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.ger. Le fisc considère qu'ils doivent être déclarés. Ce point de vue est discutable 1. Néanmoins, comme on l'a dit plus haut, il ,est préférable que les banques s'abstiennent d'ouvrir de tels ·comptes à des Français et se bornent à les ouvrir à des .étrangers 2.

SECTION VI.

-

Nature juridique du compte de dépôt d'espèces

Sommaire. - 419. Généralités. - 420. Caractère civil ou cOInrnercial du compte de dépôt. - 421. Théories proposées concernant la nature

juridique du compte de dépÔt. - 422. Objectifs visés par les par- ties. - 423. Différences entre le contrat de dépôt, défini par l'article 1915 C. civ., et le compte de dépôt d'espèces. - 424. Dépôt irrégulier et prêt de consommation. - 425. Comparaison de ces contrats avec le dépôt d'espèces. - 426. Jurisprudence. - 427-428. Cas de fonds provenant de vente de titres. - 429. Possibilité d'expli- quer certains résultats du dépôt par la notion de prêt. - 430. Compte bloqué. - 431. Compte provision pour service d'emprunt.

client à la banque. - 433. Con-

- 432. Mandats donnés par le clusion.

419. Après avoir décrit le fonctionnement du compte de

dépôt et examiné les problèmes qu'il met en jeu, nous sommes amenés à aborder quelques questions d'ordre plus général, dont l'étude permettra de serrer de plus près la notion juridique

de l'institution.

420. Sur le point de savoir si le compte de dépôt présente

un caractère civil ou commercial, il suffit de se référer aux prin-

cipes généraux (v. tome l, nOS 159 et s.). La solution doit être envisagée par rapport au client et en prenant en considération

1 V. ci-dessus, nO 190. 2 On pourrait concevoir une forme de compte indivis ou collectif avec solidarité active et passive. Cette pratique serait intéressante sur- tout pour les comptes courants ouverts à des « associations de fait ». La banque serait tenue de faire la déclaration à l'Enre.gistrement, suivant les termes de la loi de 1901. Tous les titulaires du compte seraient des débiteurs solidaires. Par ailleurs, chaque titulaire pourrait exercer seul tont retrait de fonds. Un tel compte présenterait toutefois des difficultés d'ordre juridique et fiscal, car un retrait de fonds ne correspond pas toujours au paiement d'une créance, mais peut fort bien constituer un elnprunt à la banque.

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le résultat qu'il recherche en se faisant ouvrir un compte. S'il veut simplement l'utiliser pour la gestion de sa fortune person- nelle ou pour l'exercice d'une activité non commerciale, le compte aura le caractère civil. Il sera commercial si le client l'affecte à comptabiliser des opérations résultant d'une pro- fession commerciale. L'intérêt de la distinction, jadis notable au regard des dis- positions visant le régime des intérêts conv.entionnels (lois du 3 septembre 1807 et du 12 janvier 1886) a disparu avec la loi du 18 avril 1918. Mais la distinction présente une grande impor- tance, du point de vue fiscal, en matière de compte courant, à raison du fait que les comptes courants civils ne bénéficient pas de l'exonération spéciale édictée par l'article 29 de la loi de finances du 30 décembre 1928 (v. infra, nOS 516 et s.).

421. La nature juridique du dépôt en banque a donné lieu

à des controverses classiques. Si l'on néglige les théories secon-

daires, toutes les explications proposées gravitent, soit autour de la notion du dépôt dit « irrégulier», soit autour de celle du prêt de consommation - sans parler de l'opinion qui fait ici entrer en scène le traditionnel et si comlnode contrat sui

generis 1.

A la vérité, il semble qu'on se soit donné beaucoup de peine pour tenter d'intégrer le dépôt en banque dans les cadres du droit commun et se demander ce qu'auraient pu en penser Gaius et Ulpien. Peut-être est-il plus sage de consulter la pra- tique, plus riche d'enseignements, quand il s'agit d'une insti- tution de droit commercial, et surtout du droit bancaire, que les plus savantes discussions. II n'est pour cela que d'analyser les intentions respectives des parties.

422. Celles-ci peuvent avoir en yue des objectifs très va-

riés. Du côté du déposant, le but poursuivi sera parfois de mettre en sécurité à la banque des titres, des valeurs, des fonds ou des monnaies in specie. La double notion de garde et de restitution en nature dominera toute l'opération. l'lais le dépo-" sant peut aussi bien tenir ces notions pour très secondaires, les

1 Une bonne analyse des divers systèmes figure dans CHAPOUTOT, Les

dépôts. de fon.ds en banque, chap. III,

pp. 51·72.

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écarter même, et demander au banquier de faire fructifier des fonds dont il n'a pas l'emploi présentement. Si cette intention est prédominante, on s'acheminera vers la notion de placement~ de fonds maintenus ou laissés dans le compte pendant une période suffisante pour que le placement soit rémunérateur. Ou bien, le déposant verra dans la banque le moyen d'avoir son service de caisse. Ou encore, le compte de dépôt sera un organe de centralisation pour des opérations de nature juridique variée:

opérations normales, dépôts, encaissements, etc., mais peut- être aussi opérations exceptionnelles en sens inverse, avances, ouvertures de crédit. L'on passera ainsi, insensiblement, à cette technique beaucoup plus complexe du compte courant, grâce à laquelle les deux parties, tour à tour, font dans le compte des remises et des retraits, bloquant toutes leurs opérations pendant une période plus ou moins longue, ne se réclamant que des soldes. Du côté du banquier, même variété d'intentions. Dans cer- tains cas, il se considèrera comme un simple gardien, un dépo- sitaire stricto sensu, tenu de conserver la chose et de la rendre en nature. Bien plus souvent, il se préoccupera d'attirer à lui les fonds destinés à constituer sa « masse de manœuvre» pour distribuer le crédit sous ses formes multiples. Loin de chercher à rendre à un déposant le service d'un gardien, il sollicitera de lui le service de lui procurer des fonds. Il l'attirera et le retien- dra comme collaborateur indispensable, voyant en lui une sorte de prêteur qui, comme tout bailleur de fonds, ne cher- chera un jour qu'à retrouver des sommes de valeur égale à celles qu'il aura « déposées», indifférent qu'il est à toute préoc- cupation de restitution en nature.

423. Ce simple résumé des objectifs variés envisagés par les parties à un contrat dè dépôt en banque - encore les avons- nous schématisés à l'excès - permet de voir qu'il est impos- sible de les atteindre à l'aide d'une formule juridique uniforme. Au surplus, non seulement.les intéressés visent, en contractant, un but principal et déterminant - celui-là même qu'il faudra toujours découvrir pour connaître leur volonté essentielle - rp.ais ils conviennent maintes fois .d'opérations accessoires impliquant des notions variées de mandat, de louage de ser-

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vices, etc. 1. A la vérité, le dépôt en banque ne s'aligne rigou- reusement avec aucun des contrats usuels du droit civil. « Le dépôt, en général, est un acte par lequel on reçoit la chose d'autrui, à la charge de la garder et de la restituer en nature» (C. civ., art. 1915). Cette formule, disons-le dès à présent, est celle qui s'applique le plus exactement au dépôt de titres, de valeurs, de monnaies in specie. Ici, l'objet prin- cipal poursuivi par les parties a été de mettre les valeurs en sûreté et de confier à la banque les multiples opérations que comportent les titres; c'est là un but invariable' ,et nécessaire de l'opération 2. Le dépositaire doit apporter tous ses soins à la garde de la chose déposée. Il n'est pas tenu des accidents de force majeure, sauf s'il est mis en demeure. Il ne peut se servir de la chose sans la permission du déposant. Il doit rendre identiquement la chose qu'il a reçue et, dans le cas d'espèces monnayées, des espèces elles-mêmes) que leur valeur ait aug- menté ou diminué. Il a enfin l'obligation de remettre le dépôt au déposant aussitôt que ce dernier le réclame, même si le contrat a fixé un délai pour la restitution. Une telle convention, d'un caractère statique, est bien éloi- gnée de ce dynamisme que font apparaître les dépôts de fonds en banque. On surprendrait bien les parties si on leur disait qu'apparemment le nom dont elles décorent leur contrat atteste que le but principal et déterminant de la remise de la chose est la garde et 'la conservation de celle-ci! En réalité, l'objectif essentiel du banquier, on l'a dit, est de recueillir au meilleur compte possible des capitaux sur lesquels il ne servira que des intérêts minimes, parce qu'il doit en principe les restituer à vue 3, et qu'il emploiera sous forme d'escomptes, d'avances, de procédés variés de financement et de crédit. Il est dans une situation comparable à celle de l'emprunteur dans le prêt de consommation, dont le Code civil, article 1892, énonce que c'est « un contrat par lequel l'une des pa'rties livre à l'autre une certaine quantité de choses qui se consomment par

1 Un exemple de cette complexité est attesté par les ,hésitations de la jurisprudence à propos de la restitution du dépôt avec mandataire et du conflit entre les articles 1939 et 2003 C. civ. (v. supra, n Q 339). 2 LÉGAL, Le contrat de dépôt de titres en banque, p. 86. 3' Ou même pas d'intérêts du tout, ce qui est le cas de la Banque de France.

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l'usage, à la charge par cette dernière de lui en rendre autant de même espèce et qualité ». Par l'effet de ce prêt, l'emprun- teur devient le propriétaire de la chose prêtée ; et c'est pour lui qu'elle périt, de quelque manière que cette perte arrive. L'obli- gation qu'il assume envers le prêteur n'est toujours que de la somme numérique énoncée au contrat. S'il y a eu augmen- tation ou diminution d'espèces, avant l'époque du payement, il est tenu de rendre la somme numérique prêtée, dans les espèces ayant cours au moment du payement, ou d'en payer la valeur eu égard au temps et au lieu où la chose devait être ren- due d'après la convention. Le prêteur ne peut pas redemander la chose prêtée, avant le terme convenu. Mais l'énumération qui vient d'être faite des obligations des parties, reproduite des textes du Code, laisse nettement l'impression que la formule du prêt de consommation, appli- quée au dépôt en banque, n'est encore qu'un à peu près.

424. Entre les deux contrats, réglés par le Code, du dépôt et du prêt de consommation, se place le contrat, qu'il passe sous silence, appelé dépôt irrégulier. Il est caractérisé par les traits suivants : a) le dépositaire est autorisé à se servir de la chose et même à la consommer. Il devient donc, en réalité, propriétaire de la chose, et le déposant n'a plus contre lui qu'un droit de créance; b) au lieu de restituer identiquement la chose déposée, le dépositaire ne doit rendre au déposant que des choses de même espèce, qualité et quantité. En réalité, les différences sont minimes entre le prêt de consommation et le dépôt irrégulier. La principale est que le déposant peut réclamer la restitution à tout moment au lieu que le prêteur doit attendre le terme fixé par le contrat. Mais le dépôt peut être aussi bien remboursable à une échéance déterminée. « La ligne de démarcation qui sépare les deux opérations, prêt et dépôt irrégulier, s'estompe alors tout à fait, d'autant plus que le banquier s'engage, à l'instar d'un emprunteur ~ à servir des intérêts; sauf que ceux-ci sont géné- ralement inférieurs à ce qu'ils seraient dans un prêt, on n'arrive plus à distinguer, ni en droit, ni en fait, les deux opé- rations qui se perdent pour ainsi dire l'une dans l'autre, aux confins de leurs domaines respectifs 1. »

1

JOSSER.AND,

Cours

de

droit

civil

positif

fra.nçais,

II,

nO 1378.

_

NATURE JURIDIQUE DU CO:MPTE DE DÉPÔT

255

Il faut toutefois rappeler, en ce qui concerne le dépôt irré- gulier, que ses éléments techniques comprennent normalement les dispositions édictées par l'article 1944 et par l'article 1293-2° du Code civil. Aux termes du premier de ces textes, le dépôt est de droit restituable au déposant à première demande, nonobstant la stipulation d'un terme. Cette disposition étant

d'ordre public, si le déposant,

respecter la convention d'échéance ou de préavis conclue avec le dépositaire, le juge devrait logiquement lui donner raison. Quant à l'article 1293-2°, il interdit au dépositaire d'opposer l'exception de compensation à la demande en restitution d'un dépôt. C'est encore là un texte d'ordre public. Son application aboutirait à décider que la compensation n'est pas possible entre deux comptes dont un client serait titulaire dans la même banque, par exemple un compte de dépôt, en principe toujours

créditeur, et un compte d'avances ou un compte courant débi· teur.

425. Les deux solutions qui viennent d'être rappelées sont en complet désaccord avec les intentions des parties, la pratique bancaire et la plupart des décisions de jurisprudence. Le dépôt de fonds en banque, même qualifié d'irrégulier~ . n'obéit donc pas à certaines règles d'ordre public du contrat de dépôt. Il n'est pas non plus rigoureusement un prêt de consommation. Même si l'on néglige l'objection tirée de l'absence d'un terme de restitution lorsque le dépôt est à vue, il est certain que le déposant n'a pas l'intention de « prêter» ses fonds au banquier, comme l'aurait un prêteur véritable. La notion de prêt stricto sensu disparaît ici derrière un complexe d'intentions variées qui, selon les circonstances, se déplacent et se fixent tour à tour sur des plans différents. Les conventions d'intérêts, caractéristiques de toutes les opérations de banque, sont également fort éloignées des stipulations d'intérêts du

de mauvaise foi,

ne veut pas

LA LUMIA, 1 depositi bancari, voit au contraire dans l'existence d'un

terme de restitution fixé pour le prêt une différence essentielle avec le dépôt (hO 48, p. 88). Il propose de voir dans les dépôts de fonds deux contrats distincts: les dépôts à vue et à bref préavis, qui seraient des dépôts irréguliers, les dépôts à long préavis et à échéance, qui seraient

(op. cit., nOS 58-59, pp. 109 et ss.). Mais le critérium écono-

mique et juridique qu'il utilise pour établir cette distinction est jus-

tement critiqué Cv. CHAPOUOOT, op. cit., p. 61).

des prêts

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dépôt ordinaire - qui est d'ailleurs un contrat essentiellement gratuit - et du prêt d'argent simple, où il constitue l'avantage principal recherché par le prêteur, alors que cet avantage n'est qu'accessoire aux yeux du titulaire d'un dépôt en banque et qu'il peut même disparaître entièrement (dépôts à la Banque de France). A la vérité, si l'on voulait codifier tous les éléments de ce dépôt tels qu'ils apparaissent à travers les controverses doc- trinales et les décisions contradictoires de la jurisprudence, on aboutirait à une série de textes empruntés à plusieurs types de contrats « nommés» et parfois inconciliables. Le dépôt en banque est en réalité une institution originale, où l'on peut voir un exemple marquant de cette tendance du droit commer- cial à briser les cadres étroits et souvent désuets du droit civil.

426. La jurisprudence, dans son ensemble, oscille entre les diverses conceptions qui viennent d'être rappelées. On a vu une décision 1 condamnant un banquier pour avoir, suivant une pratique bancaire jusqu'ici incontestée, fait emploi (qua- lifié par les juges de « détournement frauduleux ») de fonds qu'il avait reçus en dépôt de son client! Une autre 2 a affirmé qu'en admettant que le contrat de dépôt fût translatif de pro- priété, ce transfert n'aurait qu'un caractère momentané et une valeur relative, le déposant n'ayant pas définitivement perdu son droit de propriété mais devant le recouvrer au jour de la restitution du dépôt. Le banquier dépositaire, suivant en cela les règles du contrat de dépôt proprement dit, n'a pas à vérifier l'identité ni la solvabilité du déposant, non plus que le droit de propriété de celui-ci. Il est seulement tenu de restituer les fonds à celui-là même qui les a déposés, ou sur son ordre 3. Mais il devient propriétaire des fonds déposés, et les risques de perte sont pour lui 4. C'est donc un prêt de consommation. Il doit restituer au déposant des espèces pour une semblable valeur numérique. !)arce qu'il devient propriétaire des fonds,

1 Paris, 12 juillet 1927.

2 Paris, 4 janvier 1934, D.fI.

1935, p.

105.

v.

infra.

 

3 Casso

civ.,

28

janvier

1930,

précité,

D.li.

1930,

p.

295

et

supra,

nO 320.

4

H.eq.,

25 février 1929,

Dr. fin.,

Pal., 1929, 2, 479, précités.

1929,

p.

148

;

Il

juin 1929,

Gaz.

~ATURE JURIDIQUE DU COl\lPTE DE DÉPÔT

~57

il ne peut percevoir des droits de garde 1. Enfin, l'article 1943 du Code civil, d'après lequel, si le contrat de dépôt ne désigne point le lieu de la restitution, celle-ci doit être faite dans le lieu même du dépôt, ne peut s'appliquer au compte de dépôt de fonds, car il participe de la nature du prêt de con- sommation 2. La banque est tenue de restituer les fonds dépo- sés en n'importe quel lieu, puisqu'elle est débitrice de sommes d'argent. Nous avons admis, cependant, que la banque peut stipuler des clauses d'irresponsabilité à l'égard des fonds dépo- sés dans ses succursales à l'étranger, en prévision des faits d'ordre politique, monétaire, ou autres qui peuvent l'empê- cher d'exécuter son obligation Cv. supra, n° 256).

427. D'après des décisions récentes, la banque serait tenue d'immobiliser dans certains cas les fonds à elle renlis en dépôt, à peine d'abus de confiance si elle ne peut les représenter. Ces décisions sont curieuses, et l'analyse du compte de dépôt ou du compte dit « de passage» y est faite d'une manière originale. Une banque X avait convenu avec une banque Y d'avaliser des traites acceptées par la « Représentation commerciale», organisme officiel de l'U.R.S.S., en vue de favoriser les opéra- tions des commerçants français avec les commerçants sovié- tiques. La banque X recevait, en contre-partie des avals don- nés, 70 %de la couverture en effets de commerce et 30 %par un virement, à un compte bloqué, d'un nombre équivalent de dollars prélevés sur un compte ordinaire ouvert à la Banque Y. D'autre part, le Gouvernement de Costa-Rica avait déposé, dans la banque X, à titre de provision, des fonds avec mandat d'assu- rer le service d'un emprunt. Enfin, la Compagnie fermière de publicité des grands réseaux de chemins de fer avait un compte dit « bloqué» à la banque X, ainsi qll'un dépôt de titres, la

1 Trih. corn. Marseille, 25 juillet 1930, Rec. Marseille, 1930, 1, 285, précité. Il en serait autrement s'il s'agissait de titres. - Dans une espèce où la banque, non seulement ne servait pas d'intérêts sur les fonds déposés, mais débitait le déposant d'une commission de compte, le Trib. de corn. de la Seine, 25 mai 1925, D.H. 1925, p. 442, a jugé que la banque n'était pas responsable de la perte par force majeure. Cette solution n'est exacte que pour le dépôt de titres. V. supra, nOS 406 et

423.

258

"

LE COMPTE DE DEPOT D ESPECES

,

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,

banque X se chargeant notamment d'encaisser les coupons et d'en porter le montant au crédit du compte de la Compagnie. La banque X a déposé son bilan et n'a pu représenter à ces divers clients le montant des fonds déposés en compte blo- qué ou en compte provision. Sur plainte, les gérants furent condamnés par un jugement du tribunal correctionnel de la Seine du 1 er avril 1933. D'après cette sentence, les gérants ont commis un abus de confiance, dans les termes de l'article 408 du Code pénal, car, sans autorisation, ils ont utilisé, pour les besoins de leur entreprise et en dehors du but des contrats (nantissement, mandat, dépôt), les espèces qui leur avaient été remises. La Cour d'appel de Paris, dans un arrêt du 4 janvier 1934 1 réforma ce jugement. Son argumentation est à retenir.

La défense soutenait que

le délit d'abus de confiance ne pouvait s'appliquer en l'espèce. Ce délit suppose que le détournement porte sur des objets con- fiés en vertu de l'un des contrats énumérés en l'article 408 du Code pénal, essentiellement: mandat, dépôt, nantissement. Or, la convention intervenue ne constituait ni l'un ni l'autre de ces contrats. Il est nécessaire qu'un préjudice soit causé au propriétaire, possesseur ou détenteur. La propriété des fonds étant transférée à la banque X, la banque Y n'était ni pro- priétaire, ni possesseur, ni détenteur. Enfin, l'intention frau- duleuse était absente. D'après la Cour, suivant en cela la jurisprudence, le compte bloqué peut constituer un nantissement valable et l'article 408 du Code pénal peut s'appliquer. ~fême si le compte bloqué constitue un dépôt dit irrégulier, le déposant demeure propriétaire des fonds, « le déposant n'ayant pas définitivement perdu son droit de propriété, mais devant le recouvrer le jour de la restitution du dépôt » 2. Il ne s'est donc pas « déchu du droit de réclamer l'application de l'article 408 ». Mais la Cour déduit des circonstances de fait que la pro- priété des fonds a bien été transmise à la banque X. Le blo-. cage d~s fonds a été fait dans l'intérêt de celle-ci, pour se

a)

Opérations banques X-Y.

-

Paris, 4 janvier 1934, D.H. 1934, 105 ; Gaz. Pal., 1934, l, 472. 2 Curieuse conception, qui ferait songer aux diverses « saisines» des anciens droits germaniques et français.

1

NATURE JURIDIQUE DU COl\IPTE DE DÉPÔT

259

garantir éventuellement. S'il avait eu lieu dans l'intérêt des deux parties, le but poursuivi n'aurait pas été atteint 1. La

banque X versait sur ce compte à la banque Y un intérêt plus élevé que pour le compte ordinaire. Cette convention fait pré- sumer que les parties étaient d'accord pour que la banque X

eût la disposition des fonds

l'intérêt, qui ne peut se justifier que par la certitude qu'avait la

banque de n'avoir à rembourser les fonds qu'à longue échéance à raison précisément de l'immobilisation découlant du blo- cage, constitue la preuve surabondante de la réalité d'une

» Enfin, les usages bancaires

sont en ce sens. La constatation de ces usages ne constitue pas, normalement, un argument, lorsqu'il s'agit de relations entre banque et client quelconque. Le déposant étant, en l'espèce, une banque, qui connaissait ces usages, ceux-ci peuvent lui être opposés. La Cour, ne relevant pas, par ailleurs, d'intention frauduleuse des gérants, et constatant que les fonds étaient devenus la propriété de la banque X, réforme le jugement et relaxe les prévenus;

autorisation tacite de disposer

que cette élévation du taux de

«

b) Opératiorts banque X-Gouvernement de Costa-Rica. -

La Cour ne se prononce pas sur la nature du contrat. Elle déduit des circonstances le fait que la banque X est devenue proprié- taire des fonds, bien que celle-ci ne versât pas d'intérêts au déposant. Une lettre du Gouvernement de Costa-Rica, dans laquelle celui-ci, pour justifier le refus d'une commission récla-

mée par la banque, faisait valoir que la banque ne tenait pas compte des « bénéfices d'intérêts» qu'elle réalisait, fait pré- sumer la convention de transfert de propriété. Et le rapport de l'expert montrant que la commission allouée à la banque (1/2 %) ne couvrait pas ses frais, fait présumer que la banque n'a accepté la convention que pour avoir une juste contre- partie: la disposition des fonds. L'article 408 n'est pas applicable ; c) Opérations banque X-Compagnie fermière de publicité.

- La banque X a refusé, avant son dépôt de bilan, le rembour- sement du compte « bloqué» à la Compagnie, pour ne pas rompre, disait-elle, l'égalité entre créanciers. Lors de la

1 Solution juste, luais le raisonnement de la Cour est, sur ce point, assez flou.

260 LE COl\fPTE DE DÉPÔT D'ESPÈCES

demande de remboursement, elle avait des disponibilités suffi· santes pour restituer: l'argument opposé était donc juste:

d'autant plus que le liquidateur a refusé d'admettre, ensuite, cette Compagnie à titre privilégié. Il n 'y a pas place pour le délit d'abus de confiance. La Cour ne s'est pas prononcée sur la nature du contrat. Il est à présumer qu'elle ne l'a pas considéré autrement qu'un dépôt « irrégulier», tel qu'interprété communément par les tribunaux. La Cour admet, enfin, que la banque X n'a pas détourné le montant des coupons des titres en dépôt, car le compte cou- rant (sic) de la Compagnie en a été régulièrement crédité « que, de ce fait, les coupons ont acquis, comme le compte courant lui-même, le caractère d'un dépôt irrégulier, que leur non-représentation échappe donc, elle aussi, à l'application de l'article 408 du Code péna

».

428. Dans une affaire récente 1, une banque, chargée de la vente de titres, en avait porté le montant au crédit d'un compte ouvert sans l'ordre du mandant. Sur ces entrefaites, elle tomba en faillite, et le remboursement du montant de Id dette fut refusé au client. La Cour jugea que le banquier était obligé d'individualiser le produit de la vente sans le confondre avec sa propre tréso- rerie, et que l'entrée dans son patrimoine de fonds détenus à titre précaire constituait un détournement et un abus de con fiance « Considérant que X s'étant présenté l'agence pour retirer ses fonds, il se heurta à une fin de

non-recevoir fondée sur ce que le produit de la vente avait été

porté au crédit d'un compte ouver~ d'office à son nom

sidérant que l'ouverture du compte a eu pour résultat de

mettre obstacle à l~ remise des fonds considérant que, man-

dataire

duit de la vente sans le confondre avec sa propre trésorerie Qu'en ouvrant un compte au nom de son mandant, sans l'auto- risation de ce dernier et en faisant entrer dans son patrimoine des fonds qu'elle détenait à titre précaire, elle a délibérément détourné les sommes qu'elle avait reçues

à

à

con-

la banque avait l'obligation d'individualiser le pro-

u

»

NATURE JURIDIQUE DU COl\IPTE DE DÉPÔT

261

429. L'analyse de cette jurisprudence, incertaine et con- tradictoire, confirme l'impossibilité, démontrée plus haut, de faire rentrer le compte de dépôt d'espèces en banque dans les catégories classiques. Mais, faute d'une réglementation parti- culière, force est bien de recourir aux éléments qu'offre le droit commun des obligations. La notion à laquelle paraissent s'attacher plus volontiers les arrêts est celle de dépôt irrégulier, dont on sait les objec- tions qu'elle comporte. En fait, la notion de prêt, bien que loin d'être satisfaisante, explique mieux certains résultats. Le compte de dépôt, normalement créditeur, représente un prêt fait par le client à la banque et rapportant intérêt, en cas de convention expresse (art. 1905 C. civ.). La banque, débitrice du montant du prêt, le rembourse à la volonté du client, soit à lui-même, soit, sur son ordre, à un tiers. Elle peut acquérir une créance contre son client, par exemple commission pour achat ou vente de titres, ou encaisse- ment d'effets. Il y a compensation légale, car dettes et créances sont également exigibles et liquides. Les remboursements opérés par la banque au client ou à son ordre et l'imputation, par compensation, des créances de la banque sur le client, sont portés en un compte, qui est la simple constatation matérielle des diverses opérations effectuées, sans portée juridique. A.l'opposé du compte courant, le compte de dépôt à vue repré- sente normalement, à tout moment, une créance du client sur la banque, toujours liquide et exigible, le montant de cette créance étant indiqué, à chaque opération, par le solde d'u compte.

la

nature juridique du « compte bloqué». Diverses situations peuvent se présenter. Le compte bloqué peut être une simple convention par laquelle le client, prêtant une somme d'argent à la banque, s'engage à ne pas denlander la restitution des fonds avant une date déterminée ou à déterminer, ou avant l'arrivée de telle condition. Le but de ce contrat serait de permettre au client d'obtenir un intérêt plus élevé, et à la banque de pouvoir compter, pour une période déterminée, sur telles disponibi.

4

30.

La

notion

de

prêt

répond

également

mieux

à

262 LE COl\IPTE DE DÉPÔT D'ESPÈCES

lités 1. Cette opération constitue un placement pour le client, et un emprunt à échéance déterminée pour la banque. Un tel compte bloqué peut être également utilisé à titre de garantie, sous diverses formes. Ce peut être une convention identique à la précédente, mais le but visé est différent. Le compte bloqué constituera une garantie pour la banque, pour les créances qu'elle pourrait avoir, à une date déterminée ou à déterminer, ou à l'arrivée de telle condition, sur le client. A ce moment, la banque, si elle est créancière du client, pour- rait saisir-arrêter la créance que son client aurait sur elle- même. Cette garantie ne saurait donner toute sécurité à la banque. La créance représentée par le compte bloqué peut être délé- guée à la banque, c'est une délégation dite « imparfaite », sans formes spéciales. On pourrait considérer cette opération comme une convention de compensation conventionnelle 2. Dans tous les cas, le délit d'abus de confiance ne peut exister, puisqu'il y a prêt fait à la banque, et que celle-ci est propriétaire des fonds. Il pourrait y avoir convention expresse contraire : le client remettant des fonds à la banque en dépôt, en considérant les espèces remises in specie et non in genere :

par exemple, remise de telle quantité de pièces de monnaies, ou de tels billets de banques individualisés, ou même d'une somme d'argent déterminée, avec stipulation que la banque ne pourra en disposer. Il y aurait alors possibilité d'abus de con- fiance s.

431. Lorsqu'il s'agit d'un compte provision pour service

1 Telle est au fond l'analyse donnée par l'arrêt de Paris du 4 jan- vier 1934 : « ••• que cette élévation du taux de l'intérêt qui ne peut se justifier que par la certitude qu'avait la banque de n'avoir à rembourser ces fonds qu'à longue échéance, à raison précisément de l'immobilisa- tion découlant du blocage, constitue la preuve surabondante de la réa- lité d'une autorisation tacite de disposer 2 Il Y a cependant des différences entre la convention de compen- sation et la délégation, lorsque celle-ci a lieu entre deux personnes seu- lement. - Sur l'emploi d'un compte bloqué pour réaliser un nantisse- ment au profit de la banque, v. infra, chap. IV. 3 Si la banque versait un intérêt aux déposants, ce ne serait plus un dépôt, mais un prêt, car le dépôt « proprement dit est un contrat essentiellement .gratuit » (art. 1917 C. civ.) , ce qui veut dire que le dépôt -ne saurait produire d'intérêt. Cf. pour le dépôt de titres, infra, titre III.

»

NATURE JURIDIQUE DU COMPTE DE DÉPÔT

·263

d'emprunt, il peut y avoir simple mandat donné à la banque, sans prêt de fonds, si telle est la volonté expresse du client. Les sommes remises ne produisent pas d'intérêt au profit du client, mais, au contraire, la banque exigera une rémunéra- tion en qualité de mandataire. Si la commission perçue ne per- met pas à la banque de se couvrir de ses frais, c'est, indirecte- ment, un intérêt qui est versé au mandant, et, malgré la volonté du client, il y a lieu de présumer qu'il y a transfert de propriété des fonds. Si les fonds remis en compte rapportent un intérêt au client, celui-ci a valablement fait un prêt à la banque, avec mandat déterminé, dont l'exécution constitue remboursement total ou partiel du prêt: il n'y aurait pas abus de confiance si la banque utilisait les fonds ainsi remis.

432. Lorsqu'un titulaire de compte dit « de dépôt» donne à la banque un ordre de vente de titres, il lui confie un mandat ou une commission et lui consent le prêt du montant de la vente, sous déduction, par compensation, des courtages et com- missions. Si le client donne ordre d'achat de titres, il y a man- dat, ou commission confiée à la banque qui l'exécute au moyen des fonds remis en compte, dont elle rembourse ainsi une par- tie au client lui-même. S'il y a encaissement de coupons, le montant devant être inscrit au crédit du compte, il y a man- dat donné à la banque, avec prêt des sommes provenant de l'encaissement. L'arrêt de la Cour de Paris de 1934 le reconnaît

que de ce fait les coupons ont acquis, comme

le compte courant lui-même, le caractère d'un dépôt irrégulier,

que leur non-représentation échappe donc

» Ce dépôt irrégulier n'est autre

l'article 408 du Code pénal

à l'application de

en disant : «

chose qu'un prêt. Si un client dit « de passage», n'ayant pas de compte ouvert dans la banque, donne un ordre de vente de titres, la banque ouvre d'office un compte au nom de ce client. La banque exécute le mandat et le prix de vente lui est prêté. C'est la convention normale, de principe, et conforme aux usages bancaires. Si le client entend donner un simple mandat à la banque, sans consentir à lui prêter les fonds provenant de la vente, il

264 LE COMPTE DE DÉPÔT D'ESPÈCES

doit exprimer formellement

ration contraire aux usages bancaires connus du public. Dans ce cas seulement, s'il y avait détournement des fonds par le banquier, il y aurait alors abus de confiance dans les termes de l'article 408 du Code pénal, parce qu'il y aurait détourne-

ment de deniers remis à titre de mandat exprès ou limité.

sa volonté, car il s'agit d'une opé

433 En résumé, le compte dit « de dépôt» d'espèces est faussement dénommé. Cette défaillance de la terminologie juri- dique n'a pas manqué d'entraîner des confusions. Dans l'état actuel du droit, la notion de prêt, judicieusement appliquée, et avec de nombreux correctifs, permettrait sans doute de résoudre équitablement certains problèmes délicats, tels, par exemple, que ceux que soulève la convention de blocage. Elle condui- rait également à justifier et à rectifier les règles qui paraissent, a priori, sans fondement, comme les règles de capacité pour ouverture ou fonctionnement du compte. Elle constituerait une base satisfaisante à la responsabilité qui peut être exigée d'une banque. Elle accentuerait enfin la distinction essentielle entre le contrat de dépôt et celui de compte courant, distinc- tion parfois si difficile à établir et que l'on va tenter de préciser au cours du chapitre suivant.