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Développement dans la société de l’information

Francesco DI CASTRI

A
vec l’avènement de la société de l’information avoir accès à tout type d’information en temps réel et
et dans la transition post-industrielle (di créer lui-même – et transmettre à qui il veut – tout
Castri 1998a, 1998b, 1999), le développe- type d’information et de connaissances qu’il souhaite.
ment économique et culturel s’est fait selon des Il s’agit là d’une vraie mutation sociétale.
caractéristiques, des modèles et des tendances qui ont Il serait aussi erroné de penser que la société de
très peu en commun avec ceux des décennies l’information est propre au monde déjà développé,
précédentes (di Castri 2000a). Le fait de les ignorer, économiquement, et que les pays pauvres en seraient
comme il arrive encore assez fréquemment, équivaut exclus, ou encore que le type de développement
à se condamner au sous-développement ou – tout au inhérent à cette société de l’information n’est pas
moins – à prendre un retard considérable par rapport encore opportun ou n’est pas approprié pour vaincre
à d’autres pays, régions, communautés et entreprises, le sous-développement. L’acceptation du change-
dans un contexte aussi compétitif que celui de la ment et de nouvelles modalités de développement
mondialisation. est souvent plus répandue dans des collectivités du
Sud que dans certains pays du Nord, notamment
Un changement de société d’Europe. En outre, le développement basé sur
Il serait aussi erroné de croire qu’il suffit de greffer l’information et la connaissance est moins coûteux
plus de technologies de l’information sur le substrat – et plus accessible. En fait, il constitue aujourd’hui
déjà obsolète – de la société industrielle, ou de créer presque le seul moyen de rompre le cercle vicieux de
de nouveaux systèmes d’information, ou d’élaborer la pauvreté.
de nouvelles normes pour la diffusion de l’informa- Il n’est pas possible, dans le cadre limité de ce
tion et la communication, ou d’introduire plus court article, d’expliquer les multiples facteurs qui
d’ordinateurs dans les établissements de recherche et ont contribué à l’émergence de la société de l’infor-
d’enseignement. Ces moyens sont sans doute néces- mation, ni d’en préciser les caractéristiques et les
saires, mais ils sont insuffisants. C’est à un véritable propriétés. On se reportera, à cette fin, aux travaux
changement de société qu’il faut songer désormais, cités plus haut, ainsi qu’à di Castri 2003a. Le
aussi bouleversant et beaucoup plus rapide que celui tableau 1 condense en 30 paramètres les principaux
qui a caractérisé jadis le passage de la société agricole modèles et phases des trois sociétés qui se sont
à la société industrielle. succédé à ce jour dans l’histoire de l’humanité et qui
Un tel changement de société devra toucher tous ont provoqué des ruptures et des discontinuités
les domaines, de la recherche et la formation au majeures dans la structure et le fonctionnement de
développement, de la sphère psychologique et sociale la société humaine (di Castri 2000b, 2002).
A c t e s

à la sphère culturelle et artistique, de la gouvernance Le développement qui entraîne et accompagne


locale à la gouvernance nationale et mondiale, et une telle société de l’information a toutes les carac-
jusqu’à l’individu dans sa propre intimité qui peut téristiques du développement durable, entendu

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Le développement durable : Quels progrès, quels outils, quelle formation ?

comme un constant processus d’adaptation à des collectivités de leur choix, qu’elles appartiennent
changements successifs et imprévisibles, ce qui ou non à la même culture qu’eux. L’information
représente l’unique fonctionnement possible dans un est désormais bidirectionnelle et active; elle n’est
monde ouvert et très complexe (di Castri, 1998c). plus verticale et hiérarchique, mais horizontale,
Le mot «durable» en devient presque un pléonasme. spontanée et libre. Cette prise de conscience, qui
Dans le tableau 2 sont résumées les trois principales survient très rapidement, de ne plus être exclu du
conditions qui mènent à une plus grande durabilité flux d’information, de pouvoir contribuer à la
et viabilité du développement, c’est-à-dire l’autono- création et à la diffusion de connaissances, de
misation des communautés locales (ce que les pouvoir aussi puiser ces connaissances dans ses
auteurs appellent en anglais le local empowerment), la propres traditions et son histoire, notamment de
connectivité entre les éléments du système, et la pouvoir les adapter librement pour les rendre plus
diversification économique, culturelle et environne- pertinentes à son propre milieu culturel et naturel
mentale (di Castri, 2003b). Ce sont les nouveaux et à ses propres aspirations, rend l’individu (et la
piliers du développement. collectivité) conscient de ce pouvoir et de sa nou-
velle force, le rend responsable de sa propre desti-
Dix pistes pour le développement née et en fait l’acteur principal de son propre
dans la société de l’information développement. Le cycle de la passivité, de la
fatalité dans la pauvreté et de l’assistanat est ainsi
Il est possible d’entreprendre plusieurs actions et
rompu, et la collectivité découvre le sens et la
d’atteindre de nombreux objectifs de développe-
beauté de l’initiative propre et la noblesse de
ment, dans le nouveau contexte de la société de
l’entreprise, et retrouve des points de repère et une
l’information, qui n’étaient même pas envisageables
motivation qui font si souvent défaut dans le
avant son avènement. Ces actions et objectifs ont
monde actuel.
tous deux points communs : le développement de
l’homme dans la dignité et le respect de la spéci- C’est le local empowerment qui est à la base du
ficité de sa culture; le refus de la marginalité dans développement régional et des collectivités.
la condition humaine. Je mentionnerai brièvement Des mesures d’accompagnement sont souvent
une dizaine de ces actions selon une approche nécessaires : micro-investissement et micro-
empirique, en me basant sur des expériences capitalisation, apprentissage à distance, forma-
concrètes et réussies sur le terrain, grâce à la pratique tion de réseaux avec des communautés similaires
du développement, au-delà de considérations théo- pour augmenter la taille critique des zones de
riques qui ne sont pas compatibles avec le cadre et production et des canaux de distribution. En
l’étendue limités d’un tel article. Il n’y a toutefois outre, dans un contexte de mondialisation, c’est
aucune contradiction entre les bases théoriques et les surtout la spécificité du développement, le plus
applications pratiques. Elles se nourrissent les unes adapté possible aux potentialités locales et à
des autres par une interaction continuelle. l’engagement réel des populations, qui permet
une plus grande compétitivité internationale.
1. Autonomisation des collectivités locales. L’accès C’est le passage d’une économie de quantité,
à l’information et à la connaissance signifie à uniforme et standardisée, à une économie de
présent non seulement qu’un individu, une popu- qualité, d’innovation constante, de spécificité
lation et une collectivité peuvent les recevoir – culturelle et écologique, et axée sur la confiance
même à grande distance, en temps réel et, de plus (trust economy). C’est là la révolution sociétale.
A c t e s

en plus souvent, dans leur propre langue – mais 2. Accès aux secteurs économiques riches en
surtout qu’ils peuvent les élaborer, les enrichir par information. Il s’agit de secteurs à forte valeur
leur propre expérience locale et finalement les ajoutée, par l’utilisation et la valorisation du
transmettre librement aux personnes et aux

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Le témoin

travail créatif, de l’œuvre et de la culture de tialités. Dans l’espace rural, en effet, se juxta-
l’homme dans leur expression la plus vaste, des posent, comme une sorte de mosaïque, activités
paysages culturels et des traditions d’un terroir primaires (agriculture, aquaculture, agrofores-
avec ses cultures spécifiques, ainsi que des tech- terie), secondaires (élaboration industrielle de
nologies les plus avancées, celles de l’information produits locaux, voire petites entreprises de
génétique et de l’information digitale (numé- technologie de pointe) et tertiaires (tourisme,
rique). Les secteurs visés sont surtout le tourisme services culturels, éducatifs, financiers et informa-
international de micro-entreprise – culturel, tiques). L’apprentissage à distance (e-learning) et
rural, vert, écologique – (di Castri et Balaji, la formation permanente jouent un rôle primor-
2002), les produits du terroir et de l’agriculture dial dans cette recolonisation rurale.
de qualité, labellisés et certifiés, avec dénomi- 4. Désenclavement, ouverture et connexion de
nation d’origine contrôlée – le plus souvent collectivités marginales. Par l’information digi-
produits d’exportation – (di Castri, 2001a), les tale (numérique), qui ne connaît plus de con-
micro-entreprises de biotechnologie et l’artisanat traintes spatiales et temporelles, et qui ignore les
de haute qualité, voire d’exportation, ainsi que frontières et la censure, il est possible à présent de
les services culturels et informatiques. Parmi les désenclaver, d’ouvrir et de mettre en communi-
principaux facteurs de réussite on retrouve le cation des collectivités isolées, fragmentées et
marketing international et le benchmarking jusque-là vouées à la marginalité. Il peut s’agir
(l’étude des avantages comparatifs à travers le d’îles très éloignées mais appartenant à une même
monde), deux actions qui sont rendues possibles culture et utilisant une même langue (comme en
et facilitées – même pour les micro-entreprises Polynésie, où des îles indépendantes coexistent
familiales – par les nouvelles technologies de avec d’autres jouissant de statuts d’autonomie
l’information. et d’autres encore – comme l’île de Pâques
3. Colonisation, valorisation et diversification de – soumises à la stricte souveraineté d’un pays
l’espace rural. Avec la disponibilité de l’informa- continental), de communautés culturellement
tion et l’accès à cette dernière, qui peuvent être homogènes mais fragmentées et réparties dans des
comparables et se présenter à un prix équivalent zones montagneuses telles que les Andes ou dans
tant dans les espaces urbains qu’en milieu rural, les territoires arctiques, de communautés conti-
où la qualité de vie est par ailleurs souvent nentales enclavées, sans débouché sur la mer et
supérieure, l’exode vers les villes à la recherche de disposant de moyens de transport insuffisants, des
connaissances et d’emplois – et la perte de diasporas dispersées sur les divers continents,
culture rurale qui en résulte – ne constituent plus d’ethnies et de cultures morcelées dans les terri-
une fatalité (di Castri, 2001b). Les nouvelles toires d’États différents, voire de populations
conditions d’habitabilité de l’espace rural sont marginales habitant les si nombreux bidonvilles,
déjà une réalité dans plusieurs pays, même en squatter settlements, poblaciones callampas, villas
développement, particulièrement en Asie. Les miserias et favelas du monde entier. Des perspec-
paysages culturels entretenus par l’homme tives complètement nouvelles s’ouvrent pour ces
renaissent et de nouveaux paysages adaptés sont communautés, parfois délaissées, voire ignorées.
habilités. Cela ne veut pas dire que l’espace rural Elles peuvent désormais avoir accès, dans la
sera consacré à l’agriculture, dont l’étendue ne coopération et l’interaction à distance, aux mêmes
pourra que décroître du fait des énormes progrès secteurs économiques auxquels on a fait référence
A c t e s

technologiques et d’une productivité accrue dans au point 2. Le terme d’empowerment a, dans ce cas,
ce domaine. Espace agricole et espace rural se une double signification, impliquant à la fois une
superposent partiellement, mais sont deux entités communauté locale et une culture tout entière.
très différentes dans leur gestion et leurs poten-
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Le développement durable : Quels progrès, quels outils, quelle formation ?

5. Conservation du patrimoine naturel et culturel plusieurs activités inhérentes à la valorisation de


centrée sur l’homme. Il apparaît de plus en plus la biodiversité et aux biotechnologies peuvent
naïf et utopique de croire que la conservation des être développées à l’échelle d’une petite commu-
ressources, de l’environnement, des zones proté- nauté ou d’une micro-entreprise.
gées, des parcs nationaux, des écosystèmes, des 7. Stimulation de l’initiative individuelle dans les
espèces et des biens culturels pourra être planifiée grandes institutions. Il est presque inévitable que,
et achevée, si ces activités ne sont pas développées dans les grandes institutions, qu’elles soient de
dans le contexte d’un projet de développement nature publique (y compris la fonction publique)
précis et avec la pleine participation et l’enga- ou privée, nationale ou internationale (y compris
gement total des populations locales concernées. le système des Nations Unies), l’inertie et la
La conservation du patrimoine et de l’héritage bureaucratie engendrent une perte d’initiative et
naturel et culturel en l’absence de l’homme ne d’engagement d’une partie du personnel,
pourra qu’être fragile et aléatoire. C’est par dépourvu ainsi de responsabilité et d’imputabilité
l’autonomisation et l’empowerment, et par la res- (l’accountability des auteurs anglais). Le flux
ponsabilisation qui en découle, et dont on a parlé traditionnel hiérarchique et vertical de l’informa-
au point 1, que l’homme devient l’acteur prin- tion ne peut que conduire à ces phénomènes de
cipal à la fois du développement et de la conser- passivité et de manque de motivation. Mais
vation, ces deux aspects étant étroitement liés. l’information est maintenant bidirectionnelle et
6. Utilisation et valorisation de l’information peut devenir transversale et être constituée en
génétique et de la biodiversité. Seulement une réseaux. Les unités et les individus – même ceux
infime fraction de l’information génétique en périphérie, éloignés du centre de gravité insti-
engendrée au cours de la très longue évolution tutionnel – peuvent se trouver constamment dans
biologique (des gènes jusqu’aux espèces et aux le flux principal de l’information, voire être en
écosystèmes) et de la plus récente évolution mesure de l’échanger entre eux. Les initiatives
culturelle (création de paysages culturels, diffé- personnelles et le sens de responsabilité en sont
renciation de variétés végétales et de races d’ani- d’autant plus favorisés. Il suffit de comparer les
maux domestiques) est utilisée actuellement par entreprises qui ont mis en œuvre ce système de
l’homme. Pourtant, l’information génétique gestion et de formation permanente du personnel
contenue dans la biosphère – qui n’est autre avec celles (peu nombreuses désormais, car moins
chose que la biodiversité globale – dépasse de compétitives) qui sont restées cantonnées à la
plusieurs ordres de magnitude l’importance et le gestion obsolète d’avant, pour évaluer l’énorme
volume de l’information digitale, en dépit de potentiel de productivité d’une telle responsa-
l’accroissement exponentiel de cette dernière. bilisation. Cette gestion interactive et transversale
Une gestion et une valorisation appropriées de la est aussi parfaitement compatible avec la fonction
biodiversité, et toute une panoplie de nouvelles publique (et déjà appliquée dans nombre de pays),
techniques de génie génétique et de biotechno- laquelle acquiert de la sorte une vraie respon-
logie vont constituer l’essentiel du développe- sabilité de service citoyen, ainsi que de nouvelles
ment dans les années à venir, dans toutes les lettres de noblesse. C’est le principe de l’empower-
sphères de l’activité humaine, de la médecine, la ment déjà expliqué au point 1, mais appliqué –
santé humaine et la pharmacologie aux nom- dans d’autres conditions – au personnel public et
breuses activités industrielles et agricoles. C’est privé, plutôt qu’à l’échelle communautaire.
A c t e s

l’information, numérique (digitale), mais aussi 8. Réseaux d’information dans l’espace urbain
biologique, qui pénètre ainsi dans tous les pour surmonter la marginalité. C’est dans les
domaines couverts par les deux types de société villes, et surtout dans les mégapoles, qu’on
humaine précédents. Il faut aussi souligner que constate les plus grandes différences en ce qui
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Le témoin

concerne la diffusion et la disponibilité de système des Nations Unies. Or, les diverses
l’information. Ceci est à l’origine, entre autres, possibilités de formation permanente à tous les
de graves problèmes sociaux d’exclusion, voire de niveaux, y compris à distance, ont pris une
chocs entre cultures dans des milieux de plus en ampleur et connaissent une diversification qui
plus multiculturels. L’information interactive est n’étaient pas même envisageables il y a quelques
très dense dans certains milieux urbains, mais années à peine. La nécessité, mais aussi la faisa-
presque absente des quartiers périphériques, des bilité de la formation permanente et de
bidonvilles, des milieux suburbains, sans compter l’apprentissage à distance à des coûts relativement
l’isolément et la marginalité presque totale de bas ont pris une toute nouvelle dimension dans
nombreuses personnes (surtout âgées) dans un la société de l’information.
espace pourtant si densément peuplé. Des 10. Renaissance culturelle. Les points précédents
réseaux d’information, bien conçus sur les plans représentent tous une démarche et une approche
psychosocial et culturel, peuvent surmonter ces humanistes, centrées sur l’homme, sa dignité et
situations de cloisonnement, de marginalité et ses aspirations, sur sa fierté à l’égard de sa culture
d’isolément, en permettant au moins – dans un et de sa langue, et sur la stimulation qui en
premier temps – de stimuler une connectivité et découle. Cette période de la société de l’informa-
une convivialité virtuelles. En outre, les nouvelles tion, comparée aux époques historiques de
technologies de l’information sont indispensables l’humanisme et de la Renaissance, est précisé-
à la rationalisation et à l’automatisation du trafic ment considérée comme la Nouvelle Renaissance
et du transport urbain, ainsi qu’à la définition et (di Castri, 1995). D’ailleurs, le développement
à la création, dans les villes trop grandes, économique actuel, dans le monde, est entraîné
d’ensembles viables et d’espaces de convivialité, par les cultures; nous sommes à l’ère du culture-
en interaction les uns avec les autres. driven development. La force, parfois excessive et
9. Formation permanente. Dans la société de envahissante, des cultures des États-Unis et de la
l’information, on estime que le taux de connais- Chine, par exemple, et leur succès économique
sances double tous les 4 à 6 ans. Ceci suppose en sont une illustration. Il n’y a pas de dévelop-
qu’une part considérable des vieilles connais- pement viable et compétitif, dans la société de
sances devient rapidement obsolète à des fins l’information, qui n’ait ses fondements et ses
pratiques d’application et de gestion. Sans une racines dans la force et l’originalité d’une culture,
formation permanente s’étendant sur toute une plutôt que dans l’imitation de celle des autres.
vie (et pas seulement à la vie professionnelle
active), la capacité et la volonté d’adaptation aux Cinq moyens et outils pour accéder
changements successifs s’effacent et disparaissent. à ce type de développement
En outre, le marché du travail est tellement
Les cinq outils de gestion, de recherche et d’orga-
volatil, pour ce qui est des connaissances et des
nisation institutionnelle susceptibles de conduire le
expériences requises, que, sans une formation
plus sûrement à un développement durable dans la
permanente, la possibilité de recyclage dans
société de l’information sont ébauchés ci-dessous.
d’autres activités – ou de renouvellement de la
formation professionnelle – est presque nulle, ce 1. Accès à l’information digitale bidirectionnelle
qui ne fait qu’aggraver la situation du chômage et interactive. Cet accès constitue la condition
et engendre toutes sortes de frustrations. Il en sine qua non aux dix points présentés dans la partie
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résulte de plus une sorte d’incompétence inhérente précédente. S’il est vrai que l’information digitale
et croissante qui n’épargne parfois ni les univer- (celle des ordinateurs et d’Internet), qui suppose
sités, ni les grandes institutions de recherche, ni la présence d’une source d’énergie et d’une
les organismes internationaux, y compris ceux du connexion téléphonique (pour le branchement
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Le développement durable : Quels progrès, quels outils, quelle formation ?

Internet), est de plus en plus accessible, même 4. Renforcement et renaissance des langues
dans des zones très éloignées et lointaines, elle n’est d’origine. Au cours de la brève période depuis le
pas pour autant présente partout. Cependant, début de la société de l’information, plus d’une
l’énergie nécessaire pour obtenir ce type d’infor- centaine de langues, que l’on estimait vouées à
mation ne requiert que des installations très peu l’extinction, ont connu une renaissance et repris
coûteuses comparativement aux exigences des le chemin de la viabilité. Un enseignement qui
projets de développement classiques et même à la débute par l’étude de la langue maternelle
simple construction d’une école, qui d’ailleurs prévient les distorsions dans la logique et la
n’assure pas l’accès à une information à jour et structuration mentale caractéristiques de toute
permanente. Il faudrait donc lancer, dans certaines culture, favorise l’autonomisation, stimule la fierté
régions du monde, des microprojets d’« énergie à l’égard de sa culture, mène à des solutions de
pour l’information ». Dans ce cas, les énergies développement originales et spécifiques, et
alternatives et renouvelables peuvent jouer un diminue ainsi l’attrait exercé par d’autres cultures
grand rôle. Quant au téléphone, il y a à présent ou systèmes de valeurs exogènes, voire les risques
une panoplie de possibilités, y compris les d’imitation de tels systèmes et cultures. Un tel
téléphones satellitaires. enseignement fondé sur la langue maternelle ne
2. Apprentissage à distance (e-learning). Dans limite aucunement l’individu dans l’apprentissage
plusieurs pays du monde, notamment des pays d’autres langues, de portée plus vaste, l’assimi-
développés ou des grandes villes, l’information lation des fondements de la technologie moderne
digitale représente l’unique moyen de maintenir de pointe et l’appréciation d’autres cultures dans
la connectivité, la formation à distance et, de ce le respect de la diversité. Pour avoir des ailes et
fait, la capacité d’adaptation au changement des pouvoir ainsi faire face à la mondialisation d’une
individus, des populations et des collectivités. façon appropriée et propre à sa culture, de fortes
D’énormes progrès ont été accomplis dans ce racines culturelles sont indispensables.
domaine, dont celui d’un apprentissage axé sur 5. Un processus de décentralisation et d’auto-
la langue locale. nomie administratives. Grâce à la société de
3. L’alphabétisation au développement. Les deux l’information, les décentralisations fonctionnelles
moteurs actuels du développement, lorsqu’ils sont et les statuts d’autonomie propres se multiplient
greffés sur une culture spécifique et originale, sont dans le monde, sans que cela n’entraîne une
le langage digital et le langage génétique (voir les double bureaucratie, comme c’était souvent le cas
points 1 et 6 de la partie précédente). La connais- auparavant, ni une perte de souveraineté pour les
sance des potentialités de l’information digitale et pays qui octroient ces autonomies. On assiste
de l’information génétique représente aujourd’hui plutôt au renforcement de cette souveraineté, dans
ce que l’on appelle l’«alphabétisation au dévelop- la dignité et le respect des diversités culturelles qui
pement», car, dans une comparaison mondiale de coexistent dans de tels pays. Un statut
la géopolitique du développement (di Castri, d’autonomie, différent et adapté aux circonstances
2003c), elle constitue le facteur qui distingue les (di Castri, 2003d), est souvent une condition
pays et communautés qui se développent de ceux indispensable pour forger l’autonomisation
qui restent en arrière. Contrairement à une mentionnée au point 1 de la section précédente,
impression largement répandue, les populations surtout en présence de collectivités très isolées dans
et collectivités des pays du Sud ont une grande l’espace (îles, montagnes, zones arctiques) ou
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aptitude, voire font preuve d’initiative, en matière appartenant à une culture et à une civilisation
d’alphabétisation au développement par ces totalement différentes de celles de l’État-nation
moyens. Les résultats sont souvent spectaculaires. souverain (par exemple, l’île de Pâques, de
civilisation polynésienne et océanique, et le Chili –
34
Le témoin

l’État souverain dans ce cas –, de civilisation Di Castri, F. 1999, La société globale de l’information:
occidentale, latino-américaine et continentale). atout ou risque pour l’environnement ?, Groupe
Miollis, UNESCO, Paris, 75 p.
Vers une nouvelle gouvernance Di Castri, F. 2000a, Ecology in a context of
Si, dans la société de l’information, la gouvernance economic globalization, BioScience 50 (4): 321-
locale se trouve renforcée par l’autonomisation et le 332.
local empowerment, si, dans ce cadre, la gouvernance Di Castri, F. 2000b, La diversité comme ressource et
globale, qu’il faudrait nécessairement adapter à un comme service dans la société de l’information
monde globalisé, suppose une nouvelle dimension, (Biodiversité, Biotechnologie, Information). In:
d’autres modèles, d’autres outils et une échelle Nachhaltige Nutzung natürlicher Ressourcen,
appropriée, même la gouvernance nationale peut Schweizerischen Akademie der Naturwissen-
revêtir de nouvelles caractéristiques et occasionner de schaften 7, Luzern: 55-66.
nouvelles démarches. Di Castri, F. 2001a, Rural values and the European
Loin de minimiser son rôle, comme le préten- view of agriculture. In : Solbrig O.T., Paarlberg
dent quelques politologues, l’État doit assumer une R. et di Castri, F. (éd.), Globalization and the
fonction beaucoup plus noble et plus grande que Rural Environment, Harvard University Press,
celle d’une impossible planification stricte et unifor- Cambridge MA: 483-513.
me. Il doit donner à tous les citoyens, dans la Di Castri, F. 2001b, Urban-rural interactions.
diversité de leurs aspirations et de leurs potentialités, Introduction. In : Solbrig O.T., Paarlberg R. et
la possibilité de s’épanouir constamment, de donner di Castri, F. (éd.), Globalization and the Rural
le meilleur d’eux-mêmes, de comprendre le sens du Environment, Harvard University Press,
développement et de retrouver ainsi des repères et Cambridge MA: 413-417.
des motivations propres. Par l’accès incessant à la
Di Castri, F. 2002, The trilogy of the knowledge-
connaissance, l’État doit donner à la population les
based, post-industrial society : Information,
moyens de s’adapter sans cesse à des changements
Biodiversity and Tourism. In : di Castri, F. and
inévitables, en stimulant la force citoyenne, la
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Le développement durable : Quels progrès, quels outils, quelle formation ?

Tableau 1
Modèles et phases dans le passage de la société agricole à
la société industrielle, puis à la société de l’information et de la connaissance
Société de l’information
Caractéristiques Société agricole Société industrielle et de la connaissance
1. Définition Concentration de la population Concentration de la population Concentration de la population
active, de la production et active, de la production et du capital active, de la production et du capital
du capital dans l’agriculture dans l’industrie et les activités de dans les services (biens immatériaux)
et les activités d’extraction traitement et de fabrication et les processus d’interaction
2. Secteur économique Dominance du secteur primaire Dominance du secteur secondaire Dominance du secteur tertiaire
3. Période dominante De la préhistoire au XVIIIe siècle XIXe et XXe siècle À partir de la fin du XXe siècle
mais avec des chevauche-
ments de sociétés)
4. Phases a) Agriculture de subsistance a) Proto-industrialisation a) Traitement et valorisation
b) Agriculture de troc et de marché b) Travail humain intensif, de l’information digitale (numérique)
c) Agriculture industrielle uniforme et à la chaîne b) Traitement et valorisation
et d’échanges internationaux c) Automatisation de la biodiversité et de
l’information génétique
5. Échelle spatiale Dominance du local Dominance du national Dominance du mondial
en interaction avec le local
6. Échelle temporelle Changements lents; Changements rapides; Changements simultanés;
époque traditionnelle ère moderne ère postmoderne
7. Système Fermé Protégé à l’échelle nationale Ouvert, mobile, très complexe et
(État «providence» et imprévisible (comportement
protectionnisme économique) chaotique, au sens technique
et non péjoratif)
8. Territoire principal Rural Urbain Culturel, y compris liens virtuels
9. Interaction rurale- Symbiose Exploitation urbaine, exode Interpénétration des deux espaces par
urbaine rural et urbanisation des flux d’information.
Vers une nouvelle symbiose
10. Occupation de l’espace Établissement humain localisé Concentration des humains, Diffusion dans l’espace, et mobilité
sur un temps long des machines et des capitaux fluctuante et dynamique
11. Degré de diversification Diversification à l’échelle locale Homogénéité et uniformité Diversification à l’échelle mondiale,
lorsque l’innovation
et la spécificité s’imposent
12. Facteur dominant Matière Énergie (atome, calories) Information (bits). Connaissance
13. Flux d’information Limité Vertical, hiérarchique, Horizontal, transversal, par réseaux.
et de communication filtré. Souvent censuré Transparent
14. Forme d’énergie Somatique (homme et animaux Extrasomatique à haute Extrasomatique à basse consommation
domestiques) consommation: matérialisation et haute efficience: dématérialisation.
Utilisation accrue d’énergies renouvelables
15. Interaction entre Indépendance Dépendance. Interdépendance
groupes et pays Colonialisme
16. Dominance De l’homme sur l’homme De la machine sur l’homme De l’homme sur la machine
17. Facteurs limitant Conditions du climat, du sol et des Ressources énergétiques Culture de l’homme, savoir-faire (know-how),
le développement écosystèmes. Disponibilité de l’eau et capitaux efficience des institutions.
Accès à l’information
18. Dépendance à l’égard Disponibilité de ressources Ressources naturelles, même Ressources humaines.
des ressources naturelles locales: extraction d’importation: leur traitement Renforcement des capacités
et processus de transformation (capacity-building) et formation
industrielle permanente
19. But Autosuffisance Productivisme Services (biens immatériaux),
récréation et temps libre. L’interaction
devient la propriété intrinsèque
A c t e s

36
Le témoin

Tableau 1 (suite)
Société de l’information
Caractéristiques Société agricole Société industrielle et de la connaissance
20. Démarche et approche Tradition locale, modification Intensification et manufacture Innovation et décentralisation
culturelle du milieu
21. Type de relations Communautaires (accent sur Collectivistes (accent sur Individualistes (accent sur l’initiative et
humaines la solidarité du groupe) l’assistance de l’État) la responsabilisation personnelle).
Convivialité mondiale virtuelle
22. Compétitivité Limitée Élevée et procédant par Élevée, mais avec création de
élimination: jeu à somme zéro valeurs: somme supérieure à zéro
(«Je gagne, tu perds») («Je gagne, tu gagnes aussi»)
23. Gouvernance Locale et régionale, à base État-nation Supranationale (grandes régions
culturelle, souvent ethnique économiques), vers une gouvernance
mondiale très imparfaite. Forces culturelles,
même à distance, par les liens virtuels.
Syndrome du «gagnant-perdant» (winner-loser
syndrome). Danger de choc des civilisations
24. Frontières Naturelles Politiques, administratives Virtuelles, sur des bases économiques et
et douanières culturelles
25. Nature des échanges Économie de troc et marché local Économie de marché, Mondialisation. Marché libre (mais avec
avec protectionnisme des distorsions de pouvoir). Contrôle de
qualité et certification
26. Coopération Faible, plutôt à un niveau régional Entre États-nations, mais souvent Dominance du développement de capitaux
entre les pays colonisation politique et économique. privés et des joint ventures. Coopération
Postérieurement, aide publique accrue au niveau de grands ensembles
au développement peu efficace régionaux et culturels
27. Culture dominante Artistique Scientifique et technologique Culture d’entreprise, axée sur l’innovation
et les réseaux interactifs
28. Problèmes Épuisement des ressources et Contamination de l’eau, des sols et Rupture des frontières génétiques, écologiques,
environnementaux dégradation des sols par les cultures de l’air. Surconsommation d’énergie. biogéographiques. Invasions biologiques.
en milieu défavorable ou Déforestation et désertification. Rupture et accélération de l’échelle
la pression démographique. Changements climatiques* temporelle des évolutions
Érosion, salinisation des sols planétaires. Érosion de la biodiversité. biologique et culturelle. Perturbation
Perturbation des paysages extérieurs des «paysages intérieurs» de l’homme
(fragmentation, uniformisation) (perte de repères, de mémoire, d’adaptabilité,
de gouvernance); marginalisation
29. Gestion de Cultures itinérantes (shifting Approche curative et normative Approche préventive et d’anticipation
l’environnement cultivation), rotation des cultures, de l’environnement. Restauration ou (proactive), innovation pour minimiser
jachère dédommagement et compensation impacts à la source. Gestion et valorisation
après impact et dégradation. de l’information, notamment génétique.
Principe du «pollueur payeur» Prise en compte et internalisation des
services écologiques. Gestion du risque et
principe de précaution. Stratégies de «tout le
monde gagne » (win-win strategies), où le
développement et l’environnement ont tout à
gagner de leurs interactions
30. Diversité biologique • Création de diversité biologique • Destruction de la diversité • Destruction de la diversité biologique
et culturelle par l’ouverture et le défrichage biologique par l’homogénéisation par la rupture des frontières naturelles et
(clearing) d’écosystèmes forestiers, des paysages, la pratique des la prolifération d’espèces et de variétés
la création de paysages culturels, monocultures et la contamination envahissantes.
et la sélection de variétés et de de l’environnement. OU Amélioration de la diversité biologique
races domestiques locales. • Destruction de cultures humaines par la diminution de certains impacts
• Différenciation de langues et liées au milieu rural, et création industriels.
de cultures liées au terroir de cultures urbaines plus • Diminution de la diversité culturelle par
uniformes et homogènes l’uniformisation de l’information et
l’imitation de modes de vie exogènes.
OU Renaissance, renforcement et
diversification des identités et des cultures
A c t e s

par une meilleure connectivité et


l’autonomisation des collectivités.
Du territoire naturel au territoire culturel

37
Le développement durable : Quels progrès, quels outils, quelle formation ?

Tableau 2
Piliers et signaux du développement durable
dans la société de l’information et de la connaissance
Autonomisation des populations locales • Accès à l’information digitale (numérique) bidirectionnelle
(local empowerment) • Renforcement des capacités (capacity-building), notamment par l’apprentissage à distance
• Fierté à l’égard de sa culture et mémoire des traditions. Renaissance culturelle (système de valeurs, langue locale,
arts, folklore)
• Sens de l’identité, basé sur le patrimoine et l’héritage naturel et culturel
• Acceptation, réceptivité et adaptation à l’égard de l’innovation et du changement
• Capacité et potentiel d’initiative des populations locales, et sens de l’entreprise
• Conditions administratives d’autonomie ou de décentralisation
Connectivité et ouverture du système • Éléments du système communautaire en étroite interaction, dans la coopération et la solidarité
• Capacité et volonté, de la part de la communauté, d’établir des liens avec d’autres communautés et pays,
et de s’ouvrir au système économique mondial
• Élargissement du système de production et des canaux de distribution par l’établissement de réseaux.
Capacité de marketing et de benchmarking internationaux
• Facilités de transport croissantes
• Facilités de communication interactive croissantes, du téléphone au réseau Internet
• Conditions de sécurité et de stabilité
• Infrastructures, particulièrement dans le domaine de la santé publique, y compris la télémédecine si nécessaire
Diversification • Diversification des activités économiques (tourisme, agriculture, pêche et aquaculture, foresterie, artisanat,
élaboration de produits locaux, en particulier pour l’exportation, services informatiques)
• Diversification dans chaque secteur économique (par exemple, en tourisme, le tourisme de plage, le tourisme
de montagne, le tourisme rural, le tourisme écologique, le tourisme sportif, le tourisme culturel
et le tourisme archéologique)
• Diversification des sources d’énergie et de leur utilisation, avec un accent particulier sur les énergies renouvelables
• Pleine utilisation à la fois de l’espace rural et de l’espace urbain, et interaction entre eux
• Conservation et valorisation de la diversité biologique, gérée autant que possible par les populations locales
elles-mêmes, dans l’emboîtement hiérarchique qui va des gènes aux espèces, aux écosystèmes, aux paysages
• Écologie et gestion des paysages naturels et culturels, y compris – si nécessaire – par la création de nouveaux
paysages terrestres et marins (côtiers)
• Diversification des activités et des attractions culturelles, des plus anciennes à celles dérivées d’interactions
culturelles successives. La culture n’est pas une entité figée; elle est forgée par un constant processus d’évolution
et d’interactions
A c t e s

38
Le témoin

Francesco di Castri (1930-2005) (Helsinki, 1966) et des méthodologies de recherche


Francesco di Castri est né le en écologie des sols (Paris, 1967).
4 août 1930 à Noale, dans la En 1971, l’UNESCO le nomme secrétaire du
région de Venise en Italie. Conseil international de coordination du Programme
Après avoir étudié à l’Uni- sur l’homme et la biosphère (PHB) puis, en 1974, il
versité de Milan, en Italie, assume les fonctions de directeur fondateur de la
et de Montréal, au Canada, nouvelle Division des sciences écologiques. De
il obtient, en 1958, un doc- novembre 1971 à janvier 1984, il modèle et dirige ce
torat en zootechnie de l’Uni- qui deviendra une des principales réalisations de
versité de Santiago, au Chili. l’UNESCO en ce qui a trait à la coopération inter-
Il poursuit ultérieurement, nationale sur les questions environnementales.
de 1958 à 1960, des études en sciences écologiques à Francesco di Castri s’occupera également du PHB tout
l’Université de Padoue, en Italie. au long de ses stades de planification régionale et
Dans les années 1960, Francesco di Castri élit internationale ainsi que durant le lancement de la
domicile au Chili et, tout au long de sa vie, il con- première génération d’activités sur le terrain. De concert
servera des liens étroits avec ce pays en particulier et avec Michel Batisse, il se consacre à l’élaboration et à la
avec la culture hispanique en général. De 1961 à mise en œuvre du concept de réserve de la biosphère
1969, il est, dans un premier temps, professeur de ainsi qu’à la désignation des premières réserves.
sciences écologiques et directeur de l’Institut de L’exploit de Francesco di Castri a été de donner
zootechnie de l’Université de Santiago puis directeur forme à un projet follement ambitieux, le PHB, dont
fondateur de l’Institut d’écologie de l’Université le but n’était rien de moins que d’«élaborer, à partir
australe de Valdivia. Durant son séjour au Chili, son des connaissances de l’époque en sciences naturelles
principal domaine de recherche est la faune des sols, et sociales, les bases permettant l’utilisation et la con-
plus particulièrement les collemboles, un ordre servation rationnelles des ressources de la biosphère
d’insectes aptères primitifs, et les pseudo-scorpions ainsi que l’amélioration, à l’échelle planétaire, des
dont son épouse, Valeria Vitali-di Castri, décédée en relations entre l’homme et son environnement ; de
2002, était une spécialiste. L’autre domaine de prédire les conséquences des actions d’aujourd’hui
recherche pour lequel Francesco di Castri est recon- sur le monde de demain et d’accroître, par le fait
nu est celui qui traite des divergences et des conver- même, les capacités de l’homme à gérer efficacement
gences relatives à la structure et au fonctionnement les ressources naturelles de la biosphère». D’ailleurs,
des écosystèmes dont le climat est du type comme le disait un de ses compatriotes, le professeur
méditerranéen. Les recherches qu’il effectue dans le Valerio Giacomini: «Le PHB représente un défi qui
cadre du Programme biologique international (PBI) se situe aux limites du possible».
incluent des études comparatives effectuées au Chili
En 1981, Francesco di Castri s’engage inten-
et en Californie.
sément, de concert avec l’UNESCO et le Conseil
C’est à la même époque que Francesco di Castri international des unions scientifiques (CIUS), dans
s’associe à l’UNESCO : il dirige alors le premier la planification et l’organisation d’une conférence
Programme régional latino-américain d’études de scientifique visant à faire l’inventaire des réalisations
biologie des sols de l’UNESCO, à Santiago en 1965. accomplies par le PHB durant ses dix premières
Par la suite, il contribue notablement à de nombreux années d’existence. On y identifie réussites et
A c t e s

symposiums organisés dans le cadre du Programme faiblesses, mais ce qui, dans cette évaluation, est
de recherche sur les richesses naturelles comme ceux implicite et non explicite, c’est le rôle que Francesco
traitant de l’écologie des zones subarctiques di Castri a joué dans la promotion d’un certain type

39
Le développement durable : Quels progrès, quels outils, quelle formation ?

de coopération internationale, coopération qui À la suite de son retour à Montpellier au début


reconnaît non seulement l’universalité de la science, de l’année 1993 à titre de directeur émérite de la
mais qui tient également compte de la diversité recherche au CNRS, Francesco di Castri s’implique
culturelle et des réalités géopolitiques. Peu importe de plus en plus dans la refonte et la mise à jour des
les réalisations attribuées au PHB, elles sont en programmes de deuxième et troisième cycle dans des
grande partie tributaires du charisme, de l’esprit domaines comme l’aménagement du territoire et la
d’innovation ainsi que du dynamisme de son gestion des ressources. Ses recherches portent sur une
directeur fondateur. meilleure compréhension des liens qui existent entre
À la fin des années 1970 et dans les années 1980, les processus écologiques et la mondialisation
parallèlement au PHB, la Division des sciences économique. Au cours des années, il travaille
écologiques de l’UNESCO met sur pied le étroitement avec des scientifiques, des éducateurs et
Secrétariat visant la mise en œuvre de la Convention des groupes communautaires dans plusieurs pays,
du patrimoine mondial pour la protection du «volet dont l’Argentine, le Canada et le Chili, afin de
nature » de ce patrimoine. Sous la direction de trouver des solutions locales à des problèmes de
Francesco di Castri, la Convention commence ses nature mondiale. Par exemple, ses initiatives ont
opérations en jetant les bases de ce qui est aujourd’hui contribué à la mise sur pied d’un laboratoire régional
un des instruments juridiques les mieux connus et les voué au développement durable dans la région du
plus efficients en ce qui a trait à la conservation du Saguenay–Lac-Saint-Jean, au Québec.
patrimoine tant culturel que naturel. Les rapports qui se font de plus en plus
Au début des années 1980, travaillant toujours nombreux avec le secteur industriel le confirment
pour l’UNESCO, Francesco di Castri entreprend, dans sa certitude de longue date relativement au
pour le compte du gouvernement français, d’évaluer besoin des scientifiques et des environnementalistes
la condition de l’écologie en France. C’est à la suite de comprendre les motivations et les rouages du
de cette démarche que, au début de l’année 1984, il commerce en tant que moyen permettant d’influen-
quitte l’UNESCO pour renouer avec la vie univer- cer les actions de ceux qui produisent un impact si
sitaire à titre directeur de la recherche au Centre considérable sur l’environnement. La coopération
National de la Recherche Scientifique (CNRS). Il y avec des groupes tels que Total Foundation a porté,
dirige le prestigieux institut de recherches écolo- entre autres choses, sur l’évaluation des corrélations
giques à Montpellier et coordonne la transformation qui existent entre le tourisme, l’information et la
de ce dernier en ce qui allait devenir le Centre biodiversité. Le travail effectué avec les commu-
d’Écologie Fonctionnelle et Évolutive (CEFE). nautés s’est fait avec des populations de l’île de
Pâques et de la Polynésie en général dans le but de
En 1990, Francesco di Castri retourne travailler déterminer l’impact des technologies modernes de
pour l’UNESCO à titre de coordonnateur du l’information sur leur avenir. Les résultats de ces
Bureau de coordination des programmes environne- activités n’ont fait que confirmer l’obligation pour la
mentaux. L’organisme est responsable de la prise en science de participer, activement, au développement
main des contributions de l’Organisation à la durable, principe préconisé par Francesco di Castri
Conférence des Nations Unies sur l’environnement tout au long de sa carrière. Il ne se gênait pas par
et le développement (CNUED), qui a lieu à Rio, ailleurs pour critiquer les responsables des orien-
ainsi que des activités de suivi qui en découlent. tations politiques tout comme les scientifiques qui
M. di Castri occupe ce poste jusqu’à sa retraite de déformaient à leur propre avantage le concept du
A c t e s

l’UNESCO en décembre 1992, mais il préside développement durable.


néanmoins le Comité du suivi de la CNUED de
1993 jusqu’à 1998.

40
Le témoin

Durant sa carrière, Francesco di Castri est utile- défis que posent les récentes tendances sociétales
ment employé à titre de professeur de niveau univer- pour l’environnement. Le rôle que Francesco di
sitaire au Chili, de promoteur de la coopération Castri a joué dans l’élaboration des programmes du
scientifique internationale au sein d’un organisme SCOPE a été essentiel. Plus spécifiquement, il a
des Nations Unies basé à Paris et de directeur d’un parrainé le travail interdisciplinaire dans des do-
institut de recherche français. Pendant plus de maines relevant des sciences naturelles et humaines
quarante années, il est intimement associé à plusieurs et a favorisé une écoute plus attentive face aux déci-
des principaux programmes scientifiques interna- deurs et à leurs besoins de conseils éclairés en matière
tionaux affectés à la protection de l’environnement. d’environnement.
En plus de son implication dans le PBI et le PHB, il
Avec plus de quarante livres publiés à titre
s’engage, au milieu des années 1980, dans la plani-
d’auteur ou de coauteur, d’éditeur scientifique ou de
fication du Programme international concernant la
rédacteur adjoint, Francesco di Castri a été un auteur
géosphère et la biosphère (PIGP) et, au début des
très prolifique et créatif. Il a également rédigé
années 1990, dans le lancement de DIVERSITAS.
quelque sept cents articles scientifiques ou de vulga-
Francesco di Castri est du nombre des scientifiques
risation, monographies et chapitres de livres. Parmi
invités à prendre part à la planification de la
les sujets traités on trouve la biologie quantitative des
Conférence des Nations Unies sur l’environnement,
sols ; la théorie de l’information ; la structure des
tenue à Stockholm en 1972, et, dans ce contexte, il
communautés animales des tropiques à l’Antarc-
multiplie les démarches pour inciter les environne-
tique; la convergence des écosystèmes du type médi-
mentalistes des pays en développement à y participer.
terranéen ; la biogéographie et la biodiversité ; les
Durant toute cette période, Francesco di Castri stratégies et les contraintes relatives au dévelop-
s’engage directement dans les travaux de la commu- pement des ressources naturelles; l’organisation de la
nauté scientifique internationale, principalement par recherche interdisciplinaire en environnement sur le
l’entremise des membres du CIUS (maintenant plan international ; l’accroissement de la crédibilité
Conseil international pour la science). De plus, il est de la recherche écologique ; la complexité biolo-
pendant longtemps membre honoraire du comité gique ; les effets de la mondialisation sur l’environ-
exécutif de l’Union internationale des sciences nement et la société.
biologiques (UISB). En 1988, il en est élu secrétaire
De façon plus générale, sur le plan de l’infor-
général puis président, de 1991 à 1994. Il sert l’orga-
mation scientifique destinée à différentes clientèles,
nisme à titre de président sortant de 1994 à 1997.
Francesco di Castri a été la figure de proue du
Un des pères fondateurs du Comité scientifique Comité consultatif de rédaction de l’encyclopédie en
sur les problèmes de l’environnement (SCOPE), onze volumes Biosphera/Biosphere, publiée en catalan,
Francesco di Castri en est, de 1969 à 1972, le espagnol et anglais par Enciclopèdia Catalana de
premier vice-président. Il est, à nouveau, de 1985 à Barcelone, en Espagne. Il a aussi été membre du
1995, membre du comité exécutif et président de Conseil consultatif international et professeur
1988 à 1992. Durant les années 1980 et 1990, il titulaire de la Chaire d’études de l’UNESCO sur le
dirige également plusieurs projets du SCOPE, développement durable dans le cadre du Forum
notamment un projet conjoint avec l’UNESCO sur d’Amérique latine sur les sciences environnementales
les écotones, une étude préliminaire relative aux (FLACAM) à La Plata, en Argentine. Il a également
nouvelles technologies appliquées aux données été président honoraire de la Chaire de recherche et
scientifiques. Peu après, il participe à un projet
A c t e s

d’intervention en écoconseil à l’Université du


traitant, cette fois-ci, du rapport de l’environnement Québec à Chicoutimi, au Canada, donnant régu-
à la société de l’information mondiale. Ce dernier a lièrement des cours aux étudiants inscrits au pro-
pour but d’explorer les nouvelles opportunités et les gramme d’études. Il était un ardent défenseur de la

41
Le développement durable : Quels progrès, quels outils, quelle formation ?

Francophonie, principalement par l’entremise des essayer de nouvelles façons d’assurer la participation
liens qu’il entretenait avec l’Institut de l’énergie et de des scientifiques, des planificateurs et des popula-
l’environnement de la Francophonie (IEPF) qu’il tions locales à des projets conçus pour «le terrain».
conseillait en matière de développement durable. Il a fait de même en ce qui a trait à la vulgarisation et
Parmi les décorations et les titres honorifiques à la diffusion de l’information relative à l’environne-
que Francesco di Castri reçoit, il convient de ment : il a toujours préféré l’action concrète aux
mentionner celui de docteur honoris causa présenté dogmes et aux discours creux.
par l’Université de Kuopio en Finlande, en 1983. En Sur le plan individuel, Francesco di Castri était
1997, il est élu membre du « collège des quarante » un optimiste réaliste. En tant qu’optimiste, il était
de l’Académie nationale des sciences d’Italie et, un partisan d’une science écologique fondée sur les
an plus tard, il reçoit le titre de Commandeur de perspectives rassurantes et l’espoir plutôt que sur le
l’Ordre de la République italienne. Il a également été pessimisme et le désespoir. Il n’était pas de ceux qui
élu membre de l’Académie russe des sciences, de prêchaient l’imminence d’une apocalypse environne-
l’Académie française d’agriculture et de l’Académie mentale. Il mettait plutôt l’accent sur le rôle que la
italienne des sciences forestières. Les autres distinc- science avait à jouer dans l’atteinte de buts concrets
tions incluent la Medalla Rectoral de l’Université du comme la gestion plus rationnelle et durable des
Chili et, en 2000, il reçoit, des mains du président ressources naturelles. En tant que réaliste, il connais-
de la République chilienne, la Grande Croix de sait les limites de ce qui pouvait être accompli et de
l’Ordre de Libertador Bernardo O’Higgins, la plus ce qui ne pouvait pas l’être.
haute distinction que peut recevoir un non-
Francesco di Castri parlait quatre langues et était
ressortissant au Chili. Il fut aussi fait citoyen
estimé de tous, des administrateurs publics comme
honoraire de la municipalité de Mar Chiquita, en
des scientifiques, et ce, aux quatre coins de la planète.
Argentine, en tant qu’instigateur du projet Camino
Fidèle à la tradition de sa ville natale, il était un signore,
del Gaucho mis en œuvre dans cette région.
c’est-à-dire noble, complexe et grand érudit. Un peu à
Tout au long de sa carrière, Francesco di Castri l’image d’Umberto Eco, son proche contemporain, il
s’est fait un devoir de rapprocher des scientifiques vivait ses différentes passions pour le cinéma, le
issus de disciplines différentes, du domaine des football et la linguistique avec fougue. C’était un
sciences naturelles comme de celui des sciences débatteur habile et subtil qui possédait un superbe
sociales, afin d’entreprendre des recherches abordant sens de l’ironie et de la métaphore… hautement
les problèmes liés à la gestion des ressources apprécié de ceux qui ne se trouvaient pas dans sa ligne
naturelles et aux interactions sur l’environnement de tir ! Francesco di Castri était un motivateur
humain. Pour soutenir ces travaux, il s’appuie sur sa exceptionnel, un homme doué d’imagination, de
conviction que la diversité des conditions naturelles vision, de courage et de rigueur. Il a laissé sa marque.
et socioéconomiques qui existent à l’échelle plané- Beaucoup le regretteront et s’en souviendront.
taire constitue le fondement d’une coopération
scientifique fructueuse plutôt qu’un obstacle. Dans
le même ordre d’idées, il était convaincu que le
partage des responsabilités et le respect des diffé-
rences culturelles devaient constituer la base de toute
coopération internationale. Parallèlement, il savait
que la promotion de solutions innovatrices à des
A c t e s

problèmes nouveaux et complexes portait en elle le


risque de l’échec. Francesco di Castri a passé sa vie à

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