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20/1/2014

Centrafrique La justice saccagée - Libération

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Centrafrique La justice saccagée
THOMAS HOFNUNG ENVOYÉ SPÉCIAL À BANGUI
GRAND ANGLE
15 JANVIER 2014 À 17:06

Depuis des mois, ni les tribunaux, ni les prisons, ni la police ne fonctionnent. Dans ce pays livré aux pillards et aux milices, seuls des militaires étrangers assurent un semblant de sécurité. Un symbole de la ruine de l’Etat.
Bien calé dans son fauteuil, sous le portrait de Michel Djotodia (il y a quelques jours encore président de la République centrafricaine), Ghislain Grésenguet, le procureur de la République, soupire de soulagement en éteignant son téléphone portable : «Je viens de recevoir un appel d’un officier de police judiciaire.Il y a eu un cambriolage la nuit dernière dans le quartier et il voulait me tenir informé de l’état de l’enquête.» Puis, après un court silence : «C’est une excellente surprise. Cela faisait longtemps que je n’avais pas reçu un appel de ce type.» Ce matin-là, le magistrat a fait ouvrir le tribunal de grande instance de Bangui, situé en plein centre-ville. Il fait visiter la salle d’audience poussiéreuse, munie de bancs rustiques, où trône la devise du pays. «Zo Kwe Zo» : «Tout homme est un homme.» Le lieu paraît comme figé dans le temps. Le 20 novembre 2013, la justice - ou ce qu’il en restait - a cessé de fonctionner dans la capitale centrafricaine. Le personnel s’est mis en grève illimitée pour protester contre l’assassinat, le 16 novembre, en plein jour et par des inconnus armés, de Modeste Martineau Bria, un magistrat, directeur des services judiciaires au ministère de la Justice. «Après la prise du pouvoir par la Séléka [rébellion originaire du nord du pays, à dominante musulmane, ndlr], on a travaillé avec les moyens du bord. A mes côtés officiaient six substituts et, jusqu’au 20 novembre, nous tenions quatre audiences correctionnelles par semaine», insiste le procureur. Mais deux semaines plus tard, la spirale de violences enclenchée par l’attaque à Bangui des milices anti-balaka («anti-machettes» en sango) le 5 décembre, a achevé de paralyser les institutions régaliennes, déjà à l’agonie depuis bien longtemps dans cette ex-colonie française.

MINISTÈRES ET TRIBUNAUX MIS À SAC

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Autre bonne surprise lors de cette visite matinale, le procureur Grésenguet croise dans les couloirs du tribunal assoupi le doyen des juges d’instruction, Yves Kokoyo. «En temps normal, nous sommes cinq magistrats ici, raconte ce dernier. Mais, à cause de l’insécurité généralisée, mes collègues redoutent de se déplacer en ville.» Ils ne sont pas les seuls. En réalité, c’est toute la haute administration qui, aux quatre coins de la capitale, se cache, chez soi ou chez des proches. Nombre de ministres de la «transition» (depuis juin 2013) sont logés au camp militaire M’Poko, qui jouxte l’aéroport et sert de QG aux soldats de l’opération française Sangaris, ainsi qu’aux contingents de la force africaine de paix. L’autre moitié a trouvé refuge dans le grand hôtel de la ville, le Ledger, dont la protection est assurée par des militaires étrangers. «Il est difficile, voire impossible, de trouver des interlocuteurs dans les ministères, se plaint un diplomate étranger. D’ailleurs, la plupart sont fermés.» Nombre d’entre eux ont été pillés et mis à sac, tout comme les domiciles de plusieurs ministres. Mais la situation est encore pire dans le reste de ce pays de 4,5 millions d’habitants, plus grand que la France et la Belgique réunies. «Tous les tribunaux du pays, hormis ceux de deux préfectures, ont été saccagés, confie le ministre sortant de la Justice, Arsène Sendé. Leur personnel a fui l’avancée de la Séléka pour se réfugier à Bangui. En dehors de la capitale, la justice n’est plus rendue depuis mars dernier en République centrafricaine.» Membre du cabinet de transition qui a tenté d’administrer le pays sous le règne de la toute-puissante Séléka, le garde des Sceaux assure que la justice pénale a continué de fonctionner, malgré le chaos ambiant. «Des arrestations ont eu lieu, y compris dans les rangs de l’ex-rébellion, souligne Arsène Sendé. Je me souviens notamment de ce colonel Abdallah qui s’était autoproclamé commandant de zone à Bangassou [à 750 km à l’est de Bangui] et terrorisait la ville. Transféré à Bangui, il s’est retrouvé face au Président qui lui a demandé dans quelles circonstances il avait été nommé. Abdallah a répondu que c’était le Président qui l’avait personnellement placé à ce poste. Djotodia l’a regardé droit dans les yeux et lui a dit : "Tu sais qui je suis ?" Abdallah a immédiatement été mis aux arrêts.»

PEUR PERMANENTE
Le faux colonel de Bangassou, serait toujours détenu dans l’enceinte du camp de Roux, l’un des QG de la Séléka à Bangui, aux côtés d’une quinzaine d’autres personnes. Mais, dans la République centrafricaine d’aujourd’hui, les lieux de détention se comptent sur les doigts de la main. La progression jusqu’à Bangui des rebelles venus du Nord s’est en effet traduite par l’ouverture et la mise à sac de toutes les prisons du pays. Une grande partie des détenus en ont profité pour rejoindre les rangs de la Séléka ou ceux des coupeurs de route, des bandits de grand chemin qui écument le pays depuis des années. Idem dans la capitale, où la prison centrale peinte aux couleurs de la République centrafricaine et surmontée d’anachroniques petits miradors en bois a été vidée de ses occupants à la suite des combats du 5 décembre. «Il y avait alors environ 170 détenus à l’intérieur, témoigne le ministre sortant de la Justice. Ils se sont volatilisés et beaucoup font aujourd’hui partie des pillards qui sillonnent les quartiers de Bangui.» De quoi inquiéter les magistrats qui les ont condamnés et qui, actuellement, sont privés de toute forme de protection. «Mes aides de camp n’osent pas sortir de chez eux, témoigne le procureur Ghislain Grésenguet. Je dois m’en remettre à la grâce de Dieu, ce n’est pas normal…» Chaque nuit, il change de domicile, surtout depuis qu’il a ouvert une enquête sur un charnier repéré à
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quelques centaines de mètres du camp de Roux. Livrés à eux-mêmes, les juges d’instruction vivent eux aussi dans une peur permanente «Nous avons tous en mémoire l’assassinat de notre collègue Modeste Martineau Bria, en novembre dernier. Les magistrats ont peur de poser des actes qui pourraient exposer leur vie», confie le doyen Yves Kokoyo. Fin décembre, deux gendarmes ont par ailleurs été retrouvés assassinés dans la capitale, le long du fleuve Oubangui. Balayés par l’offensive de la Séléka, en mars dernier, les services de police et de gendarmerie n’ont toujours pas refait surface. Leurs locaux ont également été saccagés, le matériel emporté, les véhicules volés. Résultat : à Bangui, une ville de près d’un million d’habitants, la gendarmerie ne dispose à l’heure actuelle que de deux pick-up. «Les policiers qui m’ont appelé tout à l’heure sont en train d’effectuer leur enquête à pied», confie le procureur. Comment procéder à des investigations dignes de ce nom dans de telles conditions ? Le juge Kokoyo se pose la question : «La justice et la police judiciaire, a-t-on coutume de dire en Centrafrique, c’est comme le pantalon et le ceinturon.» «Ces derniers mois, nous avions entrepris de stabiliser la situation, des préfets avaient même été nommés en régions, dit Arsène Sendé, le ministre sortant de la Justice. Mais la force française Sangaris a débarqué et s’est comportée comme si rien n’avait été fait. Maintenant que la Séléka a été désarmée et cantonnée, il revient aux forces internationales de sécuriser Bangui et d’arrêter les voleurs. Dans les quartiers, les gens appellent au secours, mais personne ne vient. C’est de la non-assistance à personne en danger !» En poste à Bangui, un haut fonctionnaire étranger a une autre vision des choses : «Une fois arrivée au pouvoir, la Séléka a continué de se comporter comme une force rebelle, pillant et poursuivant les exactions, au lieu de rebâtir un Etat digne de ce nom. Elle a donné le coup de grâce à un pays qui n’avait cessé de déchoir depuis son indépendance, en 1960.» Pour l’heure, c’est la Misca (Mission internationale de soutien à la Centrafrique), plus précisément les militaires congolais déployés au sein des Unités de police constituées, qui tente de combler le vide sécuritaire. Alors que Bangui est la proie des pillards et que les règlements de comptes sont quotidiens dans les quartiers, ces troupes équipées de fusils et qui circulent à bord de pick-up dans les rues de la ville peuvent procéder à des arrestations en flagrant délit. Les personnes interpellées sont alors détenues provisoirement dans les camps de la Misca ou remises aux forces de l’ordre, qui disposent de quelques cellules collectives, appelées ici «chambres de sécurité». En attendant un hypothétique jugement. La plupart sont remises en liberté après avoir été désarmées. Lundi, le nouveau président par intérim, Alexandre-Ferdinand Nguendet, qui avait prêté serment dans l’enceinte du palais de justice la veille, a promis le redéploiement imminent de la police et de la gendarmerie. «C’est une honte pour la nation de voir la sécurité du peuple centrafricain confiée à des organisations régionales et internationales», a-t-il martelé.

PLUS D’ARGENT DANS LES CAISSES
Mais l’état de la justice n’est qu’un signe - certes emblématique - parmi d’autres de la déchéance d’un pays devenu, selon l’expression du chef de la diplomatie française, Laurent Fabius, un «Etat néant». Ainsi, la République centrafricaine, qui ne collecte plus l’impôt depuis belle lurette et ne perçoit plus les taxes sur les marchandises en raison de l’arrêt des importations depuis le
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Cameroun voisin, n’a plus d’argent dans ses caisses. Elle dépend totalement de la générosité intéressée de ses «amis» pour payer les salaires de ses fonctionnaires. Le Congo-Brazzaville et la Guinée équatoriale, mais aussi le Tchad (dont le rôle ambigu dans cette crise est très décrié à l’étranger ainsi que dans les rues de Bangui), ont déjà débloqué des fonds pour secourir leur voisin démuni. Parmi ces innombrables Centrafricains dans le besoin, un cas bien singulier : celui des rebelles de l’ex-Séléka (le mouvement est officiellement dissous depuis septembre). Ces hommes et ces femmes coiffés d’un béret rouge sont censés toucher chaque mois une prime générale d’alimentation - autrement dit leur solde. Or, note un observateur étranger, «les versements escomptés accusent déjà trois mois de retard. C’est une véritable bombe à retardement.» Une de plus dans un pays à reconstruire. De fond en comble.
Photo Pierre Terdjman. Cosmos

Retour sur l’action de MSF en Centrafrique, chroniquée au jour le jour par ses médecins. Un livre numérique de Libération.

Thomas HOFNUNG Envoyé spécial à Bangui

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