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Sur la critique de télévision In: Communications, 7, 1966. pp. 40-51. Michel Tardy Citer ce

Sur la critique de télévision

In: Communications, 7, 1966. pp. 40-51.

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Tardy Michel. Sur la critique de télévision. In: Communications, 7, 1966. pp. 40-51.

doi : 10.3406/comm.1966.1093 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1966_num_7_1_1093

Michel Tardy

Sur la critique de télévision

enAprèsFranœ,avoirMichelconstatéButorl'insuffisanceajoutait : «notoireOn hésitede laentrecritiquedeux musicaleexcès :

l'appréciation, l'évocation selon le sentiment obscur de quelques images peu variées, ou bien l'analyse technique tout à fait sèche. La première, si elle n'est point oapable de se justifier en produisant quelques détails pour preuves, peste arbitraire, intéressante tout au plus à nous rensei gner sur la psychologie de son auteur, rêve, ma foi, qui aurait pu tout aussi bien être provoqué par une autre occasion, par exemple par l'audi tiond'une autre sonate ou symphonie ; la seconde, qui fait plus illusion parce qu'elle témoigne au moins d'une étude, reste obscure, laisse le texte obscur, est vaine tout autant, si, au milieu de ses explications, dis sections, ne pointe un sens, si l'on ne nous renseigne par quelque lueur

sur le pourquoi de ces modulations, séries, renversements, ou groupes x. » La critique télévisuelle, elle aussi, reçoit ces deux excès en partage. Peut-être faut-il préciser qu'elle tombe plus volontiers dans le premier que dans le second. Les dissections sont plus rares que les échauffements et les démarches analytiques cèdent facilement le pas au lyrisme ou à la colère. Je ne connais guère de textes critiques permettant de comprendre comment sont faites les Cinq Colonnes à la Une et par quels procédés le dernier des matches de rugby se transforme en modeste épopée. Je devine bien que l'événement est intégré dans une structure narrative, mais le dé pouillement de la littérature critique ne permet guère de définir les procédés d'intégration. Je pressens que Pierre Sabbagh et Gilbert Lar- riaga ont disposé différemment leurs caméras autour du stade et que, dans la capture des événements, oes deux réalisateurs n'obéissent pas à la même stratégie. J'en dirai autant de la plupart des autres réalisa

teurs, quelle que soit la

situation télévisée, car j'imagine que, du côté

des Buttes-Chaumont, une doctrine, plusieurs doctrines, de mise en

1. Michel Butor, Mallarmé selon Boulez, in Essais sur les Modernes, Gallimard, Coll. Idées, 1964, p. 95-6.

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Sur la critique de télévision

images sont en train de s'élaborer. Quelles doctrines ? « Pour que l'év

énement

le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu'on se

raconter *. » Cette phrase que Jean- Paul Sartre fait venir sous

mette à le

la plume de Roquentin, s'applique parfaitement à la télévision. La télé

vision

raconter. A ne pas considérer la télévision comme une technique origi nale de récit, la critique tend à renforcer l'hypothèse de l'analogie et entérine le « comme si vous y étiez » béat des commentateurs. Je sais bien que l'on peut trouver çà et là, chez certains critiques davantage que chez d'autres, des notations dont l'ensemble constitue l'ébauche d'une étude des processus de dérivation : mais dans cette grande parti

tion impressionniste qu'est l'entreprise critique, le thème reste discret. La critique télévisuelle n'a guère dépassé le stade du syncrétisme. Il y a à cela plusieurs explications dont la moindre n'est pas celle qui résulte de la condition téléspectatorielle. Le critique, téléspectateur parmi les téléspectateurs, ne dispose d'aucun privilège professionnel sur ceux-ci. Comme eux, il est soumis à la loi draconienne de l'unique présentation des messages télévisuels. Son activité, dès lors, prend l'al lure d'un perpétuel pari : la première impression doit être la bonne. On sait ce qu'il en advient généralement. Je conçois que le critique de télévision puisse souffrir d'un complexe d'infériorité et qu'il considère

est une façon de montrer les événements et en même temps de les

avec envie ses confrères des autres spécialités qui, eux, ont toute

lat

itude

pour relire un livre, s'arrêter longuement devant un tableau, re

tourner

au théâtre ou revoir un film. Les rapports du critique avec les

émissions ressemblent à ces rendez-vous furtifs et sans lendemain dont il ne reste que des souvenirs. Plus que tout autre, le critique de télévi siontravaille sur la perception immédiate ou sur les reconstructions mentales. La vérification est un garde-fou qui lui est refusé et, par voie de conséquence, la télévision, à l'heure actuelle, ne peut guère donner lieu à cette forme de critique seconde, qui suppose une fréquentation patiente des œuvres et qui permet, à la longue, d'en percer provisoir ementle secret. Le critique de télévision, que je sache, ne bénéficie pas de cette commodité. Commodité plus théorique d'ailleurs que réelle, s'il est vrai que les autres critiques ne l'utilisent guère, pressés qu'ils sont par l'urgence des chroniques hebdomadaires, voire quotidiennes. Aussi bien les critiques littéraire, théâtrale, cinématographique, versent-elles égal ement dans l'impressionnisme. Du moins les conditions de cette critique seconde existent-elles. Je crains que le critique de télévision n'en soit réduit à la critique immédiate, sauf à généraliser l'emploi des appareils individuels d'enregistrement. Il en résulte ce phénomène étrange : un lecteur qui, par impossible, n'aurait pas vu les émissions, n'oserait parier que les diverses critiques télévisuelles parlent vraiment de la même télévision. Sous des dehors apparemment peu subversifs, la critique de télévi-

2. Jean-Paul Sartre, La Nausée, Gallimard, 1938, p. 60-1 (édition de poche).

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Michel Tardy

sion se fait gentiment délirante. Faut-il condamner cet excès de subject ivité qui, on le sait, confine à la folie? Faut-il regretter que Morvan Lebesque, dans l'Express, et surtout Jean-Pierre Chabrol, dans les Lettres françaises, qui en a fait un savoureux système. — se racontent chaque semaine au moins autant qu'ils parlent de télévision et fassent de la chronique télévisuelle un avatar imprévu du journal intime? Certainement pas, ou du moins avec d'infinies précautions. Je ne sou

haiterais pas l'existence d'une critique de télévision qui ne fût pas sub

jective.

détestable, et les réactions personnelles, qui sont irremplaçables. La bonne critique de télévision, c'est la trace inestimable laissée par la ren contre d'un homme de qualité avec la télévision. Qu'il voie et qu'il

traduise les émissions à travers ses catégories personnelles, voire même à travers ses tics intellectuels et linguistiques, loin de les dégrader et de les trahir, il les enrichit dans la mesure où il modifie insensiblement le regard du lecteur. Il existe une fécondité de la véritable critique. Je me demande si chaque critique ne rêve pas plus ou moins précisément d'être directeur des programmes et si chacun d'eux n'en assume pas les fonctions sur le plan imaginaire. Je veux dire qu'un critique de télévi sionpossède une certaine image de la télévision idéale, qui transparaît confusément dans ses articles, et qu'il est gros du système d'une télé

vision

télévision réelle.

critique. Heureusement. On n'imagine mal un ensemble de normes critiques, télévisuel ou non, qui serait entièrement fondé sur des critères objectivement définis. Tel est le mystère de toute critique, auquel on donne le nom de subjectivité. C'est pourquoi la démarche critique de Roland Barthes, par exemple, est inimitable ; entre l'œuvre et le système critique, il existe un surplus non codifiable : l'homme lui-même. Et l'homme l'emporte sur la méthode, même si, dans son commerce avec les œuvres, il essaie d'obéir à des règles de politesse, ou d'impolitesse. La critique est moins une technique qu'un art ; elle relève davantage de l'inspiration que de l'analyse. Banalités sans doute. Mais on n'a pas suffisamment remarqué que la constitution progressive d'une critique de télévision, en France, a pris la forme d'une mobilisation des écrivains et des hommes de lettres. Armand Salacrou, puis François Mauriac, ont précédé Morvan Lebesque dans les colonnes de VExpress. Jacques Maillard — pseudonyme sous lequel se cache l'auteur de deux romans. — a fait les beaux jours de l'Observateur, qui, depuis, s'est attaché Jean- Louis Curtis, après avoir fait une tentative sans lendemain avec Franç oise Sagan. Chaque semaine, dans les Lettres françaises, Jean Pierre Chabrol écrit sur la télévision et sur ses Cévennes natales, et Paul Vialar parle des émissions aux lecteurs des Nouvelles littéraires. Au mois de septembre dernier, l'hedomadaire catholique Panorama s'est assuré la collaboration de Françoise Mallet- Joris

Car enfin il ne faut pas confondre la critique d'humeur, qui est

possible par rapport auquel il juge

Il

n'y

a

pas

de

les

performances de la

recettes pour écrire une bonne

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Sur la critique de télévision

Ainsi, chaque soir ou presque, des écrivains abandonnent leurs fan- tomes singuliers et se mettent à l'écoute des ombres communes qui hantent le petit écran. A bien le considérer, le phénomène ne manque pas d'être ambigu, car on voit mal ce qui prédestinait ces écrivains à par lerpertinemment des programmes de télévision. On ne voit guère mieux il est vrai, qui aurait pu assumer cette fonction. Il n'en demeure pas moins qu'en l'absence de spécialistes patentés, les directeurs de journaux et de magazines confient volontiers la rubrique de télévision à des hommes de lettres. On peut sans doute y lire en filigrane la volonté de récupérer intellectuellement un moyen de communication audio-visuelle où, il faut le remarquer, la parole joue un rôle essentiel. La signature d'un écrivain au bas d'une chronique de télévision serait alors l'équivalent d'un bap

tême culturel : la culture de masse, un de ses secteurs du moins, s'en trou verait sinon apprivoisée, du moins légitimée. A moins que la critique de télé

vision

ne soit perçue comme un genre littéraire nouveau, encore à la re

cherche

de son équilibre mais déjà plein de promesses. Certaines de ces

critiques sont remarquables tant du point de vue des analyses que de l'écriture. Il ne serait pas absurde de penser qu'un jour on puisse en nouer la gerbe. Il ne me déplairait pas que les Jeudis de Morvan Lebesque fas

sent

écho aux Lundis de Sainte-Beuve. Je noterai toutefois qu'aucune de

ces sommes critiques n'atteint encore, en volume, à l'ampleur des Salons de Baudelaire. Il y a une usure des critiques de télévision, dont la succes sionrapide des titulaires de rubrique est le signe le plus évident. Le re

cord

de longévité,

pour

les

hebdomadaires, appartient à

Morvan

Lebesque8 : encore faut-il remarquer qu'aujourd'hui il se satisfait ais

ément d'une petite colonne. Le moment est venu de parler de l'impossibilité d'une critique indi

viduelle des programmes de télévision. C'est une tâche insurmontable, qui dépasse infiniment les forces d'un seul homme. Je ne parle pas de cette assiduité contraignante, imposée par les heures d'antenne. Assiduité qui, d'ailleurs, devient inopérante avec la multiplication des chaînes. Je parle de la nature de la télévision et de sa capacité illimitée d'assimi lation: représentations théâtrales, concerts, matches sportifs, opérations chirurgicales, évocations historiques, événements politiques, jeux de société, explorations spéléologiques, — on ne trouve rien qui ne puisse devenir télévisuel. Pour maîtriser cette boulimie multiforme de la télé

vision,

Il lui faudrait, avec la même encre, apprécier la transposition moderne du Dom Juan de Molière, les entrechats de Claude Bessy, la philosophie implicite de Nicolas et Pimprenelle, les mérites comparés de la télégénie gaullienne et de la télégénie lecanuetienne, l'exactitude historique de

le critique devrait faire montre d'une compétence universelle.

La Caméra explore le temps, les passes croisées des frères Boniface, la va

leur

didactique des émissions philosophiques de Dina Dreyfus à la Télé-

3. Depuis janvier 1962.

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Michel Tardy

vision scolaire, la vélocité des arpèges d'Aldo Ciccolini, les petits procédés du Journal télévisé, l'élocution retenue et l'œil éloquent de Raymond Que

neau parlant des Fleurs bleues1

puisse parler, avec un égal bonheur, de ces différents domaines, sauf à ne considérer la télévision que comme un moyen de véhiculer des conte nuset à ne faire porter la critique que sur les modalités du transport et

de l'intercession. Or, je ne connais aucun critique qui se résigne à cette portion congrue. Force leur est donc d'introduire dans leur activité une certaine spécialisation. Généralement le critique découpe dans les pr

Je ne pense pas que le même homme

ogrammes

génie personnel, à ses goûts et à ses compétences. Ce qui fait que la cri* tique de télévision est toujours plus ou moins parcellaire. En outre, à côté du critique permanent apparaissent de temps à autre des critiques d'un jour : il arrive, par exemple, que Jacques Siclier, qui tient la ru

brique

étrangère, Robert Gauthier, le soin de parler de Cinq Colonnes à la Une9. Et l'on a bien vu, lors de la dernière campagne électorale, comment la télévision a fait l'objet de plusieurs alinéas dans les articles de politique intérieure. Enfin, il existe au moins un exemple de critique ultra-spéc

ialisée: je veux parler de la critique grammaticale et lexicale du lan gage de la télévision, dont Robert Le Bidois semble s'être fait le champion e. Je voudrais encore noter ceci : pour le téléspectateur, la critique vient après l'émission, alors qu'en ce qui concerne le livre, la pièce de théâtre ou le film, elle vient généralement avant la rencontre du lecteur ou du spectateur avec l'œuvre. Par une curieuse perversion, qui montre à quel point s'est dégradée l'idée qu'on se fait de la fonction critique, on en arrive à penser que la diffusion du texte critique doit être antérieure et non postérieure à la présentation du message. De là à croire que la critique de télévision est affectée d'une tare originelle, il n'y a qu'un pas. Elle-même semble avoir mauvaise conscience, à en juger par l'appa rition récente de divers procédés dont le but évident est de remédier à cette prétendue imperfection. La presse commence à publier, quelques jours avant le passage de l'émission sur l'antenne, des entretiens avec le réalisateur, ou l'acteur principal quand il s'agit d'une « dramatique ». La pratique du pré- « visionnement », qui est l'équivalent de la présen tation du spectacle théâtral ou cinématographique à la presse spécial isée,tend à s'instaurer. Il arrive même qu'on publie un article de pré

de télévision quelques secteurs qui semblent accordés à son

de télévision dans le Monde, laisse à un chroniqueur de politique

sentation

alors que l'émission en

est encore au

stade du montage 7.

Parlant de cet ouvrage, je ne résiste pas au plaisir de signaler qu'il contient une

conversation à la fois savoureuse et instructive sur la nature de la télévision. Cf. Les

Fleurs bleues, Gallimard, 1965, p. 57-61.

4.

Cf., par exemple, le Monde, 3 octobre 1965.
6.

5.

7. Cf. Jacques Mourgeon, l'Education nationale, n° 33, 25 novembre 1965. L'émission

Diverses chroniques ont été consacrées à cette question dans le Monde.

(Portrait-Souvenir : André Gide) fut diffusée les 2 et 6 décembre.

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•Sur la critique de télévision

J'applaudis à ces initiatives, mais je ne suis pas sûr que ce contre quoi elles essaient de lutter soit une imperfection ni qu'il faille souhaiter la multiplication de ces modestes palliatifs. Si ces pratiques devaient

se généraliser, je craindrais que les critiques ne se transforment en simples rabatteurs : ils seraient tentés de faire l'article, — en la circonstance, les deux acceptions du mot ne manquent pas de piquant, — et, fonc- tionnellement sinon subjectivement, ils ne joueraient plus d'autre rôle que celui dévolu habituellement aux placards publicitaires. Il suffit quelquefois de regarder les rubriques voisines pour découvrir ce qu'est la modalité la plus répandue d'une pathologie de la critique. En venant après l'émission, la critique de télévision est débarrassée du souci de « conseiller » et peut dès lors entreprendre l'examen vérita blement critique des programmes. Elle a tout à y gagner : étant seconde chronologiquement, elle peut jouer un rôle inestimable en devenant l'une des formes extra-scolaires de la pédagogie. Je rêve d'une critique

télévisuelle

qui serait' d'initiation et dont les fruits patiemment mûris

ne seraient rien d'autre que des téléspectateurs enfin éduqués. Les cr itiques sont, ou devraient être davantage, les instituteurs de la télévi sion.Et pourquoi ne pas imaginer une critique de télévision qui se déve lopperait dans le cadre même de la télévision ? Que la télévision se mette un jour à se détailler et à s'examiner elle-même, est-ce délirer que de le souhaiter? Ou bien faut-il simplement attendre qu'elle soit devenue adulte pour qu'elle ose enfin se regarder dans son propre miroir ? J'ai tenté de suggérer les lignes de force définissant l'univers critique qui se construit peu à peu dans les marges de la télévision. Immédiateté et finitude : la critique de télévision s'efforce de tirer parti de ses propres insuffisances. Critique immédiate, elle suppose un sens très aigu de la répartie critique : l'évanouissement sans retour des images lance un défi constamment renouvelé au critique qui doit montrer sa capacité de réagir dans l'instant, c'est-à-dire de concilier la participation au « spectacle » et le recul critique. Cette situation inconfortable, de laquelle naît la critique de télévision, c'est peut-être aussi, quand elle est réussie, le secret de sa spontanéité. Critique parcellaire : la finitude du critique ne fait que révéler la condition téléspectatorielle commune. L'univers télévisuel, qui tend à s'égaler (je ne dis pas à s'identifier) à l'univers tout court, échappe au contrôle d'un seul homme, à moins de ne plus chercher à en apprécier séparément les modalités diverses et de trouver, sous ses manifestations multiformes, une signification commune qui assurerait l'unité du regard téléspectatoriel. Ce pourrait être cette pré sence fascinante du monde, de notre monde, obstinément renouvelé sur quelques décimètres carrés. La critique de télévision, en définitive, nous fournit une double série de données psychologiques. Elle nous permet d'étudier le comportement d'un téléspectateur particulier : le critique, et, par ce biais, ne manque pas de nous renseigner sur le téléspectateur quelconque. Elle est, en

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Michel Tardy

outre, un document au second degré, car elle porte en elle un système

de représentations mentales, je veux dire l'image que le critique se fait

des téléspectateurs et de la télévision. Il y a, dans chaque

critique,

l'ébauche d'une utopie télévisuelle. Utopie amorcée dans sa formulat ion,mais déjà développée en tant que système sous-jacent de valeurs. Analyser ces représentations mentales, qui sont des images directrices,

me paraît être une tâche utile, car le progrès de la télévision est subor

donné,

en partie, à la qualité de ces images.

ANNEXES

1. LE CONTENU DE DEUX SÉRIES CRITIQUES

Morvan Lebesque, YExpress (novembre et décembre 1962)

1

nov. Émissions électorales

La campagne comme spectacle, analyse

 

de

la

« distribution ».

 

8

nov. Cinq Colonnes à la Une

Les nazis britanniques,

 

la

Hongrie :

 

télévision comme preuve.

 
 

M.

Tout-le-Monde

Le Roi

des C.s.

 

15

nov. Journal télévisé

Le

procès de Liège ou la kermesse de la

Journal télévisé

lâcheté. Reconstitution d'un accident dont un

Le Bon Numéro

enfant fut la victime. La bonne tête de M. Belle mare.

 

22

nov. Émissions électorales

Propagande (gouvernement) et gérontoc ratie(opposition).

29

nov. Journal télévisé

Résultats

des élections

:

les

gaffes des

Théâtre 6 déc. Portrait-Souvenir

Hommage

M. Tout-le-Monde

13

déc. Reportage

Cinq Colonnes à la Une

Cinq Colonnes à la Une Cinq Colonnes à la Une Cinéma sans Étoiles

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journalistes. Ionesco, Les Chaises.

Mauriac, la bonté, la justice et Zénaïde Fleuriot.

A Gérard Philippe : qu'en reste-t-il?

Guy Lux : bavardage, truquage et cafouillis.

Le Corbusier : la guerre du créateur contre

la médiocrité. Circulation à Paris : le petit peuple rigo lard des chauffeurs de taxi et M. Papon content de lui.

: Les silences de M. Nehru.

: Les parents courageux des enfants infirmes.

: R. Enrico, La Rivière du Hibou (extraits).

20

dec. Dramatique

Dramatique

27

Dec. Cinépanorama

Coulisses de l'Exploit

Sur la critique de télévision

T. Rattigan, Rien que la Vérité (la sincé ritétélégénique).

Le Navire-Étoile, d'après E. C. Tubb. Jayne Mansfield et les cœurs, Shakes- speare et le businessman.

Boxeur vaincu veillé par sa femme, étu

devenu gardien de phare.

diant

Jacques Maillart, France-Observateur (novembre et décembre 1962).

1

nov. Livre sur la télévision

8

nov. Cinq Colonnes à la Une

 

Cinq Colonnes à la Une

Cinq Colonnes à la Une

15

nov. Programmes du dimanche

22

nov. Journal télévisé

 

Dossier

29

nov. Variétés Télévision scolaire

6

dec. Portrait-Souvenir

 

Hommage

Documentaire

Reportage

13

déc. Cinq Colonnes à la Une Cinq Colonnes à la Une

 

Évocation Dramatique

20

déc. Dramatique

 

20

déc. Portrait-Souvenir

 

Revue de Télévision

27

déc.

Livre sur la

T. V.

Max Egly, Taime la télévision.

Cuba : journaliste moins astucieux que les gens qu'il interroge. Hongrie : la morale tiède de Pierre Des- graupes, laisser parler les images? Les nazis anglais : caricature. Politique du remplissage, les Anciens

Combattants.

Le procès de Liège : héroïsation des in

culpés.

Lalou et Barrère, Le Dossier confidentiel de Veuthanasie.

Médiocrité.

Télé-Contacts, bulletin de la T. V. S.

Mauriac : Dreyfus, Barrés et Zénaïde

Fleuriot.

A Gérard Philippe : notice nécrologique.

R. Cawston, La Télévision à

monde,

B. B. C.

travers le

Le Corbusier : la raison et le cœur.

Parents d'enfants mongoliens.

Circulation à Paris : la suffisance de

M. Papon.

Montparnasse : les gens s'aimaient bien.

Le Navire-Étoile : crétinisme. T. Rattigan, Rien que la Vérité.

Mauriac (2) : Thérèse-Desqueyroux, c'est

moi.

Les Cahiers de la Télévision : extraits du

portrait-souvenir consacré à Mauriac,

P. Lazareff et l'information,

Vailland et les speakerines.

Roger

J. Cazeneuve, Sociologie de la radio-télé vision.

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Michel Tardy

Trois remarques:

1. Les deux séries ont des zones communes, dont le contenu n'est pas indiffé rent: Cinq Colonnes à la Une, Portrait-Souvenir, « dramatiques », reportages (procès de Liège, Le Corbusier) et hommage (Gérard Philippe). Faut-il en tirer des conclusions et remarquer qu'il s'agit, dans la plupart des cas (le procès dé Liège excepté), d'émissions présentant un certain degré d'élaboration? Je suis

frappé par le fait que, dans d'autres journaux, la critique semble admettre impli

citement

les autres secteurs (matches sportifs, discours politiques, etc.) aux rubriques traditionnelles de la presse. Peut-on y déceler l'influence de cette opposition qui est au centre de tous les débats sur la nature de la télévision : moyen de diff usion/moyen d'expression ?

qu'il existe un secteur particulier relevant de sa compétence et renvoie

2. A partir dé ce noyau commun, les deux séries divergent : la première inclut

dans son domaine d'exploration, les émissions électorales, les jeux télévisés, les magazines sportifs et cinématographiques ; la seconde, les programmes du dimanche et la télévision scolaire. Je ne fais que noter la non-coïncidence des deux séries et je pose le problème d'une typologie de la critique et le problème d'une définition de ce qui est perçu comme « critiquable ».

3.

La seconde série accorde une importance considérable à la littérature télé

visuelle

: substitut verbal d'une émission non diffusée (dossier sur l'euthanasie)

et textes critiques. Le second cas est le plus intéressant, car on atteint ici le point extrême où la critique se consomme elle-même et se prend comme objet de réflexion. Critique de la critique : c'est aussi le projet, dont la réalisation est à peine ébauchée, de la présente étude

2. l'image de la télévision chez morvan lebesque x

La critique de Morvan Lebesque se fait volontiers interpellatrice ; elle utilise ce que Roman Jakobson appelle la fonction conative, c'est-à-dire une communic ationdans laquelle l'accent est mis sur le destinataire 2. Or, cette fonction, très sensible dans les textes de Morvan Lebesque, est celle-là même qui caractér iseen grande partie la télévision (emploi de la seconde personne, de l'impératif, les yeux dans les yeux). Le style critique de Morvan Lebesque n'est que l'écho du style narratif de la télévision ; ce n'est pas là son moindre mérite. On sent, dans les critiques de Morvan Lebesque, l'existence d'une communauté invisible, ou, plus exactement, d'une double communauté, à quoi se réduit sans doute l'essentiel de la communication télévisuelle. Morvan Lebesque poursuit un double dialogue : avec les gens de la télévision, avec les autres téléspectateurs. Manifes-

1. Image partielle, bien entendu, puisqu'elle n'a été dégagée que de neuf articles, déjà anciens (nov. déc. 1962).

2.

Roman Jakobson, Essais de linguistique générale, Ed. de Minuit, 1963, p. 216.

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Sur la critique de télévision

tement séduit par l'équipe de Sports-Dimanche, — « excellente équipe, une des meilleures sinon la meilleure de la télé, pleine de gentillesse et de compétence » (27-12-62), — Morvan Lebesque s'adresse directement à elle : « Qu'elle reçoive ce que je viens d'écrire comme le signe d'une amitié » (ibid.). A René Barjavel,

interrogé à Lectures pour tous, il envoie ce message : « Eh quoi ! vieux frère, pour quoi cette fausse modestie ? » (15-11-62). Le petit monde de la télévision s'exprime par le canal du petit écran, Morvan Lebesque lui répond dans ses articles. L'un et l'autre sont à la fois et alternativement destinateur et destinataire. Fonction- nellement, les articles de Morvan Lebesque sont analogues au courrier adressé par les téléspectateurs à l'O. R. T. F. Mais la communauté télévisuelle, c'est aussi la communauté des téléspectateurs. Comme à la télévision, les pronoms « nous » et a vous » ont une fréquence élevée sous la plume du critique et il leur arrive de

se rejoindre dans une confusion significative : «

la paranoïa entre chez vous, grimace sur notre écran » (8-11-62) ; « Avez-pous compris ? » (ibid.) ; « Samedi dernier, nous avons assisté, par les yeux de la caméra,

à un acquittement

la caméra nous les montre, et

J'ai vu comme tout le monde à la télé, etc. » (15-11-52) ;

« Libre à vous de le croire et de passer une bonne nuit. Pour moi je ne vois pas, etc. » (ibid.) ; « C'est contre cela qu'il faut lutter de toutes nos forces. Sur le plan politique, bien sûr. Mais aussi dans nos solitudes, contre toutes les formes de sujétion » (22-11-62). Il arrive d'ailleurs que ce double « nous » : la télévision et

moi, nous les téléspectateurs, — n'en fasse plus qu'un et que cette double com munauté se trouve réconciliée au sein d'une communion parfaite : « Le vieil homme, lui, nous a reçus à Malagar. C'est simple, nous passions sur la route et une faveur étrange nous a ouvert la porte. Nous nous sommes assis et nous écoutons » (6-12-62). Ou encore : « Ces silences de M. Nehru, cette démarche

alourdie, ces épaules affaissées poignent le cœur. Que regarde-t-il ? Ce que nous

voyons nous-mêmes

» (13-12-62).

Morvan Lebesque ne néglige pas les œuvres de fiction. Il parle également des intercesseurs, je veux dire de ceux qui servent d'intermédiaires (animateurs, meneurs de jeu, journalistes posant des questions, etc.) entre le monde de la télévision et le monde des téléspectateurs, — et il lui arrive d'énoncer quelques règles de l'intercession télévisuelle : « Rendons d'abord justice à Roger Stéphane. Il interviewe mais ne se montre pas. Nous ne connaîtrons de lui qu'une voix « off » un peu assourdie, qui posera des questions pertinentes et décentes, comme on n'en entend pas beaucoup à la télé et ailleurs » (6-12-62). Ou encore, au sujet d'une série consacrée au cinéma muet : « (M. Ford) parle un peu trop de ceux qui ne parlaient point » (13-12-62). Ou encore : « Quant au prix du mauvais goût, il revient cette semaine à l'auteur du reportage sur « Ouessant », entêté à faire dire aux Iliens qu'ils étaient bien mal-contents d'être marins, un métier si dur où on est toujours en mer, si loin de sa petite femme, etc. Eh! que voulez -vous qu'ils soient ? Ouvriers chez Renault ? Vous croyez qu'ils seraient plus heureux ? Pauvre petit journaliste, la tête pleine de conformisme, qui ne connaît de la mer que ce que son derrière en sait au mois d'août » (6-12-62). Mais je crois deviner que, pour Morvan Lebesque, le véritable héros de la télévision, celui auquel il accorde sa tendresse, c'est l'homme de la rue. Écoutez-le parler de ces « gens simples, modestes même, et qui parfois s'exprimaient gauchement. Mais ils ont ce que les Officiels n'ont pas : des yeux pour voir. Et du bon sens, le vrai, le seul bon sens, celui qui ne juge pas par ouï-dire mais sur preuves » (13-12-62). Et c'est pourquoi Morvan Lebesque hausse soudain le ton et se trouve animé d'une saine colère

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Michel Tardy

quand il lui arrive de parler de Monsieur Tout-le-Monde, qui est précisément le contraire de l'homme quotidien : ce l'heureux élu sera, comme son nom l'indique, l'anti-héros, le reflet du troupeau, le Tout-le-Monde et Personne, bref : ce per sonnage nul et collectif qu'on appelle avec gourmandise le Français moyen et qui n'est, en fait, que le Français médiocre » (8-11-62). Rien ne lui paraît plus insup portable que ces contrefaçons de l'homme de la rue : « M. Guy Lux travaille dans le bavardage et le truquage. Son homme de la rue présenté à Brigitte Bardot (elle, fort simple, fort naturelle) est un mauvais comédien que n'importe quel passant, pris au hasard, ridiculiserait » (6-12-62). L'homme modeste, jusque-là oublié, relégué dans les zones marginales de l'existence, n'a rien de commun avec ces détestables imitations. C'est bien plutôt l'étudiant devenu gardien de phare, les parents courageux des enfants infirmes, ce boxeur vaincu veillé par sa femme, le petit peuple rigolard et râleur des chauffeurs de taxi. La télévision est passée derrière le décor : grâce à elle, l'homme quotidien fait son entrée dans l'histoire. Et Morvan Lebesque se fait le héraut de cet incroyable événement. Ses articles constituent l'ébauche d'une « critique de la vie quotidienne ». J'y vois, pour ma part, le signe évident d'une générosité critique. Dans Timage que Morvan Lebesque se fait de la télévision, je trouve encore d'autres éléments, mais qui me paraissent en retrait par rapport aux deux carac téristiques essentielles que j'ai énoncées.

1. Le refus de Yesthétisme télévisuel : « S'il y a une chose qui m'assomme à la télé,

c'est bien l'esthétisme. Ah! de grâce, de belles histoires, de beaux textes, et l'esthé tiqueau rancart » (20-12-62). Ce n'est sans doute qu'une maladie infantile de la

télévision et que le résultat d'une conception erronée de sa nature. La télévision n'est peut-être pas faite pour être « artistique », — s'y efforcer, ce serait entreprendre un acte contre-nature, — et elle relève certainement d'autres catégories que celles de l'esthétique. Ou du moins doit-elle chercher d'autres

une

conventions, car les anciennes y apparaissent comme inadéquates : «

représentation ultra-théâtrale, un festival de tics et de procédés qui finit

morne représentation, excessivement

par être amusant en soi » (6-12-62), et : a

théâtrale et aussi éloignée que possible de la télévision » (15-11-62). On ne peut affirmer plus clairement la nécessité d'une « déthéâtralisation » des « dramatiques ».

2. Le souhait d'une juvénilisation des visages apparaissant sur le petit écran,

notamment des porte-paroles des partis politiques : « La Télé est un révélateur impitoyable. Ce que ni le journal, ni la réunion publique, ni même la radio ne par viennent à suggérer, la Télé nous le jette à la face. Entre autres, le vieillissement des équipes dirigeantes des partis et leur inadaptation au dialogue politique actuel. Qu'on m'entende bien. Je ne souhaite pas des vedettes spécialistes du petit écran ou des charmeurs professionnels, à l'américaine. Mais il me semble que les partis eussent gagné à être représentés par leurs plus jeunes debaters »

(22-11-62).

3. Le problème de la sincérité télévisuelle : ici, Morvan Lebesque semble hésiter

entre deux images de l'image électronique, l'image comme administration de la preuve et l'image comme suprême tricherie. Comparez, par exemple, ces deux textes, écrits à un peu plus d'un mois d'intervalle : « nous avons lu partout que les nazis br itanniques étaient des cinglés dangereux. Le savions-nous vraiment ? Eh bien non,

nous ne faisions que le penser

Une fois par mois, les « Cinq colonnes » nous apportent, dans un monde livré à la confusion du verbe, des preuves de ce genre, qui nous manquaient » (8-11-62), et :

Un reportage, cela ? Allons donc, une preuve.

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Sur la critique de télévision

« (la pièce de Terence Rattigan) donne long à penser sur les sincérités télé- géniques. On sort d'elle inquiet, la mémoire, soudain, pleine de visages entrevus

sur le petit écran, bouleversants de sincérité eux aussi, et qui peut-être

inquiétude, le sentiment affreux que la Télé peut multiplier par mille les ressources de l'hypocrisie, qu'elle peut prêter au mal le ton, la voix, les larmes et les sourires

Cette

du bien, les écrasantes réflexions que cette supposition suggère, tout cela nous rend la pièce de Rattigan inoubliable» (20-12-62). La télévision n'est peut-être qu'une Sainte-Nitouche : subrepticement, elle introduit dans ses présentations les plus élémentaires, un système clandestin de valeurs et, d'abord, cette métamorphose première : tout y devient plus ou moins spectacle : « Le fait politique a constitué

le spectacle que la télévision nous a offert cette semame. On nous permettra donc d'en faire la critique comme de n'importe quel autre spectacle, en donnant notre avis sur la distribution, c'est-à-dire les acteurs, bons ou mauvais » (1-11-62). Peut- être est-ce inévitable, peut-être ne nous présente-elle jamais que des messages seconds qu'il faut savoir déchiffrer. Du moins peut-on souhaiter que la caméra se fasse discrète et qu'elle aille dans le sens de l'événement montré, ce qui est la meilleure façon pour elle de se rendre invisible et de recouvrer une certaine innocence : « Pendant toute l'émission, la caméra restera immobile, presque dis tante. Polie, en somme, et cela est bien. Il y a des moments où la moindre acro batie technique gâterait tout » (6-12-62). L'idéal du reportage, ou le degré zéro de l'écriture télévisuelle.

4. L'idée de la télévision comme réserve culturelle : « Le premier soin de M. Mal

raux devrait être d'ordonner le filmage intégral des représentations théâtrales importantes » (6-12-62). J'ai déjà dit que le critique rêvait d'être directeur des

programmes.

Michel Tardy Université de Strasbourg.

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