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250 LE COl\fPTE DE DÉPÔT n'ESPÈCES

.ger. Le fisc considère qu'ils doivent être déclarés. Ce point de


vue est discutable 1. Néanmoins, comme on l'a dit plus haut, il
,est préférable que les banques s'abstiennent d'ouvrir de tels
·comptes à des Français et se bornent à les ouvrir à des
.étrangers 2.

SECTION VI. - Nature juridique du compte de dépôt


d'espèces

Sommaire. - 419. Généralités. - 420. Caractère civil ou cOInrnercial


du compte de dépôt. - 421. Théories proposées concernant la nature
juridique du compte de dépÔt. - 422. Objectifs visés par les par-
ties. - 423. Différences entre le contrat de dépôt, défini par
l'article 1915 C. civ., et le compte de dépôt d'espèces. - 424. Dépôt
irrégulier et prêt de consommation. - 425. Comparaison de ces
contrats avec le dépôt d'espèces. - 426. Jurisprudence. - 427-428.
Cas de fonds provenant de vente de titres. - 429. Possibilité d'expli-
quer certains résultats du dépôt par la notion de prêt. - 430.
Compte bloqué. - 431. Compte provision pour service d'emprunt.
- 432. Mandats donnés par le client à la banque. - 433. Con-
clusion.

419. Après avoir décrit le fonctionnement du compte de


dépôt et examiné les problèmes qu'il met en jeu, nous sommes
amenés à aborder quelques questions d'ordre plus général,
dont l'étude permettra de serrer de plus près la notion juridique
de l'institution.

420. Sur le point de savoir si le compte de dépôt présente


un caractère civil ou commercial, il suffit de se référer aux prin-
cipes généraux (v. tome l, nOS 159 et s.). La solution doit être
envisagée par rapport au client et en prenant en considération

1V. ci-dessus, nO 190.


2On pourrait concevoir une forme de compte indivis ou collectif
avec solidarité active et passive. Cette pratique serait intéressante sur-
tout pour les comptes courants ouverts à des « associations de fait ». La
banque serait tenue de faire la déclaration à l'Enre.gistrement, suivant
les termes de la loi de 1901. Tous les titulaires du compte seraient des
débiteurs solidaires. Par ailleurs, chaque titulaire pourrait exercer seul
tont retrait de fonds.
Un tel compte présenterait toutefois des difficultés d'ordre juridique
et fiscal, car un retrait de fonds ne correspond pas toujours au paiement
d'une créance, mais peut fort bien constituer un elnprunt à la banque.
NATURE JURIDIQUE DU COl\IPTE DE DÉPÔT 251

le résultat qu'il recherche en se faisant ouvrir un compte. S'il


veut simplement l'utiliser pour la gestion de sa fortune person-
nelle ou pour l'exercice d'une activité non commerciale, le
compte aura le caractère civil. Il sera commercial si le client
l'affecte à comptabiliser des opérations résultant d'une pro-
fession commerciale.
L'intérêt de la distinction, jadis notable au regard des dis-
positions visant le régime des intérêts conv.entionnels (lois du
3 septembre 1807 et du 12 janvier 1886) a disparu avec la loi
du 18 avril 1918. Mais la distinction présente une grande impor-
tance, du point de vue fiscal, en matière de compte courant, à
raison du fait que les comptes courants civils ne bénéficient pas
de l'exonération spéciale édictée par l'article 29 de la loi de
finances du 30 décembre 1928 (v. infra, nOS 516 et s.).

421. La nature juridique du dépôt en banque a donné lieu


à des controverses classiques. Si l'on néglige les théories secon-
daires, toutes les explications proposées gravitent, soit autour
de la notion du dépôt dit « irrégulier», soit autour de celle du
prêt de consommation - sans parler de l'opinion qui fait ici
entrer en scène le traditionnel et si comlnode contrat sui
generis 1.
A la vérité, il semble qu'on se soit donné beaucoup de
peine pour tenter d'intégrer le dépôt en banque dans les cadres
du droit commun et se demander ce qu'auraient pu en penser
Gaius et Ulpien. Peut-être est-il plus sage de consulter la pra-
tique, plus riche d'enseignements, quand il s'agit d'une insti-
tution de droit commercial, et surtout du droit bancaire, que
les plus savantes discussions. II n'est pour cela que d'analyser
les intentions respectives des parties.

422. Celles-ci peuvent avoir en yue des objectifs très va-


riés. Du côté du déposant, le but poursuivi sera parfois de
mettre en sécurité à la banque des titres, des valeurs, des fonds
ou des monnaies in specie. La double notion de garde et de
restitution en nature dominera toute l'opération. l'lais le dépo-"
sant peut aussi bien tenir ces notions pour très secondaires, les

1 Une bonne analyse des divers systèmes figure dans CHAPOUTOT, Les
dépôts. de fon.ds en banque, chap. III, pp. 51·72.
252 LE COMPTE' DE DÉPÔT D'ESPÈCES

écarter même, et demander au banquier de faire fructifier des


fonds dont il n'a pas l'emploi présentement. Si cette intention
est prédominante, on s'acheminera vers la notion de placement~
de fonds maintenus ou laissés dans le compte pendant une
période suffisante pour que le placement soit rémunérateur. Ou
bien, le déposant verra dans la banque le moyen d'avoir son
service de caisse. Ou encore, le compte de dépôt sera un organe
de centralisation pour des opérations de nature juridique variée:
opérations normales, dépôts, encaissements, etc., mais peut-
être aussi opérations exceptionnelles en sens inverse, avances,
ouvertures de crédit. L'on passera ainsi, insensiblement, à cette
technique beaucoup plus complexe du compte courant, grâce
à laquelle les deux parties, tour à tour, font dans le compte
des remises et des retraits, bloquant toutes leurs opérations
pendant une période plus ou moins longue, ne se réclamant
que des soldes.
Du côté du banquier, même variété d'intentions. Dans cer-
tains cas, il se considèrera comme un simple gardien, un dépo-
sitaire stricto sensu, tenu de conserver la chose et de la rendre
en nature. Bien plus souvent, il se préoccupera d'attirer à lui
les fonds destinés à constituer sa « masse de manœuvre» pour
distribuer le crédit sous ses formes multiples. Loin de chercher
à rendre à un déposant le service d'un gardien, il sollicitera de
lui le service de lui procurer des fonds. Il l'attirera et le retien-
dra comme collaborateur indispensable, voyant en lui une
sorte de prêteur qui, comme tout bailleur de fonds, ne cher-
chera un jour qu'à retrouver des sommes de valeur égale à
celles qu'il aura « déposées», indifférent qu'il est à toute préoc-
cupation de restitution en nature.

423. Ce simple résumé des objectifs variés envisagés par


les parties à un contrat dè dépôt en banque - encore les avons-
nous schématisés à l'excès - permet de voir qu'il est impos-
sible de les atteindre à l'aide d'une formule juridique uniforme.
Au surplus, non seulement.les intéressés visent, en contractant,
un but principal et déterminant - celui-là même qu'il faudra
toujours découvrir pour connaître leur volonté essentielle -
rp.ais ils conviennent maintes fois .d'opérations accessoires
impliquant des notions variées de mandat, de louage de ser-
NATURE JURIDIQUE DU COMPTE DE DÉPÔT 253

vices, etc. 1. A la vérité, le dépôt en banque ne s'aligne rigou-


reusement avec aucun des contrats usuels du droit civil.
« Le dépôt, en général, est un acte par lequel on reçoit la
chose d'autrui, à la charge de la garder et de la restituer en
nature» (C. civ., art. 1915). Cette formule, disons-le dès à
présent, est celle qui s'applique le plus exactement au dépôt
de titres, de valeurs, de monnaies in specie. Ici, l'objet prin-
cipal poursuivi par les parties a été de mettre les valeurs en
sûreté et de confier à la banque les multiples opérations que
comportent les titres; c'est là un but invariable' ,et nécessaire
de l'opération 2. Le dépositaire doit apporter tous ses soins à
la garde de la chose déposée. Il n'est pas tenu des accidents
de force majeure, sauf s'il est mis en demeure. Il ne peut se
servir de la chose sans la permission du déposant. Il doit rendre
identiquement la chose qu'il a reçue et, dans le cas d'espèces
monnayées, des espèces elles-mêmes) que leur valeur ait aug-
menté ou diminué. Il a enfin l'obligation de remettre le dépôt
au déposant aussitôt que ce dernier le réclame, même si le
contrat a fixé un délai pour la restitution.
Une telle convention, d'un caractère statique, est bien éloi-
gnée de ce dynamisme que font apparaître les dépôts de fonds
en banque. On surprendrait bien les parties si on leur disait
qu'apparemment le nom dont elles décorent leur contrat
atteste que le but principal et déterminant de la remise de la
chose est la garde et 'la conservation de celle-ci! En réalité,
l'objectif essentiel du banquier, on l'a dit, est de recueillir
au meilleur compte possible des capitaux sur lesquels il ne
servira que des intérêts minimes, parce qu'il doit en principe
les restituer à vue 3, et qu'il emploiera sous forme d'escomptes,
d'avances, de procédés variés de financement et de crédit. Il est
dans une situation comparable à celle de l'emprunteur dans le
prêt de consommation, dont le Code civil, article 1892, énonce
que c'est « un contrat par lequel l'une des pa'rties livre à
l'autre une certaine quantité de choses qui se consomment par
1 Un exemple de cette complexité est attesté par les ,hésitations de la
jurisprudence à propos de la restitution du dépôt avec mandataire et
du conflit entre les articles 1939 et 2003 C. civ. (v. supra, n 339).
Q

2 LÉGAL, Le contrat de dépôt de titres en banque, p. 86.

3' Ou même pas d'intérêts du tout, ce qui est le cas de la Banque de

France.
254 LE COMPTE DE nÉPÔT n'ESPÈCES

l'usage, à la charge par cette dernière de lui en rendre autant


de même espèce et qualité ». Par l'effet de ce prêt, l'emprun-
teur devient le propriétaire de la chose prêtée ; et c'est pour lui
qu'elle périt, de quelque manière que cette perte arrive. L'obli-
gation qu'il assume envers le prêteur n'est toujours que de
la somme numérique énoncée au contrat. S'il y a eu augmen-
tation ou diminution d'espèces, avant l'époque du payement,
il est tenu de rendre la somme numérique prêtée, dans les
espèces ayant cours au moment du payement, ou d'en payer la
valeur eu égard au temps et au lieu où la chose devait être ren-
due d'après la convention. Le prêteur ne peut pas redemander
la chose prêtée, avant le terme convenu.
Mais l'énumération qui vient d'être faite des obligations
des parties, reproduite des textes du Code, laisse nettement
l'impression que la formule du prêt de consommation, appli-
quée au dépôt en banque, n'est encore qu'un à peu près.
424. Entre les deux contrats, réglés par le Code, du dépôt
et du prêt de consommation, se place le contrat, qu'il passe
sous silence, appelé dépôt irrégulier. Il est caractérisé par les
traits suivants : a) le dépositaire est autorisé à se servir de la
chose et même à la consommer. Il devient donc, en réalité,
propriétaire de la chose, et le déposant n'a plus contre lui
qu'un droit de créance; b) au lieu de restituer identiquement
la chose déposée, le dépositaire ne doit rendre au déposant que
des choses de même espèce, qualité et quantité.
En réalité, les différences sont minimes entre le prêt de
consommation et le dépôt irrégulier. La principale est que le
déposant peut réclamer la restitution à tout moment au lieu
que le prêteur doit attendre le terme fixé par le contrat. Mais
le dépôt peut être aussi bien remboursable à une échéance
déterminée. « La ligne de démarcation qui sépare les deux
opérations, prêt et dépôt irrégulier, s'estompe alors tout à fait,
d'autant plus que le banquier s'engage, à l'instar d'un
emprunteur ~ à servir des intérêts; sauf que ceux-ci sont géné-
ralement inférieurs à ce qu'ils seraient dans un prêt, on
n'arrive plus à distinguer, ni en droit, ni en fait, les deux opé-
rations qui se perdent pour ainsi dire l'une dans l'autre, aux
confins de leurs domaines respectifs 1. »
1 JOSSER.AND, Cours de droit civil positif fra.nçais, II, nO 1378. _
NATURE JURIDIQUE DU CO:MPTE DE DÉPÔT 255

Il faut toutefois rappeler, en ce qui concerne le dépôt irré-


gulier, que ses éléments techniques comprennent normalement
les dispositions édictées par l'article 1944 et par l'article 1293-2°
du Code civil. Aux termes du premier de ces textes, le dépôt
est de droit restituable au déposant à première demande,
nonobstant la stipulation d'un terme. Cette disposition étant
d'ordre public, si le déposant, de mauvaise foi, . ne veut pas
respecter la convention d'échéance ou de préavis conclue avec
le dépositaire, le juge devrait logiquement lui donner raison.
Quant à l'article 1293-2°, il interdit au dépositaire d'opposer
l'exception de compensation à la demande en restitution d'un
dépôt. C'est encore là un texte d'ordre public. Son application
aboutirait à décider que la compensation n'est pas possible
entre deux comptes dont un client serait titulaire dans la même
banque, par exemple un compte de dépôt, en principe toujours
créditeur, et un compte d'avances ou un compte courant débi·
teur.
425. Les deux solutions qui viennent d'être rappelées
sont en complet désaccord avec les intentions des parties, la
pratique bancaire et la plupart des décisions de jurisprudence.
Le dépôt de fonds en banque, même qualifié d'irrégulier~ .
n'obéit donc pas à certaines règles d'ordre public du contrat
de dépôt. Il n'est pas non plus rigoureusement un prêt de
consommation. Même si l'on néglige l'objection tirée de
l'absence d'un terme de restitution lorsque le dépôt est à vue,
il est certain que le déposant n'a pas l'intention de « prêter»
ses fonds au banquier, comme l'aurait un prêteur véritable.
La notion de prêt stricto sensu disparaît ici derrière un complexe
d'intentions variées qui, selon les circonstances, se déplacent
et se fixent tour à tour sur des plans différents. Les conventions
d'intérêts, caractéristiques de toutes les opérations de banque,
sont également fort éloignées des stipulations d'intérêts du
LA LUMIA, 1 depositi bancari, voit au contraire dans l'existence d'un
terme de restitution fixé pour le prêt une différence essentielle avec le
dépôt (hO 48, p. 88). Il propose de voir dans les dépôts de fonds deux
contrats distincts: les dépôts à vue et à bref préavis, qui seraient des
dépôts irréguliers, les dépôts à long préavis et à échéance, qui seraient
des prêts (op. cit., nOS 58-59, pp. 109 et ss.). Mais le critérium écono-
mique et juridique qu'il utilise pour établir cette distinction est jus-
tement critiqué Cv. CHAPOUOOT, op. cit., p. 61).
256 LE COMPTE DE nÉPÔT n'ESPÈCES

dépôt ordinaire - qui est d'ailleurs un contrat essentiellement


gratuit - et du prêt d'argent simple, où il constitue l'avantage
principal recherché par le prêteur, alors que cet avantage n'est
qu'accessoire aux yeux du titulaire d'un dépôt en banque et
qu'il peut même disparaître entièrement (dépôts à la Banque
de France).
A la vérité, si l'on voulait codifier tous les éléments de
ce dépôt tels qu'ils apparaissent à travers les controverses doc-
trinales et les décisions contradictoires de la jurisprudence, on
aboutirait à une série de textes empruntés à plusieurs types de
contrats « nommés» et parfois inconciliables. Le dépôt en
banque est en réalité une institution originale, où l'on peut
voir un exemple marquant de cette tendance du droit commer-
cial à briser les cadres étroits et souvent désuets du droit civil.

426. La jurisprudence, dans son ensemble, oscille entre


les diverses conceptions qui viennent d'être rappelées. On a vu
une décision 1 condamnant un banquier pour avoir, suivant
une pratique bancaire jusqu'ici incontestée, fait emploi (qua-
lifié par les juges de « détournement frauduleux ») de fonds
qu'il avait reçus en dépôt de son client! Une autre 2 a affirmé
qu'en admettant que le contrat de dépôt fût translatif de pro-
priété, ce transfert n'aurait qu'un caractère momentané et une
valeur relative, le déposant n'ayant pas définitivement perdu
son droit de propriété mais devant le recouvrer au jour de la
restitution du dépôt. Le banquier dépositaire, suivant en cela
les règles du contrat de dépôt proprement dit, n'a pas à vérifier
l'identité ni la solvabilité du déposant, non plus que le droit
de propriété de celui-ci. Il est seulement tenu de restituer les
fonds à celui-là même qui les a déposés, ou sur son ordre 3.
Mais il devient propriétaire des fonds déposés, et les risques de
perte sont pour lui 4. C'est donc un prêt de consommation.
Il doit restituer au déposant des espèces pour une semblable
valeur numérique. !)arce qu'il devient propriétaire des fonds,
1 Paris, 12 juillet 1927.
2 Paris, 4 janvier 1934, D.fI. 1935, p. 105. ~ v. infra.
3 Casso civ., 28 janvier 1930, précité, D.li. 1930, p. 295 et supra,
nO 320.
4 H.eq., 25 février 1929, Dr. fin., 1929, p. 148 ; Il juin 1929, Gaz.

Pal., 1929, 2, 479, précités.


~ATURE JURIDIQUE DU COl\lPTE DE DÉPÔT ~57

il ne peut percevoir des droits de garde 1. Enfin, l'article 1943


du Code civil, d'après lequel, si le contrat de dépôt ne
désigne point le lieu de la restitution, celle-ci doit être faite
dans le lieu même du dépôt, ne peut s'appliquer au compte
de dépôt de fonds, car il participe de la nature du prêt de con-
sommation 2. La banque est tenue de restituer les fonds dépo-
sés en n'importe quel lieu, puisqu'elle est débitrice de sommes
d'argent. Nous avons admis, cependant, que la banque peut
stipuler des clauses d'irresponsabilité à l'égard des fonds dépo-
sés dans ses succursales à l'étranger, en prévision des faits
d'ordre politique, monétaire, ou autres qui peuvent l'empê-
cher d'exécuter son obligation Cv. supra, n° 256).

427. D'après des décisions récentes, la banque serait tenue


d'immobiliser dans certains cas les fonds à elle renlis en dépôt,
à peine d'abus de confiance si elle ne peut les représenter. Ces
décisions sont curieuses, et l'analyse du compte de dépôt ou
du compte dit « de passage» y est faite d'une manière
originale.
Une banque X avait convenu avec une banque Y d'avaliser
des traites acceptées par la « Représentation commerciale»,
organisme officiel de l'U.R.S.S., en vue de favoriser les opéra-
tions des commerçants français avec les commerçants sovié-
tiques. La banque X recevait, en contre-partie des avals don-
nés, 70 % de la couverture en effets de commerce et 30 % par
un virement, à un compte bloqué, d'un nombre équivalent de
dollars prélevés sur un compte ordinaire ouvert à la Banque Y.
D'autre part, le Gouvernement de Costa-Rica avait déposé, dans
la banque X, à titre de provision, des fonds avec mandat d'assu-
rer le service d'un emprunt. Enfin, la Compagnie fermière de
publicité des grands réseaux de chemins de fer avait un compte
dit « bloqué» à la banque X, ainsi qll'un dépôt de titres, la

1 Trih. corn. Marseille, 25 juillet 1930, Rec. Marseille, 1930, 1, 285,

précité. Il en serait autrement s'il s'agissait de titres. - Dans une


espèce où la banque, non seulement ne servait pas d'intérêts sur les
fonds déposés, mais débitait le déposant d'une commission de compte,
le Trib. de corn. de la Seine, 25 mai 1925, D.H. 1925, p. 442, a jugé que
la banque n'était pas responsable de la perte par force majeure. Cette
solution n'est exacte que pour le dépôt de titres. V. supra, nOS 406 et
423.
2 Req., Il juin 1929, précité.
258 , i\ ,
LE COMPTE DE DEPOT D ESPECES
"

banque X se chargeant notamment d'encaisser les coupons et


d'en porter le montant au crédit du compte de la Compagnie.
La banque X a déposé son bilan et n'a pu représenter à
ces divers clients le montant des fonds déposés en compte blo-
qué ou en compte provision. Sur plainte, les gérants furent
condamnés par un jugement du tribunal correctionnel de la
Seine du 1er avril 1933. D'après cette sentence, les gérants ont
commis un abus de confiance, dans les termes de l'article 408
du Code pénal, car, sans autorisation, ils ont utilisé, pour les
besoins de leur entreprise et en dehors du but des contrats
(nantissement, mandat, dépôt), les espèces qui leur avaient été
remises.
La Cour d'appel de Paris, dans un arrêt du 4 janvier 1934 1
réforma ce jugement. Son argumentation est à retenir.
a) Opérations banques X-Y. - La défense soutenait que
le délit d'abus de confiance ne pouvait s'appliquer en l'espèce.
Ce délit suppose que le détournement porte sur des objets con-
fiés en vertu de l'un des contrats énumérés en l'article 408 du
Code pénal, essentiellement: mandat, dépôt, nantissement.
Or, la convention intervenue ne constituait ni l'un ni l'autre
de ces contrats. Il est nécessaire qu'un préjudice soit causé au
propriétaire, possesseur ou détenteur. La propriété des fonds
étant transférée à la banque X, la banque Y n'était ni pro-
priétaire, ni possesseur, ni détenteur. Enfin, l'intention frau-
duleuse était absente.
D'après la Cour, suivant en cela la jurisprudence, le
compte bloqué peut constituer un nantissement valable et
l'article 408 du Code pénal peut s'appliquer. ~fême si le compte
bloqué constitue un dépôt dit irrégulier, le déposant demeure
propriétaire des fonds, « le déposant n'ayant pas définitivement
perdu son droit de propriété, mais devant le recouvrer le jour
de la restitution du dépôt » 2. Il ne s'est donc pas « déchu du
droit de réclamer l'application de l'article 408 ».
Mais la Cour déduit des circonstances de fait que la pro-
priété des fonds a bien été transmise à la banque X. Le blo-.
cage d~s fonds a été fait dans l'intérêt de celle-ci, pour se

Paris, 4 janvier 1934, D.H. 1934, 105 ; Gaz. Pal., 1934, l, 472.
1

Curieuse conception, qui ferait songer aux diverses « saisines» des


2
anciens droits germaniques et français.
NATURE JURIDIQUE DU COl\IPTE DE DÉPÔT 259

garantir éventuellement. S'il avait eu lieu dans l'intérêt des


deux parties, le but poursuivi n'aurait pas été atteint 1. La
banque X versait sur ce compte à la banque Y un intérêt plus
élevé que pour le compte ordinaire. Cette convention fait pré-
sumer que les parties étaient d'accord pour que la banque X
eût la disposition des fonds ... « ... que cette élévation du taux de
l'intérêt, qui ne peut se justifier que par la certitude qu'avait la
banque de n'avoir à rembourser les fonds qu'à longue échéance
à raison précisément de l'immobilisation découlant du blo-
cage, constitue la preuve surabondante de la réalité d'une
autorisation tacite de disposer... » Enfin, les usages bancaires
sont en ce sens. La constatation de ces usages ne constitue pas,
normalement, un argument, lorsqu'il s'agit de relations entre
banque et client quelconque. Le déposant étant, en l'espèce,
une banque, qui connaissait ces usages, ceux-ci peuvent lui être
opposés. La Cour, ne relevant pas, par ailleurs, d'intention
frauduleuse des gérants, et constatant que les fonds étaient
devenus la propriété de la banque X, réforme le jugement et
relaxe les prévenus;
b) Opératiorts banque X-Gouvernement de Costa-Rica. -
La Cour ne se prononce pas sur la nature du contrat. Elle déduit
des circonstances le fait que la banque X est devenue proprié-
taire des fonds, bien que celle-ci ne versât pas d'intérêts au
déposant. Une lettre du Gouvernement de Costa-Rica, dans
laquelle celui-ci, pour justifier le refus d'une commission récla-
mée par la banque, faisait valoir que la banque ne tenait pas
compte des « bénéfices d'intérêts» qu'elle réalisait, fait pré-
sumer la convention de transfert de propriété. Et le rapport
de l'expert montrant que la commission allouée à la banque
(1/2 %) ne couvrait pas ses frais, fait présumer que la banque
n'a accepté la convention que pour avoir une juste contre-
partie: la disposition des fonds. L'article 408 n'est pas
applicable ;
c) Opérations banque X-Compagnie fermière de publicité.
- La banque X a refusé, avant son dépôt de bilan, le rembour-
sement du compte « bloqué» à la Compagnie, pour ne pas
rompre, disait-elle, l'égalité entre créanciers. Lors de la
1 Solution juste, luais le raisonnement de la Cour est, sur ce point,

assez flou.
260 LE COl\fPTE DE DÉPÔT D'ESPÈCES

demande de remboursement, elle avait des disponibilités suffi·


santes pour restituer: l'argument opposé était donc juste:
d'autant plus que le liquidateur a refusé d'admettre, ensuite,
cette Compagnie à titre privilégié. Il n 'y a pas place pour le
délit d'abus de confiance.
La Cour ne s'est pas prononcée sur la nature du contrat.
Il est à présumer qu'elle ne l'a pas considéré autrement qu'un
dépôt « irrégulier», tel qu'interprété communément par les
tribunaux.
La Cour admet, enfin, que la banque X n'a pas détourné
le montant des coupons des titres en dépôt, car le compte cou-
rant (sic) de la Compagnie en a été régulièrement crédité ...
« que, de ce fait, les coupons ont acquis, comme le compte
courant lui-même, le caractère d'un dépôt irrégulier, que leur
non-représentation échappe donc, elle aussi, à l'application de
l'article 408 du Code péna 1. .. ».

428. Dans une affaire récente 1, une banque, chargée de


la vente de titres, en avait porté le montant au crédit d'un
compte ouvert sans l'ordre du mandant. Sur ces entrefaites,
elle tomba en faillite, et le remboursement du montant de Id
dette fut refusé au client.
La Cour jugea que le banquier était obligé d'individualiser
le produit de la vente sans le confondre avec sa propre tréso-
rerie, et que l'entrée dans son patrimoine de fonds détenus à
titre précaire constituait un détournement et un abus de con..
fiance « Considérant que X... s'étant présenté à... à
l'agence pour retirer ses fonds, il se heurta à une fin de
non-recevoir fondée sur ce que le produit de la vente avait été
porté au crédit d'un compte ouver~ d'office à son nom ... con-
sidérant que l'ouverture du compte a eu pour résultat de
mettre obstacle à l~ remise des fonds considérant que, man-
dataire ... la banque avait l'obligation d'individualiser le pro-
duit de la vente sans le confondre avec sa propre trésorerie .. u

Qu'en ouvrant un compte au nom de son mandant, sans l'auto-


risation de ce dernier et en faisant entrer dans son patrimoine
des fonds qu'elle détenait à titre précaire, elle a délibérément
détourné les sommes qu'elle avait reçues ... »

1 Paris, 15 mars 1935, Gaz. Pal., 1935, 1, 707.


NATURE JURIDIQUE DU COl\IPTE DE DÉPÔT 261

429. L'analyse de cette jurisprudence, incertaine et con-


tradictoire, confirme l'impossibilité, démontrée plus haut, de
faire rentrer le compte de dépôt d'espèces en banque dans les
catégories classiques. Mais, faute d'une réglementation parti-
culière, force est bien de recourir aux éléments qu'offre le
droit commun des obligations.
La notion à laquelle paraissent s'attacher plus volontiers
les arrêts est celle de dépôt irrégulier, dont on sait les objec-
tions qu'elle comporte. En fait, la notion de prêt, bien que
loin d'être satisfaisante, explique mieux certains résultats.
Le compte de dépôt, normalement créditeur, représente
un prêt fait par le client à la banque et rapportant intérêt, en
cas de convention expresse (art. 1905 C. civ.). La banque,
débitrice du montant du prêt, le rembourse à la volonté du
client, soit à lui-même, soit, sur son ordre, à un tiers.
Elle peut acquérir une créance contre son client, par
exemple commission pour achat ou vente de titres, ou encaisse-
ment d'effets. Il y a compensation légale, car dettes et créances
sont également exigibles et liquides. Les remboursements opérés
par la banque au client ou à son ordre et l'imputation, par
compensation, des créances de la banque sur le client, sont
portés en un compte, qui est la simple constatation matérielle
des diverses opérations effectuées, sans portée juridique.
A.l'opposé du compte courant, le compte de dépôt à vue repré-
sente normalement, à tout moment, une créance du client sur
la banque, toujours liquide et exigible, le montant de cette
créance étant indiqué, à chaque opération, par le solde d'u
compte.

4..30. La notion de prêt répond également mieux à la


nature juridique du « compte bloqué». Diverses situations
peuvent se présenter.
Le compte bloqué peut être une simple convention par
laquelle le client, prêtant une somme d'argent à la banque,
s'engage à ne pas denlander la restitution des fonds avant une
date déterminée ou à déterminer, ou avant l'arrivée de telle
condition. Le but de ce contrat serait de permettre au client
d'obtenir un intérêt plus élevé, et à la banque de pouvoir
compter, pour une période déterminée, sur telles disponibi.
262 LE COl\IPTE DE DÉPÔT D'ESPÈCES

lités 1. Cette opération constitue un placement pour le client,


et un emprunt à échéance déterminée pour la banque.
Un tel compte bloqué peut être également utilisé à titre
de garantie, sous diverses formes. Ce peut être une convention
identique à la précédente, mais le but visé est différent. Le
compte bloqué constituera une garantie pour la banque, pour
les créances qu'elle pourrait avoir, à une date déterminée ou
à déterminer, ou à l'arrivée de telle condition, sur le client.
A ce moment, la banque, si elle est créancière du client, pour-
rait saisir-arrêter la créance que son client aurait sur elle-
même. Cette garantie ne saurait donner toute sécurité à la
banque.
La créance représentée par le compte bloqué peut être délé-
guée à la banque, c'est une délégation dite « imparfaite », sans
formes spéciales. On pourrait considérer cette opération comme
une convention de compensation conventionnelle 2.
Dans tous les cas, le délit d'abus de confiance ne peut
exister, puisqu'il y a prêt fait à la banque, et que celle-ci est
propriétaire des fonds. Il pourrait y avoir convention expresse
contraire : le client remettant des fonds à la banque en dépôt,
en considérant les espèces remises in specie et non in genere :
par exemple, remise de telle quantité de pièces de monnaies,
ou de tels billets de banques individualisés, ou même d'une
somme d'argent déterminée, avec stipulation que la banque ne
pourra en disposer. Il y aurait alors possibilité d'abus de con-
fiance s.

431. Lorsqu'il s'agit d'un compte provision pour service

1 Telle est au fond l'analyse donnée par l'arrêt de Paris du 4 jan-


vier 1934 : « ••• que cette élévation du taux de l'intérêt qui ne peut se
justifier que par la certitude qu'avait la banque de n'avoir à rembourser
ces fonds qu'à longue échéance, à raison précisément de l'immobilisa-
tion découlant du blocage, constitue la preuve surabondante de la réa-
lité d'une autorisation tacite de disposer... »
2 Il Y a cependant des différences entre la convention de compen-

sation et la délégation, lorsque celle-ci a lieu entre deux personnes seu-


lement. - Sur l'emploi d'un compte bloqué pour réaliser un nantisse-
ment au profit de la banque, v. infra, chap. IV.
3 Si la banque versait un intérêt aux déposants, ce ne serait plus

un dépôt, mais un prêt, car le dépôt « proprement dit est un contrat


essentiellement .gratuit » (art. 1917 C. civ.) , ce qui veut dire que le dépôt
-ne saurait produire d'intérêt. Cf. pour le dépôt de titres, infra, titre III.
NATURE JURIDIQUE DU COMPTE DE DÉPÔT ·263

d'emprunt, il peut y avoir simple mandat donné à la banque,


sans prêt de fonds, si telle est la volonté expresse du client.
Les sommes remises ne produisent pas d'intérêt au profit du
client, mais, au contraire, la banque exigera une rémunéra-
tion en qualité de mandataire. Si la commission perçue ne per-
met pas à la banque de se couvrir de ses frais, c'est, indirecte-
ment, un intérêt qui est versé au mandant, et, malgré la volonté
du client, il y a lieu de présumer qu'il y a transfert de propriété
des fonds.
Si les fonds remis en compte rapportent un intérêt au
client, celui-ci a valablement fait un prêt à la banque, avec
mandat déterminé, dont l'exécution constitue remboursement
total ou partiel du prêt: il n'y aurait pas abus de confiance
si la banque utilisait les fonds ainsi remis.

432. Lorsqu'un titulaire de compte dit « de dépôt» donne


à la banque un ordre de vente de titres, il lui confie un mandat
ou une commission et lui consent le prêt du montant de la
vente, sous déduction, par compensation, des courtages et com-
missions. Si le client donne ordre d'achat de titres, il y a man-
dat, ou commission confiée à la banque qui l'exécute au moyen
des fonds remis en compte, dont elle rembourse ainsi une par-
tie au client lui-même. S'il y a encaissement de coupons,
le montant devant être inscrit au crédit du compte, il y a man-
dat donné à la banque, avec prêt des sommes provenant de
l'encaissement. L'arrêt de la Cour de Paris de 1934 le reconnaît
en disant : « ... que de ce fait les coupons ont acquis, comme
le compte courant lui-même, le caractère d'un dépôt irrégulier,
que leur non-représentation échappe donc ... à l'application de
l'article 408 du Code pénal ... » Ce dépôt irrégulier n'est autre
chose qu'un prêt.
Si un client dit « de passage», n'ayant pas de compte
ouvert dans la banque, donne un ordre de vente de titres, la
banque ouvre d'office un compte au nom de ce client. La
banque exécute le mandat et le prix de vente lui est prêté.
C'est la convention normale, de principe, et conforme aux
usages bancaires.
Si le client entend donner un simple mandat à la banque,
sans consentir à lui prêter les fonds provenant de la vente, il
264 LE COMPTE DE DÉPÔT D'ESPÈCES

doit exprimer formellement sa volonté, car il s'agit d'une opé..


ration contraire aux usages bancaires connus du public. Dans
ce cas seulement, s'il y avait détournement des fonds par le
banquier, il y aurait alors abus de confiance dans les termes
de l'article 408 du Code pénal, parce qu'il y aurait détourne-
ment de deniers remis à titre de mandat exprès ou limité.

433.. En résumé, le compte dit « de dépôt» d'espèces est


faussement dénommé. Cette défaillance de la terminologie juri-
dique n'a pas manqué d'entraîner des confusions. Dans l'état
actuel du droit, la notion de prêt, judicieusement appliquée, et
avec de nombreux correctifs, permettrait sans doute de résoudre
équitablement certains problèmes délicats, tels, par exemple,
que ceux que soulève la convention de blocage. Elle condui-
rait également à justifier et à rectifier les règles qui paraissent,
a priori, sans fondement, comme les règles de capacité pour
ouverture ou fonctionnement du compte. Elle constituerait
une base satisfaisante à la responsabilité qui peut être exigée
d'une banque. Elle accentuerait enfin la distinction essentielle
entre le contrat de dépôt et celui de compte courant, distinc-
tion parfois si difficile à établir et que l'on va tenter de préciser
au cours du chapitre suivant.