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Vénuste Kayimahe

La peur des fantômes


Relisant des documents consultés par la Mission d’information par-
lementaire, en 1998, Vénuste Kayimahe agite ces « fantômes » que
constituent ces preuves de la connivence des français avec ce régime
qui préparait le génocide des Tutsi. Il met en lumière toutes les
manœuvres de camouflage des autorités françaises pour cacher ce
crime qui vont jusqu’à des menaces à l’égard d’honnêtes citoyens
qui publient des documents frappés du secret défense. Il y décèle des
signes d’affolement.

Cela semble à première vue incroyable et grotesque: dans la patrie du Roi


Soleil, de La Fayette et de Charles de Gaulle, certains grands hommes ont
peur des fantômes.
Mais il faut reconnaître que ce ne sont pas n’importe lesquels. Ces fan-
tômes qui hantent les anciennes gloires politiques ou militaires de la France
de la décennie 90, ce sont ceux du génocide des Tutsi du Rwanda.
Quelques-uns de ces dignitaires encore vivants ont déterminé pour le
pire le sort des Tutsi, soit dans les dossiers qu’ils ont traités et les décisions
qu’ils ont prises ou poussé à prendre lorsqu’ils étaient au pouvoir en
France. Assis dans leurs luxueux bureaux parisiens, loin du théâtre des opé-
rations et des cris des suppliciés de massacres puis du génocide, conforta-
blement installés hors d’atteinte de la violence et de la souffrance tropicales
qu’ils attisaient en sous-main, ils ont cultivé à l’égard des victimes de la dic-
tature rwandaise, des réflexes de cynisme et d’arrogance.
D’autres ont agi sur le terrain même, dans les Mille collines rwandaises.
Auréolés de leur accréditation de plénipotentiaires ou de chefs de détache-
ments et d’assistance militaires, drapés dans leurs uniformes de coopérants
techniques, de paras, de marsouins, de légionnaires, de super gendarmes,
déguisés en paisibles volontaires du progrès ou couverts de leurs galons ou
même harnachés de leurs équipements de guerre, la plupart d’entre eux ont
mis allègrement la main à la pâte.

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Mais aujourd’hui, ils ne sont plus tous marqués de la même assurance.
Finis ou presque la morgue et le regard méprisant ponctués de propos agres-
sifs ou diabolisants à l’égard du FPR, l’ennemi commun du Rwanda et de la
France.
À l’époque qui a précédé le génocide et durant celui-ci, prenant prétexte
des accords d’assistance militaire et des relations politiques avec le Rwanda,
tous ces personnages se sont penchés avec hargne sur le sort des Tutsi et ont
influé sur leur devenir avec un cynisme et une détermination d’une redou-
table efficacité.
Concédons-leur qu’ils n’ont pas tenu la machette comme se sont éver-
tués piteusement à le faire remarquer un certain nombre de personnalités
françaises. Mais il est bien connu que ce n’est pas l’architecte qui passe en
premier plan pour la réalisation de l’ouvrage qu’il a conçu, ni le planifica-
teur des batailles qui se retrouve en première ligne lorsque les combats qu’il
coordonne s’engagent.
Par leurs fantoches tropicaux interposés, ils ont conduit dans la pénom-
bre les combats contre le FPR et les Tutsi, sans honte et sans trop de pré-
cautions, tant ils étaient assurés de la victoire finale. Malheureusement
pour eux, l’Histoire réserve souvent des surprises aux ambitions les plus
machiavéliques. À l’arrivée, bien qu’ils leur servirent d’arrière-garde, ce fut
la débâcle de leurs protégés, irrémédiable et, espérons-le, définitive.
L’échec d’un engagement politique ou militaire fait toujours mal et ses
conséquences font peur. Surtout s’il se solde par une extermination à une
échelle inégalée, même si celle-ci était attendue sans la moindre émotion.
ici, l’engagement militaire et le soutien politique de la France se combi-
naient. Tout comme cette tragédie à laquelle elle a pris part résultait de la
combinaison du diabolisme politique et du mauvais génie des forces mili-
taires du régime rwandais.
La peur des fantômes peut être persécutrice. Car, comme la vérité, ils sur-
gissent n’importe où et n’importe quand : en plein soleil ou au milieu
d’une nuit noire ; dans un rêve doré ou au sein d’un horrible cauchemar ;
dans la rue à travers une manifestation ou sur le présentoir d’un kiosque à
journaux sous la forme d’un article de presse ; et depuis peu sur internet
sous l’apparence de documents virtuels frappés du magique et fort oppor-
tun confidentiel défense, classifiés ou non déclassifiés.
Parmi ces derniers il y en a un qui a, il n’y a pas longtemps, agité les mau-
vais esprits tant redoutés par les anciennes grandeurs politico-militaires
françaises de l’époque du génocide. Pour s’en protéger, ils ont sonné
l’alarme et les Services ont volé à leur secours.

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On savait les fantômes capables d’affoler momentanément des créatures
faibles, mais de là à mettre sur les dents quinze ans durant des êtres solides,
voire des institutions supposées veiller sur la pérennité de la République
Tricolore… Simplement impensable.
et pourtant cela est arrivé. Pas plus tard qu’en décembre dernier. Ce qui,
en France, devrait pousser le citoyen lambda à se poser la question de sa
sécurité justement.
L’événement a fait couler pas mal d’encre en son temps. il n’est pas pour
autant inutile d’y revenir dans cette troisième livraison de notre revue. Car
après tout, il est la conséquence de « la nuit rwandaise », ce cauchemar de plus
d’un million et demi de victimes du génocide des Tutsi. Des innocents.

Au secours ! Les compLices du génocide s’AffoLent


C’est en décembre de l’année dernière que la redoutable et injuste main
de la Direction Centrale du Renseignement intérieur (DCRi) s’est abattue
sur deux paisibles citoyens, leur interdisant de s’interroger sur les respon-
sabilités de leur pays dans le dernier génocide du XXèmesiècle. Ainsi, en
orchestrant une descente chez un militant et un journaliste pour les inter-
roger et les obliger à faire disparaître de leur site internet une note sur le
déroulement de l’opération Amaryllis estampillée « confidentiel défense »,
la France officielle, la France sécuritaire donna une fois de plus la mesure
de la panique que lui inspire la vérité sur ses implications dans l’extermi-
nation planifiée des Tutsi rwandais. Le tort de ces citoyens était de vouloir
informer leurs compatriotes, de questionner sur les non-dits, les agisse-
ments secrets et le comportement indigne de leur armée durant ses diffé-
rentes opérations au Rwanda à partir du 4 octobre 1990 jusqu’à la fin du
génocide.
Voici ce que conclut de sa mésaventure emmanuel Cattier, l’un des pro-
tagonistes de l’affaire: «…Cette demande officielle de disparition de preuve consti-
tue une preuve de plus de ce que signifie le secret défense: la mise sous le manteau
d’une preuve juridique pour protéger l’inavouable. Cela constitue pour des citoyens
honnêtes un véritable cas de conscience… ».
emmanuel Cattier était en fait menacé de traduction en justice et d’em-
prisonnement. un chantage à peine déguisé.
Malgré cette action hautement vexatoire, on pourrait dire sans rire que
le réveil fut tardif pour les services secrets français. Cette note venait de pas-
ser plus d’une année sur le site de la Commission d’enquête Citoyenne (CeC)
comme beaucoup ont pu s’en rendre compte. Nous avons en effet été très

VéNuSTe KAyiMAHe, La peur deS fantômeS • LA NuiT RwANDAiSe N°3 3


nombreux à y avoir accès. Ce document, classifié confidentiel défense, n’a pas
été déclassifié par la MiP, d’où le caractère prétendument délictueux
imputé à sa diffusion par des tiers. Mais on ne voit pas en quoi sa révéla-
tion pouvait mettre en danger la tranquillité de la France. un peu comme
on ne pouvait voir en quoi les civils tutsi, vieillards, femmes, et bébés,
indistinctement, pouvaient menacer les intérêts de cette même France qui,
pour dissimuler ses méfaits et ses manquements, agite la sonnette de la
sécurité nationale, recourt pour un rien au rempart du secret défense. Quelle
mouche a donc piqué la DCRi au point de la pousser bêtement à donner
un tel coup d’épée dans l’eau ?
Oui mais, nous l’avons dit, les fantômes poussent souvent à des compor-
tements irrationnels ceux qu’ils hantent, surtout lorsqu’ils sont plus d’un
million et demi à les assaillir.
Je n’ai ni vocation, ni qualité, ni moyens de défendre des citoyens fran-
çais. Dans ce cas précis, j’estime avoir néanmoins le droit de m’interroger.
et de m’indigner. Toujours au nom de la vérité et de l’Histoire. Au nom
des victimes du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda avec l’appui
actif de la République française. Or, c’est cette complicité qu’elle persiste à
vouloir escamoter, aux yeux de ses propres citoyens et du monde. et nous,
que ce soit à La nuit rwandaise ou dans d’autres tribunes, nous n’aurons de
cesse de dénoncer cette implication consciente et déterminée dans le crime
des crimes ainsi que les tentatives de son occultation. en espérant que la
vérité éclatera tôt ou tard en plein jour et sera reconnue sans détour par ce
pays. Pour une réconciliation authentique des peuples rwandais et français
et une réparation aussi juste que possible à l’endroit des victimes.
Souhaitons qu’entre-temps, la DCRi cesse de jouer le garde-chiourme à
l’encontre des citoyens, mette fin à ses intimidations absurdes et ne se
constitue pas le cerbère de l’inavouable.

une provocAtion inutiLe


Pour l’instant, la fameuse note dont la divulgation était tant redoutée a
désormais disparu des sites poursuivis. Ce qui ne l’empêche pas de se
répandre sur d’autres, inaccessibles ceux-là. Ce n’est pas la peine d’essayer
de saboter le réseau mondial pour ça !
Cependant, il faut éviter de tomber dans le piège d’une apparente bêtise.
en menaçant de simples quidam pour une note trop vulgarisée, il s’agit
indirectement de chercher à identifier la ou les sources de la fuite originelle
et surtout de colmater à l’avance toute autre brèche dans la ténébreuse

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caverne du secret défense. Craint-on sans doute la contagion, l’explosion de
la boîte de Pandore, aux relents pestilentiels.
Le résultat de cette traque aberrante risque pourtant bien d’être l’inverse
de celui recherché. il se pourra que la source de fuite ne soit jamais démas-
quée. Pire encore, d’autres notes et d’autres documents, déclassifiés ou
non, peu importe, pourraient être portés à la connaissance de ce public que
l’on veut soit désinformer, soit rendre sourd et aveugle sur la question.
Pour notre part, nous allons nous employer à en mettre quelques-unes à la
disposition du lecteur en y ajoutant notre commentaire. et nous continue-
rons à le faire, ici ou ailleurs, au fur et à mesure que nous les découvrirons.
Commençons par le début de la guerre et de la menace de génocide.
C’était en octobre 1990. Les autorités françaises, la chancellerie française
à Kigali en premier, étaient dès le départ, au courant du risque certain d’un
génocide contre les Tutsi. elles en étaient informées soit par les Tutsi eux-
mêmes qui leur exprimaient leurs craintes, soit par leurs propres réseaux
d’espionnage, et même par les caciques du régime qu’elles soutenaient.
L’attaché militaire français a avoué de lui-même avoir entendu de la bouche
du chef d’état-major adjoint de l’armée rwandaise que l’attaque du FPR
allait leur permettre l’élimination totale et définitive des tutsi.
Dans son TD (télégramme diplomatique) du 15 octobre 1990 portant
pour objet « analyse de la situation par les membres de la population d’origine
tutsi », l’ambassadeur Martres prétend que, en dépit de « l’échec du coup de
main militaire du fpr dans ses prolongements psychologiques », ladite popula-
tion « compte encore sur une victoire militaire, grâce à l’appui en hommes et en
moyens venus de la diaspora. Cette victoire militaire, même partielle, lui permet-
trait d’échapper au génocide. Le général rwigyema, en tenant une partie de l’est
du pays, constituerait une menace suffisante pour obliger le président
Habyarimana à négocier. »
il y a sans conteste quelque chose de vrai dans cette analyse attribuée à
« la population d’origine tutsi » : la menace du génocide qui plane sur elle. et
que cette autorité ne contredit pas. Rappelons qu’on était seulement le 15
octobre 90, deux semaines après le début de la guerre. et la France et son
armée s’étaient empressées d’aider le régime à défaire le FPR et à le repous-
ser hors du pays, afin d’interdire au général Rwigyema de constituer cette
menace suffisante qui aurait obligé Habyarimana à négocier et, sous-
entendu, à ne pas commettre le génocide. Rien de moins.

VéNuSTe KAyiMAHe, La peur deS fantômeS • LA NuiT RwANDAiSe N°3 5


un extrait d’un message de l’attaché de défense à Kigali qui donne son
appréciation politique démontre lui-aussi que dès le départ, la France au
Rwanda connaît bien le risque de génocide anti-Tutsi. Ainsi, quelques mois
après début de la guerre, le colonel Galinié et l’ambassadeur Martres
signent un TD dénué d’ambiguïtés quant à ce qui est de leur convergence
de vue avec le régime rwandais. Tous les deux s’insurgent contre une éven-
tuelle contrainte diplomatique envers le Rwanda pour le partage du pou-
voir. ils n’hésitent pas à donner une leçon d’Histoire à leurs correspon-
dants à l’autre bout de la chaîne pro Hutu, en France. Après avoir analysé
les deux comportements éventuels de la communauté internationale pous-
sant le Rwanda à négocier avec la rébellion FPR, les deux personnalités
concluent que :
« …les autorités gouvernementales, normalement disposées à faire
d’importantes concessions…ne peuvent admettre en particulier que
leur soit imposé un abandon territorial, au motif d’établir un cessez-
le-feu, au profit d’envahisseurs tutsi désireux de reprendre le pouvoir
perdu en 1959. elles peuvent d’autant moins l’admettre que ceux-ci
méconnaissant les réalités rwandaises rétabliraient probablement au
Nord-est le régime honni du premier royaume tutsi qui s’y est jadis ins-
tallé, ce rétablissement avoué ou déguisé entraînant (selon toute vrai-
semblance) l’élimination physique à l’intérieur du pays des Tutsi,
500.000 à 700.000 personnes, par les Hutu 7.000.000 d’individus...»

en plus d’une interprétation volontairement faussée de l’Histoire du


Rwanda, les auteurs du message prêtent des intentions perfides à ceux
qu’ils qualifient d’envahisseurs tutsi et prédisent sans sourciller comme
conséquence l’extermination des 500 à 700.000 Tutsi de l’intérieur par les
7.000.000 de Hutu. S’agissait-il simplement d’un point de vue ou d’un plan
en cours d’élaboration, auquel ils participaient ou donnaient leur aval ?
Ceci est tellement évident et monstrueux qu’une main anonyme a jugé bon
d’intercaler, au stylo, dans le message, et ce très probablement au moment
de la déclassification pour le compte de Mission d’information
Parlementaire Française, la formule « selon toute vraisemblance ». Le but
ne pouvait être autre que de brouiller la portée du message en en atténuant
la conviction, ce qui ne peut leurrer un lecteur attentif.
La suite du message exprime l’inquiétude surprenante que Mobutu ne
vienne brouiller les cartes avec une intervention qui mettrait sous tutelle le
Rwanda sans en avoir les moyens : « … L’intervention très probable du président
zaïrois ne devrait pas clarifier la situation. en effet, il n’est pas impossible que ce
dernier, devant la démission belge, les hésitations de l’Oua entretenues par

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museveni en particulier, décide pour des raisons de prestige local d’intervenir à nou-
veau, en prenant sous sa tutelle le rwanda, sans en avoir réellement les moyens. Les
réunions actuelles au sein de la C.e.p.G.L, (Communauté économique des pays des
Grands lacs : Zaïre-Burundi-rwanda) semblent démontrer sa volonté de se manifes-
ter. elle pourrait se concrétiser par le retour des troupes zaïroises… »
La France a donc peur de se faire damer le pion par son allié, qu’elle ne
pourrait plus tenir par le Rwanda interposé. Là se profile peut-être l’une des
bonnes réponses à la question tant posée par des étrangers sceptiques ou
des cyniques : « Quels étaient les intérêts de la France au Rwanda au point
de la pousser à y sponsoriser un génocide? »
Toujours concernant la connaissance par la France (et le monde) des
dangers menaçant les Tutsi, le « rapport commun des ambassadeurs résidents
de la Cee (Belgique, france, pays-Bas) » du 19 décembre 1990 pointe claire-
ment la situation. « La Communauté et ses etats membres :… – font état de leur
préoccupation face à la situation de guerre au rwanda et face au risque de déra-
page ethnique mettant en péril le rwanda et la région… ». édifiant, ce « dérapage
ethnique ».
L’ambassadeur Martres, fin connaisseur de la menace ethnique décou-
lant de l’existence d’un extrémisme hutu, commente abondamment cet
aspect de la guerre menée par le gouvernement rwandais. Mais il s’évertue
à exonérer le président Habyarimana de toute idéologie extrémiste pour en
rejeter la responsabilité sur le seul journal Kangura. Lisons plutôt, à la
rubrique « la tension ethnique » de son message :
« La dernière livraison du journal Kangura dont j’ai rendu compte
dans mon TD 740 du 19 décembre a encore accentué la nervosité de
la population au sein de laquelle l’idéologie de l’extrémisme gagne du
terrain chez les uns, tandis qu’elle terrorise chez les autres.
Le fait que les éléments les plus modérés de l’entourage du président
soient ouvertement critiqués, sans que se dessine un courant de sens
contraire, contribue à réduire la manœuvre du chef de l’état… ».
L’ambassadeur Martres se fait donc le porte-parole du président
Habyarimana et transmet l’axe de sa défense vis-à-vis de la communauté
internationale. Celui-ci ne serait pas impliqué dans la montée de l’idéolo-
gie de l’extrémiste hutu, attisée uniquement par Kangura. Pourtant,
M. Martres n’ignore pas que ce journal est la création de l’Akazu, fer de
lance du soutien à Habyarimana. et la livraison dont il affirme avoir rendu
compte se trouve être le Nº6 de ce journal contenant les 10 commande-
ments du Muhutu, « le décalogue de la haine » anti-tutsi. Ce numéro portait

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en sa quatrième de couverture une photo de François Mitterrand avec la
légende : « un véritable ami du rwanda : c’est dans le malheur que l’on reconnaît
ses vrais amis ». L’ambassadeur a-t-il désapprouvé cette association du prési-
dent français à l’idéologie de l’extrémisme hutu véhiculée par Kangura ? il
y a lieu d’en douter.
Se succéderont ensuite de nombreux massacres de Tutsi par l’armée, les
milices, les paysans hutu conduits par les responsables politiques, tout cela
sous la présence et le regard des soldats français de l’Opération Noroît, des
divers DAMi et des contingents d’intervention. De toutes ces tueries, celles
du Bugesera semblent avoir retenues un maximum d’attention et de suivi
par les autorités françaises tant à Kigali qu’à Paris. À Kigali, l’ambassadeur
et la mission d’assistance militaire leur ont consacré une rubrique intitu-
lée : « analyse de la situation au rwanda lors des événements du Bugesera ».
Quand les civils tutsi, femmes et enfants compris, se font massacrer au
Bugesera lors de l’extermination de mars 1992, l’ambassadeur Martres
introduit son message en parlant de « graves attaques des paysans hutu contre
les tutsi le 6 mars, pogrom déclenché dans la commune de Kanzenze et s’étendant
le 7 et 8 mars à celles de Gashora et de ngenda… ». Mais il ne craint pas ensuite,
dans un but évident de désinformation, de qualifier d’affrontements ce
qu’il venait d’appeler pogrom. il affirme que « …les affrontements se poursui-
vaient dans la journée du 8, [que] l’état d’exception a été proclamé hier dans la sous-
préfecture ».
ici l’ambassadeur se fait le complice du silence qui couvre le massacre
organisé du Bugesera, dans lequel participe la Garde Présidentielle, les
interahamwe qui ont été entraînés dans les camps de Bigogwe, Mukamira,
Gabiro et autres, où servent les membres du DAMi.
De plus, il se permet de dénaturer l’Histoire en prétendant que « le
Bugesera est une zone de colonisation dans laquelle la population tutsi s’était quelque
peu regroupée à la suite des affrontements ethniques qui ont suivi l’indépendance. »
On ne peut que s’insurger contre cette falsification des événements. Le
peuplement du Bugesera par les Tutsi a été le résultat non d’une colonisa-
tion volontaire et consciente, mais la conséquence d’une déportation et
d’un regroupement ethnique opérés par la première république hutu à l’en-
contre des Tutsi du Nord du pays dans cette région alors inhospitalière où
était programmée leur décimation par les raids militaires, les bêtes sau-
vages, la mouche tsé-tsé et bien d’autre maladies des zones sauvages.
ensuite, dans la perspective de l’exonération de leurs crimes, l’ambassa-
deur justifie « l’excitation des Hutu » de cette région – où ils ont été injectés

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seulement plus tard après que la région ait été assainie par les survivants
de la déportation et s’est révélée assez riche– par « l’abondance des massacres
des civils hutu dans le nord du pays et les événements du Burundi voisin… exploi-
tés par les extrémistes qui ont présenté le Bugesera comme une zone d’infiltration
du front patriotique rwandais, voire même comme un centre de recrutement pour
la rébellion. »
il est à noter qu’à l’époque, les massacres reconnus dans le nord sont ceux
des Tutsi, notamment ceux de Bigogwe, Ngororero et le Mutara, commis par
les militaires, les autorites locales, les miliciens et la population hutu.
L’ambassadeur de France crée intentionnellement une confusion pour accu-
ser le FPR des massacres commis par les alliés de la France et justifier ceux,
difficilement dissimulables, perpétrés par le pouvoir au Bugesera. il devait
penser qu’il était plus aisé d’attribuer à l’ennemi les massacres imaginaires de
hutu de la zone proche des opérations militaires que de lui coller ceux des
tutsi perpétrés en plein jour dans une zone aux antipodes du champ d’opé-
rations de guerre que n’aurait pu atteindre l’adversaire.
Dans un TD suivant, dont l’objet est « troubles inter-ethniques dans le
Bugesera », le même diplomate évoque le sort de « la malheureuse italienne
atteinte de deux balles dans la poitrine tirées par les gendarmes ».
Martres ne veut pas s’avancer plus dans son appréciation, autrement que
par le cautionnement de la version officielle qui voulait qu’elle ait été « vic-
time d’une méprise », car il attribue la version d’« assassinat délibéré » à la
rumeur, terme qu’il a d’ailleurs toujours privilégié pour défendre son ami
Habyarimana. il ne manque cependant pas de se trahir ou de trahir ses
amis en affirmant que « l’intéressée était connue pour son opposition au bourg-
mestre très contesté dans la commune » et que « de surcroît, ses déclarations à rfI,
d’ailleurs assez maladroites, avaient sans doute déplu ». ici se trouve sans doute
la véritable explication de cet assassinat délibéré, mais l’ambassadeur, ayant
lui-même exprimé son mécontentement à propos des déclarations de la
malheureuse italienne, laquelle l’avait appelé pour le supplier de faire inter-
venir les militaires français afin d’empêcher ces actes de génocide sur les
Tutsi du Bugesera, avait ensuite mis en cause les Occidentaux et la France
pour leur inaction. M. Martres a-t-il mesuré la portée de cette phrase de son
télégramme et le contenu implicite qu’elle risquerait d’induire sur sa pro-
pre responsabilité dans cette mort ?
Par ailleurs, l’ambassadeur voudrait accréditer la thèse du débordement
des responsables locaux et de leur manque d’autorité sur les populations,
ce qui gênerait les autorités rwandaises dans leur volonté de reprendre les

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choses en main. Or, plus haut, il a signalé qu’un état d’exception a été pro-
clamé le 8 mars dans la sous-préfecture. il oublie sciemment que ce sont ces
mêmes responsables locaux qui ont attisé les violences. enfin, sur quelles
populations n’ont-ils pas d’autorité ? Sur les massacreurs dont ils coordon-
nent l’action ? Sur les Tutsi qui n’arrêtent pas de les appeler à leur secours ?
Sur les militaires gouvernementaux qui délestent les victimes, de gré ou de
force, des quelques lances et arcs – armes dérisoires en face des fusils, gre-
nades, miliciens entraînés, Garde Présidentielle, gendarmes –, sous la
fausse promesse de les protéger de l’extermination ?
De toute évidence, l’ambassadeur de France s’est fait le complice de l’oc-
cultation de ces graves actes de génocide commis au Bugesera, actes de
génocide qui préfiguraient le génocide des Tutsi de tout le pays dans toute
sa monstruosité. Ce faisant, il engageait dans les mêmes encouragements et
manquement le pays qu’il représentait. Tous les deux devraient en rendre
des comptes.
Mais le dernier outrage dans ces événements est l’évocation d’une aide
humanitaire aux traqués de ce pogrom, sous des motivations nauséa-
bondes. il s’agit d’un mépris extrême des victimes que l’on ne veut pas
secourir. Son excellence commence par s’indigner que, « de l’avis reçu des prê-
tres rencontrés, le parti Libéral entretient une propagande anti-française qui com-
mence à se répandre parmi les réfugiés » disant que « la france soutient le régime
de Habyarimana tenu pour responsable des massacres et que la passivité de l’armée
française permet à ces massacres de continuer ».
il n’y avait pourtant pas pire évidence, que l’ambassadeur de France était
le seul à ne pas voir et à ne pas reconnaître. La passivité de l’armée française
était réelle, des militaires de Noroît sillonnaient le théâtre des violences
sans secourir une seule des victimes, fut-elle un enfant, exactement comme
le feront ceux d’Amaryllis deux ans et un mois plus tard.
Toute honte bue, il poursuit en préconisant que « dans ces conditions, un
geste humanitaire, même symbolique, en direction des personnes déplacées, serait cer-
tainement bien perçu. Ce pourrait être un secours d’urgence en nourriture, lait en
poudre, médicaments et couvertures, dont la distribution serait effectuée par les mili-
taires de noroît… L’impact d’un tel geste serait d’autant plus grand qu’il serait mis
en place très rapidement ».
un tel cynisme donne envie de vomir. une opération d’image doit être
mise en place pour redorer le blason d’une armée et d’un pays qui, à tout
le moins, ferment les yeux en face d’actes de génocide. Jeter le voile impu-
dique d’un « geste humanitaire, même symbolique » sur sa collaboration avec le
régime qui met en œuvre l’extermination !

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Cette suggestion sera entendue par Paris et réalisée. Dans sa synthèse
bimensuelle du 25 mai 1992 couvrant la période de février-mars référencée
Nº 273/AD/RwA/CD, le colonel Cussac, attaché de défense près l’ambas-
sade de France et chef de la Mission d’Assistance Militaire traite la bouche-
rie du Bugesera exactement dans les mêmes termes que l’ambassadeur
Martres avant d’annoncer que « Les massacres […] ont fait environ 300 morts et
déplacé 15.000 personnes » et que « le détachement noroît a participé à la distri-
bution des secours et aide alimentaire accordés par la france ou certaines associa-
tions caritatives au profit de ces déplacés ». Le tour de magie est réussi à cent
pour cent. L’ambassadeur a berné les détracteurs de la France et les vic-
times. Du moins le croit-il.
Dans sa détermination à nier l’évidence, à déformer les faits et à nier la
planification de ce carnage, il est en totale contradiction avec ses collègues.
M. Swinnen, l’ambassadeur de Belgique, a bien identifié lui, les principaux
groupes des tueurs, qu’il énumère dans un câble diplomatique que nous
retrouvons plus tard dans le rapport de la Commission Mucyo. Ceux-ci
sont constitués : « d’un commando recruté par les élèves de l’ecole nationale de
Gendarmerie de ruhengeri et entraînés à cet effet (…) ; d’une milice “interahamwe”
recrutée en dehors du Bugesera, entraînée pendant des semaines dans différents
camps militaires ; d’un groupe plus nombreux «interahamwe» du mrnd recruté
localement, chargé de piller et incendier, et comme indicateurs. La présence de ce der-
nier groupe permet de brouiller les cartes et de faire croire à un observateur non
averti à des émeutes. »
il est à rappeler que l’école Nationale de gendarmerie était tenue par des
instructeurs français et que les Assistants militaires techniques (AMT) fran-
çais dispensaient des formations et vivaient pour la majorité d’entre eux
dans ces différents camps militaires du pays, qui ont accueilli et entraîné
pendant des semaines la milice « interahamwe » qui devait participer au car-
nage du Bugesera.
De son côté, Me eric Gillet du bureau exécutif de la FiDH, qui a
enquêté sur ces événements a souligné devant la Mission d’information
parlementaire française que « sont intervenus dans ces massacres, comme en
1994,‘‘les représentants de l’administration territoriale (bourgmestres et préfets), l’ar-
mée et la gendarmerie, mais aussi les milices paramilitaires interahamwe, issues des
mouvements de jeunesse du mrnd et demeurées sous la tutelle de ce parti”. »
Fait remarquable, c’est au cours de cette période que le damI gendarme-
rie est le plus actif, avec les enquêtes sur les attentats terroristes et l’élabora-
tion d’un fichier central informatisé. Les enquêteurs français s’évertueront

VéNuSTe KAyiMAHe, La peur deS fantômeS • LA NuiT RwANDAiSe N°3 11


à attribuer la plupart de ces attentats au FPR, et le fichier central servira à
traquer les Tutsi. Toutefois, le témoignage du général Varret devant la
Mission d’information Parlementaire française, quoique évasif et tronqué,
livre au moins une information capitale sur la connaissance qu’avaient les
autorités françaises de l’utilisation rwandaise du fichier élaboré avec l’aide
des gendarmes français. Dans sa page 294, le rapport de Mission parlemen-
taire signale que « le Général Jean Varret a rapporté qu’à la suite de divers atten-
tats, la gendarmerie rwandaise avait demandé, avec l’appui de l’ambassadeur, une
formation d’officiers de police judiciaire(OpJ), afin de pouvoir mener efficacement
des enquêtes intérieures ». il a précisé « qu’il n’avait envoyé que deux gendarmes car
il s’était vite rendu compte que ces enquêtes consistaient à pourchasser les tutsis,
ceux que le Colonel rwagafilita appelait “la cinquième colonne”. »
Les gendarmes en question étaient plutôt au nombre de quatre. ils sont
restés en place jusqu’en 1994. Parmi eux figuraient des officiers, dont un
certain Robardey, qui soutenait à fond le régime de Habyarimana et qui
aujourd’hui continue à affirmer que le responsable du génocide est le FPR.
en réalité, selon la réponse de Jean Nemo du Ministère des Affaires
étrangères datée du 11 août 1998 adressée au député Bernard Cazeneuve,
rapporteur de la Mission Parlementaire, il s’agissait d’une « coopération dans
le domaine de la recherche et du renseignement » entre la France et le Rwanda,
« qui s’est déroulée dans le courant de l’année 1992… à la suite d’une demande
rwandaise de mise en place d’une unité de police judiciaire qui a abouti à l’instal-
lation en mai-juin d’un damI Gendarmerie “en vue de la création d’une section
de recherche” au sein de la gendarmerie nationale. en moyenne, quatre sous-officiers
français ont aidé à cette création destinée à remplacer une unité rwandaise de gen-
darmerie appelée jusque-là “fichier central” de mauvaise réputation… »
Afin de prévenir une question embarrassante sur la finalité de cette sec-
tion, l’intéressé s’empresse de signaler que « les membres du damI avait comme
instruction “d’accompagner” la création de cette section et non de la prendre en
charge, et de donner la formation nécessaire aux personnels rwandais…, [que] son
action devait se terminer en juillet 1993, deux amt permanents leur succédant. »
est-on forcé de le croire ? Quoi qu’il en soit, ils ont aidé en toute connais-
sance de cause à constituer un fichier de recherche dans lequel était élabo-
rées des listes qui permettaient de pourchasser les Tutsi, « la cinquième
colonne ».
L’assistance au Rwanda en guerre contre le FPR et les Tutsi de l’intérieur
ne s’est évidemment pas limitée au DAMi Gendarmerie.

12 LA NuiT RwANDAiSe N°3 • VéNuSTe KAyiMAHe, La peur deS fantômeS


Le TD du 4 octobre 1990 dont l’objet est « attaque du rwanda », bien que
tentant de brouiller le jeu en mettant en avant l’alibi de la protection de la
communauté française, donne des pistes pour percer la mission cachée de
Noroît à son début, le 4 octobre 1990. Le Premier Conseiller d’ambassade,
M. Barateau annonce à ses chefs à Paris que le président Habyarimana qu’il
a « rencontré ce jour à 16 h30 locale, …donne son accord à l’envoi d’un élément de
sécurité chargé de la protection de la communauté française et remercie par ailleurs
le gouvernement français d’avoir bien voulu répondre favorablement, et dans des
délais très courts, à sa demande d’assistance. »
Le même Barateau précise que le président « a toutefois regretté que le volet
de sa requête relative à un appui aérien n’ait pas rencontré l’agrément des autorités
françaises… », alors qu’il « estime nécessaire ce genre d’opérations militaires pour
venir à bout (des masses d’assaillants)… ».
Si l’on décode bien ce message, la preuve est apportée que la France est
intervenue militairement contre le FPR dès les premiers jours de la guerre,
car on sait bien que la demande d’assistance de Habyarimana concernait
une intervention militaire qu’il avoue avoir été satisfaite à l’exception d’un
appui aérien, pour lequel Barateau précise que le président lui a demandé
d’insister à nouveau.
Pour appuyer cette demande, Martres, dans son TD du 7 octobre semble
vouloir pousser son pays, au besoin en dramatisant, à céder à l’appel de
Habyarimana. il l’exprime en ces termes : « Le président estime que la phase
diplomatique est dépassée et que si les avions français n’interviennent pas sous les
24 ou 36 heures, Kigali ne pourra pas tenir… Si les informations données par le pré-
sident étaient confirmées, il faudrait faire un choix immédiat entre un engagement
plus poussé ou une évacuation totale nécessitant de nouveaux moyens militaires ».
il est donc clairement question d’un engagement plus poussé, ce qui per-
met de conclure qu’il existe déjà au moins un engagement de basse ou
moyenne intensité. et pour le diplomate, l’évacuation coûterait beaucoup
plus de moyens à la France qu’une intervention. une façon de forcer la
main aux décideurs militaires ? Comprenne qui voudra !
L’implication française dans la formation d’une armée d’un régime com-
mettant des actes de génocide apparaît clairement dans le rapport Chollet
du 11 Juillet 1991. Dans ce rapport, le colonel Chollet exprime sa satisfac-
tion quant au succès de la formation donnée par le DAMi au 64ème
bataillon : « si la formation du 64ème bataillon fut plus longue et plus éprouvante
que celle des précédentes unités, elle fut également la plus motivante et celle qui nous
donna le plus de satisfactions… certainement un des bataillons les mieux formés »,

VéNuSTe KAyiMAHe, La peur deS fantômeS • LA NuiT RwANDAiSe N°3 13


écrit-il. en même temps, il donne des conseils au nouveau commandant
qui « …doit prendre en main son unité et la faire travailler à son niveau avec tous
ses moyens et ne pas attendre vainement les Inienzi comme le font beaucoup trop
d’unités… »
Bref, le colonel Chollet est agacé par le manque d’agressivité ou de com-
bativité de l’armée rwandaise et exhorte l’unité qu’il vient de former à se
comporter autrement. en parlant d’inienzi, autrement dit inyenzi [nde :
cafards], on se rend compte qu’il a bien assimilé le vocabulaire de ses amis
rwandais et l’a adopté sans complexe, étant par ailleurs curieusement
convaincu que les destinataires parisiens de son rapport savent ce que cela
veut dire. Rappelons qu’à l’époque, on était en pleines négociations de paix
et en situation de cessez-le-feu.
Le rapport Nº2/DMAT/TeRRe du chef d’escadron Marliac est lui aussi
très expressif quant à l’enthousiasme mis par les militaires français à former
les Forces Armées Rwandaises et spécialement leurs fers de lance qu’étaient
le bataillon Para et son escadron CRAP. L’annexe 2 de ce rapport portant
fiche d’activité du bataillon para, rubrique « Personnels » précise :
« Les trois équipes “Crap” formées en huit mois à partir de janvier 1991, alter-
nent les activités d’instruction et opérationnelles. »
Les coopérants sont tellement débordés qu’il est question d’un renfort
en rétablissant, « conformément aux souhaits des autorités rwandaises, le poste de
sous-officier coopérant supprimé en 1989 ». en cette fin d’année 1991, rien n’est
refusé aux autorités rwandaises.
en effet,
« les activités des trois coopérants sont plus nombreuses que par le passé :
– l’officier coopérant assure les fonctions de conseiller opérationnel
auprès de l’état-major rwandais
– les effectifs du bataillon parachutiste ont augmenté de 50%
– l’entraînement des équipes CRAP se poursuit ».
Dans la rubrique iii traitant des activités, le rapport mentionne que :
« les équipes “CRAP” participent à de nombreuses opérations et elles
sont désormais en mesure de :
– mettre en place un rideau de surveillance
– renseigner jour et nuit
– tendre des embuscades et effectuer des coups de main de jour et de nuit.
Le bataillon parachutiste est en réserve afin de participer ponctuellement
aux opérations délicates.
Pour mener à bien ces différentes missions, les officiers de l’état-major
sollicitent les conseils des coopérants et les appliquent. »

14 LA NuiT RwANDAiSe N°3 • VéNuSTe KAyiMAHe, La peur deS fantômeS


Quoi de plus naturel après tout, si l’on est là pour faire la guerre à l’ennemi !
On va même jusqu’à prendre en main le parc de blindés et à prendre des
initiatives personnelles pour le maintenir en état, en proposant sa remoto-
risation en plus des approvisionnements assez réguliers. Le passage suivant
ne dit pas autre chose : « À ce sujet, l’argumentaire développé par le coopérant a
convaincu l’État-major de cette nécessité et a donné des éléments pour obtenir une
décision favorable du ministère. Ce projet pourrait déboucher avec une participation
financière limitée de la coopération. »
Dans la rubrique activités opérationnelles, il est spécifié que « les 2/3 du
bataillon sont engagés en permanence et par roulement, soit dans la zone de com-
bats, soit en ville », tandis que dans la rubrique Instructions, il est dit que :
– un recyclage de 24 équipages du bataillon et de 5 de la Garde
Présidentielle, avec l’aide d’un sous-officier du DAMi a permis de
remédier à des lacunes très importantes et a rendu opérationnels les
AML 90 qui étaient peu employés par méconnaissance de leurs capa-
cités.
– Grâce à cette action, il a été possible d’adapter, à l’évolution de la
menace, le volume des forces à maintenir dans la zone de combats.
– La reconnaissance des positions des postes de tir MiLAN et la for-
mation technique de huit tireurs (selon le programme français) sont
en cours et se poursuivront sur le plan tactique au profit des chefs de
pièce, de groupe et de peloton. »
On continue donc à renforcer les capacités techniques et tactiques de
l’armée rwandaise, tout en la formant au tir de postes de missiles MiLAN,
dont on a dû fournir quelques exemplaires, lesquels n’ont probablement
rien à envier aux SAM 16 soviétiques dont on dira qu’un modèle aurait
abattu l’avion présidentiel le 6 avril 1994. il y a lieu de se demander si un
missile MiLAN, en position sur la colline de Masaka ou à proximité du
camp Kanombe n’était pas capable d’atteindre un avion en phase d’atterris-
sage. On prétendra plus tard que les FAR ne possédaient pas de missiles et
n’avaient pas les connaissances techniques pour s’en servir. L’argument ne
tient pas debout.
Au cours de l’année 1992, l’implication militaire française auprès du
régime Habyarimana continue de prendre son envol. Le rapport du 27 mai
rédigé par le général de division Jean Varret, chef de la Mission Militaire de
Coopération, à l’issue de sa visite au Rwanda et au Burundi, est sans équi-
voque sur l’implication de la France dans le conflit rwandais. Varret écrit :

VéNuSTe KAyiMAHe, La peur deS fantômeS • LA NuiT RwANDAiSe N°3 15


« Les responsables civils et militaires du pays m’ont tous remercié de
l’aide apportée à l’armée rwandaise depuis le début du conflit en octo-
bre 1990.
L’aide de la M.M.C. a effectivement été triplée tant en coopérants
militaires (de 15 à 52) qu’en dons de matériels...
Le Président ne m’a formulé aucune demande nouvelle pour l’armée
rwandaise (FAR) sauf celle, déjà exprimée, d’une mission appui feu
des Jaguars à titre de dissuasion.[…]
Le Premier Ministre s’est déclaré opposé à la création d’un état-major
particulier auprès du Président Habyarimana craignant que cet eMP
commande directement l’Armée rwandaise. »
L’armée française envisageait donc en plus de créer un eMP comme il y
en avait auprès du président Mitterrand, eMP dirigé d’abord par l’amiral
Lanxade auquel succédera le très efficace et cynique général Quesnot, un
ami du régime rwandais et un grand ennemi du FPR qu’il qualifiera de
Khmers noirs. en fin de compte, la France voulait transposer son système
militaire au Rwanda pour rendre l’armée rwandaise plus opérationnelle
qu’elle ne l’était.
Ce rapport fait par ailleurs sentir le scepticisme du général français au
sujet des négociations de paix et semble dénigrer le plan de paix du premier
ministre. « Le premier ministre parle abondamment du “plan de paix” en cours
d’élaboration et de la nécessité de négocier avec le fpr à partir de ses positions
actuelles […] Le président veut, au préalable, reconquérir les territoires occupés. »
Ceci alors que, « selon les coopérants militaires, les unités rwandaises, à
quelques exceptions près, sont lasses et difficilement capables de reprendre dans les
prochains jours une action offensive déterminante. »
Mais : « Le président n’estime pas cette opération prioritaire [la réduction d’ef-
fectifs militaires] et n’envisage en aucun cas l’intégration de l’armée fpr ». et en
dépit de cela, on continue à le soutenir.
en annexe à ce rapport Varret, le rapport sur les principales actions de la
mmC au profit des far depuis octobre 1990, tel que le signale l’intitulé, est
parlant de lui-même. en voici des extraits :
« L’assistance militaire au RwANDA, sous ses aspects « PeRSON-
NeLS » et « AiDe DiReCTe eN MATeRieLS » a été presque triplée
depuis le début du conflit, le 1er octobre 1990….
1. ASSiSTANCe en PeRSONNeL:
Dès le 1er octobre 1990, l’intervention des personnels de la MAM a
été considérablement accrue. elle s’est particulièrement manifestée
dans les domaines suivants :

16 LA NuiT RwANDAiSe N°3 • VéNuSTe KAyiMAHe, La peur deS fantômeS


Conseils opérationnels, Organisation des secteurs et unités y opérant.
Remise à niveau et maintenance des formations (dans le domaine tac-
tique, Maintien de l’ordre, technique etc.).
Création de nouvelles unités (section CRAP, de mortiers etc.)
Avant cette date, le nombre de coopérants militaires, tous grades
confondus, présents dans les Forces Armées Rwandaises, était de 15.
il a été rapidement augmenté de 2 officiers supérieurs mis en place au
sein des bataillons blindé et de la Garde Présidentielle. Ces 17 coopé-
rants ont reçu des renforts soit de militaires isolés, soit des détache-
ments constitués, chargés des missions ponctuelles ou précises, toutes
destinées à maintenir la capacité opérationnelle des partenaires.
Aujourd’hui, le nombre total des personnels – affectés MAM ou en
mission temporaire- s’élève à 52 (coût annuel total 20 MF)...
D’octobre à Novembre 1990, un officier supérieur, le lieutenant-colo-
nel CANOVAS en qualité d’adjoint opérationnel. Tout en apparte-
nant à la MAM, il a ensuite été placé auprès de l’état-major rwandais
pour y remplir une mission de même nature, jusqu’en juin 1991.
Après interruption, ce poste vient d’être rouvert en mai 1992.
... Depuis le mois de Mars 1991, le DAMi « PANDA », fort d’une tren-
taine de spécialistes RPiMa, commandé par un lieutenant-colonel, a
pour mission d’instruire les unités opérationnelles rwandaises dans
les domaines du combat d’infanterie, du génie, des transmissions, de
la mise en œuvre et de l’emploi des mortiers, etc. 9 bataillons des
FAR, sur les 29 existants, ont été réorganisés et instruits à ce jour, du
niveau « officier supérieur » jusqu’à celui « homme du rang ».
…………………
2.2. Domaine militaire
Le président a demandé que ses remerciements soient transmis au pré-
sident français pour le concours apporté par la France aux moments
difficiles, tout en précisant que l’amiral LANXADe avait promis le
maintien de la compagnie parachutiste française à Kigali pendant une
durée de deux mois après le 15 décembre. il a exprimé le souhait
d’une augmentation de la coopération militaire et de l’aide logistique,
demandant aussi que notre pays facilite l’exportation de matériel de
guerre à destination du Rwanda.
J’ai par ailleurs répondu au général Habyarimana que le maintien de la
compagnie parachutiste à Kigali après le 15 décembre créait des diffi-
cultés au ministère de la défense français compte tenu de la situation
actuelle dans le Golfe. il fallait donc envisager le retrait de cette unité
au début du mois de janvier sauf s’il s’était avéré que l’action actuelle-

VéNuSTe KAyiMAHe, La peur deS fantômeS • LA NuiT RwANDAiSe N°3 17


ment en cours au nord du pays constituait une attaque d’envergure. en
tout état de cause, il était possible en cas de besoin de remettre en place
une compagnie à Kigali en 5 heures. »
Sur la position rwandaise, le général précise qu’« il est hors de doute pour
le président rwandais que l’opération noroît n’avait pas seulement pour but d’assu-
rer la sécurité de nos ressortissants mais bien d’assurer la pérennité de son régime.
d’où sa réticence à accepter le départ de ces unités d’intervention. » Si le président
rwandais en est convaincu et qu’il est le premier intéressé, c’est qu’il en a
eu des preuves. et qu’il a apprécié.
un autre TD classé confidentiel défense comporte un passage pour van-
ter la montée en puissance de l’assistance militaire ainsi que l’excellence des
liens entre les responsables français et leurs camarades rwandais :
«… Depuis le mois d’octobre 1990, le Rwanda étant devenu le théâtre
d’opérations militaires, le rôle de l’assistance militaire technique a
changé dans les faits passant de l’opération en temps de paix à la pré-
paration et au soutien des forces en temps de guerre ou de crise.
Compte tenu de l’excellent comportement des AMT et de la valeur
opérationnelle reconnue des unités dans lesquelles ils servent, des
liens particuliers d’estime et de confiance se sont tissés entre respon-
sables rwandais et cadres français.
un renforcement de notre action a été demandé par le président
Habyarimana, à qui il a été possible de donner satisfaction... »
Ces liens particuliers ne se sont pas tissés seulement au niveau des AMT
et des unités dans lesquelles ils servent, mais comme on le sait, également
au niveau des deux présidents et de leurs fistons, des états-majors des deux
armées, etc. Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes pré-
génocidaires.
Le rapport de mission du colonel Capodanno du 15-17 avril 93 recèle
une duplicité. il écrit :
« … Je pense en effet que l’équipe de veille opérationnelle telle qu’elle
est aujourd’hui, suffit largement aux besoins du moment, étant
entendu qu’en cas de reprise des hostilités, cette équipe, dont l’intérêt
est indiscutable, pourra être instantanément renforcée à partir des
personnels détachés à l’instruction. L’effectif DAMi devra donc être
porté de 45 à 69, soit un renfort de 24 personnels (…). Ce renfort
pourra être mis en place vers le 15 mai lorsque s’effectuera la relève
du DAMi. »

18 LA NuiT RwANDAiSe N°3 • VéNuSTe KAyiMAHe, La peur deS fantômeS


À la date où était rédigé ce rapport proposant une augmentation du
DAMi pour renforcer la veille opérationnelle, les accords d’Arusha vien-
nent de décider le départ des troupes françaises. et, par un tour de passe-
passe au cours de la relève du DAMi, on renforcera celui-ci de 24 éléments,
mis en veille pour intervenir aux côtés des Forces armées rwandaises en cas
de reprises des hostilités. Ceci est un des moyens mis en œuvre par la coo-
pération militaire pour contourner les accords d’Arusha.
Dans le message suivant, l’ambassadeur fait un aveu clair sur le rôle
déterminant de l’intervention française dans la guerre:
« … Le président rwandais est néanmoins inquiet à l’idée du désenga-
gement de la France dont l’aide a été essentielle pour empêcher une
victoire militaire du FPR ; il a déjà marqué sa préoccupation lors de
la déflation (de 100 à 52) de notre coopération militaire après la signa-
ture des Accords d’Arusha. »
Pourtant, ce président est peut-être en train d’être lâché, au profit de la
CDR, de plus en plus appréciée par la chancellerie française. L’extrait sui-
vant tiré d’un TD du 11 mars 1993, dont l’objet est : position du Cdr sur
les accords de dar es Salaam, tend à le faire penser. Dans ce message, l’ambas-
sadeur Martres s’indigne du refus d’intégrer la CDR dans les institutions
de transition et prédit que ce parti « ne peut que se reconnaître de moins en
moins dans un président qui a finalement tout raté, aussi bien la guerre que la récon-
ciliation… Ce mouvement a été exclu, de façon tout à fait arbitraire, du pouvoir
politique de transition… ». Cette position de la part d’un ambassadeur de
France avait de quoi donner froid dans le dos. La CDR qu’il défendait si
ardemment était un parti non seulement extrémiste, mais raciste, qui avait
fait de la haine anti-tutsi son principal fond de commerce, prônait l’exter-
mination des Tutsi et tenait des discours ouvertement génocidaires. Cette
défense, associée à la précision que la CDR se reconnaît de moins en moins
dans un président qui a tout raté aurait eu de quoi inquiéter et ce prési-
dent, et les Tutsi. La France était-elle sur le point de lâcher Habyarimana
ou était-ce le fait du seul Martres, naguère son défenseur le plus résolu ?
en janvier 1991 déjà, sous l’alibi de l’extraction des ressortissants le len-
demain de l’attaque de la prison de Ruhengeri, ce même ambassadeur
demandait le renforcement des détachements français et transmettait la sol-
licitation de son protégé d’une intervention directe de ces derniers en vue
de dégager la ville.
« …La Mission militaire a demandé au centre opérationnel des armées
l’autorisation d’envoyer deux sections du 8ème RPiMA sur l’accès sud

VéNuSTe KAyiMAHe, La peur deS fantômeS • LA NuiT RwANDAiSe N°3 19


de Ruhengeri pour récupérer les expatriés, au cas où les renforts rwan-
dais (bataillon de parachutistes) rétabliraient suffisamment la situa-
tion pour permettre aux européens de circuler.
Cependant, le président Habyarimana vient de m’appeler par télé-
phone pour solliciter l’intervention directe des troupes françaises en
vue de dégager la ville et le renforcement des parachutistes français
basés à Kigali.
il dramatise la situation des coopérants français pour décider Paris à
autoriser l’intervention directe contre le FPR dans la ville. Pour paraître
plus crédible, il ajoute au péril FPR celui qui devrait être posé par les pri-
sonniers de droit commun libérés.
« La situation de nos ressortissants doit être considérée comme cri-
tique compte tenu de ce que les rebelles semblent occuper la zone rési-
dentielle et de ce que les libérations des prisonniers n’ont pas
concerné que des politiques mais aussi des condamnés de droit com-
mun. »
Peu après, l’ambassadeur se livrait à une analyse bien corsée de la situa-
tion de guerre au Rwanda, n’hésitant pas une fois de plus, à donner une
leçon d’histoire rwandaise, cette fois-ci… au président rwandais lui-même.
D’après lui, le problème rwandais n’était pas si clair que ça, car il associait
un amalgame de groupes...
« Je lui ai redit que le problème rwandais était plus complexe, l’agres-
sion dont son pays est l’objet associant un amalgame de nationaux
ougandais, de réfugiés, de rwandais exilés aussi bien pour des raisons
politiques qu’économiques et d’habitants du grand Rwanda histo-
rique dont les limites s’étendaient au-delà du lac Kivu et des volcans.
J’ai admis qu’en revanche le problème était de plus en plus dominé
par son aspect ethnique, les assaillants appartenant presque tous à un
ensemble Tutsi-Hima de la région des Grands lacs dont le président
Museveni [NDLR : le Président ougandais] est lui-même issu. »
…Qui voulait reprendre aux Hutu le pouvoir…
« C’est en grande partie, ai-je reconnu, la conquête du pouvoir par la
majorité hutu en 1959 qui est remise en question par une ethnie
rivale… »
L’autre partie du plaidoyer de l’ambassadeur était que, bien entendu,
cette situation nécessitait l’appui de la communauté internationale et en
particulier celui de la France, que par ailleurs le président Mitterrand avait
promis d’accroître : Dans ces conditions, écrit-il, « le président a insisté pour
que la communauté internationale, et plus particulièrement la france, lui apporte

20 LA NuiT RwANDAiSe N°3 • VéNuSTe KAyiMAHe, La peur deS fantômeS


l’appui technique et matériel nécessaire pour faire face à cette invasion. Il s’en est
ouvert hier, m’a-t-il dit, par téléphone au président mitterrand qui lui a promis que
cet appui accru lui serait donné par le ministère français de la coopération… »
Cette dernière phrase du message est un aveu sans fioriture.
et son excellence de conclure : « enfin le président m’a pressé d’obtenir le
retour à Kigali d’une deuxième compagnie du 8ème rpIma, sa mise en alerte ne
lui paraissant pas suffisamment rassurante. »
Jusqu’ici l’on feignait de nier la réalité d’une intervention militaire
directe. Mais alors, en quoi la présence de deux compagnies du 8ème
RPiMA pouvait-elle rassurer Habyarimana ? était-ce crédible qu’il pouvait
se préoccuper du sort des ressortissants français plus que la France elle-
même puisque tel était le prétexte de Noroît ?
Pour limiter cet exposé de documents sur le processus d’implication de
la France dans le génocide des Tutsi du Rwanda, commentons quelques
extraits de la « note au ministre d’État », ministre des affaires étrangères, de Paul
Dijoud, directeur des Affaires Africaines et Malgaches en date du 12 mars
93. Celle-ci est intéressante à plusieurs égards.
La partialité de l’analyse française et son animosité à l’égard du FPR
reflétée dans la note trahit la position bien entendue de la France, mais éga-
lement celle personnelle de l’auteur dans le conflit. Tout simplement le
FPR est l’ennemi à la fois du Rwanda et de la France. L’adage « L’ennemi
de mon ami est mon ennemi » est ici vérifié. Voici ce qu’il en dit :
« L’intransigeance du Front s’accroît et dans l’armée rwandaise, comme
dans certaines parties de l’opinion publique, la logique de guerre
prend le dessus. »
et le conseiller du Ministre des Affaires étrangères de saisir le prétexte
des massacres de Tutsi, qu’il qualifie simplement de violences, pour appe-
ler à un renforcement du soutien militaire de la France au Rwanda !
« …Les tensions et maintenant les violences à l’égard des populations
tutsi jugées proches des rebelles se multiplient. un renforcement de
l’appui de la France à l’armée rwandaise permettrait d’inverser ces fac-
teurs. il serait utile, en particulier, de donner à l’armée rwandaise la
capacité d’opérer de nuit. De la même façon, le retour d’un conseiller
militaire français de haut niveau, placé auprès de l’état-Major rwan-
dais, aurait des conséquences immédiates. enfin, l’acquisition de cer-
tains matériels efficaces dans ce genre de combat devrait être envisa-
gée rapidement. »

VéNuSTe KAyiMAHe, La peur deS fantômeS • LA NuiT RwANDAiSe N°3 21


C’est tout bonnement renversant !
en contrepartie de toutes ces offres alléchantes aux alliés de la France,
M. Dijoud ne propose rien de moins qu’un front commun de l’opposition
et du parti du président contre le FPR. À quel naïf peut-il faire croire
qu’une dictature ethniste et sanglante, planifiant le génocide, une fois ren-
due invincible par l’armée française et s’étant ralliée l’opposition sous le
même label, céderait à des négociations de paix vers lesquelles elle ne traîne
les pieds que contrainte et forcée par les défaites militaires ? Mais le fameux
conseiller n’en a cure et propose sa potion :
« en contrepartie de cet engagement supplémentaire de la France, dis-
cret mais significatif, il serait souhaitable d’appuyer, avec détermina-
tion, auprès de toutes les formations politiques rwandaises, les efforts
du Président Habyarimana pour élargir son gouvernement et trouver
un premier ministre en accord avec l’opposition. La mise en place
d’un gouvernement d’union nationale marquerait un tournant impor-
tant dans l’évolution démocratique et contraindrait vraisemblable-
ment le Front [le fpr] à situer son action plus sur le terrain politique
et moins sur le terrain militaire. »
C’est à ce front commun qu’appellera peu après et sans détour le minis-
tre de la coopération Marcel Debarge. et qui, une fois constitué sous l’ap-
pellation «hutu power», mènera résolument au génocide.
il y a tant à dire sur l’implication française. Nous pourrions continuer
indéfiniment à diffuser et à décortiquer ces fameuses notes et td, classifiés,
non déclassifiés, secret défense ou confidentiel défense, large diffusion ou diffusion
restreinte… Nous nous arrêtons ici pour le moment afin de laisser le lecteur
respirer. en attendant une autre occasion.
Mais il nous faut conclure cet article.
étouffer le droit d’informer ainsi que le droit d’information n’est pas une
pratique démocratique. La France se pose en donneuse de leçons et fait de
l’hyper activisme en la matière lorsqu’il s’agit de fustiger le non respect de la
liberté d’expression dans les pays en développement. Pourtant elle persiste,
au XXième siècle, à chercher à bâillonner la conscience citoyenne de son
peuple. Surtout lorsqu’il s’agit de la sale vérité de son Histoire africaine.
Ceci est pure hypocrisie au vu de son passé gravement maculé au Rwanda.
Le secret défense ne devrait pas être dévoyé pour couvrir des agissements illé-
gaux ou servir d’alibi aux criminels. Les Français, comme tout peuple qui se
respecte, devraient résister à la désinformation et au mensonge.

22 LA NuiT RwANDAiSe N°3 • VéNuSTe KAyiMAHe, La peur deS fantômeS


Les quelques notes que nous venons d’analyser ne sont qu’une goutte
d’eau pêchée parfois miraculeusement dans l’océan de documents cachés,
inaccessibles, voire détruits parce que compromettants, révélateurs d’une
horrible vérité : celle de l’implication de leur pays dans un crime mons-
trueux, le génocide des Tutsi du Rwanda.
Pour couvrir les actes de génocide du régime d’Habyarimana, le génocide
lui-même ainsi que leurs propres implications dans celui-ci, le pouvoir fran-
çais et ses états-majors militaires ont déployé un ingénieux bouclier de dés-
information sur lequel sont venus se briser toutes les dénonciations et
toutes les bonnes âmes. ici ne se pose donc pas que la question de la com-
plicité collective de génocide, celle d’état à état (le Rwanda et la France),
en tant qu’entités. il y a également celle de la complicité interne, celle de l’en-
tente entre la haute hiérarchie de l’armée et le sommet de l’état français,
pour contribuer à la bonne fin de ce génocide et mentir à la nation. une
complicité dont sont comptables des individus. ensemble, état et indivi-
dus, devraient en répondre.
Lorsqu’on sait qu’un génocide se prépare et lorsqu’on participe à sa pla-
nification, lorsqu’on assiste et soutient des actes de génocide, lorsque l’on
forme des tueurs, lorsque l’on voit ce génocide se profiler dans le proche
horizon et qu’en réaction on déploie un écran de fumée pour le dissimuler,
lorsque, au moment où il démarre, on tente de tirer le rideau dessus tout
en continuant de fournir armements, expertise militaire, soutien diploma-
tique et désinformation médiatique aux assassins que l’on connaît bien,
lorsqu’enfin on déploie une opération militaire d’envergure camouflée en
opération humanitaire en vue d’empêcher la victoire complète d’un
ennemi juré qui pourtant combat le mal et est en passe de l’annihiler, que
l’on soustrait les criminels de génocide à leur total échec et à leur châtiment
supposé, comment voudrait-on être qualifié ? Les victimes ne sont-elles pas
alors fondées de parler de complicité de génocide, et même de participation
au génocide ?

VéNuSTe KAyiMAHe, La peur deS fantômeS • LA NuiT RwANDAiSe N°3 23