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Publics et culture en télévision In: Communications, 14, 1969. pp. 111-115. Robert Wangermée Citer ce

Publics et culture en télévision

In: Communications, 14, 1969. pp. 111-115.

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Wangermée Robert. Publics et culture en télévision. In: Communications, 14, 1969. pp. 111-115.

doi : 10.3406/comm.1969.1199 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1969_num_14_1_1199

Publics

Robert

Wangermée

et

culture

en télévision1

J'ai parlé d'une stratégie de l'action culturelle par la télévision. Tenant compte des publics, de leurs appétits variables en divertissement et en culture, des niveaux variables aussi de leur formation de base, enfin des besoins de délassement et de relaxation auxquels par sa fonction la télévision doit toujours répondre, il semble que l'on puisse agir non seulement à l'aide des programmes eux-mêmes, mais grâce à un agencement tactique dans un plan d'ensemble. A l'heure actuelle si à la radio-télévision belge (R.T.B.) les programmes qui s'adressent à la majorité du public, recoupant toutes les classes sociales et tous les niveaux culturels, prennent place entre 20 et environ 22 heures, c'est évidemment parce que cela correspond à la réalité des habitudes de vie :

c'est au moment où se situe pour le plus grand nombre le temps le plus large de loisir disponible, que l'on attend de la télévision les satisfactions les plus spécifiques (sans doute pourrait-on se demander si cette période ne serait pas plus favorablement située entre 19 h 3o et 21 h 3o mais ce décalage est d'intérêt secondaire). Les programmes prévoient à ce moment le journal télévisé, et tout au long de la semaine diverses émissions susceptibles de satisfaire l'audience la plus large, basées sur la fiction (les films, les grands feuilletons, le théâtre facile), les variétés (avec le cirque et les jeux) et celles des émissions culturelles qui marquent le plus de possibilités d'ouvertures (les grands magazines d'information, les documentaires, éventuellement le théâtre classique). Avant 20 heures, on trouve d'abord des programmes qui s'adressent à des minorités diverses, des jeunes, des femmes, des agriculteurs, des ouvriers, des catholiques, des agnostiques, des studieux. Il est apparu qu'une transition était indispensable pour collecter vers le journal de 20 heures le public le plus vaste; depuis quelques années un feuilleton est ainsi prévu à 19 h 3o, qui joue donc un rôle non démagogique mais tactique. Les programmes les plus nettement culturels arrivent en fin de soirée à un moment où l'audience

i. Conclusion d'un article publié, sous le même

titre, dans les Cahiers

R.T.B. ,

Etudes de radiotélévision, (i4)i 1968. Nous remercions la rédaction des Cahiers de la radio-télévision belge d'avoir bien voulu autoriser la reproduction de ce texte.

Robert Wangermée

peut sans risques renoncer à son hétérogénéité. Cette politique a souvent été critiquée : ne faut-il pas, en effet, profiter de la puissance d'attraction de la télévision pour imposer de manière délibérée des programmes certes plus

difficiles mais d'un niveau culturel affirmé et les placer aux heures les plus propices à l'audience maximum? A la vérité, c'est faire trop confiance à ce qui serait un pouvoir magique de la télévision. Il est vrai qu'aux Etats-Unis on a souvent parlé de cette sorte de fascination qu'exercerait le petit écran, mais il ne faut pas oublier que dans la conception commerciale de la tél

évision

plus facile, les feuilletons, les films, les jeux,

dernières années un remarquable effort dans l'information). En Belgique, les sondages ne permettent nullement de croire à une fascination de cette sorte. Il ne faut pas pour autant incriminer les programmes de la R.T.B. :

dans beaucoup de régions du pays, des possibilités de choix sont offertes aux téléspectateurs qui peuvent capter aussi la B.R.T. (Belgische Radio en Tele- visie) et les deux chaînes de l'O.R.T.F. On constate que si certains soirs en hiver l'audience totale maximum peut atteindre 80 %, certains autres soirs en

été elle peut être ramenée à 3o % pour l'ensemble des stations. Le téléspectateur paraît donc bien plus sélectif qu'on ne l'a imaginé. Et cette volonté se marque d'abord par des refus. La télévision n'est pas une école, elle ne peut imposer les matières qu'animée des meilleures intentions, elle choisirait de manière souveraine. C'est qu'il y a toujours une concurrence : celle des autres stations de télévision, celle des autres mass media et les multiples sollicitations de la vie quotidienne. Présenter à l'heure favorable à la plus large audience des programmes d'un accès trop ardu ou qui exigent une formation préalable, provoque des oppositions très vives de la part des tél éspectateurs, généralement renforcées par les critiques de presse. « Lectures pour tous », par exemple, est, en Belgique comme en France, une émission très minoritaire : placée vers 22 heures, elle rassemble un public restreint mais très satisfait de 5 à 6 %; placée à 20 h 3o, elle toucherait peut-être 10 % du public mais elle mécontenterait un public majoritaire et provoquerait contre elle une hostilité qui rapidement entraînerait sa chute. Ceci n'est pas une spéculation arbitraire : on a relevé le cas d'une de ces émissions qui, placée avant la transmission différée d'un match de football, avait rassemblé un public particulièrement mécontent comme si chacune des présentations de livres ajoutait à son impatience et sa frustration et menait à l'exaspéra tion*. Des expériences de ce type mais moins radicales sont faites sans cesse et mesurées par les sondages quotidiens. On sait ainsi qu'à l'heure actuelle la concurrence des stations voisines reste limitée pour la R.T.B. , mais qu'elle

américaine, cette fascination ne joue qu'au profit du divertissement le

les variétés (avec depuis les

s'exerce à l'aide du film à la B.R.T. , à l'aide du film,

et de certaines dramatiques populaires à l'O.R.T.F. Les émissions de pur divertissement, dénuées d'ambitions culturelles, sont nécessaires surtout aux heures de plus grande vision — parce qu'elles contri buent à donner confiance au public le plus large. En télévision — comme en radio — les habitudes sont déterminantes; il faut d'abord qu'une station présente un visage accueillant; si l'on veut recourir au jargon publicitaire,

de certaines variétés

1. Cf.

G.

Thoveron, « La vision TV en Belgique », les Cahiers R.T.B.,

radio-télévision, (9), 1965, p. 29-44*

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Etudes de

Public et culture en télévision

on dira qu'elle doit faire admettre d'elle une image positive qui créera une connivence telle qu'elle amène le téléspectateur à lui faire généralement confiance et qu'elle l'entraîne parfois au-delà de ce qu'il était d'abord disposé à admettre. Cela ne l'empêchera pas d'aller occasionnellement — voire syst ématiquement — pour certains programmes ou certaines soirées, chercher ailleurs ce qu'il souhaite. Telles qu'elles se présentent aujourd'hui à la R.T.B., les soirées suscitent une constance des téléspectateurs, variable au long de la semaine, mais assez stable pendant une période donnée, en fonction de la programmation. Ainsi, le vendredi réservé au théâtre n'obtenait depuis plusieurs années qu'une audience fort moyenne (25 à 3o %), non pour des raisons d'insuf fisance de réalisation mais parce que le niveau culturel trop élevé des œuvres avait généralement déçu et lassé le public le plus large. L'expérience a été tentée de faire place fréquemment le vendredi à un théâtre populaire fait de comédies et de pièces policières; on a constaté avec satisfaction que les œuvres plus exigeantes qui alternaient avec ces spectacles populaires conser vaient un public assez étendu, en tout cas beaucoup plus nombreux que celui qui résultait de la ségrégation pratiquée antérieurement. L'image offerte par la soirée dramatique semble donc désormais suffisamment positive pour amener à des expériences culturelles inhabituelles un public élargi. La soirée du lundi offre un exemple d'un autre type : elle connaît depuis quelque temps un succès fort vif grâce à un feuilleton policier de durée moyenne (« Le Saint », « Destination danger », « Alias le Baron ») qui prend place à 21 h. Mais l'émission de 20 h 3o bénéficie d'une situation particu lièrement favorable : coincée entre le journal télévisé et ce feuilleton, elle conserve un large public quelle que soit sa nature, qu'il s'agisse d'un jeu (« La preuve par quatre ») ou d'une émission culturelle (en fait une émission historique consacrée à la guerre 1914/18). Cela ne signifie pas que n'importe quelle émission culturelle pourrait être acceptée à ce moment : cette position privilégiée est en même temps particulièrement exposée; une émission cultu relle d'allure formaliste, esthétisante ou au langage trop spécifique ne manq

uerait

l'attente de son divertissement favori; mais une émission culturelle ouverte à une expérience humaine très générale peut à ce moment gagner un public beaucoup plus vaste que celui qu'elle obtiendrait ailleurs. D'où l'importance de certaines émissions phares qui peuvent rayonner et faire bénéficier de leur succès les émissions satellites qui les entourent. Mais encore une fois il ne s'agit pas d'une puissance illimitée : il faut toujours redouter les effets boomerang dont peut souffrir une émission culturelle d'un niveau trop ardu ou d'un langage trop difficile qui, en bénéficiant artificiellement d'un public trop large, risque aussi de récolter des réactions d'hostilité particulièrement violentes. Dans la perspective d'une extension du public des émissions cultur elles, il convient donc de tenir compte des corrélations de goût qui per mettent de grouper des émissions ayant des compatibilités de voisinage. Selon certains, ce voisinage de la culture avec le divertissement facile serait compromettant, il dégraderait la culture et la ravalerait au niveau des diver tissements médiocres qui donnent le ton à ce que transmettent les mass media. Il est possible qu'une tragédie de Shakespeare, lorsqu'elle touche le public hétérogène de la télévision, soit perçue par certains comme une sorte de western à costumes; mais il n'est pas sûr qu'une bonne partie du public

pas de provoquer l'irritation du public rassemblé à ce moment dans

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Robert Wangermée

de théâtre n'ait pas souvent tiré des tragédies de Shakespeare une satisfaction équivoque qui ne différait pas absolument en nature de celle que donnent aujourd'hui certains westerns; et s'il est vrai que le plaisir donné par telle œuvre de Shakespeare à un public de télévision mal préparé n'épuise pas toutes ses ressources esthétiques, cela peut être dit de toute œuvre de valeur quels qu'en soient le mode d'appréhension et le public. Je ne crois pas qu'il faille craindre la contagion de la médiocrité en vertu d'une application à la vie culturelle de cette loi de Gresham qui dit que la mauvaise monnaie chasse la bonne, car dans les systèmes qui régissent nos télévisions de service public, aucun avantage commercial ou économique ne favorise la médiocrité; on sait au contraire — et ce sont des raisons d'optimisme — que dès aujourd'hui dans le monde des employés, il y a des désirs très manifestes de participation à la vie culturelle et que dans le monde des ouvriers et des paysans l'ouverture au monde et aux problèmes de l'homme représente aussi une aspiration à une certaine vie culturelle. Pour que cette participation soit aussi large que possible, il faut accepter cette promiscuité et renoncer à vouloir créer en télévision des ségrégations culturelles. Il est normal sans doute d'envisager que se créent en télévision, comme ce fut le cas en radio, des programmes contrastés aux ambitions culturelles plus ou moins affirmées; mais il faudra éviter qu'on en arrive

à des spécialisations qui tendraient à fixer les spectateurs dans leurs goûts et les encourageraient soit dans leur médiocrité, soit dans leurs raffinements

esthétiques.

divertissement et à la culture pour éviter que ne se crée cette situation que connaissent les Etats-Unis avec des télévisions commerciales vouées presque entièrement au divertissement et qui drainent la quasi-totalité du public, et des télévisions dites éducatives qui ne sont capables de toucher qu'un public d'avance éduqué. Car le plus important peut-être est qu'il faudrait pouvoir porter sur l'action de la télévision un jugement qui tiendrait compte du temps qui passe. La télévision n'existe tout de même en Belgique que depuis moins de quinze ans, et elle n'a atteint un public assez large que depuis six ou sept ans. Une enquête française sur les intérêts culturels des ouvriers et des paysans en face de la télévision 1 apporte une première réponse assez optimiste à ce problème important. Elle constate en effet qu'après les premiers moments d'enthousiasme qui provoquent chez les néo-téléspectateurs une consommat ionexcessive au détriment d'autres activités, un véritable « apprentissage intellectuel paraît s'opérer à la longue ». Les téléspectateurs plus anciens deviennent plus critiques, plus sélectifs, ils s'initient à un certain langage des images et des paroles qui les accompagnent; ils peuvent se référer à une expérience concrète acquise dans la fréquentation quotidienne des émissions, ils vont chercher plus fréquemment des appuis dans la presse spécialisée, ils discutent des programmes dans leur milieu familial et amical, ils se hasardent plus fréquemment à regarder les émissions délibérément culturelles et ils en arrivent à formuler des jugements plus nuancés. Le développement ne semble pas limité au seul domaine du message télévisé : la fréquentation des émis-

Dans tous ces programmes,

il faudra faire place

à

la

fois au

i. M. Crozier, R. Sainsaulieu, A. Suffert, E. Sullerot, « Télévision et dévelo ppement culturel », Télévision et Education, (19), mars 1967.

Public et culture en télévision

sions de télévision paraît avoir donné au téléspectateur de milieu modeste une meilleure compréhension des messages verbaux, un intérêt plus vif pour la lecture des quotidiens ainsi que de livres techniques, une envie d'aller au spectacle, un besoin accru d'échanges avec les voisins et les amis et même une incitation à l'étude. De tels travaux, fort encourageants, mériteraient d'être poursuivis et vérif iés. De toute manière il faut cependant se garder d'un optimisme excessif. La télévision est certes puissante, mais son action actuelle est limitée par le niveau général d'une bonne partie des publics auxquels elle s'adresse. Il serait utopique d'espérer qu'elle puisse à elle seule bouleverser cette situation. C'est l'école surtout qui fournit les cadres intellectuels qui permettent une acces sion au monde de la culture. Jusqu'aujourd'hui, malgré la meilleure volonté des maîtres, l'école était enfermée dans un milieu géographique, social et intellectuel déterminé qui venait renforcer les privilèges de fait des enfants issus des familles les plus fortunées; ceux-ci accédaient ainsi, sans même s'en rendre compte, à un monde de culture qui restait impénétrable pour les autres. Aujourd'hui, grâce à la télévision, les problèmes du monde et de l'homme, les œuvres les plus importantes du théâtre, de la musique ou du film sont offertes à tous. L'école doit aider à faire prendre conscience à chacun d'abord que ces richesses culturelles lui sont destinées autant qu'à tout autre, ensuite que les œuvres de culture et l'ouverture au monde peuvent être une source de plaisir à qui sait les appréhender comme il convient. Pour y arriver, il faudra certes convaincre les maîtres que la télévision qui, dès à présent, est — comme l'a appelée Georges Friedmann — une école « parallèle », et donc concurrente, peut être pour eux à l'avenir un auxiliaire indispensable. La télévision, quant à elle, doit admettre qu'elle est incapable, seule, de mener au but son action culturelle; elle a besoin de l'école pour former des individus capables ensuite de tirer profit de toutes les richesses culturelles qu'elle leur propose. En attendant, elle doit tenir compte de la réalité — des niveaux variables de ses publics — pour déte rminer la stratégie la plus efficace.

Robert Wangermée Radiodiffusion-Télévision belge