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DU

MËME

AUTEUR

aux mêmes éditiom

LES BOYARDS

*

Bijoux de famille

**

I es plaisirs de la jeunesse

RENDEZ-VOUS AU JUGEMENT DERNIER

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ÉDITIONS DU SEUIL

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pour

tous

les pnys.

C.') 1964 l1y Edition.\· dtt Seuil .

Ceci est dédié à l. D. à Mariana Alcoforado à Pauline R éage

L'extrême Occident de désirs

MALLARMÉ

.1

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1 Après une première année d'exil durant laquelle nous avions vécu de-ci, de-là dans les grandes villes d'Europe occidentale, alors que nous croyions, Isolde et moi, avoir tout perdu, alors que nous avions presque même cessé d'espérer, je perçus un premier signal, il me sembla que notre destin suivait enfin une courbe remontante. Le jour même où nous avions reçu la plus cruelle nouvelle de là-bas, une lettre me parvint, qui portait l'estampille de quelque métropole maritime du Nord; je n'y fis pas attention, tous ces grands ports m'étaient pareillement étrangers. La signature était celle d'un homme que j'avais assez bien connu; nous étions allés ensem- ble plusieurs fois en mission officielle, à Pékin, à Ourga qui porte aujourd'hui le nom ridiculement homérique d'Oulan-Bator, autrement dit le Héros rouge, à Moscou enfin et à Varsovie. ll était passé en Occident deux ans avant moi, et depuis je ne savais plus rien de lui. Il m'écrivait pour me dire qu'il était toujours mon ami, et que si je n'avais rien de mieux à faire pour gagner ma vie, il m'offrait un poste dans le département de relations pu- bliques d'une compagnie maritime d'armement. « Ça me fera un drôle d'effet d'être ton chef, disait-il, alors que tu étais nettement plus gros bonnet que moi dans le temps, mais tu ne t'en aperce- vras pas. » J'acceptai et en effet, il fut pour moi le plus amical, le plus fraternel même des chefs. Nous étions assis tous les deux à la terrasse du Café de l'Archi- duchesse lorsque j'aperçus pour la première fois Annerose Brant. Nous buvions de la bière blonde très forte, dans de hauts verres taillés couverts de gouttelettes froides. Nous fumions des cheroots de Manille. Nous regardions autour de nous. Ulysse observait de préférence les passantes jeunes et maquillées : elles portaient des fourreaux de satin enveloppés de chiffon, de voile, de légers nuages colorés qui flottent au vent de la marche. C'étaient, pour la plu-

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part, les belles prostituées de la ville. Quelques-unes s'asseyaient par paires, à la terrasse; et des hommes bien nourris, fraîchement rasés ct coiffés, vêtus de neuf, d'étoffes claires, porteurs de cravates en soie blanche ou bleu pâle, s'asseyaient parfois auprès d'elles après leur en avoir demandé la permission et ouvraient les pour- parlers en plaisantant : c'étaient des courtiers, des agents des com- pagnies de navigation et des lignes aériennes, des représentants de maisons de commerce du Levant, d'Extrême-Orient ou d'Amé- rique Latine. Certains étaient trop bruns, parlaient trop haut, riaient trop fort pour ne pas être évidemment étrangers, car ici le type du pays est plutôt décoloré, chuchoteur et léthargique. A cette heure-là, les dames mûres et les vieilles personnes des bonnes familles de la ville, parées, en tailleur de soie perle, avec ombrelles et caniches, venaient goûter à L'Archiduchesse. Elles formaient une grosse masse gris clair. Les bouches des filles de luxe étaient elles-mêmes peintes en rose pâle ou argent. Le trottoir, le pavé, l'air de cette journée d'été couverte, comme elles le sont trop sou- vent ici, tout était de la couleur des cendres les plus pures. Seuls les feux rouges et verts, aux coins de la place, mettaient des taches de couleur vive, et ceux des voitures qui s'éloignaient. Il en passa même une éclairée de l'intérieur, où deux hommes sc tenaient assis en devisant; celui qui conduisait tenait un long ct mince cigare entre l'index et le médius de sa main posée molle- ment à plat sur le volant, ct son compagnon lui disait quelque chose en gesticulant lentement, avec aisance, de ses mains baguées; la voiture glissa devant nous tout doucement, telle une vitrine, ou un bateau illuminé. Mais cc n'était là qu'une des vitrines qui ornaient cette place de la Vieille Amirauté. Le Café de l'Archiduchesse se trouve au rez-de-chaussée et au mezzanine du palais Isabelle, flanqué de l:outiques de bijoutiers, de modistes, de parfumeurs, de fleuristes :

des grappes d'orchidées, d es livres anciens aux cuirs frappés de dorures, des flacons en cristal taillé remplis d'eaux de senteur, des sacs en cuir brillant, des cassettes en maroquin, des meubles dorés ou en bois des îles, des pyramides de bouteilles de liqueurs fines, des montagnes de boîtes de cigares ouvertes rivalisent avec les fenê- tres du Café de l'Archiduchesse, garnies de boîtes de bonbons enru- bannées ct de corbeilles d'argent chargées de fruits confits ct de

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massepains; une vitrine fait exception, qui ne montre qu'une pou- pée de velours noir, aux formes féminines drapées dans un cou- pon de soie rouge à fleurs; et aussi une devanture de joaillier, où

est exposée une unique parure d'émeraudes et de diamants. Devant nous, au milieu de la place, sous les arcades de la Vieille Amirauté, scintillaient pareillement des vitrines, ct les filles qui se promenaient sous les voûtes étaient tellement semblables aux mannequins en grandes robes debout derrière les glaces incassables, que si elles s'arrêtaient un instant pour regarder avec envie les bijoux et les atours des poupées, on pouvait se demander lesquelles des deux étaient des objets : mais on reconnaissait les vivantes à l'insatisfaction aiguë qui semblait émaner d'elles. Comme je regardais autour de moi les brusques apparitions et disparitions des enseignes lumineuses, leur passage du jaune au bleu, au rose enflammé, au violet de néon, les affiches des quatre cinémas qui bordent la place - il y en a encore deux ou trois dans les passages afférents -, ct qui représentaient des femmes demi-nues, des jambes de femmes, des hommes débraillés ct armés de pistolets et de mitraillettes, ct des femmes encore, belles et en loques, je dis :

- Trop de sollicitations pour les nerfs, j'en ai mal. Il y a trop de tout ici. Ça fait passer tous les appétits.

- Pas les miens, dit Ulysse. Des appétits qui passent ne méri-

tent pas ce nom. Regarde-moi : si je voulais, je deviendrais ascète demain. Ou à partir de la minute qui vient. Car qu'est-ce qu'un homme qui ne peut pas maîtriser son tempérament ? Mais qu'est-ce qu'un tempérament qui peut être maîtrisé? Je suis capable de n'avoir envie de rien, mais j'ai envie de tout. De tout ava- ler, de tout caresser, de tout regarder, de tout écouter. C'est ce que je fais, si un appétit me passe, c'est par satisfaction, pas par sursollicitation. Au fond, tu cs un petit nerveux, une petite nature. Je le regardai en riant. TI était large d'épaules ct comme il se tenait assis sur une des petites chaises en fer peintes en blanc qui donnent à la terrasse du Café de l'Archiduchesse son air cossu, démodé et gracieux, on ne pouvait pas s'apercevoir qu'il était un peu trop court sur pattes. De belles et longues mains fortes, poilues, des bras longs : il avait été professeur de culture physi- que (entre deux étapes plus aventureuses de sa vic où il avait en-

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seigné le marxisme-léninisme et fait, en qualité de fonctionnaire du commerce d'Etat, la contrebande de marchandises stratégiques frap- pées d'embargo par les Etats-Unis ct leurs alliés). Il avait la tête

large et le menton fin et petit, le nez bref et les yeux écartés, grands, noirs, profonds, cernés de bistre; le visage charnu ct sillonné de plis, de grosses lèvres rouges, les joues bleues, des cheveux plats ct d'un noir de corbeau, qui lui tombaient en mèches sur le front. Avec cette tête-là, il portait un complet d'alpaga bleu et une cravate de soie blanche avec un dessin bleu foncé, exclusivité de Lanvin, Paris, France. Dans le beffroi de la Vieille Amirauté, grosse tour en briques noircies coiffée de trois coupoles superposées, couvertes de cuivre dont le vert-de-gris devenait presque blanc, une cloche sonna la demie. Je regardai les cadrans qui ornaient les quatre faces du beffroi : ils étaient noirs, avec des chiffres rutilants et des aiguil- les dorées qui indiquaient, non sans de légères variations, la demie de cinq heures. Les nuages, autour des coupoles, étaient bas ct d'un gris neutre. Je fis signe à un vendeur de journaux ct ache- tai une édition du soir; je l'ouvris.

- C'est rare, ici, une chaleur pareille, dit Ulysse Membrovitch. Les verres eux-mêmes suent. Il but une gorgée de bière fraîche, se carra sur sa chaise et tira une bouffée de son chcroot. Il demanda :

- Qu'est-ce qui se passe ? Ils montent toujours à l'assaut avec

les femmes et les enfants en première ligne ? Et ils croient qu'on prend ainsi une base aéronavale ?

- Bien sûr, ça a donné de bons résultats dans toutes les colo- nies, nos hôtes les ont perdues comme ça, ils n'ont gardé que cette base, ils la perdront.

- On ne perd que ce qu'on cède, tu es plus politikos que moi et tu en sais assez, je n'insiste pas. Qu'est-ce qu'ils font, ces chers hôtes? Je lui lus la nouvelle de dernière heure : le porte-avions Les Droits de l'Homme, avec cent chasseurs-bombardiers à bord et escorté des croiseurs lance-fusées Jean Calvin et 1.-J. Rousseau, sc dirigeait à toute vitesse vers le lieu du conflit, où on avait déjà parachuté des troupes de renfort. Un destroyer d'escadre du porte-avions américain Free Enterprise avait arraisonné 1'0/den-

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barnevelt, cargo de d eux cents tonneaux, chargé d'armes de con-

trebande destinées, pensait-on, aux adversaires du président Méhalla réfugiés dans les montagnes. Ulysse Membrovitch sc pencha par-dessus mon bras pour lire lui-même le nom du cargo.

- Son port d'attache est ici, remarquai-je. Je me demande à quelle compagnie il appartient.

Ulysse se mit à

rire et mc dit

:

- Quand tu auras passé encore un an ou deux ici, tu les con- naîtras tous par cœur. Mais ces démonstrations de force, ont pour but de faire taire la réaction; au fond on n'a pas besoin de cette base comme on n'avait pas besoin de colonies, tout cela coûte trop cher et ne rapporte que des ennuis. Pourtant cette fois-ci M. Mustapha Méhalla s'est trompé, il a cru réussir d'emblée, maintenant il est coincé entre les porte-avions, les parachutistes, et

ses propres mécontents. J'ai envie de parier à cinq contre un que dans une quinzaine il ne sera plus président, et à deux contre

un qu'il ne sera plus en vic. Mais non, il est trop rusé, il s'en tirera. En tout cas je ne voudrais pas être à sa place. Tu sais où je voudrais être? Ici. Exactement où je suis. J'ai d'ailleurs toujours envie d'être exactement où je suis, et j'ai grand plaisir à m'y trouver. Et il regarda autour de lui, le corps rejeté en arrière et le menton appuyé sur la poitrine, comme si toute la place de la Vieille Amirauté lui eût appartenu en propre, et qu'il eût été très content de ses possessions. Moi, qui me trouvais en Occident de- puis moins longtemps, ct qui n'étais pas encore guéri de tous

m ais avec une

inquiétude irraisonnée. Je dis :

les traumatismes de l'évasion, je suivis son regard,

- C'est incroyable! Cette richesse. Cette splendeur. Ça me fait

peur. C'est tellement éclatant et tellement fragile.

- N'est-ce pas? Ce n'est pas comme chez nous; là-bas, nous, on ne peut pas nous abattre, nous sommes irrcnvcrsablcs, parce que nous sommes déjà par terre, nous faisons du gothique mou, des tensions terribles en mamaliga et en kacha, d'ailleurs dans de la bouillie on peut noyer l'univers, ce n'est pas négligeable. Mais ici, tu as raison, c'est comme un de ces immeubles à dix ct vingt étages qu'ils ont construits de l'autre côté du port : ils

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sont à la merci de leurs ascenseurs. Si quelqu'un s'amène en criant qu'il veut l'argenterie de tous les locataires, ct coucher avec leurs femmes par-dessus le marché, sinon il coupe le courant, l'eau et le téléphone, ils sont obligés de livrer l'argenterie et d'envoyer leurs femmes au rez-de-chaussée. Toute cette ville, tout ce pays, tout ce continent, ça ne peut plus se permettre de se battre, c'est trop intégré, trop compliqué, trop fonctionnel. Oui, c'est fra- gile. Mais ils produisent d'autre part de beaux petits mouvements d'horlogerie électroniques, ils peuvent au moins tuer sûrement leur assassin, de sorte que les candidats à ce rôle n'osent pas. C'est une situation très risquée, très osée, très dynamique. Tu as vu Saint-Wulfram? Ces minces arceaux, ces piliers de rien du tout, et hauts de cent mètres? Ça ne s'est pas même écroulé, depuis tant de siècles. Et maintenant ils font la même chose en béton et acier : la salle du nouvel Opéra tient sur trois pointes, tout le reste plane au-dessus, c'est une coque de béton en forme d'hyper- boloïde asymétrique, épaisse de vingt centimètres. Et ça ne tombe pas. Tout est comme cela : on sc demande par quoi ça tient, com- ment ça ne part pas en miettes.

- Et où vont-ils ? demandai-je. Est-ce qu'ils le savent eux- mêmes?

- Personne ne le sait. Il y a quelques dizaines d'années, on

croyait à leur décadence, mais même cela n'est pas vrai. Ils sont absolument imprévisibles. Ils ne savent rien. Mais ils peuvent faire beaucoup de choses. Ah! fiche-moi la paix avec tes angoisses; c'est provincial, il faut apprendre à vivre à grande altitude, appuyé sur un jet d'énergie projeté dans le vide. Apprends, mon ami, apprends; tu reprends un cigare ? Tu veux encore une bière ? Je regardais par-dessus son épaule un trio qui profitait d'une brèche entre deux colonnes de voitures séparées par un feu rouge, pour traverser la place et se diriger sur nous de biais. C'étaient une femme et deux hommes, mais je ne vis que la femme. D'abord avec le vague sentiment que c'était quelque chose d'inhabituel, un spécimen rare. Très riche peut-être, très élégante certainement. C'était une grande et svelte silhouette en robe bleu de roi sans manches, deux longs et forts bras blancs, des jambes longues qui marchaient à grands pas glissants, une cloche bleue à larges bords sur une tête un peu penchée et qu'elle cachait. Mais comme elle

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s'approchait, je m'aperçus qu'elle était tellement belle que je ne pouvais même pas me rendre compte de ses traits, je n'y voyais que du blanc, du rose, des cheveux blonds dont une grosse boucle tombait sur le sourcil gauche tandis qu'une autre bouffait ct cou-

vrait la joue, mais à travers ce voile doré un grand œil bleu brillait gaiement. Je ressentis ce brusque élan, cette projection d'un moi déjà oublié, nié ct renié, vers la beauté en qui il veut se perdre : ce que les philosophes appelaient l'Eros, et qu'on éprouve à la vue de beaux objets, d'outils très puissants, d'armes très dangereuses, d'avions très rapides, de très grands navires, d'œuvres d'art, de beaux animaux ou de beaux arbres ou de belles fleurs ou de beaux enfants, mais qui atteint un comble lorsque l'on contemple une femme très belle, ou un très bel homme si le contemplateur est une femme ou un pédéraste. J'avais perdu conscience pendant un instant. Ulysse Membrovitch se retourna pour voir ce qui m'avait à ce point absorbé, et il salua le trio, mais seule la jeune femme lui sourit en penchant légèrement la tête, puis elle passa et s'éloigna entre ses compagnons. Je la suivis un moment du regard puis me tournai vers Ulysse :

- Je n'ai jamais vu une femme aussi belle. Jamais. Comme elle était belle! Comme elle était belle!

- Oui, mais c'est une tête de poupée, elle n'a absolument

aucune personnalité dans les traits, c'est un beau masque inno- cent, dit Ulysse et il fit signe à une des serveuses en robe noire avec un grand nœud de ruban blanc dans les cheveux - elles

étaient presque toutes blondes - et un autre nœud encore plus grand sur les reins, qui serrait les cordons du tablier bordé de dentelle. ll commanda encore deux verres de bière puis me re- garda en riant :

- Non, vraiment, remets-toi, tu ne vas pas oublier Isolde pour cette folle!

- Ne dis pas de bêtises, Isolde c'est pour la vie, c'est de

l'amour, cette femme m'a foudroyé d'admiration, c'est différent.

Pourquoi l'appelles-tu folle, tu la connais ?

- Parbleu! On a dansé ensemble il y a une semaine chez

Harry Blumberg et comme je lui faisais sentir combien elle me plaisait, elle s'est mise à rire et m'a dit : « Mon petit Ulysse, je

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suis très flattée, vous êtes bien brave et bien vigoureux, mais moi je danse uniquement pour danser, et vous mélangez les cho- ses, vous n'avez pas le sens de l'ordre, je ne danserai plus jamais avec vous, vous êtes le plus charmant gorille que je connaisse, allez me chercher un verre de champagne ct tenez-vous sage. :) Elle a été tellement gentille avec moi que la turgidité rentrée ne m'a même pas incommodé; d'habitude lorsqu'il faut ravaler ses effusions ça rend fou furieux, mais elle a su comment il fallait me prendre, je ne l'en aime que davantage, je veux dire, tu com- prends, j'éprouve de la bienveillance à son égard. Dommage qu'elle soit folle. Car j'aimerais bien lui enseigner la lutte à cette belle vache laitière, j'aimerais tc tenir, ma petite grande belle statue, et tc la travaiJler depuis le soir jusqu'au matin, rien que du catch, rien que des luttes gréco-romaines, et puis j'ai envie d'y grimper comme on grimpe à un arbre, l'entourer de mes bras et de mes jambes et grimper jusqu'à ses lèvres, elle me dépasse de la tête, ct ça m'étourdit; lorsque je dansais avec elle les os me fondaient

dans le corps, j'étais en miel, en rabat-lokoum. Elle n'a qu'à me faire signe, je serai toujours là pour elle, dit-il en postillonnant à cause de l'énergie avec laquelle il parlait.

- Mais comment est-elle folle ? Pourquoi l'appelles-tu folle ?

- Mais pour tout ce qu'elle a fait. Elle avait dix-neuf ans lorsqu'elle a épousé comme une toquée notre cher Pierre-Paul Brant qui en avait vingt de plus, ct voilà deux ans qu'elle l'a

quitté sans motif. On sc sépare pour quelqu'un d'autre, d'habi- tude. Elle fait exception à la règle, elle s'est séparée de Pie rre-Paul Brant pour rien, ell e avait assez de lui. Cc qu'on peut com- prendre, d'ailleurs.

directeur général des chantiers de

constructions navales de la compagnie Jordan Frères, dont nous assurions les relations publiques. Comme notre service dépendait directement de lui, nous avions souvent affaire à cet homme énergique, froid, à lunettes sans monture, qui était le bras droit du propriétaire de l'affaire.

Pierre-Paul

Brant

était le

- Ainsi donc, elle a été la femme du patron, murmurai-je.

Ulysse me reprit :

- Elle est toujours sa femme, il ne consentira jamais à un divorce et elle s'en fiche; elle est toujours Mme Pierre-Paul Brant

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et joue au grand couturier, elle s'est associée avec un pédé qui a une galerie de tableaux ct derrière lui l'argent de la banque Simon- sen ils font ensemble des collections magnifiques et elle présente quelquefois elle-même les grandes robes du s01r, tu penses bten qu'elle est le plus beau de ses mannequins. Annerose Bran_t. La belle Anncrose Brant. La délicieuse Mme Brant. Ah, putam de vie! Ah, misère de ma vic! Que Dieu bénisse la mère qui t'a faite, Anncrose, et qu'il tc mette un soir dans mon lit.

'

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- Elle s'appelle Annerosc ?

- Oui, dit Ulysse d'un air comiquement furieux et malheu-

reux : oui, elle s'appelle Annerose. Et elle est toquée ct frigide. Excellente fille d'ailleurs, bon cœur, la gentillesse même. Je pense qu'elle boit en cachette. Peut-être se drogue-t-elle ? Enfin, je ne sais pas, je ne la comprends pas, elle est comme ce monde où nous sommes, imprévisible, et incapable de prévoir ce qu'elle fera elle-même. Elle ne sait pas. Elle ne sait rien. Mais elle peut

faire beaucoup.

- Avec une beauté pareille, en effet.

- Je te dis qu'elle n'a rien, c'est une poupée, elle a des traits qui ne disent rien, s'exclama Ulysse Membrovitch. Mais si je la tenais un jour, je la mordrais des pieds à la tête, d'abord par der- rière, ensuite par devant, et puis sur les côtés! Je lui mordrais le

nombril!

- Parle bas, les gens se retournent vers nous quand tu fais cette tête d'avaleur de sabres.

gronda-t-il, les yeux brillants et les

lèvres humectées par les postillons.

J e

la mordrais

au

- Je la mordrais en plein

- Tais-toi donc, dis-je en riant.

Je le vis qui tout à coup changeait de contenance, souriait à quelqu'un par-dessus mon épaule, faisait un petit signe de la main. Je me retournai : c'était la belle Mme Brant elle-même, avec ses compagnons, qui revenaient de l'autre côté de la place de la Vieille Amirauté et, au moment où je les aperçus, entraient dans

le café où luisaient faiblement des lampes sur les tables. Je ne vis plus bas qu'un bras blanc qui tenait à bout de doigts un sac, une silhouette bleue, un haut talon-stylet blanc.

petit,

a dis-je judicieusement.

-

un

Elle

tantinet de

ventre,

ct

le

pied

n'est

pas

L'I:.XTRLMil OCCIOI:NT

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2

L'EXTRÊME

OCCIDENT

Salaud, dit Ulysse Membrovitch. Je le sais, c'est vrai, tu as raison, mais il ne faut pas le dire. Elle est merveilleuse. Que le diable l'emporte.

- J'avais pensé d'abord qu'elle était actrice - actrice de ci-

néma, de préférence.

- Elle n'accepterait jamais. Tu sais ce qu'elle dit? « Qu'un vieux

bouc de metteur en scène me donne des ordres pour finir par sortir un navet ? Ah! s'il était ascète et homme de génie ct s'il faisait à coup sûr un chef-d'œuvre, je voudrais bien. :.

- Ah! elle est comme ça ? dis-je, brusquement refroidi. Elle est orguei!Jcuse, alors ?

- Non, pas du tout, n'as-tu pas compris comment elle avait

agi avec moi ? Et moi, je ne suis rien, tu comprends, elle peut s'offrir le vieux Jordan, si elle veut, ou Adonis, ou je ne sais qui, et elle me traite comme si j'étais son copain. Non, elle n'est pas orgueilleuse, elle est folle . Ou si tu veux, elle est audacieuse. Autrement dit, imprudente. Je tc parie qu'elle est alcoolique, ou qu'elle sc pique. Elle sc drogue, je te dis.

Et il se retourna pour sourire, aussi radieux que le lui permet- tait son vi sage plutôt s ombr e, ~~ Mme Brant qui sorta i t du café et se dirigeait vers nous, toujours suivie de ses deux cavaliers. Elle jeta un coup d'œil investigateur sur le reste de la terrasse :

les vieilles dames avaient pris leur goûter ct s'en étaient allées; mais un autre public l'avait remplie de nouveau, des gens qui allaient dîner en ville et prenaient des cocktails, ou qui com- mandaient une collation de poisson en attendant l'beure du théâ- tre . TI n'y avait plus de plac e, sauf à notre tab le. Annerose Brant dit, d'un voix un peu haute pour une femme aussi grande :

- Bonsoir Ulysse, est-ce que nous pouvons nous asseoir à ta

table? Merci, tu es gentil. Bonsoir, monsieur. J'étais tellement ému de mc trouver en face de cette beauté, que je ne trouvai pas sa main d'abord, ct je tâtonnai en l'air pendant une seconde, les yeux dans les yeux de Mme Brant et ne voyant rien à cause de l'éblouissement qu'elle mc causait. Ulysse mc présenta :

- Monsieur est un compatriote, un ami, et en même temps, mon collaborateur.

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li me nomma aux deux hommes, prononça leurs noms que je

ne saisis pas. Nous nous rassîmes. L'un d'eux demanda :

- Vous êtes des émigrés alors ?

Il était maigre, svelte, brun de peau, les joues caves, les che-

veux frisés presque comme ceux des Noirs, et portait une mous-

tache. Il n'était pas rasé d'assez frais, portait des vêtements mal coupés, et derrière le nœud _de sa cravate, le col de chemise é_tait déboutonné. L'homme parlatt avec un accent très fort, ce qut le rendait difficile à comprendre.

- Non, nous sommes des exilés, dit Ulysse Membrovitch. Nous

sommes des Gibelins, sinon des Guelfes, si ça vous dit quelque chose. Nous sommes des Juifs, monsieur, des Arméniens, des Roma-

nichels. L'autre eut un sourire morose et dit :

- C'est le socialisme qui vous a chassés? Vous ne l'aimiez

pas? Ulysse me regarda. Je haussai les épaules. Ulysse dit

- En ce qui me concerne, monsieur, je mène une révolution pri-

vée, à moi tout seul. L'étranger haussa les épaules, de façon plus hautaine que moi, qui ne l'avais fait qu'avec lassitude. Il dit :

- On ne peut pas faire de révolution tout seul, vous parlez

pour ne rien dire. Pourquoi n'êtes-vous pas restés chez vous, à servir le peuple ?

- Moi, je ne veux servir que moi-même, dit Ulysse Membro-

vitch légèrement, et mon ami pense servir son prochain en publiant des documents biographiques pour contribuer à la lucidité contemporaine si tant est qu'elle existe. Vous comprenez? Moi pas; je ne comprends que moi-même, qui suis le seul être logique de ma connaissance. L 'étrange r s'était refroidi ct assombri. TI ne répondit pas. Il avait une rude ct inconsciente dignité. Il regarda autour de lui, puis contempla ses maigres genoux. L'autre homme, qui était du même âge, trente-cinq ans environ, était athlétique, blond, avec de gros poignets osseux, de grandes mains très fortes couvertes de poils blonds, presque roux. Ses cheveux s'éclaircissaient sur le sommet de son crâne long, droit, aux tempes carrées; sa calvitie était couverte de taches de rousseur, comme ses mains. Le visage

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était maigre, musclé, les yeux gris clair. L'homme était très élé- gant, vêtu à la dernière mode, avec la taille longue et serrée et

les basques légèrement évasées, dans une étoffe très claire, luisante, soyeuse à l'œil. Il portait des chaussettes de soie et des souliers italiens, et au petit doigt de la main droite, une chevalière. ll dit

- Que prenez-vous, Annerose ? Et vous, Rachid ?

Elle demanda une glace, l'homme qui s'appelait Rachid dit :

- Un verre d'eau, s'il vous plaît. Avec un sourire de défi.

- Allons, Rachid, dit Mme Brant, oubliez tout ça, au moins

comprends que vous

soyez triste, mais ces garçons sont innocents. Et p uis Ulysse est tellement gentil.

pour un instant,

et n'en

parlons

plus;

je

- Et mon ami a de l'allure, n'est-ce pas ? dit Ulysse Membro-

vitch. Il est bel homme. Il est imposant. Sa femme est très belle.

Des gens de cette espèce, le socialisme en produit pour l'expor-

tation, et eux,

Le nommé Rachid nous regarda avec irritation, Ulysse et moi. TI ricana d 'un air déplaisant et se pencha vers nous :

ils se sont exportés eux-mêmes .

L'EXTR~ME OCCIDENT

- Si, si, dit Rachid, il comprend fort bien, il comprend tout,

mais il fait semblant, uniquement pour me rendre ridicule. Vous êtes cr uel, Octavio, mais qui avez-vous décidé cette fois de faire

souffrir ? Dites-le-moi quand vous serez décidé! Et il rit au nez de l'autre qui se rejeta imperceptiblement en arrière et eut un sourire poliment méprisant :

allons, Rachid, vous savez bien que je suis votre

ami, dit-il sur un ton faussement bienveillant. Rachid se pencha derechef vers lui :

- Allons,

- Vous n'êtes l'ami de personne, pas même le vôtre. Regar-

dez tous ces gens (et il montra, d'un mouvement de menton, la place de la Vieille Amirauté), toute cette richesse, toute cette puissance, tout cela repose sur les cadavres des pauvres femmes ct des pauvres enfants de chez nous, tués par vos soldats. Et si je le leur disais, ils auraient honte. Mais pas vous, Octavio. Pas vous. Vous n'auriez honte de rien.

mettais maintenant à m'in hiber moi-même, alors

que depuis ma naissance, on ne fait que m'inhiber de tous les

-

Si je

me

-

Et vous vous laissez traiter comme ça ? Comme des mineurs ?

côtés

dit Octavio en riant. C'est Ulysse qui a raison, il faut se

De pauvres sauvages? Vous ne voyez pas qu'on vous méprise ?

révolter.

- Ah! mais non! effrayée.

Ce n'est

pas vrai!

s'exclama Mme Brant,

p etits

gestes gaiement scandalisés. Rachid regarda fixement Annerose Brant, il s'adoucit :

- Pas vous. Pas vous. Vous ne méprisez personne. Mais lui,

si. Octavio, dit-il à l'autre cavalier de Mme Brant, vous seriez un très grand homme, si vous n'aviez un unique défaut, et qui vous

rend méprisable. Savez-vous ce qui est méprisable en vous ? C'est que vous êtes méprisant. Octavio riait froidement.

- Vous me faites rire, Rachid, non de mépris, mais parce

que vous cherchez querelle à ces pauvres gars sous prétexte qu'ils sont exilés, alors que vous êtes en exil comme eux! Avouez que c'est drôle.

basse,

impérieusement. Ne comprenez-vous donc pas

20

L 'homm e

aux

taches

de

rousseur

riait

en

faisant

de

- Ah!

Octavio,

taisez-vous,

dit

Mme

Brant

à

voix

-

Se révolter

dit sombrement Rachid. Vous osez avoir ce mot

à la bouche. Se révolter en faveur de quoi ? De qui ?

- Mais de moi-même, parbleu! dit Octavio, toujours en riant,

mais en regardant attentivement Rachid, comme si ce qu'il disait n'était pas ce qui lui importait, mais d'autres signes, quelque autre échange par-dessous le dialogue audible.

R achid s'appuya au dossier de fer peint en blanc et sourit froi- dement lui aussi :

-

- Octavio, murmura Annerose Brant.

Octavio lui jeta un regard et dit rapidement :

Bien, bien, plaisantons. P arlons du temps qu'il fera demain.

- Allons, Rachid, ne vous fâchez pas, je tâcherai de parler de

choses plus agréables . D'ailleurs vous deux, les Levantins, vous ne dites rien. Vous, monsieur, car je connais assez Ulysse, il n'a plus de grandes découvertes à m'offrir, mais vous, qu'avez-vous à nous dire? TI savait certainement être affable et séduisant, j'allais m'en

21

L'EXTRtME OCCIDENT

aper~cvoir par la suite, mais à présent, il était insolent, parce que ~nc:vé pour ~es_raisons que j'ignorais. Je ne sais pas ce qui me fit repondre amst - peut-être était-ce d'avoir fait la connais- sance de Mme Brant qui m'avait bouleversé :

- Eh bien, j'ai vécu pendant toute ma vie avec la sensation

que le monde est immense, infini. Le monde des astronomes ct ?es physiciens, _et la terre aussi. ll y avait un ailleurs, qui était JUStement l'OCCident. ll était tellement différent de notre monde

à nous, que cela donnait à l'univers une réserve de richesse un fonds d'inconnu. On pouvait toujours s'évader en Occident' ne

fût-ce que par la pensée. Et maintenant, je lis que le monde' des astronomes ct des physiciens est borné par sa nature courbe et qu'il finira dans la mort par entropie. Et comme je mc tr~uvc en Occident, il n'~ a plus de refuge. Tout est connu, tout est peuplé, les colomes sont des pays comme notre Europe orien- talc, partout la même chose, ou bien le genre occidental ou bien

le ~enrc villageois. La courbe

sortir. Aussi loin qu'on ira, la courbe retournera sur elle, nous nous retrouverons nous-mêmes.

- M ais notre gauche sera devenue notre droite, dit Ulysse Mcm- brovitch. Mme Brant ne fit pas attention à lui. Elle se pencha vers moi et mc fixa de ses énormes yeux bleus dont le rayonnement s'était assombri :

est fermée. On ne peu~ pas en

:- ~ous vous en êtes donc aperçu? Chez nous, il y a des gens ~u 1 crOient trouver ce même refuge à l'Est, mais moi, je dis tou- JOUrs que tout est entouré de la même barrière.

- Je puis vous le certifier, dis-je. Et soudain mon trouble se trouva dissipé : nous parlions d'une chose en face de laquelle il n'y avait plus des hommes ct des femmes, ni des humains beaux ou laids, jeunes ou vieux. C'était une question éminemment démocratique, et anaphrodisiaque. Je m'aperçus qu'Octavio me considérait pensivement. Rachid secoua la tête, tandis qu'Annerose Brant semblait réfléchir :

- Faux problèmes, dit-il, questions de luxe, pour gens qui n'ont p~s de vrais soucis! Allez voir les enfants rachitiques, aux pau- ?teres purulentes, demandez aux gens qui ont faim six ou sept JOurs par semaine, ce qu'ils pensent de vos problèmes. Vous ver-

22

L'EXTRfiME

OCCIDENT

rez. Ah! vous avez des ennuis, vous, vous êtes malheureux, vous, vous souffrez Il secouait la tête avec amertume.

- Vous savez, Rachid, dit Mme Brant doucement, lorsque vos

gens à vous seront tous rassasiés cl auront tout ce que nous avons ici, ils se trouveront devant les mêmes questions que nous. Croyez-moi, elles ne sont pas oiseuses. On peut souffrir d'autre

chose que de faim, je vous le jure. Ulysse Membrovitch la regardait avec attendrissement, Octavio d'un air très sérieux. Rachid secoua la tête :

- Je ne le crois pas. C'est un crime, cc que vous faites. Vous vous permettez de souffrir. Ou de prétendre que vous souffrez.

C'est faire insulte à la faim, au désespoir, à l'humiliation. Regar- dez-vous tous. Vous souffrez en mangeant des glaces, en buvant du whisky, en fumant des cigares . Vous souffrez. Ah! vous êtes charmants. S'il y avait un Dieu, il vous écraserait. TI se mit à rire sèchement :

- Mais il y a les lois de l'histoire, elles vous écraseront plus

sûrement. ll avait parlé sur un ton de demi-plaisanterie, de sorte que l'âpreté du propos s'en trouvait atténuée. Devant nous, au long de la terrasse, une Cadillac crème, découverte, passa à vitesse de croisière. Deux longues antennes nickelées montaient au-dessus du porte-bagages et oscillaient doucement au vent de ce glissement paresseux. La voiture était capitonnée de simili-cuir rose. Deux jeunes Noirs en chemises blanches à col ouvert s'y prélassaient, chacun dans son coin. Entre eux, il y avait de la place pour deux personnes, mais elle restait vide. La radio de la voiture transmet- tait, à peine audible à travers la confusion des bruits qui emplis- saient la place, de la musique de danse brésilienne. Je les regardais s'éloigner en réfléchissant amèrement à la folie de ce Rachid, qui interdisait la douleur aux heureux. J'aimais beaucoup les cigares de Manille, ct cette puissante bière nordique, je les dégustais voluptueusement, mais en même temps, je savais, sous le flux superficiel de rna conscience, que mon enfant était retenu là-bas en otage, et que j'en ferais un cauchemar vers le matin, comme presque chaque matin depuis des années. Ulysse, lui, n'avait souffert ni là-bas, ni ici, il était beaucoup moins acces-

23

L'EXTRÊME

OCCIDENT

sible à la douleur que d'autres. Je regardai la belle main de Rachid, sèch e, longu e, brune et les paumes p lus cl aires que le dos , presque blanchâtres, d'un ton pâlement terreux; elle saisissait le verre d'cau minérale. Je la détestai. Rachid et Annerose parlaient, Ulysse se pencha vers eux pour prendre part à la conversation; Octavio les regardait, le verre à la main, d'un air que je ne pou- vais identifier ni interpréter; je m'adressai à lui, à voix basse :

- La souffrance peut sous-tendre la volupté, comme une rage de dents, c'est cc que votre ami ne semble pas avoir compris.

- C'est un homme politique, il passe sa vie à simplifier, dit- il en souriant aimablement.

- Il y a en effet d es gens qu i vivent ct meurent ct tuent

d'après d es phrases d e journal, comme celles qu'il nous servait tout

à l'heure.

- O ui, et c'est de nature à donner très mauvaise opinion des

humains, ou très bonne opinion des journaux, dit-il, et il sc mit

à rire : Quels sont ces cigares que vous fumez ? J'en ai rarement vu d'aussi longs. J e lui en offris un et il l'alluma. Je regardais les bras de

Mme Brant, blancs au point d'avoir des ombres bleu pâle à la sai- gn ée du coude. Je dis :

- C'est Rachid Elabani, n'est-ce pas ? Octavio hocha la tête et lança une bouffée de fumée

- C'est un grand homme, en tout cas, il vaut mieux que son rival plus heureux, M. Mustapha Méhalla.

lui ? d emanda soudain R achid en levant

la tête et interrompant sa conversation avec Annerosc et Ulysse.

- Je suis d'avis qu ' il vient de fa ire sa plus grosse faute depuis qu'il est au pouvoir, dit Octavio en évitant de répondre. ll n'a

nul besoin d'une base aéronavale, et ces centaines de morts inu-

l'avoir

bien ébranlé.

- Ah! c'est un avocat, il saura bien se tirer d'affa ire avec un beau discours, dit Rachid E labani avec un sourire cruel. Il ne croyait pas cc qu'il disait, pas plus qu'Octavio d'ailleurs. qui n'avait p as parlé pour exprimer une opinion, mais bien pour donner quelque chose à entendre à Rach id. Celui-ci avait pris note, mais n'avait pas voulu se découvrir. ll avait été secré-

tiles,

- Que disiez-vous de

cet échec évident

devant

nos parachutistes

doivent

24

L'EXTR~ME OCCIDENT

t:tire du Comité de Libération, on avait offert vingt mille tha- lers pour la dénonciation qui l'aurait fait prendre. Puis on avait fini par accorder l'indépendance aux colonies, il était devenu secré- taire du parti de la Libération, parti unique dirigé par un comité central. Au bout de six mois, on l'avait renversé, exclu du comité central ct du parti; il aurait été arrêté et sans doute tué s'il n'avait pris les devants en se sauvant en Suisse, puis en se mettant sous la protection des anciens oppresseurs de son peuple, qui lui donnaient probablement asile pour ne pas laisser M. Mé- ha1Ia se sentir trop en sécurité. Rachid était peut-être un grand homme, il avait été une espèce de héros, c'était un lutteur, un être simple, puissant, autoritaire, prestigieux; sa façon de nous mettre d'emblée devant un cas de conscience sans sc demander un instant si tous les exilés, depuis Mazzini, Marx, Kossuth, Bakou- nine Lénine et Trotsky, sans parler de ses propres émules d'Afri- que 'du Nord et du Moyen-Orient, n'étaient pas tout aussi exilés, ou émigrés, que nous-mêmes - c'était bien la marque, du che~­

n é . Encore qu ' il m e parût assez nerv e ux pou,~ un,.che~-n~. Et, pu~s

je lutt ais contre un e antipath ie

un révolutionnaire et j'étais un post-révolut1onnaue, il savmt com- ment était le monde qu'il fallait réformer, la révolution pour lui

était un accomplissement, l'avenir n'était qu'images de son désir. Tandis que je ne savais guère comment avait été le monde d'avant la révolution· la révolution pour moi était une aventure dan- gereuse à la~uelle on avait survécu,. ct 1~ ré~éla?on d~ fait que

l es a sp ir a tion s hum ai n es son t im poss tbl es

enfin l'avenir de M. Elabani était déjà du passé pour moi, un passe de pius en plus lointain. Je regardais avec défiance cette belle main sèche et brune aux paumes trop claires. Un avion commer- cial passa p armi les nuages, d ans le sifflement de s.es ré~c,tcurs; un feu rouge clignotait par intermittence avec u ne mtcnslte cal- culée pour exciter et stimuler les réactions des observateurs ou d es pilot es étr ang e r s. La v i s ibilit é était mauvaise , s inon il n',au~a~t

spontanée q.u tl ~ ms? tratt :. c étatt

a sa nsf mre ra~ tcalemen t:

pas volé bas; mais peut-être l'espace au-dessus des nuages etatt-~ bondé de traj ectoires : la ville est un d es grands centres de navi- gation aérienne, tous les avions y font escale, ceux de la Sabena de ]a British O verscas Airways, de l'American Airlines, de la Pao- Americao, des Qantas, de la Traos-World, de la Continental Air-

25

L'EXTRÊME

OCCIDENT

Unes, de la Middle East, de la Japan Airlincs, des lignes pakis- tanaises, éthiopiennes, ghanéennes, islandaises, de l'El AI, de J'Air Lingus, de l'Alitalia, de l'Aeroflot, de la Tanjug, de la Malev, de l'Air Jndia, de l'Iberia, de la Lufthansa, de Ja Scandinavian Airlines System ct de quelques autres compagnies. En comparaison de l'activité du port de mer, ce n'est évidemment pas o-rand-chose smon quant au transport des passagers : pour les marchandises, on n'a pas encore trouvé mieux que le cargo ct le pétrolier; notre firme elle-même venait de lancer un tanker de soixante mille tonnes, et nous en avions deux autres en chantier, l'un pour l'Union soviétique, l'autre pour une compagnie norvégienne.

- Vous disiez : « des phrases de journal », murmura Octa-

vio : mais n'avez-vous pas remarqué sa voix qui tremblait lors- qu'il a parlé des enfants malades ct affamés ? Soyons justes, cher monsieur, soyons justes.

Et il se remit à rire. Je trouvais assez attrayant cc rouquin costaud et élégant, tellement courtois et équilibré. TI donnait une impression de propreté, son corps puissant couvert de poils blonds ct de taches de rousseur devait être douché de frais et aspergé d'eau de Cologne. Il portait des boutons de manchettes

en platine, et une montre-bracelet en platine également, tout cela aurait pu être, pour un œil peu exercé, simplement de l'acier chromé. Octavio avait l'air aussi net, dur, raffiné et discret que ses bijoux : un être éminemment civilisé, me disais-je.

0

'

- Ah! la voilà enfin! s'exclama-t-il aimabl ement et il se leva

car une jeune femme s'approchait en souriant timidement. Elle était petite, le visage olivâtre avec le nez aquilin et la bouche sombre et délicate, cerise amère, des yeux qui allaient jusqu'aux tempes, une gorge pâle et palpitante, la taille un peu lourde, les jambes épaisses, le tout trop court sur pattes. Elle portait un chemisier sombre et une jupe de confection, ses cheveux étaient lissés, réunis en nattes qu'elle avait ramassées en un chignon mes- quin, trop bas sur la nuque. Elle nous salua, toujours en sou- riant d'un air un peu gêné et en s'excusant d'être en retard. Rachid dit :

- Il faut partir tout de suite, Maricm, nous t'avons attendue

une demi-heure. II avait parlé à la jeune femme avec une douce gravité : elle

26

L'EXTR~ME OCCIDENT

ne pouvait être que sa fc~me ou sa. jeune sœur. ,c~m~e je ?'avais pa'i saisi son nom, je posa1 la questiOn tout bas a 1oreille d Ulysse Mcmbrovitch; il hocha la tête affirmativement, c'était Mme Ela- bani. Rachid tendit la main à Anncrose Brant, en la rcgarda~t dans les yeux. « Ils s'aiment >, pensai-je machinalcmcn~. Rachtd sc tourna vers Octavio ct commença une phrase en sounant. Sou- dain, son regard glissa par-dessus l'épaule d'Octavio, il s'interrompit ct resta la bouche entrouverte. Tout le monde se retourna pour

voir ce qui l'avait frappé à cc point.

. Un groupe arrivait sur nous le long des devantures illu~mécs.

.

propriétaire des chantiers et

de la compagnie de transports maritimes, dont nous étions, Ulysse M c mbrovitch ct moi, les employés. Elle était accompagnée d e ~a femme ct d'un homme : c'était lui qui avait figé l'attentlOn

C'était Mme Jordan, la femme

du

de Rachid Elabani.

Mme

Jordan

avait

presque

cinquante

ans, mais elle m'avait

toujours semblé étrangement attirante : elle avai~ le visage la~ge avec un menton pointu et des pommettes saillantes, le tcmt sombre le sourire hésitant ct louche. Elle ne regardait personne dans le~ yeux, ou alors rien qu'un i~stant, pou,r fuir de Ce sourire était si déconcertant, parfms, qu'au debut, lorsque J avats l'honneur d'être invité chez eux à la ville ou à la campagne

et que Mme Jordan échangeait quelq~es mo~s a~cc moi, je me demandais embarrassé, si elle attendait que Je lm fasse la cour, ou même des propositions, tant elle regardait de cote et sounru.t

no~.vca~1.

'

.

,

,

.

.

avec ambiguïté lor sque nous causions du temps . q~'il fai~ait, ou. d~

film qu'on allait projeter dans leur .salle ,de .c~eroa

à suppose r qu'elle était sourde et quelle s abntatt. dcrnerc, c~ so u-

rire, n'osant pas faire répéter son interlocuteur. Mats elle n'ctatt pas

sourde non plus. Par la suite, je devais mc former une autre

opinion. Elle portait cc jour-là une robe rose thé et un gran~ chapeau de plumes noires qui lui tombait sur 1~ nuque :t couvrru.t

visage fripé d e femme e~ mere de pecheur, des était fille du plus gros Importateur de the .du

pays, ct descendait d'un mélange de riches 1~a~chandsAde la vtlle et de banquiers, Juifs portugais, d'Anvers, c'cta1t peut-etre ce der- nier côté de son ascendance qui lui donnait l'air égéen. Elle nous fit signe de loin, en levant un bras svelte, à la chair un peu

presque son beau Cyclades, - elle

~ en arnvat

L'EXTRÊME OCCIDENT

flasque, marqué de rides à la saignée et au poignet. Ses bracelets tintèrent.

- Annerose, chérie, quelle surprise, dit-elle. Et ma petite Ma-

riem. Bonjour, Mariem, bonjour Rachid, vous nous avez négligés depuis quelques jours. Bonjour, Octavio, vous savez que Freddy compte sur vous pour les régates. Bonjour, Ulysse. Bonjour, cher ami, je vous amène votre femme, elle n'est pas tombée, moi non plus, nous ne montons que des bêtes bien sages, n'est-ce pas,

Isolde? Ma femme riait silencieusement, montrant seulement un peu les dents : elle était très grande, les épaules larges ct droites, la tête haute, les bras nus, athlétiques, couverts de taches de rousseur, une grande touffe de cheveux roux au sommet de sa tête d'éphèbe féminin se rassemblait en un chignon, car ses cheveux dénoués seraient tombés sur ses hanches, son sourire était en même temps franc et énigmatique, celui des statues grecques archaïques. Elle portait une robe bleu clair sans manches, et un collier de petites boules d'un blanc de craie. Elle n'aimait pas mentir. Elle rectifia :

- Ils n'étaient pas tellement sages, à vrai dire, mais on s'en

est tiré. Elle était pour l'équitation la compagne préférée de Mme Jor-

dan, et cela m'avait valu une excellente position auprès de mes chefs; nous étions très souvent invités chez eux. Ulysse ne m'enviait pas, parce qu'il n'était pas envieux, et parce qu'il était lui-même très lié avec Mme Jordan, bien avant notre apparition dans leur cercle.

- Et maintenant, permettez-moi de vous présenter M. Moham- med Maltèse, du cabinet du président Méhalla; il vient d'arriver et comme nous passions chez mon mari, Freddy nous l'a confié pour qu'on lui fasse voir un peu la ville, il n'était pas venu ici depuis la guerre, et quand il est parti, tout était en ruines. C'est beau de voir comme on a reconstruit même la Vieille Ami- rauté et le palais de l'Archiduchesse, n'est-ce pas, monsieur Mal- tèse? Et que dites-vous de ces immeubles en verre et aluminium de l'autre côté de la place ? On critique ce mélange de styles, mais moi, je trouve qu'ils vont bien ensemble, ils se mettent en valeur réciproquement, c'est comme la cour du château de Blois. Monsieur Maltèse, madame Brant, vous connaissez au moins de

28

L'EXTRÊME OCCIDENT

mHH notre directeur général Pierre-Paul Brant ? Et voici la grande 11 111 pri se, vos compatrio tes, M. et Mme Elabani! Mohammed Maltèse était un quadragénaire à la nuque plus t·paisse que l'occiput qui ]a couronnait, aux cheveux collés au l:rflnc et lustrés, au nez courbe et bulbeux, aux lèvres violettes, au blanc des yeux mauve pâle, vêtu de linge empesé, de fine

étoffe bleu sombre, et d'une cravate argentée. Il portait des sou- li ers très pointus. Il devait sentir très fort le cosmétique. Il s'in- clina devant Annerose Brant, se tourna en souriant vers les Ela- bani, salua, tendit la main. La petite Mme Elabani regardait droit devant elle et ne bougeait pas. M. Maltèse restait incliné, la main tendue. Rachid Elabani sourit moqueusement et dit :

- Merci de nous avoir présentés, chère madame, mais nous

nous connaissons depuis de longues années. Savez-vous que nous allions justement partir ? J'ai un rendez-vous, et ma femme est arrivée en retard, il faut que nous nous dépêchions. Excusez-nous,

c'est bien de la malchance de ne pouvoir rester ici avec vous. Ils saluèrent à la ronde et Mme Elabani se laissa embrasser par Mme Jordan, après quoi ils s'en allèrent. La femme avait

regardé dans le vide au niveau de la taille de M. Maltèse, le mari avait regardé dans le vide par-dessus la tête de celui-ci, avec le même sourire méprisant. Aucun des deux n'avait serré la main grassouillette tendue par M. Maltèse, dont le visage restait figé. Mme Jordan continuait à parler en regardant de côté avec la même expression hésitante et suspecte :

- M. Octavio Anders-Gilderays, et voici deux collaborateurs du cher Pierre-Paul Brant, M. Ulysse Membrovitch et mon- sieur

avec

la surprise habituelle que, comme la volupté peut accompagner la douleur, nous sommes capables d'éprouver l'attrait aveugle de la beauté et d'être amoureux en même temps, et nullement de cette beauté-là. C'était Isolde, cette espèce de prince crétois avec

le sourire courbe d'une Caryatide, le sourire oblique d'une Korè

- et d'un jeune Kouros -, que j'aimais définitivement, pour une raison dernière inconnue. Car nous sommes faits de configu- rations d'impulsions, qui cachent un noyau aussi vide que celui

de l'infiniment petit : vide chargé d'énergie, vide

générateur d es

29

Isolde

me

souriait.

Je

découvrais

une

fois

de

plus,

et

L'EXTRtME

OCCIDENT

structures de notre être. Et c'était là, dans ce vide ct cette obscurité essentielle, que se trouvait la raison. Je ne la cherchais même pas.

- Eh bien, Annerose, Octavio, messieurs, vous nous accompa-

gnez? dit Mme Jordan, les yeux baissés ct souriant comme si elle nous eût invités à visiter avec elle quelque maison close. Nous déclinâmes tous, bien qu'Isolde m'eût jeté un regard indiquant qu'elle était excédée. Mais je pensais qu'elle s'amuserait bien davantage en écoutant, le soir, le récit de ma rencontre avec Mme Brant ct ses deux compagnons, surtout depuis que je sen- tais, sans en prendre clairement conscience, le silence soudain d'U-

lysse. Lui, discoureur ct même hâbleur, sc taisait depuis quelques moments, et je croyais deviner qu'il réfléchissait intensément.

M. Maltèse, debout parmi les chaises et les tables de la ter- rasse, avait occupé les dernières minutes de ce bref entretien à fixer Mme Brant de ses gros yeux saillant entre des paupières charnues. Puis il s'éloigna avec Mme Jordan et Isolde. Nous res- tâmes seuls, Mme Brant, Octavio Anders-Gildcrays, Ulysse Mem- brovitch et moi. Un long-courrier passa parmi les nuages bas, on apercevait les bouches de feu de ses quatre réacteurs, étincelles intermittentes entre les étincelles stables des feux de position. Octa- vio Anders sc mit à rire tout seul :

- Annerose, vous êtes amoureuse de R achid.

- Qu'est-ce qui vous fait penser que je suis amoureuse de Rachid ? demanda-t-elle nerveusement.

- Lorsqu'il est présent, c'est lui le centre. Cela, je ne l'ai encore jamais vu. D'habitude, en groupe, vous êtes le centre, tous les hommes s'adressent à vous, même lorsqu'ils ne vous parlent pas directement, et les femmes n'ont plus qu'à sc retirer.

- Rachid aussi parlait pour elle, dit Ulysse. Qui ne parle pour eJic lorsqu'elle est là ? Il voulait briller, il voulait être grand, intè- gre, pur, noble, fort, généreux dans sa colère de justicier.

- Il ne voulait pas être ainsi, il l'était, viez, ce n'est pas beau, dit Annerose Brant.

il l'est,

- Oui, je l'envie,

beauté.

dit Ulysse,

parce qu'il vous

ct vous l'en-

plaît,

illustre

- Vous le dépassez d'une moitié de tête, Annerose, dit Oeta-

30

L'EXTRtME

OCCIDENT

vio Anders. Vous pourriez aisément regarder par-dessus ses beaux dtl·vcux laineux. - Pas au sens figuré, dit Annerose Brant, je ne le pourrais p;t'i. Et vous non plus, Octavio. -- Elle est gentille, dit Octavio. Elle a bon cœur. Elle aurait pu sc moquer des miens, qui ne sont pas laineux, mais qui s'éclair- cissent. Elle ne l'a pas fait. La bonté même. Anncrose Brant lui jeta un bref coup d'œil.

- Vous savez bien que c'est vous qu'elle aime, dit Ulysse Mem-

hrovitch. Si vous étiez né dans un pays comme celui de Rachid, ou le nôtre, vous seriez à votre âge secrétaire du parti. Ou tué, bien entendu. Mais vous seriez au pouvoir, ou mort. Pas en exil.

Sous le regard d'Anncrose, Octavio se mit à rire avec bonho- :

peut y

mie

-

Oui,

mais

je

su is

ici,

et à trente-cinq

ans, on

ne

~trc que chef d'entreprise, ou ministre dans cc gouvernement de ronds-de-cuir qui fait notre bonheur, et encore, je crois qu'ils ne tolèrent que les jeunes quinquagénaires; d'ailleurs, comme mon-

sieur le disait tout à l'heure, le monde est courbe ct replié sur

à faire. Evi-

demment, si j'avais les illusions de Rachid, je pourrais plaire à J\nncrose, et je serais sauvé. Que serait, en comparaison, le poste de premier secrétaire d'un parti de nègres, ou celui de milliar- daire et de premier ministre dans un pays d'albinos ? Rien. Moins que rien. Mais voilà, je n'ai pas de chance, Annerosc est

lui, l'univers est fermé et limité, il n'y a plus rien

pour les simplificateurs, et pour les politiciens pubertaires.

- Tu l'envies ct ça te rend bassement méchant! dit Anncrose, qui mc sembla moins furieuse qu'inquiète. li secoua sereinement la tête :

- Voyons, tu sais bien que je ne suis pas bassement méchant.

Je suis trop fier pour ça. Et que je ne l'envie pas. Pourquoi l'en-

vierais-je? Nous sommes d'accord, toi et moi. Nous savons parfai- tement de quoi il s'agit.

Elle rougit lentement

sans le quitter des yeux:. Elle dit en souriant d'un

Annerose Brant Je regardait avec fixité.

air de

défi

:

- Mais pas du tout. De quoi s'agit-il ? Il haussa les épaules :

31

L'EXTR~

OCCIDENT

- Allons donc, soyons sérieux. Ce que vous cherchez, Anne-

rose, c'est moi seul qui en suis détenteur.

- Et qu'est-ce que je cherche ? Que détenez-vous ? demanda-

t-elle, les yeux brillants de défi, mais en même temps, apeurée, me sembla-t-il. Octavio Anders nous regarda, Ulysse et moi :

- Nous allons ennuyer ces braves garçons, dit-il poliment.

- n avait raison, Rachid, dit Ulysse Mcmbrovitch : tu es mépri- sant. Tu nous méprises . Tu as tort, avec des gens comme nous, tu ne serais pas renfermé dans un univers limité. Ce qui me con- sole, c'est que tu méprises tout le monde. Tu méprises Annerose probablement aussi, et bien entendu, tu te méprises toi-même.

L'EXTR'@ME

OCCIDENT

vn rx pas de ce que je disais tout à l'heure. Parce que c'est vrai, n\•t,t-cc pas ? Ulysse hocha la tête affirmativement :

- Bien sûr que c'est vra i. Entendu, à ce

soir.

_Oct~vio Ande r s s'en alla dan s la direction oppo sée à celle qu'a - vart pnse Annerose. Ulysse mc demanda :

- Tu penses qu'ils parlaient d'amour, ces deux-là ? Je ne répondis pas.

- Tu penses qu'il n'y a qu'une seule chose à faire avec une be_auté ~areille?. Moi oui, et tu sais même à quoi je songe. Mais

proposer des solutions

ce

très curieuses. n a des réactions inattendues . Tu vi ens aussi

f ut

-

Je

ne sais

pas.

n est capable

de

-

Que d'absurdités ! dit Octavio Anders d'un ton égal.

soir_?_ Allons,

laisse-moi

t'initier.

C'est

très

agréable,

on

Puis il eut un mince sourire :

chotstr les

plus

belles

filles

en connaissance

de

cause.

Allons

 

-

Alors, pour dépasser les limites du monde, j'aurais besoin de

allons, ne sois pas bégueule.

 

'

consulter les spécialistes roumains de ce genre d'entreprise ? Anncrose Brant se leva :

- Tu cs grossièrement méchant ce soir, je ne su is pas heureuse

de t'avoir rencontré, tu m'as gâté l'après-midi, tu m' as rendue triste.

Nous nous étions levés également. Au même instant, Octavio

dit :

- Je t'ai obligée à voir certaines choses en face, à prendre une décision, à t'y préparer au moins, et tu ne le voulais pas.

me voulez tous, dit-elle.

Elle le regarda en face : Surtout toi.

- Je veux la même chose que toi, dit-il en riant avec bonhomie,

mais il la regardait avidement.

- Non, laisse-moi tranquille, je ne veux rien savoir, dit-elle

avec un rire nerveux. Elle nous fit un petit geste de la main en guise d'adieu ct elle s'en alla. Octavio cria derrière elle :

- Ah! je ne sais pas ce que vous

- Laisse-moi te déposer chez toi!

Elle fi t « non :. de la main sans se retourner. Nous nous rassîmes. Octavio Anders, resté debout, fit un signe à la serveuse aux nœuds de rubans blancs et paya la consommation de ses amis et la sienne. n grommela :

- Une beauté pareille, ct elle se demande ce qu'on lui veut! (Puis, sc touraant vers Ulysse :) On se voit cc soir? Tu ne m'en

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- Ce monsieur Anders , c'est le type au scandale? dem andai-je.

On en avait parlé pendant six mois : Octavio, directeur d'une grosse affaire appartenant à son père, avait traîné celui-ci devant les tribunaux pour l'obliger à respecter l'acte qui faisait de lui l'unique administrateur des entreprises paternelles; mais le document ét?it. truffé _d'échappatoires que le vieil Andcrs-Gilderays y avait fmt . mtrodmre par ses avocats, ct Octavio avait été débouté; il avrut poussé les choses jusqu'à demander l'interdiction de son père comme collaborateur avec l'ennemi sous l'occupation. Trois mois durant, on l'avait évité. Puis l'affaire des colonies avait éclaté· l'indignation des gens s'était calmée, ct maintenant, c'était de nou~ veau très bien porté d'être son ami. Son père lui avait fait défen- dre l'entrée de ses bureaux, de sa maison, de celles de ses obliaés ou des gens qui avaient quelque raison de le craindre. Octa~io ne possédait plus rien, que ce qu'il avait pu mettre de côté sur

ses _riches appointements tandis qu'il était le bras droit de son père. Mais la banque Blumberg-Montcfiore lui avait ouvert un crédit pour l'achat d'un cargo, puis de deux; à présent, Octavio était arm?teur à son compte, et propriétaire d'une usine d'appareils élec-

tro~Iques pour la navigation mari time

ma1s coûteuse, et qui produisait des objets encore plus coliteux qu_oique de dime~sions également réduites. Le vieux M. Blumberg:

pnnce des banqmers de la ville, n'éta it probablement venu en aide

ct aérienne; entrepr i se petite

L'EXTRÊME OCCIDENT

33

3

L'EXTRÊME

OCCIDENT

à Octavio que pour le plaisir de frapper son père : il ne lui par- donnait pas son attitude pendant l'occupation, alors que lui-même était émigré, et ses coreligionnaires massacrés. Il ne se trouva per- sonne pour le blâmer; nombreux, au contraire, furent ceux qui se réjouirent de voir le vieil Anders frappé au point le plus sen- sible, car son autre fils, le favori, était tombé à la guerre, et depuis qu'Octavio avait essayé de lui arracher la direction de ses affaires, le vieil Anders le haïssait frénétiquement.

- Oui, c'est le type au scandale, dit Ulysse, mais tu vois comme il est, cliarmant garçon au fond. Il se donne des airs terribles, il aime à poser au type compliqué et mystérieux, mais je con- nais une excellente et simple explication de toutes ses contorsions. TI la connaissait peut-être , mais il ne me la confia pas . Ulysse n'était pas quelqu'un à qui on pût en faire dire plus qu'il ne vou- lait. Il continua :

- Ah! oui, un type épatant. Le cargo que les Américains ont arraisonné, tu ne savais pas qu'il était à lui? C'est pour ça que tu restais si calme. Moi, l'envie de lui en parler me démangeait, mais avec lui, il y a des limites à ne pas franchir, il faut être délicat, d'autant plus qu'il semble très tolérant, très modeste. Oui, la contrebande d'armes pour le compte du Comité de Libération, c'est lui surtout qui la faisait. Il était bien décidé à attraper le plus possible d'argent dans le minimum de temps, et c'était le seul moyen; il savait qu'il risquait la prison et la ruine, mais il avait derrière lui un ou deux politiciens qui ont fini par arriver au pouvoir et par faire la paix avec les insurgés, maintenant, ils forment le gouvernement, alors, tu penses, il tient le bon bout, Octavio, avec des relations de ce genre-là, et tu vois, il est gentil, il est modeste, il se laisse dire des mufleries par M. Elabani qui s'est échappé de là-bas sur un de ses bateaux. Tout cela le fait rire. Ah! il est gentil. Evidemment, il méprise tout le monde, le salaud, mais il n'aime pas qu'on le lui dise trop souvent, il tient à rester poli, aujourd'hui, la présence d'An- nerose l'a fait sortir de ses gonds, comme Rachid, comme moi, comme toi a ussi, mon cher Tristan, je vais le dire à ta femme que tu t'es mis à faire des considérations sur l'univers, excité par la présence de la belle.

il leva

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TI était mécontent et irrité. Soudain s on visage s'éclaira,

L'EXTRÊME OCCIDENT

lu umin pour faire un signe amical à Octavio Anders qui pas- roidi dans une Jaguar découverte, dont les deux sièges paraissaient n·lt-gués derrière un capot interminable. Voiture grise en forme de

·.r111Cissc, tapissée de cuir rouge; Octavio s'y trouvait en compagnie d' un e jeune femme qui faisait continuellement la moue pour don- 11 \'r du relief à ses lèvres, et dont le visage dispa raissait sous une rnonlagnc de cheveux blonds, presque blancs, dévalant en bou-

d es dans le cou, sur le front;

r0c su r des épaules maigres. La voiture passa lentement devant le café ct Octavio nous salua de son air débonnaire.

- Ça dit bien ce que ça veut dire, cette Jaguar E, fit Ulysse

rêveusement. Prolongeant sa pensée, je dis simplement :

- Elle ressemble à une saucisse, ou à une sculpture de Bran-

cusi.

- Justement, justement, c'est bien ce que je pense. Mais

pose-toi la question suivante : cette carrosserie libidineuse a été

dessinée par un constructeur. A-t-il voulu faire une plaisanterie, comme les bâtisseurs de cathédrales qui mettaient des chapiteaux cochons aux piliers ? Ou a-t-il fait ça inconsciemment, et alors gare aux cargaisons d'inconscient de la technique moderne, elle doit être farcie de magie. Ou alors, c'est une forme imposée par

elle portait une robe très décolle-

les lois de la nature, en l'occurrence, l'aérodynamique et cet ordre physique rencontre un ordre biologique et anatomique sur lequel

je n'ai pas besoin d'insister. Réfléchis là-dessus, et fais-moi un petit

essai pour demain soir, je te dispense de ton travail d'ici là. La Jaguar E passa enc.ore une fois devant nous, stoppa. Octavio Anders nous interpella par-dessus la ferronnerie blanche de la clô- ture à laquelle Ulysse était accoudé, tenant au bout des doigts, nonchalamment, un cigare frais :

- Vous ne travaillez toujours pas, les salariés? Le secteur ter- tiaire ne fout donc rien chez Jordan Frères? La fille blonde éclata d'un rire dur, bref. Elle n'avait certaine-

ment pas compris. Ulysse répondit avec aisance :

- On vient de conduire à l'aérodrome les représentants de la

A & B de Gœteborg, et maintenant, on se repose avant de rentrer

au bureau. Et vous, vos esclaves triment pour vous?

-

Oui, mais je retourne au bureau, moi

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aussi, adieu.

L'EXTR~ME OCCIDENT

Pas tout de suite, dit la fille d'une voix rauque. La voiture s'éloignait et je n'entendis pas la réponse d'Octavio. Ulysse maugréa :

- A quoi ça lui sert, deux cent soixante-cinq chevaux, deux cent quarante à l'heure ct cent à l'heure en huit secondes départ arrêté ? Il n'y a pas ici de routes où il puisse lui faire donner tout ce qu'elle a dans le ventre, et il n'a pas le temps de voyager en Italie avec. Alors, il fait de la compensation. On s'en va? J e me levai. L a terrasse sc vidait. D es filles circulaient sous les arcades de la Vieille Amirauté : ce n'étaient plus les mêmes,

ou elles étaient all ées mettre des manteaux, l'une d'entre elles por- tait un pardessus de satin rouge feu. Lorsque nous traversâmes la place pour retrouver la voiture d'Ulysse, nous passâmes près

d'ell e : ell e causa it - ou plutôt marchandait - avec u n

sant, et nous entendîmes sa voix, fragile, rauque, confidentielle, copiée exactement sur celle d'u ne femme célèbre par son ascen- sion et son malh eu r - veuve d'un homme d'Etat assassiné, elle n'était plus rien -, et que les disques et la télévision avaient rendue familière. Nous contournâmes la Vieille Amirauté et plongeâmes dans la foule de jeunes gens, d'artistes, d'homosexuels, qui tourbillonnait

de l'autre côté de la place, autour des cafés artistico-littéraires et des bars pour invertis que nous ne pouvions voir tout à l'heure, car la vieille bâti sse s'interposait entre l'Archiduchesse et ce nou- veau quartier, détruit par les bombes pendant la guerre ct recons- truit en béton, acier, aluminium et verre. D evant la vitrine, Ulysse s'arrêta :

- Et ce Maltèse qu'on a envoyé en ambassade au patron, pen-

dant que nos porte-avions amènent des parachutistes rendre visite à Méhalla, qu'en dis-tu ?

- Peut-être avons-nous parlé avec Rachid Elabani à la veille

pas-

de sa montée au pouvoir? répondis-je en souriant.

- Tu sais bien que non.

- Ou i, en effet, il mc semble b ien que non. Nous avions passé par la bonne école, nous savions reconnaître les animaux à pouvoir, nous savions lire les signes.

- - TI a de trop bonn es int enti o ns. Trop d'illusions. Et il regarde trop sérieusement, trop en face, cette belle Mme Brant, dis-je.

36

L'EXTRtt.Œ

OCCIDENT

t Jlyssc ouvrit la portière ct me fit place, avec un grognement

cl 'u~~t: n timcnt .

- Il est du genre de ceux qui finissent fusillés en criant vive qudqut: chose, dis-je en me carrant sur mon siège.

la portière, mit la clef de contact, donna

li''- gaz, embraya. La voiture glissa, entra dans le fleuve des autres voit ures. Devant nous s'étendait l'esplanade, tellement remplie d'au- ln~ que leurs feux rou ges mouvant s, et le reflet des lumi è res s ur k-. coques laquées de noir des voitures la faisaient ressembler à 1111 fleuve aux caux scintillantes d 'étoiles; mais comme les eaux i'l:ticnt noires ct les étoiles rouge feu, il n'eût pu s'agir que d'une bien sombre rivière, d'un luxueux Achéron.

Ul ysse fit claqu er

- Ou assassiné, comme Trotsky, murmura Ulysse. Je saisis le fil de ses associations d'idées ct répondis :

- Sauf s'il a une affaire avec cette beauté. C'est-à-dire, si elle

veut bien. Mais comme tu dis qu'elle est imprévisible, toutes les

possibilités sont ouvertes.

moi , murmura-t-il. TI y a

- Tu ne l es conn ais pas comme

l'l'l'laines possibilités qui sont plus

Jl'

qu'ils sc débrouillent. ll conduisait avec aisance, sa grande main aux longs doigts re- posait légèrement sur le volant, et le ch eroot montait, mince et noir, entre son index et son médius; et la fumée montait du dtcroot, puis était happée par la vitre baissée. Au-dessus du tableau de bord, Ulysse s'était fait monter une boussole cylindrique, un manchon aux signes p hosphorescents remuait autour d 'un axe . Nous glissions vers le nord-ouest, vers le port et les quartiers indus- triels, par les larges rues illuminées au néon et encombrées de voitures, d'autobus, de tramways.

dit Ulysse.

probables que les

autres,

et

ne les aime pas toutes,

pas tellement. Ah!

c'est leur affaire,

-

Au fond,

je ne les connais pas véritablement,

J e les pressens. Et je pressens aussi que je suis en tra in de me tromper sur deux d 'entre eux au mo ins . Je pre sse n s q u e ça ~a mc dépasser, ct je n'aime pas être emporté comme ça. Enfin, nous verrons bien. Mais elle est bien belle, n'est-ce pas ? Comme elle est belle. Ah! comme elle est belle, dit-il en adressant un sourire attendri, à travers le plexiglass bleuté du pare-brise, à la

plate-forme arrière d'un autobus.

37

L'EXTR.ftME OCCIDENT

Deux jeunes filles s'y tenaient, des vendeuses, peut-être, ou de petites employées; elles lui firent signe de la main en riant :

elles avaient pris cela pour elles . Ulysse ne

seconde d'après, sc ressaisit et leur envoya des baisers; puis il obli-

qua sur la gauche et dépassa l'autobus. Nous rentrions au bureau.

Je comprit que la

2

Rachid et sa femme vivaient seuls ct ne fréquentaient qu'un très petit nombre de leurs compatriotes, des militants qui, comme Rachid, n'avaient pu s'accommoder des inévitables bassesses aux- quelles oblige le triomphe. Ces gens étaient perpétuellement en route, ils se rendaient souvent outre-mer pour entretenir les con- tacts avec les insurgés dans les montagnes, et leur donner des directives. Tout cela gravitait autour de la villa aux trois quarts vide où habitaient les Elabani, l'une des maisons d'hôtes de la compagnie Jordan Frères - les fonds du comité insurrectionnel dirigé par Rachid étaient également fournis par notre firme. Tout cela est assez loin maintenant pour que je puisse le divulguer, qui m'en ferait grief ? Si les militants vivaient dans de petits hôtels autour de la gare ct du port, ou dans des garnis du quartier universitaire (il y avait parmi eux des étudiants et deux profes- seurs de linguistique), Rachid et Mariem Elabani sc cachaient dans cette grande maison bâtie sur les terrains des chantiers Jordan. La nuit, des phares illuminaient l'intérieur du mur de clôture, peint en blanc, et les murs de brique sombre de la maison, avec leurs fenêtres croisillonnées de blanc, éternellement fermées par des volets blancs eux aussi. Les gardiens de nuit, payés et armés par la firme, faisaient leur ronde avec autant de vigilance que s'il se fût agi des bureaux de la direction. Un dispositif d'alarme reliait la maison au commissariat de police le plus proche - celui du port - comme pour une banque ou une boutique de joaillier. Les Elabani vivaient dans les pièces du second étage, isolées du rez-de-chaussée et du premier par des grillages, ct ne séjournaient que dans celles qui tournaient le dos à la rue. La maison était spacieuse, meublée d'innombrables fauteuils, lits, armoires à linge bien garnies, réfrigérateurs, postes de radio et de

39

L'EXTRÊME

OCCIDENT

télévision, le tout propre, aussi souvent que possible peint en blanc, et sentant le vide, l'inoccupé. Les livres rangés sur les rayons étaient de ceux que l'on trouve dans les bibliothèques d'hôtel et de sana et les êtres qui habitaient cette maison étaient de ceux qui ne laissent pas de traces de leur passage, sauf un tube de pâte dentifrice vidé, des lames de rasoir usées, des cen- dres de papiers brillés, écrasées avec soin dans la cheminée froide. Ce soir-là, en rentrant, Rachid et sa femme entendirent le télé- phone sonner. Le tintement s'arrêta avant qu'ils aient refermé la porte, mais il avait duré un bon moment, ils l'avaient entendu en montant les escaliers ct en refermant derrière eux les grilles entre les étages. Cinq minutes après leur arrivée, on sonna de nouveau. C'était la secrétaire privée de M. Jordan :

- Ah! monsieur, je vous trouve enfin! J'ai appelé chez vous vingt fois au moins cet après-midi. M. Jordan voudrait vous parler, c'est très urgent. Puis ce fut la voix agréable, dénuée de force, de Freddy Jor- dan lui-même :

- Ailô, Rachid, c'est Freddy. Je m'excuse de vous déranger à cette heure, mais M. Mohammed Maltèse est arrivé il y a trois heures et il tient beaucoup à vous voir. Je sais que vous ne

tenez pas particulièrement à rencontrer les collaborateurs de M. Mé- halla, mais en ce moment-ci, cela pourrait ê tre d'un certain inté-

rêt pour

présent et reviendra chez moi après dîner. Si vous acceptez de

le voir, je mets ma maison à votre disposition. Attendez, il faut aussi que je vous dise : il est porteur d'un messaoe personnel de

vous,

ne pensez-vous pas ? Il fait

un

tour

en

ville

à

'

ehalla, adressé à vous. Je crois même deviner de quoi il s'agit,

mais il ne m'en a pas dit davantage. Eh bien ? Mariem Elabani, la petite perdrix couleur d'olive, se tenait à côté de Rachid et vit son regard s'illuminer brièvement. n raccro- cha et sc tourna vers elle :

- C'est ce que je te disais en arrivant. Je l'ai deviné rien

qu'à le voir, tout à l'heure. Mais pourquoi m'envoie-t-il cette lèpre?

Maltèse s'est fourvoyé dans le mouvement, il aurait dû être sou- teneur, croupier, marchand de photos pornos. Pas mauvais négocia- teur, il est vrai.

M

b

- N'y va pas, dit Mariem. N'y va pas. Rien de ce qui tou-

40

L'EXTRÊME OCCIDENT

elle ét Mustapha M é halla n'est fait pour toi. Jamais tu ne pourras 1t·vcni r vers lui, ni lui vers toi. M éfie-toi! Méfie-toi! Prends garde! :.'exclama-t-elle à voix basse en le fixant avec une sombre inquié- tude. Elle avait encore cc visage plus tard, lorsque, ne pouvant plus p;ulcr avec Rachid qui était devenu sourd et fou, elle éprouva pour la première fois le besoin de se confier pour ne pas éclater d'angoisse et de douleur, et comme ils ne pouvaient avoir de con- lacis personnels avec leurs compatriotes, comme il était imprudent de circuler en ville parmi tant d'étrangers venus de tous les ports du monde, et tant d 'émissaires éventu ellement chargés de les tuer, son mari et elle, Mariem se rabattit sur la seule femme de sa connaissance qui sût ce que c'était que de se cacher, de circuler inconnue dans une ville, d'être menacée de mort quoique ignorée, de constituer un danger pour d'autres par le seul fait d'exister ct d'accomplir tels ou tels gestes, de porter un message écrit sur un petit rectangle de papier à cigarettes, d'aller dire à quelqu'un qu'on ne connaît pas deux mots convenus dont on ne sait pas le sens : cette femme était Isolde, qui à dix-huit ans travaillait dans un réseau clandestin du parti communiste de chez nous, et qui non seulement avait le talent d'entrer en amitié avec les chiens ct les chevaux, mais aussi avec des femmes : elle ne les rendait jamais jalouses. Maricm raconta donc tout à Isolde, qui me l'ap- prit beaucoup plus tard, lorsqu'il n'y eut plus personne pour exi- ger le secret nécessaire au début. Le regard de Rachid, la façon dont il se promena dans la chambre, entre ces meubles anonymes

- je les ai vus, ils étaient recouverts d e chintz, il y avait des cendriers de faïence sur les tables, et ils étaient vides ct propres

- ct ses avertissements à elle. « Mais il était déjà en train de devenir fou, il ne voulait pas m'écouter, il ne faisait que répéter :

Ah! maintenant, je le tiens. Maintenant je les tiens ~. rappelait-elle

et elle ajoutait, pudique : « Dans notre langue, il y a une locu- tion, qui dit c je les tiens p ar un endroit très sensi ble :), j'ai honte, je ne peux pas répéter exactement ses paroles, nous som- mes un peuple de paysa ns et les paysa ns emploient des mots très crus. » Rachid avait accepté distraitement qu'elle l'accompagnât, ils se séparaient le moins possible, elle avait d'ailleurs été secrétaire

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L'EXTR~ME OCCIDENT

de l'organisation révolutionnaire des femmes, là-bas, chez eux. Une des voitures de la direction des chantiers Jordan arriva pour les mener chez Freddy; en route, ni lui, ni elle ne prononcèrent un mot. Elle le fixait anxieusement. 11 regardait par la fenêtre. Mariem remarqua, sans en savoir la raison, qu'il s'était assombri, l'expression de triomphe effacée, il n'était plus que très soucieux. Or, aucune information nouvelle n'avait modifié ce qu'ils savaient de la situation, c'était de lui que venait ce nouvel élément qui

gâtait sa satisfaction, son pressentiment de la victoire. c Et je savais ce que c'était, disait sombrement Mariem Elabani à Isolde. Je l e sava is, mai s je n'osais pas me l'avouer . TI y avait quelque temps que j'avais commencé à rêver que je le cherchais dans une ville étrangère ct qu'il n'y était pas, ou que je me réveillais et que je ne le retrouvais plus à côté de moi. Mais je ne vou- lais pas comprendre, je ne voulais pas mc dire : voilà, c'est de

? Je ne veux pas! > disait-elle.

Elle était seule avec Isolde ct elle ne pleurait pas, elle se tenait

droite, son chignon s'était défait, elle avait une unique natte, grosse et luisante, qui lui pendait sur la poitrine, après avoir contourné la petite oreille ct encadré la joue olivâtre, tellement pure que quiconque la voyait avait envie d'y poser un baiser. Au bureau, Ulysse me quitta parce qu'il était attendu d'urgence chez Pierre-Paul Brant; la secrétaire de celui-ci avait déjà télé- phoné trois fois . Je fus appelé moi-même chez Ulysse, dès son retour de chez le directeur général.

ça qu'il s'agit. Pourquoi fallait-il

- Nous sommes les seuls à nous trouver ici à cette h eure et Pierre-Paul veut que nous assistions à une entrevue qui aura lieu chez le grand patron. Pierre-Paul ne peut pas y venir, Manfred Weill y sera, tu comprends. n a obtenu de Freddy d'être repré- senté par nous. Je savais, par Ulysse, pourquoi les relations entre Pierre-Paul Brant et son co-directeur général Manfred Weill étaient ten- dues, et pourquoi Pierre-Paul refusait de céder le pas à son collè-

gue, en tout et à toute occasion. Cela nous avait valu l'honneur de la mission de cc soir, il fallait nous hâter. En voiture, Ulysse répondit à une observation que j'avais faite en ce sens :

- Oui, oui, mais ne nous fa isons pas d'illusions : ce qui nous vaut la confidence de Pierre-Paul et même celle du patron, c'est

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L'EXTR~ME OCCIDENT

que nous sommes étrangers, fragiles, insignifiants, sans racines dans un t: des grandes meutes form ées par l'histoire au sein de cette

fourmilière. Nous sommes fidèlcs, maniables, sûrs,

y~ux, nous n'avons pas d'importance. Je ne répondis pas :j e me disais que c'était une chance immense pour moi, mémorialiste ct biographe de naissance. Le destin défa- vorable en apparence me servait, j'étais la mouche au plafond, muet du sérail - muet, mais pas illettré -, on ne pouvait pas m'envier, encore moins être jaloux de moi : les secrets m'étaient ouverts, je m'insinuais dans les interstices du monde avec lequel je m'unissais, sinon par amour comme les saints, du moins par une intime infiltration. La grande maison des Jordan avait été détruite par un bom- bardement aérien vers la fin de la guerre, on avait bâti sur les mines un immeuble en verre et aluminium sur squelette d'acier, haut de trente étages, et Freddy Jordan s'était fait construire une villa dans un grand parc au sud de la ville. Nous passâmes entre les deux piliers et les grilles de la porte, qui s'étaient ouver- tes devant nous au double appel de nos phares. Nous aperçûmes le gardien dans sa loge que le vantail de fer ouvragé, en se rabat- tant, dissimulait à demi. La voiture remonta l'allée et nous vîmes de côté la longue façade basse coupée de croisées dont les per- siennes closes, peintes en blanc, laissaient filtrer des lamelles de lumière. Toute cette bâtisse était de proportions nobles mais sim- ples, avec ses murs immaculés, son porche à colonnade et fronton

classicisant détaché sur un pan de mur en verre épais, proba- blement blindé; seul l'anneau jaune du heurtoir mettait une note brillante dans cette blancheur; on lavait le tout à l'eau ct au savon une fois par semaine, me dit Ulysse. Le mur transparent autour de l'entrée était faiblement illuminé de l'intérieur, la porte était éclairée par un projecteur invisible tandis qu'un autre faisait luire, à droite, dans une sorte d'alcôve, une statue de femme sans tête, sans bras et sans jambes, en bronze vert. La place carrée précédant le porche était remplie de voitures que je reconnus, après un bref coup d'œil, comme étant celles de la maison. Nous entrâmes, conduits par un valet jeune et très robuste, en veste blanche et gants blancs, dans un premier salon, puis nous péné- trâmes dans le second, où se trouvaient déjà Freddy Jordan, Mo-

parce qu'à leu rs

43

L'EXTRÊME OCCIDENT

hammed Maltèse, Manfred Weill et un jeune homme très petit, à la peau étonnamment sombre, mais d'un noir de fumée, aux traits pourtant aquilins, à la tête étroite. n avait la couleur d'un Noir et les traits d'un prince juif, mais il n 'était ni l'un ni l'au- tre, j'appris par la suite qu'à la différence de Mohammed Mal- tèse qui ne l'était que de nom, ce jeune homme, son compagnon, était maltais. Le salon était revêtu de lambris vert pâle qui avaient, à pre- mière vue, l'apparence d'un mauvais décor de théâtre; mais quand on y regardait à deux fois, on reconnaissait la couleur précieuse, la pâleur de l'âge; c'était le salon d'un château qu'on avait remonté là, les mesures de la pièce avaient été calculées d 'après celles de cette délicate décoration où l'on croyait distinguer des bouquets peints en grisaille, des filets blancs ou plus sombres, mais dont on ne gardait qu'une sensation de douce solennité. Freddy Jordan se tenait au milieu de la pièce, grand, mince et beau, les cheveux tout blancs, un visage triangulaire au menton pointu ct aux vastes tempes. Il riait timidement en montrant des dents plantées de travers qui, pourtant, ne l'enlaidissaient pas. II était étrangement jeune et avec son air d'adolescent, on eût dit qu'il avait cessé de vieillir à seize ans. C'était une des raisons pour lesquelles tout le monde, en parlant de lui, appelait « Freddy :. le propriétaiie unique, dont le jus utendi et abutendi, le droit d'user et d'abuser, s'étendaiL à un ensemble d'entreprises qui faisaient travailler vingt- sept mille salariés. Il était comme toujours habillé d'une veste bleu marine, à deux rangs de boutons de cuivre ornés d'ancres, ct l'étoffe de ses vêtements était usée, les coudes lustrés, la coupe un tantinet démodée, la cravate noire ne valait rien, la forme du col de chemise datait de vingt ans. Freddy nous salua amicalement et nous présenta à Mohammed Maltèsc qui nous sourit, les yeux injectés ct la lippe violette; on l'aurait volontiers vu drapé de cotonnades blanches, l'épaule nue, l'estomac proéminent et nu, prêtre de quelque temple aux sculptures orgiaques et au rituel crapuleux. Le petit Maltais se tint sur sa réserve, absolument silen- cieux. Manfred Weill nous serra la main cordialement, nous étions les hommes de confiance de son coll ègue et rival ct il aurait bien a imé nous séduire comme il aim ait séduire tout cc qui l'entourait.

- Nous sommes très inquiets, enchaîna Freddy Jordan de sa

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L'EXT R~ME OCCIDENT

notre gou-

'' IIH' nlcn l sc mettraient d'accord sans qu'on en arrive à ces affreu- ' • c hoses qui se sont passées hier et cc matin. J'ai déjeuné avec 1\ 1 1 ·aber qui m'a dit que l'escadre n'a pas r e çu l'ordre de débar- '1"~'~ ses troupes, sauf en cas de péril imminent pour la base. 1 Ill· c-;t d'ailleurs encore en haute mer. Il n'y a donc pas de d.IIIJ'l'r immédiat.

1 • '' ' dl! vieux ténor, nous espérions que M. M é halla et

M. Mallèse se mit à rire :

D'autant que les parachutistes ont bravement repoussé nos Il rn mes ct nos enfants . - Ne discutons pas ces détails, dit Manfred Weill un peu de

hnul. Nous sommes vos amis, vous Je savez bien, mais n'attendez pus que nous applaudissions à la méthode qui consiste à exposer 11 la fu si llade les femmes ct le s enfants .

1.a porte s'ouvrit à ce moment ct Rachid Elabani entra. T out

il- monde se tourna vers lui, Freddy Jordan alla l'accueillir, la rn :tin tendue, et l'amena dans notre groupe en le tenant par le

lO IIdC

:

- Vous connaissez Mohammed Maltèse mieux que moi, pas be-

~.oin de vous le présenter, Manfred vous le connaissez aussi;

l'c~ deux messieurs sont des collaborateurs directs de Pierre-Paul

enfin,

cc jeune homme est le secrétaire de M. Maltèse. Vous prenez quelque chose, Rachid ? Un panneau de la boiserie ancienne s'ouvrit comme une porte, r ~v~lant une armoire tapissée de glaces et garnie de bouteil- les. Un autre valet en veste blanche préparait les rafraîchissements

-.u r une table où il y avait des fleurs , des verres, un seau à glace. Rachid prit un jus de tomates. Freddy nous fit passer dans le !'rand salon, nos verres à la main. C'était une pièce immense et obscure, éclairée seulement aux deux extrémités; d'un côté, une lampe projetait sa lumière rose sur un cercle de fauteuils, et de l'autre la porte ouverte de la bibliothèque laissait voir des ran-

Br a nt qui s'excuse de n'avoir pu venir, ct voici monsieur

ct d es lambris sombres. Freddy

IIOll s fit asseoir dans les fauteuils, tou t au bout de ce salon inter- minable. n s'assit lui aussi :

Chers amis, je suis très heureux de vous voir réunis chez

passe

nous,

45

g~cs de livres aux reliures dorées,

bien que nous soyons tous

très

tristes de

cc qui

se

L'EXT!ŒME

OCCIDENT

dans votre belle patrie. Vou!! savez bien que notre maison a une tradition d'amitié avec votre pays, dont elle est fière, et j'entends la continuer, avec l'aide de mes collaborateurs, surtout de Manfred Weill que voici et qui a vécu chez vous pendant des années.

- Comme officier d'infanterie coloniale, dit Rachid en riant. Manfred Weill rit aussi et répliqua avec aisance :

pas voulu, ct pourtant, c'est là que je suis

devenu votre ami!

- Je ne l'avais

- Nous faisons tous nos efforts pour que les relations entre

nos deux pays deviennent amicales, fraternelles même, continua Freddy Jordan sans paraître avoir entendu. Et nous désirons que chez vous aussi les tensions s'apaisent. N ous vous avons soutenus

avant la libération, et nous tenons à rester neutres vis-à-vis des partis qui s'opposent au sein du comité de libération nationale.

- Excusez-moi, monsieur, dit poliment Mohammed Maltèse,

mais cc comité n'existe plus, il n'y a plus aujourd'hui que Je gouver-

nement de la république populaire et socialiste, et le parti de la construction nationale, c'est tout. Rachid Elabani eut un bref rire sarcastique. M. Jordan continua :

- Nous serions heureux qu'il en soit ainsi. J'ai vu cet après-

midi M. Blumberg-Montefiore; il m'a dit que nos instituts bancaires

n'attendent qu'une chose pour faire des investissements massifs et vous aider à édifier une économie moderne, c'est l'union définitive des forces nationalistes. C'est pourquoi je peux vous dire combien je me réjouis de vous voir réunis sous mon toit, et combien je

vous souhaite de succès dans vos pourparlers. Manfred Weill va me représenter, car je suis obligé d'aller faire une visite qu'il m'a été impossible de décommander, vous m'en excuserez, j'espère. Ces deux messieurs sont ici pour représenter Pierre-Paul Brant. C'était dire que nous n'allions être que des figurants. Nous ne pouvions prétendre à mieux. Rachid parla de nouveau :

- Avant que vous nous quittiez, je tiens à dire un mot. Voici.

Je vous remercie de votre hospitalité et du soutien que vous accor- dez de bien des manières aux groupes insurrectionnels socialistes. Mais le comité dirigeant de ces groupes, dont je suis le secré- taire, considère que la tradition dont vous parliez repose sur le vieux système de spoliation, de rapine à l'échelle nationale. Nous ne tenons pas à ce qu'elle continue, contrairement à ce que sem-

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L'EXTRtME

OCCIDENT

hfcnt penser Mustapha Méhalla et ses amis. Il ne faut pas vous nllcndre à un traitement de faveur à partir du moment où nous aurons le pouvoir. Nous n'aurons en vue que l'intérêt du peuple. C'est au nom de cet intérêt que nous nous croyons en droit d'ac- cepter le soutien de n'importe qui, même de gens dont les ancê- 1res se sont enrichis en exploitant les nôtres. Mais nous ne som- mes liés que par une chose : l'intérêt de notre peuple. Tout cela posément, avec une dureté tranquille. Freddy Jordan sourit poliment :

- Je pense que cet intérêt est identique au nôtre. Bonne chance ct bonsoir. Et il s'en alla. Il y eut un moment de silence. Ensuite, Moham- med Maltèse dit :

- Je ne reviendrai pas sur ce que tu viens de dire; comme si

une poignée d'ex-membres du parti était la gardienne des intérêts du pays, et comme si le gouvernement et le parti, que tu appelles

« les amis du président Méhalla '> , étaient les complices des colo- nialistes!

- Des néo-colonialistes! dit âprement Rachid.

Puis il s'adressa à Manfred Weill :

- Vous permettez que ma compagne assiste à cette conversa-

tion ? J'y tiens. Elle connaît tout le monde comme moi-même,

ct tous ceux qui sont ici présents la connaissent. Elle se trouve dans le premier salon.

- Mais bien sûr, dit Manfred Weill en sautant sur ses pieds,

pourquoi l'avoir laissée là! Il sortit et revint aussitôt, accompagné de Mme Elabani. Nous nous levâmes à son entrée. M. Maltèse nous observa un ins- tant, après quoi il se leva aussi . Son secrétaire maltais se rembru- nit, ce qui lui donna l'air encore un peu plus sombre et plus étranger, regarda tout le monde, puis son chef, et se mit debout de mauvaise grâce, dévisageant d'un œil soupçonneux et méprisant la jolie Mme Elabani. On se rassit, et Mohammed Maltèse con- tinua - bien que musulmans, ces gens ne parlaient arabe qu'à la mosquée, et comme ils n'avaient eu, avant la colonisation, ni littérature écrite ni langue propre, ils se servaient, pour confé- rer, de celle de leurs anciens oppresseurs (des lettrés s'occupaient ~~ forger un idiom e national à partir des dia l ectes provinci a ux, en

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L'EXTRÊME OCCIDENT

y mêlant des termes arabes pour la religion, la poésie, la philosophie et les délices de la vie, et des néologismes empruntés à la langue des colonisateurs blancs pour tout ce qui touche à la science, à la technique, à l'organisation et aux armes de guerre).

- Tu sais que notre cher Mustapha Méhalla t'estime comme l'homme le plus intègre, le plus brave, le plus dévoué à la cause, qu'il ait connu pendant la clandestinité. Il pense que tu te trom- pes dans ton analyse de nos forces sociales, ct dans l'estimation des possibilités du pays et de la révolution, mais cela ne compte pas en ce moment. L'essentiel, c'est que tu es un grand fils de notre peuple, et le pays a besoin de tous ses fils dans cette crise. li faut montrer à l'opinion publique mondiale que nous sommes tous unis qu and il s'agit de supprimer cette dernière base du colo- nialisme sur notre sol. Le président sait que tu partages nos sen- timents dans cette affaire. Il pense que le pays a besoin de toi et il t'invite à revenir, à reprendre ta place au bureau politique, au comité central, ct dans le cabinet.

TI y eut un silence.

ses sourcils fournis, dit :

Manfred Weill,

b eau

et

autoritaire

avec

- Tous les amis de votre pays salueraient cette réconciliation.

Nous souhaitons qu'elle sc fasse. Je comprenais la jalousie de Pierre-Paul Brant. Cc Manfred Weill, jeune ingénieur de bonne famille, officier d'état-major démo- bilisé en quête d'une belle situation, avait fait la connaissance de Freddy Jordan une nuit, dans un bar. Freddy était déprimé, décou- ragé, le pays ct la ville étaient en ruine, ses usines ct ses chan- tiers étaient détruits, on s'attendait à voir l'Union soviétique occu- per cette côte de l'Atlantique. Manfred le séduisit en une seule soirée, et ne cessa de le séduire depuis lors. Pas par des flatte- ries, ni en rampant, au contraire, en le bousculant : « Vous, le plus grand industriel du pays et en tout cas de la ville! Avec votre équipement, vos techniciens, vos ouvriers, votre crédit! Vous serez Dieu le Père en cinq ans, laissez-moi faire ! Et que je vous reprenne à vous dégonfler! > « Vous croyez? > avait murmuré en souriant timidement Freddy Jordan, garçonnet anémique de cinquante ans, qui avait des cheveux blancs, mais semblait avoir passé toute sa vic à la recherche d'un père. La même année, l'ancien directeur général fut mis à la retraite avec une pension

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L'EXTRêME

OCCIDENT

royale et une magnifique demeure dont on lui avait fait cadeau pour le reste de sa vie, ct la direction fut partagée entre Man- fred Weill, auparavant nommé directeur du personnel, et Pierre- Paul Brant, au service de la firme depuis vingt-cinq ans, âgé de quarante-neuf ans à l'époque et de quinze ans l'aîné de son col- JI)gue, et qui avait (du moins, il le pensait) dirigé ct sauvé la maison pendant la guerre ct l'occupation, pendant que Freddy, émi-

gré, lui faisait parvenir des instructions secrètes par la Suisse. De- puis, Manfred avait atteint la quarantaine et Pierre-Paul s'appro- chait de la soixantaine; leur patron l'avait dépassée, mais il restait toujours une espèce d'adolescent svelte, excellent joueur de tennis; seuls ses cheveux avaient blanchi, et son visage s'était ridé, tout en demeurant maigre ct net, avec des traits qui eussent paru virils si l'expression n'avait été celle d'un petit garçon : type d'homme qu'on rencontre chez les Anglais. Et Manfred Weill était son jeune ct énergique père adoptif; Pierre-Paul Brant voyait tout cela et 6tait obligé de tenir compte de M. Weill, de s'entendre avec lui, ct de s'incliner si Manfred était d'un autre avis, parce qu'à tous coups, le viril favori enlevait l'assentiment du propriétaire de la firme. < J'ai sauvé ta fortune, devait penser Pierre-Paul Brant, ct tu te défies de moi, tu me mets au même rang que cette créa- ture à toi qui ne serait rien si tu ne t'en étais entiché, alors que j'aurais fait la même carrière avec n'importe qui, alors que c'est moi qui fais tout ici, moi sans qui tout s'écroulerait comme un château de cartes. , Mais Manfred Weill sc balançait avec a isance sur la corde raide et donnait des avis au ~eprésentant d e la républi que populaire ct socialiste indépendante, comme au chef des insurgés extrémistes. c Ça ne peut pas durer longtemps comme ça, ça va faire explosion un jour >, m'avait dit Ulysse un jour après m'avoir initié à la situation.

- Avant de répondre quoi que ce soit à ta proposition, dit Rachid Elabani, il mc faut savoir certains détails. Je ne su is pas seul. J'ai la responsabilité du comité des groupes insurrectionnels.

11 faudra que je communiqvc ton message à ce s camarades, je

ne peux pas agir seul, et je ne le veux pas non plus. II est ques-

tion, dans tes instructions, d'un changement de ligne politique à l'égard de mes camarades ins urgés, d'un changement de position sur les grands problèmes du pays, et tu connais les divergences

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I

'EXTJll!MB

OCCIDENT

4

L'EXTRêME

OCCIDENT

qui nous opposent à ce sujet à Méhalla ct aux méhallistcs? Tu n'as pas dit un mot de tout ça. Je l'admirais, quoiqu'il mc déplût instinctivement - son anti- pode, M. Maltèsc, maquereau sumérien, Machiavel de hammam, me déplaisait encore plus - mais la promptitude et la netteté de vues de Rachid, sa position tranchante ct pure comme une lame de sabre, je reconnaissais là des traits que j'avais vus aux meilleurs de mes anciens clients - en tant que biographe - et il me procurait le même plaisir intellectuel qu'un bon escrimeur ou un bon judoka au travail. Maltèse sourit onctueusement, en roulant les yeux comme un chef d'orchestre tzigane :

- Mais bien sûr, mais bien sûr! J'ai des instructions très détaillées, mais je dois en respecter les étapes; or il se pose pour chacune d'elles des questions décisives qui doivent être résolues avant qu'on puisse aborder la suite. Le premier point, c'est de savoir si tu es disposé à discuter la proposition que je viens de te faire. Je ne peux pas tc donner d'éclaircissements avant de savoir s'il vaut la peine de confronter nos points de vue. Ou au contraire s'il faudra résoudre le débat à la mitraillette et à la gre- nade - de notre côté, il y a aussi des canons et des chars, ajouta- t-il en riant, ses yeux à fleur de tête couverts à demi par les lourdes paupières bistrées. Devant lui, R achid se tenait tout droit, maigre, sec, plein d'un feu triste. Il avait été leur grand frère à tous, ct ils l'avaient renié en pleine assemblée du bureau politique d'abord, du comité central ensuite, ils l'avaient attaqué dans leurs discours, ou l'avaient passé sous silence, ou avaient voté à main levée contre lui sans le regarder tandis qu'il cherchait des yeux autour de lui ceux qui osaient rester loyaux aux idéaux inconfortables vrai dire impossibles, inhumains) de la clandestinité et il les dénombrait, un, deux, et encore un. Puis ç'avait été le retour à pied jusqu'au pauvre petit appartement réquisitionné qu'il n'avait pas voulu échanger, comme ses camarades du comité central, contre les villas à vingt ct trente pièces désertées par les compradorcs sur les falaises qui dominent la belle plage de Bérat. Des conci- liabules nocturnes avec des gens qu'on arrêterait le lendemain. Une tentative infructueuse pour sortir de la capitale et gagner la montagne : il était gardé par des hommes en armes, des jeunes

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L'EXTR~ME OCCIDENT

gens postés aux fenêtres du coiffeur, du marc~and ?e, légum~s d'en face. Enfin, la fuite, réussie, vers un navrre qm 1attendait l'l1 mer ct qui appartenait à Octavio Anders, et depuis, la solitude, les tentatives d'assassinat, les efforts désespérés pour relancer la 1 évolution, pour remplacer l~s militant~ devenus satrapes, ~e~ pu;.s d e venus humains dans la ptre accept10n du mot. Et VOICI qu 11 parlait de nouveau à Mohammed Maltèsc, confortable et charn~, habillé de fin drap, rasé de près, les cheveux collés par la bnl- lantine, sentant l'cau de toilette, en chemise de soie et crav~te italienne très drogman et quelque peu icoglan, pour tout dtre séraskie; de timariots, qui, par comble, chaussait, en cc moment même des lunettes à grosse monture noire son nez courbe et bulbeux : elles lui donnaient l'air intellectuel et occidental, autant qu'elles l'auraient pu donner à un crieur de sultan-mezat. Rachid se leva ct dit brièvement :

_ Je vous donnerai ma réponse demain soir ou après-demain.

_ La flotte d'intervention est en route, après-demain matin elle sera à portée d'avion de nos côtes, dit Mohamm~d Maltèse.

- Demain soir ou après-demain, répéta Rachtd.

L'autre inclina la tête. Rachid ct sa fe mme sortirent, Manfred

Weill les accompagna, s'excusant auprès de nous : il, n'ell: av~it que pour un instant. Maltèse échangea. quclq?es Amots a v?tx tres

basse avec

Je

dis à Ulysse Membrovitch dans notre idiome maternel :

le

petit jeune

homme

n01raud

a

tete

de

milan.

- Cc secrétaire m'a tout l'air d'un garde du corps .

- II a un pistolet sous l'aisselle ct un couteau attaché par une courroie à l'avant-bras, c'est cc qu'on appelle un sténo-dactylo, murmura Ulysse. Manfred Weill rentra, aussitôt voht~ile, se prod!- ~:,ruant en souhaits de succès, en vœux pour que Rachtd se montr~t traitable en assurances que tout allait s'arranger. Je ne compns qu'un ~cu plus tard la raison de cette ~acondc vide . chez un homme qui, d'ordinaire, parlait bien, et toujours st~bstantiell:D?cnt; ce n'était pas son bagout, mais sa force, so.n ~utonté, so? scncux, qui avaient sédu it jadis Freddy Jordan. Pms Je mc rendiS c?mpte qu'il fallait laisser à Rachid le temps de s'en aller sans ns~uer d'être suivi par ses frères ennemis. Nous partîmes les dcr?1crs, non sans que Manfred nous eût priés de saluer de sa part Pierr~­ Paul Brant et de l'excuse r de nous avoir retenu si tard, mats

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L'EXTR~ME OCCIDENT

l'affaire était d'importance, nous l'avions bien vu. Il resta seul, svelte, l'allure aussi sportive mais plus robuste que son protecteur, ct les joues rouges, les sourcils épais, les yeux brillants, tandis que l'autre était plutôt exsangue, fluet, doué d'une vigueur uni- quement physique ct toute nerveuse. Le valet, maussade à cause de l'heure tardive, s'avança pour nous tenir la porte. Puis la voi- ture glissa, rapide ct silencieuse, sur l'asphalte violacé, sous les tubes au néon en forme de V plat, retrouva le centre de la ville avec ses devantures illuminées, ses avenues et ses places éclairées par des grappes de globes blancs; nous nous taisions. Enfin, je dis :

- C'est l'occasion pour lui de remonter en selle. Je ne la lais- serais pas échapper.

- S'il accepte trop tôt, Méhalla se servira de lui, puis le jet- tera en prison, s'il ne le fait pas tuer, maugréa Ulysse. Et s'il refuse, il crèvera en exil. Au lieu que s'il attend quelques jours, le temps que ça canonne là-bas, il arrivera juste à point pour prendre la place de Méhalla. Voilà le jeu qu'il doit jouer. Méhalla est compromis par cette bêtise qu'il a faite, il est presque perdu, rappelle-toi mon offre de pari.

- Je ne vais pas tenir ton pari, dis-je en riant.

- Ecoute, nous arrivons chez toi : tu ne veux décidément pas de ma partie fine ? On rencontrera Octavio, c'est un garçon épa- tant, je te dis. Tu ne veux pas ?

- Un autre jour. Merci, mais pas aujourd'hui. Il mc regarda en ricanant :

- Joseph! Jean-Fesse!

Mais je ne mc laissai pas ébranler, je descendis pendant qu'il

repartait faire médianoche avec Octavio. Couché près d'Isolde dans l'obscurité, je dis, avant de m'endormir :

- J'ai vu aujourd'hui la plus belle femme que j'aie vue de ma vie. Isolde ne dit rien.

connais

toutes les amies de Mme Jordan, tu dois bien connaître celle-là

aussi.

- Oui, je la connais depuis quelque temps, dit Isolde et je

crus deviner qu'eUe souriait dans ces agréables ténèbres d'été qui

nous baignaient.

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- J'ai cu l'impression que vous vous connatSSJez; tu

L'EXT~ME OCCIDENT

- Et tu ne m'as pas parlé d'elle. Tu es méfiante comme toujours.

- Tu es plein de bonne volonté, dit Isolde, mais tu es capa- ble de plus de choses que tu ne t'imagines. D'ailleurs, elle n'est pas belle, elle a une tête de poupée.

- Ecoute, elle n'a pas de taches de rousseur, elle n'a pas l'air d'un jeune athlète, elle n'a pas des cheveux plus longs que mon bras et ils ne sont pas roux, elle n'est pas téméraire et brave comme toi, elle ne sait p as aimer comme toi, il n'y a pas une femme qui le sache, mais elle est la plus belle femme que j'aie vue. Elle n'est pas la plus belle femme pour moi, elle l'est pour tout le monde.

- C'est une pauvre femme, dit Isolde. -Pourquoi?

- Elle ne sait pas cc qu'elle veut. Ou peut-être veut-elle quel-

que chose d 'impossible, je ne sais pas. Maintenant, tu vas. t'en?or- mir en pensant à elle, conclut Isolde sur un ton mamteal.

Je sursautai intérieurement et je dis :

- Non, tiens, c'est curieux, je pensais

à Mme Elabani,

à

la

façon qu'elle avait de rester là et de dévorer des yeux ce Moham- med Maltèse, pour le deviner, pour savoir ce qu'il peut cacher à Rachid. Isolde soupira. Je posai la paume de ma main sur son front, car je savais à quoi je l'avais fait penser en lui rappelant Mme Elabani : à notre enfant aînée, qu'on retenait comme otage. J'es- sayai de lui redonner courage et il mc sembla qu'elle s'endormait, mais moi-même, je passais de l'état de veille à celui de rêve, je me surprenais au milieu de scènes inattendues qui se dissol- vaient dès que je me reprenais. La dernière chose que je me rappelle, c'est un pan de mur entre deux tapisseries, dans le grand salon des Jordan : il était entière- ment revêtu d'un espalier de roses, cela faisait tout un paysage en raccourci. J'avais vu en hiver, au même endroit - sans doute était-ce l'œuvre du jardinier de la maison - un arbuste deux fois haut comme moi, ressemblant à une lyre multicolore : de sveltes branches dépouillées de leurs feuilles figuraient les cordes ct les montants, et chacune d'elles sc terminait - était-ce une image parfumée et florale du grand chandelier du Temple de Jéru- salem ? - par une grappe de lilas : toute une floraison comme

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L'EXTRbiE

OCCIDENT

des flammes blanches ct odoran tes aux pointes du chandelier. Mais déjà, je dormais profondément. Au même moment, Rachid arrivait chez Anncrose Brant. On l'a su après coup, en interrogeant la femme de chambre d'Anncrose, une quinquagénaire qui avait perdu son mari à la guerre, ses enfants pendant un des derniers bombardements, et ses parents dans un camp de concentration : il est des malheurs si extrêmes qu'on préfère les ignorer, car devant eux peu de théodicées tien-

nent. Elle rangeait du linge dans la chambre à coucher lorsqu'on sonna ~~ l'entrée de l'appartement et Annerose lui cria par l'entre- bâillement de la porte qu'elle allait ouvrir elle-même. La bonne femme - je l'ai connue, elle était hommasse, couperosée, peu de cheveux sur la tête m ais teints en rouge, cc qui laiss ait voir la peau du crâne - entendit le cri de surprise d'Annerose :

- Rachid! Qu'est-ce qui s'est passé? Entrez. Entrez. La femme de chambre l'avait vu passer devant l'entrebâillement

de la porte, elle ne le connaissait pas, il n'avait jamais mis les pieds dans l'appartement d'Anncrose. Plus tard, on lui montra des photos de Rachid ct elle le reconnut immédiatement, ajoutant qu'il avait l'air sombre, nerveux, « il avait la tête d'un assassin > disait la bonne femme, « comme s'il était venu avec l'idée d;

son nom

de baptême, maternellement. Tous deux étaient restés debout, lors-

du s alon. TI

est facile de s'imagmcr Rachid, mal vêtu, se tenant mal, avec sa peau trop sombre qui n'avait jamais l'air propre, au milieu de cette vaste pièce basse tapissée de soie chatoyante d'un bleu-vert très clair, avec des tapis blancs qui ressemblaient à de la fourrure ct des fauteuils, des canapés, en soie rose pâle, gris clair, comme les. rideaux. Devant lui, devant toute cette pâleur, Annerose rayon- nait, ses yeux rayonnaient à la lumière des lampes roses, ses che- veux brillaient comme du métal très fÎl1. Elle était en robe d'in- térieur, ses cheveux tombaient sur sa tempe gauche à cause de la raie qu'elle portait à droite; ils couvraient à demi le grand œil bleu, lumineux ct pur ct des cicatrices de varicelle.

tuer Anncrose » - car elle appelait sa maîtresse par

qu'elle était partie il s étaient e ncore l à, au milieu

- Pourquoi oc dites-vous rien ? dit-elle en souriant.

( « Tu comprends, mc disait plus tard Ulysse Membrovitch, lors- que nous tâchions de reconstruire ce qui s'était passé, tu comprends,

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L'EXTRÊME

OCCIDENT

Rachid, là, dans cet air parfumé, dans cette espèce d'én~r~e bou:

doir avec cette beauté qui le regardait en face, un œil a deilll rou~crtpar cette vague de cheveux blonds, elle avait u_ne tête de :-.ymbole sexuel, bonne pour en faire des gros _plans ,au cmé~a, des arfichcs publicitaires, des photos pour revues illust.rees derru-po~o­ graphiqucs à l'usage des jeunes chefs d'eotrepnse et de~ vt:ux playboys, et là était justement le côté dangereux de 1affrure, le salon avait l'air du boudoir d'une poule de luxe, .s~uf _ces dimensions qui gâtaient tout, qui démentaient tout~ qUl Juraient avec les soieries ct le parfum et les meubles en ?OISde rose.' et die-même, c'était parei l , avec une tête comme la s1enne, maqu~ é.e ct coiffé e comm e e ll e l 'éta it, avec ce corps, cette peau, e lle eta~t tout autre qu'on s'y fût attendu! Moi, j'appelle cela une traht- ~on, un guct-apcns! Elle était faite pour qu'on couche avec, ct d ie n'y pensait pas! »)

- Il est possible que je sois obligé de retourner la-bas, ava1t

,

.

dit Rachid. II y avait eu un silence.

- Pour combien de temps ?

je reviendrai ici. ~a~s pas

souvent. Je n'oserais pas faire confiance encore une fms a mes

anciens camarades, avait-il répondu avec un petit rir~. Un nouveau silence avait suivi. Puis Annerosc avatt murmuré :

- Pour longtemps. Bien entendu,

_ Faut-il absolument que vous partiez? (Et très vite :) ~ui,

oui, je sais, c'est cc que vous avez à faire dans la vie, ma questtoo

est bête, elle ne sc pose pas.

_ Si, elle se pose. Justement, je suis venu pour ~ous ~~.poser

vous.

~e ne rn, e~ats

à

que

U

y

a quelque

p etit

temps que

j e

je m'y prépara:s,

enfin,

et J ~~o~e

(nouveau

ri re )

n'o s ais _pas,

pas encore décidé . Mais,

Et vous aussi.

maintenant, il faut que Je me dectde.

- R achid, avait murmuré Annerose.

Puis

et

avait dit à la bon ne femme d'aller se coucher. Celle-ci avait tra- versé le salon sans r egarder Rachid, mais elle l'avait ape~çu du com de l'œil debout au milieu de la pièce. Annerose revenait. Elle s'était arrêtée devant lui, le regardant fixement, absente mais con- centrée. c Elle avait peur >, nous assurait, plus tard, la femme de

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elle

était

apparue

dans

l'entrebâillement de

la

porte

L'EXTRÊME OCCIDENT

chambre, bien <!Ue ce fût absurde, ce qu'elle disait. Elle avait mal interprété ce qu'elle avait vu, si brièvement d'ailleurs. Elle était

elle était allée se

coucher. « En revenant de notre petite partie de plaisir, mc disait Ulysse, on est passés rue Sainte-Marguerite et Octavio qui n'avait pas de toit à sa

voiture a regardé, il y avait de la lumière, il s'est arrêté, j'ai stoppé derrière lui, il s'est retourné pour crier :

sortie

en

fermant

soigneusement

la

porte

et

- On monte demander du whisky à Annerose ?

- Et ces dames, qu'est-ce qu'on en fait?

On était avec des filles qu'il fallait ramener chez elles.

- On les laisse rentrer à pied! a-t-il dit en riant, puis il s'est excusé, il n'y pensait pas, bien sûr, etc. Toujours courtois, toujours aimable. On est repartis. Plus tard, il est repassé par là pour rentrer chez lui, la lumière chez Anne- rose était toujours allumée. Je lui ai demandé pourquoi il n'était pas monté, puisqu'il avait envie de la voir. Tu sais ce qu'il m'a dit?

- Plus maintenant. Maintenant, c'est à elle de

C'est son tour.

Et c'est trop tôt. Trop tôt pour quoi faire ? Tu comprends qu'il ne s'agit pas d'une coucherie entre eux. Trop tôt en effet. Et puis, de toute manière, ce n'était pas le moment. Rachid a dû éprouver quelque chose comme la mort, ou la crucifixion, ou l'effet de la drogue la plus droguissime : n'oublie pas comment il était, ce qu'il était, et elle, cette douceur, cette bonté, ces délices, et elle était blonde partout, tu comprends, pour lui ? Dorée, dorée. ~ Et après ces mots prononcés d'une voix plate, morte, Ulysse ajouta en haussant les épaules :

On me l'a dit du moins. Tu sais qui. Après que

- Oui, je sais, répondis-je. Tu me l'as déjà dit une fois.

3

Le lendemain matin, comme tous les jours depuis notre exil, je fis un mauvais rêve : on nous avait rendu notre tille aînée, mais je ne la reconnaissais pas, je la cherchais autour de moi sans la trouver, j'avais un grand mais dégoûtant désir de m'abaisser devant les gens qui la retenaient en otage et pouvaient me la refuser à jamais, je voulais tant qu'elle me soit rendue, je suais et je croyais pleurer dans mon sommeil, mais il n'y avait rien à faire, c'était précisément ce qu'ils voulaient, me faire souffrir : si j'avais pu les convaincre que j'étais incapable de souffrir, indifférent à la séparation et au fait que l'enfant grandissait sans aucun sou- venir de nous, sans la moindre conscience de notre existence, comme si nous eussions été morts ou qu'elle eût été morte elle-même - Seigneur, épargne-nous, aie pitié de nous - ces amateurs de puis- sance nous l'eussent jetée comme un jouet devenu inintéressant, mais c'était justement là l'impossible, ne pas connaître la douleur, ne pas connaître le désir d'être réunis. Je sanglotais dans mon rêve, quoique j'eusse les yeux secs et que je fusse immobile dans mon lit. Et une fois de plus Ge crois bien que je fais le même cauchemar chaque nuit, et toute la nuit), je fus sauvé, ma fille cadette entra dans la chambre à sept heures du matin en criant : <t Huit heures et mie! Debout! ». J'ouvris les yeux avec difficulté pour la regarder : son pyjama jaune avait des panta- lons à pieds, ce qui lui faisait de petites pattes d'éléphant. Ses grands yeux bleus, tout ronds et remplis par leur immense iris, me contemplaient sérieusement au-dessus des grosses joues roses. Elle leva un peu la tête pour crier encore une fois, comme si je me trouvais à une énorme distance, en faisant une grimace avec sa bouche aux petites lèvres luisantes : « Huit et mie! Bout! > Comme elle n'avait pas encore trois ans, l'heure du réveil se plaçait pour elle vers les six heures du matin, et elle nous

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secouait impatiemment, Isolde d'abord, qui me défendait pendant quelque temps, puis moi-même. Je lui dis :

- Viens ct donne-moi un baiser.

- Non, dit-elle. J'ai donné un baiser à l'ours. J'insistai : elle finit par grimper sur moi et me serrer le cou bien fort entre ses petits bras minces. Je demandai à Isolde si j'avais parlé ou gémi en dormant. Elle me dit que non. Je me mis debout, fis ma gymnastique; je constatai que la matinée était radieuse. Ensuite, je passai tout notre appartement à l'aspirateur - l'appartement était gris clair, les meubles blancs, les boiseries pein- tes en blanc, les rideaux blancs ou bouton d'or, les fauteuils ten- dus de soie havane; l'aspirateu r était crème et vert. Je (is rapi- dement la vaisselle, tandis que ma fille, debout sur une chaise à côté de moi, jouait avec délices à essuyer l'argenterie, qu'elle lais- sait bien entendu humide. La machine à laver la vaisselle travail- lait silencieusement, toute blanche dans la cuisine immaculée, mais on n'a pas encore mécanisé le nettoyage de l'argenterie. Je suis de ceux qui participent à la révolution secrète du couple, ou plutôt à l'abdication des mâles : depuis les nègres australiens et depuis les hommes-singes, les femmes, plus petites ct plus faibles, ont été contraintes au travail par les bommes : les restes de cette sou- mission sont le travail ménager ct la cuisine. Mais comme je préfère coucher avec ma compagne et si possible avec ma reine, plutôt qu'avec ma servante, je travaille autant que possible à sa place. Chacun sait, d'autre part, que la gauche se divise en deux catégories, les gens qui ont des maîtres d'hôtel, des valets, des bon- nes ct des cuisinières, et ceux qui n'en ont pas et ne veulent pas en avoir; je fais partie de la seconde, bien que je sache commander ct que je sois né dans un monde où l'on avait des domestiques, et où il était permis de frapper ces humbles au vi- sage : mais comment ordonner à un autre être humain, surtout à une femme, de mc rendre personnellement des services person- nels pour de l'argent, à présent que je sais tout ce que je sais, ayant vécu tout cc que j'ai vécu ? S'il m'arrive un jour d'être trop pris par mon travail, je deman- derai à la firme de mc désigner une femme de ménage : elle fera son travail comme dans les bureaux, sera salariée de la com- pagnie et n'aura même pas besoin de me connaître, ni de me dire

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L'EXTRÊME

OCCIDENT

bonjour, sauf si elle le veut bien, par politesse impersonnelle. Je faisais ces réflexions en travaillant tandis qu'Isolde préparait le petit déjeuner, et je regardais par la baie les cimes des arbres. Nous n'habitons pas très haut, pas assez bas non plus pour être incommodés par Je bmit de la rue : au septième, dans un im- meuble de onze étages. Sa façade donne sur les jardins de la ville, qui suivent le tracé des anciennes murailles ct de l'ancienne enceinte bastionnée. Je voyais au-delà les étendues vertes des parcs dont deux des premières familles firent cadeau à la ville au cours du siècle dernier, les parcs Jo rdan ct Blumberg-Montefiore; les Blumberg-Montefiore sont l'orgueil de l'illustre Juiverie de la ville, rivale par sa richesse et sa culture de celles de Francfort ct d'Ams- terdam. Au-delà des arbres, il y avait des quartiers composés d'im- meubles en béton et acier, car toute cette partie de la ville avait brûlé pendant les combats de 1944, à l'époque même où mouraient par milliers, dans les camps de concentration, les Juifs riches et cultivés de la ville (seules les toutes premières familles, liées avec la grande bourgeoisie internationale, avaient pu sc sauver à temps, avant l'invasion ou pendant le début de l'occupation, les Blumberg- Montefiore étaient du nombre; puis ils étaient revenus occuper la place de premier rang qui était la leur) ct où nul jeune Juif ne pouvait plus parler de

la bien-aimée que j'ai perdue l'année dernière en Allemagne et que je ne reverrai plus

parce que sa bien-aimée l'avait également perdu, lu i; il ne tait plus personne. Au-delà encore s'élevaient les parallélipipèdes de béton blanchâ- tre des aciéries et des usines de produits chimiques; il y en avait une qui lâchait plusieurs fois par jour une masse de vapeur blan- che, bouclée, aux rondeurs bleutées, comme le plus compact des cumulus d'été. Cela ressemblait à du marbre ct sc tenait en l'air longuement, resplendissant dans le ciel radieux. En bas, sous lçs cou- ronnes des arbres, les voitures passaient en un fleuve ininterrompu sur quatre files . A droite, haut vers le soleil, un dirigeable argenté flottait, immobile : il faisait de la réclame pour un grand m agasin.

res-

59

L'EXTRbffi OCCIDENT

Plus haut encore, une Caravelle passa, tirant derrière elle son double sillage de fumée transparente; puis il y eut une traînée de bruit siffiant ct tonnant, qui nous atteio-nit lorsque l'avion était déjà loin.

Nous n.ous assî~es autour de la table ronde, blanche, posée sur u~ seul pied ~ux lignes paraboliques. Le grille-pain, chromé, dou- ble de ses spirales de fils de cuivre passés au rose incandescent éjectait régulièrement ses toasts. Je m'en fis deux avec du beurr~ végétal et du miel de fleurs de tilleul et j'avalai un verre d'eau ,il y a~ait des an~écs que j'av~s oublié le goût de

~ér~e -

l eau

"'

c'est la

meilleure, mais ici, dans cc pays plat, surpeuplé et ~roche de la mer, l'eau est saumâtre, a un goût de chlore, les poissons du fleuve sont morts et ceux qui survivent sc sont adaptés à respirer des détergents, leur chair a un goût de pétrole et de métal tout l'es- tuaire et l'embouchure du fleuve sont pollués par le 'mazout et les déjections des usines et des chantiers, il n'y a que l'eau de la haute mer qui soit encore pure. J'~mbr~ssaiIs,olde et j'enlevai l'enfant dans mes bras parce qu'elle tenrut tOUJOurs a appuyer sur le bouton de l'ascenseur (elle allu-

tirée d un puits ou sortw d'une fontame

vive

et

m~it_l'électricité ct l'éteignait, faisait partir l'aspirateur et l'arrêtait, frusrut manœuvrer l'ascenseur, mais elle n'avait encore jamais vu un feu de bois, sauf une fois, à la campagne : nous avions été invi- tés par le grand patron à passer une journée dans sa maison des champs, où le feu brûlait dans des cheminées à l'ancienne mode). En échange, je sollicitai un baiser et elle accepta de me serrer

le

~oller sa joue ronde contre mon visage. Elle serrait

cou et .de

fort et grmçrut des dents de plaisir, ou peut-être machinalement ce q u'elle fa!sa it aussi lorsqu'elle embrassait son opossum en pelu~ che. Nous nmes tous les deux, parce que j'imitai son grincement de dents, et elle colla son minuscule visage joufflu à la vitre pour me voir disparaître dans les profondeurs de l'immeuble. ~rivé au bureau, je jetai un coup d'œil par la fenêtre, car j'ai- mrus regarder la place du Petit-Marché quand il faisait du soleil : elle n'avait conservé d'ancien que le nom, car, détruite PCU: les bombardements et les tirs d'artillerie, elle ne montrait plus mamtenant qu'un décor de cubes en verre et aluminium verre et béton, matière plastique et acier, colorés en gris, bleu-gris, vert

60

L'EXTR~ME OCCIDENT

terne. Mon bureau se trouvait au douzième étage. Au sommet de notre immeuble, un navire en tubes de néon tournait continuel- lement, illuminé la nuit, profilé sur le ciel pendant le jour. Tout en bas, je voyais fourmiller les voitures avec leurs carapaces d'in- sectes durs et luisants, des poignées de piétons s'éparpiller à la sor- tie d'un autobus, des grappes de passants attendre l'arrivée d'un tramway. Au loin, on apercevait une étendue peuplée par une infinie génération de grues en treillis d'acier, de mâtures maigres; des colonnes de fumée en montaient verticalement. Tout autour, il y avait la ville, la banlieue industrielle, le port, les chantiers navals, la plaine bourrée de bourgades ct d'usines, la mer infecte, poisseuse, chargée de cargos, de chalutiers, de bouées, de remor- queurs, de bateaux-phares, et au-dessus l'air envahi de gaz et de fumée, peuplé d'avions dont les réacteurs chiaient le feu sous pres- sion et qui atterrissaient et décollaient à raison d'un toutes les deux minutes, sans parler des chasseurs-bombardiers dont un groupe de quatre venait de passer très haut sur la ville, on ne voyait d'eux que leurs quatre traînées de gaz condensé, glacées, toutes blanches et étincelantes dans l'azur à quinze mille mètres, mais ils étaient loi n depuis longtemps. Ce point du monde était très dense. Il y avait de l'épaisseur, du pullulement. J'en pris conscience encore une fois, avec la satisfaction accoutumée. J'ouvrais ma correspondance, sans avoir pris le temps de regar- der les journaux, lorsque ma secrétaire me téléphona pour me dire que M. Membrovitch mc priait de passer le voir immédiatement. Ulysse mc reçut d'un air sombre :

- Tu as lu la Gazette générale de la Bourse ? Non ? Assieds- toi et lis ça. II me tendit le journal, qui est l'un des meilleurs du Nord-Ouest

de l'Europe, il me montra du doigt le titre de l'article de fond, anonyme comme toujours : Un assainissement qui s'impose. Je

lus rapidement quelques passages :

tissantes des derniers mois, le moment serait venu d'agir. Trop de chefs d'entreprises se laissent aller au vertige des investissements, à l'expansion sans garanties de sûreté. Ces chefs d'entreprises ont du temps pour tout, sauf pour se faire conseiller par des experts financiers et comptables, sauf pour discuter un bilan. Beaucoup de patrons ne tolèrent autour d'eux que des Béni Oui-Oui; ils sont

61

après les banqueroutes reten-

L'EXTR~ME OCCIDENT

si conji~nts en eux-mêmes qu'ils n'acceptent que les conseils qui

et c'est de plein droit qu'on

se demande comment toute une série d'instituts financiers ont pu accorder des crédits alors que les informations de l'Office de sur- veillance bancaire auraient parfaitement pu les éclairer. Mais ne nous Y trompons pas : en fait, dès qu'un gros client, comme tel ou tel des faillis des mois précédents, trouve un banquier capable de réserver ses offres de crédit et de l'avertir des dangers

auxquels l'expose son imprudente politique d'investissements, déjà les banques concurrentes sont là, prêtes à enlever cette clientèle à n'importe quel prix, quitte à fournir tous les crédits demandés à d~s taux d'intérêt ridiculement bas et sans sécurité suffisante, sans bllan, sans garanties, etc. L'intérêt vrai de leur propre institut et celui bien compris du client sont sacrifiés à un succès momentané. Et soit dit en passant, ces méthodes affaiblissent les banques sérieu- ses et solides, elles mettent en péril le marché et l'économie en-

les conftrment dans leurs intentions

Cet état de choses est dû en grande partie à l'existence

des grandes affaires de famille. On ne trouve dans aucun pays d'Occid~nt, sauf peut-être en Allemagne fédérale, une aussi forte proportwn de ce type d'entreprise qui appartient au passé. Si on critique des affaires comme Krupp, Schneider-Creusot et Monteca- tini chez nos voisins, que dira-t-on de firmes comme les Chantiers et Lignes de Navigation Jordan, qui jouent un rôle analogue dans notre pays, et où toutes les grandes décisions sont prises par un seul homme, qui ne doit de comptes à personne, bien qu'une faute commise par lui soit expiée par toute notre économie, par des dizaines de milliers de salariés, des centaines de petits et moyens entrepreneurs dont les firmes sont les fournisseurs ou les clients des Etablissements Jordan? La forme juridique d'une grosse entre- prise est de nos jours la société anonyme, il faut le dire une fois pour toutes, et ces immenses affaires de famille qui ne présentent pas de bilans, qui ne sont pas responsables devant personne tout en maniant des forces économiques redoutables, ont été l'or- gueil de notre cité par le passé, mais elles peuvent mettre en danger le pays entier aujourd'hui ou demain.

J~ déposai le journal sur la table d'Ulysse et le regardai, cons- terne :

tière

- C'est de la folie! Us veulent que nous publiions nos bilans?

62

L'EXTRÊME OCCIDENT

Ils veulent que Freddy transforme son affaire en société d'action-

naires et confie la direction à un conseil d'administration? Et qui va faire attention à cet article?

- Tourne la page, dit Ulysse. Les nouvelles de l'étranger. La

correspondance de Londres. Lis. Sens-tu à travers cette belle prose cadavérique, ce style de cancer au cerveau, de cerveau en bouil- lie, hein, sens-tu la haine ? Et la peur ? Ils ne veulent pas de grandes individualités économiques et sociales qui soient puissantes et indépendantes, ils veulent que tout soit de la bouillie de comité, que tout le monde tienne tout le monde par où tu sais, et que personne ne puisse bouger. Que tout soit sûr, couvert, rassurant, garanti, égal, confondu dans la pâte. Tu te rappelles, chez nous ?

C'est comme chez nous! Et ça se passe sur toute la planète, lis seulement, tu verras.

- Depuis quand te fais-tu le champion du gros capital privé?

demandai-je en riant.

- Ce n'est pas cela, je regrette de voir disparaître une belle

espèce, comme les lions et les tigres, dans vingt ans il n'y en aura plus. Et je n'admire pas ce qui vient après.

- Mais c'est nous, ce qui vient après! C'est nous, les directeurs,

les fonctionnaires, le secteur tertiaire! Et tu le sais aussi bien que

moi. Il fit une grimace amusée mais peu appétissante :

- Nous me dégoûtons, dit-il, et il éclata de rire. Je ne nous admire pas! Lis, je te dis. Aujourd'hui ici; hier déjà, à Londres. Et la conférence de la Chambre de Commerce s'ouvre dans une heure. Tu comprends ? Je restai silencieux. Puis je demandai :

- Et d'où ça part-il?

- Mais de tous les côtés, bien entendu, lorsque ça arrive, c'est

de tous les côtés que ça part! Il y a sûrement là-dessous des types qui haïssent le patron, et Manfred probablement encore plus, mais ils sont trop nombreux pour avoir pu se mettre d'accord, il y en a certainement qui ne se connaissent pas. Non, c'est dans l'ordre

des choses, les gens ont besoin de sécurité et d'égalité, les aven- tures et la grandeur personnelle, ça ne les intéresse pas, ils vont supprimer ça. La bouillie, la bouillie! Chaude et sucrée, cancer douillet - d'ailleurs tout à fait entre nous, tant que je pourrai

63

l'

L'EXTRtME

OCCIDENT

me procurer des sensations voluptueuses, ils n'ont qu'à s'amuser comme ils voudront, ça mc fait un spectacle. Tu te rends compte

que F reddy ne savait

le plus grand secret ct l'apporter eux-mêmes à l'imprimerie très tard

dans la nuit, pour que personne de nos amis et autres vendus ne nous ait avertis! Je rouvris le journal en disant :

de dire : c'est vrai,

nous ne nous aimons pas, il n'y a pas que toi, tu vois tous ces impatients, ces m écontents, ces irrités autour de nous, ils sont tou s furieux que le monde soit tel qu'il est, mais pour nous, le monde, pratiquement, c'est nous tous, c'est de nous-mêmes que nous som- mes mécontents. Et les bourgeois ? Tu sais bien qu'ils ont honte

d'eux-mêmes en tant que classe . Et les apparatchiks, tu sais b ien qu'ils se haïssent eux-mêmes à mort, et qu'ils ont honte de ne pas être

rien hier soir ? ils ont dû faire l'article dans

- Tu sais, je réfléchis à

ce

que tu viens

L'EXTRÊME

OCCIDENT

presse n'ose pas y toucher et semble croire que cette firme n'est pas mortelle. Certes, l'économie du pays et surtout l'activité de ce port qui est l'w1 des plus importams dans la mer du Nord, sont saines. Mais le régime monarchique et autocratique chez Jordan, le refus de publier des bilans de fin d'année, tout cela, c'est un cancer qui empêche l'élargissement de la base financière de la mai- son Jordan elle-même. Le secret dont celle-ci entoure ses affaires peut cacher d'énormes profits, comm e aussi l'insolvabilité. Un e arme à deux tranchants, en vérité.

C'était alarmant. Ulysse rentra, l'air soucieux. Je dis

- J'espère qu'il n'y a rien de vrai là-dessous. Ce serait la

catastrophe! Tu crois qu'on a trop investi et qu'on n'est plus cou-

vert par les crédits ? II me regarda, pensant visiblement à autre chose, puis il haussa

les épaules et dit :

comme ces Occidentaux; et tu crois que d es types comme

 

Rachid ne

-

On verra bien. Tu viens ? Il se fait tard.

sc détestent pas ? Si, et c'est la raison de leur besoin de révolution

Nous montâmes en voiture avec deux autres hommes du service

et de réformes. Et alors? La boîte grillagée sur Je bureau d'Ulysse eut un craquement

de relations publiques : comme nous appartenions à la grande mai- son Jordan, on nous avait fait l'honneur de nous inviter comme

sonore et creux, puis la voix de Pierre-Paul Brant en sortit :

assistants à la conférence annuelle de la Chambre de Commerce.

-

Ulysse, vous pouvez passer immédiatement chez moi ?

L a voiture passa par les rues encombrées d'autos et d'autobus.

Ulysse tourna le bouton et se pencha au-dessus de la boîte

De temps en temps, le flux des voitures s'arrêtait, et une masse

-

J'arrive, dit-il.

 

dense de piétons passait, compacte, d'un trottoir à l'autre. Je regar-

n

se

leva

et

avant de sortir se retourna vers moi

:

dai les visages des gens qui conduisaient les voitures : sérieux,

Mais, bien sû r : d ès qu'on a mangé de l'arbre de la connais- sance, on sc hait soi-même. C'est d'ailleurs une partie intégrante de notre conscience et de notre lucidité que la détestation de soi-même. Lis les extraits de l'Economie Times, je serai de retour

-

pas surprenant que, par exemple, l'empire industriel des Jordan

crispés même, presque sombres. Je regardai les passants qui mar- chaient devant nous : visages souvent vides, absents et obsédés. Mais il y avait des jeunes filles qui bavardaient en riant, écheve- lées, tout n'était pas morne acharnement.

tout de suite, il est presque dix heu res.

 

Des

cent

cinquante

maisons

de banque

de

la

ville,

les

plus

Resté seul, je lus la correspondance de Londres; en effet, il y avait là des p assages d'un grand article que l'Economie Times avait publié sur notre secteur industriel. On y disait : Il ne serait

soit en difficulté pour le financement de ses opérations. La mai- son Jordan s'identifie, il est vrai, avec les traditions maritimes et commerçantes du pays, et surtout de ce grand port, rival de Rotter- dam et de Ham bourg aujourd'hui, comme il l'était d'Anvers et d'Amsterdam du temps de l'Invincible Armada. C'est pourquoi la

importantes étaient alignées sur l'Esplanade, face au gazon et aux grands arbres. J 'aperçus, comme nous passions devant la façade en verre blindé et marbre de la banque Blumberg-Montefiore, la petite plaque de bronze qui portait l'inscription certainement inobservée des passants : Maison fondée en 1594. Il s avaient commencé comme importateurs d'épices, cc qui leur avait valu l'épithète honorable de sacs de poivre, qu'ils partageaient avec les familles patriciennes chrétiennes. La maison avait brûlé plusieurs fois, on la reconstrui- sait chaque fois dans le style du jour - elle était maintenant

64

L'I'.XTRÊMI! OCCIDENT

65

5

L'EXTRÊME

OCCIDENT

cubique - puis on rivait au mur une nouvelle plaque portant les mêmes mots ct la même date. Devant la maison s'alignaient quelques voitures noires. A côté, plus vaste, avec de hautes baies vitrées - on apercevait les tubes de néon qui brûlaient à l'inté-

rieu r en dépit de la matinée éclatante - s'élevait le siège de la banque Simonsen, qui, elle, n'existait pas depuis dix ans. Des Jaguar Mark X, des Mercédès, des Facel-Véga s'alignaient devant sa façade, encore plus nombreuses et toutes noires ou gris foncé.

maison Blumberg, il y avait deux RoUs qui

attendaient.

Mais

devant

la

Face à l'ancien petit palais aux murs noirâtres qui abritait la Chambre de Commerce, derrière les grilles, les voitures remplis- saient tout l'espace libre; en deç~t, elles encombraient les deux trot- toirs. Des chauffeurs se promenaient par petits groupes. Nous en- trâmes sous le porche à quatre piliers rustiques. Nous montâmes !:escalier de _marbre blanc à tapis cerise. Derrière nous, des por- tières claquatent, des moteurs embrayaient. Ulysse resta un peu en arrière avec moi et murmura :

- Tu sais ce qu'il vient de mc dire, Pierre-Paul ? Il avait lu la Gazette générale de la Bourse, mais il n'avait aucun commen-

taire à faire là-dessus. Il m'a demandé avec une sorte de sourire

~rimaçant co~e s'il avait cu la colique :

« On mc dit que vous

etes grand amt de ma femme. Vous étiez ensemble à la terrasse du Café de l 'Archiduchesse hier soir. Comment va-t-elle? :. Cc disant Ulysse torttllait son visage pâle aux joues bleues ct aux lèvres rouges, pour imiter le sourire souffreteux qu'il avait vu chez Pierre-Paul Brant.

- Un type qui sent s'effondrer la terre sous lui ct qui mc

demande des nouvelles de sa femme qui l'a quitté! dit Ulysse à voix

?ass~. Et_ il mc j~tait un _regar? bien mauvais en même temps, il ~a fatt ~cur, Je tc le Jure, il est fou. Il m'a fait peur parce

qu'il va avotr honte de s'être laissé aller à me poser cette ques-

tion

à Ulysse. J'avais soif d'un peu de

sta,~thté, de .~ranquilltté, je ne voyais depuis l'âge de quatorze ans

qu etat de s~egc, coups d 'Etat, guerre, inflations,

réformes moné-

taires, révolutions, confiscations, nationalisations, vagues de terreur

ct d e mi sère, délires collectifs. Je n 'avais pas vécu deux années

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lamentnblcment bête.

s avais

J ~ . ne

qu~ _répondre

L'EXTRÊME

OCCIDENT

tranquilles d'affilée. Seigneur, accorde-m'en cinq ou dix que je puisse reprendre haleine, priai-je silencieusement. Mais qu'il en soit selon ta volonté.

- Il va me détester, cette espèce de salaud, murmura Ulysse,

préoccupé, à côté de moi. Nous entrâmes dans la salle qui avait été jadis le grand salon de cette habitation conçue pour une seule famille et une douzaine de domestiques. Chez nous, ces maisons-là étaient accaparées par le parti, ici elles l'étaient par les organisations; la terreur et la spo-

liation là-bas, ici les impôts et les taxes de succession interdi- saient de pareils palais aux particuliers, au moins en ville, car dans la banlieue opulente, il y avait des villas non moins somp - tueuses.

- Allons, dit Ulysse en rejetant la tête en arrière, que le diable

~

l'emporte, ça ira, ça ira, on va se débrouiller! Et il alla saluer le groupe serré de nos chefs et supérieurs; il y avait là le beau Manfred Weill, noblement bienveillant et autoritaire, Pierre-Paul Brant ct une demi-douzaine de directeurs

d'entreprises affiliées à la maison. Je regardai attentivement Pierre- Paul Brant, curieux de voir sur son visage quelque trace de la honte qu ' il devait éprouver à s'être livré à Ulysse comme cela. Mais il était froid, jaune, les lèvres pressées l'une contre l'autre, les tempes grises, les yeux gris derrière les lunettes sans monture

- juste une mince accolade d'or au-dessus des verres. li ne parlait guère, alors que les autres bavardaient avec jovialité sur des sujets insignifiants, comme peuvent le faire des hommes mûrs, habitués à diriger les autres, quand ils sc trouvent réunis dans ces assemblées rituelles. Les sujets sérieux se traitent dans les bureaux, déjà les salles de conférence et de comité ne servent qu'à dire tout haut ce qu'on a décidé dans un dialogue à voix basse. Manfred Weill parlait des grandes régates annuelles qui allaient commen- cer dans quelques jours :

- Cette fois-ci encore, nous allons les gagner, la coupe n'est pas

sortie de la maison pendant cinquante-six ans, elle va y rester, je vous parie une caisse de champagne. Et il regarda autour de lui en souriant. Pierre-Paul Brant ne bougeait pas, tandis que les autres riaient, à demi amusés, à demi serviles sous leur gravité ct leur dignité directoriales, car nul

67

L'EXTR ~I\fE OCCIDENT

n'aurait osé etire qu'il se moquait des régates et de la coupe et de la famille Jordan et de la manie nautique de Freddy Jordan.

- Vous tenez le pari, Pierre-Paul?

Pierre-Paul Brant ne répondit qu'un seul mot, sans lever les yeux, sans presque remuer les lèvres :

-Non .

- C'est parce que vous croyez que nous gagnerons, ou parce que vous ne voulez rien risquer ?

Pierre-Paul Brant le regarda de

bas

en haut

-

il était plus

petit d' une tête -

et dit

avec un

très

fa ible sourire

;

- Je ne risque jamais rico.

Et comme il l'avait regardé dans les yeux, cela équivalait à dire :

c ~u ri s ques tro p, toi, et tu es su r le point de perdre le jeu! > ; malS seule une situa tion très grave et très d éfavorable à Manfred

délégués

et directeurs generaux de la f1rme. Manfred Weill fronça ses sour- cils touffus, ma is à cc moment même, on criait : « Messieurs! M~ssieu~! S'il vous plaît! > et l'instant de gêne et d'inquiétude, qm ~vatt rendu muets les directeurs de chez Jord an, effaçant leurs sounres, fut noyé dans la poussée vers les rangées de chaises. Tous ces corps étaient arrondis aux épaules et au ventre habillés de fines étoffes très sombres - il y avait même des sexagénaires et des septuagénaires en veston noir et pantalon rayé, avec des chaî- nes de montre en métal gris, acier peut-être, en travers du gilet. Mais la plupart n'avaient pas cinquante ans; tous étaient bien rasés les cheveux soignés et plutôt fournis, il n'y en avait pas un à exhib;r la coiffure d'athlète ou de crétin, que l'on rencontre dans les mi- Jie~x int~llectu_cls : eux pouvaient s' o ffrir le lux e d 'êt re toujours frais, amidonnes, les ongles polis. Leurs visages étaient pour la plu- p~rt rouges, empâtés et luisants, avaient les yeux bleus durs et VItreux~ chez ~ertains par contre le teint était glacé, exsangue, de cette pâleur gn se du bureaucrate. Mais sur aucun, on ne voyait la couleur terreuse d es hommes d e chez nous. TI n'y avait ici pas de sang tartare, les Gengiskhanides avaient épuisé leur virilité plus à l'Est, sur nos aïeules, lors des invasions que nous avions absorbées dans notre sang.

Nous nous assîmes tous ensemble, le bloc de gens de chez Jor- dan. A l'une des extrémités de la salle, on avait édifié une tribune,

Weil! eût auto:is~ ce ton cnt~e les deux administrateurs

68

L'EXTR@ME

OCCIDENT

installé des micros, et encadré le tout par deux immenses bou- quets de roses dans des vases presque aussi gra~ds qu'un homm~, des Ming que le comptoir local de la Compagmc des Indes avait achetés à Canton jadis, lorsqu'il y avait une Compagnie des Indes. Le président, M. Blumbcrg-Montefiore, tout menu, chauve, le crâne pâle et pointu, les cheveux et la moustache tout blancs, monta à la tribune pour salu er l'assemblée et prononcer quelques

même les prophètes

mots d'introduction : «

les plus optimistes n'auraient conservé la foi de leurs aïeux

s'agit de fatre

:., dit-

en preuve de sagesse, d e mesure, de prudence

il avec un fin sourire, puis il donna la parole au premiCr orateur, Manfred Weill, qui allait faire un rapport sur la situation et les probl è m es de l'arm ement. P e nd ant qu'il mon tait, olympi e n , à ~a tri-

bune, je regardai le profil de Pierre-Paul Brant. Je co~prcnais que celui-ci détestât son collègue, son cadet de plus de dix ans, beau, avantageux, équilibré, heureux - Manfred Weill avait une femme

ct des enfants très beaux, je les connaissais. Mais je fus frappé

de la maigreur des applaudissements qui saluèrent le favori de Freddy

prospérité

ceux parmi nous qui ~nt

remercieront D ieu

vœux les pl_us

J o rd a n lorsqu'il mont a à la tribune (Freddy é tait , trop gr~ nd se ~­ gncur et trop timide pour assister à ce genre de reumon, il restait caché et retiré dans ses maisons luxueuses, inaccessibles à tous sauf

à ses commis et employés). Les visages d e ces centaines de chefs d'entreprises étaient pétrifiés dans une gravité inamicale. J 'écha ngeai un coup d'œil avec Ulysse, puis je me penchai pour lui poser la

.

- Ils sont tous salariés. Presque tous. Des bureaucrates. Et lw

a

cu la chance de p~sséder moralement le patron un soir, en lui

a monté d'un coup

question à l'oreille. Il chuchota :

en sautant tous les échelon s,

parce qu'il

remettant du

cœur

-

Mais

c'est un

au ventre.

homme

remarquable,

il

aurait fait

carrière

tout de

- Pas la même. Vingt-sept mille salariés sans compter les fir- mes affiliées qui font monter le chiffre à quatre-vingt-sept mille, avec les familles, ça fait un demi-million, la population de cer- tains pays représentés aux Nations Unies. Tu sous-estimes la capa- cité d'envie et de haine de tes semblables, mon petit. Chut! Et il leva la tête pour écouter. Je réfléchissais à ce qu'il venait

69

L'EXTRgME

OCCIDENT

de me dir<:. En effet, la plupart de ces hommes avaient débuté comme p et~ts e mploy és, ingé~icu rs ou comptables, en gagna n t huit c~ntsou. mill~ thalers par mois. Ils en gagnaient maintenant dix ou

vmgt ,m , ill c, ils .rec~v~icnt de s gratifications et des participat ion s aux benefic.cs qUI f~JS~Icntd'eux des millionnaires. Mais Freddy Jor-

dan

et VIeilli, as~IS der.rière

heures par JOur, SIX ou sept jours par semaine, pendant trente,

tre.nte-cmq,

pa~ent, ~ embres d es co n se il s d 'administ ration , administrateurs dél é-

.g~~n a it ~n mllhon

de thalers par semaine . Il s ava ient mûri leurs bureaux à raison de dix ct douze

quarante anné~s, avant d 'arriver au poste qu'ils occu-

gue~, directe urs généraux , d és ignés par leurs supérieurs et

leurs

anciens

~ompa~nons de misère après une ascension pa tiente,

exté-

nuante, mtcrmmable, dans l'épaisseur de la bureaucratie faite des

c?~PS .et des impulsions de leurs collègues; et maintenant, ils dm gea1en ~ des banques, des comp agn i es d 'ass uranc es, d es chaînes

d e . magasms . dont on ne savait plus qui les avait fond ées, ni à

ell:s av~1ent appartenu j adis : à présent, c1Ies étai ent le bien

d e millions d 'actio nnair es

fallait

mamtemr dans un cont?ntement relatif en leur permettant de payer leurs meubles, le.urs maisons, leurs voitures achetées à tempérament.

Et. ~antz:.ed Weill venait leur enseigner leur métier. Oui, je devi- naiS a present ce qu'ils voulaient obscurément.

- ··· .P?u~ ne faire qu'esquisser la question des constructions nav~l~s, s t. ml!mement liée à ce1Ie de l'arme m ent et du transport manttm~,Je vous rappellerai, messieurs, que les commandes s'accu-

mulen.t a un r~thmc croissant, que le chômage n'existe pas

le _Pl~m ~mplot est assuré pour au moins di x-huit mois, situation

q~t .nvahse . av~c celle d es chanti ers japon a i s et allemand s . Nos

delats

nou s off~~ns de~ po ss ibilit és d e pai eme nt à tr ès long t er m e e t à d es cond1t10ns t\es avantageuses du point de vue crédit. La banque

qut

?

es actJo~aJr~~· d e centaines d e milliers,

mc?nnu~, mvJstbles,

qui

ne

comptaient guère,

mais

qu'il

ct que

de hvratsons sont très courts, les prix relativement bas

du Co~ercc d Outre-Mer et la banque Montcfiore ré-escomptent l es pohces d e leurs clien t~ ~ 4,38 ct 4,75 pour cent. Avec l'appui du gouvernement, ces credits p euvent être prolongés jusqu'à hui t an_s. L'année d ernière, 81,3 pour cent des contrats d'exportation ont étc conclus sur la base de paiements à long terme, généralement de sept ans ct, dans des cas exceptionnels, de dix ans. Cette année-ci, la

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L'EXTRI!ME

OCCIDENT

proportion est déjà montée, pour Je seul premier trimestre, à 85 pour c e nt des contrats . TI est vrai que nous avons été très pu i s- samment soutenus par les aciéries qui, lors de l'augmentation du prix d e l'acier laminé de 4 10 à 450 la tonne, sc sont montrées compréhensives et ont concédé aux entreprises de construction navale l'exécution des contrats déjà conclus au tarif d'origine. Enfin, nous pouvons concurrencer sé rieusement les prix des constructions nava- les japonaises, qui sont, je vous le rappelle en passant, de 108 dol- lars la tonne pour un pétrolier de 89 000 tonnes, ct de 120 à 135 dollars pour ceux de 46 000; ce n'est pas un jeu de combattre un adversaire pareil , et pourta nt nos prix l'ont emporté au moins sur un point, car la tonne de cargo de 14 800 tonneaux coûte ici 160 dollars, contre 170 à Kobé ou à Yokohama. n y eut quelques applaudissements. Ulysse se tourna vers moi et ricana :

- C 'est rigolo de faire l'éloge des aciéries, elles sont à nous.

- Mais nous nous trouvons dans une situation nouvelle depuis

que la Chine et l'Union soviétique importent des grains. Elle n'est pas comparable à la magnifique expansion que nous avons connue au moment du conflit de Suez, et que beaucoup d'entre nous sc r appellent avec une certaine nostalgie Manfred Weill fit une pause, il y eut des rires isolés amortis par la froideur générale.

- Ce qui fait que le prix du fret, pour une tonne de céréa- les chargée sur la côte sud des Etats-Unis, à destin ation d e notre port et de nos voisins du Nord et du Sud, Hambourg, Rotterdam, Amsterdam, Anvers et Rouen, est monté de 3 dollars à 8,50, tan- dis que le fret céréales qui nous arrive du Rio de La Plata est monté de 47 shillings ct 6 pence au milieu de l'année passée, à 100 shillings actuellement. Evidemment, ce ne sont pas les taux fa bul eux que nou s appel on s en langage d'affréteur c: les t aux de Suez :., lorsque, ne l'oublions pas, le taux du fret pour la tonne de céréales transportée par caboteur à partir du golfe du Mexique avait atteint 19 dollars et 50 cents, du La Plata, 188 à 189 shil- lings, ct pour la tonne de charbon depuis Hampton R oads jus- qu'ici, 116 shillings. Non , mess ieurs, ces temps ne sont plus. La prospérité continue, mais son rythme d 'épanouissement est frein é par la politique très, trop prudente des banques les plus en renom sur

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OCCIDENT

la place. Car il y a quelques mois, lorsque les exportations de céréales vers les ports de la Baltique et de la mer Noire ou vers les ports chinois n'existaien t p as même à l'état de rêve, nos ins- tituts de crédit ont fait pression sur nombre d'armateurs ct d'af- fréteurs, afin que ceux-ci concluent des contrats de frétage à long terme à des conditions insatisfaisantes. Je tâchais de flairer le refroidissement dans l'air. Mais ils

n'étaient qu'immobiles, raides, l'air presque stupide. lis l'écoutèrent jusqu'à la fin et n'applaudirent pas. Chacun pris isolément n'aurait

pas osé se montrer froid avec un des directeurs générau x de Jordan.

Mais tous ensemble, ils pouvaient fort bien lui faire sentir leur

antipathie. Il s vivaient pour se rassurer, ils occupaient leurs postes pour rassurer : des millions d'humains autour d'eux avaient peur d'une crise, d'un écroulement du vertigineux édifice de crédits, de promesses, d'efforts que représentaient le travail de toute cette mul- titude et le fruit de cc travail. Les ministres étaient élus pour ras- surer, les directeurs généraux nommés pour donner confiance, et ce favori parlait de courage, de grandes chances perdues par excès de prudence; il leur disait « vous ne devriez pas exister, il faudrait mettre une autre espèce d'hommes à votre place > - et il me semble qu'il n'avait même pas raison. Il y eut une brève pause, on se leva. La fou1e sobrement cala- mistrée, des centaines de quinquagénaires à l'air de commande- ment, des vieux froids ct fermes, guindés dans leurs vêtements élé- gamment démodés - sortit vers les salons attenants ct la grande salle à manger où l'on servait des rafraîchissements. Déjà, un petit cercle se formait autour de Manfred Weill. Un vieil homme aux bajoues tombantes, avec des yeux d'un bleu gris trouble au blanc injecté de sang, disait au favori de Freddy Jordan, en faisant le geste de lui frapper la poitrine avec son index osseux, déformé, ridé et blanc, mais sans le toucher :

- Monsieur, nous avons lu les journaux et nous vou1ons savoir

ce qui se passe chez vous! Vous n'avez pas le droit de nous faire de mauvaises surprises. Mais vous en êtes capables, s'il est vrai que vous avez trop investi pendant les dernières années. Pour- quoi Freddy Jord an n'est-il pas ici? Je m'y trouve bien, moi qui suis presque de vingt ans son aîné. Autour d'eux ct de ceux qui les écoutaient, les causeries insigni-

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L'EXTRtME

OCCIDENT

f uaient tous étaient enveloppés fiantes et faussement JOV~al:scon ~sse s~nscesse anéanti par les

d'un cocon de pa:oles, tls~~l~:~~ de pulsions, d'avidités, mais ils contacts, les relations de ' as se laisser voir à nu, comme

tôt à Ulysse. Derrière moi,

le r etissaient inlassablc~ent .Po~r n~ pt

.

.

Pierre-Paul Brant s'étatt l~tsse vorr justement, Ulysse disait, nant : b.

an

que nous sommes insubmersi-

- Allons donc, vous

,

s~vez ten u1 ? Soyons sérieux!

.

er ·

· pourrait nous co

,

bles! Qu est-e: qm

Octavio Anders-Gilderays, également

- Vous-memes! repliqua 'il . t 't des regards furtifs par-dessus

en riant, mais je m'aperçus .qu

l'épaulc d'Ulysse vers le

Manfred Weill

éta it fixe et absorbé. Mais OctaLvto s~ x M

nuait d'agomr ·

peu ragoûtant qui cont!-

vt~uxdmo . illeries Le regard d'Octavto

JC:lsieur

e

.

·

.

ena ressaisit · · et revint

e vteu

,

a sa cau- Blumberg-Montcfiorc

codant qu'Ulysse, . derncre ., m01, .

f

ée avec Ulysse.

ort s'approchait de ce second groupe p

sene

.

~mm

disait :

.

·

cr

à

tout prix,

il

- Même si nous voulions no~s rumannées

et

même

nous

alors,

faudrait

je dou te fort

y travailler

pendant

que ques

'

M Weill comme directeur

·

dont les épaules larges

b'en d'annees , avez-vous ant

Deputs corn 1

.

_

général ? demanda un homme gnson~te ~u'il tenait penchée très

et courbées e~e~draientu~~e~~~~~t;egarder en dessous, presque

remar uai une certaine gêne dans

d'Ulysse d'Octavio '

bas s ur la pOltnne.'

ce 5~ ,

q les rires des gens qui faisaient. cercle autour

à travers ses sourcils hensses. Je

t de cet homme. Celui-ci contmua :

c

Octavio rcgardatt

acca-

devant

blait Manfred Wetll de ses o