Vous êtes sur la page 1sur 8
Györg Lukács Critique du manuel de sociologie de Boukharine In: L Homme et la société,

Critique du manuel de sociologie de Boukharine

In: L Homme et la société, N. 2, 1966. pp. 175-181.

Citer ce document / Cite this document :

Lukács Györg. Critique du manuel de sociologie de Boukharine. In: L Homme et la société, N. 2, 1966. pp. 175-181.

doi : 10.3406/homso.1966.978 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/homso_0018-4306_1966_num_2_1_978

critique du

Le nouvel ouvrage de Boukharine répond à un besoin depuis longtemps ressenti, d'une systématisation marxiste

du matérialisme historique. Rien de comparable n'avait jusqu'ici été tenté à l'intérieur du mouvement marxiste de

puis

l'Anti-Diihring

d'Engels,

si

l'on

excepte

L'entreprise de résumer la théorie du matérialisme historique avait jusqu'ici été laissée aux adversaires du marxisme qui généralement ne l'avaient comprise que superficiellement. Par conséquent la ten

tative

même si ses méthodes et résultats doi vent être critiqués. Il faut souligner que

Boukharine a

résumé systématique et dans une pers pective plus ou moins marxiste, tous les problèmes importants du marxisme, et que d'autre part le texte en est clair et facilement compréhensible, si bien que le livre remplit admirablement le but qu'il se proposait : être avant tout un manuel.

Comme le but de Boukharine n'était que d'écrire un manuel populaire de sociologie, la critique doit être indul gente à l'égard de certaines affirmations,

surtout dans des domaines inexplorés. A cela il faut ajouter la difficulté d'obte niren Russie les livres dont il avait besoin, ce qui excuse le fait qu'en trai tant les questions touchant l'art, la litt

érature

utilise la plupart du temps des sources

le

petit

livre

de Plekhanov.

de Boukharine est la bienvenue

réussi à réunir

dans un

et la philosophie, Boukharine

manuel de sociologie

de boukharine

GEORG LUKACS

de seconde main, ignorant les textes des recherches les plus récentes. Tout cela augmente les risques de simplification des problèmes. Sa présentation est bril lante et claire, mais en même temps il obscurcit certains rapports plutôt qu'il ne les explique. Or nous pouvons tou

jours

iéesi elle porte sur l'accumulation historique des problèmes et des solutions mais non sur les problèmes et les solu tions eux-mêmes, surtout parce que la tendance à la simplification de Boukhar inen'est pas limitée à des notions idéo logiques accessoires, mais touche des questions centrales. Par exemple, Bou kharine trace un parallèle rigoureux entre la hiérarchie du pouvoir dans la structure de la production économique d'une part et celle de l'Etat d'autre part. Il termine par la remarque : « Ainsi comme nous voyons, la structure du pouvoir politique lui-même reflète celle de l'économie, c'est-à-dire que les mêmes classes occupent les mêmes places. > (page 157).

Ceci est sans aucun doute juste comme tendance potentielle. Cela est aussi juste à la longue, car une contradiction import ante entre les deux hiérarchies déter mine généralement un soulèvement révo lutionnaire. Mais l'histoire concrète ne coïncide pas avec la formule trop simp lifiée et schématique de Boukharine, car il est parfaitement possible qu'un équilibre de pouvoir économique entre

accepter une présentation simplif

176

GEORG LUKACS

deux classes en compétition puisse pro

niveau déjà atteint par ses prédécess

duire

à

fait

un appareil d'Etat qui ne soit tout

des deux

contrôlé

aucune

eurs,et même souvent sans l'atteindre. Il va sans dire que nous considérons

classes (s'il

doit

par servir à réaliser

de

cependant avec intérêt son uvre même

nombreux compromis entre

elles),

si

dans ses erreurs, et comme relevant de

bien que la structure économique ne sera pas simplement reflétée par l'Etat.

Ceci est vrai par exemple pour les monarchies absolues au début de l'ère moderne. Une classe peut même parve nirau pouvoir économique sans pour

cela être capable d'édifier un pouvoir politique complètement au service de

ses

par ses caractères de classe. Mehring a amplement démontré que la bourgeoisie

allemande

d'avoir à recourir à l'aide du proléta riatpour sa révolution à elle, que même au plus fort de sa lutte pour des réfor mes bourgeoises, au moment de sa plus forte poussée économique, elle laissa en place l'appareil d'Etat des Junkers, et accepta tranquillement la survivance de la structure du pouvoir féodalo-absolu-

tiste.

Bien entendu, on ne peut attendre d'un manuel une analyse approfondie de telles questions. Mais l'absence même d'une indication au sujet de l'importance de telles exceptions ou modèles, rend tant soit peu suspecte la présentation de Boukharine.

propres intérêts ou de la marquer

était

à

tel

point

effrayée

Plekhanov

et

Mehring ont souvent

montré dans des travaux plus spéciali sésde quelle façon une présentation po

pulaire peut être compatible avec une approche fondamentalement scientifique. Boukharine a accepté l'importante et ur

pro

blèmes

gente

tâche

de résumer tous

les

du marxisme, mais dans beau

coup de cas il n'atteint pas le niveau auquel sont parvenus dans ce domaine Plekhanov et Mehring.

Mais nous n'allons pas nous limiter aux détails. Ce qu'il y a de plus import antque de telles insuffisances est le fait que Boukharine s'éloigne de la vraie tradition du matérialisme historique sur plusieurs points qui sont loin d'être négligeables, sans apporter de preuves à son argumentation et sans dépasser le

la meilleure tradition du marxisme; les vulgarisateurs s'occupent rarement d'un tel domaine. Notre critique s'applique

surtout au chapitre

philosophique dans lequel Boukharine est particulièrement proche de ce que Marx appela le matérialisme bourgeois.

Apparemment, Boukharine ne connaît pas la critique de cette théorie par Meh ring et Plekhanov, sans parler de celles de Marx et Engels eux-mêmes qui rédui sent de beaucoup la validité de cette théorie pour une compréhension du pro

de l'introduction

cessus historique, à cause de

particulière de l'histoire dans le maté rialisme historique et dialectique. Après que les < idéalistes », de Bernstein à Cunow, eurent déformé ce noyau fonda mental du marxisme, il est compréhens ibleet même sain qu'il y ait une réac tion. Mais dans ces remarques philoso

la place

phiques,

Boukharine rejette tous les él

éments

de la méthode marxiste qui déri

vent de la philosophie classique all

emande,

l'inconséquence qui en découle. Bien entendu, Hegel est mentionné de temps à autre, mais la comparaison essentielle entre sa dialectique et celle de Marx est absente. Il est significatif que la seule référence à Feuerbach est faite pour sou ligner qu'avec lui le point le plus import antest atteint. Son influence sur Marx et Engels a aidé au développement d'une véritable théorie du matérialisme dialec tique. Il ignore ainsi complètement le problème des relations entre l'huma nisme feuerbachien et la dialectique marxiste.

sans

se

rendre

compte

de

Nous avons spécialement relevé

parce

La

ce

passage

l'erreur essentielle de Boukharine dans sa conception du matérialisme histo

rique.

Boukharine et le matérialisme scienti-

fico-naturaliste provient de l'utilisation par Boukharine, comme modèle, du concept « science » (pris dans l'accep

tion française du terme).

qu'il révèle clairement

théorie de

parenté entre la

Par

son

CRITIQUE DU MANUEL DE BOUKHARINE

177

application concrète à la société et à l'histoire, il obscurcit fréquement la po sition spécifique du marxisme : que tout phénomène économique ou « sociolo gique» dérive des rapports sociaux des hommes les uns avec les autres. Mettre trop en évidence une prétendue « object ivité » dans la théorie mène au fét ichisme.

Le Rôle de la technique

La discussion du rôle de la technique dans le développement social met en lumière ces reliquats de questions non résolues (unaufgelôster Dinghaftlichkeit) et de prétendue objectivité. Boukharine attribue à la technique une importance

trop déterminante, ce qui trahit l'esprit du matérialisme dialectique (certes il est indéniable qu'on peut toujours trouver des citations de Marx et Engels qu'il est possible d'interpréter de cette façon). Boukharine remarque : « Chaque sys tème donné de technique sociale déter mine aussi le système de rapports de travail entre les hommes. » (page 139). Il attribue ainsi la prédominance d'une économie naturelle, à l'époque classique, au bas niveau du développement tech

nique.

change,

société change également. » Il assure

que, « en dernière analyse », la société dépend du développement de la tech

nique qui est considérée comme

base déterminante » des forces product ivesde la société», etc. Il est clair

que l'identification de la technique aux forces de production n'est ni valable, ni marxiste. La technique est une partie, un moment, bien entendu de grande importance, des forces sociales product ives,mais elle n'est ni identique à cel

les-ci,

Boukharine semble l'impliquer) l'élément déterminant dans la modification de ces forces. Cette tentative de découvrir les éléments qui déterminent la société et son développement dans un principe autre que celui des relations sociales entre les hommes dans le processus de production (et par conséquent de dis

tribution,

c'est-à-dire dans la structure économique de la société correctement envisagée,

Il insiste

:

<

Si la technique

dans la

la

la division du travail

ni (ainsi que l'argumentation de

de

consommation, etc.)

mène au fétichisme, ainsi que Boukhar inel'admet par ailleurs. Par exemple, il critiqué l'idée de Cunow, que la tech nique est liée aux conditions naturelles, que la présence d'une certaine matière première est décisive pour la présence d'une certaine technique, en disant que Cunow confond la matière première et l'objet du travail, oubliant < qu'une technique appropriée est nécessaire pour

que les arbres, le minerai, les fibres, etc. puissent jouer le rôle de matières pre

mières

le sens d'une livraison de matières, etc., est elle-même le produit d'un développe menttechnique ». (p. 123). Mais ne de

vrions-nous

parfaitement valable, à la technique elle-

L'influence de la nature dans

pas appliquer cette critique,

même? La conclusion que le développe mentde la société dépend de la technique ne part-elle pas autant d'un

faux « naturalisme

Cunow, autant qu'une quelconque ver

sion améliorée des théories de t l'env

ironnement

Bien entendu, Boukharine évite la gros

sière erreur de ces

essayer d'expliquer le changement par un principe immuable. Car la technique change au cours du développement social. Son explication du changement est donc correcte du point de vue de la logique formelle, en cela qu'il explique le changement par un élément variable. Mais considérer la technique comme la base déterminante et se suffisant à elle- même du développement, n'est qu'un développement dynamique de ce gros sier naturalisme. Car si la technique ne doit pas être conçue comme un moment du système de production existant, si son développement n'est pas expliqué par le développement des forces sociales de production (et c'est cela qui nécess iteclarification), elle constitue un prin cipe aussi transcendant par rapport à l'homme que la « nature », le climat, l'environnement, les matières premières, etc.

»

que la théorie de

»

des xvni* et xix* siècles?

c naturalismes » :

Personne ne doute qu'à chaque stade déterminé du développement des forces productives, qui déterminent le dévelop pement de la technique, cette dernière à son tour influence les forces produc-

12

178

GEORG LUKACS

tives. Boukharine le souligne à propos de toute idéologie les dernières études théoriques d'Engels sont importantes à

tout aussi faux

et non marxiste de séparer la technique des autres formes idéologiques que de la considérer comme indépendante de la structure économique de la société.

La Chute de l'Empire romain.

une

grave erreur car si la technique est envi

ce sujet

mais

il est

Une

telle

approche

constitue

sagée,

même en partie, comme se déte

rminant

elle-même,

les

remarquables

changements au cours de son dévelop pement restent complètement inexpliqués. Prenez par exemple la différence entre

la technique classique et médiévale. Aussi primitive qu'ait pu être la technique médiévale dans ses résultats, autant

qu'elle

par

rapport aux réalisations techniques bien connues de l'antiquité, le principe de la

cependant

technique

atteint un plus haut niveau, c'est-à-dire

une rationalisation de l'organisation du travail plus poussée comparativement à

ait

présenté

un

avait

recul

médiévale

existait dans la société clas

sique. La façon de travailler est restée non rationalisée, et la rationalisation de l'organisation du travail a été atteinte en passant plutôt par la porte de la vio lence sociale, que par le développement de la rationalité technique. Et c'est cet état de choses qui constitua les fonde ments pour la possibilité du développe mentdes techniques modernes, ainsi que Gottl (1) l'a clairement démontré en ce qui concerne les moulins à eaux, les

mines,

ment décisif dans l'augmentation du développement technique avait pour fon

dement un changement dans la structure économique de la société : le change mentdans les potentialités et les condi tions de travail. Une des causes déter

minantes

celle qui

les armes à feu, etc. Ce

change

de l'effondrement de la société

classique était, indubitablement, l'imposs ibilité dans lesquelles s'est trouvée cette société de maintenir les bases sociales de son organisation productive : la rui

exploitation d'un matériel inépui sable d'esclaves.

neuse

Le Moyen Age posa les bases générales d'une nouvelle forme d'organisation so

ciale.

Max "Weber (2)

a démontré d'une

façon convaincante que la coexistence des esclaves et des hommes libres dans l'Antiquité avait empêché le développe mentdes corporations et ainsi de l'Etat moderne autre contraste entre l'Orient ou l'Antiquité et la société moderne. L'organisation sociale médiévale a surgi dans des circonstances opposées (man que de main-d'uvre, etc.) déterminant le cours essentiel du développement technique. Ainsi quand Boukharine af firme qu' < avec une autre technique, le travail des esclaves serait impossible; les esclaves abîment les machines compli quées et leur travail ne présente aucun avantage », il renverse la relation cau sale. L'esclavage n'est pas rendu possible par un bas niveau de la technique, mais c'est plutôt l'esclavage en tant que forme de la domination du travail qui rend impossible la rationalisation du proces susdu travail et par conséquent une technique rationnelle.

Peu d'études ont été faites sur l'escl avagedans les temps modernes où il n'est qu'une enclave relativement isolée dans une économie mondiale basée sur le tra vail salarié, aussi savons-nous peu de choses au sujet des modifications qu'il amène (3). Le renversement de la rela tion causale apparaît encore plus clair ementsi nous nous tournons vers la tran

sition

capitalisme moderne. Marx souligne explicitement que la transition de la

corporation artisanale à la manufact ure,n'a comporté aucune modifi-

de la production médiévale au

1. Gottl, Wirtschaft und Technik. Grundriss der Sozialôkonomik II, 236-39.

2. Wirtschaft und Gesellschaft.

CRITIQUE DU MANUEL DE BOUKHARINE

179

cation dans la technique

qui

concerne

le

mode

:

de

«

En

ce

product

ionlui-même, la manufacture dans son sens strict peut difficilement être distinguée dans son premier stade des ateliers artisanaux des corporations, sinon par un plus grand nombre d'ou vriers simultanément exploités par un seul et même capital individuel. L'atelier du maître artisan médiéval est simple mentélargi. Au début, par conséquent, la différence est purement quantitative. » (Capital I, p. 322.)

C'est la division du travail capitaliste et ses rapports de domination qui don

cause de son importance méthodolog ique.Cette importance ne provient pas

uniquement

qu'elle a pour le marxisme, mais aussi

du fait que la solution de Boukharine est typique en tant que fausse méthodologie. Nous avions déjà parlé de sa tentative

de faire une

dialectique. Sa conception qui ramène

le marxisme

position centrale

de

la

« science »

à

une

à partir de la

« sociologie géné

rale » découle

intérêt pour les sciences de la nature et

son instinct aigu de la dialectique en

trent

de cette tentative. Son

inévitablement en contradiction.

nent

naissance aux pré-conditions so

Engels avait réduit « la dialectique

ciales

pour une économie de marché

à la science des lois générales du mou

vement,

aussi bien du monde extérieur

(dissolution de l'économie naturelle),

laquelle à son tour produit un change

que

de

la

pensée

humaine »

(Oeuvres

mentqualitatif. Les pré-conditions so

choisies de

Marx et Engels,

1962,

II,

ciales

des techniques mécanisées moder

p. 387). La théorie sociologique de Bou

nesont donc

surgi en premier lieu;

de

elles étaient le produit d'un siècle

révolution sociale. Les techniques sont produites et utilisées par le capitalisme moderne mais ne l'ont pas engendré. Elles apparurent seulement après l'ét

ablissement de leur pré-condition sociale, lorsque la contradiction dialectique des formes primitives de la manufacture

résolues, quand « à un stade

eurent été

donné de son développement, l'étroite base technique sur laquelle reposait la

manufacture entra en conflit avec les exigences de la production créées par la

manufacture

elle-même

».

(Capital

I,

p.

pement technique est dans ce cas-là extraordinairement accéléré. Mais cette interaction réciproque ne surpasse en aucun cas la primauté de l'économie sur

le technique et cela

plan de l'histoire concrète que sur celui

de la méthodologie. Et ainsi que le dit Marx : « Cette économie totale, surgis santde la concentration des moyens de production et de leur utilisation en

168.) Il va

sans dire que le dévelop

aussi bien

sur

le

masse

tire son origine,

de

la

même

façon

de

la

nature sociale du travail,

que la plus-value

tire la

sienne du sur

travail

(Capital III, p. 79.)

Sociologisme et Histoire Nous avons envisagé cette question à

de l'individu pris isolément. »

kharine

rique » est en conformité avec cette vue. Mais comme conséquence nécessaire de son approche scientifico-naturaliste, la sociologie ne peut pas être réduite à une simple méthode, mais se développe en une science indépendante ayant ses pro pres buts spécifiques. La dialectique peut se passer de telles réalisations indépen dantes; son royaume est le processus historique total dont les moments sin

guliers, concrets, non répétables, révèlent son essence précisément dans les diff érences qualitatives entre ces moments, et dans la continuelle transformation de leur structure objective. La totalité est le domaine de la dialectique. D'autre part, une sociologie générale « scienti

fique» si

une simple épistémologie doit avoir ses réalisations autonomes ne permettant

qu'un seul type de loi. Boukharine hésite entre plusieurs conclusions. D'une part il comprend qu'il n'existe pas une chose que l'on puisse appeler « société » en

général, mais

en

tant que

« méthode histo

elle

ne

se

limite

pas à

être

il ne

voit

pas

ce

qui

en

découle nécessairement car sa théorie

dont les applications sont souvent meil

leures

sage la variation historique comme une carapace, un « uniforme » (sic) histor

que la théorie elle-même

déterminé.

D'autre

et

méthode

»

envi

iquement

tentative d'établir une distinction entre

la

sa

part

fait

de

«

théorie »

i8o

GEORG LUKACS

sociologie une science unifiée, inévita

blement,

la façon de poser la question. La théorie fondamentalement inexacte de la pr

étant donné la confusion dans

de la technique, que nous avons

analysée au début, n'est que le résultat

logique de la tentative de Boukharine de créer une sociologie générale. Ce n'est pas un malentendu accidentel, mais

imauté

la conséquence nécessaire d'un examen

superficiel des prémisses.

Cette confusion émerge particulièr ementclairement dans la conception de

Boukharine touchant les lois scienti fiques. Il est heureux qu'il oublie géné ralement ses présuppositions théoriques dans ses analyses concrètes. Par exemple il envisage un type général de lois pour l'équilibre et les ruptures d'équilibre dans des systèmes déterminés, que ceux-

ci

ou

et

assez peu organique. Mais en dépit de cette position théorique, Boukharine

appartiennent à la nature organique

non organique, ou à la société. Marx

Engels sont ainsi reliés d'une façon

admet « que ces rapports ne peuvent être appliqués à des systèmes complexes, tels que la société humaine, que par ana logie » . Ainsi il oublie, heureusement,

sa

théorie dans les analyses concrètes,

ce

qui a pour résultat de le faire parve

nirà des conclusions qui sont fréquem

mentintéressantes en dépit de son point

de départ. Ses attaques contre les diverses

théories sociales « organicistes » et autres, l'amenèrent souvent à faire de

remarquables comparaisons critiques.

Prédiction et pratique

Mais le fait d'être préoccupé par les

sciences de la

erreurs grossières lorsqu'il examine les buts théoriques de la sociologie. « Il résulte de tout ce qui précède que pour

des

nature l'amène à

les sciences sociales aussi bien que pour les sciences naturelles, les prévisions

sont possibles

prévoir pour le moment la

quelle

nous ne connaissons pas encore les lois

de l'évolution sociale au point de pou

voir les exprimer en chiffres exacts. Nous ignorons la vitesse des processus

sociaux mais nous pouvons indiquer

Nous ne pouvons pas

date

à

la

tel événement aura lieu. En effet,

leur direction. » (Page 48.) Le fait d'être obnibulé par les sciences de la nature a fait oublier à Boukharine que notre connaissance des directions et des ten

contrairement aux prédictions

d'ordre statistique n'est pas le résultat

de la différence entre ce que nous savons en fait et ce qui reste à être connu, mais résulte de la différence qualitative et objective de l'objet lui-même. Marx et Engels le savaient parfaitement. Je

n'ai

dances

qu'à me

référer en passant aux

remarques méthodologiques si intelligen teset profondes faites par Engels dans

son introduction à la « Lutte des classes

en

France »

(Marx et Engels, oeuvres

choisies, 1962 I, p. 119) sur l'impossibil itéde comprendre à travers les statis tiques le présent immédiat. Marx, de son côté, dans sa théorie fondamentale du taux moyen de profit a établi une dis tinction méthodologique des plus nettes, entre certains faits statistiques et les tendances sociales du processus dans son ensemble. « En ce qui concerne le taux d'intérêt sur le marché, en cons tante fluctuation, il existe à tout moment comme une grandeur fixe, de même que le prix des marchandises sur le marché Par contre le taux général de profit n'existe jamais qu'en tant que tendanc e.» (Capital III, 1, p. 359.) Lénine lui- même a continuellement souligné cette notion de « tendance » du développe ment,dont le caractère tendanciel n'est pas le résultat de notre ignorance, mais est fondé sur le type d'objectivité des événements sociaux et dont d'autre part, la structure fonde la possibilité théo rique des rapports sociaux et la réalité de la « praxis révolutionnaire ». Dans

sa critique

de

la

« Juniusbrochure »

(Contre le courant, uvres complètes,

XXII, p.

305 f), Lénine souligne le

ca

ractère

non marxiste

de la

thèse

selon

laquelle les guerres nationales seraient impossibles durant l'ère de l'impéria lisme.Il donne comme argument que

bien qu'elles soient très improbables, une analyse des tendances du développement ne peut absolument pas exclure leur poss

ibilité. A fortiori, il

ment impossible de prévoir le moment d'un événement historique quel qu'il soit. Dans son discours sur la lutte interna-

est méthodologique-

CRITIQUE DU MANUEL DE BOUKHARINE

181

tionale prononcé au 2* Congrès de l'I

communiste, il met encore

plus d'accent sur cette impossibilité

méthodologique :

nternationale

« Nous devons ici avant tout attirer

l'attention sur deux erreurs très répan dues : parfois les révolutionnaires es

saient

de prouver qu'il

n'y

a

aucune

issue à

la crise.

C'est une

erreur. Il

n'existe pas de situation totalement dé

sespérée

essayer de prouver à l'avance

qu'il

n'y

a

absolument pas d'issue

à la situation équivaudrait à faire preuve de pédantisme ou à jouer avec des con

cepts

pratique seule peut fournir une preuve réelle, dans ce cas et dans des cas simi

et des formules toutes faites. La

laires.

»

(Oeuvres choisies 1961, t. III,

p. 490.)

Marx, Engels et Lénine ne sont pas ici simplement cités pour faire autorité. Notre but est de souligner que le but théorique de Boukharine est différent de

celui de la grande tradition

et Engels

rialisme

et va par Mehring et Plekhanov jusqu'à

du maté

le

qui vient

de Marx

inc

idemment

plan méthodologique cohérent, que Bou

kharine

aux thèses économiques essentielles de Rosa Luxembourg. Une discussion vér

Lénine et Rosa Luxembourg

il est dommage,

mais sur

ne se réfère pratiquement pas

itablement

approfondie de son

but

passerait

l'importance d'un article. Elle

montrerait comment la philosophie fon damentale de Boukharine est en parfaite harmonie avec le matérialisme contemp

latif; qu'au lieu de faire une critique historico-matérialiste des sciences natu relles et de leurs méthodes, c'est-à-dire

de

les montrer comme un produit du

développement capitaliste, il étend ces

méthodes à l'étude

hésitation et d'une façon ni critique, ni

historique, ni dialectique. Bien que les travaux de Plekhanov sur Holbach, Hel vétius et Hegel aient fourni certaines

bases pour une telle critique, celle-ci n'a pas encore été tentée, aussi nous ne pouvons qu'attirer l'attention sur les conséquences de la conception de Bou

de

la

société, sans

kharine,

propre à amener la confusion

dans

les

résultats

de

sa

sociologie

concrète et faire aboutir celle-ci à une

impasse.

Cette brève critique ne peut couvrir les divers détails du livre. Elle se limite à la mise en lumière de l'origine métho

dologique

ces erreurs, en dépit de la valeur du but

que se proposait Boukharine de systé matiser dans une forme populaire tous les résultats du marxisme. Pouvons-nous exprimer ici l'espoir que dans des édi

tions ultérieures beaucoup de ses erreurs seront corrigées, afin que toute l'uvre

atteigne le niveau de ses meilleurs nombreux passages.

des erreurs. Il faut souligner

et