, ils ont fait venir des bulldozers pour apla-
nir le terrain, qui deviendra leur terrain de sport, gonflé par les milliers de
corps en putréfaction dans la fosse commune.
***
À l’endroit où flottait le drapeau français dans le camp en 1994, j’enre-
gistre les voix de rescapés qui nous racontent leur histoire. Ce sont eux qui
ont choisi d’être filmés au pied d’un drapeau virtuel matérialisé par un
socle pieusement entretenu pour que tous se souviennent de ce que les sol-
dats français ont fait.
***

aron n., rescapé ; MuraMbi 15 octobre 2002


– nous avons tout abandonné : animaux domestiques, champs et récoltes,
maisons… et ils [des Hutu génocidaires] se sont emparé de tout, soit pour
les manger, soit pour les détruire. Moi je m’étais réfugié en commune
rwamiko, dans un lieu appelé Mururamba. Là-bas est venu un lieutenant
du nom de Bayisenga qui vivait dans le camp militaire d’ici, il est venu
accompagné d’une quinzaine de gendarmes et d’une multitude de paysans

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 9


qui l’escortaient. Ils ont donné des grenades à ces paysans, et tous se sont
précipités sur nous. tu comprends toi aussi ce qu’ils nous ont fait alors.
Moi j’ai survécu à cette boucherie et je me suis rendu chez un certain
rwego, ami de mes parents. Je lui ai raconté ce qui s’était passé mais lui
aussi le voyait, et il a consenti à me cacher. Lorsque les autres ont décou-
vert que je me cachais chez lui, (…) il m’amena chez une autre personne,
ici tout près de la ville. J’y vécus un temps, mais finalement les miliciens8
m’ont attrapé et m’ont roué de coups, à tel point que je suis maintenant
infirme. Ils m’ont battu jusqu’à ce qu’un homme leur donne 50.000 francs
rwandais. (…) Là-bas où j’étais, les nouvelles qu’on me rapportait n’étaient
pas rassurantes. On me disait qu’à Murambi la situation était très grave
car le préfet avait donné l’ordre d’exterminer les gens qui s’y trouvaient. (…)
Les gens ont bien été exterminés, puis les Français sont venus. alors nous
avons entendu des rumeurs, des chuchotements des autorités, disant qu’il
fallait maintenant sauver quelques personnes à montrer à l’OnU pour se
donner une bonne image.
– Vous entendiez dire cela ?
– Oui. alors, chacun dans sa cachette s’est dit que les Français venaient
pour le sauver. Là où tu te trouvais caché, tu suppliais ton protecteur de
t’aider à parvenir aux Français, espérant que là tu allais certainement sur-
vivre. et il t’emmenait auprès d’eux, mais quelques fois, au moment où tu
t’apprêtais à monter dans leur véhicule, des gens venaient subitement et te
découpaient avec leurs machettes, là, sous leurs yeux.
– Devant les Français ?
– sous leurs yeux oui, et ils ne réagissaient nullement. Quand nous sommes
donc parvenus entre les mains des Français, nous avons vécu ici9, gardés
par eux. Quand tu allais puiser de l’eau à la source, ici en bas, on t’attra-
pait et on te découpait. Les Français ne voulaient pas nous accompagner
à la rivière chercher de l’eau. De plus, ici on nous avait mélangés avec des
déplacés venus du Bugesera et d’autres régions, et ces gens-là nous cou-
paient durant la nuit ou nous enlevaient et allaient nous faire disparaître
en dehors du camp. Quand nous avons pris conscience de ce danger, nous
nous sommes dit que nous allions tous y périr.
– Cela veut-il dire qu’ils ont mis ensemble les Tutsi et les Hutu ?
– Oui. nous étions tous entassés ici. et ces gens avec lesquels ils nous
avaient mis, ils se saisissaient de certains d’entre nous qu’ils emmenaient
dehors et tuaient. nous avons donc compris que nous allions tous être exter-
minés. Certains de ceux qui nous avaient cachés auparavant venaient nous
rendre visite. nous avons écrit au FPr10 et nous avons confié notre lettre à
ces personnes qui venaient nous voir. Le FPr se trouvait là-bas sur la

10 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


Mwogo11 à l’entrée de la préfecture de Butare. Dans notre lettre nous expli-
quions que nous allions tous mourir. alors je crois que le FPr a fait pres-
sion sur les Français et s’est adressé à eux pour leur dire que, si les gens qui
étaient là-bas à Murambi étaient massacrés, ils en porteraient la responsa-
bilité. nous de notre côté, nous avons pris la décision de nous révolter et de
sortir du camp, de prendre la direction du FPr. Quitte à être tués en cours
de route, mais tenter d’arriver dans la zone FPr. Lorsque les Français nous
ont vu nous dresser pour prendre la route, ils nous ont demandé de ne pas
y aller comme ça et nous ont proposé de nous embarquer à bord de leurs
véhicules pour nous conduire là où nous voulions. Mais là, on n’était déjà
plus qu’un petit nombre car d’autres avaient disparu, quelqu’un s’en allait
et ne revenait plus. D’ailleurs, les Français eux-mêmes prenaient des gens,
les enfermaient dans des sacs, les emmenaient dans des avions12 et des véhi-
cules, des jeeps, et ils allaient les balancer dans la forêt de nyungwe. en
tous cas, on ne revoyait plus ces gens-là.
– Et personne ne leur demandait où ils emmenaient ces gens-là ?
– À qui poser la question ? Chacun de nous se disait qu’il ne vivrait pas
jusqu’au lendemain, et on allait se préoccuper du sort des autres ? Là, ce
n’était plus que le chacun pour soi. nous sommes partis au nombre de
trente deux, ils nous embarquèrent dans leurs véhicules, mais nous étions
inquiets pensant que nous aussi ils allaient nous éliminer.
***
phoïbe M., rescapée ; MuraMbi 15 octobre 2002
– sinon, les Français prenaient des gens et les mettaient dans des sacs et
probablement qu’ils les tuaient. Ils les mettaient à bord de leurs hélicoptères
et les emmenaient, on entendait les gens dire qu’ils allaient les jeter dans
la forêt.
– Peut-on dire qu’il s’agissait de ces Tutsi rescapés ?
– Oui. Ces tutsi survivants… ils les enfermaient dans des sacs et les
emmenaient.
– Y en a-t-il que vous ayez revus ?
– On n’a revu personne. Les nouvelles qui nous parvenaient étaient que,
une fois au-dessus de nyungwe, ils les lâchaient vers le sol.
– Qui est-ce qui disait cela ?
– Les Hutu. On entendait ça de la bouche des Hutu. C’était ainsi, c’était
comme ça qu’on l’apprenait. Les soldats français n’ont assuré la sécurité
pour personne, mais plutôt les tueries se sont amplifiées avec leur présence.

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 11


Jamais je n’ai croisé cette histoire de largage par l’armée française de
jeunes Tutsi. Toi non plus Vénuste tu n’en as pas entendu parler, pourtant,
au fil des rencontres, tu récoltes depuis des années des témoignages. Pour
l’heure, pour moi, l’Opération Turquoise change brutalement de couleur :
du blanc humanitaire au rouge assassin13.
L’information est d’une telle violence qu’il nous faut absolument trouver
d’autres témoins pour vérifier ces dires, car nous osons relativiser ces voix.
Comment y croire ? Comment accepter ce que nous venons d’entendre ?
Nous rentrons à la capitale, sidérés.
***

jean-pierre b., paysan et Milicien en 1994, condaMné à Mort


pour criMe de Génocide, en prison à perpétuité, repenti ;
kiGali 10 déceMbre 2002
– (…) et puis, je me souviens aussi que plus tard les Français se sont mis
à arrêter les gens, à les attacher sur des hélicoptères pour aller les jeter dans
la forêt de nyungwe.
– Ceux-là étaient arrêtés où ?
– À Cyangugu.
– Quand est-ce que tu as vu ça à Cyangugu ?
– J’ai vu ça au cours de notre fuite. nous avions quitté Kigali et nous
étions arrivés à Cyangugu, là où ils se trouvaient. Même les magasins de
Cyangugu, c’était les Français qui les gardaient. Ils sécurisaient les maga-
sins pour éviter que les gens n’aillent les piller et s’y fassent prendre par le
FPr qui à ce moment-là nous talonnait.
– Qui étaient ces gens que les Français attrapaient et attachaient sur
les hélicoptères ?
– À ce moment-là, la personne à qui ils demandaient de remettre son fusil
et qui refusait, ils l’emmenaient. Également, il arrivait que sur une bar-
rière, ils trouvent un tutsi arrêté par les Interahamwe. Celui-là aussi, ils
l’emmenaient. alors une fois au-dessus de nyungwe, ils les balançaient par-
dessus bord.
– Les Tutsi ?
– Oui.
– ils les balançaient dans Nyungwe ?
– Oui. Ils les jetaient dans nyungwe et continuaient leur survol.
– Ça c’est des choses que tu as vu de tes propres yeux ?
– Ces choses-là, je les ai vues personnellement.

12 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


***
vital t., cultivateur, rescapé ; GikonGoro, 7 janvier 2003
– (…) Puis un jour, les Français sont venus en avion (hélicoptère), l’avion
est venu dans mon secteur de ruseke, et à cette époque, il y avait encore
là-bas des tueurs qui avaient assassiné des tutsi, il s’est penché et a laissé
tomber un tutsi ligoté les mains dans le dos. et ça, ce n’était pas le sau-
ver, c’était le livrer à la mort, car ils le lâchaient dans une meute d’assas-
sins, dans un camp. alors, son paquet de vêtements était également atta-
ché sur lui, ainsi que des morceaux de savon. Peut-être était-il un soldat
tutsi, je ne sais pas. Car s’il n’avait pas été tutsi, ils ne l’auraient pas tué.
alors les Français, leur avion s’est incliné, et ils l’ont jeté et la foule est
accourue vers lui, y compris les policiers et ces derniers l’ont tout de suite
tué. Cette personne n’a-t-elle pas alors été la victime des Français ?
Pourquoi ceux-ci, au lieu de l’emmener quelque part en sécurité, sont-ils
venus le jeter dans ce coin, au milieu d’un rassemblement de tueurs ?
***

issa M., Milicien de 16 ans en 1994 ;


en prison à GikonGoro, 15 janvier 2003
– (…) Les soldats français disaient à la population de continuer à partir.
(…) sur les barrières qu’ils tenaient, ils avaient avec eux des soldats rwan-
dais en civil avec lesquels ils se connaissaient, et ceux-ci leur désignaient des
gens parmi les passagers. Ils les faisaient descendre et les ligotaient sans rien
demander d’autre.
– Les Français ?
– Oui.
– ils mettaient des liens à quelqu’un parce que les soldats rwandais le
leur désignaient ?
– Ils le ligotaient tout de suite, le faisaient monter dans la jeep et l’em-
menaient.
– Et ces histoires de les jeter dans Nyungwe, ça tu le sais bien ?
– Ça je le sais bien, j’en suis sûr. C’est comme si j’y avais été parce que,
quand ils ligotaient les gens, je voyais ça, j’ai assisté à ça à plusieurs
reprises, je me trouvais sur place.
– Les emmenaient-ils dans des véhicules ? Dans des avions ?
– Habituellement, ceux-là ils les prenaient, les mettaient dans des jeep, les
emmenaient et les ligotaient.

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 13


– D’autres personnes nous ont dit que ceux qu’ils emmenaient, c’était
en avion.
– Oui. Habituellement ils les emmenaient en avion. D’abord ils les emme-
naient dans une jeep jusqu’au camp, puis les embarquaient à bord d’héli-
coptères. C’est du haut des hélicoptères qu’ils les larguaient.
– Dans des sacs ou pas ?
– Oui. Certains ils les enfermaient dans des sacs, j’ignore si c’était pour les
neutraliser parce qu’ils résistaient, il y en avait aussi qu’ils emmenaient
simplement, cependant, il n’y en avait aucun qu’ils larguaient sans l’avoir
ligoté. (…) Il y en a aussi qu’ils emmenaient et larguaient à côté de la forêt,
dans la commune Mudasomwa et ceux-là les citoyens accouraient, les pre-
naient et les tuaient immédiatement disant que c’était des Inkotanyi que
les Français leur livraient.
***

antoine n., cultivateur et Milicien en 1994 ;


en prison à GikonGoro, 15 janvier 2003
– (…) D’autres personnes étaient emmenées par les Français dans leurs
avions (hélicoptères). Les Français les prenaient et les ligotaient avec des
câbles. Ils les ligotaient avec leurs sacs autour du corps, et ils les emmenaient
et les jetaient tout près des camps. alors après les avoir balancés avec leurs
sacs, car l’avion venait et descendait jusqu’à fleur de sol pour les jeter par
terre, les gens des camps s’en saisissaient et les tuaient tout de suite.
– Ces personnes qu’ils emmenaient, elles étaient de quelle ethnie ?
– C’était surtout des tutsi. Mais parfois, on trouvait aussi des Hutu, mais
eux n’étaient pas tués. seuls les tutsi étaient tués. Inévitablement.
***
J’ai tant besoin de la couleur de ce petit pays d’afrique, me souvenir
d’autre chose que des horreurs, des douleurs, des blessures. Respirer…
***

bernard k., étudiant en 1994, rescapé de bisesero ;


kibunGo, 4 février 2003
– Tu as dit : « C’était connu qu’ils entraînaient les Interahamwe. » Peux-tu
nous dire comment ça se passait si tu l’as vu, et si tu l’as seulement
entendu, nous dire ce qui t’a été rapporté ?

14 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


– Dire que je l’ai vu, ce serait très difficile (…). Mais j’ai causé personnel-
lement avec l’ex-conseiller de Gishyita du nom de Mika. Il se trouve en pri-
son aujourd’hui à arusha. On se connaissait, je me rendais souvent dans
Gishyita où j’avais de la famille. C’était en 1993 lorsque des partisans ont
voulu implanter le parti CDr là-bas à Gishyita. Je l’ai entendu de mes
oreilles dire qu’ils allaient dans les collines, en ramenaient des jeunes gens
désœuvrés et les conduisaient dans la forêt de nyungwe pour des entraîne-
ments. Là-bas, dans cette forêt de nyungwe, les bruits couraient qu’il y
avait des soldats rwandais et français qui dispensaient des entraînements
aux Interahamwe. Mais les informations sur les entraînements des
Interahamwe, on en avait aussi à Kigali. Car à Kigali, il était connu
qu’au Mont Kigali, au Mont Jari et aussi à Gabiro au Mutara, que dans
tous ces lieux il y avait des camps d’entraînements des Interahamwe, entraî-
nements qui étaient dispensés par les Français. Donc pour moi, je ne pou-
vais pas douter de ces informations, car d’habitude nous croisions les sol-
dats français et puis nous savions ce qu’ils faisaient au front. rien d’éton-
nant, dès lors qu’ils allaient au front, qu’ils aient participé aussi à la for-
mation des Interahamwe.
***

nasara n., rescapée de kaMeMbe ;


buGaraMa, 23 janvier 2003
– À l’époque je résidais parfois à Kigali. Je me souviens qu’ils prenaient
des jeunes Interahamwe et les emmenaient dans les camps militaires où ils
les formaient. Ces Interahamwe eux-mêmes racontaient que là il y avait des
blancs qui les entraînaient. nous, nous ne les voyions pas mais eux-mêmes
nous le rapportaient, ainsi que les domestiques.
– On voudrait justement que tu nous parles un peu plus de ces forma-
tions qu’ils donnaient aux interahamwe.
– Les entraînements, que veux-tu… ? C’était des entraînements militaires
habituels, je ne suis pas militaire…
– C’est pour savoir s’ils les entraînaient vraiment.
– Ils les entraînaient, ils avaient des sortes de fusils taillés dans le bois, ils
avaient aussi des massues, et ils faisaient des courses avec ça, faisaient du
sport militaire sans qu’ils soient des militaires. La plupart, nous les voyions
faire cela dans le camp GP14, à l’époque je me trouvais à Kigali. J’étais à
remera en face, nous les voyions bien faire ces entraînements.
– Donc, tu as vu ça, de tes propres yeux, les Français les entraînaient ?

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 15


– tout à fait. Les Français les entraînaient. et les Interahamwe eux-mêmes
venaient s’en vanter auprès de nous. Ils nous disaient qu’ils recevaient une
formation. Un Interahamwe venait et te disait : « attendez un peu, nous
sommes en train de nous entraîner et d’ici peu de jours, nous allons
vous montrer de quel bois nous nous chauffons. ». et tu te deman-
dais à quoi ils s’entraînaient, mais cela ils nous l’ont démontré finalement.
***

bernard k., étudiant en 1994, rescapé de bisesero ;


kibunGo, 4 février 2003
– Lors de tous ces préparatifs, les Français, leurs soldats, leurs diplo-
mates étaient là et l’état français lui-même suivait de près ce qui se
passait au Rwanda. Est-ce que, pour toi, les Français se rendaient
compte ou non qu’un génocide se préparait ?
– s’en rendre compte… absolument, ils s’en rendaient compte. Ils s’en ren-
daient compte, car si leurs soldats entraînaient ces Interahamwe, si l’État
français soutenait le pouvoir rwandais connaissant bien sa politique de dis-
crimination dont il savait qu’elle ne menait à nulle autre chose qu’à une
extermination de l’ethnie que les Français eux-mêmes n’aimaient pas, si la
France était bien consciente qu’elle combattait le FPr pour interdire aux exi-
lés toute chance de rentrer au pays et de recouvrer leurs droits, tout cela
prouve qu’ils avaient la connaissance de ce qui se tramait. toutes les infor-
mations ont été fournies là-dessus. Même la MInUar était présente, le géné-
ral Dallaire était au rwanda, ils ont donné des informations. nous avons
pris connaissance nous-mêmes de quelques fax éloquents, alors que contraire-
ment à eux, nous n’avions pas beaucoup de moyens d’avoir accès à ce genre
de documents ! Mais il est apparu que les Français faisaient tout leur possi-
ble pour que ces informations ne soient pas connues du monde extérieur.
***

jean-pierre b., étudiant et Milicien en 1994, condaMné à Mort


pour criMe de Génocide, repenti, en prison à perpétuité ; prison de
kiMironko, 10 déceMbre 2002
– À propos des entraînements des interahamwe, je souhaiterais que tu
nous racontes quel a été le rôle des soldats français là-dedans, com-
ment cela s’est passé, ce qu’ils vous disaient…
– nous les garçons, sommes allés à Gabiro. Une fois à Gabiro, on nous a
appris à utiliser les armes à feu. (…) Peu après, le FPr a appris ces entraîne-

16 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


ments et l’a signalé à la MInUar. Lorsque la MInUar l’a su, elle est venue
vérifier mais alors les Français sont venus avant pour nous prévenir qu’on
venait nous chercher, et ils sont allés nous cacher.
– Pourquoi la MiNuaR venait-elle vous chercher ?
– Le FPr avait fait une réclamation que des Interahamwe étaient en train
d’être entraînés à Gabiro et que c’était une milice non reconnue. C’est
alors que les Français sont venus nous avertir afin que cette faute ne soit
pas mise sur le dos du pays.
– C’était en quelle année ?
– C’était en 1992/1993, à l’approche du génocide.
– Donc toi, personnellement, ils t’ont formé ?
– Ils m’ont formé.
– Quel genre de formation. Peux-tu nous en parler en détail ?
– Ils nous apprenaient à tirer sur des cibles, viser des pancartes qu’ils ins-
tallaient, et puis aussi à passer à travers des cordes.
– Passer à travers des cordes comment ?
– À la manière militaire évidemment !
– ils ne vous ont rien appris d’autres ? Comme tuer, ou autre chose… ?
– aussi à tuer à l’arme blanche, avec des poignards.
***
… Respirer, oublier un instant que mon pays des droits de l’Homme est
responsable de ce génocide.
***

antoine n., cultivateur et Milicien en 1994 ;


en prison à GikonGoro, 15 janvier 2003

– Est-ce que quand un Français trouvait quelqu’un en train d’être tué


sur une barrière, il ne le sauvait pas ?
– Il y avait sur des barrières certaines personnes qui parlaient français, et
qui parlaient donc avec les Français. Ces gens-là, s’il y avait des personnes
arrêtées, devaient expliquer aux Français qui elles étaient et pourquoi ils les
avaient arrêtées. Mais quand c’était des tutsi, ceux qui tenaient les bar-
rières les tuaient.
– Les Français les laissaient les tuer ?
– Oui. Ils les laissaient les tuer.

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 17


– Lorsqu’ils sont arrivés dans la zone Turquoise, tu les as donc vus ?
– Oui.
– alors, qu’ont-ils fait ? Quelle était leur collaboration avec les autori-
tés, avec les interahamwe ? Quels étaient leurs comportements ?
– Le premier jour de leur arrivée dans cette zone turquoise15, après leur tra-
versée de Butare (…) ils se sont arrêtés sur une barrière (…). Leurs véhi-
cules sont venus accompagnés de deux blindés qui étaient devant. Il y avait
un hélicoptère qui les protégeait à partir du ciel. Il y avait aussi avec eux
deux bus dans lesquels se trouvaient des enfants orphelins qu’ils avaient
pris à Butare. Ils avaient avec eux des prêtres ainsi que des religieuses, des
sœurs. tout de suite après leur arrivée à cette barrière, les véhicules se sont
arrêtés, puis certains Français ont continué, ne laissant sur place qu’un
seul blindé. Ce blindé, on voyait bien qu’il protégeait ces sœurs et ces prê-
tres. alors, les gens qui avaient établi cette barrière, dont Budara et même
ses grands frères – car c’était eux qui avaient créé cette barrière – ont sorti
immédiatement ces abbés et ces sœurs. Ils les ont sortis des véhicules, le
blindé des Français s’est arrêté et les occupants ont discuté avec eux. Mais
après avoir parlé avec eux, les Français ont laissés les religieux sur la bar-
rière. Budara et les autres les ont éloignés de cette barrière (…). Une partie
a été embarquée dans un véhicule qui se trouvait là, une autre a été emme-
née à pied et ils les ont tous assassinés au bureau de la commune Mubuga,
là chez moi justement.
– ils étaient combien ?
– C’était huit religieuses et ce prêtre sebera qui était le neuvième.
– Les Français les ont abandonnés aux mains de ces gens… Ne
savaient-ils pas qu’ils les livraient à des tueurs ?
– si. Ils le savaient, étant donné que c’était sur une barrière. Certains sol-
dats français se trouvaient dans une camionnette Daihatsu. et d’ailleurs
sur cette barrière, ils y ont laissé une arme à cette barrière établie.
– ils y ont laissé un seul fusil ou plus ?
– Ils y ont laissé un seul.
– À qui l’ont-ils laissée cette arme ?
– et des grenades aussi. Ils l’ont donnée à Budara.
– Celui-là qui est en prison ici ?
– Oui.
***

18 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


charles k., proche du colonel baGosora16 ;
kiGali 8 et 9 janvier 2003
– Est-ce que les soldats français eux aussi ont tenu des barrières ?
– Oui. Lorsque nous avons fui le 24 avril 199417, nous avons trouvé les
Français sur une barrière au pont de nyaruteja, en direction de Gitarama.
(…) nous nous y sommes arrêtés. nous y avons passé environ une vingtaine
de minutes.
– Vous êtes donc passés par le Bugesera ?
– non. C’est le pont de la nyabarongo18. C’est comme ça qu’il s’appelle.
– Vous les y avez vus ?
– tout à fait. Ils s’y trouvaient.
– avec qui étaient-ils ?
– Il y avait des militaires rwandais, deux, et quatre Interahamwe.
– C’est-à-dire que les Français se trouvaient avec des militaires rwan-
dais et des interahamwe ?
– Oui.
– Peux-tu nous en parler plus en détails ?
– À cette barrière, il y avait deux soldats français, deux soldats rwandais
et quatre Interahamwe.
– Comment les soldats français s’y conduisaient-ils, à quoi servaient-
ils, comment collaboraient-ils avec les interahamwe et les soldats
rwandais qui s’y trouvaient ?
– Personne, pas une seule personne ne pouvait passer de l’autre côté du
pont sans avoir montré ses pièces d’identité. Ce en quoi ils les aidaient,
c’était de garder cette barrière et ce pont, et ils arrêtaient les gens, les iden-
tifiaient et ils séparaient ceux qui avaient une identité marquée Hutu de
ceux qui l’avaient marquée tutsi. (…) Ils disaient aux uns de se ranger de
tel côté et aux autres de se ranger de tel autre. L’instant d’après, leurs col-
lègues disaient aux tutsi de les suivre : « Venez, leur disaient-ils, nous
allons vous montrer quelque chose », et un petit moment plus tard, tu
voyais leurs corps rouler dans les eaux de la nyabarongo.
– C’est-à-dire tu as vu tuer les gens à cet endroit ?
– Oui. nous étions assis dans notre bus, ils les ont emmenés et quelques
minutes après nous avons vu leurs corps dans la nyabarongo.
– ils les tuaient avec quelles armes ? Des machettes ? Des massues ? Ou
autres choses ?

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 19


– Ils avaient des massues qu’ils appelaient nta mpongano y’umwanzi (pas
de pitié pour l’ennemi). C’était des massues en bois dont le bout était
hérissé de clous, je ne sais pas s’ils donnaient les coups sur la tête ou sur la
nuque, mais c’était avec ça et avec des épées qu’ils les tuaient.
– Ces Français relevaient de quel corps d’armée ?
– Les corps d’armée, je ne les connais pas, toutefois je me souviens de la
tenue qu’ils portaient. Ils avaient des bérets verts et leurs chemises étaient
d’un vert foncé, avec des poches par devant et un cordon élastique sur le
bas qui faisait le tour de la taille, ainsi que des pantalons également vert
foncés ordinaires.
– Tu ne sais pas si c’était des paras ou d’autres ?
– non. Les paras eux ils avaient des bérets rouges. Ceux-là n’étaient pas
des paras.
– Et les légionnaires, tu en as entendu parler ?
– non. Je ne les connais pas.
***

faïsta M., rescapée ; cyanika, 4 janvier 2003


– (…) Ce que j’ai vu de mes yeux, ici, tu vois, on y avait enterré des gens
(…) les trous étaient peu profonds et les prisonniers y entassaient les corps,
ils mettaient peu de terre dessus et on apercevait les corps qui dépassaient.
(…) les Français sont venus ici, les corps avaient été enterrés juste là par les
prisonniers, et les Français ont creusé à côté et enfoui les corps dedans et
ont tassé. Ils ont bien tassé jusqu’à égaliser le sol. Ils ont égalisé et on ne
voyait plus cette surélévation qui y était auparavant et qui ressemblait à
un volcan, il y avait une grande rigole et le sang y coulait à partir de la
fosse et emplissait la rigole. C’est ça que les soldats français ont recouvert
et le sang ne se voyait plus.
***

jean-pierre b., Milicien en 1994, condaMné à Mort pour


criMe de Génocide, repenti, en prison à perpétuité ;
kiMironko, 10 déceMbre 2002
– après la mort de Habyarimana et le début du génocide, les Français,
tu les as vus ici dans Kigali ?
– Oui. Ils sont passés devant moi sur une barrière que je contrôlais. Ils
paraissaient tristes, et ils donnaient des instructions. Mais comme moi je
ne connaissais pas le français, je n’ai pas parlé avec eux. Ils ont parlé avec

20 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


un des jeunes qui était avec nous.
– Quelles sont les instructions qu’ils ont données alors ?
– Ils disaient que nous devions nous occuper de la sécurité ainsi que com-
battre le FPr pour qu’il ne s’empare pas du pays, et tu comprends, au
moment même, ces tueries de tutsi, nous étions en train de les perpétrer.
– ils les voyaient et qu’est-ce qu’ils en disaient ?
– Ils ne faisaient rien car tu voyais qu’eux aussi, ils en étaient contents.
– Et ils vous disaient de continuer ?
– Oui.
– Concernant les cadavres, ne vous ont-ils pas demandé de trouver où
les cacher ou de les leur donner eux-mêmes pour qu’ils les amènent
quelque part ?
– Les corps, ils les ont eux aussi enterrés dans des trous ; ils disaient qu’il
fallait les cacher car il y avait des satellites qui prenaient des photos.
– ils disaient ça ?
– Ça, c’était les officiers supérieurs français, les hauts gradés qui le
disaient.
– C’était eux-mêmes qui enterraient les corps ? C’était ces militaires
français ?
– Ce n’était pas à ces hauts gradés de faire ça, alors qu’il y avait des subal-
ternes comme les Interahamwe. C’est ces derniers qui s’occupaient de cette
tâche. Je me souviens que même à Kanombe on amenait un gros camion et
c’est les civils qui étaient là qui chargeaient ces corps pour aller les jeter.
– savez-vous où on les jetait ?
– Ils étaient jetés dans la forêt dans laquelle ils faisaient d’habitude des
exercices de tir. C’est là qu’ils emmenaient ces corps. On remarquait qu’ils
ne souhaitaient pas les laisser traîner sur les routes où tout le monde pou-
vait les voir. et donc ils les emmenaient dans cette forêt afin que ce ne soit
pas visible car on disait que des satellites étaient en train de les photogra-
phier. Il ne fallait pas que l’étranger voie ce qui se passait.
***

charles k., proche du colonel baGosora ;


kiGali 8 et 9 janvier 2003
– Et lors de ta fuite, après avoir passé le pont de Nyaruteja sur la
Nyabarongo, tu as continué par où ?

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 21


– nous avons continué jusqu’à Butare où nous sommes restés un mois. (…)
Là à Butare, les massacres se poursuivaient. (…) Plus tard, on nous a fait
quitter Butare qui était sur le point d’être prise, pour nous conduire à
Cyangugu. Peu après notre arrivée à Cyangugu, c’est là que les soldats fran-
çais nous y ont trouvés, dans la zone turquoise. néanmoins, après leur arri-
vée, rien n’a changé car les gens continuaient de mourir dans cette zone,
excepté qu’ils ont protégé le camp de nyarushishi pour avoir quelque chose à
brandir à la face de la communauté internationale, car leur mission initiale
de venir combattre pour le gouvernement intérimaire venait d’échouer.
***

bernard k., étudiant en 1994, rescapé de bisesero ;


kibunGo, 4 février 2003
– ailleurs où j’ai vu les Français après ça, c’est dans la ville de Kigali, comme
je vous le disais. J’avais un frère que j’allais souvent voir, qui habitait à
Kigali et je voyais les Français. Une fois j’ai quitté Kabgayi me rendant à
Kigali, c’était en 1993, je ne me rappelle plus le mois, et arrivé au pont de
la nyabarongo, il y avait une barrière tenue conjointement par des gen-
darmes rwandais et par des militaires français. Je figure parmi les gens qui
en ce moment-là ont été sortis du taxi dans lequel je me trouvais et qui m’em-
menait à Kigali. et c’est un Français qui m’a ordonné de sortir. Bien que je
lui avais montré tous les papiers, il m’a mis sur le côté de la route, seulement
parce que j’étais tutsi, et il me le disait. Il m’a dit que je n’avais pas le droit
de continuer ma route. Il a fait la même chose à l’encontre de trois autres per-
sonnes avec qui nous étions dans le même taxi. Il y avait parmi eux un col-
lègue du séminaire, les deux autres, je ne les connaissais pas.
– Ça s’est passé comment après ?
– À cette époque, c’était une période d’insécurité. Ils nous ont sortis des
véhicules, moi j’étais effrayé, car en ce temps-là, beaucoup de gens étaient
tués sur des barrières. J’ai quitté le véhicule, c’est le Français qui m’a
demandé mon ethnie. Il me demandait : « Tutsi ou Hutu ? » Je me suis
tu et il a fini par décréter : « Tutsi ». Il avait regardé l’apparence. tu
voyais qu’ils avaient reçu des descriptions sur la morphologie tutsi et Hutu.
Ça ne lui a pas été difficile de me classer du côté qu’il savait. avec ces trois
autres, nous n’étions pas seuls, car pour d’autres véhicules qui arrivaient,
c’était le même manège. Ils nous ont fait asseoir par terre sur le côté de la
route, nous y avons passé trois ou quatre heures je ne me rappelle plus exac-
tement, puis nous avons pu quitter cet endroit lorsqu’un véhicule du CICr
est venu, s’est arrêté et que ceux qui étaient à l’intérieur ont demandé à ces
Français et ce gendarme pourquoi nous, on était assis là. Ils n’ont pas pu

22 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


s’expliquer, c’est alors que ce gendarme rwandais a commencé par nous
demander bêtement si nous avions toutes les pièces nécessaires. nous lui
avons répondu que nous avions tout montré, et déjà il le savait car il était
présent lorsque nous les avions exhibées. Ils ont alors dit : « Reprenez la
route d’où vous venez, vous n’irez pas à Kigali ». (…) tel que je voyais
le comportement des Français, cela se remarquait que c’était eux qui
avaient pris en main la sécurité de la ville, car même les alentours de
Kigali, près de la nyabarongo, ils y étaient installés avec des armes lourdes
qu’on voyait quand on passait. Ces armes lourdes étaient posées sur des
maçonneries en briques cuites, on les voyait, de même qu’on voyait les sol-
dats français.
– Concernant cet incident sur la Nyabarongo, si le CiCR ne s’était
pas manifesté pour discuter avec ces Français et leur demander la rai-
son de votre arrestation, tu penses que les choses se seraient passées
comment pour vous ?
– en ce cas-là, tout était possible. Ils nous auraient peut-être tués, pas for-
cément sur cette barrière, mais ils nous auraient conduits ailleurs dans un
véhicule et nous auraient fait disparaître ; nous pouvions aussi être jetés en
prison, ils pouvaient nous livrer en disant : « Nous avons attrapé des
complices, des traîtres, des inyenzi venus en infiltration » et alors
nous aurions été jetés en prison pour y périr ; ils pouvaient nous tabasser
et nous rendre infirmes pour le restant de notre vie. À cette époque-là, tout
était possible, toute mauvaise aventure, absolument tout, pouvait nous
arriver. C’était une période d’insécurité et ils avaient le pouvoir de faire de
nous ce qu’ils voulaient.
– Cela veut dire que, d’après ce que vous saviez, toutes ces choses-là
étaient courantes ?
– très. Ces exactions étaient très courantes. Cela faisait des mois que les
routes n’étaient pas sûres (…). Des gens arrêtaient des taxis, séparaient les
Hutu des tutsi et là, en plein jour, les tutsi étaient assassinés ou tabassés
publiquement, et après ça ils invitaient les Hutu à continuer leur route.
(…) C’est quelque chose qui ne sortira jamais de ma tête : voir que tu es
un citoyen d’un pays, dans lequel tu devrais normalement avoir des droits
de citoyen, et voir un étranger venir te sortir d’un véhicule et te faire asseoir
par terre sous le motif que tu es de telle ethnie non digérée par son pays.
charles k., proche du colonel baGosora ;
kiGali 8 et 9 janvier 2003
– Que faisaient les soldats français entre 1990 et 1993 ?

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 23


– Ils entraînaient l’armée rwandaise, et aussi ils disaient qu’ils étaient
venus protéger les intérêts des étrangers. Mais pour moi, je voyais que ce
n’était pas les intérêts des étrangers qui les préoccupaient, ils étaient occupé
plutôt à une autre chose bien secrète, surtout qu’on remarquait qu’ils s’in-
téressaient de très près aux personnes qui n’étaient pas du même bord poli-
tique que le MrnD19, car ils les connaissaient, ils avaient des
Interahamwe, par exemple au camp Kanombe, depuis 1991. (…) Il y avait
une barrière des Interahamwe au secteur nyarugunga, et cette barrière,
seuls les Français et les membres du MrnD et de la CDr la franchis-
saient. Personne d’autre.
***
jean-pierre b., étudiant, Milicien en 1994, condaMné à Mort
pour criMe de Génocide, en prison à perpétuité ;
prison de kiMironko, 10 déceMbre 2002
– Oui. Les Français, j’en ai vus.
– Des soldats ou des civils ?
– Des soldats.
– Où les as-tu vus ? Et dans quelles circonstances ?
– Ils avaient une barrière à un endroit appelé Karama. À Karama, là-bas,
j’y suis passé et j’y ai vu une barrière des Français. nous étions dans un
bus, c’était en 1993 avant le génocide. 1993, vers les derniers mois, vers la
fin de 1993. Quand nous sommes arrivés là, ils nous ont fait descendre du
bus et nous ont demandé les pièces d’identité.
– ils vous ont demandé les pièces d’identité pourquoi ?
– Ils nous demandaient les pièces d’identité pour contrôler s’il n’y avait pas
d’Inkotanyi20 parmi nous.
– Cette barrière de Karama… Karama c’est où ?
– Karama, c’est dans rubungo.
– ils y étaient seuls ou avec d’autres gens ?
– Ils étaient seuls.
– il n’y avait pas de soldats de Habyarimana avec eux ?
– non. Il n’y en avait pas.
– Comment alors pouvaient-ils savoir que parmi vous il y avait ou pas
des inkotanyi ?
– Ils demandaient les pièces d’identité, car dans les cartes d’identité était
mentionnée l’ethnie. (…) Quand tu étais Hutu, on barrait par un trait de

24 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


stylo le reste des mentions ethniques. Car il y avait inscrit : Hutu, tutsi,
twa et naturalisé. si tu étais donc par exemple Hutu, on rayait les autres
mentions. et si tu étais tutsi, on faisait pareil et c’est la mention tutsi qui
restait bien apparente. si tu étais twa, on rayait Hutu, tutsi et natura-
lisé. L’ethnie de la personne, c’était celle qui n’était pas barrée.
– Et alors les Français, pour eux c’était qui l’inkotanyi ?
– Les Français, si tu observais bien leur façon de procéder, eux aussi tels
que je les voyais, combattaient les tutsi.
– C’est-à-dire que lorsque quelqu’un avait sa carte d’identité qui men-
tionnait qu’il était Tutsi, ils disaient tout de suite qu’il était inkotanyi
et le sortaient du véhicule ?
– Oui.
– Que faisaient-ils de ceux qu’ils retenaient ?
– Il y avait un bois en bas de leur barrage dans lequel ils les emmenaient.
– Et après, que se passait-il dans ce bois ?
– On ne les revoyait plus, et donc certainement qu’ils les tuaient.
– Eux-mêmes ?
– Oui.
***

Lorsque nous nous sommes revus, quelques jours après avoir quitté
Murambi, tu m’as posé cette question :
– Tu as senti l’odeur ?

sous les mots qui tombent sur le papier, elle se réveille aujourd’hui
comme si elle ne devait plus s’échapper. Cette odeur de morts sous la
chaux. Cette vague de particules âcres qui pénètre les bronches, violente les
cellules du goût, imprègne les tissus, s’incruste dans la peau et les fibres
capillaires. inutile de se laver, elle a envahi la mémoire des sens, elle s’est
insinuée dans le réseau sanguin et a colonisé tout mon corps.
sur place rien à voir, ou plutôt est-ce la vision qui a tué l’odeur ? sur place,
le nez n’existe que parce qu’il fut persécuté. La légende raciste veut que le
Tutsi porte un nez long et fin tandis que le Hutu l’a court et épaté. alors des
nez tranchés défigurent l’odeur du lieu et je ne sens rien, rien que la douleur
de ce que je vois, de ce que je sais, ce que j’ai lu, écouté, rassemblé.

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 25


sur les odeurs du génocide je sais le traumatisme des rescapées face à
l’odeur de sperme, à cause des viols systématiques, arme à siDa et arme
psychologique ; j’ai également prêté attention à l’odeur des morts en
décomposition, odeur qui a marqué la survie des Rwandais jusqu’à de nom-
breux mois après la fin du génocide et aujourd’hui encore à chaque fosse
commune ouverte. Mais de l’odeur de la chaux sur les corps, RiEN.
Ce n’est que le soir, à l’heure de quitter les vêtements du jour que les
morts de Murambi se rappellent à moi par cette odeur caractéristique qui
refuse de s’effacer. ainsi ils dorment avec moi et m’accompagnent des jours
durant, malgré les douches, malgré le linge lavé.

– Je la sens encore.
Me souvenir d’autre chose que de cette odeur.
***

vital t., cultivateur, rescapé de MuraMbi ;


GikonGoro, 7 janvier 2003
– Peux-tu nous dire comment tu as vécu le génocide, ce que tu as vu,
ce qui t’est arrivé ?
– Je voyais tout de mes yeux. C’était en date du… je ne me rappelle pas les
dates, mais c’était un dimanche, nous nous sommes enfuis ici.
– ici dans le centre sOs [villages d’enfants] ?
– non. Ici à l’école. Puis on nous a emmenés là-bas à Murambi pour nous
y fournir de la protection. nous y sommes alors allés.
– Qui est-ce qui vous y a emmenés ?
– C’est les autorités de l’époque, le préfet Bucyibaruta. C’était le huit.
– Le huit de quel mois ?
– avril 1994. C’était un dimanche.
– Et arrivés à Murambi ?
– arrivés à Murambi, les soldats de Habyarimana nous y ont gardés. Mais
ils ne nous ont rien donné à manger et ils ont coupé l’eau et l’électricité.
Ici en bas il y avait une barrière qu’ils ont écartée pour nous emmener à
Murambi. nous avons vécu là, nous y avons beaucoup souffert de faim.
Ceux qui arrivaient disaient qu’ils étaient attaqués, et quiconque sortait
de Murambi à cause de la faim était massacré. La faim, c’est quelque
chose de terrible… et puis, j’ai quitté les lieux le 16 avril 1994. si je me

26 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


rappelle bien c’était un samedi, vous vérifierez sur le calendrier. et ils ont
bombardé Murambi dans la nuit du 20 au 21, à trois heures du matin,
plus exactement à 3h17. Le jour approchait, et toute la journée ils ont
poursuivi les tirs dans le camp. J’avais quitté les lieux.
– Tu avais quitté ce lieu pour aller où ?
– Je suis venu ici, chez Monseigneur21.
– Est-ce que Monseigneur accueillait des réfugiés ?
– non. C’est que moi je travaillais à l’évêché déjà avant. J’ai alors conti-
nué à y travailler.
– Comment as-tu pu sortir de Murambi pour venir chez
Monseigneur ?
– J’ai été ramené par la Blanche, Madeleine, qui y apportait du riz ce jour-
là. Ce riz que les réfugiés n’ont pas eu le loisir de consommer.
– Madeleine qui ?
– raffin. Une Française.
– Vivait-elle chez Misago ?
– Oui. C’était elle l’économe générale.
– Elle est venue et t’a sorti de Murambi ?
– Oui. elle m’en a sorti.
– Et elle t’a ramené à l’évêché ?
– Oui. (…)
– T’a-t-elle sorti seul ou avec d’autres ?
– Je fus le seul qu’elle ramena.
– Tu n’avais pas de famille là-bas ?
– Ma famille a été exterminée ensuite, là-bas.
– Pourquoi donc tu ne lui as pas demandé de te ramener avec toute
ta famille ?
– Oh non ! nous ne savions pas comment allaient tourner les choses.
– Tu quittes donc les lieux, puis à ces dates, on tire sur les réfugiés…
– Lorsqu’ils les ont abattus, j’avais quitté les lieux.
– Tu es resté donc chez Monseigneur jusqu’à la fin ?
– C’est là que je suis resté.
– Et comment ça s’est passé quand les Français sont venus ?

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 27


– Les Français sont venus… ils gardaient les Interahamwe… pour qu’ils
n’arrivent pas à Gikongoro, dans Kibuye et là-bas dans le nord.
– ils gardaient les interahamwe ?!
– non. Ils protégeaient les Interahamwe pour que les Inkotanyi ne les tuent
pas.
– ils voulaient éviter que les inkotanyi n’arrivent où ?
– À Gikongoro. et effectivement, ils n’y sont pas arrivés.
– Les Français ne venaient-ils pas là-bas, chez Monseigneur ?
– Ils y venaient. Ils y venaient bien sûr. et alors ?
– Et que venaient-ils y faire ?
– Là tu me poses cette question… oui, ils y venaient, j’y étais… oui j’étais
là. et toutes les provisions qui arrivaient étaient données à tout le monde.
C’est de là que provenaient les vivres qui étaient distribués aux gens, c’est
là que se trouvaient les stocks et c’est pour ça que Madeleine a été expulsée.
– Pourquoi donc a-t-elle été expulsée ?
– elle a été expulsée parce qu’elle nourrissait les Interahamwe.
– Quand a-t-elle été expulsée ?
– non. ne me demande pas les dates. excuse-moi pour ça.
– a-t-elle été expulsée pendant le génocide ou après ?
– C’était après.
– Elle a donc été chassée par le gouvernement mis en place après le
génocide ?
– Oui. C’est lui qui l’a chassée. elle a été expulsée en plein jour.
– Parce que pendant le génocide, elle nourrissait les interahamwe ?
– Oui.
***
À mon retour en France j’aurai l’occasion de rencontrer quelques
Français ayant travaillé dans des associations œuvrant au Rwanda. Je me
rappellerai toujours de cette femme ancienne trésorière (et une des per-
sonnes à l’origine de l’aventure) de l’association « Loiret-Butare » (associa-
tion de coopération entre la région Centre et la région de Butare au
Rwanda, l’association a fermé vers 2002) et qui commencera notre rencon-
tre par « Vous savez je ne suis pas raciste, j’ai des amis de tous bords… mais il faut
dire quand même que les tutsi sont malins, vicieux, et qu’ils ont très bien su embo-
biner les média pour qu’on les plaignent. Parce qu’on n’en parle pas assez mais il y

28 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


a eu un vrai génocide des Hutu22… ». J’entendrai avec une violence extrême la
conviction intime de cette femme qui, comme beaucoup de français
d’alors, ont ingurgité sans se poser aucune question éthique, un discours
ségrégationniste, raciste, à des années lumières de la devise et de la tradi-
tion23 de mon pays -de notre pays- la France. Et qui, pour éviter sans doute
de réveiller une conscience douloureuse à moins que ce ne soit « que » pour
éviter une condamnation de la justice pour complicité de génocide, tentera
de (se) convaincre du discours qu’elle a porté pendant des décennies.
Dans le train qui me ramènera d’Orléans à Paris, les larmes de Murambi
remonteront. abattue, je trouverai refuge dans mes souvenirs du Rwanda
et n’oserai plus reparler à ces Français complices.
***
adèle M., rescapée de nyarushishi, institutrice ;
rwaMaGana, 13 déceMbre 2002
– Comment s’est terminé ce camp (de Nyarushishi) ? Comment l’avez-
vous quitté ?
– Le camp a continué d’exister, jusqu’au jour où les Français sont venus au
rwanda. eux, ils venaient au secours des soldats du régime rwandais, les
abatabazi. On allait derrière les tentes et on s’agglutinait autour de
quelqu’un qui avait un petit poste de radio pour écouter les nouvelles. Le
jour où les Français sont venus, on entendait qu’ils les avaient accueillis à
Gisenyi dans la joie, qu’ils avaient fait la fête et que la venue des soldats
français était un signe de victoire du gouvernement intérimaire24. Ils se sont
sentis renforcés parce que les Français allaient les épauler et qu’ainsi le géno-
cide allait pouvoir se poursuivre comme prévu. Les Français sont alors arri-
vés, quelques-uns ont encerclé le camp, et les autres ont continué vers Butare,
Kibuye, et là ils allaient pour poursuivre les combats. (…) Les Français n’ont
pas pu continuer jusqu’à Butare. Ils ont été bloqués à Gikongoro, mais ils
voulaient continuer. eux ils ont pris pour prétexte qu’ils venaient pour pro-
téger le peu de survivants qui restaient mais ce n’est pas ce qu’ils ont fait.
(…) toutes les méchancetés que subissaient les gens du camp, les Français
étaient là, sans réagir, alors qu’ils prétendaient être venus les protéger ; mais
ils n’ont rien protégé. (…) tu comprends que dire qu’ils venaient secourir le
peu de survivants n’était qu’un prétexte, à l’extérieur du camp les assassins
continuaient leur programme d’extermination.
– ils ont continué à tuer ?
– Oui. a l’extérieur, le programme a continué normalement. et le comble, les
Français ont aidé les gens qui fuyaient à se réfugier.

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 29


– Qui ont-ils aidé à fuir ?
– Ils ont aidé le gouvernement intérimaire et les Interahamwe. et même
ceux d’entre eux qui avaient des enfants fatigués sur la route, ils les emme-
naient dans des véhicules. Ils leur donnaient à manger aussi.
– Et vous, dans le camp, que vous donnaient-ils ?
– nous, dans le camp, lorsqu’on nous donnait des denrées alimentaires, on
ne nous donnait pas de bois pour les cuire. et quand tu allais ramasser un
moellon, là dans le camp, pour faire un foyer à la rwandaise, on t’interdi-
sait de le prendre en disant que ce moellon était destiné à la construction,
les employés de la Croix-rouge faisaient le tour du camp en nous disant de
remettre à leur place les pierres. Qu’est-ce qu’on faisait alors ? (…) On avait
installé les tentes sur un sol dur, on creusait de petits trous pour pouvoir
poser une casserole et y introduire du bois – ce n’était pas du vrai bois, on
utilisait des branches mortes de cerisiers sauvages. C’était des branches
mortes de cerisiers sauvages avec des épines, qu’on coupait, pour pouvoir
cuire de quoi manger. On cuisait alors cette farine de maïs qu’on nous don-
nait et qui ne cuisait pas bien. On mangeait ça et on attrapait le choléra.
Moi j’ai eu le choléra au moins à trois reprises.
– Vous soignait-on ?
– non.
– Les Français sont-ils restés là jusqu’à ce que vous quittiez le camp ?
– C’est allé jusqu’au 19 juillet. C’était le jour où le Gouvernement d’Unité
nationale a été constitué. alors eux, ils nous ont dit d’écrire à notre gou-
vernement. Ils ont dit : « ecrivez à votre gouvernement et demandez-lui que
nous restions ici pour protéger ce camp ». C’est ça qu’ils nous disaient.
– Qui vous disait cela ?
– Les Français.
– ils vous demandaient d’écrire à votre gouvernement… ?
– Ils nous disaient d’écrire à notre gouvernement à Kigali pour lui deman-
der le maintien des soldats français à nyarushishi pour continuer à nous
protéger.
– Et comment avez-vous réagi à cela ?
– nous avons refusé. Ils se sont alors fâchés. Depuis ce moment-là, si
quelqu’un tentait de sortir du camp, les Français lui donnaient des coups
eux-mêmes. Ils avaient envie de rester là longtemps, mais peut-être avaient-
ils d’autres visées.
– Donc, ils battaient les gens pour avoir voulu sortir du camp ?

30 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


– Ils battaient les gens qui tentaient de sortir.
– Ceux qui voulaient sortir… ?
– Ceux qui voulaient sortir étaient battus. (…)
***

bernard k., étudiant en 1994, rescapé de bisesero ;


kibunGo, 4 février 2003
– Dès l’arrivée des soldats français, on a construit un camp. J’étais l’un des
responsables de ce camp de Bisesero25. après sa constitution, ils ont apporté
des vivres, ainsi que des vêtements car ceux que nous portions n’étaient plus
que des haillons. Mais ce qui a été remarquable dans nos relations là-bas,
c’est que leur intérêt ne portait pas sur nous. Cela se ressentait dans les
entretiens que nous avions avec eux. Moi particulièrement, je causais avec
eux très souvent. Ils voulaient toujours me faire dire que je savais où se trou-
vaient les soldats du FPr, que parmi les réfugiés de ce camp il y en avait
qui collaboraient avec le FPr et que je les connaissais, que je connaissais
la façon d’opérer du responsable du FPr… des choses comme ça. Je leur
répondais que moi je ne savais pas tout cela. Ils insistaient pour me faire
comprendre qu’il était impossible que parmi nous, il n’y ait pas de mili-
taires du FPr. Je leur disais non. Finalement, ils ont voulu me convaincre
que ce lieu où nous nous trouvions, si le FPr continuait à se battre, serait
un terrible champ d’affrontements et que nous allions alors tous y périr. Je
leur répliquais : « Vous avez des bases sûres, à Goma, Kibuye,
Bukavu. si vous voyez qu’ici c’est une zone dangereuse pour nous,
pourquoi ne nous évacuez-vous pas vers ces bases et restez-vous
seuls ici comme des militaires ? » Ils me répondaient que cela n’était
pas possible. tu comprenais alors, qu’en réalité ce n’était pas par pitié pour
nous qu’ils nous gardaient là, mais plutôt comme leur bouclier, pour que
peut-être le FPr n’ose pas attaquer le lieu. Cela a éclaté au grand jour à
l’approche de notre séparation d’avec eux, lorsque le FPr a réclamé que les
rwandais qui se trouvaient dans la zone française puissent venir librement
dans sa zone. Les Français m’ont demandé d’en informer les réfugiés. Je
devais leur dire qu’ils avaient le choix entre rester avec les Français et rejoin-
dre le FPr. en me demandant de transmettre ce message, ils ont insisté
pour que je conseille aux gens de rester avec eux car c’était soi-disant le meil-
leur choix. et lorsque je leur ai répondu que tout le monde souhaitait aller
du côté du FPr, (…) ils m’ont tout de suite manifesté leur mécontentement.
– Les Français ?
– Oui.

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 31


– Et pourquoi ?
– Parce qu’ils allaient rester là tout seuls. et que, en cas de confrontation
avec le FPr, ils n’auraient plus le bouclier que nous étions pour eux.
– Que t’a dit ce militaire qui te demandait de persuader les gens de ne
pas partir ?
– Ce soldat, lui, il a commencé par m’amadouer et me sonder en me disant
: « Le FPR, tu sais, ce sont des militaires, des gens du métier comme
moi. si tu en connais ici parmi vous, tu me les montres et il n’y a
aucun problème, je les contacte et on discute entre nous. » Je lui
disais qu’il n’y en avait pas. « Et même si le FPR vous donne des
fusils, il n’y a aucun problème, tu peux me les montrer, me les
remettre, moi je te récompenserai bien. » Je lui répondais qu’il n’y en
avait pas. ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il me dise : « si on vous demande
de partir, ne partez pas, restez avec nous, on va vous protéger ici. »
Je devais bien lui répondre : « Mais tout le monde veut partir ! » alors
ils ont insisté pour que je dise aux gens que c’est vrai qu’il y avait les deux
possibilités, celle de partir ou de rester, mais que le mieux pour eux était
qu’ils restent pour qu’eux les protègent sur place. entre temps, le climat
était devenu malsain, car au fur et à mesure de la progression du FPr, les
Français se trouvaient devant un gros problème. On remarquait ça dans
leur changement d’attitude et dans leurs rapports avec nous. Le courroux
qu’ils avaient à cause du FPr, ils le reportaient sur nous.
– Quelle était la cause de ce courroux ?
– Ils me répétaient : « si le FPR lance une attaque par ici, vous allez
tous périr ».
– ils te disaient ça dans quelle intention ?
– tu vois, ils voulaient nous faire comprendre qu’ils nous assimilaient à
ceux qui combattaient contre eux. Même si nous étions là avec eux, les
Français pensaient que nous n’étions pas des rescapés mais des soldats du
FPr qui se seraient infiltrés là. Ils le disaient d’ailleurs. Ils disaient que les
soldats du FPr n’avaient pas d’uniformes, qu’ils pouvaient donc s’infiltrer
et se mêler aux simples citoyens et que c’est comme ça qu’ils (les soldats
français) allaient être exterminés.
– Lorsque vous leur avez exprimé votre souhait de rejoindre le côté
FPR, vous ont-ils aussitôt emmenés là-bas ? sinon, quelle fut leur atti-
tude à votre égard dans l’entre-temps ?
– après cette décision, il s’est passé quelques jours avant que nous quit-
tions les camps. Mais je ne me rappelle pas combien de temps s’est écoulé.
Ce qui était remarquable alors, c’est que ça les a mis en colère et que ça

32 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


a induit chez eux une certaine méchanceté. Car à partir de ce moment, ils
ont stoppé l’approvisionnement en vivres. Ils ont commencé à dire que les
vivres étaient épuisés, que les routes devenaient dangereuses et qu’on ne
pouvait plus les convoyer jusque-là. Ils ne manifestaient plus aucun
empressement à nous assister. Ce qui les excitaient alors, c’était de dire : «
si le FPR nous attaque, nous nous battrons » et ils énuméraient l’ar-
mement qu’ils avaient, en précisant que leurs armes étaient très puis-
santes. Ils en sont même arrivés à dire que, au cas où le FPr les aurait
infiltrés sans qu’ils sachent comment, ils avaient les moyens de détruire, de
retourner des collines entières. Ça aussi ils nous l’ont dit.
– C’était quoi leur armement ?
– Je ne suis pas un connaisseur en armement militaire, mais il y avait des
blindés, ça on connaissait. et on voyait, ils avaient des tas de bombes, ressem-
blant à des gros tuyaux, ça aussi ils nous les ont montrées et ils nous ont expli-
qué à quoi elles servaient. Le reste, comme les avions, nous les voyions…
– Quel genre d’avion voyiez-vous ?
– Il y avait des petits avions, au bruit énorme et d’une vitesse vertigineuse,
telle qu’il était impossible de savoir quel type ; tout ça on a vu.
– Les avions, c’était peut-être des Mirages, on sait qu’ils sont extrême-
ment rapides !
– Oui. Probablement que c’était des Mirages.
– Où est-ce que vous les voyiez ?
– Un jour, un militaire français a été blessé, ça s’est passé à Gikongoro ;
c’est ce qu’ils m’ont dit. alors qu’il était évacué sur Bisesero, ils ont com-
mencé à préparer les soldats sur place pour une attaque contre le FPr. Ils
disaient alors : « Nous avons des armes puissantes, alors gare au FPR
! il va nous voir ! » C’est là que nous avons vu des avions au-dessus du
Kivu, beaucoup d’avions, ainsi que d’autres camions militaires et des blin-
dés qui remontaient vers Bisesero. et ils ont embarqué les militaires qui se
trouvaient là et ils les ont emmenés.
– ils disaient qu’ils allaient où ?
– Qu’ils allaient attaquer le FPr, car celui-ci les pressait dans leur zone,
disaient-ils !
– sais-tu s’ils se sont battus avec le FPR à cette occasion ?
– Cela, je ne le sais pas. Je n’y étais pas ! C’est juste ce qu’ils nous disaient.
Mais ce pourrait être possible, car à ce moment-là, tu comprends, il y avait
un nombre impressionnant d’ex-Far qui se dirigeaient vers la forêt de
nyungwe. Ils voulaient que les Français les aident à établir une base dans

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 33


la forêt, afin de lancer leurs attaques contre le FPr à partir de là et de le
chasser de ses conquêtes. Le lieu était déjà inclus dans la zone turquoise,
les Français devaient donc les aider dans ces préparatifs de reconquête.
– Les préparatifs se faisaient dans Nyungwe ?
– Ceux qui y montaient disaient qu’ils s’y réfugiaient pour s’y organiser
afin de pouvoir lancer des attaques à partir de ce lieu.
– Où et dans quelles circonstances a été blessé le soldat français ?
– Le soldat français avec qui j’en ai parlé me disait que leur camarade
avait été touché par un tir à Gikongoro. Il avait encaissé une balle à
l’épaule. Mais ils l’ont amené discrètement, ne voulant pas que les gens le
sachent. Cependant, étant donné que j’avais la responsabilité du camp,
j’ai continué à avoir les nouvelles de tout ce qui s’y passait. Un des soldats
me l’a expliqué comme ça, me précisant qu’il ne voulait aucune autre ques-
tion de ma part. et il a ajouté : « Vous feriez mieux de vous préparer,
car ceci est désormais une zone de combat. si l’un des nôtres est
encore blessé ou si nous avons une preuve que le FPR continue de
se rapprocher, ce lieu va devenir une zone dévastée. » Comme il
venait de m’interdire de lui poser d’autres questions, je l’ai laissé tranquille
et on a attendu.
***
Me souvenir d’autre chose que des horreurs, des douleurs, des bles-
sures… Respirer.
Le vent dans les eucalyptus, ce vent frais qui chante dans les feuillages.
La lumière derrière les arbres, ciel sombre et soleil vif qui découpent les col-
lines. L’herbe hurle en verts, la terre saigne en ocres.
Et j’écoute la nature, j’entends les Hommes qui racontent, ceux qui se
taisent, je caresse les écorces, malaxe la glaise d’un champ, frôle une feuille
de bananier, laisse ruisseler sur mon visage l’eau des nuages lorsqu’ils écla-
tent en sanglots. Et l’instant, le lieu, l’Histoire, me rappellent de façon insis-
tante que je ne suis qu’une nanoparticule humaine au cœur d’une
Humanité meurtrie.
***
nasara n., rescapée de kaMeMbe ; buGaraMa, 23 janvier 2003
– Les gens de Bisesero sont morts plus tard, ils résistaient, ils sont morts en
dernier.
– Les derniers sont morts après l’arrivée des Français.

34 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


– Oui. après l’arrivée des Français. Ce sont ceux-là qui ont été tué par
John Yussuf. Ce sont ceux-là que sont allés exterminer les Interahamwe de
John Yussuf.
– Les Français les ont vus prendre le départ pour Bisesero ?
– Je ne pourrais pas affirmer que, lors du départ du convoi, les Français
partaient avec eux car chaque véhicule pouvait avoir son propre itinéraire,
cependant lorsqu’ils sont partis pour Bisesero, les Français étaient présents.
– Les Français étaient là ?
– Oui. Ils étaient là cette dernière fois, quand les gens de Bisesero ont été
massacrés, le 27 juin. C’est Yussuf.
***
charles k., proche du colonel baGosora ;
kiGali 8 et 9 janvier 2003
– (…) Peu après, les soldats français sont partis ensemble avec des gendarmes
et les Interahamwe de Bugarama commandés par Yussuf Musozo et ils se sont
rendus à Kibuye, dans ce lieu appelé Bisesero, dont les nombreux habitants
menaient depuis longtemps une résistance pour survivre. Malheureusement ils
n’arrivèrent pas à survivre, car il n’est pas possible de se battre avec des lances
contre des armes à feu et espérer vaincre. et donc pour finir, ils les ont tous
massacrés. Les Français, c’était eux qui les couvraient.
– C’est-à-dire qu’ils ont accompagné les interahamwe et les gen-
darmes, et que ces deux derniers groupes ont tué les gens alors que les
Français regardaient faire ?
– tout à fait. Ce départ s’est fait sous mes yeux, je les ai vus partir pour
Kibuye. nous nous trouvions à la barrière près de l’hôpital de Gihundwe
quand ils sont partis pour Kibuye, ça ce n’est pas quelque chose qui m’a
été raconté, j’y étais en personne.
– Les interahamwe et les gendarmes ont été embarqués dans les véhi-
cules des Français ou avaient-ils leurs propres moyens de transport ?
– Ils avaient des bus.
– Mais ils sont partis dans le même convoi, se suivant les uns les autres ?
– Oui.
– Et les Français eux disaient qu’ils allaient faire quoi ?
– Les Français eux, tu vois il y avait trois préfectures qui formaient la zone
turquoise. Ils devaient contrôler la situation dans toute la zone, peut-être
pour pouvoir en fin de compte établir et donner des rapports. a supposer

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 35


qu’ils partaient avec ces gens-là dans le cadre de se rendre compte de la
situation, ce n’est pas cette mission qui a été accomplie, ils auraient dû
aller sauver ceux qui étaient en danger, car ils avaient des armes et la capa-
cité de le faire. au contraire, ils sont partis avec ceux qui allaient les tuer,
et ceux-ci les ont massacrés sans que les Français ne réagissent.
***
bernard k., étudiant en 1994, rescapé de bisesero ;
kibunGo, 4 février 2003
– Dans quelles conditions as-tu vu les Français au cours du génocide ?
– (…) Le 27 juin 1994, les Français sont venus, nous ont rassemblés là où
nous étions. Les survivants étaient peu nombreux, les gens sont sortis des
trous et des buissons où ils se cachaient et nous nous sommes rassemblés en
un même endroit autour des Français, pensant que c’était des gens qui
venaient peut-être nous sauver. L’espoir que ces gens-là venaient pour nous
sauver, nous n’en avions pas en réalité. Car les trois mois qui venaient de
s’écouler, avec tout ce qui nous était chaque jour infligé par les
Interahamwe - choses qu’ils savaient - nous nous disions que s’ils avaient
vraiment été des gens de cœur, ils seraient venus beaucoup plus tôt, lorsque
les gens vivaient encore nombreux. Mais ce que nous espérions et que nous
nous disions, et qu’aussi nous leur avons dit, c’est ceci : « On est morts,
de toute manière. si nous avions la chance qu’ils nous tuent eux-
mêmes, comme ils sont équipés pour ça d’un matériel qui peut le
faire rapidement, enfin notre supplice prendrait fin. » nous les
avons rencontrés surtout dans cette optique-là. Lorsqu’ils nous ont rassem-
blés, là, tout autour de nous dans Bisesero, les Interahamwe rôdaient, avec
leurs armes, recherchant toujours comment attraper les survivants. Les
Français eux-mêmes les voyaient, car beaucoup de ces Interahamwe
n’étaient pas loin de nous, sur une colline en face. Les Français ont alors
prétexté qu’ils ne s’étaient pas préparés, qu’ils n’avaient pas suffisamment
d’équipements et qu’ils n’accepteraient pas d’y rester car ils redoutaient
pour leur propre sécurité ! Ils nous ont dit qu’ils s’en allaient et qu’ils
reviendraient. tu comprends, ces Interahamwe qui se trouvaient sur la col-
line, je ne sais pas si les Français n’étaient pas de connivence avec eux. Ces
Interahamwe qui voyaient les camions faire demi-tour en emportant les
Français et en nous laissant sur place, ils ne pouvaient pas ne pas profiter
de l’aubaine pour nous exterminer. C’est ainsi qu’ils se sont remis à la
chasse et les Français ne sont revenus que trois jours plus tard. avant aussi,
les assassins nous pourchassaient, mais ils avaient fini par penser qu’on
avait été presque tous éliminés.

36 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


– Les Français vous avaient promis de revenir quand ?
– Ils nous avaient dit qu’ils reviendraient dans trois jours. et qu’entre
temps, ils enverraient leurs hélicoptères patrouiller dans ces collines et
qu’ainsi personne ne nous toucherait.
– En ont-ils envoyés ?
– La situation était tellement confuse que même si tu avais vu ou entendu
un avion, tu n’aurais pas été certain de sa mission exacte. Car ils nous
avaient vus, ils avaient une base à Kibuye et une autre à Goma et à
Bukavu. s’ils étaient des gens qui voulaient nous secourir, ils seraient res-
tés sur place, auprès de nous et auraient plutôt demandé que de ces bases
des renforts viennent les rejoindre à Bisesero.
– Quelles sortes de moyens de communication avaient les Français ?
– Je ne connais pas bien les équipements militaires, mais je voyais qu’ils
avaient des sortes de petites radios ou d’autres gros appareils avec de très
longues antennes qu’ils transportaient sur le dos, et ils disaient qu’ils
avaient la possibilité de communiquer avec tous leurs gens partout où ceux-
ci se trouvaient.
– Quand vous avez constaté qu’ils allaient vous abandonner, vous ne
leur avez rien dit ?
– Personnellement, je les ai suppliés qu’au lieu de nous abandonner là
comme ça, ils nous tuent, qu’ils nous balancent une bombe, et ainsi notre
problème serait réglé définitivement, au lieu de nous laisser être torturés par
ces Interahamwe qui nous encerclaient.
– Qu’ont-ils répondu à cette demande ?
– rien. Ils n’ont pas réagi à ça. Ils ont répondu : « N’ayez pas peur, nous
vous retrouverons vivants. » (…)
– En fait, lorsqu’ils sont arrivés, qu’ils vous ont appelés et ainsi fait
que vous vous découvriez à vos ennemis, et qu’ensuite ils vous ont lais-
sés sur place, ils vous livraient à la mort ?!
– Ils nous livraient à une mort certaine (…).
***
J’ai parfois ressenti, au détour d’une colline ou d’une rue, l’ambiance
étouffante qui existait depuis 1959 et qui conduisit au génocide de 1994.
À Bisesero en ce mois de juin 2002 je fais face pour la première fois aux
intimidations des partisans de l’extermination des Tutsi.
Nous suivons les rescapés sur la route. ils veulent nous montrer les collines
où ils vivaient avant de se faire massacrer. il n’y a plus de champs, plus de mai-

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 37


sons, plus de vaches, plus qu’une nature sauvage, trop vaste pour que les
génocidaires, désormais seuls maîtres des lieux, ne l’exploitent. Les témoins
veulent nous montrer les lieux précis où sont tombées leurs familles.
Nous marchons sur la route en terre et les paysans du coin arrivent petit
à petit pour s’interposer entre moi et les rescapés. Je sens la pression de ces
extrémistes, sans aucun doute anciens génocidaires. Je m’intercale entre les
paysans et les rescapés, faisant mine d’ignorer les premiers, soutenant les
seconds. Mais ils se sentent si forts ces hommes qui n’en sont plus, ils se
sentent si forts ces partisans de l’horreur, que je dois rééditer mon geste
avant que les extrémistes n’abdiquent.
Et je pense à ces rescapés que je vais laisser en tête à tête avec leurs
bourreaux.
Comment oublier vos regards, comment oublier vos voix, comment
oublier chacun d’entre vous ? Ne jamais oublier, ne jamais se détacher,
écouter claquer au vent vos paroles meurtries, ne jamais cesser de tendre
l’ouïe, et le cœur.
***
bernard k., étudiant, rescapé de bisesero ;
kibunGo, 4 février 2003
– Je voudrais ajouter autre chose au sujet de la venue des soldats français
à Bisesero en ce moment-là. Dire qu’ils nous ont confisqué les armes avec
lesquelles nous nous étions défendus jusque-là.
– Comment ont-ils fait ?
– Ils ont demandé que toute personne qui avait une arme pour se défendre,
tels qu’une lance et même un bâton, la leur donnent. (…)
– Cela veut dire que le premier jour, ils vous ont demandé vos armes, puis
vous ont abandonnés sans même vous laisser de quoi vous défendre ?
– Oui. Ils les ont emportées. et c’est ici qu’on peut penser à une compli-
cité avec les Interahamwe qui se trouvaient là. La situation dans laquelle
nous nous trouvions depuis des mois… ils nous prennent les instruments
avec lesquels nous nous défendions en nous disant qu’ils viennent nous pro-
téger… et ensuite ils nous abandonnent devant les Interahamwe qu’ils
voient bien en face d’eux ! Ils avaient des jumelles qui leur permettaient
d’observer et de se rendre bien compte que les Interahamwe étaient armés.
tu comprends qu’ils n’ignoraient pas ce qui allait suivre leur retrait.
– On dit aussi que certains d’entre vous étaient parvenus à prendre des
fusils aux interahamwe, et qu’aussi, ces fusils les Français vous les ont pris ?

38 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


– Ça oui ! Ils les ont pris aussi. Ils n’auraient pas pris une lance et laissé
une arbalète ! C’est par ça qu’ils ont commencé. Ils ont dit que s’il y en
avait qui étaient en possession d’armes à feu… nous n’en avions pas d’ha-
bitude, nous ne pouvions en trouver nulle part ; mais parmi ceux qui nous
attaquaient certains les perdaient sur ce front quand nous nous défendions,
et nous les récupérions. tout ça, ils l’ont embarqué.
– ils se sont retirés et sont revenus trois jours après. Combien de gens
sont morts entre temps ?
– (…) Ces Interahamwe disaient : « On ne peut pas être tout à fait sûr
que ces Français viennent réellement nous donner un coup de
main comme ils en avaient l’habitude ; faisons le plus possible
pour que, s’ils reviennent à l’échéance qu’ils ont dite, nous ayons
fini le travail ». Ça se comprend que durant ces trois jours, ils ont fait en
sorte de tuer beaucoup de gens. Ils ont mis plus d’énergie, se sont servis de
chiens de chasse pour entrer dans les buissons et les ravins et il n’en a sur-
vécu que très peu alors parmi les réfugiés.
***
Près du site en mémoire des victimes du génocide à Bisesero je te cherche,
Vénuste. Nous avons terminé de filmer les témoignages de rescapés, près du
ravin et de la crevasse où ont été jetés les Tutsi de la colline. Je te cherche car
nous sommes invités par les témoins à aller filmer un peu plus loin.
Je t’aperçois enfin, à quelques mètres, de dos. Tu es assis dans l’herbe, le
visage tourné vers un horizon escarpé chargé des douleurs du génocide. Je
t’interpelle. Tu ne réponds pas. Le vent sans doute, qui emporte ma voix
loin de toi. Je m’approche, t’appelle à nouveau, je suis tout près, tu te
retournes doucement et je ne distingue plus qu’une chose : des larmes se
recueillent sur tes joues.
Je fais comme si mes yeux étaient aveugles et nous partons regarder ce
que veulent nous montrer les rescapés du lieu.
***
La terre, les plantes, les rochers, ont avalé la terreur et la mort.
***
alors que nous rentrons de Bisesero, dans le silence de la voiture au
volant de laquelle je me trouve, tu me glisses doucement, le visage tendu
vers la route qui jaillit devant nous :
– C’est la première fois que je pose des questions sur le sort réservé aux
femmes, je n’avais jamais osé, j’avais peur des réponses… j’avais raison. Ce

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 39


qu’ils ont fait aux femmes, est-ce que je pourrai te le traduire un jour ?
Je n’ai plus vu de larmes autres que les miennes au Rwanda.
***
adèle M., rescapée de nyarushishi, institutrice ;
rwaMaGana, 13 déceMbre 2002
– avant 1994, avais-tu déjà entendu parler des Français ?
– sûr. Ils allaient bien à la guerre, dans les années 90. et ils étaient parmi
les instructeurs des soldats de l’armée rwandaise. Les Français étaient là et
les entraînaient. Il y avait par ailleurs des groupes de civils qui recevaient
de leur part un entraînement militaire.
– Ça, c’est les interahamwe je crois !
– Oui.
– L’aurais-tu vu ou entendu ?
– Chez moi, il les embarquaient dans des camions et les emmenaient les
entraîner dans nyungwe. Les entraînements, ils ne les faisaient pas au
grand jour.
– Mais, y en avait-il que vous connaissiez, de chez vous, qu’ils emme-
naient pour les entraînements ?
– Oui. tu vois, cette façon de faire des sélections… lorsqu’ils disaient : « Le
président du MrnD », le président du MrnD, d’office, faisait partie des
sélectionnés pour les entraînements. ainsi que d’autres qui avaient de l’as-
cendant sur beaucoup de personnes, car c’était ce cadre qu’ils utilisaient
pour choisir les chefs ; par exemple quand ils portaient leur choix sur l’ins-
pecteur scolaire, ils savaient qu’il pourrait manipuler ses enseignants, de
telle sorte qu’il pouvait emmener tout son groupe. C’était la même chose
pour le choix du directeur de l’école.
– Les entraînements de ces civils se faisaient où ?
– Dans la forêt de nyungwe.
– À partir de quelle année ?
– Dans les années 1990. entre 1990 et 1994.
***
eMManuel k., paysan et Milicien en 1994 ;
en prison à GikonGoro le 25 janvier 2003
– Il y avait des Interahamwe sur ces barrières. (…) Ils portaient des costumes
en tissus de pagne de couleur verte.

40 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


– Et tu dis qu’à cette époque, les Français eux-aussi passaient là. Est-
ce qu’ils ont entraîné des interahamwe ?
– Mais c’est justement plutôt eux qui les ont entraînés ! Qui d’autres les
entraînaient ?!
***
théoneste k., paysan et Milicien en 1994 ;
en prison à GikonGoro le 15 janvier 2003

– Lorsque les soldats français sont arrivés, où ont-ils positionné leurs


barrières ?
– La première se trouvait à nkungu, par là où vous êtes montés en venant
ici.
– il y avait à peu près combien de Français sur cette barrière ?
– Il y en avait trois. Ce sont ces trois-là qui la contrôlaient et aussi un
bourgmestre. Il est en prison ici.
– Mukamarutoke ?
– Oui. Mukamarutoke. Mais il n’était plus bourgmestre.
– Et la deuxième barrière ?
– La deuxième barrière se trouvait ici sur la route où il y a le panneau, en-
dessous des Chinois, là où ils ont construit une école.
– Combien de Français à cette autre barrière ?
– elle était contrôlée par trois soldats français. Car c’était en ville.
– Et une autre ?
– L’autre était à Cyanika. sur la route qui va à Cyanika et à rukondo.
– Tu ne te rappelles pas une autre ?
– non. Je ne me rappelle pas les autres.
– Et celles de Mata ?
– Mata, je connais. Mais je n’y suis pas allé à cette époque.
– Et Kigeme ?
– Je n’ai pas non plus été à Kigeme.
– Et donc dans cette région… ?
– Moi, j’ai travaillé26 dans cette partie-ci de la région de Gikongoro.
– Et leurs camps se trouvaient où ?
– Leur premier camp était celui-ci.

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 41


– Lequel ?
– Celui de Murambi. Un deuxième se trouvait à Cyanika. Il n’y en avait
pas d’autre.
– Et là-bas au village sOs (Villages d’Enfants) ?
– À la sOs, c’était leur grand quartier. C’est là qu’ils avaient stocké les
armes.
– il y avait combien de soldats français à Murambi ?
– À Murambi, il y en avait un très grand nombre. tu comprends, des mili-
taires qui étaient venus de Centrafrique… ils étaient très nombreux. Leurs
avions ont fait trois rotations, je crois. et ces avions étaient très nombreux
aussi.
***

félicien b., étudiant et volontaire de la croix rouGe en 1994,


intellectuel rwandais ; kiGali, 24 déceMbre 2002
– (…) J’ignore si c’est le diocèse qui les avait informés, en tous cas ce capi-
taine Bart est venu me demander de les accompagner chaque fois qu’ils
auraient programmé une sortie, après qu’on leur ait signalé un tutsi à éva-
cuer. Cela leur faisait plaisir plus que tout (…) lorsqu’ils apprenaient qu’à
tel ou tel endroit il y avait un tutsi, ils engageaient une opération, on pour-
rait dire « de grand front ». et d’un côté moi je voyais… Ils ont constaté
qu’au rwanda les massacres avaient dépassé tout entendement et ils vou-
laient parader pour montrer qu’ils faisaient quelque chose. Car lorsqu’ils
partaient ainsi, ils s’évertuaient à encercler tout le quartier, ils n’emme-
naient pas moins de cinq blindés, les avions Hercule tournaient dans l’es-
pace et étaient en communication avec le groupe au sol. et tu te deman-
dais si vraiment pour sauver une seule personne, cette démonstration était
nécessaire, si c’était pour se faire voir ou si c’était vraiment la joie de mon-
trer qu’ils venaient pour sauver des tutsi. Des fois on s’est chamaillés au
cours de ces opérations. Je me souviens d’une opération qu’on a lancée à
Mwezi. Les gens nous avaient appelés là-bas et lorsqu’on n’a pas retrouvé
de tutsi, les Français ont voulu m’abandonner sur place disant que je leur
avais menti. (…) Une fois même je leur ai demandé : « Ces histoires dans
lesquelles vous m’entraînez, moi-même je ne sais pas où ça va me
mener, j’ignore là où vous me conduisez, pourquoi voulez-vous me
frapper ou m’insulter ? » (…) tu constatais qu’ils ne savaient plus que
faire, qu’ils étaient venus pour se battre et que ça avait avorté. Quand tu
leur disais - c’est un exemple que je peux donner - là-bas il y a quelqu’un
qui est arrivé, il réagissaient de manière à démontrer qu’ils se préoccu-

42 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


paient beaucoup de ces réfugiés, faisaient des culbutes et certains tiraient
en l’air. C’est dire que, parfois, les Interahamwe venaient guetter les gens
et certaines fois ils cherchaient à profiter de l’inattention des Français pour
leur subtiliser des gens.
***
Méliana M., rescapée de MuraMbi ;
GikonGoro, 7 janvier 2003
– Nous commençons. Tu nous diras tes noms, ta nationalité, ton âge
si tu le connais.
– … est-ce qu’on sait ? Lorsque je suis allée demander une carte d’identité,
j’ai dit que j’étais née en 1920, mais ce n’est peut-être pas ça.
– En quel lieu ?
– Je suis née à Karambo.
– Es-tu Rwandaise ?
– Je suis rwandaise. Je suis née en commune Karambo, juste là-bas sur la
colline de Kibumbwa.
– C’est aussi là que tu t’es mariée ?
– Mon foyer, c’était là-bas à nzega.
– Peux-tu nous raconter en peu de mots ta vie durant le génocide ?
– Je te le dirai. en ce temps-là, moi et mon mari, nous étions malades.
nous avons alors vu subitement que c’était les massacres partout. J’avais
sept filles ainsi que d’innombrables petits-enfants. J’ai inscrit leurs noms sur
un papier pour m’en souvenir et je me déplace avec. (…) J’avais des beaux-
fils aussi. et puis celui de mes beaux-fils qui était à Kigali ainsi que sa
femme ont apporté de l’argent pour nous soigner. Ils voulaient nous faire
soigner mais ils arrivèrent quand ces choses-là avaient commencé. Ils se sont
alors dispersés à gauche à droite et je suis restée seule dans ma maison, avec
mon mari et notre garçon, un très beau et fort jeune homme. J’ai alors vu
l’extermination venir. Ils se sont réfugiés là-bas à Murambi, mes enfants
là ; les autorités les y ont poussés.
– Ce sont les autorités qui les y ont emmenés ?
– Il y avait parmi eux une fille qui travaillait à l’hôpital, elle a été emme-
née par le bourgmestre semakwavu. elle s’appelait Mukakabanda, elle a
été emmenée en compagnie de son mari et de ses enfants, ainsi que mes
autres filles mariées. Ils étaient nombreux mes enfants, ainsi que mes petits-
enfants. J’avais beaucoup d’enfants. J’en ai eu onze. J’ai vu la guerre venir,

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 43


faire des ravages dans tous les coins. alors j’ai vu les tueurs venir au
moment où je me trouvais debout devant l’enclos, ne sachant où aller. On
me disait d’aller à Murambi, et une des filles était venue pour m’emmener
à Murambi, et j’avais refusé, disant : « La mort est partout, après
tout ». Mon mari m’avait alors dit : « Ma vieille compagne, ça ne sert
à rien de courir, reste ici près de moi ». Ils nous ont sortis de la mai-
son pour l’incendier. J’ai dit à mon mari : « ils arrivent ». Il m’a répondu :
« Laisse-les faire. » Un des hommes est venu et a crié aux autres :
« Venez, commençons par chez Gashikazi ». Je l’ai entendu.
Gashikazi, c’était mon mari.
– C’était quelle colline ?
– nzega ici à côté. Ils nous ont fait sortir de la maison et nous ont dit :
« Comment pouvez-vous rester dans la maison alors que nous
sommes en train de la brûler ? ». Je me suis assise sur la véranda, mon
mari à côté de moi. notre fils est retourné dans la maison pour chercher sa
carte d’identité. Lui, il était tellement paniqué. Quant à nous ses parents,
nous nous étions préparés à mourir. Ils ont dit à l’enfant d’apporter sa
carte d’identité. Il l’a apportée et ils lui ont demandé ce qu’il était. Il a dit
: « Je suis Tutsi ». Ils lui ont ordonné de s’allonger par terre. Ils l’ont tué
à mes pieds. Puis ils ont dit : « Toi le mari, lève-toi et va à l’entrée de
l’enclos ». Il s’est levé et a marché, appuyé sur son bâton. Un vieillard !
(…) Mon garçon, ils l’avaient abattu devant moi ; il était si costaud qu’ils
n’ont pas réussi à le tuer en quelques coups, il a rampé vers la sortie de l’en-
clos en hurlant de douleur, ils ont continué à le tuer et lui continuait à refu-
ser de mourir.
– ils l’ont coupé à la machette ?
– Me poser cette question fait très mal… Ils l’ont donc tué, puis l’ont aban-
donné là, se sont dirigés vers son père qui attendait debout, et ils se sont
acharnés sur lui, se battant presque pour le tuer, sous mes yeux. Moi j’étais
toujours assise, comme maintenant, et puis je… Je ne peux pas te raconter
mes malheurs... Ils ont continué tous ensemble à écraser le vieillard, et un
jeune garçon qui était resté à achever mon fils qui ne mourait pas encore
a dit : « Mais celui-ci ne meurt pas, il est comme son père ! ». Ils ont
continué à lui donner des coups partout. Ils ont alors achevé mon mari
dans l’enclos. Lorsque j’ai fui le soir, j’ai vu mon fils, il avait le crâne en
bouillie. et le garçon qui était resté à le torturer ainsi, je le connais, il a
fui à l’étranger… Lorsque je suis sortie le soir, j’ai vu des cadavres étendus
là. Les gens m’ont dit de fuir et j’ai refusé en mentant, disant qu’on
m’avait demandé de garder notre maison. (…) Quelqu’un est alors venu,
m’a attrapé la tête et le cou par derrière, mais des gens lui ont crié de ne

44 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


pas me tuer. (…) Je restai assise là, toute la journée. Le soir, je suis allée
chercher un lieu où passer la nuit, chez des voisins. On m’a chassée.
Finalement, j’ai supplié quelqu’un d’autre qui a accepté de me laisser dor-
mir dans sa maison. Je lui disais que le lendemain j’irais rejoindre mes
enfants. Mon hôte m’a dit : « Ne t’en fais pas vieille dame. Tu vas dor-
mir ici. Pardonne-moi de t’avoir parlé avec brutalité tout à
l’heure ». J’ai alors passé la nuit chez lui. Le lendemain matin, il nous a
dit : « Que ceux qui veulent aller à Murambi viennent avec moi. »
J’ai dit que je voulais bien y aller. (…) J’ai commencé à marcher vers
Murambi et en route, j’ai rencontré le président des tueurs qui a dit :
« Cette vieille, est-ce que vous croyez qu’elle pourra arriver à
Murambi ? ils vont la tuer là devant, elle ne va pas y arriver.
Ramenez-la chez elle ». Il était en voiture avec un autre militaire qui
venait d’arriver ; je ne sais pas d’où ils venaient à ce moment-là. Je suis
donc revenue chez ces gens-là où j’avais passé la nuit. Le président des
tueurs a alors dit au chef de la maison de jouer de son sifflet s’ils étaient
attaqués, pour l’alerter. Je suis donc retournée chez ce monsieur et par la
suite, j’ai entendu dire qu’à Murambi il y avait eu l’extermination. Là-bas,
où je voulais rejoindre mes enfants. et j’appris qu’ils avaient été tués. (…)
Il n’était alors plus question pour moi de me rendre là-bas à Murambi où
étaient étendus tant des nôtres. Je suis restée au même endroit. C’était au
mois… rappelle-moi, est-ce qu’ils n’ont pas exterminé les gens en avril ? –
donc ils ont voulu m’emmener à Murambi et j’ai refusé net. J’ai dit : « Je
vais à Murambi quoi faire au milieu des cadavres des miens ? » Ils
m’ont dit que les Français venaient sauver les gens. Les Français, on a dit
qu’ils avaient exterminé des gens. C’est quand ils ont appris que les
Inkotanyi avaient gagné qu’ils ont commencé à rechercher les rares tutsi
survivants. Peu après, ils nous ont conduits à Maraba. Ces Français ne
nous aidaient en rien, se fichaient de nous. J’ai vécu là-bas à Maraba, avec
les autres. C’est là que mon fils m’a rejointe, les Inkotanyi avaient triom-
phé, et lui il était avec eux. Il m’a emmenée à Kigali où j’ai vécu un temps
avant de revenir ici. Je n’ai pas de maison, je demande le logis chez d’au-
tres personnes.
– Tu n’es donc jamais allée à Murambi ?
– si. J’ai été à Murambi. arrivés là, nous y avons beaucoup souffert de
faim. Là-bas, ils ne nous ont été utiles en rien.
– Les Français ?
– Oui. (…)Quand on a entendu que les Français étaient arrivés, les gens
couraient vers eux en disant : « Je suis Tutsi, je suis Tutsi, je suis
Tutsi… ». (…) et les Français ramassaient celui qui disait : « Je suis

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 45


Tutsi, je suis Tutsi, je suis Tutsi… », et l’emmenaient.
– était-ce parce qu’ils aimaient les Tutsi ?
– non ! « Tutsi », c’était des gens comme moi qui le disaient. Les Français
venaient accompagnés des Interahamwe, tel que nzabamwita, c’était avec
eux qu’ils parlaient français. Moi j’avais refusé d’y aller. J’ai dit : « Ceux-
là, ils veulent m’emmener où ? Je reste à garder la propriété de mon
mari. »
– Mais toi, tu les as vus là-bas à Murambi ?
– Qui ?
– Les Français.
– Je les ai vus ! Prétendument pour secourir les gens. et ailleurs, ils disaient
de cultiver dans des ruines. J’entendais dire qu’eux aussi tuaient.
– Pourquoi demandaient-ils de labourer dans les ruines ?
– Ils disaient que ces tueurs devaient faire disparaître les traces des destruc-
tions qu’ils avaient faites.
– Et ensuite ?
– Je ne sais pas, ils avaient peur des autres qui arrivaient, c’était les Inkotanyi,
paraît-il.
– Pour que ceux-ci ne voient pas les traces des tueries ?
– et aussi ces ruines.
– Tu as dit que tu as entendu que les Français eux aussi tuaient.
– Les gens avaient dit ça. nous l’avons appris quand ils sont arrivés. Là,
nous avons alors eu peur et moi j’ai refusé d’y aller. On m’a supplié d’y
aller, de m’y réfugier, les autres m’ont traînée et j’ai fini par y aller.
– ils ne vous ont pas donné de vivres, ils ne se sont pas occupés de vous ?
– Lorsque nous sommes arrivés à Murambi ?
– Oui.
– Ils nous donnaient un petit biscuit à 14 heures environ, et ils nous en
redonnaient à 14 heures de la journée suivante. (…) nous nous trouvions
dans ces bâtiments, entassés là, ils nous donnaient leur minuscule biscuit,
et nous le regardions déçus, et les autres nous disaient : « Les Français
non plus ne sont pas de vos amis, eux aussi sont des assassins ».
nous, nous l’ignorions… Mais ils étaient là, bien installés. et puis tout à
coup, ils ont vu arriver ces bonshommes qui ressemblaient… je ne sais plus,
ces hommes, on les appelait des Belges, c’était de maigres individus, visible-
ment pauvres.

46 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


– était-ce des Noirs ou des Blancs ?
– Ce n’était pas des Blancs27. et c’est eux qui nous ont emmenés à Maraba,
ainsi nous étions sauvés. arrivés à Maraba, nous ne sommes plus morts.
***
La grande saison sèche a posé un voile de poussière rouge sur le bitume,
les pierres et les plantes. Le vent, assez fort parfois, soulève un nuage de
terre morte. J’arpente les routes du Rwanda et profite de certains espaces
où je suis seule pour laisser vagabonder mon questionnement, mes
réflexions.
un enfant m’interpelle sur le chemin de l’école, mais je ne suis plus à
l’écoute, hantée par les paroles des rescapés, leurs mots, leur confiance
« Dis-lui que ce n’est pas elle qui a tué ». Ces gens qui n’ont plus rien ni per-
sonne, ces gens qui savent que si mon pays avait voulu il n’y aurait pas eu
de génocide, m’accueillent avec humanité, intelligence, faisant la part des
responsabilités.
Oui, si mon pays avait voulu, si les Français avaient voulu, la poussière
rouge qui recouvre les collines n’aurait jamais bu le sang des Tutsi.
***
bernard k., rescapé de bisesero ; kibunGo, 4 février 2003
– (…) Cette incapacité du gouvernement de Habyarimana à faire quoi que
ce soit sans la France s’est aussi révélée lorsqu’on a évoqué le départ des sol-
dats français à l’occasion de l’accord de cessez-le-feu28. Ça se répétait alors
couramment que « si les Français s’en allaient, la nuit même, le pays
serait pris ». Ce qui veut dire que les soldats rwandais n’avaient aucune
confiance en eux-mêmes, ils étaient convaincus qu’à n’importe quel
moment, le FPr pouvait s’emparer du pays. Donc, cette force de protection
qu’ils constituaient pour le pouvoir rwandais et que celui-ci reconnaissait,
ils auraient pu l’utiliser au début du génocide et dire à leurs protégés : « si
vous vous engagez dans un génocide, nous arrêtons tout soutien :
plus d’assistance et plus de matériel. » Les Français étaient déposi-
taires de beaucoup de secrets du pouvoir rwandais, celui-ci aurait pu crain-
dre qu’ils les divulguent à l’opinion internationale qui aurait alors pris des
mesures adéquates à son encontre. ainsi le message serait passé d’autant
plus facilement qu’il serait venu d’une grande puissance. Quant à ce qu’ils
ont fait à leur arrivée à la fin du génocide, moi, je n’accorde aucune valeur
à cette intervention-là29.
– Justement, quelle valeur accordes-tu à cette intervention ? Ou quelle
image en donnes-tu ?
– Moi je vois les choses ainsi : les Français ne sont pas intervenus par pitié,

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 47


car dès que les tutsi ont commencé à périr, les Français le savaient et le
voyaient. s’ils avaient eu de la pitié pour les tutsi, ils seraient venus beau-
coup plus tôt pour pouvoir en sauver un grand nombre. (…) Moi, me réfé-
rant au discours de ces Français qui ont vécu avec nous, je vois que ce qui
motivait leur opération, c’était la volonté de ménager un corridor et une
protection aux massacreurs et on voyait bien que c’était ça le programme
de l’Opération turquoise. Quant au fait de nous sauver, moi personnelle-
ment je ne le vois pas comme ça. Je ne le vois pas comme ça car trois mois
plus tard, ils ne venaient rien faire dans ce sens.
***

GonzaGue h., Militaire rwandais (far) unité crap en 1994,


forMé par l’arMée française ; GitaraMa, 31 déceMbre 2002
– Concernant alors la question des Français, s’ils l’avaient voulu, ils
auraient pu prendre une décision et dire à l’armée rwandaise : « étant
donné tout ce que l’on voit, pour telle ou telle raison, nous vous
demandons d’arrêter la guerre ». en moins d’une semaine, ils auraient
arrêté. Car les Français étaient puissants. nous écoutions la radio, surtout
durant le génocide. Quand nous n’avions plus de munitions, Kantano (la
rtLM30) disait : « Tenez bon, les avions français, je les vois qui amè-
nent de grandes quantités de munitions… » On comprenait que les
rwandais étaient confiants dans la France comme puissance militaire, pour
leur protection. La France était leur confidente et le cœur de leur armée.
alors si la France l’avait voulu, il n’y aurait pas eu du tout de génocide.
***
félicien b., étudiant et volontaire de la croix rouGe en 1994,
intellectuel rwandais ; kiGali, 24 déceMbre 2002
– Concernant la capacité, au cas où la France n’en aurait pas eue, aucun
autre pays au monde non plus n’en eût été doté. À la lumière de toutes les
guerres qu’il a menées, même si l’on remonte jusqu’à l’époque napoléo-
nienne et avant, toute personne instruite et qui connaît l’histoire de ce pays
sait que la France est un pays qui a beaucoup de capacité, qui est fort en
armements. et en plus, eu égard à son histoire coloniale, la France connaît
très bien le monde entier. alors, revenons un peu au rwanda en 1990.
Lorsque la guerre a éclaté, il ne s’est pas écoulé des semaines avant que les
soldats français ne débarquent, prétendument pour protéger les Français et
les autres ressortissants étrangers.
– ils sont arrivés deux jours après !
– Ils sont arrivés le deuxième jour de la guerre. (…) Cela suppose beaucoup

48 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


de moyens aériens. s’ils sont arrivés le deuxième jour, alors que les simples
rwandais eux avaient été surpris par la guerre, s’ils ont pu effectuer un tra-
jet de dix heures et quelques et arriver au rwanda au deuxième jour, cela
démontre leur capacité. et s’ils avaient eu la volonté en 1994, ils auraient
réagi de la même manière. alors, arrivons en 1994, lorsque les Français
demandaient à l’OnU l’autorisation d’intervenir au rwanda. Ils sont
arrivés le jour même où ils l’ont obtenue. (…) Ce qui m’étonne alors, c’est
que ce jour-là, j’ai personnellement compté plus d’une dizaine d’avions. Des
avions Hercule, des avions cargo, des avions de guerre qui ont pu se poser
sans problème sur la piste de Kamembe. Ce jour-là, ils ont pu se rendre à
Kibuye et à Gikongoro, Goma et Bukavu, et leurs moyens de communica-
tions étaient très puissants. (…)
***
félicien b., étudiant et volontaire de la croix rouGe en 1994,
intellectuel rwandais ; kiGali, 24 déceMbre 2002
– (…) On le voyait lorsqu’on se rendait à la campagne avec eux. Par exem-
ple du côté de Mwezi, tu les voyais en communication avec la France,
nyarushishi, Goma… partout. tout ça c’est quoi ? C’est les moyens ! Ceci
veut dire qu’ils ne manquaient pas de moyens. Vous voyez que toute opéra-
tion qu’ils avaient envie de mener, ils la réalisaient en une dizaine
d’heures. (…) et puis ils avaient acquis une grande expérience sur le terrain
rwandais, car en 1990, leur opération noroît avait réussi, l’opération
amaryllis avait réussi… On peut aussi leur demander : « s’ils avaient pres-
senti un génocide, et qu’ils évacuaient les étrangers, ils pensaient que les
autres qu’ils abandonnaient, leur sort allait être quoi ? » Il n’a donc man-
qué que la volonté et non la capacité, si ce n’était pas un souhait délibéré
de laisser couler le sang, en vue d’un certain changement… (…) en peu de
mots, ce que je peux dire comme quelqu’un qui a vécu au camp de
nyarushishi, concernant les Français : d’abord la honte qu’ils devraient
éprouver. Ils devraient reconnaître qu’ils n’ont pas secouru les rwandais
durant le génocide alors qu’ils le pouvaient. (…) s’ils étaient venus plus
tôt… d’autant qu’ils savaient ce qui se passait au rwanda depuis 1992.
et ils avaient des satellites, à moins que ceux-ci ne soient tombés en panne.
C’est eux qui auraient dû être la voix du rwanda dans le monde.
***
antoine n., cultivateur et Milicien en 1994 ;
en prison à GikonGoro le 15 janvier 2003

– Eu égard à leurs comportements, à leur compromission avec ceux

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 49


qui faisaient le mal et avec l’Etat rwandais, comment peux-tu évaluer
la responsabilité des Français dans le génocide ?
– Le génocide ? Moi, en tant que rwandais qui a vu ce qui s’est passé au
rwanda, je vois que les Français ont une responsabilité dans la prépara-
tion du génocide. surtout que, comme on en a longuement parlé, ils ont
apporté leur soutien au rwanda. Lorsque ces meetings se tenaient, et aussi
quand les tueries ont commencé, les Français se trouvaient au rwanda. Ils
n’ont rien dit, n’ont pas réagi à ça. et ça se voit plutôt que, à la fin de la
guerre, ils se sont ingéniés à défendre ceux qui étaient les assassins. alors
que les victimes, ils n’ont rien fait pour les secourir
– Pour toi, ils ont vu le génocide se préparer et ont pris part à sa
préparation ?
– Moi je pense qu’ils n’ont pas seulement vu le génocide se préparer, mais
plutôt je dis qu’ils ont une part de responsabilité dans sa préparation.
***

eMManuel k., paysan et Milicien en 1994 ;


en prison à GikonGoro le 25 janvier 2003
– Je ne craindrais pas de dire, qu’après leur arrivée ici, les gens ont conti-
nué de mourir. (…) Les Français n’ont rien fait qui pouvait empêcher la
mort des gens.
– C’est-à-dire qu’ils n’ont pas stoppé le génocide ?
– Ils ne l’ont pas arrêté.
– Est-ce que, d’après toi, ils auraient pu l’arrêter s’ils l’avaient voulu ?
– Ils auraient pu l’arrêter.
– Comment donc ?
– Le génocide, ils auraient pu l’arrêter sans aucun doute. La façon de l’ar-
rêter ? C’était tout simplement d’empêcher les gens de tuer les autres.
seulement. sur un simple commandement d’eux. surtout que c’était eux
qui contrôlaient la région. Cela aurait suffi. (…)
– Les Français, tu les as vus à Kigali en 1993, donc avant le génocide,
et tu penses que s’ils l’avaient voulu, le génocide n’aurait pas eu lieu ?
– ça, je n’en doute nullement. et quiconque y penserait n’en douterait pas.
Il n’aurait pas eu lieu. si tu regardes comment les rwandais les crai-
gnaient, sans prendre la peine de me citer personnellement en exemple, per-
sonne n’aurait osé tuer quelqu’un si un Français avait dit que cela ne
devait pas se faire.

50 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


***
un jour, devant un thé bu dans un restaurant de Nyamirambo, un rwan-
dais m’a confié : « Lorsqu’en 1981 nous avons appris l’élection de François
Mitterrand à la tête de la France, nous avons été particulièrement heureux.
nous avons imaginé que les grands auteurs français, la Littérature, l’Histoire,
les arts, allaient inonder les pays francophones et qu’ainsi nous allions nous enri-
chir de cette magnifique culture. nous étions loin d’imaginer que, treize ans
après, cette élection allait mener au génocide des tutsi. »
Ce cahier est un hommage aux rescapés qui m’ont confié leur parole et
qui sont décédés à l’heure où j’écris ; il est également un hommage à ceux
qui survivent au moment de sa publication mais qui ne respireront plus à
l’heure où vous, lecteurs, lirez ces lignes. Car les rescapés meurent plus vite
que leurs bourreaux, trop souvent isolés, sans aide et traumatisés au point
de se donner la mort31, de disparaître faute de soins32, ou d’être assassinés33.
***

Méliana M., née vers 1920, rescapée de MuraMbi ;


GikonGoro, 7 janvier 2003
– Hormis pendant cette époque du génocide, celle des massacres de
Murambi et d’ailleurs, avais-tu déjà entendu parler des Français ?
– C’était la première fois que je les voyais. Je les ai vus à ce moment-là et
les gens disaient : « Ceux-là qui vous emmènent, c’est eux qui ont tué les
vôtres ». et ils [les soldats français] disaient aux gens : « Cachez les ruines,
labourez là-dedans ! ». Je me suis dit alors que c’en était cette fois-ci fait de
nous. (…) « Faites disparaître ces traces de destructions ! », et on disait
aussi que c’étaient ces Français-là qui avaient détruit le rwanda en colla-
boration avec les Interahamwe qui le leur demandaient.
– Quand as-tu vu un blanc pour la première fois ?
– Un blanc Interahamwe ?
– Non. un muzungu, un vrai.
– Mais les bazungu, je les ai vus lorsqu’ils nous enseignaient la Parole de
Dieu ! J’ai vu M. smith, M. Humuza, j’ai vu Brézia, c’est là que j’ai vu
les Blancs.
– C’était en quelle année ?
– C’était en 1940 ! Je me suis mariée en 1944. en 1942, plutôt.
– C’est là que tu les as vus ?

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 51


– Oui. nous avions des Blancs qui nous enseignaient la Parole de Dieu.
– La religion ?
– Oui… Oui. est-ce que j’ai jamais vu d’autres blancs… ? Les Blancs, j’en
connaissais, bien évidemment ! et alors tu voulais dire que je n’ai pas
reconnu les interaha34… ceux-là ? Ces autres ne ressemblaient pas aux
Français.
– Ces premiers Blancs ne ressemblaient pas aux Français ?
– nos Blancs à nous, qui nous enseignaient la parole de Dieu, tel que
Brézia, M. smith et Humuza ?
– Oui. ils ne ressemblaient pas aux Français ?
– non. C’était des Blancs comme eux, les blancs se ressemblent tous après
tout. Mais ils n’étaient pas les mêmes. Ceux-là qui sont venus ici pendant
le génocide, ce n’est pas eux. C’était des Français. et vous, n’avez-vous pas
entendu parler d’eux ?
– Nous aussi, nous les connaissions, nous les avons même vus.
– Yoooh ! Il paraît que c’est eux qui ont fait des horreurs. Ce n’est pas éton-
nant qu’ils nous aient laissés mourir de faim. Les gens qui étaient avec moi
là où on se trouvait assis [dans le camp de réfugiés de Murambi] me
disaient : « c’est ces gens-là qui sont responsables de l’horreur ». et
je répondais : « Ce n’est alors pas surprenant qu’ils nous laissent
mourir de faim ». (…) Cela nous est tombé dessus comme ça, et tu voyais
les gens qui en emmenaient d’autres pour les tuer, tu sais, on ne peut pas
savoir… Quand on nous a emmenés, la paix commençait à revenir mais
cela n’empêchait pas que des gens étaient encore enlevés et tués. Il y a eu
encore des nôtres qui ont été tués en ce temps-là.
– En ce temps-là où les Français vous accueillaient ?
– Oui.
– … Merci beaucoup.
– Pas « beaucoup ». Je ne voulais pas venir dire n’importe quoi… Là, tu me
verrais morte sur place. simplement souvenez-vous de moi… vous m’empor-
tez dans vos appareils35.

Contre toute attente Méliana est encore en vie à l’heure où j’écris ces
lignes et jamais je n’oublierai ses mains entourant la mienne ni son regard
après qu’elle m’ait confié son témoignage.

52 La NuiT RwaNDaisE N°3 • CéCiLE GRENiER, Carnets


Pantin-Paris, décembre 2006-octobre 2008

***
afin de soutenir les populations rwandaises fragilisées (en premier lieu
les rescapés), une association vient de se créer : « Rwanda main dans la
main ». Rejoignez-nous !

Rwanda main dans la main


Boîte 213
8 rue scandicci
93500 Pantin
www.rwandamaindanslamain.fr

notes

1. Nature : flore, faune et nature humaine.


2. afin de protéger la vie des témoins, seuls sont conservés leur prénom et l’initiale de leur
nom.
3. Dieu. Les Rwandais croyaient en un Dieu unique bien avant l’arrivée des catholiques au
Rwanda. imana voyageait autour du Monde le jour mais revenait chaque nuit se reposer au
Rwanda.
4. soldats de la rébellion qui libéra le Rwanda du génocide en 1994. La composante mili-
taire de cette rébellion était l’aPR, la composante politique le FPR.
5. soldats sénégalais du contingent de l’ONu de l’opération MiNuaR ii qui remplaça
l’opération française Turquoise.
6. Vénuste K. est un Rwandais rescapé du génocide des Tutsi, il sera pendant toute l’en-
quête, mon traducteur lors des interviews et deviendra au fil du temps un ami précieux.
7. Vénuste est venu quelques jours en France en janvier 2002 à l’occasion de la sortie de son
livre : France-rwanda, les coulisses d’un génocide, éditions Dagorno 2002.
8. souvent des paysans du coin.
9. Dans le camp de Murambi.
10. Front Patriotique Rwandais, libérateur du pays, faction qui mit fin au génocide.
11. Rivière « frontière » entre la zone Turquoise et la partie du Rwanda libérée de la guerre
et du génocide par le FPR.
12. Les témoins parlent souvent d’avions pour dire hélicoptères.
13. Rouge. Plus tard je vais apprendre dans une interview que les militaires français nom-
maient la partie sous leur contrôle lors de l’Opération Turquoise : la zone rouge.
14. Camp de la Garde Présidentielle.
15. Qui n’est pas le premier jour d’arrivée des soldats de l’opération Turquoise mais le jour
où les soldats français sont allés à Butare, ville hors zone Turquoise. Cette sortie de la zone
sous contrôle des Français fait suite à un accord avec le FPR pour raison humanitaire. Les
Français devaient évacuer les enfants d’un orphelinat de Butare. Le témoin parle ici du jour

CéCiLE GRENiER, Carnets • La NuiT RwaNDaisE N°3 53


d’arrivée des Français dans sa commune, il ne connaît pas l’histoire de la zone Turquoise, il
n’en connaît que le nom et témoigne simplement de ce qu’il a vécu.
16. Le colonel Bagosora est considéré comme l’instigateur du génocide, actuellement en
jugement au TPiR (Tribunal Pénal international pour le Rwanda).
17. soient 17 jours après le début du génocide, officiellement à cette date il n’y a plus aucun
soldat français sur le territoire rwandais.
18. À la sortie de la capitale Kigali, pont qui enjambe le fleuve Nyabarongo où des milliers
de corps ont été jetés.
19. Parti du Président de la République rwandaise, Habyarimana.
20. soldat de l’aPR (armée du FPR).
21. Monseigneur Misago, evêque de Gokongoro.
22. Grande théorie révisionniste, pour minimiser le génocide des Tutsi et alléger la culpabi-
lité de ceux qui l’ont commis et/ou soutenu, certains soutiennent que les Tutsi ont commis
en représailles un génocide des Hutu. Ce qui n’est absolument pas le cas.
23. Est-il besoin de préciser que cette tradition (qui pourrait sans doute être fortement rela-
tivisée mais tout de même) semble avoir une tendance excessive à disparaître ou plutôt à
n’être plus qu’un étendard brandi pour la gloire.
24. Gouvernement génocidaire.
25. Camp de réfugiés à l’intérieur du Rwanda en zone Turquoise (« Zone Humanitaire
sûre »).
26. Métaphore employée par les génocidaires pour décrire leurs exécutions de Tutsi. « J’ai
travaillé » : « J’ai tué du tutsi ».
27. Militaires éthiopiens de la MiNuaR ii, casques bleus de l’ONu qui remplacèrent les
forces françaises de Turquoise.
28. accords d’arusha prévoyant un partage du pouvoir et le retrait des troupes françaises au
Rwanda, 1993.
29. .allusion à l’opération Turquoise.
30. Radio Télévision des Mille Collines, radio incitant à longueur de journée au génocide,
organe du pouvoir génocidaire.
31. surtout les enfants.
32. siDa dû au génocide, malaria.
33. Par ceux qui les ont chassés pendant le génocide et qui craignent leurs témoignages.
34. Partie pour dire « interahamwe » (miliciens) en parlant des Français qu’elle a appelé plus
haut « blanc interahamwe », elle se reprend.
35. Toutes les interviews ont été filmées avec une caméra et enregistrées avec des micros…