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L’actu du département

LE COURRIER DES YVELINES Mercredi 15 janvier 2014 www.courrierdesyvelines.fr

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L’INTERVIEW QUI DÉRANGE. «Un tiers des prostituées de Saint-Germain sont séropositives»

Un constat alarmant. À travers ses campagnes régulières de dépistage des maladies sexuellement transmissibles, l’associationHF-PréventionrelèveuneexplosiondunombredeprostituéesatteintesdusidaenforêtdeSaint-Germain.

Q ue ressort-il des campagnes de dépistage menées

en 2013 sur les prostituées de la forêt de Saint- Germain-en-Laye ? Jérôme André, président d’HF-Prévention : «Nous sommes passés de moins de 10% de nouveaux cas de séro- positivité en 2012, l’année où nos campagnes ont débuté, à 18,18% en 2013. Ça a quasi- ment doublé. C’est très inquié- tant.

Comment expliquez-vous cette hausse ? La forte présence policière dans les zones de prostitution, les contrôles et les contraven-

Qui est Jérôme André ?

Jérôme André est le président d’HF-Prévention depuis deux ans. Cette association, au départ un club de rencontres pour homosexuels, est deve- nue l’une des associations phares de la lutte contre le sida. Son champ d’action, les Yvelines, le Val-d’Oise, la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca) et le Nord. HF- Prévention est le précurseur français du test d’orientation et de dépistage rapide (Trod), qu’elle a commencé à utiliser il y a deux ans, auprès du public qu’elle dépiste. Elle intervient principalement sur les lieux de rencontres exté- rieurs (parking), dans les uni- versités et auprès des prosti- tuées.

tions les poussent dans la clan- destinité. Ce qui pose des pro- blèmes d’accès aux dispositifs de prévention. Les clients fuient à cause de cela aussi, et la crise n’aidant pas, beau- coup de travailleurs du sexe sont obligés d’accepter des passes à des prix dérisoires, voire sans préservatif.

Comment sont réalisées vos campagnes de dépistage ? Nous allons à la rencontre des prostituées sur leur zone de travail. Nous procédons à des tests rapides d’orientation et de dépistage (Trod) du VIH, ainsi que des prises de sang, en collaboration avec le centre hospitalier de Meulan/Les Mureaux.

Est-ce risqué pour un client d’avoir un rapport sexuel sans protection avec une prostituée ? Oui. Ce n’est pas une bonne idée du tout, même avec une personne lambda d’ailleurs.

Ne pensez-vous pas que la loi sur la pénalisation des

clients risque d’aggraver la situation ?

Les

prostituées vont s’enfoncer en forêt, elles iront travailler dans des appartements qu’elles loueront à plusieurs ou à l’hô- tel. On rencontrera encore plus

de difficultés à les approcher. Déjà que c’est difficile. Et puis, celles qui loueront une cham- bre ou un appartement auront des charges supplémentaires à payer. Ce qui risque de les pousser à accepter encore davantage les relations non-

Si, malheureusement

adjugé vendu

protégées. On risque de voir le nombre de contaminations au VIH, et à d’autres maladies sexuellement transmissibles (MST), exploser.

Avez-vous une idée du nombre de prostituées atteintes du VIH en forêt de Saint-Germain-en-Laye ? Il faut savoir déjà que c’est la deuxième zone de prostitution la plus dense d’Île-de-France, après le Bois de Boulogne (75). Selon les saisons, elle accueille entre 50 et 150 travailleurs du sexe. Entre 20 et 30% sont porteurs du VIH.

«Les transexuelles représentent 58,33% des cas»

Parmi ces cas de séroposivité, un profil particulier se dégage- t-il ? Oui. Les plus touchées sont les personnes originaires d’Amérique du sud, principalement tran- sexuelles. Elles représentent 58,33% des cas. Elles sont qua- siment tous contaminées. Cela s’explique par le fait que l’opéra- tion pour changer de sexe coûte beaucoup d’argent. Pour la ren- tabiliser, elles acceptent plus faci- lement les rapports non-proté- gés que d’autres. Certaines se trouvent dans une telle précarité qu’elles acceptent même les chè- ques-restaurants. En plus, ces

acceptent même les chè- ques-restaurants. En plus, ces Les prostituées d’Amérique du sud seraient les plus

Les prostituées d’Amérique du sud seraient les plus touchées par le sida.

transformations sont réalisées à l’étranger, dans des conditions d’hygiène pas toujours parfaites. Au niveau de l’âge, les plus concernées sont les prostituées de 26 à 45 ans, tout simplement car cette tranche d’âge est majo- ritaire dans la forêt.

D’autres MST sont-elles pré- sentes de manière notoire chez les prostituées de la forêt de Saint-Germain-en-Laye ? La syphilis et les hépatites B et C. D’ici le printemps prochain, nous disposerons de tests rapides pour le dépistage du virus de l’hépatite C. Bientôt, nous lance-

rons sur place une campagne de vaccination contre l’hépatite B. C’est une première en France. Nous avons rencontré des difficul- tés à trouver les financements. Finalement, nous avons conclu un partenariat avec le centre hos- pitalier de Meulan/ Les Mureaux.» Renaud Vilafranca

«La contamination par la loi !»

D’ autres militants associatifs tirent la sonnette d’alarme. Et voient l’arrivée de la loi sur la péna- lisation des clients d’un très mauvais œil. «Plus on met les gens dans la précarité, plus on les éloigne des circuits de prévention, plus la rencontre avec le milieu social et

sanitaire est compliquée, et moins il y a d’information sur la prévention et la réduction des risques, souligne-t-on chez Act Up, spécialisée dans la lutte contre le sida. On dit qu’il y a des conta- minations par le sang, par le sperme et par la loi. Si une personne précaire manque d’ar-

gent pour payer sa nuit d’hôtel et ne pas rester à la rue, elle a moins de liberté de refuser un rapport sans préservatif.» La crise serait un facteur important de cette hausse de la contami- nation, estime Bug Powder, porte-parole du Syndicat des travailleurs sexuels (Strass) : «Il y a tou- jours eu des clients qui demandaient à ne pas utiliser de préservatif. Mais moins on a de clientèle, plus on est enclin à prendre des risques. Économiquement on n’a pas le choix. C’est le cas depuis la loi sur le racolage passif de 2003, confie-t-il. La loi de pénalisation des clients aura les mêmes conséquences. Aujourd’hui, certains clients usent et abusent de leur pou- voir.» Le Strass estime par ailleurs que les prostitué(e)s doivent être «acteurs» de la prévention :

« Beaucoup d’hommes et de femmes ne sont pas au fait de la prévention. Quand on constate ce déficit de connaissances, on les informe. Et on se montre intraitable sur le port du préservatif», ajoute Bug Powder.

Émilie Lay